Marie Dorval - Le bel oiseau blessé

 

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Marie Dorval

Marie Dorval, emportée, passionnée, était comédienne par instinct.
Elle fut la jeunesse du drame romantique. Elle en a incarné les plus touchantes, les plus belles héroïnes.
Et quand le drame romantique cessa de plaire, il l’entraîna dans son déclin.

 
 

Elle avait commencé sa vie dans la misère.

 

Puis elle connut les plus brillants succès, les hommages les plus prestigieux; pourtant, elle mourût presque oubliée, dans le désespoir et le dénuement.

Le vie a brisé cette femme toute de passion qui, comme l’héroïne de Stello qu’elle avait interprétée d’une façon bouleversante, tomba comme un oiseau blessé.

 

Comme Mlle Mars, Marie Dorval appartenait à une longue lignée de comédiens, les Bourdais, tous deux comédiens. Ils jouaient en province et à l'étranger où ils étaient connus et appréciés. Ils avaient une fille, Marie-Jeanne Bourdais et un fils plus jeune, Ambroise.

 

Ils s'étaient liés d'amitié avec une autre famille de comédiens, les Baptiste.

Joseph-François Baptiste épousa Marie-Jeanne Bourdais ; Ambroise, son frère, né en 1744, était un rebelle. Il quitta sa famille et rejoignit une troupe de comédiens nomades, il vécut alors avec une comédienne plus âgée que lui, Françoise Barrière.

Ils seront les grands-parents de notre Dorval.

En 1772, Ambroise et Françoise avaient été engagés par le marquis de Sade pour jouer dans son théâtre, à Lacoste. Ils y furent très heureux. Peut-être les divertissements dramatiques étaient-ils, pour le marquis, une façon d'en couvrir d'autres plus pervers.

 

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Le château de Lacoste

 

Le marquis de Sade fut arrêté pour avoir flagellé, sodomisé et empoisonné quatre filles publiques.

Etaient-ils complices ou aveugles ? Nul ne saurait le dire mais le scandale éclaboussa la famille et l'histoire de leur scabreuse aventure se propagea à travers toute la France.

 

Néanmoins la famille Bourdais ne brisa pas ouvertement avec Ambroise. Pourtant, peu à peu, les liens se distendirent entre le ménage bohème d'Ambroise et le couple prospère que formaient les Baptiste.

 

Puis vint la Révolution qui bouleversa la vie des comédiens de province.

Les Baptiste se retrouvèrent à Paris et jouèrent, rue de Sévigné, au Théâtre du Marais.

Le directeur engagea toute la famille et même leur frère et beau-frère, Ambroise Bourdais qui, devenu veuf et lui aussi poussé par le chômage, était revenu à Paris.

 

Le théâtre connut un succès certain mais la dernière pièce Beaumarchais, La mère coupable, fut un échec ; les spectateurs se firent de moins en moins nombreux.

Au printemps 93, les Baptiste et Ambroise Bourdais allaient se trouver à la rue quand ils furent aidés et sauvés par Monvel, le père de Mademoiselle Mars.

 

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Monvel engagea aussi d'Ambroise Bourdais. Or, ce dernier, un peu tard, s'avisa d'assigner en justice le marquis de Sade pour en obtenir quelque argent. Le procès fit grand bruit ; ce que Monvel, si soucieux de se faire bien voir, ne lui pardonna jamais.

Désormais, il poursuivra de sa haine non seulement Ambroise Bourdais mais également toute sa descendance. Marie Dorval fut victime, indirectement, de cet ostracisme…

 

Ambroise Bourdais, devenu veuf, avait laissé à Lille ses deux filles. Elles étaient comédiennes ; l'aînée se maria, la plus jeune Marie, qui sera la mère de notre Dorval, avait des rôles d'enfant. Elle vint rejoindre son père à Paris.

Elle avait 15 ans set demi ; elle troqua sa misère provinciale contre la misère parisienne. Elle eut une liaison avec un comédien plus âgé qu'elle et, en 1797, elle mit au monde une fille, Marie- Amélie (la future Dorval) ; le père reconnût l'enfant mais, volage, il les abandonna quelques mois plus tard.

 

Ce fut la pauvreté, presque la misère. Elle aimait la petite Marie Amélie mais quand la petite fille commettait la plus légère faute, elle subissait des reproches déchirants :

Vous me tuez. Vous me faîtes mourir de chagrin.

 

L'enfant grandissait dans une atmosphère de mélodrame. Elles allaient de ville en ville et parcoururent toute France de Lille à Bayonne, de Lorient à Strasbourg. La petite Marie chantait dans les opéras comiques.

A 15 ans Marie épousa un obscur comédien, fils de famille qui avait choisi la bohème, Allan Dorval. Il organisait des spectacles en Bretagne et pendant quelques mois la chance leur sourit, puis ils connurent des difficultés et le couple n'y résista pas.

 

Ils avaient deux enfants, Louise et Gabrielle qu'ils laissaient à la grand-mère lorsqu'ils partaient en tournée.

En 1816, ils étaient à Strasbourg. Le théâtre était dans la fièvre : on attendait Mlle Mars. Pendant ce séjour, la chance tourna. A quelques heures de la représentation de La mère coupable de Beaumarchais, Marie accepta de remplacer, au pied levé, une comédienne qui venait de se casser la jambe.

Émue, tremblante, elle accepta le défi et dans le rôle de la comtesse Almaviva, elle fut déchirante ; elle transporta les spectateurs et devint, en une soirée, la favorite du public de Strasbourg où elle passa deux ans. Son mari en fut jaloux.

 

Elle fut engagée à la Porte Saint-Martin en 1818, sans doute avec l'appui d'un comédien célèbre, Charles Potier. Sa mère mourut, cette même année à 38 ans.

Marie Dorval eut ensuite une liaison avec Alexandre Piccini, petit fils du célèbre compositeur qui, quelque temps, partagea la vie de la jeune femme. De cette liaison naquirent trois enfants dont deux moururent en bas âge. Restait une fille Caroline qui fut baptisée en juillet 1819.

 

C'était la grande époque du mélodrame.

Le mélodrame avait pour vocation d'émouvoir. Les acteurs étaient contraints à une gesticulation excessive, à une mimique tragique, à pleurer, à crier parfois. Les actrices ne pouvaient être froidement élégantes. Il fut pour Dorval un admirable entraînement qui la prépara au théâtre romantique.

 

Le nouveau directeur de La Porte Saint-Martin, Merle, avait connu un échec retentissant en faisant venir une troupe de comédiens anglais. Il voulut prendre sa revanche sur le Théâtre français en lui opposant une comédienne capable d'inquiéter Mlle Mars ; il misa sur celle qu'on appelait déjà l'Inimitable.

En décembre 1822, Mlle Mars avait connu l'un des plus grands succès de sa carrière dans une adaptation d'un drame de Kotzebue, Valérie.

