Germaine de Staël - Un destin privilégié

 

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Dans l’histoire de la littérature féminine, Germaine de Staël est une figure singulière.

Les divers aspects de sa personnalité constituent un mélange détonnant.

Fille du puissant ministre Necker, héritière des Lumières, elle est une philosophe et une tête politique et elle eut le courage de se lancer hardiment dans un domaine essentiellement réservé aux hommes.

Elle fut une pionnière du libéralisme politique ; elle lui a ouvert la voie et inspira l’œuvre de Benjamin Constant, qui s’en fera le champion sous la Restauration.

 
 

 

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Le libéralisme s'est historiquement construit contre l'absolutisme.

Ce terme désigne l'ensemble des thèses qui fixent des limites à l'action de l'Etat : Chaque être humain possède des droits fondamentaux qu’aucun pouvoir n’a le droit de violer. Son rôle légitime est la protection des libertés individuelles. L'État assure les fonctions dites régaliennes de police, de justice et de défense.

 

Germaine de Staël écrivit des essais majeurs qui l’ont mise au rang des premiers écrivains de son temps. Elle a une immense culture, une prodigieuse intelligence, un brillant esprit d’analyse et de synthèse, une remarquable hauteur de vue. Certes, elle n’est pas impartiale ; elle est présente dans tous ses écrits avec sa spontanéité, son enthousiasme, sa bonne volonté, son désir éperdu de comprendre, son naïf orgueil parfois.

 

Une biographie de Germaine de Staël peut aussi ne se nourrir que de la relation de sa vie amoureuse, de ses passions et laisser dans l’ombre ce qui fait d’elle, avec Chateaubriand, l’auteur le plus connu, le plus admiré et le plus contesté de son temps. (Michel Winock)

 

Comme lui, dans un autre registre, elle incarne le passage des Lumières au Romantisme.

 

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Mais elle était aussi une femme passionnée, toujours en quête de l’amour absolu et ne pouvait accepter de séparer à jamais des hommes qu'elle avait aimés. Avec ses amants qui s'éloignaient, elle en usait parfois avec l'âpreté d'un homme de loi; elle leur rappelait les paroles données, les promesses échangées.

 

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Elle n‘était pas belle, elle manquait de grâce et d’élégance et, pourtant, elle ne cessa de séduire des jeunes hommes intelligents, beaux parfois comme des Adonis. Avec les années, elle devint même laide mais son dernier amour Roca, beau cavalier, avait 22 ans de moins qu’elle.

 

Si célèbre de son vivant dans toute l’Europe, elle est méconnue maintenant, à peine cité dans les manuels.

On l'appelait alors Louise. Elle semble être née célèbre.

 

Son père, Jacques Necker, bourgeois de Genève, a construit en quelques années une fortune considérable grâce à son génie des affaires. Fortune faite, en 1764 il épousa Suzanne Curchot, vaudoise, fille de pasteur, orpheline et pauvre. Tous deux étaient des protestants convaincus, d'une haute moralité et tolérants.

 

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En Suisse, Suzanne Curchaud avait connu l'illustre médecin Tronchin, et dans hôpital qu'elle fonda, en 1778, et qui porte encore son nom, elle obtint que le malade fût seul dans son lit.

L'ambition de Necker dépassait le monde de la finance. C'est le pouvoir qu'il voulait atteindre et qu'il atteindra. Sa femme voulut avoir un salon pour aider à son ascension sociale. Pour qu'un financier, protestant de surcroit, pût frayer avec la haute société, c’était la meilleure façon.

 

Elle reçut l'élite intellectuelle de son temps. Marmontel, La Harpe, Buffon, Grimm, Bernardin de Saint Pierre ; Diderot, d'Alembert étaient des amis proches.

Elle recevait aussi Madame Geoffrin, Madame du Deffand, mais cette dernière cessa vite de venir car elle jugeait que leur hôtesse : semblait tombée dans un baquet d'empois.

 

Bientôt vint la meilleure société ainsi que des amis suisses car les Necker restaient très attachés à leur pays d'origine.

Bien des écrivains devinrent ses obligés. Dans La Correspondance littéraire, Grimm écrivait, sur le mode humoristique dont il avait usé pour évoquer les salons de Madame Geoffrin ou de Julie de Lespinasse :

Sœur Necker fait savoir qu'elle donnera à dîner tous les vendredis. L'Eglise s'y rendra, parce qu'elle fait grand cas de sa personne et de celle de son époux ; elle voudrait pouvoir en dire autant de son cuisinier.

 

Madame Necker était passionnément amoureuse de son mari et l'admiration éperdue qu'elle lui porta ne cessa de croître ; elle soutint sa carrière avec une activité et une générosité totales.

 

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C'était était une femme nerveuse et inquiète, angoissée ; elle préparait consciencieusement à l'avance ce qu'elle dirait à chaque invité.

Son salon était essentiellement consacré au culte de Necker et sa fille partageait son admiration exaltée pour leur grand homme. Quant à lui, conscient de ses mérites, il nourrissait un grand contentement de soi :

A mon grand étonnement, je cherche en vain à me faire un reproche.

 

Sa femme, lucide, malgré sa passion écrivait :

Il n’était jamais étonné de la petitesse d’autrui car il l’est toujours de sa propre grandeur.

 

Elle ne put jamais se livrer à son goût pour l’écriture car son mari estimait que cet exercice ne convenait pas aux femmes.

Elle est néanmoins l’auteur d’un Mémoire sur l’Etablissement des Hospices (1786) et en 1794 elle écrivit des Réflexions sur le divorce.

 

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Suzanne Necker

 

Leur fille unique naquit en avril 1766.

Curieuse enfance que celle de la petite fille qu'on appelait alors Louise.

Sa mère la transforma en véritable bibliothèque vivante, bourrant son cerveau des connaissances les plus variées : mathématiques, langues vivantes, histoire, géographie, leçons de danse, de maintien, de musique, de théâtre.

Une éducation qui dépassait de loin celle que l'on donnait aux jeunes filles.

