Germaine de Staël - Le deuil éclatant du bonheur

  Germaine de Staël savait que désormais elle n'avait plus rien à attendre de l'Empereur.

De Coppet, où l'avait reléguée la vindicte de l'Empereur, Germaine de Staël fit un carrefour international où se rencontrait toute l'élite intellectuelle de l'Europe.
Un vrai caravansérail qui hébergeait de 20 à 40 hôtes. On y faisait une débauche d'esprit, de littérature, d'exaltation.

 

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Selon les hasards de la vie politique, ou de la vie tout court, et des saisons, on verra graviter autour de Madame de Staël et de ses amis, une petite foule où se retrouvent les meilleurs esprits de son temps. Aucune règle, aucun protocole n'entravaient la liberté de chacun mais lorsqu'un sujet de conversation était lancé, la conversation pouvait se prolonger tard dans la nuit.

 
  Tous les contemporains s'accordent à dire que si Germaine met son talent dans ses livres c'est dans sa conversation qu'éclate son génie. Dès qu'elle prend la parole, elle subjugue son auditoire.

A Coppet, on parle, on travaille, on écrit, on y joue des pièces de théâtre. Entre 1805 et 1810, Coppet est à son apogée. S'y écrivent ou s'y préparent quelques -uns des ouvrages importants et dans lesquelles on peut reconnaître la manifestation du premier romantisme français.

Son ouvrage De l'Allemagne jouera un rôle majeur dans l'histoire du romantisme.

Il peut être facile de caricaturer Germaine de Staël, de se moquer de ses passions véhémentes, successives ou non, d'établir une liste non exhaustive de ses amants, qu'elle aima avec passion, qu'elle enchaîna à sa suite, qu'elle relançait sans le moindre souci de sa dignité.

 

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On a raillé ses tentatives de suicide, les scènes grotesques qu'elle faisait à ses amants, quand terrorisés par sa passion, ils fuyaient loin d'elle à l'autre bout du monde mais c'est une personnalité hors du commun.

Parfaite maîtresse de maison, Madame de Staël veillait à tout. Elle avait le sens de l'hospitalité mais sans faste; elle se refusait à toute dépense somptuaire. Les repas avaient assez peu d'importance dans cette demeure tout occupée des plaisirs de l'esprit.

Monter des pièces de théâtre était l'une des distractions favorites.

À Coppet, il n'y avait aucune règle, aucun protocole pour entraver la liberté des hôtes, mais, lorsqu'un sujet de conversation était lancé, la conversation pouvait se prolonger tard dans la nuit :

Il faudra que Madame de Staël disparaisse pour que le groupe se défasse. Mais ceux qui lui ont appartenu, conservèrent un souvenir émerveillé de ces années; ils ont été formés à une même école, celle de la générosité, de la curiosité de l'esprit, de la générosité d'âme et de la fraternité, par delà les frontières, et même par delà les idéologies.

 

Dès 1805 avaient commencé les années les plus brillantes du groupe de Coppet. On le désigne ainsi car c'est le plus souvent dans cette demeure que Germaine de Staël réunit ses amis.

 

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Pendant l'été 1805, Juliette Récamier ne vint pas. Chateaubriand se rendit à Coppet mais sa visite ne se passa pas très bien. Il demanda à Germaine, un peu aigrement, pourquoi elle regrettait tant d'être empêchée de vivre à Paris.

Il jugeait qu'elle avait bien tort de se plaindre alors qu'elle avait tout pour être heureuse ; il lui énumérait tous les avantages dont elle jouissait : sa superbe demeure, ses amis, sa fortune.

Toujours interdite de séjour à Paris, elle passa l'hiver à Genève avec Constant, Barante et Schlegel.

Ce dernier était de méchante humeur car il n'avait pas vu sa situation prospérer ; il ne sentait pas traité en égal, était humilié de sa condition qu'il jugeait subalterne mais surtout du peu d'attention dont elle accueillait ses timides manifestations de tendresse.

Mais Germaine ne voulait pas le perdre. Nous ignorons comment elle parvint à l'apaiser mais nous savons, en revanche, qu'il finit par accepter son esclavage en signant de son nom, le 18 avril 1805, l'invraisemblable papier suivant :

Je déclare que vous avez tous les droits sur moi et que je n'en ai aucun sur vous. Disposez de ma personne et de ma vie. Ordonnez, défendez, je vous obéirai en tout. Je n'aspire à aucun autre bonheur que celui que vous voudrez bien me donner…

 

En 1806, autorisée à se rapprocher un peu de Paris, la baronne de Staël séjourna avec ses amis à Auxerre où Juliette vint plusieurs fois les rejoindre.

