Juliette Récamier - La Belle des Belles

 

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Juliette Récamier, dès son apparition dans le monde, fut appelée la Belle des Belles. Une gracieuse et vaporeuse silhouette, vêtue de blanc. Séduisante et séductrice, elle traîna tous les cœurs après soi.

Elle est la Dame secrète des Mémoires d'Outre-Tombe. Elle en a inspiré les plus belles pages.

 

En approchant de ma fin, il me semble que tout ce que j'ai aimé, je l'ai aimé dans Madame Récamier, et qu'elle était la source cachée de mes affections, écrit Chateaubriand.

 

Elle fut l'amour de sa maturité, la lumineuse tendresse de sa vieillesse.

Mais, avant de rencontrer François- René de Chateaubriand, Juliette avait vécu...

 
 
Juliette Bernard est née à Lyon en décembre 1777.

Sa famille appartenait à la bourgeoisie de Lyon. Jean Bernard était notaire royal. Il était, dit-on, assez bel homme, faible, bon, et même débonnaire ; il fut immédiatement dominé par sa femme, singulièrement jolie, éclatante, à l'esprit, à coup sûr, plus vif que son mari. Elle subjuguait son petit monde et menait la barque familiale. Juliette lui sera passionnément attachée.

 

Cependant un étrange mystère flotte autour de cette famille heureuse. La présence constante de deux amis proches que seule la mort séparera.

 

D'une part, un ami de jeunesse de M. Bernard, Pierre Simonard, nettement plus autoritaire et sans doute aussi plus intelligent. Les deux amis se marièrent en même temps. Devenu veuf, il vécut chez les Bernard avec son fils.

Un autre homme, tout aussi proche, complétait ce quatuor : Jacques Rose Récamier, très beau, cultivé, bon et intelligent ; de mœurs assez légères, disait-on, très XVIII siècle. Il avait eu une liaison avec Mme Bernard qu'il aimait ; leur entourage ne l'ignorait pas.

 

Ces trois hommes resteront intimement liés jusqu'à la fin et veilleront sur Juliette ; on les surnomma les pères nobles.

Juliette vécut une petite enfance très douce. En 1786, quand M. Bernard fut nommé à Paris, receveur des finances, la famille s'installa dans un hôtel particulier rue des Saints-Pères ; Simonard, veuf, et son fils vivaient avec eux. Très vite, M. Récamier les rejoignit.

 

Dans le salon des Bernard, se retrouvaient des financiers, des hommes d'esprit et de lettres. Parmi les jeunes gens qui gravitaient autour de la belle Mme Bernard, le très charmant Barère qui, quelques années plus tard, déclarera la Terreur à l'ordre du jour.

 

Enfant, Juliette fut pensionnaire à Lyon. Puis elle rejoignit sa famille à Paris. Elle reçut une excellente éducation classique et de nombreuses lectures formèrent son intelligence. La littérature fera partie de sa vie.

Elle apprit l'anglais, l'italien ; elle était très douée en musique, jouait fort bien du piano et de la harpe et travaillait le chant. Elle étudia le dessin et l'aquarelle auprès de maîtres célèbres. Et, bien sûr, sa mère veilla à son apprentissage mondain ; elle lui apprit l'art d'être belle et de plaire. Mais en ce domaine, la très jeune fille avait des dons innés.

 

Puis vinrent les temps troublés. La famille voyait avec sympathie le début de la révolution et partageait, avec tant d'autres, l'espoir de voir naître un monde nouveau. Mais, très vite, la révolution changea de visage. Après la fuite à Varennes et le procès du roi, la situation s'aggrava. Le quatuor se savait désormais en danger, d'une part à cause de leurs liens avec certains aristocrates et, d'autre part, parce qu'ils étaient très riches.

 

Comment préserver Juliette, en ces mois où nul n'était assuré de garder sa tête sur ses épaules ? La préserver, c'est-à-dire lui assurer la transmission de leur fortune. Récamier est sûr d'être inquiété (et il le sera). Que faire pour que la petite Juliette échappe à la ruine s'ils disparaissaient ? Ainsi fut décidé son mariage avec Jacques Récamier. Il avait 42 ans, elle allait avoir 16 ans. Ils se marièrent en avril 1793.

 

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Juliette à 15 ans

 

Est-ce à ce moment-là ou peu après que sa mère lui apprit que J. Récamier était son vrai père ? Elle n'en fut pas troublée et accepta très simplement. Il avait été présent dans toute sa jeune vie.

Son mari continua de mener sa vie privée hors de son foyer mais il lui donna son nom, sa fortune et sa protection. Il la combla de présents, la gâta comme une fille chérie, lui offrit tout ce qu'elle voulait. Ce fut un mariage blanc. Cet étrange couple fut uni par une affection sincère et profonde. Par miracle, et, peut- être, grâce à la protection de Barère et d'autres amis francs-maçons, ils sortirent tous indemnes du cauchemar.

 

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Barante

 

Après la Terreur, une frénésie de vivre s'empara de la société, comme si elle voulait oublier les jours tragiques de la Terreur. Ce fut le temps des Merveilleuses, les belles années de Mme Tallien, de Joséphine de Beauharnais mais, contrairement à ce qui a été dit, Juliette ne partagea pas cette vie légère et libertine. Elle ne fréquentait pas les lieux de plaisir mais un lycée qui réunissait un auditoire choisi. Un vieil ami de la famille, La Harpe y enseignait la littérature.