 

Encore enfant, sagement assise sur un tabouret près de sa mère, elle regardait, elle écoutait avec passion. Buffon, Diderot s'intéressaient à ses études.

La salle de récréation de l'enfant était le salon de sa mère. Madame Necker était fière d'exhiber ce petit phénomène qui, au lieu de jouer à la poupée, savait déjà tant de choses et raisonnait sur tout. Parfois, on entendait l'enfant discuter d'un article de foi ou sur l'amour.

 

Germaine avait 10 ans lorsque son père accéda à la direction des Finances. Alors se mêlèrent aux familiers, des hommes d'affaires, des ministres, des diplomates. Germaine les a tous connus.

Au début de l'année 1778, elle tomba dans une langueur surprenante chez une enfant dont on admirait la vivacité. Docteur Tronchin, appelé en consultation, diagnostiqua du surmenage et conseilla de l'envoyer à la campagne pour une cure de repos et de grand air.

 

C'était la faillite du système éducatif maternel et Mme Necker en garda une sourde rancœur. Elle l'installa dans leur propriété de Saint-Ouen avec sa seule amie mais l'enfant se refusait à sortir et ne s'amusait qu'à des jeux qui faisaient appel à l'intelligence

 

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Le château de saint Ouen

 

Louise était d'une sensibilité presque anormale ; elle réagissait avec une intensité qui effrayait sa mère.

Dès son adolescence, elle commença à être le centre du salon maternel. A 13 ans elle avait déjà son petit cercle. Cette éducation au milieu d'écrivains célèbres lui donna très tôt le goût d'écrire. Elle s’éloigna de sa mère, en revanche, les rapports avec son père furent de plus en plus chaleureux.

 

Quand le temps fut venu de la marier, on chercha un prétendant, aristocrate certes, mais protestant de surcroît. Leur choix se porta sur un Suédois, le baron de Staël, mais on mit une condition : que le dit-baron vînt vivre à Paris car il n'était pas question de la séparer de ses parents.

 

Après de multiples négociations, le roi de Suède accepta de le nommer ambassadeur, quasiment à vie, à Paris. C'était alors un assez bel homme de 37 ans, qui avait, dit on aussi belle allure que Fersen.

 

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Rien de romanesque dans cette union :

Un homme parfaitement honnête, incapable de dire ni de faire une sottise mais stérile, sans ressort ; il ne peut rendre malheureux que parce qu'il n'ajoutera pas au bonheur.

 

Suit une scène qui en dit long :

Mon père lui dit de danser un moment avec moi et se mit à chanter. M. de Staël dansait bien mais sans âme, sa main était de marbre blanc.

 

Alors M. Necker intervint

- Tenez, Monsieur, je vais vous montrer comme on danse avec une demoiselle dont on est amoureux.

- Alors, ajouta-t-elle, malgré sa taille forte, malgré moins de jeunesse, ses yeux charmants, ses mouvements animés, exprimaient la tendresse.

 

Et Germaine de conclure :

Je suis fille de Necker, je m'attache à lui, c'est là mon vrai nom.

 

Conclu sur de telles bases, le mariage avait peu de chances de réussir. Et bien sûr, il échoua très vite.

M. de Staël, assez froid et prodigue, avait vu dans cette union, le moyen de soutenir son train de vie ; il espérait trouver dans son foyer un havre où se reposer après les efforts déployés pour y parvenir.

Ils se marièrent en 1785.

La jeune baronne de Staël ouvrit son propre salon. Emancipée de la tutelle maternelle, elle était libre enfin de dire ce qu'elle pensait, ravie d'être encouragée par ceux que divertissaient sa drôlerie, son aplomb ; elle éprouvait la griserie du succès.

 

Elle faisait preuve d'une grande finesse dans ses remarques, de courage dans ses opinions, mais elle s'exprimait avec une autorité déconcertante.

Elle jouait à merveille son rôle d'ambassadrice, consciente de la haute fonction de son mari, mais elle était encore plus fière d'être la fille de Necker.

 

Il avait été renvoyé en 1781 mais il fut rappelé aux Affaires en août 1788 avec le titre de ministre d’Etat, grâce au soutien indéfectible du public.

Elle le rejoignit à Versailles et joua auprès de lui le rôle d'égérie. Elle devint vite un personnage politique et lorsque les libelles commencèrent à pleuvoir sur la tête du ministre, on vit en elle son âme damnée.

Sa vie semblait consacrée alors à la carrière de son père et elle écrivait à son pauvre mari je suis deux fois mariée.

 

La disgrâce de Necker, le 11 juillet 1789, déclencha l'insurrection du 14 juillet. Puis il fut rappelé au gouvernement pour apaiser les révolutionnaires ; un incroyable cortège triomphal l’accompagna quand il reprit son poste.

Germaine était grisée par les ovations populaires qui s'adressaient à son père. Il restera pour elle la référence absolue. La célébrité de Necker allait ouvrir à sa fille le monde politique, l'aristocratie, les cours régnantes. L'importance sociale qu'elle aura, et qui fut souvent mal comprise, n'était pas due à l'intrigue ; elle n'avait pas à forcer des portes qui s'ouvraient tout naturellement devant elle.

 

Elle avait commencé à écrire, très jeune de courts romans, des tragédies, un essai Réflexion sur le caractère et l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau.

Mais en même temps que la passion de la politique, elle avait découvert l’amour. On lui connaît une liaison avec le comte de Guibert, l'ex-amant tant aimé de Mademoiselle de Lespinasse, puis une brève intrigue avec Talleyrand.

La première grande passion de sa vie fut Louis de Narbonne, gentilhomme séduisant, à la conversation brillante, aux manières exquises, qui joignaientt harmonieusement la grâce à la force, la culture à l'esprit. C'est sans doute vers 1789 que commença leur liaison.

Grâce à elle, Narbonne fut nommé ministre de la guerre ; elle était sa collaboratrice officieuse et, dans les discours du nouveau ministre, on reconnaissait sa patte.

