Julie de Lespinasse - Une héroïne romantique au temps des Lumières

 

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En 1766 Julie avait fait la connaissance de Gonzague de Mora. Il était né en 1744 et appartenait à la plus haute noblesse espagnole.

On l’avait marié à 12 ans ; son épouse n’avait que 11 ans et le mariage ne fut consommé qu'en 1760. Sa femme-enfant était la fille de comte d’Aranda, l’une des plus hautes figures de la politique en Espagne. L’expulsion des Jésuites l’avait rendu célèbre auprès des philosophes. C’est lui qui formera l’esprit de son gendre.

 
  C'est un couple mal assorti. Il était aussi beau qu’elle était insignifiante, chétive, menue, n’avait plus que 2 dents. Leur première fille mourut peu après sa naissance.

Il eut une aventure avec une célèbre comédienne ; son père l'éloigna et le fit nommer colonel et envoyer à Saragosse.

En août 64, sa femme mit au monde un garçon et mourut peu après.

Mora, veuf à 20 ans, vint rejoindre son père, M de La Fuente, qui venait d'être nommé ambassadeur à Paris.

Introduit dans les milieux littéraires par son ami, le duc de Villa Hermosa, il collectionna les succès féminins mais il s’intéressait davantage aux questions littéraires et philosophiques, politiques, qu'à ses conquêtes.

Pour lui, Paris était le pays des philosophes.

Il écrivit à Condorcet pour le remercier de l’envoi d’un ses manuscrits :

Ce que vous dîtes sur le sort de l‘humanité est malheureusement si vrai qu’on ne saurait trop estimer et l’ouvrage et l’auteur qui en défend les droits des opprimés… Si tout le monde abhorrait comme moi… Nous jouirions tous du bien inestimable de la liberté.

 

Il lisait Rousseau, Voltaire, d'Alembert, Helvétius et il acceptait toutes les invitations que lui envoyaient les hôtesses parisiennes afin de les rencontrer.

C'est ainsi qu'un jour de 1766, il se rendit chez Julie de Lespinasse pour y voir d'Alembert. Elle lui parla et le jugea intelligent. Après une heure de conversation en tête-à-tête, elle estima qu'il avait le cœur généreux, l'esprit ferme et droit.

A mesure qu'elle lui parlait, il oubliait qu'elle n'était pas belle et fut sensible à son charme ; quinze jours plus tard, il repartit et l’oublia.

 

Elle, au contraire, ne cessa plus de penser à lui, même si elle se défendait d’en être amoureuse.

Elle avait 12 ans de plus que lui et n'était pas belle.

 

Mora, jeune veuf charmant, était la coqueluche de Madrid pourtant il regrettait Paris.

Il eut une liaison avec la duchesse de Huescar, veuve et belle, mais plus âgée que lui et pauvre.

Pour les séparer, son père l'envoya en Catalogne avec son régiment.

 

Quand son fils mourut, à 3 ans, il demanda à son père de venir en congé en France.

La tristesse et la maladie qui devaient l'emporter l'avaient changé physiquement et moralement. Il était las, abattu, désenchanté.

 

Il vint saluer d’Alembert, revit Julie et ce fut l’embrasement de la passion réciproque.

Plus rien n’exista qu’eux. Tout ce que cet homme jeune avait pu ressentir disparut devant l’intensité du sentiment qui s’empara de lui ; tout son entourage put se rendre compte de sa passion violente.

 

Pour Julie la vie commençait. Cet enivrement dura jusqu’en avril 68. Elle était heureuse et d'Alembert ne voyait rien. Lui-même tenait le jeune Mora en grande estime et éprouva vite pour lui beaucoup d'affection.

Mora semblait ressuscité par l'amour quand, la mort dans l’âme, il dut repartir en Espagne. Il avait promis d’aller voir Voltaire. Muni d'une lettre de recommandation de la part d'Alembert, il passa par Ferney et le patriarche fut séduit par le jeune homme.

