Louise d'Epinay (1) - "Devenir soi-même est une longue patience"

 

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Louise d'Epinay, est l’une des figures les plus attachantes de ce XVIII siècle, appelé parfois le siècle de la femme, peut-être parce que quelques femmes remarquables surent donner au Siècle des Lumières, ce charme singulier, si singulier qu'on le qualifie souvent d'indéfinissable.

 

Si j’ai choisi de présenter Louise d’Epinay avec cette longue citation Devenir soi-même est une longue patience, c’est qu’elle me semble résumer parfaitement sa vie, son parcours. Elle avait formé un jour le vœu de devenir une une femme de mérite. Et c'est en conquérant peu à peu son autonomie intellectuelle, en luttant contre l'emprise maternelle et contre elle-même qu'elle put le réaliser.

 

Si elle fut appréciée des plus remarquables Encyclopédistes, si elle compte au nombre des femmes célèbres de ce siècle des Lumières, ce fut au prix d'une volonté et d'une fermeté de caractère que nul n'avait sans doute soupçonnées au début de la carrière mondaine et futile où l'avaient conduite son éducation et les mœurs de la société.

 

Elle naquit en mars 1726. Son père, le baron d’Esclavelles, appartenait à une très ancienne famille normande. Il fut nommé gouverneur de la citadelle de Valenciennes et à 50 ans épousa une demoiselle de Preux qui avait alors 30 ans. Leurs revenus étaient modestes. Fille unique, elle fut le bonheur de ce couple déjà âgé. M. d'Esclavelles était fier de la vivacité de la petite fille, de son intelligence, de sa curiosité intellectuelle et veillait à l’éducation de Louise qui lui était très attachée. Dès que l’enfant eu 10 ans, M. d’Esclavelles, préoccupé de son éducation, il installa la famille à Paris. Mais peu après leur arrivée, il mourut brusquement. A la mort de son mari, Mme d’Esclavelles dut retourner à Valenciennes pour liquider leurs maigres biens et elle confia sa fille à sa sœur. Cette dernière avait épousé Monsieur de Bellegarde, l’un des fermiers généraux* les plus riches et les plus estimés du royaume.

(*financier, aristocrate qui percevait en fermage, les impôts pour le compte du roi)

 

Il était honnête, bon et pieux. De ce mariage étaient nés 6 enfants, deux garçons et quatre filles. L’aîné, sans doute un peu demeuré, entra au couvent ; le second, Denis, qui deviendra le mari de Louise, avait alors 12 ans, soit 2 ans de plus qu'elle. La plus jeune des filles, Elizabeth, avait alors 5 ans ; elle épousera M. d'Houdetot. Plus souvent connue sous le nom de Sophie d'Houdetot, elle sera le grand amour de Jean-Jacques Rousseau.

 

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Sophie d'Houdetot

 

Mme d’Esclavelles ne partageait pas les principes de son mari en matière d’éducation, au contraire, comme elle avait l'esprit étroit, elle les blâmait. Certes elle aimait beaucoup sa fille mais avec la plus totale inconscience, au fils des années, elle cassa la personnalité de cette enfant vive et curieuse de tout.

 

Mme de Bellegarde, au début, avait bien accueilli la petite orpheline mais très vite l'enfant éveilla l’animosité de sa tante. Cette femme, hautaine et dure, n'acceptait pas la nature vive et indépendante de sa nièce et encore moins la facilité avec laquelle Louise tirait profit des leçons que l'on donnait à ses cousins et cousines. Elle en prit de plus en plus ombrage et lui mena la vie dure ; ce que déplorait son mari qui aimait tendrement Louise mais filait doux devant sa femme.

 

Un jour, sous un faux prétexte, elle décida qu’elle ne pouvait plus la garder, qu’elle avait une mauvaise influence sur sa cousine. Frappée par une telle injustice, Louise en tomba gravement malade. Lorsqu’elle fut guérie, sa mère la plaça dans un couvent tenu par une tante de son mari, Mme de Roncherolles. L’enfant y passa environ 4 années heureuses mais l’éducation qu’on recevait alors dans les couvents était très limitée.