 

Quatre mois plus tard, alors que cette pièce tenait toujours l'affiche rue de Richelieu, la Porte Saint-Martin donnait une autre adaptation de ce même drame avec Marie Dorval dans le rôle titre, Valérien.

Dans le texte original, c'est en guérissant de la cécité le frère de la jeune fille qu'il aime qu'un médecin gagne la confiance des parents et devient leur gendre.

 

Pour le Théâtre français, les auteurs de l'adaptation avaient fait de Valérien, Valéry, car Mlle Mars, qui avait alors 40 ans, ne voulait pas se travestir en jeune garçon, ce que pouvait faire Dorval.

Elle fut aussi convaincante et applaudie que sa rivale :

Tout le monde s'accorde à reconnaître aujourd'hui que Mlle Mars seule a fait le succès de Valérie. Mme Dorval a fait preuve d'une intelligence profonde, d'un tact très délicat et d'une grande sensibilité dans le rôle de Valérien. J'engage toutes les personnes qui ont vu Valérie à aller voir Valérien.

 

A l'automne 1822, Marie Dorval fut très remarquée dans Les deux Forçats, mélodrame en 3 actes et à grand spectacle. Les journaux saluèrent sa noblesse, sa dignité et soulignaient en elle une qualité bien au dessus des scènes de boulevard.

 

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Dorval dans Les deux forçats

 

En 1826, Merle abandonna la direction du théâtre de La Porte Saint-Martin qui fut repris par Crosnier. Dorval avait rompu avec Piccini. Merle et Marie, meurtris par des déceptions amoureuses, s'engagèrent dans des liens qui ne devaient plus se rompre.

 

En 1827 Trente ans ou la vie d'un joueur, un mélodrame de Victor Ducange et Dinaux consacrait son succès, aux côtés de Frédéric Lemaître.

Frédéric Lemaître avait commencé à l'Ambigu ; il était distribué dans un mélodrame stupide et larmoyant. Il eut l'idée de l'interpréter sur le mode comique et il fut suivi par ses camarades.

 

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C'est l'Affaire, fameuse dans les annales dramatiques, de L'Auberge des Adrets. Cette charge énorme lui valut d'être engagé à la Porte Saint-Martin.

 

Trente ans ou la vie d'un joueur fut un triomphe absolu et connut des centaines de représentations. Le grand Frédéric soulevait l'enthousiasme en incarnant un personnage tumultueux et Dorval savait être la virginale fiancée puis la femme de 30 ans blessée, douloureuse, la mère déchirante, pathétique qui faisait sangloter la salle.

Ce nouveau couple de théâtre rappelait celui formé par Mars et Talma.

 

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Le Globe, journal philosophique et littéraire, se prononça hautement pour ce nouveau spectacle. L'un des fondateurs du journal écrivit :

Le Joueur est la première tragédie de l'époque et Mme Dorval en est la première tragédienne.

 

Les Parisiens se pressaient aux portes du théâtre, la foule assiégeait les bureaux de location :

Chaque soir, on frémit, on tremble d'effroi chaque soir aussi des sifflets se faisait entendre au dénouement qu'on trouvait horrible. Horrible, soit ; toujours est- il que les loges étaient retenues huit jours à l'avance.

 

A la 90 ème représentation on pouvait lire dans Le Courrier des théâtres :

Mme Dorval est toujours d'une admirable vérité, d'une élégance, d'un pathétique qui font le plus grand honneur à sa manière de concevoir et d'exécuter un rôle aussi extraordinaire, aussi pénible. Disons-le hardiment et sans vouloir rien ôter du mérite de nos autres actrices, nulle d'entre elles ne se serait acquittée comme Mme Dorval d'une tâche à ce point difficile.

 

L'accueil réservé à cette pièce constitua un triomphe mémorable pour le théâtre romantique à sa naissance. Mais la première de Henri III éclipsa Le Joueur.

Dumas avait préféré être joué à la Comédie française. Henri III connut un tel succès que Mlle Mars se trouva empêchée de jouer Marino Faliero de Casimir Delavigne. La pièce passa à La Porte Saint-Martin où Dorval triompha.

 

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Casimir Delavigne

 

Quand Vigny fit sa connaissance, en 1829. Allan Dorval était mort et Marie venait de se remarier avec Jean-Toussaint Merle

 

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Jean Toussaint Merle

 

A cette date, soit en 1829, Harel, ayant fait allégeance aux Bourbons, obtint la direction de l'Odéon. Depuis 1818, il était tombé sous le charme de Mlle George, encore belle malgré l'obésité qui la guettait. Il essayait de lui reconquérir un public et elle connut le succès avec la Christine de Dumas.

 

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Mlle George dans Christine

 

Puis, arrivèrent les journées de juillet. Harel devint libéral. Son privilège expirait en décembre 1832, il posa sa candidature à la Comédie française contre Taylor. Taylor l'emporta et proposa un engagement à Dorval. Elle hésitait beaucoup.

La censure ayant été supprimée, Antony devait être joué à la Comédie française mais, à la suite des difficultés crées par Mlle Mars, Alexandre Dumas la proposa à Marie Dorval.

La lecture de la pièce bouleversa la comédienne. A la fin du quatrième acte, elle s'écria :
Ce n'est pas difficile à jouer tes pièces ; seulement ça vous broie le cœur. Oh laisse-moi pleurer. Ah grand chien, va. Où as tu donc appris les femmes ? 

 

Elle objecta avec bon sens qu'Adèle en voyant Antony pénétrer par effraction dans sa chambre à l'auberge, ne devrait pousser un cri de peur.

- Il me semble que cela doit faire tant plaisir à Adèle de revoir Antony qu'elle ne peut pas crier.

- Il faut pourtant qu'elle crie.

- Oui, je sais bien, c'est plus moral.

 

Elle lui demanda de refaire le dernier acte qui avait été édulcoré pour complaire à Mademoiselle Mars.

Dorval proposa Bocage pour le rôle d'Antony :

Un beau garçon de 34 à 35 ans ; avec de beaux cheveux noirs, de belles dents blanches et de beaux yeux voilés pouvant exprime trois choses essentielles au théâtre : la rudesse, la volonté, la mélancolie.

 

Dumas, désormais, connaissait parfaitement son métier et il se fit metteur en scène et dirigeait les comédiens.

Les acteurs développent des qualités inconnues à eux-mêmes. Dorval, à côté des choses du cœur, avait des effets de dignité dont je l'eusse cru incapable et Bocage, à qui je n'avais accordé d'abord qu'une certaine sauvagerie misanthropique, avait des moments de tristesse poétique et de mélancolie rêveuse que je n'ai vu qu'à Talma. Bocage s'est emparé du rôle avec vigueur… Il y est très beau : intelligence d'esprit, noblesse de cœur, expression de visage, le type d'Antony, tel que je l'avais conçu.