 

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Mais ces temps étaient troublés. Après le 10 août 92, les constitutionnels qui avaient défendu le roi et qui étaient des amis de Germaine, durent fuir ; elle les aida autant qu’elle le pouvait et parvint à faire fuir Narbonne en Angleterre mais elle vivait dramatiquement la séparation.

 

Elle souffrait elle criait, elle mourait.

Au grand scandale de sa mère, elle avait mis au monde Auguste, fils de Narbonne, puis Albert en 1792.

De brèves rencontres avec son mari avaient permis de les déclarer sous le nom de Staël.

Germaine tint ouvert son salon jusqu'à la veille des massacres de septembre ; elle prit la fuite pour échapper à une arrestation et rejoignit ses parents réfugiés à Coppet, domaine que Necker avait acheté en 1784.

 

Elle se livra alors à sa passion d’écrire ; sa carrière publique est ponctuée de nombreuses brochures, de portraits d’amis de ses parents, de tragédies ; dans la célèbre Correspondance de Grimm on peut retrouver de petites compositions d’elle.

En 1788, un ami fit imprimer à son insu une vingtaine d’exemplaires de ses Lettres sur Jean-Jacques Rousseau, vite rééditées.

 

C'est un hommage, fondé sur la sympathie, une tentative pour comprendre l'œuvre de l'intérieur mais qui ne va pas sans critiques, à propos des idées du philosophe sur les femmes, leur rôle social et leur éducation.

 

Après la chute de la monarchie et les massacres de septembre 1792, alors qu'elle résidait à Coppet, elle publia en 1793 les Réflexions sur le procès de la Reine, où l’on voit une femme prenant la défense d’une autre femme humiliée, accusée de fautes qu’elle n’avait pas toutes commises.

 

Cet écrit dénonçait les souffrances inhérentes à la condition féminine, fût-elle royale, et c’est à toutes les femmes qu’elle adressait cet émouvant plaidoyer pour l’une d’entre elles qu’on traînait dans la boue avant de l’assassiner.

Elle rejoignit Narbonne en Angleterre où elle passa quatre mois de bonheur ; au retour, elle l'accablait de lettres, le suppliait de revenir, le menaçait de se tuer s'il envisageait de partir aux Etats-Unis ou de rejoindre les insurgés à Toulon.

Elle s'affolait à la pensée qu'il allait risquer une vie qui lui appartenait.

Si vous allez à Toulon, je pars à paris à l'instant. J'assassine Robespierre et je vous aide en expirant. Que vous êtres un homme barbare! Fallait-il accepter ma vie pour la tyranniser ainsi ?

 

Ses lettres devenaient amères ; elle lui demande grâce de l’avoir tant aimé, de lui avoir sauvé la vie.

 

En 94, elle était de retour à Coppet quand mourût sa mère qui, trop choquée par la vie de sa fille, avait refusé de la revoir.

En décembre, l'amour entre Narbonne et elle était en miettes, même s'il eut parfois quelques retours de flamme.

Une nouvelle passion allait lui rendre la vie.

Le comte de Ribbing, suédois, surnommé Le beau régicide car il avait été impliqué, en 1792, dans un attentat qui coûta la vie au roi de Suède, avait tout pour plaire : il était d'une illustre naissance, pénétré de culture française, favorable à la Révolution.

Il avait de jolis cheveux blonds, beaucoup de courage. Elle s'enflamma.

Elle se heurta tout d'abord à une grande froideur car le comte portait le deuil d'une femme aimée. Quel bonheur de consoler un homme désespéré ! Il finit par succomber à sa véhémente passion.

Avec Ribbing, ce fut comme une répétition de son amour avec Narbonne, la même courbe sentimentale : séduction, extase et amère désillusion. Quand il partait, elle l’inondait de lettres désespérées.

Aucun de ces hommes ne la valait, et elle leur devenait probablement insupportable par son intelligence exceptionnelle et par l’appel à tout jamais insatisfait qu’elle leur adressait. Toutes ces lettres éperdues, quasiment hystériques révèlent, une femme profondément attachante, vulnérable, aspirant au bonheur, une femme difficile parfois, jamais ordinaire, bouillonnante d’idées et d’activités.

Ribbing écrivait rarement et très brièvement. Elle en souffrait :

Te quitter c’est mourir.

 

Mais elle vivait quand même.

Cette année-là, en 1794, elle fit la connaissance de Benjamin Constant.

Ce n'est qu'avec lui qu'elle trouvera un homme d’une intelligence à sa mesure.

Il avait un an de moins qu'elle et avait déjà beaucoup vécu.

 

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Benjamin Constant, jeune

 

Lui fut totalement subjugué par cette femme. Il avait subi la magie du regard, de la voix, des cheveux qui se dénouaient sous le coup d'une violente émotion.

Pour la première fois, il se sentait dominé par l'éloquence de cette femme ; éloquence qui ne venait pas seulement de l'esprit mais du cœur.

Il découvrait une femme sur laquelle l'ironie n'avait pas de prise parce que son enthousiasme la rendait insensible au ridicule, à la confusion de ses sentiments et qui ne reculait jamais devant l'outrance de ses expressions.

Je n’avais rien vu de pareil au monde. J’en devins passionnément amoureux. 
Son esprit m'éblouit, sa gaîté m’enchanta. Au bout d’une heure elle prit sur moi l’empire le plus illimité qu’une femme ait peut-être jamais existé.
L’esprit le plus étendu qui ait jamais appartenu à aucune femme et peut-être à aucun homme.

 

Germaine, habituée à se faire aimer d'hommes jeunes et beaux, ne tomba pas immédiatement sous son charme. Elle le trouvait chétif, timide, laid avec ses cheveux roux. Au début, elle resta insensible, même si elle se laissa attendrir par une scène grotesque au cours de laquelle il feignit d'être à l'article de la mort.

Dans le même temps où elle envoyait des lettres hystériques à Ribbing, elle écrivait Réflexion sur la paix d'une grande rigueur de pensée, un manifeste digne de Montesquieu.

 

En janvier 1795, elle revint à Paris avec Benjamin Constant. Elle l’entraîna sur le chemin de la politique et ouvrit au révolutionnaire passif qu’il était un champ d'activité.