Le père de Prosper de Barante avait fait nommer son fils à Paris pour l'éloigner de Germaine. Mais à Auxerre, il pouvait facilement venir la voir.

Néanmoins, en ce temps-là, on ne discutait pas les ordres paternels et il avait renoncé au projet de l'épouser.

Il était toujours très épris et à sa demande il lui avait remis un acte écrit par lequel il lui fait la cession de sa personne.

Cependant avec Germaine, la passion est toujours cataclysmique et leurs relations entraient dans une période de turbulences.

Elle pensait qu'il ne l'aimait pas assez, lui faisait des scènes. Il refusait d'être le second tome de Benjamin.

 

Il y avait chez lui un continuel balancement entre son cœur qui s'enflammait et sa raison. Il prévoyait qu'ils finiraient par se perdre. Je ferai ma vie sottement, et comme tout le monde.

 

Les orages se succédaient sous l'œil narquois de Constant et au grand désespoir de Schlegel.

 

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Pedro de Souza

 

Pedro de Souza, qui passa par Auxerre à ce moment- là, dut se féliciter d'avoir su résister à ses avances et d'avoir échappé à un tel sort.

En fait, tout cela est pathétique, et montre à l'envi ce qu'il y avait de névrotique, de maladif, dans cette peur d'être abandonnée, comme s'il lui fallait garder autour d'elle tous ceux qui l'avaient aimée.

Cependant, être avec Germaine pouvait être un enchantement car elle lorsqu'elle parlait son auditoire était subjugué.

 

Tous les contemporains s'accordaient à dire que si Germaine mettait son talent dans ses livres, c'est dans sa conversation qu'éclatait son génie.

Son père aimait à dire :

Ma fille a besoin que quelqu'un lui donne le premier mot mais elle veut toujours avoir le dernier et elle y réussit presque toujours.

 

Elle ne cherchait pas à accabler son interlocuteur ni à l'abaisser mais à le convaincre.

Un soir, alors qu'elle avait brillé devant quelques voisins, M. Necker, fier d'elle, avait dit :

- Convenez que ma fille est la femme la plus spirituelle qui existe et que je peux en être fier.

- Oui sans doute, répondit l'un d'eux mais on se sent mal à l'aise quand elle vous prodigue les trésors de son génie de ne pouvoir rembourser qu'en petite monnaie.

- Qu'importe, elle fait crédit de bon cœur !

 

Aucun sujet ne la laissait indifférente et elle pouvait parler des heures sans lasser ceux qui l'écoutaient.

Un jour où Germaine et ses amis furent bloqués par une violente tempête dans une voiture, elle commença à parler de Julie de Lespinasse. Personne ne se rendit compte qu'on avait mis plus de 5 heures à faire un trajet normalement effectué en une heure.

 

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La saison 1807 fut particulièrement réussie. Juliette, la belle était venue pour la première fois.

Au centre du groupe de Coppet, il y a le couple fameux que forment Germaine de Staël et Benjamin et qui se déchire.

Elle ne l'aime plus mais il lui appartient. Il est son indispensable interlocuteur. Lui ne rêve que fuir. Mais lorsqu'il est loin d'elle, il ne voit plus que ses qualités et elle lui manque.

Elle sent qu'il lui échappe mais elle refuse de l'épouser, elle ne veut pas abandonner le nom qui est célèbre dans toute l'Europe. Constant menace de la quitter.

Alors la furie se réveille, elle dénonce la félonie de son amant, elle clame sa douleur, elle se dit prête à se percer le cœur. Benjamin écrit à sa cousine et confidente, Rosalie :

Elle menace de se tuer. Les enfants, les domestiques, toute la terre est dans la confidence de cette menace et tous me regardent comme un monstre de ne pas apaiser ce qu'elle souffre.

 

Il s’éloigne puis retourne vers l'enfer poussé par un projet qu'il croit machiavélique et le plus propre à lui rendre cette liberté qu'il veut offrir à une autre.

Il la demande à nouveau en mariage, elle refuse au cours d'une scène grotesque devant témoins. Benjamin se traîne à ses pieds, demande pardon, pleure sans doute sur sa faiblesse ; à l'aube, épuisé d'avoir pleuré, il se sauve à Lausanne chez sa cousine, Rosalie, sa confidente.

 

Il s'endort à bout d'émotions et de fatigue mais il est réveillé par des cris ; il sort de sa chambre et aperçoit Germaine, les cheveux dénoués, les yeux exorbités, la gorge nue, les vêtements déchirés et souillés de poussière, qui est étendue sur les marches de l'escalier en proie à une violente crise de nerfs, la plus violente ou la plus réussie.

Il revient

 

Alors que le groupe était réuni à Ouchy, où Germaine avait fait monter un petit théâtre, elle décida de jouer Andromaque.