 

Mme d’Esclavelles, qui avait des revenus très modestes, vivait chez sa sœur où revint s'installer Louise à sa sortie du couvent. La vie pour elle n’y était pas très agréable ; sa tante ne l’aimait pas et sa mère avait pour seule ambition de modeler l'enfant à son image pour en faire une épouse et une mère vertueuses.

 

Elle traquait chez sa fille le moindre manquement à la règle morale et aux convenances et lui transmit la peur du blâme. Louise ne cessait d’être culpabilisée par sa mère qui ressentait comme un affront personnel le moindre péché commis. Louise fit l'impossible pour se soumettre et se sentait coupable de ses révoltes.

Elle prit ainsi l'habitude de mentir et de dissimuler pour ne pas lui faire de peine.

 

Le cousin de Louise, Denis d’Epinay, titre venant d’une terre que son père lui avait achetée, s’éprit d’elle ; il lui fit la cour très discrètement, il commença à lui remettre en cachette de tendres billets. Elle lui répondit sagement qu’il ne fallait pas agir ainsi à l’insu de ses parents mais c'était déjà engager une correspondance.

 

Leurs lettres étaient bien innocentes mais un jour sa tante la surprit en train de lire une lettre de Denis. Ce fut le scandale. Louise, traitée d’intrigante, fut chassée sans ménagement et sa mère, loin de la défendre, l’accusa de la faire mourir de chagrin. Les deux jeunes eurent l’interdiction formelle de se revoir. Heureusement, la jeune fille pouvait encore écrire à son tuteur qui voyait les choses beaucoup plus sainement et savait lui rendre un peu de paix.

 

Peu après sa tante mourut subitement. Mme d’Esclavelles accepta de revenir auprès de son beau-frère, complètement désemparé. Louise revit son cousin qui sembla être encore très épris d’elle. Pourtant on ne manqua pas de la mettre en garde : M. d’Epinay ne menait pas une vie très sage.

 

Il dut partir 6 mois et ils se séparèrent en pleurant tous les deux ; le jeune homme, cependant, sembla se consoler assez vite. Louise reçut alors une demande en mariage mais le prétendant qui espérait une dot plus confortable retira sa demande lorsque M. de Bellegarde refusa de payer une telle somme. A la grande joie de Louise qui ne souhaitait pas ce mariage.

 

Quand son cousin revint, soucieuse de ne pas donner l'impression qu'elle était intéressée et recherchait un beau parti, elle fuyait ses avances. Le jeune homme avait, pendant ses mois d'absence, vécu bien des aventures amoureuses, mais quand il fut mis au courant de la demande en mariage, il s'enflamma derechef. Il aimait avec passion sa cousine et son père qui était très attaché à son fils donna son consentement au mariage. 

 

Ils furent heureux, très heureux… pendant 3 mois. Ce mariage d'amour fut la plus grave erreur de sa vie En ce siècle volontiers libertin, Louise croyait à la fidélité conjugale, au bonheur familial. Or, passé le premier engouement, son mari reprit sa vie dissipée. Convaincue qu'elle était coupable de n'être pas la femme qu'il aurait voulu, longtemps elle ne se plaignit pas ; elle espérait sauver son mariage. 

 

Sa mère qui vivait avec le jeune couple lui prêchait la soumission, l'acceptation des pires infidélités conjugales et prenait la défense de son gendre. Lorsque Louise suivait son mari volage dans sa vie mondaine pour tenter de le regagner, elle devait le faire en cachette de sa mère qui, non seulement la blâmait, mais lui interdisait de sortir.

 

Pour échapper à la vigilance maternelle, Louise multipliait les mensonges, demandait la complicité de son entourage, s'emmêlait dans ses alibis. Puis elle se lassa de ces vaines distractions, de ses inutiles poursuites à la recherche de l'infidèle. Elle continua pourtant de l'aimer jusqu'au jour où il voulut la partager avec un compagnon de débauche.

L'annonce de la naissance d'un fils la combla de joie. Quinze ans avant la parution de L'Émile, elle se voulait déjà la nouvelle mère.

Mais son mari, d'accord en cela avec Madame d'Esclavelles, lui refusa le droit d'allaiter le nouveau-né : Que voilà bien une des folles idées qui passent quelquefois dans la tête de ma femme. Vous ? Une femme de votre monde nourrir son enfant ?