 

De retour en Espagne, il passait son temps à écrire à Julie et ne rêvait que de repartir.

L’occasion lui fut offerte par le mariage de sa sœur avec son ami le duc de Villa Hermosa. Il l'accompagna quand elle partit rejoindre son mari.

 

A nouveau Julie et lui connurent le bonheur de la passion partagée. Faisant fi de tous les obstacles, il était résolu à l’épouser. Lorsque la rumeur de ce projet parvint aux oreilles de son père, il en fut scandalisé.

Pour empêcher ce mariage, il fit élever son fils au rang de général de brigade et l'envoya en Catalogne, au début de l'hiver 1769.

 

Deux mois plus tard, il fut promu général de brigade et obtint, sans l'avoir demandé, un poste à la Cour.

Une année passa, interminable pour les amants séparés.

Il ne pouvait plus vivre loin de Julie et il donna sa démission pour pouvoir la rejoindre

 

En janvier, il annonça son retour, quand il eut une première attaque de la phtisie qui se manifesta par un dangereux vomissement de sang. Sa vie était en danger.

Il dut accepter d'aller se soigner à Valence où le climat était plus doux.

 

Après le bonheur d'aimer et d'être aimée, Julie connut l'angoisse; elle ne vivait que pour le courrier. D'Alembert ne cessait d’aller à la poste pour apporter plus vite ses lettres à Julie, ravagée par l’angoisse. Mais il ne devinait rien.

Il n’y a point de malheureux Savoyards à Paris qui fasse autant de courses, autant de commissions, que le premier géomètre de l'Europe, le chef de la Société encyclopédique, le dictateur de nos Académies, en les faisant le matin pour Mlle de Lespinasse. (Grimm)

 

A n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, il courait chercher de l’opium pour calmer les douleurs de sa bien aimée et restait des heures à son chevet quand elle avait de la fièvre. Plus il était tendre et dévoué, plus elle était cruelle avec lui.

Comme si elle lui en voulait de lui témoigner une affection qu’elle ne méritait pas.

Condorcet et Suard, un autre ami, partageaient le secret de cet amour, de ses angoisses, de la tension perpétuelle dans laquelle elle vivait.

 

Concentrée sur ses propres malheurs, égoïste, elle mit longtemps à s’apercevoir que le pauvre d’Alembert était un homme épuisé, à bout de forces, le cœur et l’âme malades.

Elle fut prise de remords car elle avait pour lui une profonde affection.

Inquiète de le sentir si mal et mais incapable de faire un geste de tendresse pour le consoler, elle fit appel à Condorcet :

J’implore votre amitié et votre vertu. Notre ami M. d’Alembert est dans un état des plus alarmant, il dépérit d’une façon effrayante, il ne dort plus, il ne mange plus ; il est tombé dans la plus profonde mélancolie ; son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur ; il n’a plus d’activité ni de volonté pour rien ; en un mot il périt son on ne tire pas par un effort de la vie qu’il mène. Mon amitié et celle des autres ne lui suffisent pas pour faire la diversion qui lui est nécessaire. Il a besoin de secours et des soins de l’amitié et il faut qu’il trouve cela dans un ami tel que vous.

 

Elle lui demanda de l’emmener en Italie.

Frédéric II, mis au courant de ce projet, lui envoya l’argent du voyage, soit 6000 écus.

Les deux hommes partirent en octobre 1770 et firent halte à Ferney. Ils n'allèrent pas plus loin. Les beautés de la Toscane lui paraissaient sans attrait loin de Julie. De retour à Paris, il renvoya au souverain l’argent non dépensé ; Frédéric II le refusa et le philosophe versa cette somme à des œuvres de bienfaisance.

 

Pendant ce temps, à Valence, Mora guérissait.

A peine se sentit-il mieux qu'il revint à Paris en août 1771.