 

La première eut lieu la 3 mai 1831. La dernière phrase déchaîna l'enthousiasme.

 

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Puis des ovations interminables :

Tout un monde de jeunes gens de mon âge - j'avais 28 ans - pâle, effaré haletant, se jeta sur moi. On me tira à droite, on me tira à gauche, on m'embrasse. J'avais un habit vert boutonné du premier au dernier bouton ; on mis les basques en morceaux.

 

Le triomphe d'Antony est l'une des rares victoires indiscutables du drame romantique, le chef d'œuvre de Dumas.

Dorval hésitait beaucoup à accepter la proposition d'engagement de Taylor.

 

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Taylor, jeune

 

Crosnier avait pris en 1826, la direction du théâtre de la porte Saint-Martin que Merle lui avait abandonné. Après la première d'Antony, Marie céda à son chantage affectif et refusa la proposition d'entrer à la Comédie française

A la Porte Saint-Martin, Marion de Lorme et La maréchale d'Ancre de Vigny devaient succéder à Antony, mais le succès de ce dernier lui fit repousser ce projet aux calendes grecques.

 

Harel qui avait obtenu la direction de l'Odéon harcelait Crosnier ; il voulait lui racheter son théâtre. Ils se mirent d'accord. Crosnier finit par accepter et en outre, céda à Harel La maréchale d'Ancre, afin qu'elle fût jouée à l'Odéon avec Mlle George.

 

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Dorval ne se battit pas pour la pièce, peut-être en avait-elle senti les faiblesses. D'ailleurs George n'eut qu'un succès d'estime ; elle n'avait été ni très bonne, ni audible et en outre, trop serrée dans son corset, elle eut un malaise.

 

Dorval fut sensible à la déception de Vigny. Ce fut le début de leur liaison…

Vigny était jaloux de Dumas ; il le fut de Hugo quand Marie était l'interprète de Marion de Lorme.

Dans ses carnets Hugo notait :

De Vigny a deux raisons pour ne pas m'aimer. Primo que Marion de Lorme a fait plus d'argent que la maréchale d'Ancre. Et Hernani plus d'argent qu'Othello. Secundo que j'aie quelquefois donné le bras à Madame Dorval. Envieux et jaloux.

 

Cependant la pièce de Hugo ne remporta pas autant de succès qu'Antony ce qui rendit Hugo jaloux de Dumas. C'en était fini du front uni qu'ils formaient dans leur jeunesse.

Mlle Mars, habituée à lutter contre l'adversité, avait gardé son énergie intacte, sa grande dignité mais à 53 ans le temps travaillait contre elle. Dorval, en revanche, portait tous les espoirs de la nouvelle École. Mais avant de se mesurer avec Mlle Mars, elle dut mener une lutte serrée contre Mlle George.

 

Harel, à la tête de deux théâtres, avait besoin de deux têtes d'affiche. Il installa Mlle George rive droite et envoya Marie à l'Odéon où elle reprit ses plus récents succès, Les Victimes cloîtrées, Antony et Marion de Lorme…

Ses succès faisaient de l'ombre à Mlle George et lorsque s'acheva le Privilège accordé à Harel pour l'Odéon et qu'elle dût revenir à la Porte Saint-Martin, on ne lui donnait que des rôles minables.

En particulier dans Dix ans de la vie d'une femme. Le choléra dont elle fut atteinte lui permit de mettre un terme à ce rôle qui lui pesait tant.

 

Tandis qu'elle se remettait lentement, un événement théâtral important s'était joué à la Porte Saint-Martin ; Mademoiselle George, avec La tour de Nesles, avait connu un succès triomphal dans le rôle principal de Marguerite de Bourgogne.

 

Devant le succès de la pièce Mlle George en conçut un fol orgueil, prenant pour elle les applaudissements qui s'adressaient bien plus à l'auteur qu'à son interprète.

 

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Jusqu'alors elle avait toléré que Harel donnât quelques rôles à Marie mais, dès lors, elle s'y opposa catégoriquement. Pourtant Marie Dorval était attachée à ce théâtre depuis 15 ans.

Quand elle se rendit compte qu'elle n'était plus distribuée que le dimanche, ou en lever de rideau, elle regretta alors d'avoir refusé les propositions de Taylor et souhaita entrer à la comédie française.

 

Dumas l'aidait à ne pas se faire oublier en lui organisant ici ou là des représentations isolées. George mettait une telle volonté d'exclure Marie qu'elle ne fut même pas invitée à la Première de Lucrèce Borgia. Hugo, piteusement, se réfugia dans le silence. Ce fut le marquis de Custine qui lui offrit une chaise dans sa propre loge ce 2 février 1832.

 

Le public déplorait cette exclusion et les journaux accusaient ces anciennes gloires de l'empire de ne pas s'apercevoir que leur temps était passé. On parlait de Marie, elle ne jouait guère mais elle se montrait partout, elle avait sa suite fidèle d'admirateurs qui venait la voir rue Meslay où elle vivait avec Merle.

 

L'un d'eux, le poète Fontaney, s'était épris de la fille aînée de Dorval, Gabrielle ; ce dont la comédienne se montra un peu piquée, alors que Merle voyait d'un assez bon œil le projet d'un mariage entre les deux jeunes gens. Marie s'y opposa et tenta même, dit-on, de le séduire. Enfin elle accepta un compromis : le mariage se ferait au retour de du jeune homme, envoyé en Espagne comme secrétaire de l'ambassadeur.

 

Toutes ces relations nouvelles irritaient Vigny et plus encore l'amitié qui se noua entre sa maîtresse et George Sand. Une George Sand, alors humble et admirative, qui faisait ses premiers pas sur la voie de son émancipation. Elle lui envoyait des lettres pleines de déclarations de tendresse passionnées.

 

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Elle admirait sa franchise, sa loyauté, ses tristesses ses colères ses grands élans, sa générosité :

- je voyais à mes côtés une femme sans frein, elle était sublime

 

S'ajoutaient à cela des insinuations perfides à propos des tendances saphiques de l'écrivain, lancées par Gustave Planche, que George Sand avait éconduit et l'on peut comprendre les abîmes de jalousie qui s'ouvraient devant Vigny.

Harel dût pourtant accepter qu'en 1833, Dorval crée la pièce de Custine Béatrice Cenci. Il l'avait proposée à La comédie française en assumant tous les frais mais le ministre de l'Intérieur, la trouvant trop scandaleuse, fit jouer la censure. Il la porta à la Porte Saint- Martin.

 

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Le marquis de Custine

 

Harel exigea une somme exorbitante qu'il empocha en mars 1832 mais, presque un an plus tard, la pièce n'était toujours pas montée. Craignant les protestations de la presse, il se décida à la monter moyennant une autre somme tout aussi importante. On raconte, et l'anecdote est attestée, qu'au moment où Custine prenait congé F. Lemaître apostropha Harel : vous le laissez partir ? Il a encore sa montre.