 

Une femme de condition n'allaite pas ses enfants. Sa mère et son beau-père jugèrent qu'il n'y avait de place dans la maison pour un bébé. Ils le placèrent en nourrice, à dix lieues de Paris. En vain, réclama-t-elle qu'on ramena son enfant. Ce n'est que neuf mois plus tard, en juillet 1747, que le bébé lui fut rendu.

 

Cependant elle n'avait le droit de s'en occuper comme elle l'aurait souhaité car il était d'usage dans le monde de son mari que l'éducation des enfants fût confiée à des gouvernantes et à des précepteurs. De telle sorte que la jeune femme fut frustrée dans l'espoir qu'elle avait placé dans la maternité.

Elle se remettait mal de l'échec de son mariage.

 

Son riche beau-père, M. de Bellegarde, avait acheté le superbe château de La Chevrette où elle s'installait pendant la belle saison. Elle y recevait pour s'étourdir une société charmante, remplie de talents

Son beau-père fit également construire un ravissant théâtre pour la distraire de la mélancolie dans laquelle elle sombrait. Elle y joua souvent la comédie avec ses hôtes.

 

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Son mari menait toujours la même vie dissolue. Il avait installé sa maîtresse en titre, Mlle de Verrières et sa sœur, non loin de la Chevrette ; il faisait de folles dépenses sans se soucier de mettre à mal les finances de son foyer.

 

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Mademoiselle de Verrières

 

Louise s’était détachée de lui. Elle écrivait :

J’avais caché les torts de mon mari, dans l’espérance de le ramener à force de générosité, hélas ! Je n’y ai rien gagné. Je ne dois avoir pour lui désormais que du mépris.

 

Son désir de plaire, les hommes légers qui l'entouraient et aimaient à faire croire à leur bonne fortune, lui valurent une fâcheuse réputation de légèreté. Dupin de Francueil, gentilhomme aimable et séduisant, invité par M de Bellegarde à La Chevrette, fit la connaissance de la jeune femme. Il était un excellent musicien, adroit à tous les exercices du corps et avait le goût des sciences et des lettres.

 

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Il sut apprivoiser Louise.

Ils se promenaient ensemble ; elle lui confiait ses peines ; il lui offrit une amitié pure et désintéressée.

Il était très épris et bientôt on en vint à parler d’amour. Louise voulait rester dans les bornes étroites du devoir mais Francueil chaque jour faisait de nouveaux progrès dans le cœur de cette jeune femme malheureuse.

Sa plus proche amie, mademoiselle d'Ette, assez perfide, joua un rôle très trouble dans cette histoire et après des semaines de défense héroïque, Louise devint la maîtresse de Francueil. Elle était torturée par les remords, non pas tant de tromper son mari que de plonger sa mère dans le désespoir. 

 

M. d’Epinay vivait alors la plupart du temps avec Mademoiselle de Verrières, pourtant au début il prit en très mauvais part la liaison de sa femme. Puis il n'y pensa plus. Il avait tant à se reprocher ! Ses relations avec les sœurs Verrière le ruinaient, au point que son propre père pria Louise de demander une séparation de biens afin de la protéger elle et son fils ce qui se fit en mai 1749.

 

Une fille était née de la liaison de Louise avec Francueil et la jeune femme avait enfin obtenu le droit de s'occuper également de son fils ; elle pouvait désormais être une mère présente, attentive.

 

Adepte des nouvelles méthodes pédagogiques qui conseillaient d'enseigner en amusant, elle suivait avec vigilance les leçons que le précepteur donnait son fils et s'occupait personnellement d'Angélique. Mais Francueil était fort léger, prompt à s’enflammer et même si Louise fut l’amour le plus sérieux de sa vie, il se révéla être de la même trempe que Monsieur d'Epinay dont il devint l'ami.

Il en vint à partager ses bonnes fortunes et ses maîtresses, dont les sœurs Verrières. Un peu plus tard, Dupin de Francueil épousera la fille d'une des demoiselles de Verrières et de Maurice de Saxe ; il sera le grand père de George Sand.