Tout Lausanne était invité. Juliette Récamier était Andromaque. Elle était Hermione, Constant était Pyrrhus. Il la décrit impitoyablement :

Elle avait l'air d'un vieux procureur avec des cheveux entortillés en serpents et demandant l'exécution d'un contrat en alexandrins.

 

Constant envisageait d'épouser alors une femme qu'il avait aimée quelques années plus tôt, Charlotte Hardenberg.

Et il avoue qu'au cours des répétitions, ce n'est pas sans plaisir qu'il il lui lançait :

J'épouse une Troyenne, oui, Madame, et j'avoue

Que je vous ai promis la foi que je lui voue.

 

Elle-même, se sachant menacée par une rivale, jouait son rôle avec fureur et vérité. Mais lors du spectacle, on raconte qu'au moment où elle clamait, pathétique :

Je t'aimais inconstant qu'aurai-je fait fidèle ? 

Elle se serait affalée de tout son poids sur la scène.

 

Pendant que Germaine et Benjamin se déchiraient, Juliette se promenait dans le parc ; rêveuse, elle écoutait le prince Auguste de Prusse lui parler d'amour ; l'atmosphère d'exaltation qui régnait à Coppet l'inclinait à l'indulgence.

 

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Pour la première fois, elle semblait s'éveiller à l'amour. Elle avait accepté de se séparer de son mari pour l'épouser.

Elle était radieuse. Elle portait à son poignet un bracelet en or en forme de chaîne auquel était attaché un cœur orné d'un rubis, cadeau du prince. A l'intérieur, comme un secret, une mèche blonde.

Le prince devait partir à la fin du mois d'octobre.

Le 27 octobre, on joua Phèdre. Elle était la douce Aricie. Elle fut vivement applaudie lorsqu'elle prononça ces vers :

Partez, prince et suivez vos généreux desseins ;

J'accepte tous les dons que vous voulez me faire.

 

Mais de retour à Paris, loin de l'atmosphère magique de Coppet, elle se reprit ; elle ne voulait pas abandonner son mari qui était ruiné.

Longtemps il tenta de la fléchir mais en vain ; il ne cessa jamais de lui être attachée.

 

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L'été 1807 à Coppet, lors d'une représentation théâtrale ; on y voit Germaine et sa fille, Juliette et le Prince Auguste de Prusse.

Il y avait à Coppet, un climat très particulier que la comtesse de Boigne évoque admirablement dans ses Mémoires.

Un jour, dans le parc, elle croisait la petite Albertine, en larmes, car elle venait d'être réprimandée par sa mère et lui demanda :

- Qu'avez-vous, Albertine?

- Hélas, on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le cœur.

 

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Albertine avait alors 11 ans.

Elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces exagérations y étaient tellement la langue de ce pays que, lorsqu'on s'y trouvait, on l'adoptait.

 

C'était une enfant ravissante ; elle avait l'indiscrétion de ressembler de plus en plus à Benjamin.

 

Mais l'importance de ce groupe n'est pas dans les intrigues sentimentales qui purent s'y nouer.

Coppet était un lieu magique où soufflait l'esprit.

L'activité littéraire domine incontestablement : on joue des pièces de théâtre (Benjamin Constant adapte et fait jouer le Wallstein de Schiller), on parle de romans, de poésie, de critique littéraire, de traductions.

On voit, au fil des années, apparaître et se fixer trois ou quatre personnalités marquantes.

Auguste Schlegel (1765-1845), théoricien de la littérature et remarquable traducteur, aussi bien de Shakespeare que de Calderon.

En 1807, il publia, en français, une Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide et son Cours de littérature dramatique qu'il traduira en 1813.

 

Sismondi (1773-1845) bon historien et économiste qui développera des vues très personnelles dont Karl Marx se serait inspiré et La littérature du midi de l'Europe.

 

 

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Sismondi

 

Il est genevois d'adoption et y retrouve Bonstetten, (1745 -1832) bailli de Nyon qui a connu en sa jeunesse Voltaire et Rousseau et qui manifeste une curiosité insatiable pour toute la culture européenne.

 

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Bonstetten

 

Mme de Staël voudrait bien l'avoir à demeure mais il a l'inconvénient d'être marié, ce qui le rend moins disponible mais sa femme aura le bon goût de mourir l'année suivante. Il a désormais toute liberté de se consacrer à Coppet :

Je suis fatigué de cette débauche d'intelligence. Il se dépense plus d'esprit à Coppet en un jour que durant toute une année dans un autre pays.

