Louise d'Epinay (2) - Les années de maturité

 

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Grimm lui avait apporté bien plus que l'amour. Pour elle, il fut le mari, l'amant, le père. Il avait défendu son honneur et réussi à convaincre Diderot, qui s'y était longtemps refusé, à la rencontrer.

 

Revenu de ses préventions, il devint très vite le meilleur ami de leur couple.

Avec d'Alembert, il s'était lancé dans l'immense entreprise que fut l'Encyclopédie à laquelle il allait travailler pendant 20 ans jusqu'à la voir enfin achevée, malgré tous les obstacles qui surgirent sur sa route.

  Il amena à La Chevrette ses amis, les Encyclopédistes.

C'est pourquoi, pendant plus d'une dizaine d'années, sans tenir officiellement un salon, sans avoir de jour, elle vécut au sein du milieu intellectuel le plus brillant, le plus cultivé de son temps.

 

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A La Chevrette, Diderot oubliait ses travaux accablants, ses soucis avec la censure, ses problèmes de famille. Il animait de sa verve ce cercle d'amis.

Diderot est le génie créateur, il secoue son flambeau sur nos têtes, et cela rend ce que cela peut, suivant sur qui tombent les étincelles. (lettre de Louise d'Epinay)

 

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Ces réunions n'étaient pas austères, on passait aisément de la discussion la plus sérieuse à la plaisanterie légèrement grivoise.

La mauvaise saison venue, on se retrouvait à Paris, on se rendait en bande au théâtre et à la fin du spectacle, on discutait interminablement le jeu des acteurs, le dénouement de la pièce, ses qualités, ses faiblesses. On évoquait les problèmes économiques, on parlait d'art, de littérature.

Mais ni la Chevrette ni son salon parisien ne devinrent des lieux pédants. Rien d'officiel ni de guindé. On y faisait de la musique, on s'y amusait.

A chacun de ses voyages à Paris, Mozart venait jouer chez Louise d'Epinay. 

 

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Mozart dans un salon parisien en 1763

 

Et lorsqu'à 22 ans, la mort de sa mère le laissa seul à l'auberge c'est elle qui le recueillit.

A La Chevrette, l'hospitalité généreuse et discrète de Louise charmait tous ses familiers. Chacun s'y sentait le bienvenu.

 

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C'est là qu'est la paix, l'amitié, la gaieté, les libertés, le plaisir et le bonheur. écrit Diderot à son amie Sophie Volland. Les témoignages abondent qui nous permettent d'imaginer ces réunions chaleureuses et brillantes.

 

L'hôte favori est l'abbé Galiani, toujours très attendu. Elle l'avait connu quand il était arrivé à Paris en 1759 - il avait alors 30 ans - et était à l'ambassade de Naples, l'homme de confiance de l'ambassadeur.

 

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L'abbé Galiani

 

En dix ans, Galiani était devenu un personnage en vue, on le rencontrait partout, ses talents étaient appréciés de tous, sa présence, recherchée.

L'abbé Galiani était, de sa personne, le plus joli arlequin qu'eut produit l'Italie ; mais sur les épaules était la tête de Machiavel, écrivait Marmontel.

 

Auteur d'ouvrages d'économie, d'un traité sur la monnaie, connaisseur de l'Antiquité il était l'hôte fêté et favori du cercle de Louise où l'on aimait son intelligence aiguë, sa drôlerie. C'était Platon avec la verve d'Arlequin, disait Grimm.

Il apparaît bien souvent dans les lettres que Diderot écrit à Sophie Volland :

Nous étions dans ce triste et magnifique salon de La Chevrette. L'abbé Galiani entra et avec le gentil abbé la gaieté, l'imagination, l'esprit, la folie, la plaisanterie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants. C'est un trésor dans les jours pluvieux. Je disais à Madame d'Epinay que, si l'on en faisait chez les tabletiers, tout le monde voudrait en avoir un à sa campagne.