 

Béatrice Cenci fut jouée le 21 mai 1833 et fut un succès pour Dorval et Lemaître son partenaire. Ce concert d'éloges irrita Harel qui décida de ne pas prolonger les représentations. Le 24 mai, la pièce fut retirée de l'affiche malgré les protestations de la presse et du public.

 

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Portrait de la vraie Béatrice

 

Marie supporta ce coup bas avec courage car elle avait retrouvé Vigny.

Leurs relations étaient à nouveau heureuses. En effet en mars 1833, lorsque la mère du poète avait été frappée d'une première atteinte cérébrale, Marie avait su, dans ces moments douloureux, se montrer secourable, attentive, tendre.

Elle lui faisait passer de courts billets, montait discrètement la garde près de chez lui pour suivre l'évolution de la maladie.

 

Un jour elle aperçut Vigny qui se rendait au chevet de sa mère accompagné de Lydia, presque obèse qui se traînait lourdement accrochée au bras de son mari ; elle le trouva amaigri, ravagé par l'inquiétude. Quand elle sut que Mme Vigny survivrait, elle lui écrivit de penser à lui :

Tu te tuerais et d'autres avec toi. Tu te dois à ta femme, à ton amie, à ta pauvre Marie qui ne vit que par toi en enfin à toi -même, à ta gloire, Tu dois aux hommes de beaux et grands ouvrages qui les soutiennent.

 

Vigny eut des remords d'avoir si mal jugé Marie. Au moment où sa mère, diminuée, le laissait dans une grande solitude affective, il retrouvait la douceur et la vigilance d'une sollicitude féminine.

Marie, lassée de tant d'avanies, rompit son contrat avec La Porte Saint-Martin et alla exploiter sa popularité hors de Paris. Elle partit en tournée mais elle ne cessait de lui écrire de tendres lettres ; le climat entre eux est pacifié.

Conscient d'avoir négligé la carrière de sa maîtresse, Vigny écrivit pour elle, une charmante pochade : Quitte pour la peur.

 

C'est la courte histoire d'un mari volage qui vit le plus souvent loin de sa femme. Cette dernière, délaissée s'était consolée avec un autre homme. Le mari ayant compris que sa femme attendait un enfant, vint passer ouvertement la nuit chez elle pour lui éviter d'être déshonorée.

C'était une pièce charmante, pourtant elle fut mal reçue, ce dont Harel et George se réjouirent. Marie vint de s'installer avec Merle, rue du Faubourg Saint Honoré ; elle avait acheté un attelage, avait une intendante et ne savait pas mieux qu'autrefois gérer son budget.

 

Vigny et elle-même supportaient de plus en plus mal les séparations que leur imposaient les tournées de Marie. Elle ne pouvait pas revenir avant d'avoir un engagement ferme avec la Comédie française, rien ne semblait se décider.

A cette époque, elle était poursuivie par les assiduités incessantes de Dumas qui ne comprenait pas qu'une femme pût lui résister ; il s'irritait de sa liaison avec Vigny et mettait un point d'honneur à la séduire. Au point que Marie en fit l'aveu à Vigny.

Vigny était furieux, ils échangèrent des lettres sans doute peu amènes. Cependant, cette rivalité n'a guère laissé de traces dans leurs archives ni même dans leur esprit ; témoin quelques phrases d'un bref dialogue lors de l'enterrement de Nodier :

Dumas vint vers Vigny.

Nous n'avons pas le temps de nous voir, nous nous lisons. (Dumas)

Et nous nous aimons, ajoutais- je.

 

Puis brusquement, ce que Marie n'espérait plus, se produisit : on lui proposa un engagement d'un an à la Comédie française, dirigée alors par Jouslin de la Salle.

Cette proposition n'était pas dénuée d'arrière-pensée. Depuis l'expiration du privilège de Harel, l'Odéon n'était plus qu'une coquille vide qui embarrassait les pouvoirs publics. De guerre lasse, à partir de janvier 1834, le ministère en confia la gestion à la Comédie française. Il fallait donc deux vedettes.

 

Jouslin de la Salle, harcelé par la presse, qui s'irritait de ne plus voir Marie Dorval sur les scènes parisiennes, lui proposa donc un engagement.
Elle était alors en tournée et les papiers furent signés par son mari, Toussaint Merle ; elle s'engageait alors à jouer tant au Théâtre français qu'à l'Odéon ; elle avait droit à deux mois de congé.

Le tout à des conditions honorables, bien que très inférieures à celles dont bénéficiait Mlle Mars. Marie était persécuté par les créanciers, plus cigale que fourmi, généreuse, elle ne savait pas compter.

 

Elle était jalousée et avant même son retour, Dumas la prévint qu'on lui préparait des chausse-trappes. On voulait la faire débuter dans La Mère coupable.

Il faut, lui écrivait -il, qu'elle commence avec Antony.

 

Il fit intervenir Thiers et après bien des tractations, la Comédie française, soucieuse de ne pas contrarier un puissant ministre, s'inclina : le début de Mme Dorval aura lieu dans Antony.

Pendant ses tournées, Dorval avait ajouté à son répertoire les dernières créations parisiennes de Mlle Mars, ce qui n'était pas pour lui concilier sa puissante rivale.

 

Vigny rêvait de voir Marie débuter dans Le More de Venise mais elle dissipa ses rêves en lui faisant valoir que jamais Mlle Mars ne lui céderait ce rôle et qu'en outre, elle était tenue par les termes de son contrat.

L'homme comprenait mais l'amant était torturé. Il multipliait les lettres inquisitoriales, graves, sévères. Dumas lui écrivait aussi mais pour la couvrir de compliments, de tendresses. Il vint la voir à Rouen et elle lui céda.

Mais, dès le lendemain, elle s'affola de ce qu'elle avait fait.

 

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Elle était torturée de remords et par la peur de perdre Vigny si jamais il découvrait la vérité. Dumas la comblait de petits cadeaux, de menues attentions, lui jurait qu'il ne la quitterait jamais. Par vanité, il voulait la voir rompre avec Vigny.

Elle cacha à Dumas et à Merle la date de son retour à Paris et retrouva Vigny le 16 janvier ; elle ne revint officiellement que le 18. Pour apprendre que Dumas venait d'installer chez lui Ida Ferrier. Loin d'en être dépitée elle en fut au contraire soulagée.

 

Elle avait pour lui une affection tranquille, fraternelle. Elle lui écrivit sans rancune, sans amertume. Dumas était le contraire d'un méchant homme. Il fut touché par une magnanimité si inhabituelle chez ses conquêtes trahies.