 

Mais à peine de retour dans son chalet, Coppet lui manque au point de ne pas pouvoir résister à la tentation d'y revenir :

Je n'ai pas idée de ce que la conversation deviendra lorsqu'elle ne sera plus là. Il me semble que nous allons être tous muets ou crétins.

 

Poussé par elle, dont il est pourtant largement l'aîné, il va publier plusieurs ouvrages en français dont L'homme du midi et l'homme du Nord.

 

Prosper de Barante publie Le Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle.

Entre les membres du groupe, il y a sans cesse des échanges de propos, toujours de très haut niveau.

La cousine de Constant, fatiguée par cette débauche d'esprit, déclarait qu'après un séjour à Coppet :

Ceux qui disaient des lieux communs faisaient plaisir à rencontrer.

 

Les hôtes avaient également d'autres préoccupations selon les circonstances.

La politique d'abord car, à Coppet, on ne s'affirme pas seulement adversaire de l'Empire. On est résolument hostiles aux Bourbons et l'on cherche à définir les règles d'un autre type de gouvernement, jetant ainsi les bases de ce qui sera le libéralisme politique sous la Restauration.

Constant prépare là, au contact de ses amis, à travers parfois de profondes divergences de vue, le bagage qui fera de lui le théoricien de la nouvelle école.

Il y a aussi des discussions religieuses.

Constant travaille à son Histoire des religions ; tous sont enclins à des crises de mysticisme plus ou moins durables.

 

En automne 1807, Germaine publia son second grand roman, Corinne.

Le livre obtint un grand succès. Elle comptait qu'il lui vaudrait la sympathie de Bonaparte ; elle se trompait. Il reprochait, entre autres, à cet ouvrage, consacré à l'Italie, de ne pas faire la moindre allusion à son rôle dans l'histoire de ce pays.

En décembre de cette même année, elle partit pour Vienne avec son second fils Albert, sa fille Albertine et Schlegel.

Pendant ce temps, son fils Auguste tentait de fléchir Bonaparte qui passait alors à Chambery. En vain. Il lui dit : Votre mère n'aurait pas été six mois à Paris que je serai forcé de la mettre au Temple.

 

Vienne n'aimait ni la France, ni sa littérature ; mais le fait qu'elle soit l'adversaire de Napoléon lui ouvrit néanmoins les portes des salons. Elle fut bien reçue même si elle choqua par sa tenue trop voyante.

C'est surtout au Prince de Ligne qu'elle dut l'accueil chaleureux qu'elle reçut.

Il avait vécu à Paris, avait écrit de charmants récits. Puis il avait fui la révolution.

Il était à 72 ans l'homme le plus remarquable et le plus séduisant de l'Europe.

 

Germaine le trouvait follement attirant et déplorait qu'il la considérât paternellement.

En venant à Vienne, elle fuyait l'hostilité de Napoléon mais elle voulait aussi retrouver le jeune et beau comte autrichien, Maurice O'Donnel ; elle l'avait rencontré à Venise et elle s'en était éprise.

 

Pendant ce séjour elle le bombarda de lettres, réclamait sa présence et lui laissa entendre qu'elle était prête à l'épouser. Elle le harcelait, il se terrait chez lui, feignait d'être malade, elle volait alors à son chevet.

Bref, cette passion dévorante divertissait tout Vienne.

Quand O'Donnel la faisait trop souffrir, elle se plaignait au Prince, elle pleurait sous son regard navré. Il la consolait, lui recommandait de modérer son empressement.

 

Mais ses entretiens avec le Prince n'étaient pas limités au récit de ses chagrins d'amour ; parfois la conversation devenait périlleuse car, malgré leur mutuelle sympathie, il y avait des sujets qu'ils ne pouvaient aborder, en particulier celui de la Révolution ou du rôle joué par Necker.

Ils parlaient beaucoup de littérature : le motif avoué de son voyage était de compléter sa documentation afin d'achever De l'Allemagne Nul mieux que le Prince, si cultivé, pouvait l'aider.

 

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Le Prince de Ligne, vieux

 

De son côté, elle s'intéressa aux souvenirs du vieux maréchal, elle feuilleta les 40 volumes de ses souvenirs et lui proposa de préparer un recueil pour une édition en France, comme elle l'avait fait pour les écrits de son père.

Elle lui conseilla de sélectionner les pensées les meilleures, les portraits les plus brillants ; de Ligne fut flatté et accepta mais, au moment de lui livrer ses œuvres complètes, il se rappela qu'il n'avait pas toujours dit du bien de Necker.

 

Sous prétexte d'éviter à Madame de Staël, l'ennui du dépouillement, il chargea une amie d'épurer ses souvenirs.