 

Choiseul, qui n'aimait pas Galiani, exigea son départ après avoir intercepté une lettre qui renfermait une confidence imprudente de l'abbé à l'ambassadeur du Danemark. Il fut rappelé en Italie en 1769 ; ce fut un déchirement pour lui qui aimait tellement Paris et pour Louise qui voyait s'éloigner celui qui fut sans doute son ami le plus sûr.

Son départ laissa des regrets durables et Diderot évoquait souvent avec nostalgie leurs discussions animées. Heureusement, ils avaient les lettres quasiment hebdomadaires pour retrouver le plaisir qu'ils avaient à sa conversation.

 

Voltaire assure que l'écriture de Galiani valait le plus vivant des portraits.

C'est Louise d'Epinay qui assuma la charge d'être l'intermédiaire entre l'abbé et ses amis parisiens. Elle le tenait au courant de tout ce qui se faisait et se disait à Paris.

 

Leur correspondance a l'attrait d'une libre causerie, mais la politique et l'économie y tiennent parfois une large part ; cependant, à mesure que leur correspondance se faisait plus intime, leur amitié s'approfondissait et Louise parlait plus volontiers d'elle, de ses préoccupations, de ses peines.

 

Leur correspondance (de 1769 à 1782) a été publiée par les éditions Desjonquères :

 

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Le départ de cet ami si cher lui fut d’autant plus sensible que très vite elle avait compris qu’avec l'homme qu'elle aimait, elle ne sera plus jamais aussi heureuse qu’à Genève.

Grimm, plus attentif aux grands de ce monde qu'à Louise et à ses peines secrètes, était absorbé par ses ambitions diplomatiques et littéraires.

Il était si souvent en voyage que ses amis, Galiani en particulier, le surnommaient chaise de poste ou la chaise de paille.

 

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L'abbé Galiani

 

Ce fut dans les lettres fréquentes qu'elle échangeait avec à l'abbé Galiani que Louise trouvait quelque réconfort.

Elle lui écrit le 19 décembre 1771 :

Je tire le plus parti possible de ma situation qui est passablement amère. Je travaille pour cette chaise de paille tant que je puis et cela me fait du bien tandis qu’elle court comme une folle en Allemagne sans rime ni raison, sans savoir pourquoi.

 

A peine Grimm est-il revenu d’un voyage qu’il prépare un nouveau départ.

A travers leur correspondance avec Galiani nous découvrons peu à peu le visage plus secret de Louise, ses peines, sa tristesse lorsque Grimm est loin d'elle :

J'ai mis toute mon existence en lui, il ne m'est pas plus possible de m'en passer. (1772)

 

Elle était seule aussi pour affronter les problèmes que lui causait la conduite de son fils.

Monsieur d'Epinay avait exigé de s'occuper lui-même de son éducation.

 

Entraîné par l'exemple paternel, Louis menait une vie vaine, dissipée ; il était d'une indifférence totale à l'égard de sa mère et achevait de ruiner sa famille au point qu'il fut par deux fois embastillé, à la demande de ses parents.

A plusieurs reprises, elle vendit ce qu’elle possédait encore pour payer les dettes de ce fils, léger, inconséquent qui promettait de s’amender, tenait sa promesse quelques mois et recommençait. Il se maria, s’assagit quelque temps et recommença.

 

Pour Louise, l'échec de sa tentative d'éducatrice était cuisant, total. A son ami Galiani elle confiait les soucis, les chagrins que lui causait la conduite désordonnée de son fils. Il lui répondit un jour non sans humour :

Quelle folie vous a pris d'aller faire des enfants avec Monsieur d'Epinay.
Ne savez- vous pas que les enfants ressemblent à leurs pères ?

 

En revanche, elle avait pu veiller personnellement sur sa fille Angélique qui combla son ambition maternelle. Elle avait une intelligence singulière et un caractère décidé. Plus tendre et plus affectueuse que son frère, elle faisait la fierté de Louise.

Malheureusement, en 1762, Monsieur d'Epinay fut destitué de sa charge de fermier général. Il était couvert de dettes. Louise changea sans regret de train de vie et vécut entre sa mère, sa fille et Grimm, une vie bourgeoise selon son cœur.