Il partit à Bordeaux pour lui témoigner son admiration et sa tendresse. Cette visite impromptue la toucha, d'autant que Vigny, prisonnier de ses obligations familiales, n'était jamais libre de la rejoindre. Le temps qu'ils passèrent à Bordeaux fut celui de l'amitié retrouvée. Ils avaient conclu un pacte qui concernait leur vie intime et leur vie professionnelle.

 

Au terme de cette brève infidélité, elle était plus amoureuse de Vigny que jamais. Elle pensait de bonne foi qu'elle avait trouvé un équilibre entre Dumas-Caliban, bon camarade qui l'assisterait dans son métier et Vigny-Ariel pour l'amour et les bonheurs de l'âme. Mais Caliban fut bien souvent distrait et elle ne sut pas retenir Ariel.

 

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En arrivant à la Comédie française elle savait qu'elle allait devoir lutter comme partout ailleurs écrivait-elle à Vigny.

En se déclarant prête à reprendre des rôles appartenant à Mars si elle y consentait, Marie apportait un argument à ceux qui voulaient voir partir la grande comédienne. Les sociétaires rêvaient de se débarrasser de Mlle Mars, au prétexte qu'elle était riche et trop vieille.

 

Mlle Mars avait refusé de jouer dans une pièce nouvelle : Une liaison. Dorval dut accepter le rôle refusé par sa célèbre rivale.

La pièce était médiocre, tout le monde en convint, on parla même d'un ouvrage mort-né et Marie ne put pas en tirer grand-chose. Elle le prit légèrement car elle comptait sur la reprise d'Antony.

 

Or le 28 avril, le jour-même de la représentation, Antony fut interdite par la censure. Relâche par indisposition.

On n'eut même pas le courage d'afficher relâche par ordre qu'un plaisantin, dans une circonstance antérieure, avait transformé en effaçant la première syllabe lâché par ordre.

Pour des raisons de sordide politique, l'ordre venait de Thiers, celui-là même qui était intervenu pour que Marie débutât avec la pièce de Dumas.

 

A la suite de la révolte des canuts, il avait été nommé ministre de l'Intérieur et avait reçu, à la veille du vote du budget, une délégation parlementaire conduite par un certain Etienne, qui autrefois était intervenu auprès de Charles X pour interdire l'invasion romantique à la scène.

 

Le jour où l'on assiégeait le bureau de Thiers, un article paraissait dans le Constitutionnel qui s'élevait au nom de l'art, contre une reprise d'une œuvre immorale qui allait être jouée avec la caution de l'Etat.

 

Thiers venait d'être élu à l'Académie ; il savourait sa réussite et ne voulait pas affronter une tempête pour une si mince affaire. Il composa avec Etienne et les autres conjurés.

Il interdirait Antony et le budget sera voté. Ainsi fut fait.

 

Marie, furieuse, réagit et se mit en grève pendant dix jours ; elle envoya une lettre aux journaux. Elle fit parvenir à Etienne, dans un petit carton, une couronne blanche accompagnée d'un court billet Monsieur, voici une couronne jetée à mes pieds dans Antony. Permettez-moi de la déposer sur votre tête.

Suivaient quelques vers empruntés à un opéra-comique de ce même Etienne :

Je vous devais cet hommage

Personne ne sait davantage

Combien vous l'avez mérité.

 

Le budget était voté et Thiers lui fit allouer un encouragement financier pour compenser la perte de ses appointements pendant la grève.

L'été et l'automne furent bien ternes pour Dorval. Le théâtre français ne la programmait presque jamais. Sanson, comédien et professeur de diction à La Comédie française et au Conservatoire, voulait se défaire des deux femmes. Elles étaient logées à la même enseigne.

Mlle Mars voyait très clair dans le jeu de ses adversaires qui portaient aux nues de jeunes débutantes et tentaient d'exciter des rivalités.

Elle tenait en tout autre estime le talent de sa rivale et écrivait, avec une certaine objectivité :

Mme Dorval a besoin d'un nouveau rôle pour faire parler d'elle. l'opinion générale est qu'elle n'est pas à sa place au Français.

 

Certes Marie n'avait pas reçu la même formation ou déformation ; elle paraissait étrangère aux méthodes de travail et aux habitudes de la maison, mais l'on ne se rendait pas compte, rue de Richelieu, que ces méthodes avaient reçu le coup de grâce avec la révolution de juillet.

Elle faisait un effort pour s'y plier ; elle écrivait à Frédéric Lemaître :

J'ai bien besoin de vous revoir pour me remonter un peu car je deviens comédie française en diable. Faîtes que je m'encanaille un peu demain.

 

Elle n'était là qu'à titre précaire, il fallait qu'une création imposât sa présence ; mais elle ne pouvait plus compter sur Dumas qui, à la suite de cette interdiction, avait entamé un procès contre Thiers. Procès qu'il allait gagner mais qui signait le glas de ses prétentions à la direction de la Comédie française.

En fait, Dumas à cette époque ne s'appartenait plus. Il était entre les mains de Ida Ferrier.
D'aucuns disent qu'elle le battait ; elle était jalouse de Dorval et Dumas dut renoncer à passer une journée avec Hugo et sa famille :

On s'est figuré que je devais rencontrer Madame Dorval chez vous. De là une nuit de querelle et de larmes. La querelle est finie mais les larmes coulent encore.

 

Un asservissement grotesque dont Marie avait pitié.

Décidément Vigny était d'une autre essence ; elle savait qu'elle pouvait faire fond sur son dévouement et c'est vers lui qu'elle tourna toutes ses espérances.

Lui-même lui manifestait une ferveur nouvelle et s'indignait des avanies qu'elle devaient supporter rue de Richelieu ; il avait résolu d'écrire pour elle une transposition pour la scène du second récit de Stello, Chatterton.

 

Au retour d'une tournée elle dût jouer dans une pièce nouvelle d'Ancelot, si médiocre qu'un journal écrivait :

L'auteur de la pièce est M. Ancelot, l'auteur du succès est Mme Dorval.

 

Elle supporta ce triste rôle sans se plaindre car elle attendait Chatterton et faisait totalement confiance à Vigny.

Vigny, dans ce drame sobre et grave, évoque le désespoir d'un poète incompris dans un monde matérialiste.

S'inspirant de la vie d'un personnage réel, Chatterton qui mourut à Londres, à 18 ans, en 1770. Vigny imagine le suicide de son héros, victime à la fois d'une accusation d'imposture, de misère matérielle et de l'incompréhension générale qui pèse sur la poésie et le poète.

 

La jeune épouse de John Bell, Kitty amoureuse, sans le savoir, du jeune poète et qui, lui-même, nourrit pour elle une passion secrète. Quand Chatterton se tue et qu'elle découvre le corps, elle meurt de saisissement.

Ce fut un immense succès, Marie avait apporté à l'incarnation de Kitty bien davantage que ce qu'elle avait donné dans ses meilleurs rôles.

