Julie de Lespinasse - L'incomparable demoiselle des Lumières

 

Julie de Lespinasse était une enfant bâtarde.

Sa mère, la comtesse d’Albon, d’une illustre maison du Dauphiné, avait été mariée à son cousin germain en 1711. Leurs deux premières filles moururent en bas âge, la troisième, Diane naquit en 1716 et plus tardivement, en 1724, un fils, Camille.
Délaissée par son mari, la comtesse eut une liaison avec Gaspard de Vichy-Champrond, un homme spirituel séduisant mais dépourvu de tout sens moral. Il était le frère de Madame du Deffand.

 
 

De cette liaison naquit un fils qui fut élevé clandestinement et entra dans les ordres. Puis en 1732 une fille, Julie. Elle ne la ne reconnut pas mais elle éleva avec elle.

 

L’amant disparut ; il revint auprès d’elle vers 1739. Il s’avisa alors que la fille aînée de sa maîtresse était charmante et un an plus tard, il l’épousa. Il avait 20 ans de plus qu’elle.

 

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Julie, l’enfant bâtarde, devint ainsi la belle sœur de son propre père et les enfants qui naquirent de cette union étaient ses neveux et ses demi-frères.

 

Elle écrira plus tard à Monsieur de Guibert :

Je vous conterai des choses qu'on ne trouve point dans les romans de Prévost et de Richardson. Mon histoire est un composé de circonstances si funestes que cela m'a prouvé que le vrai n'est souvent pas vraisemblable.

 

La comtesse d’Albon n’imaginait que trop bien toutes les avanies qui guettaient sa fille bâtarde et pour compenser ce terrible handicap elle lui fit donner une excellente éducation.

Si dans son testament elle privilégia ses enfants légitimes, elle remit à Julie une forte somme d’argent pour assurer son indépendance.

 

Julie avait 16 ans lorsque sa mère mourut en 1748 ; la jeune fille avait été assez naïve pour remettre à son demi-frère Camille la somme que lui avait laissée sa mère. Il ne la lui rendit jamais. Quand il partit pour l’armée, il confia sa demi-sœur à Diane et à son mari.

Elle exerça, chez eux, la fonction subalterne de gouvernant ; elle s’occupa des enfants qui l’adoraient, ce qui suscita la jalousie des parents.

 

Traitée de plus en plus mal, abreuvée d’humiliations, considérée comme la dernière des servantes, elle décida d’entrer pensionnaire dans un couvent.

 

C’est alors qu’arriva Mme du Deffand, sœur du comte de Champrond.

Menacée de cécité, la Marquise était venue se reposer à la campagne chez son frère mais bien vite elle s’ennuya. Elle se sentait totalement étrangère à sa famille et seule la présence de Julie, lui rendit supportable ce séjour.

Elle fut frappée par la remarquable intelligence, la sincérité, par le mélange de chaleur et de retenue, de naturel de sa jeune nièce bâtarde.

Plus elle l'appréciait, plus elle vit en elle un recours contre son ennui de vivre.

 

Elle forma le projet de la faire venir à Paris auprès d’elle mais le hésitait à en parler à son frère. Quand elle le mit au courant de son projet, il s’y opposa formellement.

 

Julie, de son côté, était indécise.

Malgré son affection pour les enfants, Julie décida de se retirer pour un temps dans un couvent à Lyon.

Tout le monde pleura son départ, les enfants, les domestiques avec sincérité, Diane et son mari fort hypocritement.

 

Madame du Deffand supporta si mal son absence qu’elle ne tarda pas à partir ailleurs, à Macon, puis à Lyon où elle revit Julie.

Julie, hésitait à se lancer dans l’inconnu en acceptant de vivre dans la capitale.

Elle tenta tout d’abord d’obtenir de son demi-frère Camille, une aide financière pour lui permettre de vivre indépendante.

Il refusa grossièrement.

 

C’est alors qu’elle accepta l’offre de la Marquise, mais bien des problèmes se posaient encore.

Mme du Deffand fit intervenir sa tante la duchesse de Luynes qui se laissa convaincre.

Au terme de deux ans de négociations et de tractations, tous les obstacles furent enfin levés.

 

En avril 1854, Julie arrivait à Paris et devint la dame de compagnie de Madame du Deffand qui lui avait fait promettre de taire leurs liens de parenté.