Sur ces pages soigneusement triées, Germaine de Staël se mit à l'ouvrage, ratura, modifia parfois le style, ajouta une préface afin de rendre hommage au vieux seigneur en qui s'incarnait toutes les grâces du siècle précédent :

On dirait que la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais, lorsque toutes les formes rudes se sont adoucies sans que l'essence en soit altérée.

 

Le Prince de Ligne, ému du regain de célébrité que lui valut en France cet ouvrage, lui en fut très reconnaissant et lui écrivit :

On me voyait écrire et on ne me lisait point. Une seule de vos phrases et votre nom font ma fortune. Si vous aviez fait seulement une petite préface à mes quinze ou seize volumes sur la guerre, on m'aurait donné des armées à commander.

 

En 1808, elle commença la rédaction de son ouvrage majeur De l'Allemagne Elle avait accompli un immense effort pour découvrir ce pays dont elle ignorait à peu près tout. Ses connaissances s’étaient enrichies les années suivantes, par les amis qui venaient ou vivaient à Coppet, par son séjour à Vienne.

 

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Dans ce nouveau livre, aucune fiction ne vient influencer l’exposé. C'est un ouvrage didactique.

 

Elle le commença au cours de l’été 1808 et ne le termina en 1810 après plusieurs rédactions. C'est dire l’énormité de l’œuvre entreprise. Elle évoque l’aspect du pays et dans une remarquable et pittoresque première partie elle évoque une Allemagne enneigée, noire et blanche, puis son histoire.

 

Le livre expose et analyse la découverte émerveillée d’une littérature et d’une pensée.

Elle, l’héritière des Lumières, ressent avec force qu’il faut évoluer, qu’il faut sortir du classicisme français, et que la réponse se trouve dans cette littérature, même si les Allemands sont déjà en route vers un romantisme dont elle ne saisit que les premiers pas.

 

Elle va plus loin que dans ses précédents ouvrages : il faut apprendre à connaître une poésie et un théâtre novateurs et entièrement libres dans leur conception et dans leur construction.

Les Français ont quelques bonnes tragédies, et ils gardent leur suprématie dans la comédie, mais ils ne produisent plus rien de nouveau et de grand depuis longtemps. L’Allemagne est proposée comme modèle.

Mme de Staël n’invite pas les Français à copier les Allemands, mais à réfléchir sur leur exemple, et à s’évader des règles trop étroites où s’enlise leur littérature poétique et inspirée, qui évoque l’éloquence lyrique de Corinne.

 

En voulant présenter un pays ignoré, Mme de Staël prend la suite de De la littérature, qui appelait les Français à renouveler leurs modèles, à sortir des limites trop strictes du classicisme d’où bien peu cherchaient à s’évader, et que le pouvoir en place maintenait fermement.

 

Elle reprend avec plus de force encore quelques idées essentielles : le refus des règles étroites d’une critique formelle, la recherche de thèmes nouveaux dans l’histoire des nations, leurs légendes, leurs mythologies, l’ouverture vers les autres peuples et leurs richesses, et celles des mondes inconnus du rêve et de l’imaginaire.

 

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Ce tableau Les morts vont vite, peint par Ary Scheffer (Musée de la vie romantique). Il est inspiré d'une ballade, au dénouement terrible et fantastique, de G. August Bürger écrite en 1774. Elle est citée par Madame de Staël et fut traduite par Gérard de Neval.

 

Enfin, elle découvre une philosophie idéaliste issue de Kant, qui lui paraît capable de nourrir la philosophie française. Et grandit en elle l’idée de la mélancolie enrichissant la poésie et le théâtre, sur lesquels elle écrit des chapitres capitaux pour le romantisme français en formation.

L’ouvrage de Germaine de Staël lui ouvrait la voie au futur romantisme.

 

Ses idées ne s'imposeront que vers 1820 avec la victoire des romantiques mais dans la bataille qui opposa classiques et romantiques, elle apportait à ces derniers une doctrine, des arguments, des thèmes nouveaux et bien des écrivains, Lamartine, Gérard de Nerval, par exemple, lui sont redevables de leur initiation à la culture d'outre -Rhin.

Pendant qu'elle séjournait à Vienne, Benjamin avait épousé en secret Charlotte de Hardenberg.

Ce n'est qu'un an plus tard que la jeune épouse lui fixera un rendez-vous dans une auberge.

Pour lui annoncer leur mariage.

 

Après une scène assez grotesque, Madame de Staël dicta ses conditions : ce mariage demeurera encore secret et Benjamin restera à Coppet aussi longtemps qu'elle le voudra.

Il s’échappait parfois sans autorisation. Ou bien Germaine envoyait son fils Eugène le chercher.

 

La rupture définitive n’eût lieu qu’en 1811. Il écrit :

Tout est bien rompu, mon âme au fond est déchirée.