Benjamin Constant était trop intelligent pour ne pas savoir que la Révolution ne parviendrait jamais à réaliser l'idéal démocratique qui l'avait inspirée et que les hommes se serviraient d'elle pour satisfaire leur ambition.

Constant reniera les hommes et les régimes, jamais son idéal de liberté et il a toujours cru utile de le servir en exploitant la situation du moment.

 

Après la Terreur, Germaine se rallia à la République thermidorienne mais, son dévouement pour faire radier de la liste des émigrés ceux qui avaient fui la Terreur engendrait bien des soupçons. Elle se réfugia à Ormesson, chez Mathieu de Montmorency avec Benjamin, soupirant malheureux, mais obstiné.

Elle y retrouva François de Pange qu'elle avait connu lorsqu'il s'était exilé près du lac de Bienne ; il s'était fait imprimeur et c'est à lui qu'elle avait confié ses Réflexions sur la paix intérieure.

 

Il lui conseilla de sursoir à la diffusion de cette brochure. Il était charmant et un rival en puissance pour Benjamin dont il était l'ami ; elle lui demandait de la rejoindre :

Vous que j'aime avant tout, venez vous reposer dans ma retraite.

 

Amour, amitié ? qui pourrait le dire? On sait seulement qu'elle n'était pas insensible au charme de cet homme.

Ribbing lui écrivit qu'il allait venir à Paris. Elle était alors en Normandie et elle vint le retrouver à Ormesson, car M. de Staël ne souhaitait pas qu'elle affichât sa liaison dans sa propre maison. Elle le revit, le subjugua à nouveau ; il lui promit de venir la rejoindre en avril à Coppet et lui offrit un bracelet tissé de ses cheveux.

 

Fin 1795, elle repartit pour Coppet et fit diffuser ses Réflexions sur la paix qui fixe clairement ses idées politiques à la veille du Directoire.

Un traité rigoureux, d'une écriture ferme et classique si différentes de ses lettres d'amour.

Elle a les larmes d'une tragédienne et la logique d'un philosophe politique (M. Winock)

 

Elle était considérée désormais comme une tête politique. Elle rivalisait avec les hommes et occupait une place dans un domaine qui leur était réservé. Elle les traitait en égaux.

Ribbing s'éloigna définitivement et c'est après cette rupture que débuta sa liaison avec Benjamin. Il était d'une toute autre qualité intellectuelle que ses précédentes amours. Mais jamais prénom ne convint si mal à celui qui le portait.

Leur liaison, au milieu des orages, dura jusqu'en 1811. Ils se séparèrent mais sans que chacun pût vivre avec ou sans l’autre.

 

Du printemps 1796, date un curieux document, comme un contrat de mariage clandestin, mais signé du seul Benjamin :

Nous nous promettons de nous consacrer réciproquement notre vie. Nous déclarons que nous nous regardons comme indissolublement liés… Que nous ne contracterons jamais aucun autre lien.

Je déclare du fond du cœur que je contracte cet engagement, que je ne connais rien d'aussi aimable sur terre que Mme de Staêl, que j'ai été le plus heureux des hommes pendant les 4 mois que j'ai passés avec elle et que je regarde comme le plus grand bonheur de ma vie de pouvoir de rendre sa jeunesse heureuse, de vieillir doucement avec elle et d'arriver au terme avec l'âme qui me comprend et sans laquelle il n'y aurait plus pour moi aucun intérêt aucune émotion sur cette terre.

 

En 1796, elle publia De l'influence des passions.

Elle y passe en revue les passions bonnes ou mauvaises et les malheurs qu’elles engendrent. Ni l’amour, ni l’amitié, ni les affections familiales n’apportent le bonheur puisqu’on doit compter sur les autres qui se dérobent. Pires sont encore le fanatisme, l’orgueil, la vanité, le jeu.

Le sage doit se contenter de rechercher la sérénité, l’étude, le progrès de la pensée.

Pour conclure, elle dit au lecteur Ces pages furent écrites pour me retrouver à travers tant de peines.

Sous le Directoire, elle apprit qu’on l’avait mise en état d’arrestation. Elle ne se savait pas encore surveillée, espionnée.

 

En 1797, grâce à l’amitié que Constant avait nouée avec Barras, elle put revenir en France et s’installa à Hérivaux, près de Chantilly où Benjamin avait acheté une demeure.

Puis elle regagna Paris où naquit Albertine, fille de Constant.

Neuf mois plus tôt, une nouvelle rencontre opportune avec son mari permit de légitimer l'enfant.

 

En décembre 1797, elle rencontra pour la première fois Bonaparte. Elle lui avait écrit déjà au moins 4 lettres, pleines de louanges, auxquelles il ne répondit pas.

En face de cet homme, pour la première fois, peut-être, de sa vie, elle resta sans voix. Elle était subjuguée, déconcertée aussi par la façon qu'avait Bonaparte de poser des questions brèves, incisives.

Il était une énigme pour elle. Elle devinait l'homme de pouvoir. Elle l'admirait.

Elle l’invita à plusieurs reprises, en vain, il la fuyait ; il pressentait chez elle une ambition qui pourrait gêner la sienne mais il la ménageait.

 

Lors d’une rencontre en petit comité, elle lui posa une question dans l'espoir d'une réponse galante :

Quelle femme aimeriez vous le plus ?

 

Et Bonaparte de répondre, en souriant :

Celle qui sait le mieux s'occuper de son ménage.

 

Et comme elle insistait, ìl ajouta :

Celle qui ferait le plus d'enfants.

 

La fille de Necker rêvait de jouer un rôle auprès du futur maître de la France mais Bonaparte la rejeta.

Germaine de Staêl veut parler et être écoutée. Bonaparte veut parler et être obéi. Elle voudrait pouvoir s'expliquer avec lui. Elle se sent son égal. Déjà le désaccord est manifeste.

Il est étonnant que cette femme si intelligent ait, en ce cas précis, manqué du plus élémentaire bon sens. Mais n'a--t-elle pas toujours pensé et même écrit :

On finit toujours par m'aimer.