Mais l'avenir d'Angélique était compromis. Elle devait lui trouver un prétendant peu exigeant sur le chapitre de la dot.

C'est ainsi, que dans son affolement maternel, elle accepta de la marier à 14 ans, à Monsieur de Belzunce, un bon soldat, officier fort ordinaire. (Archives du ministère de la guerre)

 

Il avait alors 37 ans ; à la suite d'une blessure, il avait été trépané et avait conservé de violentes douleurs à la tête et quelques faiblesses cérébrales.

 

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Madame la comtesse de Belzunce par Louis Carrogis, 1775

 

Monsieur de Belzunce quitta l'armée et emmena sa jeune femme dans son château féodal au fond de la Navarre. En 1765, Angélique mit au monde un fils prénommé Armand et en mars 68 une petite Emilie. Louise ne fit la connaissance de ses petits-enfants qu'en 69, lors d'un voyage de sa fille à Paris.

 

Curieusement, Louise qui parle avec passion de la petite Emilie, ne fait nulle mention de son petit-fils, comme si elle avait définitivement renoncé à s'intéresser à l'éducation des garçons. Armand devait finir tragiquement. Major dans le régiment de Bourbon, il fut lapidé par des révolutionnaires et des mégères lui arrachèrent le cœur pour en faire un festin.

 

Louise, femme de lettres et de talent

A 45 ans, Madame d'Epinay avait acquis une grande culture, et elle faisait preuve d'une intelligence et d'une finesse remarquables.

En 1771, Grimm qui devait s'absenter confia La Correspondance littéraire à Louise et à Diderot, mais c'est elle qui rédigea la plupart des articles. Elle s'y révéla une critique théâtrale pleine de verve et de férocité parfois. Elle était sans complaisance même avec Diderot, qui lui cédait ; il retira une de ses pièces qui lui paraissait médiocre. Elle faisait preuve d'un sens critique aigu dans ses jugements sur les acteurs.

 

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La Clairon

 

En 1772, elle publia un conte Mademoiselle de Clairon où elle exposait sa conception de l'art théâtral, inspiré du Paradoxe du comédien de Diderot. Ce petit texte fera l'admiration d'Alphonse Daudet. Toujours dans La Correspondance littéraire, elle fit paraître : L'amitié de deux jolies femmes qui est le conte le plus délicieux et le plus cruel sur les femmes du monde coquettes et puériles.

 

Diderot faisait très souvent appel à elle pour arranger ses manuscrits, y ajouter la patine et l'élégance qu'il ne savait pas leur donner. Il les lui laissait pour qu'elle les arrange, les polisse.

Vous devriez bien relire, simplifier, mettre au naturel, de la douceur, de l'élégance, de la vérité, en un mot rendre tout cela bien lisse, bien uni… je sens que je suis inégal, diffus, bavard, obscur, raboteux. Passez votre lime.

 

Grimm lui laissa à nouveau la plume en 1773, lorsqu'il partit pour la Russie avec Diderot. Elle était si malade que Diderot, qui vint lui faire ses adieux, pensait ne pas la revoir. Quand Grimm revint 18 mois plus tard, elle avait mené à bien la tâche dont il l'avait chargée et avec le retour de l'homme qu'elle aimait elle retrouva de nouvelles forces.

 

Sa curiosité intellectuelle ne se démentait pas ; ses lettres, les jugements qu'elle porte sur les ouvrages qui paraissent, sur les traités de pédagogie, prouvent à quelle liberté de jugement elle était alors parvenue.

Avec une sensibilité exacerbée par les épreuves vécues avec courage et dignité, et tout en méditant sur son propre parcours douloureux, difficile, elle avait poursuivi toute sa vie une réflexion d'ordre général sur la pédagogie et la question féminine.  Depuis 1756, elle menait de front une réflexion sur l'aliénation des femmes et sur leur éducation.