 

La rencontre avec Rousseau

C'est en 1748 que Francueil lui présenta Rousseau qui était alors son secrétaire.

La rencontre fut chaleureuse. Rousseau fut touché de rencontrer une jeune mère si préoccupée de sa responsabilité devant un être à former et il en eût, dit-il les larmes aux yeux.

 

La pédagogie la passionnait, elle en débattait avec lui, le consultait, lui demandait des conseils. Le philosophe n'était pas avare de ses témoignages d'amitié et répétait combien il avait besoin d'elle.

 

La jeune femme l'écoutait et commençait alors à réfléchir au contenu de l'éducation en s'interrogeant sur ses conséquences et ses buts ; ce n'est que plus tard qu'elle prendra de la distance par rapport aux théories pédagogiques de Rousseau concernant les filles.

Cependant, lorsqu'en 1756, elle écrivit Lettres à son fils, son premier traité pédagogique que Rousseau ne manqua pas de critiquer.

Dans le petit théâtre de La Chevrette, en 1749 on donna une pièce que Rousseau venait d'écrire L'engagement téméraire et Julie de Lespinasse qui assista à la représentation raconte dans une lettre à Condorcet qu'elle revint enchantée.

La vie semblait assez gaie à la Chevrette. Pourtant, Louise était malheureuse, humiliée et confiait à Rousseau la peine que lui causaient les infidélités de son amant. Il était son confident, son ami proche et ils se confiaient volontiers leurs chagrins.

 

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Puis Jean-Jacques connut soudain la célébrité à la suite de la publication, en 1750, de son Discours sur les sciences et les arts.

La gloire l'assaillait de toutes parts. Deux ans plus tard, son opéra Le devin de village connut un immense succès et ajouta à sa célébrité. Mais s'il voulait mettre en accord sa vie et ses écrits et accomplir sa réforme, il devait quitter Paris et ne plus vivre que de son métier de copiste de musique. Grâce à l’amitié attentive de Louise, il put réaliser son rêve. 

 

Lors d'un de ses séjours à la Chevrette, il avait aperçu une petite maison abandonnée et qui l'avait fait rêver, lui qui ne souhaitait que s'éloigner de la capitale. Sans lui en parler, Louise fit faire des travaux qui furent terminés en 1756, et au cours d'une promenade, elle lui montra le pavillon de l'Ermitage, refait à neuf, et lui dit : Mon ours voici votre asile.

C'était l'Ermitage, la limite de la forêt de Montmorency.

 

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L'ours se fit un peu prier puis accepta. Il vint s'installer avec Thérèse et sa mère, Madame Le Vasseur. Louise s’occupa de tout, de son déménagement, de son installation, de ses courses, de vendre sa musique, ses livres.

 

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Rousseau à l'Ermitage

 

Cette retraite changeait les relations de Rousseau avec ses amis. Ils la ressentirent comme une désertion.

Diderot, son alter ego, son frère, pensait que se mettre au pain d'un fermier général était perdre quelque chose de sa dignité.

Or, pour Rousseau le pauvre, seul, était libre :

Ecrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent… Rien de vigoureux ne peut partir d'une plume vénale… J'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était et ne pouvait être illustre et respectable qu'autant qu'il n'était pas un métier… 

 

Il se disait heureux de cette retraite champêtre, or il se mentait à lui-même. Il vivait, malgré la présence de Thérèse, dans une effroyable solitude affective. Seuls ses rêves pouvaient le combler :

L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et ne voyant rien d'existant digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur.

 

Et cette rêverie amoureuse vague, peuplée de fantômes du passé, le plongeait dans de continuelles extases et dans des torrents des plus délicieux sentiments.

De cette nostalgie, de ses rêves, de ses frustrations intimes, allait naître l'un des plus beaux romans d'amour de notre littérature : La nouvelle Héloïse Il en avait presque achevé la première version lorsqu'il reçut la visite de Sophie d'Houdetot, belle-sœur de Louise.

 

Il la connaissait fort bien mais ce jour-là, il fut éblouit et vit en elle l'incarnation de Julie.