 

Un jour, qu'elle se présenta à lui avec un décolleté généreux, elle s'attira cette remarque :

Vous avez sans doute nourri vous-même vos enfants ?

 

En janvier 1798, elle repartit à Coppet avec Constant. Déjà la passion de Benjamin s’était refroidie. Germaine était exigeante et attendait de lui une totale allégeance, mais elle aimait être entourée d’admirateurs.

La même année, envoyé à Paris par Germaine pour s'occuper de la publication de l'un de ses ouvrages, il trouva auprès de Julie Carreau, épouse malheureuse de Talma, la tendresse, la compréhension et un peu de paix après la tornade ; elle lui était un havre de douceur, de sérénité, de tolérance car sa liaison avec Germaine était de plus en plus orageuse.

 

Et elle acheva Des circonstances actuelles qui peuvent achever la Révolution qu'elle avait commencé 6 ans plus tôt.

Ce grand livre politique, pessimiste, est issu d’une expérience singulièrement vaste pour une jeune femme à peine âgée de 30 ans. Il témoigne d’une élévation et d’une acuité d’analyse étonnantes. Elle s'interroge sur les possibilités de sortir la France de l’anarchie, de fonder la République, d'en écarter l’esprit terroriste ou royaliste outré, de ramener la paix publique dont le pays, épuisé par le malheur, a un intense besoin.

Sur les conseils de Constant, elle renonça à le publier. Cet ouvrage, qui aurait pu faire date, ne sera connu qu'en 1980.

Ils étaient tous les deux à Paris, à la veille du 18 Brumaire.

 

Le coup d’Etat réussit car les Français étaient lassés par dix années de Révolution. Constant et Germaine voyaient en Bonaparte, l’homme providentiel, quoiqu’elle en ait dit, plus tard, dans Dix ans d’exil.

 

En 1800, elle publiait De la littérature dans ses rapports avec les institutions, le premier livre important du nouveau siècle. Dans la lignée de Montesquieu, elle examine l’évolution de la littérature et de la pensée à travers les différents types de sociétés, de gouvernements, de religions.

C’est un hymne à la gloire de la littérature, prise au sens le plus large du mot, ce que nous appelons sciences, humaines ; le livre foisonne d’idées neuves : le renouveau de la poésie par la rêverie, l’approfondissement des sentiments moraux et religieux, la valorisation des littératures du Nord, plus modernes, qui remplaceront les sources antiques épuisées.

 

La dernière partie est consacrée à la littérature de l’avenir déjà évoquée dans Des circonstances actuelles : les talents littéraires seront unis aux talents politiques. La théorie de la perfectibilité de la nature humaine qu’elle a adaptée à sa propre pensée, est loin de faire l'unanimité.

 

Le livre fut accueilli par certains journaux avec une incroyable violence et avec hostilité par le Premier consul, qui soutenait le siècle de Louis XIV et l'absolutisme royal, comme facteur de remise en ordre et d’autorité, contre le XVIIIe, accusé des désordres révolutionnaires.

Mme de Staël, convaincue que la Terreur et ses conséquences étaient un détournement de l’Histoire, ne pouvait admettre cet effacement des Lumières. Ses idées de liberté lui vaudront les persécutions du nouveau pouvoir et lui coûteront très cher jusque dans sa vie intime.

Sans compter qu'elle multipliait les imprudences ; on parlait trop dans son salon, ce qu'en apprenait Bonaparte ne faisait qu'accroître son antipathie. Ses rappels à l'ordre, loin de la faire taire, la poussaient à se mêler de plus en plus de la politique.

 

En fait, c'était alors une opposition de salon, trop publique pour qu'on pût l'accuser de comploter. Mais elle exaspérait le maître de la France. Il deviendra son adversaire implacable.

 

A la fin de sa vie, l'empereur déchu confiait à son frère :

Mme de Staël m'a fait plus d'ennemi dans son exil qu'elle ne m'en aurait fait en France.

 

Le temps des hostilités était alors passé.

Mme de Staël, avertie qu'on voulait attenter à la vie de l'empereur, prisonnier à l’île d’Elbe, l'avait fait prévenir ; il l'en avait remerciée.

Il n'y avait plus qu'un adversaire vaincu et une femme généreuse qui avait oublié les offenses.

 

Tout ce qu'il y a d'un peu viril chez Germaine de Staël déplaisait au futur empereur. Mais c'est peut-être cela qui séduisit la jolie et discrète épouse de M. Récamier.

Elles s'étaient rencontrées au début de l'année 1799, lorsque M. Récamier acheta l'hôtel particulier que Necker possédait rue de la Chaussée D'Antin.

 

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Elles sympathisèrent au premier regard.

 

Germaine, à son habitude, portait une toilette voyante. Juliette la prit pour une étrangère :

Je fus frappée par la beauté de ses yeux, de son regard… Elle m'intimidait et m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son côté, elle fixait sur moi ses grands yeux mais avec une curiosité bienveillante et m'adressa sur ma figure des compliments qui eussent parue exagérés et trop directs s'ils n'avaient pas semblé lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction irrésistible.

 

Germaine tomba, elle aussi, sous le charme de La Belle des Belles, de onze ans sa cadette ; elle lui apparut comme la femme qu’elle eut voulu être ou peut-être celle dont elle se serait éprise si la destinée l’avait fait naître homme. L’expression de leur amitié surtout de la part de Germaine peut sembler avoir des accents équivoques, mais chez la Baronne l’expression des sentiments est toujours excessive.

De l’été 1801 date la première lettre de la fougueuse Baronne de Staël. Le 9 septembre elle lui écrivait :

Au milieu de tous vos succès, ce que vous êtes et resterez, c’est un ange de pureté et de beauté.

 

Elle aimait trop alors Juliette, pour être jalouse de sa beauté.

Un jour, dans un salon, un homme qui se voulait galant et n'était que maladroit, en voyant les deux femmes assises côte à côte sur un canapé s'écria :

Je vois là réunies la beauté et l'esprit.

