Madame du Deffand et son monde (1-2)

 

Première partie

 

1

 

Marie de Vichy-Champrond est née en septembre 1696 dans le château familial, à la limite de la Bourgogne. Elle a deux frères aînés et une sœur plus jeune.

Les Vichy sont une des familles les plus importantes de la région mais au début du XVIIIe siècle, la fortune familiale n'est plus aussi solide. M. de Vichy tient sa femme pour responsable de la décadence domestique, à cause de sa manie de Paris. Décadence toute relative car ils ont une très nombreuse domesticité, un chapelain un régisseur, un majordome et une armée de laquais et de soubrettes.

 

 

2

 

On sait peu de choses de ses premières années, sinon qu'au couvent elle se fit remarquer par son esprit d'indépendance, ses propos subversifs sur la religion, au point qu'on fit appel à Massillon pour parler avec la rebelle. Il la trouva charmante mais totalement rétive.

Au début du XVIII siècle, Louis XIV n'est plus ce jeune souverain qui multipliait les fêtes somptueuses. Accablé par les défaites et les deuils successifs, il vieillit sinistrement auprès de sa dévote épouse, Madame de Maintenon. Versailles est devenu lugubre et les grands seigneurs, chaque fois qu'ils peuvent s'en éloigner, viennent se distraire à Paris.

A la mort du Roi, le Régent rompt l'isolement versaillais et s'installe dans la capitale. C'est l'aube des Lumières, avec l'essor simultané du libertinage amoureux et philosophique.

 

Libertinage

Le mot semble dater de 1603, avec le sens affranchissement à l'égard des croyances religieuses, de toute sujétion. Pour la philosophie du XVIII siècle le libertin sera l'esprit fort, le libre penseur.

 

Mais, sous le Régence, les libertins se souciaient davantage de pratiques et que de théories philosophiques. La Cour même du Régent donne l'exemple de la débauche la plus scandaleuse. La Régence, c'est le joli temps des marquises poudrées, une époque nouvelle, à la fois rigoureuse et frivole, qui découvre la valeur de l'intelligence et des sciences

Si on appelle le XVIII siècle Le siècle de la femme c'est qu'il voit, en effet, le début de l'émancipation des femmes. Du point de vue juridique, elles demeurent soumises à l'autorité de leur mari, mais, dans les milieux favorisés par le rang, la fortune ou l'éducation, les femmes mariées jouissaient d'une certaine liberté. Il est vrai que l'amour n'avait guère à voir avec ces mariages. Il s'agissait de contrats entre deux familles et les époux ne se fréquentaient guère ; chacun menait sa vie à son gré.

 

Moyennant les respects des règles sociales, le mariage donnait à la femme la clef de sa liberté. En revanche, les jeunes filles étaient tenues à une grande réserve et soumises à l'autorité parentale. C'est, à coup sûr, pour être plus libre, que Marie de Vichy accepta d'épouser Monsieur du Deffand qu'elle n'aimait pas.

 

Malheureusement pour lui, lui, il l'aimait. Il est aux petits soins pour me déplaire, écrit-elle. Elle ne rêvait que de sortir, de s'amuser, alors qu'il ne souhaitait qu'une vie paisible auprès d'elle. Ils se séparèrent et M. du Deffand retourna chez son père. Dans l'histoire de ce mariage, la victime fut, jusqu'au bout, son mari.

 

La jeune femme inaugura sa vie indépendante avec éclat en devenant la maîtresse du Régent, liaison assez brève - 15 jours - car elle lui parût d'une intelligence redoutable.

Le Régent fut immédiatement remplacé. En 1721, la marquise défia l'opinion publique en participant à une fête à laquelle les femmes les plus émancipées s’étaient dérobées et qui attira la curiosité générale. Un an plus tard, en 1722, elle confirma de manière déshonorante sa brève liaison avec le Régent en se faisant donner une rente viagère.

 

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Le Régent

 

Le discrédit attaché aux femmes dissolues qu'elle fréquentait et ses multiples liaisons avec les débauchés les plus notoires de la Cour, la déconsidérèrent totalement dans ce milieu où pourtant, on n'était pas bégueule.

 

Etrange petite personne que cette jeune femme, ravissante, fine, délicate, pas romanesque pour deux sous, nullement sentimentale ; elle n'a pas une once d'amour, de tendresse, pour ses partenaires.
On a plutôt l'impression d'un vertige qui l'entraîne dans les aventures les plus scabreuses.