Ils se rencontrèrent souvent et lui s'éprit follement d'elle. La situation était très ambiguë car Sophie, mariée sans amour à M. d'Houdetot, était la maîtresse en titre de leur ami commun, de Saint Lambert. Et tout un chacun le savait. Les relations entre l'Ermitage et La Chevrette se tendirent. 

 

Jean-Jacques, se sentait épié ; il était malheureux, écorché, et ne supportait plus les attentions de Louise, ses visites à l’Ermitage. Bientôt son amitié lui devint insupportable ; il ne cessait de la rabrouer et se drapait dans sa dignité lorsqu'elle voulait l'aider. On commençait à savoir autour de lui que, dans sa susceptibilité maladive, Jean-Jacques s'offensait d'un bienfait comme si l'on portait atteinte à sa dignité. La fin d'une amitié Le conflit couvait. Rousseau se méfiait de Louise, de Grimm, de Diderot. Ils ne se comprenaient plus et ne cessaient de se heurter. Tous les prétextes étaient bons. Grimm ne supportait plus Jean-Jacques.

 

Ce fut un invraisemblable imbroglio, une suite de querelles et de réconciliations plus ou moins sincères. Des lettres furent échangées avec une mauvaise foi indigne, de part et d'autre. Louise partit pour Genève ; lasse de tant de vaines querelles, elle pria Jean-Jacques de quitter l’Ermitage. Il se sentit trahi par Louise et Grimm et vit désormais en eux des ennemis acharnés à sa perte. Il avait contre Diderot une sourde rancœur et quatre mois plus tard, ils rompirent définitivement. Ils ne se revirent jamais.

Sophie d'Houdetot s'était éloignée mais l'amour pathétique qui lui avait voué Jean-Jacques relança son roman qui deviendra dès sa parution, le premier best-seller de la littérature romanesque et fera répandre des torrents de larmes.

 

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Rousseau quitte l'Ermitage

 

Sans doute Louise d'Epinal avait-elle été blessée mais, alors, la tendresse de Grimm la comblait.

C'était Rousseau qui le lui avait présenté en 1751.

Melchior Grimm (1723-1807), jeune allemand, fils d'un pasteur luthérien était un homme brillant, d'une grande culture. Froid mais aimable, il fut très vite un proche ami des Encyclopédistes et devint célèbre comme critique musical et écrivain. De quoi s'avise donc ce Bohémien d'avoir plus d'esprit que nous ? écrivait Voltaire.

Bien des critiques jugèrent sévèrement son ambition, sa trop grande révérence à l'égard de Catherine II. Sans doute ses défauts s'accentuèrent-ils avec l'âge, pourtant, il était estimé des gens de lettres, ami de Voltaire et de Diderot qui eut pour lui une longue passion aveugle.

 

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Diderot et Grimm

 

En 1753, Grimm avait pris la direction de La Correspondance littéraire, journal manuscrit destiné aux princes du Gotha, une revue littéraire qui est l'un des documents les plus riches dont nous disposons sur la vie littéraire au Siècle des Lumières.

Envoyée par voie diplomatique, elle n'était pas contrôlée par la censure et elle pouvait faire preuve d'une grande liberté dans des articles qui concernaient tous les domaines de l'art et de la littérature.

 

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Le compagnon de toute une vie Grimm fut sensible au charme de Madame d'Epinay, à ses malheurs, aux humiliations que lui infligeaient les infidélités multiples de son amant mais elle n'avait pas la force de rompre.

Elle éprouva tout d'abord de l'estime pour Grimm, elle lui demandait conseil ; il devint son confident et il la défendit contre les calomnies.

A la mort d'une de ses belles-sœurs, qu'elle avait assistée pendant son agonie, Louise fut compromise dans une fâcheuse affaire de famille. On l'accusa d'avoir brûlé des documents concernant un héritage, alors qu'elle n'avait fait qu'obéir aux vœux d'une mourante et promis de faire disparaître des lettres compromettantes afin de sauver son honneur.

Lors d'un dîner, Grimm entendit grossièrement calomnier la jeune femme ; il prit sa défense et chevaleresquement se battit en duel pour elle. Louise comprit qu'elle avait enfin un ami, un être sur qui elle pourra se reposer et l'estime céda le pas à l'amour, à la passion partagée.