Sa demi-sœur et son mari (donc le père de Julie) étaient d’une avarice sordide, ils ne cessèrent de redouter qu‘elle réclamât l’héritage dont ils l’avaient spoliée, en revendiquant leurs liens de parenté.

Quant à son demi frère, Camille qui avait été élevé avec elle et qu’elle aimait tendrement, il fut tout simplement malhonnête avec elle. Mais Julie n’était pas intéressée.

Madame du Deffand l’installa dans un petit appartement à l'entresol, qui communiquait par un escalier avec ses appartements.

 

Tout semblait opposer ces deux femmes.

Madame du Deffand était acerbe, méchante, n'épargnant même pas ses amis, sauf Voltaire.

En revanche Julie, sincère, authentique, avait le cœur aussi tendre que celui de Madame du Deffand se voulait sec.

 

Un être de passion, romantique avant la lettre.

J'aime pour vivre. Et je vis pour aimer. Je ne sais qu'aimer.

 

Julie est une écorchée vive. Elle porte une blessure inguérissable, sa bâtardise, dont, grâce à l’affection de sa mère, elle n’avait pas souffert dans sa tendre jeunesse mais que sa famille lui fit ressentir impitoyablement, dès la mort de Mme d’Albon.

 

Julie a besoin d’être aimée, de plaire. Malgré le contraste entre ces deux caractères, pendant les premières années, il n'y eut pas de nuages entre les deux femmes.

Elles s'appréciaient mutuellement, Julie était pour la marquise le dévouement personnifié, quelles que fussent ses exigences. Elle se plia à ses horaires.

 

Madame du Deffand ne s'endormait qu'à l'aube pour réapparaître vers 18 heures.

Lorsque par hasard elles se séparaient, Julie lui écrivait avec une affection débordante.

Au début, elle fut très silencieuse, se mettant à l'école du salon, attentive aux subtiles nuances des liens tissés entre tous ces hommes et ces femmes.

 

Julie n'est pas belle, on l'a dit à l'envi, mais ce qui vaut peut-être mieux, elle exerçait une séduction à laquelle nul ne résistait.

D'Alembert moins que tout autre. Tout les rapprochait.

 

Tous deux sans parents, se rappelle-t-il, sans famille, ayant éprouvé, dès le moment de notre naissance, l’abandon, le malheur, l’injustice, la nature semblait nous avoir mis au monde pour nous chercher, pour tenir l’un à l’autre lieu de tout, pour nous servir d’appui naturel, comme deux roseaux qui, battus par la tempête, se soutiennent en s’attachant l’un à l’autre.

 

Il n'osa formuler, bien timidement, qu'au bout de neuf ans.

 

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En 1771, il lui écrivit :

Je dirai que vous avez beaucoup de noblesse et de grâce dans tout votre maintien, et, ce qui est bien favorable à une beauté froide, beaucoup de physionomie et d'âme dans tous vos traits. Ainsi pourrai-je vous nommer plus d'un de vos amis qui auraient eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu.

 

La Marquise avait été fière du succès de sa protégée mais quand elle se rendit compte que les invités la délaissaient pour elle, elle commença à en prendre ombrage. Mais quand elle vit croître l’intimité entre son cher d’Alembert et Julie, elle se sentit trahie.

 

Il restait toujours auprès d’elle, lui demandait conseil, la mêlait à ses travaux.

Blessée dans son orgueil, elle menait la vie dure à Julie, se montrait de plus en plus exigeante, acariâtre. Et Julie confiait sa peine à d’Alembert.

 

Quand en 1763, d'Alembert, accepta enfin l'invitation que lui avait lancée depuis des années le roi de Prusse, Frédéric II et quitta Paris, il s'ennuya d’elle et lui écrivait à chaque courrier. A Madame du Deffand, il n’envoya qu’une seule lettre.

A son retour, c'est lui qui, le premier, prit l’initiative de monter chez Julie avant l'heure à laquelle on descendait chez la Marquise.

Bien vite, les autres habitués firent de même.

 

Fin avril, 1764, le drame éclata, Madame du Deffand découvrit la trahison, chassa Julie et obligea ses hôtes à choisir. Julie tenta en vain, de se réconcilier avec la marquise. Elle ne lui pardonna jamais.