 

Elle était allée trop loin. Une liaison avec un certain Fargis acheva de la déconsidérer.

C'est désormais une femme perdue qui veut tout avoir et ne s'attache à rien.
Elle prend un amant comme on prend un vêtement, parce qu'il faut en avoir un et le quitte le lendemain pour le seul plaisir de s'en donner un autre, écrit l'une de ses contemporaines.
Son mari, excédé, a rompu avec elle.

 

La mort du Régent, en 1723, mit brusquement fin à cette escalade des désordres. Elle n'avait plus le soutien de son mari ; peut -être rêva-t-elle à une vie plus tranquille, moins exposée. Elle décida de se rapprocher de lui. Sa grand-mère, qui venait de mourir, lui avait laissé un petit héritage et elle pensa qu'en revenant vers son mari, moins pauvre, elle le rendrait moins ridicule s'il acceptait de la reprendre.

Six mois de pourparlers, de négociations.

 

M. du Deffand ne put lui résister et il revint au domicile conjugal. La réconciliation dut avoir lieu au milieu de l'année 1728. Elle fut de courte durée. L'une de ses plus proches amies raconte :
C'était la plus belle amitié du monde pendant six semaines ; au bout de ce temps -là, elle s'est ennuyée de cette vie et a repris pour son mari une aversion outrée, et sans lui faire de brusqueries, elle avait un air si désespéré et si triste qu'il a pris le parti de retourner chez son père.

 

A la fin de l'année, elle donna définitivement congé à son époux. Elle lui écrit :

Voyez, donc, Monsieur, le parti que vous voulez prendre. Le mien est tout pris, qui est de me conduire sans reproche pour le public et, avec vous, avec tout le respect possible, vous souhaitant mille bonheurs et voyant qu'il n'est pas en mon pouvoir de vous en procurer.

 

Maintenant, elle devait mettre de l'ordre dans son existence, faire oublier son passé, se faire une place dans un milieu jouissant d'un certain crédit. Mais pour une femme seule, la tâche était gigantesque. L'aide lui vint d'un homme, l'un des plus brillants, des plus accomplis, de ce temps : le président Hénault.

 

Sans doute s'étaient-ils rencontrés pendant la Régence mais leur liaison ne commença qu'en 1728. Le président, qui avait alors 43 ans, était veuf depuis peu ; il était riche, cultivé.

Qui était-il vraiment ? Il avait toutes les qualités et tous les défauts de cette société raffinée. Pas vraiment beau, il ne manque pas de charme ; il écrit, sans grand talent, pourtant ses écrits plaisent ; il n'est en rien vraiment exceptionnel.

 

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En fait, il nous apparaît assez insaisissable en sa véritable personnalité ; tous les témoignages de ses contemporains sont d'accord pour dire qu'il est un professionnel de l'art de plaire.
Il est aimable, il possède l'art de vivre agréablement. Il est sans doute aussi égoïste qu'elle. C'est bien l'homme qu'il faut à la Marquise ; grâce au grand prestige dont il jouit dans la bonne société, elle pourra revenir sur la scène publique. Quant au Président, sans doute fut-il fasciné par la personnalité de la jeune femme.

 

Leur liaison, sans passion intempestive, va être une liaison de raison. Les 27 lettres qu'ils échangèrent, au cours de l'été 1742, quand la marquise dut suivre une cure thermale près de Dijon, nous aident à comprendre le ton en usage dans leur relation.

 

Ils sont proches depuis plus de dix ans. Il est clair qu'ils s'ennuient loin l'un de l'autre. Or, minimiser le sentiment semble être le fil directeur de ce dialogue épistolaire. Méfiante, elle semble se protéger de possibles déceptions. Lui, qui la sait si redoutable, reste sur ses gardes.

Elle lui écrit :

Tous vos sentiments pour moi sont d'autant plus beaux qu'il n'y en a pas un qui soit naturel. Pour moi, je suis fâchée de ne pas vous voir mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage parce que je crois que vous le partagez pas beaucoup et que tout vous est assez égal.

 

Mais quand il lui écrit qu'un soir :

Il faisait le plus beau temps du monde, la lune était belle, mon jardin semblait vous demander. Enfin, je vous regrettais d'autant plus que je vous pouvais vous prêter des sentiments qu'il n'y a que votre présence seule qui puisse détruire.