Les lettres passionnées qu'ils échangeaient quand ils étaient séparés témoignent de leur profond attachement mutuel. Grimm l'arracha enfin à l'influence négative de sa mère, l'aida à développer toutes ses forces intellectuelles étouffées depuis son enfance, lui apprit à avoir confiance en elle.

Conseillée par lui, elle délaissa la société frivole qui l'avait entourée jusque là. Il l'introduisit dans le salon du baron d'Holbach où l'on discutait librement de philosophie et de métaphysique. Ce fut la fin d'une période stérile et vaine. Le monde, et même sa mère et son mari, finirent par reconnaître leur couple.

Quand, en 1758, Louise partit se faire soigner à Genève, elle avait emmené son fils pour le soustraire à l'influence paternelle, Grimm se chargea de sa mère et de sa fille avec un dévouement sans borne. La jeune femme passa plusieurs mois à Genève auprès du célèbre Docteur Tronchin, le seul capable de la guérir, et homme cultivé de surcroît.

 

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Le docteur Tronchin

 

Elle vit souvent Voltaire qui la réclamait sans cesse, l'appelait sa chère philosophe et appréciait sa compagnie, son intelligence et son charme. Il lui écrivait souvent :

Madame, Je suis malade et garde-malade ; ces deux belles fonctions n'empêcheront pas que je ne sois rongé de remords de ne point vous faire ma cour… Je ferai ce voyage pour vous, madame, dès que ma nièce sera mieux…

(février 1758)

 

Ma belle philosophe, vous êtes un petit monstre, une ingrate, une friponne ; vous le savez bien, ce n'est même pas la peine de vous aimer… Venez, ma charmante philosophe.

 

Louise mit à profit ses mois de solitude pour étudier, se cultiver. Elle s'intéressait à la botanique, à la géologie. Ses lettres de Genève témoignent d'un esprit vif et sont des chefs d'œuvre d'observation. Grimm vint la rejoindre en 1759 et ce fut dans doute la période la plus heureuse de leur vie.

Pour la première fois, il l'associa à ses travaux, lui redonnant peu à peu confiance en elle. Si au début de leur liaison, il avait fait preuve d'autorité pour la convaincre de son talent, l'encourager inlassablement à écrire, cette autorité s'estompa à mesure que Louise apprenait l'autonomie, jusqu'à ce que s'établisse entre eux un profond respect mutuel.

En 1757, Louise écrivait à une amie :

Avoir une volonté à moi me paraissait un crime. Je faisais mille choses qui ne me convenaient pas avec une complaisance qui me convenait moins encore.

 

Désormais elle ne chercha plus à ressembler à ce que les autres attendaient d'elle. Elle était devenue elle-même. Grimm fut le compagnon de sa vie. Il prit en charge tous les problèmes de Louise. C'est à lui que son tuteur confie tous les dossiers qui concernent leurs affaires. Conseiller financier, il la défendit contre les folies de son mari, le rencontra, le tançait vertement ; il exigea de lui des assurances et finit par prendre en main les intérêts de la famille que ruinait la dissipation de Monsieur d'Epinay.

En vain fera-t-il faisant intervenir toutes ses relations, pour le sauver au moment où il est menacé de perdre sa charge de fermier général. Si Grimm a fait souvent preuve d'un égoïsme forcené à l'égard de Louise, la sacrifiant sans pitié à sa carrière mondaine et diplomatique, son dévouement à ses enfants fut total et ne se démentit jamais. Il s'en occupa comme s'ils étaient les siens.

 

En 1756, Grimm l'avait poussée à écrire ; à titre d’essai elle lui avait adressé quelques lettres dans lesquelles elle commençait à raconter son histoire pour se disculper aux yeux de son amant d'une réputation de légèreté qui courait le monde. Encouragée par lui elle avait poursuivi son entreprise.

Six ans plus tard, vers 1762, elle acheva d'écrire son pseudo roman autobiographique Les mémoires d’Emilie de Monbrillant, nom sous lequel elle dissimule, à peine, son identité. En racontant l'histoire de son double, Louise entreprend un plaidoyer pro domo qui devait à la fois la justifier aux yeux du public et la libérer de son passé.