C'est dans une lettre à son ami Galiani qu'elle expose clairement le fruit de ses réflexions à propos d'un essai de Thomas paru en 1772 et qui avait soulevé bien des sarcasmes et des critiques dans tout Paris.

Dans le monde des lettres on se gaussa surtout de ce que le vertueux et chaste Thomas s'aventurât dans un domaine qu'il ignorait.

 

On en trouve divers échos dans La Correspondance littéraire, en particulier une réponse de Diderot. La critique de cet essai, écrite par Louise, se trouve dans une lettre à l'abbé Galiani, qui, à sa demande, n'en fit jamais état. Au moment où parût l'essai de Thomas, elle pensait déjà à son traité sur l'éducation des filles.

A l'affût de tout ce qui se publiait à ce sujet, elle avait pris connaissance de cet essai. Pour en parler en connaissance de cause des femmes, dit-elle, encore faut-il définir leur nature et mesurer ce que la société attend d'elle.

Cette double réflexion la conduira à mettre en lumière la contradiction cachée entre les exigences de la société et la nature des femmes.

 

L'essai de Thomas

Son essai très académique est contradictoire. Dans une première partie, il souligne que si destin de l'homme, soumis à la finitude, est tragique, celui de la femme est plus tragique encore à cause des maux que la société fait peser sur elle. Il va jusqu'à écrire que les femmes sont ce que les circonstances et lois font d'elle.

 

Soudain, par une volte-face curieuse, dans la seconde partie de son discours il reprend la longue série de préjugés qui viennent démentir tous les arguments de la première partie. Et il conclue par une synthèse fort peu convaincante La femme se définit-elle en priorité par sa nature et en ce cas les effets de la culture seraient secondaires, ou bien est-ce le contraire (cf E. Badinter : Qu'est ce qu'une femme ?)

 

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Dans La correspondance littéraire, Diderot répondit à Thomas mais à l'évidence ce qui l'intéressait c'était sa propre réflexion et sa réponse à Thomas n'était qu'un prétexte. Il critique peu l'essai en lui-même. Pour parler des femmes, dit-il, il faut le faire en toute subjectivité.

Diderot part d'un postulat de base à partir duquel tout est déduit :

La femme est commandée par son utérus qui constitue son essence, qui détermine ses expériences et ses pensées et qui en fait un être de passions, d'émotions. Les rend célestes ou infernales. Bref, des êtres qu'on ne peut comprendre : "Ô femmes, dit-il, Vous êtes des enfants bien extraordinaires."

 

Les étapes de la vie d'une femme s'énoncent en termes de douleurs (règles, enfantement, soumission au désir de l'homme, grossesse). Comme on ne les destine qu'au plaisir des hommes et à la reproduction, ce qui précède cette période de leur vie est laissé à l'abandon. Après la ménopause, elle n'a plus d'intérêt. Donc, la femme n'a pas d'existence autonome.

Seuls le regard et le désir de l'homme lui confèrent une raison d'être :

Les femmes ne semblent destinées qu'à notre propre plaisir et lorsqu'elles n'ont plus d'attrait, tout est perdu pour elles.

 

Déjà, dix ans plus tôt, dans une lettre à Sophie Volland, Diderot avait souligné, sans une excessive délicatesse, qu'il y a de beaux vieillards mais jamais de belles vieilles : les premiers ont la peau ridée, des cheveux blancs, mais les muscles restent fermes et solides.

Les vieilles femmes se décomposent plus vite que les hommes :

La nature douce, molle, replète, arrondie de la femme, toutes les qualités qui font qu'elle est charmante dans la jeunesse font aussi que tout s'affaisse, tout s'aplatit, tout pend dans l'âge avancé… Le temps ne nous décompose pas autant qu'elle.

 

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La femme vieillit plus vite que l'homme et moins bien.

 

Et Diderot de s'attendrir sur le sort de ces pauvres créatures.

Et comme il a bon cœur, il s'exclame :

Femmes que je vous plains et si j'avais été législateur vous auriez été sacrées en quelque endroit que vous eussiez parues.