M. Récamier vivait près de la place des Victoires ; on ignore si Juliette s'y installa mais on sait qu'elle n'avait pas quitté sa mère. Les affaires de son mari prospéraient, il était devenu un technicien de la haute finance. Il était aimé et respecté.

 

Au début de l'été 96, il loua le château de Clichy, aux portes de Paris, où Juliette et sa mère vinrent passer la belle saison. Elles avaient une loge à l'année à l'Opéra et au Théâtre français ; de Clichy, elles pouvaient aller au spectacle et rentrer pour le souper, toujours fort tardif.

 

M. Récamier n'y dormait presque jamais. Il partageait ainsi son existence entre les affaires et sa vie familiale.

Juliette fait ses débuts de maîtresse de maison.

Elle n'a pas 20 ans et a encore une gaieté vive, presque enfantine. Elle rencontre pour la première fois un neveu de son mari, le cousin Paul David. Le bon Paul n'oubliera jamais son entrée chez son oncle et le premier regard qu'il posa sur Juliette. Le voila amoureux. Il a un an de moins qu'elle. Mais, déjà, d'une main ferme et douce elle le conduit vers une amitié sans ambiguïté ; il gagnera sa confiance et lui dévouera son existence toute entière.

 

Désormais, elle se reposera sur lui pour tout ce qui touche à l'organisation de son intérieur :
Je ne suis pas aimable, il faut bien que je me rendre utile, disait-il.

 

Au printemps de l'année 1797, quand Juliette apparût parmi les élégantes aux défilés de Longchamp la foule des badauds la contempla ébahie.

Quand, en décembre 97, le Directoire donna une fête en l'honneur de Bonaparte, revenu victorieux d'Italie, Juliette prit place avec sa mère sur les banquettes réservées.

Profitant d'un moment où Barras parlait à Bonaparte, elle se leva pour le voir mieux et, devant sa beauté, un murmure d'admiration parcourut la salle.

 

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Cette rumeur n'échappa pas à Bonaparte ; il lui lança un regard dont elle ne put soutenir la dureté. Spectaculaire confrontation. Provocation ingénue ou coquetterie ? Mais, ce jour-là, elle sortit de l'anonymat.

A mesure que passent les mois, son exceptionnelle beauté s'affirme.

Mais avec quels mots le dire ? On vante son charme, sa longue silhouette élégante, sa grâce souveraine mais elle n'est pas une beauté statique, elle est gaie, expressive, charmeuse, elle bouge, elle danse. Une ravissante créature, quelque peu narcissique.

 

Elle ne déteste pas être le point de mire, mais elle tranche sur le monde disparate du Directoire.

Elle a crée son propre style. Son signe distinctif est le blanc, dans toutes ses nuances. Elle ne porte jamais de diamants mais des perles. A une époque d'ostentation, elle se singularise en refusant tout étalage de sa richesse.

Aussi, lorsqu'elle apparaît dans un halo de mousseline blanche, discrètement parée de perles fines qui soulignent son décolleté, comment ne pas admirer ce parti-pris de simplicité, cette confiance implicite en son propre éclat ?

Au château de Clichy, Juliette reçoit avec une grâce incomparable. Elle a le génie du tact, de l'attention aux autres. Innovation insolite, elle orne la table de fleurs fraîches. Déjà elle sait faire se rencontrer des hôtes que rien ne semblait rapprocher.

 

Ce n'est encore qu'un cénacle, dans lequel va entrer Lucien Bonaparte.

Il a croisé Juliette, lors d'un dîner, et depuis, il est fou d'amour. Il a 24 ans, il ne manque pas de charme ; il est très doué mais il n'a pas le style direct et elliptique de son frère. Il a plutôt un style emphatique pour dire son amour, dans des lettres brûlantes de passion, qu'il signe Roméo.

Juliette, sur le conseil de M. Récamier, le ménage mais lui oppose une fin de non-recevoir, à la fois ferme et tendre. Désespéré de ne pouvoir la conquérir, il menace de se suicider : Je ne puis vous haïr mais je puis me tuer.

 

Et pourtant, ce Roméo, à qui la passion met la tête à l'envers, va se révéler, lors du coup d'Etat de son frère, le 18 Brumaire (9 novembre 1799).

Il est très vraisemblable que certaines réunions préparatoires au coup d'Etat s'étaient tenues chez Juliette. On sait que, sans la présence d'esprit de son frère et son courage, Bonaparte n'aurait sans doute pas réussi à s'imposer comme Premier Consul.

 

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La passion de Lucien fut bien longue à s'éteindre. Juliette parvint pourtant à transformer cette folie amoureuse en amitié.

Lucien n'est pas repoussé, il ne sera jamais accueilli.

 

En fin de compte, elle avait su éviter le pire. Elle risquait sa réputation si elle succombait, et l'esclandre s'il était suicidé.

Lucien restera son ami et, devenu ministre de l'Intérieur, il fera nommer M. Bernard à la direction de l'administration des Postes.

 

Veuf en 1800, c'est encore à elle qu'il confiera ses pensées moroses et toujours ferventes. En 1804, il s'exile en Italie, et, à défaut d'une grande carrière comme ses frères, il réussira une vie conjugale heureuse avec sa seconde épouse qui lui donnera 9 enfants.

 

En octobre 1798 Juliette avait fait la connaissance de la très célèbre Germaine de Staël, fille de l'ex-puissant ministre de Louis XVI, Necker.