 

Elle écrit pour reprendre la maîtrise de sa vie, mais aussi parce qu'elle jugeait son histoire exemplaire ; elle peignait, à travers sa propre histoire, le destin des femmes de son temps qui pouvaient aisément s'identifier à Emilie. Elle se dédouble pour mieux s'étudier ; elle se donne à voir aux autres. Ainsi est né cet ouvrage inclassable, d’une délicatesse et d’une sensibilité exquises, écrit dans la plus pure langue du XVIII siècle, roman épistolaire entrecoupé de fragments du journal intime de l'héroïne. 

(voir : Les Contre-Confessions. Mémoires de Madame de Montbrillant, et la remarquable préface d’E. Badinter)

 

Le roman commence au lendemain de la mort du père de l'héroïne, Emilie a 10 ans. Elle écrit régulièrement à son tuteur, lui envoie des fragments de son journal intime pour qu'il l'aide à comprendre les difficultés qu'elle rencontre, ses heurts avec sa mère ou avec sa famille. Elle lui dit ses chagrins, ses révoltes, ses faiblesses. A travers ces lettres nous découvrons l'enfant, puis l' adolescente, mal aimée d’une tante jalouse qui a recueilli la veuve et l’orpheline, la jeune fille amoureuse, spontanée, innocente et jugée comme une intrigante par son irascible tante.

 

Son tuteur lui répond avec pertinence, l’aide à se comprendre, lui montre ses erreurs et dans ce jeu de miroirs, sa voix semble parfois celle de la narratrice qui s'analyse avec la clairvoyance qui lui faisait autrefois défaut. À travers cette correspondance qui s'étend sur de nombreuses années et les fragments de son journal intime se dévoilent peu à peu les mécanismes qui ont cassé la personnalité de l'enfant, le sentiment de culpabilité que sa mère, sans vraiment le vouloir, entretient en elle, systématiquement.

 

Au miroir d’Emilie, Louise revit son passé, son histoire, de son enfance à son triste mariage. On découvre la douleur de l'épouse bafouée, sa vie mondaine, ses rencontres, ses amitiés, ses amours, ses préoccupations de femme et de mère. Interviennent d'autres personnages qui forment son entourage mais tous sous les noms d’emprunt, on reconnaît Rousseau s’y nomme René, Diderot est Garnier, Grimm est Wolf.

 

Pseudo mémoires de madame de Montbrillant sont un témoignage inappréciable sur la vie et la société des Lumières ; certes, elle ne nous fait pas connaître toute la société du XVIIIe mais seulement le monde dans lequel Louise évolue, c'est-à-dire la société polie, plus précisément celle des fermiers généraux, la bourgeoisie luxueuse au sommet de la hiérarchie sociale, juste en dessous de l'aristocratie de cour.

 

Mme d'Epinay ne parle pas des mondes qu'elle ne connaît pas ; elle ignore tout des paysans et ne fréquente guère la haute aristocratie, proche de Versailles, même si elle peut obtenir sans difficulté une entrevue avec le ministre des Finances pour tenter de conserver à son mari sa place de fermier général.

La classe moyenne lui est totalement étrangère mais avec elle on pénètre dans la haute bourgeoise où tout converge autour de la famille, de l'amour et de l'argent. On découvre avec elle le monde de la finance, des philosophes et des comédiens.

 

Les intrigues amoureuses qui se tissent dans son entourage sont assez proches du monde des Liaisons dangereuses. Les personnages, hommes ou femmes, ne sont pas des monstres, mais ils sont inconstants, libertins et c'est bien parce qu'elle, Louise, a refusé d'observer les règles du jeu qu'elle a tellement souffert, avec son mari puis avec son premier amant.

Avec Wolf, Emilie trouve l'homme qui partage avec elle la morale de la fidélité bourgeoise. Ses mémoires montrent aussi l'opposition entre deux mondes, celui de son mari qui rêve d'imiter l'aristocratie, et le sien qui crée son propre mode de vie et son éthique.