 

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De l'Adèle d'Antony, délicieuse dans sa robe de gaze ou poignante dans sa douleur, de Marion de Lorme à la douce puritaine de Chatterton, il y avait un monde. Un contraste saisissant.

Kitty Bell, c'était l'image que Vigny s'était forgée d'elle, un être tendre, toujours rêveur.

Les spectateurs repartirent émus aux larmes.

 

Le succès de Chatterton agit comme un aiguillon sur Hugo qui reprit, cette fois avec acharnement, la rédaction de Angelo, tyran de Padoue qui vit s'affronter sur la scène les deux comédiennes rivales.

Mars choisit le rôle de Tisbé, la comédienne aimée du tyran, sensuelle et tendre qui pourtant correspondait mieux à la nature de Marie, comme si elle voulait prouver qu'elle n'était pas moins capable qu'une autre de faire valoir son personnage.

Elle n'avait pas imaginé que Dorval, dans l'épouse patricienne, saurait trouver tant de ressources dans le rôle de chaste victime qu'elle lui abandonnait.

 

La confrontation des deux comédiennes les plus brillantes de leur temps avait tout pour séduire le public et la pièce eut un grand succès : 36 représentations d'avril à juillet 1835.

Les sociétaires, ennemis de Dorval, ne désarmaient pas pour autant et l'on continuait à l'écarter de la scène.

Elle jouait fort peu et ressentait douloureusement l'hostilité qui l'entourait ; elle était poursuivie par les créanciers et à la mi-juin elle repartit en tournée, en principe pour trois mois. Elle ne revint qu'au bout d'un an.

Elle entrait dans une période les plus sombres de sa vie. Sa fille Gabrielle, qui s'était enfuie avec Fontaney et vivait avec lui en Angleterre, était de retour à Paris, gravement malade, condamnée.

Marie était entraînée dans un périple épuisant, Marseille où elle triompha, puis à Lyon qui fut une halte paisible. C'est pendant ce séjour qu'elle se lia d'une chaleureuse amitié avec Marceline Desbordes-Valmore, elle-même proche amie de Mademoiselle Mars.

 

Les journaux, avides de scandales, se plaisaient à évoquer les conquêtes de la comédienne et Vigny, en les lisant, souffrait mille morts. Il était tiraillé entre sa mère qui détestait sa belle fille, Lydia, sa femme, qui était toujours malade.

Marie se tourmentait pour ses filles, Louise comédienne dans une troupe ambulante, venait d'avorter, Gabrielle était au plus mal.

 

Marie Dorval aurait dû revenir au Français mais Mlle Mars triomphait dans Marie ou les trois époques. Plutôt que d'être encore une fois écartée de la scène, Marie décida de poursuivre ses tournées ; ce fut un vrai tourbillon Arles, Ales ; Nîmes, Montpellier, Sète, Pézenas, Toulouse.

 

La correspondance avec Vigny la soutenait puis, brusquement, elle ne reçut plus rien de lui ; elle s'affolait de son silence. Enfin elle reçut une lettre qui s'était égarée pendant des semaines et à laquelle elle ne comprit rien. Vigny lui dit qu'il pleure avec elle qu'il pense à sa souffrance…

 

Elle ne comprenait pas, ou se refusait à comprendre. Gabrielle s'était éteinte le 15 avril à 21 ans. Vigny croyait que Merle avait prévenu Marie, or le pauvre homme n'en avait pas eu le courage. Il comptait sur le poète pour remplir cette douloureuse mission. A mesure que Vigny voyait le moment approcher, il sentait fléchir son courage et s'enfermait dans un mutisme qu'il ne se décidait pas à rompre.

Ce n'est donc qu'à la fin du mois de juin, à son retour, qu'elle apprit la mort de sa fille, ce même mois Fontaney était mort lui aussi.

 

Dans la nuit du 19 décembre1837, alors que Vigny avait passé une soirée heureuse avec Marie, sa mère eut une nouvelle attaque cérébrale. Il arriva pour la voir mourir entre ses bras. Il ne se pardonna jamais d'avoir été absent ce soir-là ; il se jugeait coupable, en voulait à Marie.

Pendant trois semaines, il s'enferma dans une volonté de pénitence et d'isolement Ils se revirent encore mais l'épreuve avait laissé en eux des traces indélébiles. Bientôt ils allaient se mentir.

 

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Vigny et Marie Dorval (Delacroix)

 

Vigny chercha l'oubli auprès d'une jolie Julia, mais faisait suivre jalousement Marie, qui, elle, avait une liaison avec Jules Sandeau qui, depuis des mois, la poursuivait de son amour.

Hugo avait gagné son procès contre la Comédie française et le 20 janvier1838, au beau milieu de cette grave crise, elle joua doña Sol. Son interprétation, très différente de celle de Mlle Mars, fut éblouissante puis elle fut Marion de Lorme.

 

En vain Hugo l'entourait-il d'attentions, elle demeurait attachée à Vigny. Pendant des mois, les deux amants ne cessèrent pas de rompre et de se retrouver. Puis Vigny s'éloigna définitivement.

A l'automne 1838, Marie, encore brisée par leur rupture, repartit en tournée. A son retour, elle fut engagée à nouveau au Français pour jouer Cosima, une pièce écrite par son amie George Sand. Le 29 avril 1840, le Français faisait salle comble.

 

Ce fut un échec retentissant, un fiasco total dont se réjouirent les sociétaires qui ne l'aimaient pas.

Pour elle ce fut le début de la fin.

Marie ne tomba pas en chute libre mais par paliers.

Marie Dorval, c'était la jeunesse du drame romantique, elle en avait incarné les plus belles héroïnes mais lorsque le drame romantique tomba en discrédit, il l'entraîna dans sa chute.

 

Pendant quelques années, elle allait continuer ce rythme infernal, des saisons plus ou moins décevantes à Paris et des tournées en province. Jules Sandeau qu'elle avait beaucoup aimé et beaucoup aidé, l'avait quittée pour faire un riche mariage ; elle en était très affectée mais pourtant, elle avait encore bien de jeunes admirateurs qu'elle attachait à son char.

 

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Le dernier en date, René Luguet, jeune premier qu'elle avait rencontré en 1840 à Bruxelles, avait été frappé d'enchantement en la rencontrant. Pour la rejoindre, il rompit son contrat. Il l'accompagnait dans ses tournées et jouait avec elle.

Par faiblesse, par désespoir, elle se laissa aimer ; ils eurent une brève liaison mais elle n'éprouvait pour lui qu'une affection maternelle.

 

Vers 1840, on ne supportait plus guère le théâtre romantique.

En 1837 était apparue Rachel, cette immense tragédienne qui connut une carrière fulgurante.

Elle fut, dit-on, la plus grande tragédienne du siècle.

Elle avait eu une enfance misérable, son père était un colporteur juif qui arriva à Paris avec sa famille ; en 1830 ; ses filles mendiaient dans les rues. Rachel avait la passion des beaux textes.