Ils choisirent Julie.

 

Madame du Deffand pensait que la jeune fille, sans fortune, allait devoir se retirer dans un couvent mais elle avait une modeste rente, une pension du Duc d’Orléans et ses amis se cotisèrent pour l’aider. Elle trouva un appartement, à deux pas de la rue Saint-Dominique, rue de Bellechasse.

 

La maréchale de Luxembourg lui offrit le mobilier, Mme Geoffrin vendit trois beaux tableaux à l’impératrice de Russie pour aménager l’appartement et lui constitua une rente avec le reste de la somme. Elle put ainsi avoir quatre domestiques.

 

Mme Geoffrin était la générosité même ; elle comblait ses amis et ceux qu’elle estimait de ses dons et dans ce cas précis elle était ravie de faire pièce à sa rivale. Elle prit Julie sous sa protection et lui fit une pension.

Peu après, Julie, atteinte par la petite vérole, frôla la mort.

D’Alembert passait ses journées à son chevet et la soignait avec dévouement

 

Elle guérit enfin mais, en sortit le visage très marqué. D’Alembert, lui-même, était contraint de reconnaître les irréparables dégâts. Il l'avait veillée, nuit et jour ; il tomba malade à son tour et au printemps 64, on le crut perdu.

Julie à son tour n’avait pas quitté son chevet. Il fut si ébranlé par cette maladie qu’en 1765, il accepta de quitter l’espèce de placard qui lui servait de chambre chez sa nourrice.

 

Les amis déclarèrent en plaisantant :

Aujourd’hui on a sevré d’Alembert.

 

Elle l’installa au troisième étage de son appartement où ils vécurent, dans une innocente intimité. Ils ne se quittaient pas. Elle lui était très attachée.

D’Alembert l’aimait follement sans oser le lui dire.

 

Esprit indépendant, brillant dans le monde, d’Alembert était timide avec celle qu'il aimait en secret.

Pourtant, il était alors une gloire européenne, et peut-être égal de Voltaire :

Il est de nos premiers philosophes, le premier de nos gens de lettres, parce que lui seul joint au génie une constance de principes, une élévation, un désintéressement, une bonté, tels que je n'en connais point.

 

Madame Geoffrin s'était entichée de Julie. Deux fois par semaine, ils allaient ensemble dîner chez elle et elle faisait les belles heures de son salon.

Elle y était si bien accueillie que la fille de Mme Geoffrin s’en offensa et ne lui pardonna jamais.

 

Puis, à son tour, elle ouvrit son propre salon et allait enlespinasser Paris.

Pour réussir, elle n'avait que son esprit et son philosophe.

Grimm annonçait l'inauguration d'un nouveau cercle :

Sœur de Lespinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet pas d'offrir ni à dîner, ni à souper et qu'elle n'en a pas moins envie de recevoir chez elle, les frères qui y voudront venir "digérer".

 

Le succès fut immédiat.

Julie avait retrouvé sa gaité, d'Alembert, pour elle, devenait poète, professeur, veillait même aux soins du ménage.

 

Elle était légitimement fière de l’affection qu’on lui portait.

Le président Hénault, Turgot d’Alembert. Voilà les hommes qui m’ont appris à parler, à penser et qui ont daigné me compter pour quelque chose.

Alembert et elle écrivaient à deux mains, à Condorcet, l'un signant pour l'autre…

 

Né en 1743, il n'avait alors que 26 ans mais il était déjà fort connu dans les milieux scientifiques.

Disciple puis ami de d'Alembert, c'est vraisemblablement lui qui l'introduisit chez Julie. Brillant mathématicien, il était timide en société et ne retrouvait sa verve qu'avec ses amis. Mais chez Julie, il se sentit accueilli avec chaleur.

 

Elle éprouva tout de suite pour lui une très grande sympathie ; elle l'encouragea à se consacrer à la littérature.

C'est chez elle qu'il rencontra ceux qui devaient devenir ses amis les plus proches, en particulier Turgot. Puis il fut reçu chez Madame Geoffrin.

La fréquentation de ce salon l'amena, sans pour autant délaisser ses recherches savantes, à s'intéresser aux problèmes politiques et aux choses littéraires.

 

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La correspondance entre Julie et Condorcet commença en 1769.