Il arriva, plus beau, plus émouvant, plus amoureux que jamais ; ils vécurent de nouveau dans le bonheur. Il passait ses matinées seul avec Julie et chaque soir, il était auprès d'elle, dans son salon et dans le monde. Julie était heureuse et jamais son salon ne fut si gai d'Alembert, lui aussi, avait retrouvé la joie de vivre.

Obligé d’accepter une invitation du roi, Mora la quitta dix jours, et lui écrivit 22 lettres.

Mais l'exaltation, la vie mondaine, le climat parisien l'épuisaient. Il rechuta.

 

Une nouvelle crise très violente, en juin, mit en danger sa vie. Un médecin conseilla de l'envoyer à Bagnères prendre les eaux.

Le père de Mora se saisit de ce prétexte pour les séparer.

 

Angoissée par ce prochain départ elle écrivait à Condorcet :

M.de Mora était fort bien mais l’avenir m’effraye : trois cents lieues d’éloignement et une maladie mortelle. Il est affreux ce qu‘une affection de plus met de malheur dans une vie. Cependant ce sentiment à un tel charme qu’on ne voudrait point cesser d’aimer.

Mora partageait son angoisse ; lui aussi écrivit à Condorcet :

Le nom des Pyrénées que je lis dans votre lettre me fait trembler en voyant si près ce cruel mois de septembre. Je ne saurais assez vous dire la douleur que me cause ce départ. Je ne pourrai jamais assez m’y réduire, si je n’étais assuré du retour qui comblera mes vœux et remplia toutes mes espérances.

 

Il parlait d'espoir car après sa cure à Bagnères, il devait se rendre à Madrid où il comptait bien convaincre ses parents de le laisser épouser Julie.

Ils se séparèrent en août 72, en larmes tous les deux.

Quelques jours après leur séparation, Julie écrivait Toute la nature est morte pour moi, excepté l'objet qui anime et remplit tous les moments de ma vie.

 

Il se remit pourtant. Rassurée par les bonnes nouvelles qu'elle avait reçues, Julie s’était rendue chez des amis de d’Alembert qui donnaient une fête champêtre dans leur propriété du Moulin-Joli.

Ce jour-là, elle fit la connaissance du colonel et écrivain le comte de Guibert ; c’était un homme dont toutes les femmes raffolaient, par ailleurs grand séducteur et il voulait séduire Julie. Ils passèrent des heures à parler comme de vieilles connaissances.

 

2

Le comte de Guibert

 

Ils se revirent souvent, elle lui parlait de Mora, il la consolait comme un ami très tendre.

Elle ne s’avouait pas la vérité, mais, au fil des mois, elle était de moins en moins insensible.

Lorsque Guibert partit pour un long voyage en Allemagne, elle prit conscience de la place qu'il avait prise dans sa vie.

 

A son retour, elle dut bien s'avouer qu'elle l'aimait avec une passion qu'elle ne pouvait plus contrôler. Il lui parlait de son amour, l'assiégeait tendrement, tout en calmant l'angoisse que suscitait en elle l'état de santé de Mora. Il venait la voir chaque jour ; elle avait commencé à lui écrire et ses lettres trahissaient bien son attachement, même si elle s'en défendait encore.

 

Depuis des mois d’Alembert ne la reconnaissait plus. Elle le rudoyait, le renvoyait brusquement, se fâchait pour rien. Puis ensuite elle lui en demandait pardon.

Mora se trouvait alors à Madrid et espérait obtenir de sa mère le droit d’épouser celle qu’il aimait.

La famille interceptait les lettres entre les deux amants. Julie demanda à d'Alembert d'écrire pour avoir des nouvelles. D'Alembert écrivit aussitôt.

Et comme la vie de Julie est romanesque, elle céda à sa passion pour Guibert un vendredi de février 1774, alors que Mora, avait eu, ce même soir, à Madrid, une crise très grave.