Elle était venue rencontrer M. Récamier, à qui elle vendait un hôtel particulier appartenant à son père.

Germaine était une femme de génie, une nature d'exception. Brillante, elle avait déjà beaucoup fait parler d'elle.

Entre ces deux personnalités si différentes la sympathie fut immédiate.

Juliette, habituée à l'adulation des hommes, n'était pas fâchée de voir une femme, illustre de surcroît, sensible à son charme.

Pour Germaine, qui malgré tout son esprit, se désolait de n'être pas jolie, Juliette apparaissait comme la femme qu'elle aurait voulu être.

 

Avec son étonnante beauté, son charme indicible, sa coquetterie, Juliette entra pour toujours dans la vie de Germaine.

 

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Les deux femmes se complétaient admirablement et elles le savaient. Juliette était fascinée par l'intelligence, la culture et le tempérament explosif de sa nouvelle amie.

 

Mme de Staël rayonnait de force, d'idées, Juliette de grâce et de subtilité.

Juliette était fascinée par l'intelligence, la culture et le tempérament explosif de sa nouvelle amie.

Au cours des mois suivants, elles se rencontrent de plus en plus souvent.

 

Un jour dans un salon, un homme, qui se voulait galant et n'était que maladroit, en les voyant assises côte à côte sur un canapé s'écria :

Je vois là, réunis, la beauté et l'esprit.

 

Et Madame de Staël, qui ne manquait pas d'humour, de lui répondre :

Merci, très cher, c'est la première fois qu'on me dit que je suis belle.

 

Au cours des mois suivants, elles se rencontrèrent de plus en plus souvent et échangeaient une longue correspondance.

Les lettres de Juliette n'ont jamais été retrouvées. Celles de Germaine sont emplies de passion, d’une tendresse débordante qui fit parfois jaser. Mais chez la fougueuse baronne, l’expression des sentiments ne s’embarrassait pas de litotes.

 

Grâce à elle, Juliette découvrit une autre société plus cultivée… Moins futile. Elle fit ainsi la connaissance de deux hommes qui seront ses fidèles amis et admirateurs inconditionnels : Adrien de Montmorency (1768-1837) et de son cousin Mathieu de Montmorency (1766-1828).

Les années insouciantes

 

De l'hôtel particulier qu'il avait acheté, près de la Chaussée d'Antin, M. Récamier, après des travaux considérables, avait fait un écrin somptueux pour Juliette. Elle s'y installa en décembre 1799.

Les visiteurs s'extasiaient sur le raffinement du mobilier, l'agencement des jardins.

Le décor est planté, la fête va pouvoir commencer.

Pour Juliette, elle va durer six belles années : triomphes mondains, distractions sans cesse renouvelées, parties de campagne, spectacles, concerts.

 

A la fin de l'année, invitée à dîner chez Lucien Bonaparte, elle retint l'attention de Bonaparte. Ce soir là, il tenait par la main la fille de Lucien. Juliette fut frappée par sa simplicité alors que de toutes parts l'admiration montait vers lui. Cependant au moment du dîner, il passa le premier, sans offrir son bras à une femme.

Elle l'entendit dire qu'elle était la plus belle. Pendant toute la soirée musicale qui suivit ce dîner, elle sentit le regard de Napoléon fixé sur elle.

 

Il s'approcha d'elle ; il engagea la conversation qu'il interrompit brusquement en voyant arriver son frère. Peut-être une rencontre manquée ? Ils ne se retrouveront jamais plus face à face.

La Belle des belles adorait danser. Et avec quelle grâce, dit-on! Elle remit à la mode le quadrille. Pour elle, la fête battait son plein.

 

Elle donnait de nombreuses réceptions.

 

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Hôtesse attentive, pleine d'attentions, elle prévoyait pour ses visiteuses, les soirs de bal, un réassortiment d'éventails, d'escarpins de toutes les tailles, de toutes les couleurs, au cas où elles auraient besoin de rafraîchir leurs toilettes.

Il y avait à Paris d'autres femmes belles et riches qui recevaient avec faste mais il n'y eut qu'une seule Juliette.

Autour d'elle se regroupait, en cet hiver 1799, un échantillonnage complet du Paris d'alors : des financier, des hommes politique, Fouché, des militaires, Junot Bernadotte, des amis plus proches, Eugène et Hortense de Beauharnais, les sœurs de Bonaparte.

 

 

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Hortense de Beauharnais et Eugène de Beauharnais, son frère

 

Comme elle avait le génie de concilier les contraires, elle pouvait recevoir chez elle, aussi bien les proches de Bonaparte, que des nobles émigrés qui se réinséraient dans la société.

 

A leur tour, Adrien de Montmorency et son cousin Mathieu Montmorency entrèrent pour toujours dans le cercle enchanté.

Ils seront ses amis les plus proches, les plus aimés.

 

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Adrien de Montmorency

 

Adrien avait 10 ans de plus qu'elle. Il tomba amoureux d’elle au premier regard. Il était beau, d'une élégance raffinée et la cour pressante qu'il lui faisait n'avait rien de commun avec les façons de Lucien. Elle l'écoutait, toujours un peu coquette. Mais, là encore, elle sut faire de cette passion, une tendresse profonde, un attachement qui ne se démentira jamais.