 

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Son père parvint à la faire entrer dans une école d'art dramatique. Petite, maigre, les yeux enfoncés, elle était de celles que le jeu transfigurait ; elle disait ses textes avec une telle intensité, une telle intelligence, que Sanson, professeur au Conservatoire, qui l'entendit presque par hasard, la prit dans sa classe ; il compléta son éducation et la fit débuter au Français en 1838 dans Horace.

 

Un article enthousiaste de Jules Janin fit accourir le public qui, brusquement, retrouvait l'émotion des chefs d'œuvre classiques.

Sa chance fut aussi de se manifester au moment où une certaine aristocratie d'argent, timide sous la branche des Bourbons, mais confortée dans la dernière décennie, cherchait à se donner des justifications plus élevées que l'étalage de ses richesses.

 

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Aux habitants huppés de la Chaussée d'Antin, Rachel offrait l'occasion de se parer des prestiges de la culture. Sans compter que les banquiers et les industriels estimaient les accents de la tragédie plus inoffensifs que les violentes tirades asociales du drame.

En quelques mois, elle parvint au faîte de la gloire. On ne venait au Français que pour elle ; quand elle ne jouait pas, les recettes tombaient.

 

Quelques années après être sortie de la plus noire misère, elle s'affirmait comme une des personnalités les plus en vue de la vie parisienne. Les tournées en province et à l'étranger ajoutèrent à sa gloire et à sa richesse.

Les témoignages de ses contemporains nous disent combien elle a su rendre sensibles les intentions les plus intimes d'un texte, en dégager le contenu humain, le traduire en intonations nuancées et attitudes expressives, sans jamais céder à la routine ni à une fantaisie spectaculaire. Elle savait joindre le style à la sensibilité, une diction précise à un rythme musical.

 

Dans tous les grands rôles, Andromaque, Iphigénie, Phèdre, elle bouleversa les spectateurs par son naturel, par la simplicité de son jeu. Rachel, ce fut le miracle, un jeu admirable et la beauté des vers de Racine.

Après l'avoir vue dans Roxane, Musset évoque son charme irrésistible, sa grande manière de dire, ses gestes rares, frappants, ce regard profond, cette prodigieuse intelligence. Elle ne déclame point, elle parle. Là où la tradition voulait qu'on cherchât l'effet, la plupart du temps, elle n'en faisait rien.

Si elle excitait l'enthousiasme c'est en disant les vers les plus simples, souvent les moins saillants, et aux endroits où l'on s'y attendait le moins.

 

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Elle réussit moins bien dans le répertoire moderne mais ne démérita pas dans les drames de Hugo et de Dumas.

Mais une vie professionnelle trépidante et une vie sentimentale agitée, finirent par avoir raison de sa santé fragile. Sa dernière tournée en Amérique latine l'épuisa et elle mourut en 1858, à 38 ans rongée par la tuberculose.

Dorval n'avait pas prêté attention à l'étonnante ascension de cette jeune débutante, qui réveillait le goût pour les classiques.

 

Puis elle admira le fait que, née dans la misère, elle eût, en si peu de temps, conquis davantage qu'elle-même en tant d'années. En 1840, à Lyon elle l'avait couronnée de ses propres mains.

Dorval n'éprouvait pas la moindre hostilité à son égard. En 1842, pour échapper au drame romantique qui laissait désormais indifférent la reprise d'Antony, rive gauche, avait laissé le public de glace. Dorval eut l'ambition d'incarner Phèdre.

 

Est-ce pur hasard si le Français programma la même tragédie avec Rachel. Au faîte de sa gloire la jeune tragédienne supportait mal qu'on tentât de lui faire de l'ombre. Elle fut outrée de la concurrence de Dorval et ne fit rien pour modérer ses admirateurs.

Les deux femmes s'affrontèrent dans deux salles différentes. Grâce à Rachel, Phèdre connut 74 représentations d'affilée. L'interprétation de Dorval suscita des réactions opposées.

 

La jeunesse du quartier latin se prononça pour elle, la bourgeoise d'argent de la Chaussée d'Antin pour RacheL

Dorval, lasse, découragée, avait fait un douloureux retour sur elle-même, sur son passé ; elle mesurait sans indulgence toutes ses erreurs, ses fautes, ses emportements.

Elle se reprochait douloureusement ses torts vis à vis de ses filles, sur lesquelles elle n'avait pas su veiller, Gabrielle était morte et Louise était perdue.

 

Elle avait le sentiment d'une double faillite, faillite sentimentale et faillite professionnelle ; elle voyait tous les théâtres parisiens se fermer devant elle.

Seul comptait pour elle le bonheur de sa dernière fille, Caroline. Elle s'était jurée qu'elle échapperait au sort cruel de ses sœurs et n'avait rien épargné pour son éducation.

Insensiblement, sa relation avec Luguet avait évolué. Elle fut profondément heureuse quand elle devina que Caroline, gracieuse jeune fille de 22 ans, s'était éprise de lui.

 

Dans l'intérêt que se portaient les deux jeunes gens, Marie Dorval vit une réparation de l'erreur qu'elle avait commise. Leur mariage lui semblait la racheter de ses fautes et lui promettre un avenir rempli de petits enfants. Luguet et elle s'accordèrent pour que Caroline ne devinât rien de leur passé. Ils se marièrent en décembre 1842.

En 1842 elle connut un nouveau triomphe dans la pièce de Gozlan La main droite, la main gauche. Elle fut la délicieuse Rodolphine, l’épouse secrète du Prince consort Hernan. Puis en 1843 elle triompha encore dans Lucrèce de Ponsart où elle jouait aux côtés de Mlle Georges.

 

En 1844 dans La Comtesse d’Altenberg, elle fut éblouissante dans le rôle d’une mère, face à un cas de conscience, prête à sacrifier sa vie pour l’honneur de sa fille.

La salle était comble chaque soir, mais le directeur décida de changer de programme au bout de 39 jours.

 

Elle en fut très déçue même si elle ne considérait plus le théâtre que comme un gagne-pain. Sa vie de famille la comblait. Son premier petit-fils, Georges, venait de naître. Elle éprouvait pour lui un attachement passionnel, partagé par le petit garçon qui ne voulait jamais la quitter.

 

Puis une petite fille était née. Entre chaque tournée, elle se consacrait à ses petits enfants, George avait 20 mois, sa sœur en avait 8. Sans s’en rendre compte, Luguet et Caroline abusaient d’elle alors que la prochaine saison réclamait toutes ses forces.

 

En 1845, elle était poursuivie par ses créanciers qui prélevaient un tiers de ses appointements. Ce que gagnaient Luguet et Merle avec ses chroniques suffisait à peine à faire vivre les deux couples, la bonne et les deux enfants. Ils avaient du déménager ; l’appartement était grand mais situé au cinquième étage, ce qui épuisait Marie et Merle, de plus en plus fragiles.