 

Fut-il troublé parce que les lettres de Julie semblaient avoir perdu de leur flamme?

Malgré sa santé, si ébranlée, il partit; les premiers jours de voyage se passèrent sans incidents; il reprenait espoir; il ne voulait pas mourir sans l'avoir revue.

 

Le 10 mai il lui écrivait :

J’ai en moi, de quoi vous faire oublier tout ce que je vous ai fait souffrir.

 

Elle aussi le pressait de revenir.

Mais peu après, il eut une nouvelle hémorragie.

Le 23 mai 1774 il lui écrit :

De Bordeaux en arrivant, et presque mort : J'allais vous revoir ; il faut mourir. Quelle affreuse destinée ! Mais vous m’avez aimée et vous me faîtes encore éprouver un sentiment si doux. Je meurs pour vous…

 

En recevant ce mot, Julie eut une crise d’angoisse violente puis une crise de nerfs.

Trois jours après avoir écrit ce billet, Mora mourut dans une petite auberge, près de Bordeaux.

D'Alembert, qui avait aimé tendrement Mora, partageait le chagrin de Julie et il espérait que ce deuil les rapprocherait. La mère de Mora lui envoya l’une des bagues contenant les cheveux de Julie ; elle-même la rendit par testament.

 

Aucune lettre échangée entre eux n'a été conservée.

Julie avait demandé à d'Alembert de les brûler après sa mort, et la famille de Mora détruisit toutes les lettres de Julie.

En revanche les lettres de Julie à Guibert ont été sauvées de la destruction même si certaines se sont perdues ; il en reste 180 ; 400 pages de délire amoureux,

 

Sans l’avoir prémédité, Julie avait écrit l’histoire de cette passion qui l’avait tuée. Et comme nous n'avons pas les réponses de Guibert, ses lettres ressemblent à un douloureux monologue et font écho aux plaintes de la célèbre Religieuse portugaise.

 

Nous comprenons en les lisant que Julie, enfermée dans sa culpabilité et sa violente passion, vit un enfer ; elle est déchirée par la légèreté et par la cruauté de son amant.

(Septembre 74)

J’ai retrouvé le calme, mais je ne m’y trompe point : c’est le calme de la mort ; et dans quelque temps, si je vis, je pourrai dire comme cet homme qui vivait seul depuis trente ans, et qui n’avait lu que Plutarque ; on lui demandait comment il se trouvait : mais presque aussi heureux que si j’étais mort. Mon ami, voilà ma disposition : rien de ce que je vois, de ce que j’entends, ni de ce que je fais, ni de ce que j’ai à faire, ne peut animer mon âme d’un mouvement d’intérêt ; cette manière d’exister m’était tout à fait inconnue ; il n’y a qu’une chose dans le monde qui me fasse du bien, c’est la musique : mais c’est un bien qu’un autre appellerait douleur. Je voudrais entendre dix fois par jour cet air qui me déchire, et qui me fait jouir de tout ce que je regrette : j’ai perdu mon Eurydice.

Je vais sans cesse à Orphée, et j’y suis seule.

Mardi encore, j’ai dit à mes amis que j’allais faire des visites, et j’ai été m’enfermer dans une loge…

 

Lettre 60.

Vendredi au soir, 14 octobre 1774 :