 

C'est de cette époque que datent les deux célèbres portraits de Juliette. Le premier, peint par David restera inachevé car le peintre lui écrit que quelque chose lui résiste et il abandonne.

 

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Le tableau, inachevé, est plus dépouillé, la pose plus pudique, la robe à l'antique est moins révélatrice du corps. La coiffure est courte et bouclée, un ruban noir ceint le front ; il y a chez David plus de malice dans le demi sourire de la jeune femme.

Le second portrait est l'œuvre d'un disciple de David, François Gérard.

 

 

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13(détail)

Il représente une jeune femme, au corps parfait, dans une robe blanche très dénudée, une souple étole jaune, sans autre bijou que la flèche d'Eros fiché dans sa chevelure. Mais peut -être son compatriote.

Peut-être est-ce Chinard qui avait le mieux saisi le doux charme du visage, mobile et espiègle de Juliette, à 16 ans.

 

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***

 

L'autorité de Bonaparte se fait de plus en plus sentir.

Sur son ordre, en janvier 1801, M. Bernard est arrêté et emprisonné au Temple pour sa complaisance à l'égard des royalistes. Bernadotte obtint la libération du prisonnier.

Bien plus tard, Juliette apprenant la version que donne de cet incident l'empereur déchu, et, selon laquelle elle aurait elle-même demandé la grâce de son père, protesta :

Je ne jetais pas les hauts cris comme le dit le Mémorial. Je n'accourus pas auprès du Premier Consul, puisque Bernadotte se chargea, seul, de toutes les démarches. Je regardais la destitution de mon père comme un malheur inévitable et je ne m'en plaignis point.

 

Jamais Juliette, qui savait si bien intercéder pour autrui, ne se départit d'une dignité parfaite en ce qui la concernait.

C'est également en 1801 que son chemin et celui de Chateaubriand se croisèrent.

Il fut amené rue du Mont Blanc par Monsieur de Lamoignon, mais il se contenta de regarder de loin leur hôtesse. Un an plus tôt, sur conseil de Fontanes, qu'il avait rencontré à Londres et qui était devenu son ami, René-François de Chateaubriand avait débarqué à Paris sous un faux nom.

Il espérait être radié de la liste des émigrés et sortir de l'anonymat, dure prison quand on a son talent et son orgueil.

 

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Fontanes avait su plaire au Premier Consul en prononçant un éloge de Washington, il était devenu l'ami de Lucien Bonaparte et l'amant d'Elisa Baccioli, la sœur de Napoléon.

Homme remarquable, il avait déjà gravi les premières marches qui allaient le conduire à jouer un grand rôle dans l'administration et dans l'Etat.

 

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Fontanes le guida dans ce Paris qu'il avait quitté depuis sept ans et qui lui était devenu étranger ; dans ce monde en pleine effervescence où se côtoyaient républicains et émigrés d'hier, rescapés de la Terreur et assassins d'hier, jacobins devenus nobles ou enrichis. Il l'introduisit dans les salons à la mode.

C'est ainsi qu'il fut amené chez Juliette par un ami commun, Christian de Lamoignon : J'osais à peine lever les yeux sur une femme entourée d'adorateurs, placée si loin de moi par la renommé et la beauté.

 

Mais il allait bientôt sortir de l'anonymat. Grâce à Fontanes et à ses amis, il entra dans le cercle de Pauline de Beaumont dont toute la famille avait péri pendant la Terreur.

 

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Elle vit entrer Un Breton de petite taille, disproportionné, avec des épaules hautes, une forte tête engoncée, très belle mais évidemment faite pour un autre corps, des manières un peu guindées, un charmant sourire.

 

L'originalité de ses idées, la beauté de sa voix, la légende de mélancolie dont il savait s'entourer, firent merveille sur cette femme sensible, fragile, fiévreuse, déjà rongée par la tuberculose : elle s'éprit de lui.

Le lancement de l'enchanteur devint la grande affaire du petit groupe qui se réunissait chez cette femme tendre et fragile.

 

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Le 3 avril 1801 paraissait à Paris Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert. C'est de la publication d'Atala que date le bruit que j'ai fait dans le monde. Je cessais de vivre de moi-même et ma carrière publique commença.

 

Mme de Staël le connaissait bien et l'appelait my dear Francis.

C'est chez elle qu'un mois après la parution d'Atala, Chateaubriand croisa Juliette :

J'étais, un matin chez Madame de Staël ; elle m'avait reçu à sa toilette, elle se laissait habiller tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts, une petite branche verte. entre tout à coup Madame Récamier, vêtue d'une robe blanche ; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue.. Je me demandais si je voyais un portrait de la candeur ou de la volupté. Je n'avais jamais rien inventé de pareil et plus que jamais je fus découragé ; mon amoureuse admiration se changea en humeur contre ma personne. Je crois que je priais le Ciel de vieillir cet ange, de lui retirer un peu de sa divinité, pour mettre entre nous moins de distance.

 

Il est sur le chemin de la gloire.

En avril 1802, il publiait Le Génie du christianisme.

 

L'éclatante Delphine de Custine avait remplacé Pauline quand il partit pour Rome, où il avait été nommé secrétaire d'ambassade.

Pauline vint le rejoindre pour mourir dans ses bras. Il avait écrit à son ami Joubert

Le chagrin est mon élément ; je ne me retrouve que quand je suis malheureux.

 

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Et il fut malheureux, au désespoir. Dédaignant les ragots et l'opinion publique - on le savait marié - Il ne la quitta plus.