 

II y avait entre eux des liens indestructibles.

Loin des intenses échanges intellectuels de Coppet, il s’ennuyait. A Le 29 septembre 1812, il faisait ce triste bilan :

Pourquoi me suis-je remarié? Sotte situation, sotte chaîne. Autrefois j'étais entraîné par un torrent. Aujourd'hui je succombe sous le poids d'un fardeau… Le souvenir de Madame de Staël et celui d'Albertine me déchirent.

 

Un mois plus tard il confiait à son journal :

Madame de Staël est perdue pour moi. Je ne m'en relèverai jamais.

 

Elle-même lui écrivait :
j'ai toujours vos lettres près de moi.. Tout ce que j'ai souffert par ces lettres me fait encore frissonner, et pourtant je voudrais en recevoir à nouveau.

 

Elle lui dit combien elle l'a aimée et la blessure dont elle ne se remettra jamais. La rupture, enfin, est consommée pourtant ils demeureront jusqu’à la mort de Germaine, indissolublement liés.

En 1810, la censure s'était faite plus sévère et le ministre de la police saisit le manuscrit et les épreuves de De l'Allemagne, l'ouvrage fut pilonné ; heureusement Schlegel avait mis un jeu d'épreuves en sureté à Vienne.

Cette même année elle avait rencontré celui qui sera le dernier homme de sa vie, Rocca, un jeune hussard de 22 ans son cadet.

 

Il avait fait la campagne d'Espagne où il avait été blessé. Il avait une grande et mince silhouette, une légère claudication, un tendre visage d'enfant, une timidité touchante. Il est déjà miné par la phtisie qui l'emportera très jeune.

Il tomba passionnément amoureux de Germaine.

 

Toute la ville de Genève fut au courant de cette dévotion amoureuse qui finit par émouvoir celle qui en était l'objet.

Germaine se laissa aimer et puis se laissa convaincre d'aimer à son tour ce grand garçon qui n'attendait d'elle qu'un regard, un sourire.

Elle qui avait cherché l'amour à travers tant d'hommes séduisants, elle le trouva à l'automne de sa vie.

Ses enfants acceptèrent Rocca comme ils avaient accepté Benjamin.

Auguste le considérait comme un camarade, Albert comme un frère aîné dont il écoutait avidement les récits militaires.

 

Germaine pouvait avec ce jeune amoureux se livrer à son besoin de façonner un être docile, qui ne souhaitait que lui faire honneur.

Il n'était pas sot mais son éducation à l'armée ne l’avait guère prédisposé à être un brillant causeur et à remplacer Constant.

 

Ce n'était pas un intellectuel mais un grand cœur sincère la parole n'est pas son langage.

 

En quelques semaines, la rumeur de ce nouvel amour avait gagné Paris et la province. Prosper de Barante, bien que tombé amoureux de Juliette, fut légèrement dépité et Schlegel scandalisé.

Constant lui fut très soulagé, du moins passagèrement, mais il dut affronter la jalousie de Rocca qui voulut le provoquer en duel, un jour où Constant était venu, en ami, voir Germaine.

Elle parvint à calmer son jeune amoureux. D'ailleurs, elle avait accepté d'unir solennellement leur vie par une promesse échangée en présence d'un pasteur.

 

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Devenue son épouse légitime au regard de Dieu, elle rendit sa liberté à Barante qui éprouva une certaine mélancolie à la pensée d'être désormais hors du cercle infernal.

Peu après il fera un très heureux mariage.

 

Depuis 1811, la sévérité du régime redoublait à son égard. Un nouveau préfet avait été nommé qui la surveillait et notait ses moindres déplacements. Elle n'avait plus le droit de recevoir des visiteurs.

L'un de ses plus fidèles amis, Mathieu de Montmorency, qui avait bravé l'interdiction et était venu la voir, fut relégué loin de Paris.

Mme Récamier à son tour, se rendit à Coppet. En vain Germaine tenta-t-elle de l'en dissuader. Elle vint à sa rencontre pour l'empêcher d'arriver jusqu'à elle.

Juliette tint bon.

Elle voulait rester dix jours, mais, dès le lendemain on la prévint qu'il serait dangereux de rester davantage. Elle fut à son tour exilée loin de Paris.

 

Germaine se sentait prisonnière à Coppet. Son fils Auguste, follement amoureux de Juliette, ne rêvait que de la rejoindre. Albert multipliait les aventures galantes.

Germaine songeait à s'enfuir.

 

Le 7 avril 1812, elle mit au monde le fils de Roca, un chétif bébé qu'elle appelle notre petit nous. Personne n'avait rien deviné autour d'elle, sauf sa dame de compagnie et le préfet qui notait malicieusement que son hydropisie s'était heureusement dissipée.