Mon ami, je sors d’Orphée : il a amolli, il a calmé mon âme. J’ai répandu des larmes, mais elles étaient sans amertume : ma douleur était douce, mes regrets étaient mêlés de votre souvenir ; ma pensée s’y arrêtait sans remords. Je pleurais ce que j’ai perdu, et je vous aimais; mon cœur suffisait à tout. La musique a été inventée par un homme sensible, qui avait à consoler des malheureux. Quel baume bienfaisant que ces sons enchanteurs ! Mon ami, dans les maux incurables, il ne faut chercher que des calmants ; et il n’y en a que de trois espèces pour mon cœur, dans la nature entière : vous, d’abord, mon ami, vous le plus efficace de tous, vous qui m’enlevez à ma douleur, qui faites pénétrer dans mon âme une sorte d’ivresse qui m’ôte la faculté de me souvenir et de prévoir. Après ce premier de tous les biens, ce que je chéris comme le soutien et la ressource du désespoir, c’est l’opium : il ne m’est pas cher d’une manière sensible, mais il m’est nécessaire. Enfin ce qui m’est agréable, ce qui charme mes maux c’est la musique : elle répand dans mon sang, dans tout ce qui m’anime une douceur et une sensibilité si délicieuses, que je dirais presque qu’elle me fait jouir de mes regrets et de mon malheur ; et cela est si vrai, que, dans les temps les plus heureux de ma vie, la musique n’avait pas pour moi un tel prix. Mon ami, avant votre départ, je n’avais point été à Orphée ; je n’en avais pas eu besoin : je vous voyais, je vous avais vu, je vous attendais, cela remplissait tout ; mais dans le vide où je suis tombée, dans les différents accès de désespoir qui ont agité et bouleversé mon âme, je me suis aidé de toutes mes ressources. Qu’elles sont faibles ! Qu’elles sont impuissantes contre le poison qui consume ma vie !

 

Guibert ne partageait pas son exaltation. Il n'était pas méchant ; ce n’était pas un roué mais un homme de son siècle : un être sans passion dont Julie jugeait le caractère avec une lucidité aiguë :

Votre âme est plus avide que sensible.

Vous avez eu sur moi l’avantage d’un homme raisonnable sur une créature passionnée.

 

Et puis, malgré ses serments, il n'était pas toujours fidèle ; elle savait qu'il n'était peut-être pas digne d'un tel amour.

Je vous aime à la folie, et quelque chose me dit que ce n'est pas là comme vous devez être aimé

 

En même temps, elle se sentait comme victime d’un sortilège qui l’enchaînait à cet homme :

Je ne peux pas m’expliquer le charme qui me lie à vous. Vous n’êtes pas mon ami, vous ne pouvez pas le devenir : je n’ai aucune sorte de confiance en vous ; vous m’avez fait le mal le plus profond et le plus aigu qui puisse affliger et déchirer une âme honnête. […] Je juge tout cela, et je suis entraînée vers vous par un attrait, par un sentiment que j’abhorre, mais qui a le pouvoir de la malédiction et de la fatalité.

 

Entre Guibert et elle, un jeu cruel. Dès qu'elle prenait de la distance, souvent après avoir été blessée, il n'avait de cesse de la regagner.

Elle le soupçonnait de ne pas avoir rompu avec sa dernière maîtresse dont elle était fort jalouse.

Elle fit une première tentative de suicide. Sa santé se délabra rapidement, elle était phtisique. Et le remords d'avoir trahi Mora la torturait :

Que vous punissiez cruellement du délire, de l'égarement qui m'ont entraînée vers vous !

 

Mais lui était bien vivant, et la torture recommençait :

Vous savez bien que quand je vous hais, c'est que je vous aime à un degré de passion qui égare ma raison.

 

Sans doute, lassé des récriminations de sa maîtresse, il lui adressa un billet glacial et ironique pour lui dire qu’il n’avait plus besoin de son amour.

Cette lettre, loin de l’accable, fustigea son orgueil :

Je me suis sentie humiliée, si accablée d’avoir pu donner à quelqu’un l’effroyable droit de me dire ce que je lisais… Vous avez bien vengé M. de Mora. Mon cœur, mon amour propre, tout ce qui m’anime, me fait sentir, penser, respirer est révolté, blessé, offensé pour jamais.

 

Quand il se présenta chez elle, elle refusa de le recevoir :

Epargnez-moi l’embarras de vous faire exclure à ma porte les jours où je serais seule.