 

Constat sans remède, remarque Elisabeth Badinter. Alors, certes, les femmes sont dissimulées, cruelles, sans scrupules, trompeuses, orgueilleuses, mais c'est ainsi qu'on les aime.

En revanche, Louise porte sur l'essai de Thomas un jugement autorisé et sévère et elle conduit sa critique et sa réfutation avec rigueur. Mais elle demande à son correspondant de n'en pas en faire état, sans doute pour ne pas froisser Diderot.

 

Ce qu'elle dénonce essentiellement, c'est une erreur à la base du discours masculin en général et de celui de Thomas en particulier, à savoir celle qui consiste à attribuer à la nature ce que nous tenons évidemment de l'éducation ou de l'institution.

 

Louise d'Epinay part elle aussi, d'un postulat de base : L'humanité est constituée par deux sexes qui partagent un même esprit, Il est bien constant que les hommes et les femmes sont de même nature et de même constitution.

 

Et elle va démontrer, en reprenant quelques points de l'argumentation de Thomas, qu'il partage des préjugés communs, non soumis à l'analyse de la raison. Puis elle réfute ces arguments avec une logique constante et très ferme. 

Elle prend ainsi, l'exemple du courage. Selon Thomas les femmes ne sont pas courageuses de nature ; elles ne font preuve de courage que dans des circonstances particulières.

Louise d'Epinay balaie cet argument par de nombreux exemples prouvant que les femmes n'ont rien à envier aux hommes sur ce plan.

 

Mais elle dépasse ces simples remarques pour démontrer que la société n'attend pas de la femme cette vertu si prisée chez les hommes dans l'échelle des valeurs sociales :

Attachez, dans l'institution et dans l'éducation des femmes le même préjugé de valeur, il se trouvera autant de femmes courageuses que d'hommes, puisqu'il se trouve des poltrons parmi eux, malgré l'opinion et que le nombre de femmes courageuses est aussi grand que le nombre des hommes poltrons.

 

Quant aux défauts spécifiquement féminins, en particulier cette disposition inquiète si fréquente chez les femmes, Louise n'en nie pas la justesse mais c'est là encore un fait de société, elle n'est pas propre aux femmes, quoiqu'en dise Thomas et elle en donne pour preuve qu'on la retrouve chez les hommes désœuvrés :

Les hommes dénués comme elles d'occupations sérieuses, exclus des affaires et étrangers à tous les grands objet, n'étaleraient pas cette même disposition inquiète.

 

Et elle ajoute sévèrement : Puisque vous vouliez être scientifique dit-elle, il fallait réfléchir avec rigueur.

 

Parce que les hommes et les femmes sont de même nature, on trouve les mêmes vices et les mêmes vertus chez les deux sexes. Si certains défauts, certaines faiblesses se sont plus développées chez les femmes que chez les hommes, la responsabilité en revient à l'éducation et à la société qui tendent à faire d'elles des êtres adaptées aux exigences sociales.

 

Ainsi faut-il analyser les contraintes qui pèsent sur les femmes dès leur enfance et remettre en cause une éducation qui a pour fonction de les rendre dociles, soumises à leur statut.

Louise d'Epinay remet en cause la soi-disant faiblesse physique des femmes en rappelant que les femmes sauvages, sont aussi robustes, aussi agiles que les hommes. La faiblesse des femmes, y compris celle des organes, est le fruit de l'éducation. Elle est la conséquence de la place qui lui a été assignée dans la société.

 

Il faut voir clairement ce que le monde attend d'elles pour ne pas confondre ce qui relève de la nature ou de la culture et qui fait que l'on attribue à une nature féminine des comportements que la société a imposés.

 

D'où cette constatation catégorique : L'éducation dénature la femme.

 

Avec esprit et lucidité, Louise d'Epinay jouant sur la notion galvaudée de nature féminine inverse les termes du débat entre nature et culture. On a contraint la nature de la femme et le résultat est affligeant : Physiquement et moralement l'éducation leur donne.