Leur dernière promenade dans les ruines du Colisée est célèbre. Devant la douleur et les pleurs de René, elle se crut aimée. Peut-être, à cet ultime instant, le fut-elle et mourut-elle heureuse.

 

Le temps de Juliette n'était pas encore venu.

Le 4 avril 1801, jour de Pâques, une grand-messe a été autorisée et la belle Juliette y fait la quête. La foule se presse pour la voir. Jamais quête ne fut aussi fructueuse.

L'épouvantable coquette a cependant des occupations moins frivoles, elle s'occupe, personnellement, d'une petite fille sourde qu'elle élève à ses frais et sur laquelle elle veille, maternellement.

 

Elle est devenue, ce que nous appellerions aujourd'hui une vedette, une idole. Sa seule apparition, dans la rue, provoque des attroupements, on se presse pour la voir. Sa popularité sera immense, étouffante mais elle aura la décence de ne jamais s'en plaindre.

Juliette est à l'apogée de sa beauté et de sa fortune.

Les regards de l'Europe raffinée se tournent vers elle. Elle est la plus fêtée des femmes de son temps. Au printemps 1802, elle fait un voyage en Angleterre avec sa mère.

A Londres, où des amis prestigieux avaient annoncé leur venue, elle reçoit un accueil digne d'une souveraine ; elle est, là encore, l'objet d'une immense curiosité de la part de la foule. Puis elles se rendent en Ecosse et reviennent en passant par la Hollande.

Selon les gazettes, ce fut une tournée triomphale. Elle a la tête assez solide pour ne pas se méprendre sur ces hommages superficiels.

Pourtant, Juliette est devenue mélancolique.

Adrien, toujours très épris lui écrit : 

Vous parlez de ces plaisirs du monde que vous goûtez, tout en les méprisant.

 

Peut -être, ressent-elle la vanité de sa vie ? Car, cette incorrigible mondaine est sensible aux malheurs des plus misérables. S'occuper des autres c'est aussi un peu s'oublier soi- même. Sur ce chemin, Mathieu de Montmorency va l'accompagner, la guider dans ses œuvres de charité.

 

Etonnant personnage que ce cousin germain d'Adrien. Il avait été un républicain pur et dur. La perte de la femme qu'il aimait et la mort sur l'échafaud de son jeune frère, l'abbé de Laval, provoqua sa conversion brutale. Il va devenir un catholique militant et l'un des plus actifs partisans du retour des Bourbons.

 

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Mathieu est impétueux, séduisant, passionné, séducteur mais il parvient à dompter sa nature.

Sans aucun doute, est-il ému par Juliette et la tendresse avec laquelle il l'accompagnera toute sa vie, ressemble beaucoup à un sentiment amoureux. Il va conduire la plus mondaine des femmes sur le chemin de la spiritualité.

 

Juliette est inquiète pour la santé de sa mère ; elle est triste. Germaine de Staël, exilée loin de Paris, sur l'ordre de Bonaparte, lui manque.

La baronne de Staël avait rêvé de jouer aux côtés du Premier Consul le rôle qu'elle avait tenu auprès de son père.

Elle avait tout fait pour le séduire, en vain ; dans son salon, on parlait trop, ce qu'en savait Bonaparte n'avait fait qu'accroître son antipathie. Ses rappels à l'ordre, loin de la faire taire, la poussaient à se mêler de plus en plus de la politique.

 

Ce n'était qu'une opposition de salon, trop publique pour qu'on pût l'accuser de comploter. Certes son attitude était courageuse, mais très maladroite.

Il est étonnant que cette femme, l'un des esprits les plus brillants de son temps, ait, dans ce cas précis ; manqué du plus élémentaire bon sens. Elle demande à ses amis d'intervenir en sa faveur et, en particulier à Juliette, mais au lieu de se faire discrète, elle se plaint à tout le monde d'être victime du pouvoir et crie à l'injustice.

 

En 1803, désespérée d'être interdite de séjour à Paris, elle est partie en Allemagne où son œuvre est connue et appréciée. Elle est accompagnée de Benjamin Constant et ses enfants, dont la jeune Albertine. Nul n'ignore que Constant est son père.

1804, c'est l'Empire. Récamier est partisan de ne pas heurter de front celui en qui il continue d'avoir confiance.

Juliette n'a aucune indulgence pour ce pouvoir sans limite. Elle ne fait pas de politique mais elle ne supporte pas qu'on touche à ceux qu'elle aime.

 

C'est en faveur de ses amis malheureux et persécutés qu'elle va, calmement, sans éclat intempestif, mais avec une fermeté que rien n'ébranle, s'occuper de les défendre.

Fouché qui a remarqué l'intérêt de Napoléon pour la belle Juliette, lui fait des avances afin qu'elle accepte de faire partie de la Cour impériale. Juliette se dérobe.

 

L'Empereur avait de la sympathie pour elle mais ses liens bien connus avec la baronne de Staël lui déplaisent fort de même que son appui sans réserve aux amis qu'elle sent menacés et pour lesquelles elle ne cesse de faire intervenir ses relations.

 

En 1805, M. Récamier fit faillite. A l'origine une crise financière en Espagne et dans les colonies. Le mari de Juliette aurait eu besoin d'un prêt du gouvernement qui lui fut refusé.

Mesquine vengeance d’un grand homme?