 

Elle tint bon pendant 8 jours puis il força sa porte et elle lui pardonna.

Il se dit au désespoir de la quitter pour aller passer 3 mois auprès de ses parents. Il lui écrivait tendrement puis elle apprit qu’il avait passé une nuit chez son ancienne maîtresse.

Elle resta dix jours sans ouvrir ses lettres et se crut libérée de sa funeste passion. La maladie la rongeait.

Pourtant elle tenait toujours son salon qui bruissait de la nomination de Turgot :

M. Turgot est contrôleur général… M. d'Alembert a eu hier le plus grand succès à l'Académie.

 

Entre eux, c'est un jeu cruel. Dès qu'elle prend de la distance, souvent après avoir été blessée, il n'a de cesse de la regagner. Elle se fait de moins en moins d’illusions sur lui.

Le souvenir de Mora est un remords qui la ronge. Elle considère qu’elle l'a tué.

En 75, elle lui écrit :

J’ai été aimée à un degré que l’imagination ne peut atteindre. Tout ce que j’ai lu était faible et froid en comparaison du sentiment de M. de Mora. Il remplissait toute sa vie, jugez s’il a dû occuper la mienne.

 

Désormais dans ses lettres, elle rappelle Mora, sa fidélité, ses remords et elle compare l‘amour qu’elle recevait de lui à celui de Guibert.

Elle fit une seconde tentative de suicide. Guibert força sa porte, la sauva et lui jura son amour. Elle ne cessera plus de le lui reprocher.

Il devait lui porter un coup fatal en décidant de se marier, sans doute en partie pour des raisons financières, et lui asséna la nouvelle mais elle le savait déjà par les rumeurs qui avaient couru.

Elle l'approuvait mais la jalousie la ravageait.

 

Il épousait une jeune, riche et jolie héritière de 17 ans. Julie se rendit chez lui pour la voir et se montra charmante avec elle.

Guibert ne comprenait plus rien et ne se comprenait pas lui–même. Il se maria et s'éprit même de sa jeune femme, il était heureux avec elle; sa lune de miel fut un enchantement

 

Julie avait décidé de ne plus lui écrire. Elle disait le haïr.

Dés lors elle se refusa à lui ; elle ne voulait pas d’un amant adultère. Lui s’affolait à la seule pensée de la perdre.

Les lettres de Guibert ont disparu, perdues ou peut-être brûlées par Julie après l’annonce de son futur mariage ; mais on les devine par les réponses.

Mon ami, vous me conseilliez hier de ne point vous aimer : est-ce moi ou vous que vous voudriez délivrer de ce malheur ?

 

De même que son mal avait ses rémissions, par instant, le ton s’apaisait, comme les volcans qui ne cessent de bouillonner souterrainement :

Je n’ose plus vous dire : je vous aime ; je n’en sais plus rien.

 

Quatre jours plus tard, elle avait retrouvé sa passion.

Je dirais comme Phèdre : j’ai pris la vie en haine et l’amour en horreur.

 

La dernière année de sa vie fut une véritable agonie.

Mon Dieu ! Dites-moi, si vous le savez, comment cette torture finira ? Sera-ce la haine, l’indifférence, ou la mort ?

 

Elle tenait toujours salon mais était à bout de forces. Nul ne peut rien contre le mal qui ravage l’âme et le corps.

La lettre 180 est la dernière :

Aujourd'hui, je ne veux plus que mourir… Adieu mon ami. Si jamais je revenais à la vie, j'aimerais encore l'employer à vous aimer ; mais il n'y a plus de temps.

 

Son amour est un mal pire que la maladie qu’il aggrave, et cela, elle le sait.

D’Alembert s’en effrayait. Il était auprès d'elle, si malheureux :

Je n'avais plus assez de présence d'esprit pour le calmer. Son intérêt me déchirait, il m'a détendu l'âme, il m'a fait fondre en larmes.