 

Mais cette peinture des mœurs d'une époque sert de toile de fond à une autre histoire infiniment attachante, celle de la vie d'une femme, sous forme de confession, symétrique à celle que Rousseau entreprendra quelques années plus tard. Dans les deux cas, l'objectif est le même : se défendre contre les multiples accusations dont ils sont l'objet. En effet, Louise, comme Jean-Jacques, au miroir de l’écriture, interroge son passé dans une expérience intime qui nous approche peut-être du secret même de l’autobiographie.

 

Or, cette longue réflexion sur elle-même, sur son irrépressible sentiment de culpabilité, sur les chemins qui l’avaient conduite à une dépendance enfantine a joué le rôle d’une auto-analyse qui lui a permis de se reconstruire. Au terme de ce long parcours, Louise s’est ouverte au monde, à la vie, alors que dans Les Confessions Rousseau demeure le seul objet de sa réflexion et reste prisonnier de son enfer.

Dans le dessein qui guida l’écriture de Louise d’Epinay, la querelle de L’Ermitage n’est pas essentielle. On ignore ce que fut la version première qu'elle en donna car elle fut reprise tardivement alors que cet ouvrage était achevé depuis 1762.

En 1770, Rousseau, qui avait alors terminé la seconde partie de ses Confessions en avait fait lecture dans les salons. Il donnait sa propre version de leur rupture et de son départ de l'Ermitage. Selon les Confessions, il avait été la victime d’un complot ourdi par ses anciens amis ligués contre lui, en particulier Diderot et Grimm qui appartenaient à ceux qu'il appelait la coterie holbachique.

Les accusations étaient si graves, si offensantes que Louise fit alors interdire ces lectures diffamatoires. 

 

Quant à la version de Louise, nul ne la connut du vivant des protagonistes puisqu'elle ne publia pas son ouvrage. Mais quand le manuscrit fut découvert, au siècle suivant, on put constater qu'elle donnait de la rupture de l'Ermitage une version bien différente de celle de Rousseau.

 

Elle l'accusait de méchanceté et d'ingratitude, en apportait des preuves par des lettres écrites ou reçues. Dans la mesure où ces pages concernaient les plus célèbres philosophes des Lumières, on s'y intéressa beaucoup bien qu'elles n’occupent pourtant qu’une part réduite de l'ouvrage.

Qui mentait ? Les chercheurs qui, au XX ième siècle, qui eurent en main le manuscrit de Louise ont découvert que les pages concernant le séjour à l’Ermitage gardaient la trace de nombreuses corrections, certaines de la main de Diderot ; des notes annexes précisaient les changements à faire pour présenter Jean-Jacques sous son jour le plus noir et justifier leur conduite.

 

Preuves irréfutables que le manuscrit avait été repris et corrigé dans l'urgence pour se défendre et confondre Rousseau. Ce qui explique sans doute pourquoi les pages que Louise consacre à cet épisode sont les moins bien venues. Le lecteur n’y reconnaît plus sa voix, comme si le manuscrit lui avait échappé. Ces soi-disant preuves sont souvent inexactes, faussées. Simplement les inexactitudes relevées chez Louise ne signifie pas pour autant l'absolue sincérité de Rousseau.

 

De fait, cet affrontement entre les plus célèbres représentants des Lumières ne la concernait pas directement ; elle ne fut qu'un pion dans une querelle qui la dépassait. La meilleure preuve que cela ne l'intéressait pas vraiment c'est qu'elle n'a pas fait disparaître les traces de ces corrections tardives et qu’elle ne fit pas publier son livre On pourrait s’étonner de la fin romanesque qu’elle a donnée à ses Mémoires.

En effet alors qu’Emilie a recouvré la santé, qu’elle a échappé à l’influence maternelle et que les relations entre les deux femmes sont devenues harmonieuses, un peu brusquement, l’auteur enchaîne des épisodes romanesques et le roman s' achève par quelques lettres qui racontent la mort d'Emilie. Comme si Louise se débarrassait de son héroïne. 

Louise en revanche vécut encore 20 ans. Il est clair qu’Emilie pouvait disparaître puisque Louise venait de naître.

Tous les textes sont la propriété exclusive de ©Jaqueline Mathilde Baldran Conception & réalisation : Olivier Bernacchi/artoonum.com - 2015