L'enfant fut mis en nourrice et elle prépara sa fuite.

 

Fuite assez romanesque. Elle partit comme pour une promenade. Albertine, Albert et Roca l'accompagnaient ; ils avaient caché dans leurs poches quelques objets de toilette. Elle avait dit à ses gens qu'elle reviendrait pour dîner.

Près de la frontière, elle retrouva Auguste et Schegel. Pour obtenir un passeport pour Rocca elle dut avouer son mariage.

 

Les fugitifs se rendirent à Vienne où ils furent assez mal reçus car on redoutait la colère de Napoléon. Seuls le Prince de Ligne et quelques rares amis l'accueillirent avec plaisir.

Elle n'était pas belle, elle est devenue très laide :

Une femme corpulente, très ramassée, sans trace de grâce dans ses mouvements.

 

Malgré sa beauté, la jolie Albertine fut jugée sévèrement.

Ils poursuivirent leur route jusqu’à la Russie.

L’Empire russe était devenu contradictoirement terre de la liberté recouvrée.

La Grande Armée était entrée en Russie. Mme de Staël dut passer par Kiev et Moscou pour lui échapper. Elle se retrouvait en pleine guerre, quand tout un peuple se soulevait contre l’envahisseur.

 

Elle observa ce pays si éloigné de ses connaissances et de sa culture, qui s’offrait à elle comme l’annonce d’une Asie fabuleuse. Elle commença un livre que sa mort laissa inachevé et dont la finesse, l'acuité, émerveillèrent Pouchkine.

 

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Le tsar Alexandre

 

Ce fut là l’ébauche d’un De la Russie et des royaumes du Nord, comme elle avait écrit De l'Allemagne et avec Corinne, un de l'Italie.

 

Elle s'entretint longuement avec le tsar et parvint à le convaincre de se rapprocher la Suède pour s’opposer à Napoléon.

 

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Bernadotte

 

Après un séjour à Saint Petersbourg, elle partit pour Stockholm où elle passa plusieurs mois. Son action politique se fit de plus en plus importante.

Elle prit contact avec Bernadotte qu'elle estimait beaucoup et auquel elle songeait pour le trône de France.

Puis elle passa en Angleterre. Elle avait commencé la deuxième partie de son livre : Dix années d’exil.

 

A Londres, pas plus qu'ailleurs elle ne passa inaperçue. La vivacité de sa parole étourdissait, le négligé de sa tenue choquait.

Malgré ses impairs, sa volubilité fatigante et son indiscrétion, elle était le grand événement du jour ; elle était recherchée par les plus éminentes personnalités.

 

Ce fut l’apogée de sa vie : la femme chassée devint l’inspiratrice d’une politique d’alliance antinapoléonienne.

Elle jouait un rôle de propagande important, où son éloquence naturelle se donnait libre cours, facilitée par la qualité et par le nombre de ses relations politiques.

C'est dans ce tourbillon de mondanités qu'elle apprit la mort de son fils Albert, tué en duel.

Ella avait commencé ses Considérations sur la révolution française, la première synthèse sur les événements révolutionnaires, entre le témoignage personnel et l'interprétation philosophique.

 

Le traité est tout d'abord une Défense et illustration de l'œuvre de Necker dont la figure domine toute la première partie de l'ouvrage ; elle se met en scène personnellement pour justifier sa conduite.

Mais l'essentiel de son ouvrage situe la Révolution dans une philosophie de l'histoire : la féodalité, le despotisme royal et la révolution qu'elle considère de 1789 à 1815, des Etats Généraux aux espoirs placés en Louis XVIII et aux luttes pour faire de la Charte une véritable constitution.

 

Toute la dernière partie brandit l'Angleterre comme modèle du régime que Necker voulait établir en France.

Elle condamne les Ultras, crispés sur leur rêve d'effacer la révolution aussi bien que la Terreur et l'Empire, rechutes dans le despotisme et dévoiement de la révolution qui se contredit lorsqu'elle remet en cause la liberté d'expression et de suffrage.

Cet ouvrage sera publié à titre posthume.

 

En 1814, elle revint dans une France humiliée mais délivrée d’un tyran à son tour vaincu et exilé. A Paris elle ouvrit son salon où elle recevait souverains, ministres et généraux.

Au début des Cent jours elle repartit pour Coppet.

Elle aurait pu rester sans danger mais elle craignait une tentative de rapprochement.

 

Quand Napoléon souhaitera sa présence à Paris pour établissement d'une constitution, elle se contentera de répliquer :

Il s'est bien passé de la constitution et de moi pendant 12 ans, et même à présent il ne nous aime guère plus l'une que l'autre.