 

Petites vertus et grands vices et elle ajoute, non sans humour :

Ils sont bien heureux que nous ne soyons pas pires que nous ne sommes après tout ce qu'ils ont fait pour nous dénaturer par leurs belles institutions.

 

Elle ne voit pas de possible changement dans l'immédiat :

Il faudrait sans doute plusieurs générations pour nous remettre telles que Nature nous fit.

 

Mais la phrase suivante qu'elle ne développe pas est lourde de conséquences :

Nous pourrions peut-être y gagner, mais les hommes y perdraient trop.

 

Que perdraient donc les hommes ? Non seulement leur pouvoir mais aussi le sentiment de leur supériorité. Et si ce sentiment de supériorité était constitutif de l'identité masculine ? Si les hommes avaient un besoin vital de dominer pour exister ?

Que deviendraient-ils si ce sentiment leur était ôté ?

Méfiance, rancœur, guerre des sexes…

 

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Notre analyse reprend le magistral essai d'Elisabeth Badinter : Qu'est-ce qu'une femme ?

 

Pendant les dernières années de sa vie, ce fut la petite Emilie qui fit le bonheur de Louise ; malgré la maladie qui la rongeait, ce fut pour elle une ultime occasion d'épanouissement.

En effet, Angélique lui confia l'éducation d'Émilie :

Pour me dédommager de mes désastres, je vais me faire maîtresse d'école, ou, pour parler tout bonnement. Il m'est arrivé, au fond des Pyrénées, une mienne petite fille de deux ans, qui est une originale petite créature. Elle est noire comme une taupe ; elle est d'une gravité espagnole, sauvagerie vraiment huronne… Je parie qu'elle aura du caractère… Et puis elle s'appelle Emilie. Le charmant nom et le moyen d'y résister… écrit-elle à l'abbé Galiani.

 

Grâce à Emilie, Louise allait pouvoir réaliser son ambition de pédagogue. Elle décida de se consacrer totalement à l'éducation de l'enfant, elle s'en occupa personnellement sans précepteur, sans gouvernante, sans domestiques. Bien que rongée par le cancer qui devait l'emporter, elle trouva la force d'entreprendre la rédaction des Conversations d'Émilie.

 

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De son expérience avec Emilie, et en même temps qu'elle la menait, naissait un traité pédagogique, chef d'œuvre d'intelligence, de grâce et de tendresse.

Leur vie commune, la liberté qui régnait entre elles, leurs dialogues nourrissaient l'œuvre et donnaient à l'ouvrage qu'elle était en train d'écrire un charme inimitable.

Pour Émilie, Louise élabora un ambitieux programme, fruit de ses réflexions et de son expérience. Choquée par la pauvreté et l'incohérence qui régnaient dans l'éducation féminine, elle proposait une pédagogie libératrice.

Émilie apprendra à lire de bonne heure mais à cela ne devait pas se borner pas sa curiosité. Son projet est d'une incroyable modernité : littératures française et anglaise, italienne, sciences sociales, histoire, géographie.

 

Elle écrit : Lorsque vous portez vos soins à cultiver votre raison, à l'orner de connaissances utiles et solides, vous vous ouvrez autant de sources nouvelles de plaisir et de satisfactions, vous préparez autant de moyens d'embellir votre vie, autant de ressources contre l'ennui, autant de consolations dans l'adversité que vous acquérez de talents et de connaissances.

Ce sont des biens que personne ne peut vous enlever, qui vous affranchissent de la dépendance des autres… Qui mettent au contraire les autres dans votre dépendance ; car plus on a de talents et de lumières, plus on devient utile et nécessaire à la société… Voilà du profit tout clair : liberté et force.

 

Nous sommes bien loin des recommandations de modestie, du rôle de femme effacée, bref du modèle féminin prôné par Rousseau. Elle veut apprendre à Émilie ce qu'elle a enfin découvert, au prix de tant d'épreuves, que le bonheur d'une femme n'est pas nécessairement dans l'abandon de son destin à un homme ou à des hommes.