De nombreuses petites banques furent entraînées dans cette faillite. M. Récamier, dont la compétence et l'honnêteté n'étaient pas en cause, se défit de tout. Juliette ne garda qu'un pied à terre dans son ancien hôtel.

 

Ce brutal revirement ne l'affecta pas vraiment.

Avant de trouver un acquéreur, leur hôtel fut loué à un ami, le prince Pignatelli qui, lui aussi, s'éprit follement de Juliette.

Pignatelli était gravement malade, tuberculeux. Juliette s'occupait beaucoup de lui. Et lui, rêvait de guérir pour l'épouser.

Dans le monde, l'annonce de cette faillite fut un coup de tonnerre inattendu. C'est dans de semblables circonstances qu'on peut mieux connaître ses amis.

On dirait que cette brutale faillite n'a pas pour elle une réelle importance.

 

Aucun d'eux ne se détourna d'elle ; au contraire, jamais elle ne fut plus entourée.

Madame de Boigne en témoigne : Je la trouvais si calme si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble n'ont fait que confirmer.

 

Elle ajoute :

Tout le monde fait des hymnes sur son incomparable beauté, son active bienfaisance, sa douce urbanité ; beaucoup de gens l'ont vantée comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son cœur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement et la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai jamais connue influencée.

 

Madame de Boigne était née en 1781 et avait grandi à la Cour de Versailles. Avec sa famille, elle avait émigré à Londres, où à 15 ans on la maria pour des raisons financières.

Fort jolie mais femme de caractère, elle se sépara très vite de son mari. Ses mémoires qui couvrent un demi-siècle de notre histoire sont l'un des plus précieux témoignages sur cette la société de son temps.

 

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Avec Madame de Boigne, elle noua une amitié qui sera plus profonde qu'avec Germaine. Pourtant, sa nouvelle amie n'aimait guère Chateaubriand. Elle le prenait toujours en flagrant délit de vanité, ou de contradiction, mais sa relation avec Juliette n'en fut jamais troublée.

 

En janvier 1807, Madame Bernard meurt.

A Juliette, elle lègue une importante somme d'argent dont elle peut disposer sans avoir besoin de l'accord de son mari. Juliette connaît la plus grande douleur de sa vie. Une fois vendu l'hôtel particulier, elle s'installe avec les pères nobles qu'il faut réconforter, consoler, rassurer.

 

La banqueroute avait mis fin à une période d'enchantement, de fêtes perpétuelles mais elle ne le regrettait pas. Elle était au creux de la vague et sa santé s'en ressentait.

Toute à son chagrin, elle ne sortait guère, ne recevait plus que les intimes, sa famille d’élection sans laquelle elle ne saurait pas vivre. Mathieu et Adrien demeuraient les plus fidèles.

 

A la fin du printemps, elle avait vu s’éloigner Pignatelli qui avait décidé d’aller vers des cieux plus cléments dans le vain espoir de guérir. Il n’en reviendra pas.

 

Juliette était épuisée, malheureuse, elle avait perdu ses charmantes couleurs. C’est alors, au cours de l’été, elle décida d’accepter l’invitation de Germaine de Staël et partit pour Coppet.

 

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Le 2 juillet, elle quitta Paris avec sa femme de chambre. Peu avant d'arriver, sa voiture tomba dans un précipice. Le cocher fut tué mais les autres passagers furent indemnes.

Juliette s’en tira avec une foulure mais l’émotion avait été grande.

 

Elle découvrit enfin le domaine de son amie : un château reconstruit au XVIII siècle sur une légère éminence.

La demeure est vaste et accueillante ; une partie du mobilier provenait des résidences élégantes de Necker. Elle a l'une des plus jolies chambres, une pièce exquise, dans les tons de vert pâle Chacun lui fait fête.

Cet été–là Coppet fut un festival de grâce et d’esprit :

Ma mère animait Coppet, vous l’embellissiez lui écrira plus tard Albertine.

 

Germaine est heureuse de recevoir son ange mais aussi des témoignages d’admiration que lui valent son roman Corinne.

Pourtant sa liaison avec Benjamin Constant traverse une période particulièrement houleuse. Juliette sait tout de leur longue relation explosive.

 

Sans doute espère-t-on que le charme et la douceur de Juliette apporteront un peu de paix aux amants terribles ? Lui, Constant espère seulement que les deux amies feront une excursion ensemble et qu’il pourra alors rejoindre Charlotte de Hardenberg pour laquelle il croit éprouver une vive passion.

La nouvelle de la mort de Pignatelli bouleversa Juliette. Il avait eu une fin chrétienne aux côtés de Mathieu de Montmorency.

 

Monsieur Récamier s’inquiétait de la sentir si fragile.

Pourquoi n’est-elle pas heureuse ? Jamais elle n’a été si belle, elle a tous les talents, elle est célèbre, aimée. Il émane d’elle une subtile harmonie qui ne laisse personne indifférent…

Depuis la mort de sa mère, elle est un peu perdue. Se sent-elle seule malgré tous les admirateurs à ses pieds ? Pourtant peu à peu le charme de Coppet et l’affection dont on l’entoure apaisaient sa tristesse.

Le 11 août, un nouvel hôte arriva à Coppet, le prince Auguste de Prusse, l’un des derniers neveux du grand Frédéric.