 

L'occupation de Paris par les troupes étrangères la blessait douloureusement. En vain tenta-t-elle de fléchir le tsar Alexandre pour qu'il mît un terme à cette occupation humiliante. Elle souhaitait la défaite de Napoléon mais non l'humiliation de son pays.

Elle partit pour Italie dans l'espoir que le climat améliorerait la santé de Roca qui allait de plus en plus mal.

La dernière saison à Coppet en 1816 fut somptueuse. Elle y accueillit les plus hautes personnalités venues de toute l'Europe. Byron, qui l'avait connue à Londres et ne l'avait pas appréciée, venait en voisin. Ils étaient devenus des amis. Il fut la grande vedette de cette ultime saison.

 

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Avant de quitter Coppet, elle régularisa son union avec Rocca. Ce mariage avait été dispensé de publications et resta secret mais ils purent reconnaître leur enfant.

Elle revint à Paris. Son esprit était resté intact mais son corps s'était déformé, épaissi. Son visage était devenu massif, sa bouche était déformée par l'affaissement de la mâchoire dont les dents supérieures saillaient.

 

Elle avait tout juste dépassé 50 ans mais se sentait vieille et laide. Elle s'attifait encore bizarrement avec des robes trop claires, aux décolletés plongeants, et portait toujours ses turbans ou ses toques empanachées.

 

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Mais comme autrefois, dès qu'elle parlait, la magie opérait. C'était une véritable transfiguration qui faisait oublier le coté caricatural du personnage, ses cheveux trop noirs, mal coiffés.

Au naturel qu'elle avait toujours eu, elle joignait, avec l'âge, la simplicité. Elle était affable, prévenante, soucieuse des autres.

Elle se conduisait un peu en souveraine, mais sans la moindre arrogance. Elle avait marié Albertine au duc de Broglie. Le jeune couple veillait sur elle.

 

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Victor de Broglie

 

Au début de l'année 1817, elle fut victime d'une première attaque. Après quelques rémissions, elle commença à être paralysée et à souffrir de plus en plus.

Elle n'avait rien perdu de ses facultés intellectuelles.

Constant ne fut pas autorisé à venir à son chevet car la famille redoutait l’émotion de la malade. Seul l'opium soulageait un peu ses souffrances. Un soir, sans vouloir tenir compte de l'avis du médecin, elle en demanda une autre dose. Elle s'endormit et ne se réveilla plus.

 

C'était le 14 juillet 1817. Constant put veiller, aux côtés de Victor, celle qu’il n’oublia jamais.

Elle fut enterrée à Coppet ; on déposa son cercueil dans la chambre sépulcrale, à côte de la cuve remplie d’esprit de vin où surnageaient les corps de ses parents, recouverts d’un manteau rouge mais les visages découverts.

On ne voyait pas celui de Mme Necker, trop penché mais celui de son mari était intact.

Puis la porte du sépulcre fut scellée à jamais.

 

Avant de mourir, Germaine de Staël avait fait, sans le vouloir, un ultime cadeau à Juliette Récamier. Ce fut lors d'un triste dîner qui réunissait ses amis et auquel elle n'eut pas la force d'assister que Chateaubriand découvrit soudain le charme de la Belle des belles. Et ainsi commença leur histoire d'amour.

Le 15 septembre 1832, ils firent, tous les deux, un pèlerinage à Coppet.

 

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Juliette écrit :

J'ai revu Coppet avec des sentiments bien douloureux J'y étais la première fois avec M. de Chateaubriand mais au moment d'y arriver le courage me manqua et j'y ai été seule le lendemain, j'ai vu le tombeau et mon cœur s'est brisé.

 

Elle y retourne avec lui et écrit sobrement :

J'ai voulu dire un dernier adieu à ce tombeau ; demain je vais m'éloigner de M. de Chateaubriand. C'est ainsi que ma vie se passe.

 

Dans Les Mémoires d'Outre- Tombe, Chateaubriand transfigure ces moments. Juliette a pénétré seule dans ces lieux où son amie avait été ensevelie :

Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage funeste. Si jamais j'ai senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c'est à l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d'éclat et de renom de renom, et en voyant ce que c'est d'être véritablement aimé.

 

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Corinne au cap Misène

 

En 1819, le prince Auguste de Prusse, à la demande de Juliette de Récamier, commanda de ce tableau très grand format au peintre Gérard, en 1819, en hommage à leur amie commune, disparue deux ans plus tôt.

Le sujet, imposé par les commanditaires, est emprunté au roman de Madame de Staël Corinne ou l’Italie… Il se trouvait dans le salon de Juliette à l'Abbaye aux Bois.

 
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