C'est en cultivant son intelligence, sa personnalité, qu'elle peut trouver la véritable indépendance, une liberté intérieure que nul ne pourra lui ravir. On ne pouvait choisir, pour une fille, une méthode pédagogique plus opposée à celle de Jean-Jacques.

 

Rousseau avait enfermé les femmes, Louise leur découvrait la voie de l'autonomie, de l'indépendance, leur donnait la clef de l'évasion :

Rousseau a enfermé les femmes, Louise renverse le principe de dépendance qu'il a établie et leur donne la clef de l'évasio.n (E. Badinter)

 

Il faut ne jamais avoir ouvert Les Conversations d'Émilie pour faire de Louise la pâle disciple de l'auteur de l'Émile. Le livre, publié en 1774, connut un grand succès. L'accueil de la critique fut chaleureux, non seulement de la part des amis, Grimm, Voltaire, Galiani, mais également à l'étranger.

Il se vendit en Angleterre, en Allemagne, en Italie. Catherine de Russie, enthousiasmée, le fit traduire en russe. Encouragée par son succès, Louise reprit la plume ; à mesure que l'enfant grandissait, son livre s'enrichissait.

 

En 1782, Louise d'Epinay publia une seconde édition complétée comportant deux volumes. Les comptes-rendus furent enthousiastes. Louise d'Epinay décida de concourir pour le prix Montoyon, créé depuis peu et décerné par des membres de l'Académie.

Sa rivale, Madame de Genlis qui présentait Adèle et Théodore ne doutait pas un instant de gagner et jugeait le livre de Madame d'Epinay :

Plein de fautes de langage, sans intérêt.

 

Mais Louise, appuyée par ses amis les philosophes, d'Alembert et Saint-Lambert en tête, l'emporta de trois voix sur elle, le 13 janvier 1783. Saint-Lambert, un ami de trente ans, vint lui annoncer la nouvelle.

 

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Monsieur de Saint Lambert

 

Elle remercia d'Alembert, secrétaire de l'Académie qui, dans sa réponse, lui écrivit qu'il attendait d'elle de nouveaux succès.

 

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D'Alembert

 

Mais Louise, atteinte d'un cancer, mourait trois mois plus tard, en avril.

A la mort de Louise, sa fille Angélique repartit pour le Béarn ; au moment d'emmener Émilie, elle se heurta à l'opposition de Grimm qui ne pouvait accepter l'idée de se séparer de la jeune fille qui était comme sa fille.

 

Il avait demandé à Catherine II de bien vouloir aider Emilie. La souveraine accepta sans réserve et lui offrit sa protection. Emilie entra dans un couvent en attendant son mariage. Grimm lui trouva un bon parti et elle épousa Monsieur de Bueil en 1786.

 

Pendant la révolution, son mari rejoignit l’armée des émigrés. A la fin de l'année 1791, Grimm, refugié à l’étranger, revint en France pour sauver de la Terreur, la jeune femme et ses filles ; il les emmena en Allemagne, à Gotha, où il finit ses jours entouré de la tendresse d'Émilie et de ses enfants.

 

Quand Grimm mourut en décembre en 1807, toute sa fortune revint à Madame de Bueil dont il avait fait son héritière. Elle fera graver sur sa tombe Ici repose un sage, un ami dévoué.

Peu après sa mort, Emile de Bueil revint en France, dans son château de Varennes, près de Château-Thierry où sa mère, Angélique, la rejoignit.

 

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A Grimm qui fut le grand amour de sa vie, Louise laissa un jour ses vers charmants, épilogue d'un lien qui les avait unis pendant trente ans :

Les voilà, ces cheveux que le temps a blanchis.

D'une longue union, ils sont pour nous le gage.

Je ne regrette rien de ce que m'ôte l'âge :

Il m'a laissé de vrais amis.

On m'aime autant, j'ose aimer davantage.

L'astre de l'amitié luit dans l'hiver des ans ;

Elle est le fruit du goût, de l'estime et du temps,

On ne s'y méprend plus, on cède à son empire,

Et l'on joint sous les cheveux blancs

Au charme de s’aimer le droit de se le dire.

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