Les premières lettres sont écrites souvent à 4 mains, par d'Alembert et elle, sur un ton de parents plus âgés. Elles sont gaies, amusées.

A travers ces lettres on voit se dessiner l'image d'un Condorcet juvénile, un peu bohème, distrait.

Je vous recommande aussi vos oreilles qui sont toujours pleines de poudre et vos cheveux qui sont coupés si près de votre tête en occiput.

Quand vous parlez, ne vous mettez pas le corps en deux comme un prêtre qui dit le Confiteor à l'autel.

 

Julie lui conseillait de garder son calme dans les discussions, d'éviter les violences verbales. Elle n’y parviendra guère mais elle sut l’empêcher de se disperser.

Elle veilla sur ses travaux, suivit de près la genèse de l'ouvrage où se résume la pensée de Condorcet : Esquisse d'un tableau des Progrès de l'esprit humain qu'il achèvera pendant les terribles journées de 93, pendant lesquelles il vivra traqué, avant de s'empoisonner.

 

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Quand en 1771, une coquette le fit souffrir, Julie lui prodigua des conseils maternels, lui expliqua qu'il était déraisonnable d'aimer sans espoir une femme qui refusait son amour, alors qu'il avait tant d'autres ressources dans la vie.

Elle lui demanda s'il tenait plus à son sentiment qu'à la personne qui l'inspirait.

Julie parle d'or…

 

Quand elle sera la proie de semblables tourments, c'est à lui qu'elle se confiera et se demandera, à son tour, si elle était, elle aussi, plus attachée à l'idée de l'amour qu'à l'objet de ce sentiment.

L'affection de Condorcet lui était devenue indispensable. Jusqu'à la fin de sa vie, il lui fut un appui constant et affectueux.

 

On trouva vite Julie la femme la plus charmante de Paris, tous ses admirateurs, et ils furent nombreux, ne cessaient de vanter son charme, sa séduction, son intelligence :

Elle sait dire à chacun ce qui lui convient, et cet art quoique peu commun, est pourtant bien simple chez elle ; il consiste à ne jamais parler de vous aux autres et beaucoup d'eux. En somme, elle est l'âme de la conversation et n'en fait jamais l'objet.

 

Dans La Correspondance Littéraire, Grimm écrit que si le nom de d'Alembert les avait tout d'abord attirés, elle seule les avait retenus.

 

Nul ne peut rester insensible au rayonnement de sa pensée, à son incomparable naturel :

Vous connaissez une personne qui a été toute sa vie dénuée des agréments de la figure, et des grâces qui peuvent plaire, intéresser, toucher, et cependant cette personne a eu plus de succès et a été mille fois plus aimée qu'elle ne pouvait le prétendre. Savez-vous le mot de tout cela ? C'est qu'elle a toujours eu le vrai de tout et qu'elle y a joint d'être vraie en tout.

 

Elle faisait toujours preuve d'une grande largeur d'esprit, ses réunions étaient sans apprêt, on y était peu nombreux, 6 à 8 personnes les jours ordinaires.

Dans sa correspondance (environ 400 lettres) figurent tous les noms qui comptèrent à l'époque, Diderot, Helvétius, Rousseau, Bernardin de Saint Pierre, Malesherbes, Turgot.

 

Nous avons de multiples évocations de Julie, chez le Président Hénault, dans les Mémoires de l’abbé Morellet, dans La correspondance littéraire, dans les Souvenirs de Marmontel.

Julie recevait les plus grands noms de l’aristocratie, des prélats.

 

Tous les étrangers qui venaient à Paris, accouraient chez elle. Parmi ses familiers, on comptait l’abbé Galiani, Lord Shelburne, admirateur inconditionnel de Malesherbes, Hume qui délaissa pour elle Madame de Deffand.

 

Julie lit beaucoup, sa sensibilité littéraire est vive, son jugement original et perspicace. Elle a une grande capacité à apprécier les œuvres les plus opposées, ce qui ne l'empêche pas d'être sévère et exigeante même pour ses amis.

Elle était non seulement une grande écouteuse, mais une interlocutrice qui participait passionnément aux débats.

Julie s’en explique souvent en disant simplement que c’est parce qu’elle trouve en chaque être à qui elle parle des raisons d’être intéressée, touchée.

 

Tous témoignent de son charme indicible, auquel nul n’échappe.