Elle sait que d'Alembert l'aime et qu'il sera déchiré par sa mort, mais elle n’y peut rien.

Elle écrit à Guibert :

Mon ami, j'ai été aimé, je le suis encore, et je meurs de regret en pensant que ce n'est pas vous.

 

Si je pouvais ne pas vous aimer, si je pouvais aimer ce que je n'aime point, peut-être que ce qui me reste à vivre ne serait pas dévoué à un supplice qui met mon corps et mon âme à la torture.

 

Ah, pourquoi aime-t-on, ou pourquoi n'aime-t-on pas ?

 

Elle était maigre, fiévreuse, une toux lui déchirait la poitrine, l'opium, peu à peu, l'avait détruite.

Elle trouva encore la force de se traîner à des visites mondaines, deux mois avant de mourir.

Et de lire Le Paysan perverti de Rétif, qu’elle apprécia d’un jugement sûr.

Pourtant, elle écrit :

J'ai froid, si froid… Je gèle, je tremble, je meurs de froid, je suis dans l'eau (…) mon cœur est froid, serré, douloureux.

Je vous aime mieux et plus que vous n'avez jamais aimé. (lettre 165)

 

je suis arrivée à ce terme de la vie où il est presque aussi douloureux de mourir que de vivre (lettre 178)

 

Guibert la couvrait alors de lettres d'une violence passionnée qui ressemblaient à celles qu’elle-même lui envoyait. Cette fois, il semble ne plus feindre des sentiments excessifs. Au moment de la perdre, il découvrait la profondeur de son amour.

L'abus d’opium la laissait comme inerte :

Je me souviens que je vous aime, mais je ne le sens pas.

 

Quand elle se sentait moins mal, elle recevait encore les plus chers de ses amis.

Puis, entre Suard, Condorcet, Turgot et d'Alembert, commença sa longue agonie.

Quelques heures avant de mourir, elle écrivait encore à Guibert:

Si jamais je revenais à la vie, j'aimerais encore l'employer à vous aimer, mais il n'y a plus de temps.

 

Elle demanda pardon au bon d'Alembert de l'avoir ainsi maltraité depuis des années.

Elle mourut deux heures plus tard, le 22 mai 1776 ; elle avait quarante-quatre ans.

Lorsque le cortège funèbre de Julie passe sous les fenêtres de Madame du Deffand, cette dernière s'écria :

Si elle était morte 16 ans plus tôt, je n'aurais pas perdu d'Alembert.

 

Elle aurait ajouté :

Si elle est en Paradis, la Sainte Vierge n 'a qu'à y prendre garde car elle va lui enlever l'affection du Père Eternel.

 

Dans son testament, elle demandait à être enterrée comme les pauvres, léguait son crâne à la science, ses robes et ses modestes affaires à sa servante et une année de gages à son laquais, des livres à ses amis, ses bustes de d’Alembert et de Voltaire, plus les estampes qu’il voudrait, à Condorcet, enfin ses manuscrits à M. de Saint-Chamant, et non à d’Alembert, qui en fut meurtri ; il ne reçut que son secrétaire, son armoire à livres, son chiffonnier, et l’ordre de brûler ce qu’elle avait désigné précisément, ce qu’il ne fit pas.

 

C'est ainsi qu'il découvrit, alors que sa disparition lui était une insupportable absence, ce qu'il n'avait jamais soupçonné ou voulut voir : la passion qu’elle avait vécue avec Mora.

Et c’est à Guibert qu’il confia sa douleur.

Il ne se remit jamais de découvrir ce qu'elle lui avait dissimulé et de n'avoir pas été vraiment aimé.