 

Et de Staël, qui ne manquait pas d'humour, de lui répondre :

Merci, très cher, c'est la première fois qu'on me dit que je suis belle.

 

Enchantées l'une de l'autre, elles se voyaient régulièrement et quand elles étaient séparées, échangeaient des courriers, très exaltés de la part de Germaine.

Malgré sa vie sentimentale mouvementée, Germaine ne cessait d'écrire, essentiellement des ouvrages politiques, des essais.

 

En 1800, chargé de négocier pour Mme de Staël, le droit de se réinstaller dans la capitale, Constant eut une liaison passionnée et brève Mrs Lindsay, La belle Irlandaise. Il fut nommé au Tribunat mais, prenant son rôle au sérieux il mit en garde contre les dérives du pouvoir vers l'arbitraire. En 1802, Bonaparte le révoquait :

Je fus, avec 19 collègues, exclu d’une assemblée qui, après s’être laissée mutilée, se laissa bientôt détruire ; et je rentrai dans la vie privée.

 

Et cette vie privée était devenue infernale. Des scènes continuelles opposaient les deux amants et Benjamin cédait toujours. Il était sans force quand elle pleurait et il confiait ses griefs à son journal intime.

 

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En 1802, le dernier ouvrage de Necker Dernières vues de politique et de finances accrût la disgrâce du père et de la fille. Cette même année, mourut M. de Staël elle en conçut un certain chagrin car comme elle aimait à le dire :

De tous les hommes que je n'aime pas, M. de Staël est, certainement, celui que je préfère.

 

En décembre1802, elle publia son premier grand roman Delphine.

Delphine, jeune veuve, dote généreusement sa cousine Mathilde pour lui permettre d'épouser Léonce. Mariage arrangé par la mère sans que les jeunes gens se connaissent. Delphine rencontre Léonce, ils s'éprennent l'un de l'autre mais la jeune femme se compromet pour sauver l'honneur d'une amie et Léonce l'abandonne pour épouser Mathilde. Lorsqu'il comprend son erreur, il revient à Delphine, plus épris que jamais.

 

La jeune femme voudrait vivre selon son cœur et les deux amants vont connaître une passion ardente, mais chaste jusqu'à ce que les conventions sociales les séparent. Léonce ne divorce pas et Delphine entre en religion.

Lorsque les décrets de la Constituante la relèvent de ses vœux, Léonce, devenu veuf, ne peut vaincre ses scrupules et la réprobation que soulèverait son union avec une ex-religieuse. Il s'engage dans la guerre civile ; arrêté comme noble il va être fusillé.

 

Germaine de Staël a donné deux versions de la fin de son roman.

Dans la première, Delphine est venue rejoindre Léonce condamné. Malgré ses plus touchantes interventions auprès des ennemis, elle ne peut le sauver et avant que d'être exécuté Léonce voit mourir, sous ses yeux la jeune femme qui s'est empoisonnée.

Dans la seconde version, Delphine, plus passivement, se laisse mourir de chagrin.

Le roman, paru en 1802, connut un vif succès mais il déchaîna de furieuses réactions d'hostilité. Delphine était, malgré son sens de l'honneur et sa chasteté, une héroïne scandaleuse ; elle ne se soumettait pas aux convenances sociales. Ainsi n'hésita-t-elle pas à se compromettre en recevant chez elle deux amants, puis en hébergeant un homme menacé par les révolutionnaires.

 

Delphine, brillante, intelligente, sensible, emprunte bien des traits à son auteur mais par respect des convenances, Germaine de Staël lui attribua une vertu dont elle-même n'avait cure.

Sans doute l'une des clefs du personnage de Léonce est Louis de Narbonne à qui elle avait écrit :

Moi, je n'ai su qu'un secret : aimer, le dire, le prouver, en vivre, en mourir. Il vous fallait plus d'art, plus d'indifférence ; vous avez été trop sûr de moi, vous avez eu raison…

 

Elle fit de son modèle un amant idéal qui, malgré ses faiblesses et ses préjugés, demeure jusqu'à son dernier souffle passionnément épris de Delphine.

Roman d'un féminisme désespéré. Elle y dénonçait une maxime chère à sa mère :

L’homme doit savoir braver l’opinion la femme s’y soumettre.

 

C’est donc la nature même des femmes qui les voue au malheur.

Bonaparte détestait le roman et son auteur :

Je n'aime pas plus les femmes qui se font hommes que les hommes efféminés.

 

Sans compter qu'elle parlait librement du divorce, du suicide, de la religion catholique.

Germaine ne rêvait que de revenir à Paris. Elle s'installa à Ecouen et écrivit à Bonaparte promettant d'être sage, silencieuse ; elle fit intervenir tous ses amis, et surtout Joseph Bonaparte qui l’aimait beaucoup.

Le Consul, exaspéré lui ordonna de quitter la France ou de demeurer à 40 lieux de Paris.

Ce fut cet ordre d'exil qui la décida à partir en Allemagne où ses œuvres étaient traduites et où elle jouissait déjà d'une solide réputation. Elle–même avait commencé à apprendre l'allemand.

Elle quitta la France la mort dans l'âme, espérant jusqu'au moment de franchir la frontière que Joseph Bonaparte obtiendrait sa grâce. Benjamin Constant l'accompagnait.

 

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Joseph Bonaparte

 

Un voyage sinistre, sous un ciel gris, dans un paysage hivernal. Elle s'arrêta à Francfort où elle fut bien accueillie ; elle y resta trois semaines car la petite Albertine était tombée malade. Elle rencontra la mère de Goethe mais son amabilité trop démonstrative choqua la vieille dame qui mit son fils en garde :

Elle m'a accablée… j'ai évité de la rencontrer et n'ai respiré librement qu'après son départ.

 

Elle arriva à Weimar, qui était pour elle le refuge des lettres, des arts, des Lumières. On l'y attendait avec une curiosité non dépourvue de malveillance ; elle était sûre de gagner tous les cœurs.

Le duc Charles-Auguste, le prince régnant, qui autrefois avait été accueilli à Coppet par Necker, vint la saluer et l'invita à la cour. Elle l'étonnait et l'amusait.