On craignait Madame Geoffrin, on admirait madame du Deffand, on aimait Julie.

 

Ce siècle, lassé du marivaudage et des froides Lumières, découvrait chez elle la liberté de tout dire et surtout la passion.

La Harpe écrit dans La Correspondance littéraire :

Elle inspire tant de confiance qu'il n'y a personne qui, au bout de quinze jours de connaissance, ne soit prêt à lui raconter l'histoire de sa vie. Aussi personne n'a jamais eu autant d'amis et chacun d'eux en est aimé comme s'il était le seul à l'être.

 

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 Elle ne sait qu’aimer. Elle est très tolérante et accepte qu’on ne soit pas d’accord avec elle.

Quel était donc le secret de Julie ?

On n'approche pas de son âme se sentir attiré. Est-on dans cet état de langueur qui est la situation habituelle de tous les gens du monde quand ils n'ont ni peine, ni plaisir, on en sort bientôt auprès d'elle. Elle échauffe les imaginations et enflamme les âmes Elle sait que le secret de plaire est de s'oublier pour s'occuper des autres, et elle s'oublie sans cesse. Son grand art est de mettre en valeur l'esprit des autres, et elle en jouit plus que de montrer le sien.

 

Alembert nous dit :

Seul petit travers de la plus charmante des créatures, s'il faut absolument lui trouver un défaut, j'admets celui- là. Elle peut, à la vérité, être impitoyable jusqu'à la minutie sur ce point particulier. Elle n'aime que le mot juste parce qu'elle-même a toujours le mot fort et juste. Elle est toujours vraie, et c'est en cela que réside son irrésistible séduction.

 

L'abbé Morellet souligne ce point dans l'anecdote qu'il rapporte dans ses Mémoires.

 

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L'abbé Morellet

 

Je dirais qu'elle attache un peu trop de prix justement à ce qui est gracieux et élégant, et qu'elle pousse un peu loin son goût de la simplicité élégante. J'en ai été témoin la semaine dernière chez Mme Geoffrin. Mlle de Lespinasse, comme vous le savez, avait un vif désir de rencontrer Buffon, et la reine mère qui s'était chargée de lui procurer ce bonheur avait engagé Buffon à venir passer la soirée chez elle. Voilà Mlle de Lespinasse aux anges, se promettant bien d'observer cet homme célèbre et de rien perdre de ce qui sortirait de sa bouche. La conversation ayant commencé de la part de Mlle de Lespinasse par des compliments flatteurs et fins, comme elle sait les faire, on vient à parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M. Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion difficile et rare.

 

Oh, diable, dit M. de Buffon, la tête haute, les yeux à demi fermés et avec un air moitié niais, moitié inspiré, oh, diable ! Quand il est question de clarifier son style, c'est une autre paire de manches.

 

A cette comparaison de vues, Mlle de Lespinasse se trouble, sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil répétant entre ses dents :

Une autre paire de manches ! Clarifier son style ! Elle n'en revint pas de toute la soirée.

 

Mais il nous est aujourd'hui impossible de saisir ce que fut le charme incomparable de son salon.

Marmontel tente de l'expliquer :

 

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Il est curieux de voir que les gens qu'elle a pris ça et là dans le monde sont si bien assortis qu'ils se trouvent comme les cordes d'un instrument montées par une main habile. En suivant la comparaison, je pourrais dire qu'elle joue de cet instrument avec un art qui tient du génie ; elle semblait savoir quel son rend la note qu'elle va toucher ; je veux dire que nos esprits et nos caractères lui sont si bien connus que pour les mettre en jeu, elle n'a qu'un mot à dire. Son talent de jeter en avant la pensée et de la donner à débattre, son talent de discuter elle-même et de varier les entretiens toujours avec l'aisance et la facilité d'une fée qui, d'un coup de baguette, change à son gré la scène de ses enchantements, ce talent, dis-je n'est pas d'une femme vulgaire.

 

Chez Julie on savait aussi plaisanter. On trouve dans les Souvenirs publiés par ses amis bien des anecdotes. L’une d’entre elles concerne Diderot.

Chez Julie il vit leur ami commun, le docteur Bordeu, et lui demanda une consultation :

Je travaille comme un bœuf, je dors comme un loir, je suis fatiguée comme un chien et je mange comme un loup.