Il est jeune, brave, de belle prestance. Il a l'âme droite. Autoritaire, un peu borné peut-être. C’est un militaire formé à la discipline prussienne. Nulle femme jusqu’alors ne lui a résisté.

Germaine croit avoir trouvé pour sa chère Juliette, le prétendant idéal. Lui s’enflamma dès le premier jour.

On ne sait pas grand-chose de leur idylle. Mais il est certain que, pendant ces vacances d'été, Juliette, jusque là insensible, s'éveilla à l'amour.

Pour la première fois, Juliette était amoureuse. Ils s'engagèrent formellement, par écrit :

Je jure par l'honneur et par l'amour de conserver dans toute sa pureté le sentiment qui m'attache à Juliette… De me lier à elle.

 

Juliette s'engagea dans les mêmes termes.

Quand tous deux jouaient Phèdre, lui, dans le rôle d'Hippolyte et elle dans celui d'Aricie, les vers de Racine prenaient un sens nouveau :

Partez, prince, et suivez vos genreux desseins :

Rendez de mon pouvoir Athènes tributaire.

J’accepte tous les dons que vous voulez me faire.

Mais cet empire enfin si grand, si glorieux,

N’est pas de vos présents le plus cher à mes yeux.

 

Juliette était radieuse, elle portait à son poignet un bracelet d'or, auquel était attaché un cœur orné d'un rubis et à l'intérieur une mèche des cheveux du prince.

Il fallut enfin se quitter, la mort dans l'âme.

Cependant, loin de l'atmosphère enchantée de Coppet, la réalité reprit ses droits et Juliette fit marche arrière. Allait-elle se résoudre à quitter son mari, son monde, sa société, ses habitudes, sa religion, pour se retrouver dans cette cour de Prusse ? Elle était roturière, française de surcroît.

 

Malgré le recul de Juliette, le prince persistait dans son engagement et s'impatientait ; il se plaignait, lui faisait valoir, sans délicatesse, qu'elle finirait par vieillir seule.

Juliette se sentit traquée, à bout de nerfs. C'est son cousin Brillat-Savarin qui l'arracha, à temps, au suicide.

 

Avant d'avaler les comprimés d'opium, elle avait laissé une lettre d'adieu à M. Récamier :

Résolue à quitter la vie, je veux vous dire que je conserverai, jusqu'au dernier battement de mon cœur le souvenir de vos bontés. Je compte sur cette amitié dont vous m'avez donné tant de preuves mes derniers vœux.

 

Ainsi se termina son premier roman d'amour.

Ils s'écriront longtemps encore. Le Prince se plaindra encore, elle l'apaisera, lui enverra son portrait. Ils demeureront de lointains et fidèles amis et n'oublieront jamais cet enivrement qu'ils avaient pris pour de la passion.

 

Juliette retournera encore à Coppet, où elle tentera de jouer les médiatrices dans ce couple infernal mais cette fois la tâche était de taille.

Constant s'était marié en cachette et ce ne fut qu'un an plus tard que, sur les instances de sa femme, il osa l'avouer à Germaine. Juliette était présente lors de cette scène mémorable.

 

Parfois, Germaine entraînait le Groupe de Coppet dans d'autres résidences. Ainsi le rejoignit-elle-t-elle dans le château de Chaumont-sur-Loire où sa beauté et son charme firent encore des ravages. Cependant, entre elles, s’étaient élevés des nuages, passagers.

 

Le jeune et beau Prosper de Barante s'était éloigné de la trop possessive Germaine.

Imprudemment elle avait demandé à Juliette d'intercéder pour elle. Et le jeune Prosper s'était enflammé pour la trop séduisante médiatrice. Juliette avait dû se justifier. Puis Auguste, le fils de Germaine, à son tour, tomba follement amoureux de l'amie de sa mère.

 

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En 1811, Juliette adopta une petite nièce de M. Récamier. Elle avait vu la petite Joséphine, lors d'une visite à la famille de son mari, et l'avait trouvée fine, très intelligente.

Un an plus tard, la mère de la petite fille mourut et Juliette décida d'adopter l'enfant. Joséphine devint Amélie. Elle a 7 ans.

 

Désormais, Juliette se consacrera à son éducation et pendant plus de 30 ans leurs deux vies n'allaient plus se dissocier.

Depuis cette même année, la sévérité du régime redouble à l'égard de Mme de Staël.

Un nouveau préfet a été nommé, qui ne la quitte pas des yeux, et surveille ses moindres déplacements. Il est désormais dangereux de venir la voir.

 

Elle se sentait prisonnière à Coppet. L'un de ses plus fidèles amis, Mathieu de Montmorency, qui avait bravé l'interdiction, s'était vu relégué loin de Paris.

Mme Récamier, à son tour, par loyauté, osa braver l'ordre de l'Empereur. Germaine l'avait tout d'abord appelée à son secours puis, prenant conscience du danger, elle avait cherché à l'en dissuader.

Elle vint à sa rencontre pour la dissuader mais rien n'y fit. Juliette pensait y passer dix jours. Dès le lendemain, on la prévint qu'il serait dangereux de rester davantage. Un ordre d'exil, la frappa à son tour.

 

Elle s'installa avec Amélie à Châlons-sur-Saône.

Elle se consacrait à l'éducation de l'enfant et s'occupait des miséreux. Puis apprenant que Mme de Staël s'était enfuie de Coppet, sans même la faire prévenir, elle partit alors pour Lyon où elle fit la connaissance du poète et philosophe chrétien Ballanche, un homme infiniment cultivé, très bon mais sans éclat.