La duchesse douairière s'attacha elle aussi à cette étrange française, et les deux Cours se la disputaient :

Elle est admirée de tous, petits et grands, vieux et jeunes, savants etc.

 

Elle étonnait car elle n'était pas le bas-bleu qu'on attendait. Elle usa de franchise, d'ingénuité, de spontanéité, pour vaincre toutes les réticences. Elle se montra aimable et désarma les préjugés.

Elle avait fait la connaissance de Schiller qu'elle bombardait de questions auxquelles il avait du mal à répondre car il ne parlait pas facilement le français.

Or elle attendait de lui des réponses précises.

Il était dérouté par l'agilité absolument extraordinaire de sa langue…

 

Il se montra fort galant mais il écrivait à Goethe :

Elle veut tout expliquer, tout comprendre, tout mesurer, elle n'admet rien d'obscur… Elle n'entend pas mieux la poésie que la philosophie mais ses lacunes ne l'empêchent pas d'être une personne tout à fait remarquable dont la belle intelligence devient souvent du génie.

 

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Schiller

 

La conquête de Goethe ne se révéla pas aussi aisée qu'elle se l'imaginait. Certes, il avait apprécié ses œuvres, mais il se trouvait alors à Iéna et il prolongeait son séjour. Il n'avait aucune hâte de faire sa connaissance ; il trouva toutes sortes de prétextes pour demeurer à Iéna mais, ô horreur ! Ce fut elle qui proposa de venir, insistant pour loger auprès de lui, ensuite elle le ramènerait dans sa voiture.

Goethe se résolut à venir et il la rencontra chez Schiller.

Elle fut déçue car elle l'imaginait semblable à son célèbre héros, le jeune Werther.

 

 

16Werther (gravure) 17Gœthe, jeune

Et elle vit : Un gros homme sans physionomie qui veut être un homme du monde. Un homme qui a lentement beaucoup d'esprit.

 

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Quant à lui, il fut abasourdi par sa volubilité.

Elle parle à merveille, mais beaucoup trop.

 

Il repartit à Iéna. Germaine n'avait pas compris ou feignit de ne pas comprendre qu'il la fuyait. À force de courriers, elle lui arracha la promesse de venir dîner mais il se décommanda sous un prétexte de santé.

Alors, elle lui demanda l'autorisation de venir le voir sans le déranger. Encore une fois, il fut interloqué et se terrait à Iéna.

 

A Weimar, Schiller commençait à éprouver une certaine fatigue de ce commerce intellectuel.
Il concédait qu'il était impossible de trouver une femme plus cultivée, plus vive, plus libérale, d'une audace d'esprit qui parfois le choquait :

Nous vivons dans une perpétuelle tension d'esprit… Elle s'agite continuellement et veut tout savoir, tout examiner.

 

Goethe espérait lasser sa patience mais c'était mal la connaître. Elle prolongea son séjour pour le revoir. Il fallut que le Grand duc s'en mêlât pour que l'écrivain se décidât à reparaître à la mi-janvier.

Au cours de cette seconde rencontre, il fut parfois agacé :

Malgré sa politesse, elle se conduit grossièrement comme un voyageuse séjournant auprès des hyperboréens.

 

Il était choqué d'être soumis à un feu roulant de questions, redoutait l'indiscrétion de ses demandes et, plus encore, l'usage qu'elle pourrait en faire. Quant à elle, elle ne faisait pas mystère de ses intentions : elle était venue en Allemagne pour s'instruire et faire connaître ce pays qu'elle découvrait.

Pour Goethe, ce fut une véritable épreuve d'affronter pendant des heures cette interlocutrice volubile. Elle lui donnait l'impression qu'un cyclone s'était abattu sur Weimar.

 

On la vit partir avec soulagement. Schiller écrivit à Gœthe

Depuis le départ de notre amie, il me semble que je relève d'une grave maladie.

 

Le sentiment général était celui d'une délivrance mais il y avait chez tous un regret, celui d'une présence qui était la vie même et après on départ la ville retomba dans sa somnolence académique. On s'ennuyait.

Elle écrivit à Goethe :

Vous n'avez pas besoin d'être aimé et je vous aime. C'est une preuve de plus de ce que j'ai toujours observé : c'est qu'on obtient aisément ce qu'on désire le moins.

 

Elle reprit la route le 1 er mars. Il y avait tant de neige que le voyage dut se poursuivre en traîneau. Elle arriva à Berlin où elle savait que son passé de républicaine pouvait la rendre suspecte ; elle garda pour elle ou pour sa correspondance ses remarques subversives.

Elle fut reçue avec toutes les prévenances que l'on devait à un auteur célèbre. Berlin fut l'apothéose de ce voyage qui lui avait apporté la preuve de sa renommée.

Ayant reçu de mauvaises nouvelles de son père, elle envoya Constant à son chevet car elle-même ne pouvait pas partir.

Elle fit la connaissance de Schegel, l’un des meilleurs esprits du temps, au savoir encyclopédique, doué d'une grande sensibilité littéraire. Elle l'engagea comme collaborateur et précepteur de ses enfants.. On le retrouvera désormais à ses côtés non seulement à Coppet mais pendant ses voyages.

Necker était mort à Coppet. Pour adoucir le choc Constant vint la retrouver sur le chemin du retour. La nouvelle la terrassa. Crise de nerfs, sanglots. Pendant huit jours elle s'abandonna à son désespoir :

C'était mon frère, mon ami, mon mari ; il était tout pour moi.

 

Mais, remarquait Constant, exaspéré par la présence de Schegel, elle trouvait quelques consolations dans les attentions dont elle était l'objet.

 

19Schegell

 

Le retour à Coppet raviva sa douleur :

Elle est profondément malheureuse mais elle croit que c'est aux autres de la soulager.

 

Elle semblait plus despotique que jamais et lorsqu'elle s'absentait, chacun éprouvait un sentiment de libération :

Nous avons dîné comme des écoliers dont le régent est absent.