Il écrivit l'un de ses plus beaux textes, Aux mânes de Mademoiselle de Lespinasse :

Ô vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques moments, vous que j'ai préféré à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu (…) voyez mon malheur et mes larmes, la solitude de mon âme le vide affreux que vous y avez fait et l'abandon cruel où vous me laissez… Mais pourquoi vous parler de la solitude où je me vois depuis que vous n'êtes plus? Ah! mon injuste et cruelle amie, il n'a pas tenu à vous que cette solitude accablante n'ait commencé pour moi dans le temps où vous existiez encore. Pourquoi me répétiez-vous, dix mois avant votre mort, que j'étais toujours ce que vous chérissiez le plus, l'objet le plus nécessaire à votre bonheur, le seul qui vous attachât à la vie, lorsque vous étiez à la veille de me prouver si cruellement le contraire ? (…)

 

Mais pourquoi ai-je ignoré moi-même la peine que vous éprouviez de ne pouvoir me parler de vos maux ? Pourquoi n'ai-je pas été au-devant de votre confiance et prévenu par toute la mienne l'épanchement où vous désiriez de vous abandonner avec moi ? J'ai vingt fois été au moment de me jeter entre vos bras et de vous demander quel était mon crime ; mais j'ai craint que vos bras ne repoussassent les miens, que j'aurais tendus vers vous. Votre contenance, vos discours, votre silence même, tout semblait me défendre de vous approcher. Je me flattais quelquefois de vous rappeler par mes larmes ; mais le triste état de votre machine souffrante et détruite me faisait craindre même de vous attendrir. Pendant neuf mois j'ai cherché le moment de vous dire tout ce que je souffrais et tout ce que je sentais ; mais pendant neuf mois je vous ai toujours trouvée trop faible pour résister à la triste peinture et aux tendres reproches que j'avais à vous faire.

 

Le seul instant où j'aurais pu vous montrer à découvert mon âme abattue et consternée a été l'instant funeste où, quelques heures avant de mourir, vous m'avez demandé ce pardon déchirant, dernier témoignage de votre amour, et dont le souvenir cher et cruel restera toujours au fond de mon cœur. Mais vous n'aviez plus la force ni de me parler ni de m'entendre ; il a fallu, comme Phèdre, me priver de mes pleurs, qui auraient troublé vos derniers moments, et j'ai perdu sans retour l'instant de ma vie qui m'eût été le plus précieux : celui de vous dire encore combien vous m'étiez chère, combien je partageais vos maux, combien je désirais de finir avec vous les miens ! Je payerais de tout ce qui me reste à vivre cet instant que je ne retrouverai plus, et qui, en vous montrant toute la tendresse de mon cœur, m'aurait peut-être rendu toute celle du vôtre. Mais vous n'êtes plus! Vous êtes descendue dans le tombeau persuadée que mes regrets ne vous y suivraient pas !

 

Il écrivit un autre texte tout aussi douloureux, Le tombeau de Mademoiselle de Lespinasse.

Pour les autres amis, le vide aussi fut immense. Le salon de Julie mourut avec elle, car rien ne pouvait la remplacer pour ceux qui avaient vécu dans son intimité.

Le désordre et l'anarchie qui se mirent dans le parti des philosophes après la mort de Julie de Lespinasse et la paralysie de Madame Geoffrin :

Nous nous sentions tous amis chez elle parce que nous étions réunis par les mêmes sentiments. Hélas combien de personnes qui se voyaient, se recherchaient, se convenaient par elle, qui ne se verront plus, ne se chercheront lus, ne se conviendront plus.

 

Pourquoi désormais se rassembleraient-ils ?

Le Seigneur a frappé le berger et le troupeau s'est dispersé. (Guibert)

 

La comtesse de Guibert découvrit un jour dans le tiroir d'un secrétaire, fermé, les lettres de Julie. C'est elle qui les fit publier.

Par la plus noble des générosités, elle avait senti, la première, qu’il y avait là la plus belle, la plus vraie et la plus terrible analyse de l’irrationalité de la passion amoureuse malheureuse. Elle voulut qu’au moins Julie connût la gloire de l’immortalité.

 
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