 

Alors la maréchale de Luxembourg d’intervenir :

Dans ce cas, j’irai voir un vétérinaire.

 

En 1774, la nomination de Turgot au gouvernement fit vibrer d’espoir le salon de Julie.

Turgot était né en 1727 et fut tout d'abord destiné à l'Eglise ; il fit de brillantes études au cours desquelles il découvrit la physique de Newton.

Son esprit critique lui ayant fait préférer la magistrature, il renonça à l'état ecclésiastique.

 

Il occupa les charges de conseiller au parlement de Paris (1752) et de maître des requêtes (1753). C'est alors qu'il fréquenta les philosophes et collabora à l'Encyclopédie pour laquelle il rédigea de nombreux articles.

Le 8 août 1761, il fut nommé intendant de la généralité de Limoges, poste auquel il demeura jusqu'en 1774.

 

Sur les conseils de Maurepas, le jeune Louis XVI l'appela au gouvernement, d'abord à la Marine, en juillet 1774. Puis, le roi le nomma au contrôle général des Finances le 24 août et le fit ministre d'Etat deux jours plus tard ; cette dernière nomination lui donnant droit d'entrer au Conseil d'en-haut.

 

Son arrivée aux affaires en 1774 fut une joie pour tous ses amis ; il n'est pas de réforme qu'on n’attende de lui.

Turgot s'assura leur collaboration active de ses amis.

 

En juillet 1775, il fut nommé à la Maison du roi, ce qui renforça dans le ministère le parti réformateur, et provoqua l'enthousiasme des philosophes ; il montra d'emblée sa volonté de transformer le gouvernement du royaume et la nécessité de faire des économies en baissant ses propres appointements et en renonçant à ses indemnités d'installation, ainsi qu'au don que les fermiers généraux avaient coutume d'offrir à chaque arrivée d'un nouveau contrôleur général.

 

Turgot s'intéressa aux inventions susceptibles d'amener des progrès économiques, comme une machine à dessaler l'eau de mer ou à briser les glaces qui remontaient les fleuves.

De même, il fit travailler D'Alembert et Condorcet sur le développement des voies navigables, dans l'espoir d'améliorer la circulation des grains entre les différentes provinces du royaume.

Julie le soutient, partage l'espoir de ceux qui aspirent à une transformation du régime.

 

Elle s'enthousiasme pour la liberté, elle refuse le pouvoir absolu, elle a foi en des institutions républicaines et ne s'en laisse pas conter par les despotes éclairés.

 

Mais à aucun moment elle ne voudra user de son amitié avec Turgot pour obtenir la moindre faveur même pour M. de Guibert qui la sollicite.

Ce n’est pas seulement par Turgot qu’elle touchait au gouvernement mais par Malesherbes qu'elle admirait sans réserve était l'un de ses fidèles.

Elle est fière d'être son amie car il est à ses yeux le modèle du citoyen intègre et généreux. Ne voulait-il pas interdire les lettres de cachet ?

Mon principe de liberté n’est pas restreint à la littérature et j’incline beaucoup à l’étendre jusqu’à la science du gouvernement, sans même en excepter la critique des opérations du ministère. écrivait-il.

 

Toutes les réformes qu'ont tentées Malesherbes et Turgot ont été discutées chez Julie.

Mais ces réformes heurtaient trop d'intérêts en place, à la suite de l'édit sur la libre circulation des grains, et en raison d'une mauvaise récolte ayant entraîné une crise de subsistance. Turgot fut rendu responsable de la disette par les agioteurs de toute sorte, et dut faire face à un soulèvement populaire, la guerre des Farines (printemps 1775).

 

La faiblesse de Louis XVI, l'hostilité des parlementaires et la haine de la reine Marie-Antoinette lui furent fatales.

Les parlementaires trouvèrent des alliés chez certains princes du sang comme le prince de Conti, chez les privilégiés et dans les corporations.

En mars 1776, le parlement de Paris présenta des remontrances sur les édits de Turgot (corvées, jurandes et impôt). Le roi, tenta de soutenir son ministre, mais Turgot, devenu l'ennemi d'une telle coalition d'intérêt, dut démissionner le 12 mai 1776, en même temps que Malesherbes.

Peu après il sera remplacé par Necker. Mais Julie est alors à l’agonie.

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