 

A Constant, cette liaison pesait de plus en plus. De violentes querelles les opposaient. Ils s'épuisaient à parler pendant des nuits entières, sans jamais aboutir à une rupture.

C'est au retour d'Allemagne, en 1804, que commença Le cercle de Coppet ; les premiers éléments du groupe étaient réunis mais Germaine de Staël partit faire un long voyage en Italie pour tenter de vaincre son chagrin.

A l'automne, elle avait publié les Manuscrits de M. Necker, précédés Du caractère de M. Necker et de sa vie privée.

Elle partit en décembre avec Schlegel, sans Benjamin, bien heureux de retrouver sa liberté. Elle devait passer par Lyon ; dans son journal il nota :

Elle est partie. Il n'y a rien de si bon, de si aimant, de si spirituel, de si dévoué, je l'aime de toute mon âme. J'irai à Lyon.

 

Ce voyage fut un triomphe. Turin, Milan, Rome, Naples puis un retour à Rome qui prit le charmant visage d'un beau Portugais, Pedro de Souza, qui opposa à la passion de Germaine une force d'inertie inébranlable.

Le jeune homme se refusait à comprendre.

Elle lui écrivait son désespoir, se fâchait et avant de le quitter lui adressa un beau poème d'amour :

En aimant perdrez-vous un souvenir si tendre Pourrez vous être aimé sans croire encore m'entendre ?

 

A son retour, Prosper de Barante devint le nouvel objet de sa flamme. Il était jeune et beau et sans doute très flatté d'être distingué par une femme connue dans toute l'Europe.

C'était sans doute son premier amour ; il l’aima avec toute la fougue et l'innocence d'un jeune cœur ; il était assez cultivé pour lui écrire de belles lettres qu'elle appréciait.

 

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Prosper de Barante

 

Quand elle avait commencé à écrire Corinne, le personnage masculin avait, dans cette première ébauche, le visage de Pedro de Souza. Mais le manuscrit terminé, son héros eut le visage du dernier élu.

Elle avait formé le projet de situer son prochain roman en Italie. Lors de son voyage, elle en découvrit la beauté, et des richesses intellectuelles plus grandes qu’on ne le soupçonnait en France.

 

Elle s'enchanta des vestiges du passé romain l'Antiquité et la Renaissance, confrontés aux temps modernes ; elle savoura la douceur du climat, la beauté du ciel, renforçant ainsi cette fameuse opposition nord-midi présente dans De la littérature grâce à son expérience livresque.

Le roman contient donc un De l’Italie. Commencé au retour de son voyage en Italie, il fut publié en avril 1807.

L’Italie est incarnée par Corinne, mi italienne, mi anglaise, poétesse et artiste…

 

Lord Oswald Neuville découvre Corinne, célèbre poétesse, à l'occasion de son couronnement au Capitole et tombe vite follement amoureux d'elle. Elle lui révèle qu'elle est anglaise mais qu'elle a choisi de vivre en Italie pour échapper aux convenances sociales. Elle le guide, à travers les splendeurs de son pays d'élection et s'éprend de lui. Rome y tient une place symbolique, centrale.

 

Oswald voudrait l'épouser mais il redoute le conformisme britannique. De retour dans sa patrie pour préparer leur union, Lord Nevill se laisse reprendre par la vie provinciale anglaise. Il épouse la demi-sœur de Corinne. La jeune femme abandonnée meurt de chagrin.

Le roman se déroule à travers les paysages et les villes de l’Italie, choisies et décrites en fonction des sentiments des héros : naissance de l’amour à Rome, épanouissement en Campanie sous la menace du volcan, mélancolie à Venise, mort de l’héroïne abandonnée dans une rue de Florence.

Très ambitieux, le livre répond à toutes sortes de questions, non seulement à celles que posent la philosophie, la religion, la politique ou l’histoire, mais aussi les beaux-arts, la poésie, et toute la beauté du monde.

 

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Ce deuxième roman ajouta encore à la célébrité littéraire de Mme de Staël. Le public lut passionnément les aventures de Corinne et d’Oswald.

L’incompréhension, qui avait enveloppé Léonce dans le roman précédent se manifesta de nouveau à l’encontre d’Oswald ; on n’acceptait pas ces hommes irrésolus.

 

Or le nœud de l’intrigue est le même dans Delphine et dans Corinne : Un homme dominé par la société peut porter malheur à des femmes qui ne se conforment pas au modèle féminin en vigueur. Léonce et Oswald sont tourmentés par le conflit que leur fait vivre leur amour pour des créatures insoumises aux lois patriarcales dans lesquelles ils ont été élevés. Même les femmes de génie ont besoin qu'un homme les protège. Corinne sait la médiocrité d'Oswald, elle le supplie pourtant :

Emmenez-moi comme épouse, comme esclave.

 

Pour être glorieuse, on n'en est pas moins femme et la gloire qu'a gagnée Corinne n'est pas une fin en soi :

En cherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A qui servirait-elle, du moins à une femmes, sans cet espoir ?

 

Tout comme Delphine, Corine illustre le topos staëlien, à savoir l'impossibilité de conjuguer l'amour et la gloire ; cette gloire qui est le deuil éclatant du bonheur.

Il semble que l'auteur réservait le sort le plus cruel à ses héroïnes comme pour les punir d'être différentes, supérieures.

Jamais Germaine de Staël ne s'est jamais posée en féministe. Elle n'a pas abordé de front l'épineuse question de la logique républicaine qui confiait aux seuls hommes le soin de la République et reléguait les femmes dans leurs foyers.

On pourrait penser qu'elle n'avait pas une haute opinion de ses sœurs lorsqu'elle écrivait :

Voulez-vous faire prévaloir une opinion ? Adressez-vous aux femmes. Elles la reçoivent aisément parce qu'elles sont ignorantes, elles la répandent rapidement parce qu'elles aiment à parler ; elles la soutiennent longuement parce qu'elles sont têtues.

 

Mais il serait injuste de s'en tenir à cette boutade que démentent ses subtiles réflexions sur les femmes et l'analyse qu'elle a faite de leur condition.

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