 

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Il s’éprit au premier regard de la jolie exilée. Il lui consacrera toute sa vie, toute sa pensée, sans rien attendre d'elle que sa tendresse.

On s'est parfois interrogé sur la présence auprès d'elle de cet homme, sans beauté, peu lourdaud, naïf. Mais elle a su, au premier regard, découvrir ses qualités. Il sera une sorte de tuteur moral pour Amélie, son père d'adoption. Chateaubriand l'appréciera hautement.

 

Puis, comme Paris lui demeurait interdit, en 1813, elle prit la route de l'Italie avec Amélie et partit pour Rome où elle resta jusqu'à la chute de l'Empire.

Malgré la poigne de fer de Napoléon, Juliette ne fut pas mal accueillie par les officiels du Régime.

 

Elle s’installa Via del Corso, un petit cénacle se forma autour d'elle. Elle visitait Rome, Ballanche vint la voir.

Le sculpteur Canova, pourtant peu sensible aux charmes féminins ne résista pas à la séduction de Juliette. Puis elle descendit vers le Sud où elle rendit visite à la plus jeune sœur de Napoléon, Caroline Murat, la plus intelligente, la plus ambitieuse, la plus autoritaire. Elle était surnommée la Mère Emptoire

 

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Caroline Murat

 

A la chute de l'Empire, Rome fut en liesse ; Juliette regagna Paris, mais, auparavant, avec cette générosité de cœur qui est l'une de ses plus belles qualités, elle prit affectueusement congé des vainqueurs d'hier, devenus les vaincus.

L'Empereur a abdiqué. La France respire.

La légende napoléonienne viendra plus tard.

Après 3 ans d'absence, Juliette apparaît plus belle que jamais, mais différente.

 

Elle a 36 ans. Il y a, en elle, comme une harmonie profonde. Une fois encore, elle sait réunir, auprès d'elle, vainqueurs d'hier et d'aujourd'hui.

 

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Plus de cohue sur son passage mais une estime sans fausse note ; on admire son élégance raffinée, sans ostentation.

 

En juillet 1814, elle organisa chez elle, une lecture du Dernier des Abencérages, faite par l'auteur lui-même, de la voix la plus touchante, la plus émue, avec cette voix qu'il a pour tout ce qui émane de lui.

 

Selon le témoignage de quelques contemporains, Juliette, à l'approche de sa maturité, était devenue encore plus irrésistible.

Et brusquement voici qu'un autre homme s'en avise Mais qui l'eût crû ? C'est Benjamin Constant. Il la connaît depuis plus de 16 ans et voici qu'il tombe amoureux d'elle.

 

Caroline Murat lui avait demandé de trouver une plume brillante pour écrire un mémoire. Elle avait alors pensé alors à Benjamin. Elle se veut convaincante, elle marivaude, sans doute, et Benjamin de s'enflammer. Nous sommes à la fin de l'année 1814.

 

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Il se prend pour elle d'une passion violente, dont témoignent ses lettres véhémentes mais aussi son Journal.

Il n'est plus qu'une suite de plaintes, de cris douloureux. L'inaccessible Juliette est navrée, d'une part parce qu'elle a beaucoup d'affection pour lui, d'autre part, parce qu'il n'est pas dans son style d'éconduire brutalement ses soupirants.

 

Benjamin parfois se révolte :

Ma foi, j'y renonce, elle m'a fait passer une journée diabolique. C'est une linotte, un nuage, sans mémoire, sans discernement, sans préférence.

 

La banalité même de ses plaintes est émouvante :

Jamais on n'a aimé comme je vous aime, jamais on n'a souffert autant que je souffre.

Ô mon Dieu, je n'en puis plus. Vous m'avez trop blessé, trop humilié, trop marché dessus.

 

Même s'il accumule les maladresses, il est toujours aussi lucide :

Parce que je vous aime, j'ai tout perdu à vos yeux.

 

Son amour ne l’aveugle pas sur lui–même ; il écrit dans son journal, le 10 février 1815.

Si elle m'aimait, je m'en lasserai.
Pour obtenir quelque chose, n'exigeons rien.

 

En novembre 1815, il parvient à s’arracher à son amour malheureux. Plus tard, ils retrouveront le chemin de l'amitié.

Mme de Staël est revenue à Paris.

Elle s'en éloignera au moment des Cent jours. Elle est malade, méconnaissable et se soigne avec des doses d'opium. Elle a épousé son dernier amant, Roca. Elle a fait son testament pour que leur enfant ait des droits sur sa succession.

 

Juliette ne figure pas dans ce testament ; cette omission est significative. En février 1817, elle a une attaque. Elle mourra le 14 juillet 1817.

 

Au mois de mai, sans le savoir, elle a fait un ultime cadeau à celui qu'elle appelle my dear Francis et à Juliette. Ils sont, avec d'autres amis, invités à dîner chez elle ; trop malade elle a gardé la chambre. René et Juliette sont assis côte à côte.

Je tournais un peu la tête, je levai les yeux et je vis mon ange gardien debout à ma droite. Je craindrais de profaner aujourd'hui par la bouche de mes années un sentiment qui conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse et dont le charme s'accroît à mesure que ma vie se retire. (Chateaubriand)

 

Ce soir de mai, Juliette tomba, à son tour, dans les filets de l'enchanteur.

 
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