 

En 1845, criblée de dettes elle put organiser avec Mlle George une représentation à bénéfice.

Un peu plus tôt, les deux femmes s’étaient revues et avaient décidé de jouer ensemble au bénéfice d’un vieil acteur de second rang. Elles l'avaient connu en 1819 alors qu’il consacrait ses maigres appointements à la nièce et à la veuve aveugle de son meilleur ami. Il était maintenant dans le besoin. Elles jouèrent à son profit Marie Tudor.

Les deux anciennes rivales s’étaient rapprochées et prenaient conscience de la précarité de leur condition. On commençait à les dédaigner.

 

Avec George, fut organisée une représentation exceptionnelle au bénéfice de Marie. George joua Rodogune et Marie-Chatterton. En mai 45, elle lui rendit un service équivalent en lui donnant la réplique dans Marie Tudor.

Peu à peu elle se défaisait de tout ce qu'elle avait acheté au temps de ses succès, toujours aussi généreuse et dépensière lorsque la chance la favorisait.

 

C'était elle qui faisait vivre la famille. Elle acceptait des tournées épuisantes, parfois triomphales, parfois désastreuses, qui l'entraînaient dans un tourbillon.

En novembre 1845, elle créa Marie Jeanne, femme du peuple qui fut un immense succès.

 

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Gautier pourtant peu sensible aux effets trop appuyés écrivait dans la Presse son admiration sans bornes.

Mais elle était gravement malade et dut interrompre les représentations en plein succès.

Un spécialiste, consulté, diagnostiqua une pleurésie aiguë.

 

Pour ne pas perdre un futur contrat fructueux, Luguet disait faire confiance à sa riche nature et elle-même se prétendait moins atteinte qu’elle ne l’était.

Elle fut longtemps et gravement malade et elle perdit ainsi des rôles qu'on lui avait promis.

Pendant sa longue maladie, elle n'avait reçu que peu de témoignages de sympathie, hors du cercle étroit de sa famille. Elle partit dans une maison de repos.

 

Pas un billet de Hugo, absorbé par la politique, de vagues et lointaines protestations d'amitié de Dumas. Rien de Vigny. Elle lui renvoya tous les souvenirs qu'elle gardait encore, lettres et portraits.

Elle ne rêvait que de partir en tournée dans le Midi. En juillet 46, elle put enfin réaliser son projet et emmena avec elle le petit Georges. A Marseille, l'enfant fut entouré par la famille de Luguet qui s’occupait de lui quand elle jouait.

Sans engagement à Paris, elle décida de poursuivre sa tournée, Nîmes, Montpellier, Sète, Béziers, mais elle avait dû engager une domestique pour s’occuper de l’enfant pendant ses absences. Ce fut une tournée très décevante, bien différente de ce qu’elle avait connue autrefois. Son réconfort était de retrouver son petit-fils qui ne voulait pas s'endormir avant son retour.

 

En revenant à Paris, elle trouva Merle en fort mauvais état. Il était profondément attachée à Marie et ne se remettait pas du choc que lui avait causé sa maladie. Il avait cru la perdre.

Elle créa Agnès de Poméranie, de Ponsart, malgré l’opposition agressive de Bocage qui ne lui pardonnait pas sa préférence pour F. Lemaitre

 

Puis elle connut un nouveau succès dans une pièce médiocre : Lady Seymour. Cependant, ses gains ne compensaient pas le manque à gagner de ses quatre mois de maladie.

 

En avril 1847 le petit Georges avait eu une fièvre cérébrale. Par quelle aberration l'emmena-t-elle avec elle en septembre pour une nouvelle tournée? Les connaissances médicales de l'époque ne permettaient pas de mesurer la gravité de la maladie de l'enfant et nul médecin ne s'y opposa.

Caroline et René ne voulaient pas lui faire de peine et ils ne voulaient pas davantage affronter le désespoir de l'enfant qui ne supportait pas d'être séparée de sa grand-mère. Il fit une première rechute à Perpignan.

 

Une seconde rechute, en mai 48, lui fut fatale ; le petit George mourut brutalement emporté en deux jours.

Marie ne se remit jamais de cette mort. Un autre enfant était né au début de l'année 1848, mais deux autres petits enfants ne pouvaient rien contre son désespoir.

Le visage figé, elle hantait la chambre de Georges, riait, pleurait, parlait avec lui. On craignit pour sa raison ; elle se sentait responsable de la mort de l'enfant et passait ses journées au bord de sa tombe.

 

Elle ne voulait plus jouer mais poussée par Luguet qui voyait ainsi disparaître une source de revenus indispensable, elle finit par accepter de reparaître sur scène.

Par bêtise, il exploita son succès à Orléans, lui faisant perdre un engagement au Palais Royal où son prochain spectacle était programmé.

Par inconscience, plus que par méchanceté, Luguet transforma en calvaire les derniers jours de Marie. Encore que son comportement après la mort de la comédienne fasse douter de son honnêteté.

 

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Il se donnera le beau rôle au cours de ces mois tragiques mais, en fait, il exploitait la mémoire de Marie. Il fouilla dans les papiers de la défunte pour faire publier ses lettres intimes. Caroline, qui avait compris qui il était vraiment, s'était séparée de lui.

 

Pendant les derniers mois de Marie, on vit celle qui avait été la Grande Dorval jouer dans la salle minable, vide et glacée du théâtre Saint-Marcel, à 2 pas de la rue Mouffetard, devant une centaine de spectateurs.

Puis il l'entraîna dans une dernière tournée, pendant deux mois.

 

Enfin il l'entraîna à Caen le 15 mai 1849. Trop malade, elle ne put pas jouer. Elle voulait mourir à Paris. Il la ramena et elle mourût trois jours plus tard.

Son dernier vœu était d'échapper à la fosse commune et de reposer à côté du petit Georges. Dumas fit le tour des anciens amis pour acheter une concession provisoire.

 

Marie n'eut droit qu'à un bref office de sixième classe à Saint-Thomas d'Aquin, puis un mince cortège accompagna à pied la voiture funèbre. Hugo, Dumas, Sandeau, Planche, George, Mélanie Waldor, Rachel étaient présents. Frédérick Lemaître en tournée n'avait pas été prévenu. George Sand, Vigny, vivaient en province.

En 1855, au terme de ces cinq ans, à l'initiative de Taylor, la ville de Paris lui accorda enfin une concession perpétuelle au cimetière de Montparnasse où elle repose auprès de son petit fils.

 

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Mais oublions l'image de cet oiseau meurtri pour nous rappeler une dernière fois, Marie, délicieuse et frêle dans sa robe blanche, telle qu'elle apparut aux spectateurs d'Antony, Marie Dorval dans tout son éclat, telle qu'en elle-même enfin l'éternité la change.

 
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