 

Elle lui répond :

C'est le clair de lune, ce sont certaines circonstance qui font que vous me désirer… Moi je vous désire partout. Je n'ai ni tempérament ni roman.

 

Jamais le président n'échappa vraiment à la fascination qu'exerçait sur lui l'esprit de la marquise, mais il se défiait d'elle. Elle était trop redoutable pour qu'il avoue ouvertement son inclination et plus encore pour qu'il la croie attachée à lui. Il avait une autre maîtresse, une femme douce et tendre, Madame de Castelmoron. Dans ses Mémoires, il écrivit, alors qu'elle venait de mourir, elle fut pendant 40 ans l'objet principal de ma vie.

 

Quelques années plus tard, vers 1769, le président, bien diminué, avouera, à haute voix (il est devenu un peu sourd), que des deux femmes c'était Madame de Castelmoron qu'il avait préférée.

 

Cependant, toujours dans ses mémoires il écrit : Mme du Deffand, était la personne par laquelle il avait été le plus heureux et le plus malheureux, parce qu'elle était ce qu'il avait le plus aimé.

 

Mais revenons en arrière quand commence, vers 1730, la seconde étape décisive de la vie de Mme du Deffand, quand le Président l'introduisit au château de Sceaux où régnait despotiquement la petite duchesse du Maine, appelée ainsi car elle était minuscule.

Petite fille du Grand Condé, elle ne pardonnait pas à son mari, le duc du Maine, de n'être que le fils bâtard de Louis XIV et de n'avoir pas sa place à Versailles ; elle se créa une véritable Cour dans son château de Sceaux. Ce fut une frénésie de divertissements et Les Nuits de Sceaux étaient célèbres. Sa conspiration contre le Régent mit fin à ses ambitions politiques ; elle fut emprisonnée.

 

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En 1720, Sceaux rouvrit ses portes. Le château n'était plus le rendez-vous de la haute aristocratie mais il rassemblait néanmoins des personnalités de premier plan et des hommes de lettres. Montesquieu, Fontenelle comptaient parmi les familiers. Voltaire y séjourna avec Emilie du Châtelet.

 

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Madame du Deffand fera de la compagne de Voltaire, célèbre physicienne, un portait féroce.

 

Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez point, voilà la figure de la "belle Emilie", figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir, frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de sa fortune, elle est obligée de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles. Elle est née avec assez d'esprit ; le désir d'en paraître davantage lui a fait préférer l'étude des sciences les plus abstraites aux connaissances les plus agréables : elle croit par cette singularité parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes.

 

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Mme du Deffand sait ce qu'elle veut. C'est la Cour de Sceaux qui va lui permettre d'accomplir sa métamorphose définitive. Elle ensevelit les souvenirs encombrants de sa jeunesse libertine et cherche de nouveaux prestiges dans les séductions de l'esprit et de l'intelligence.

 

Vers 1730, Mme du Deffand est déjà l'une des personnalités les plus remarquables, comme en atteste les mémoires de Mme de Staal -Delaunay, lectrice, amie et souffre-douleurs de l'égoïste duchesse. Elle s'est liée avec la marquise et écrit :
Personne n'a plus d'esprit qu'elle et l'a si naturel. Le feu pétillant qui l'anime pénètre au fond de chacun. Elle possède au suprême degré le talent de peindre les caractères en des portraits incisifs, nul n'a la réplique aussi facile, aussi drôle et spontanée.

 

Alors que le cardinal de Polignac parlait avec la duchesse du martyre de Saint Denis

Conçoit-on, Madame, que ce saint portât son chef dans ses mains, pendant deux lieues. Deux lieues ?

Madame du Deffand de répliquer : Oh, monseigneur, il n''y a que le premier pas qui coûte.

 

Elle va très vite jouer un rôle de premier plan dans ce vaste théâtre qu'est le château, auprès de la duchesse, toujours en quête de distractions, d'amusements nouveaux, de fantaisie. Pendant plus de 15 ans, elle va déployer tous ses talents pour répondre aux attentes fébriles de la duchesse qui raffole de la marquise et compte sur elle et sur son esprit pour attirer de nouveaux invités.

 

Certes, elle paye chèrement cette hospitalité car la duchesse est tyrannique, égoïste, pleine de morgue envers ses inférieurs et ne conçoit pas qu'on veuille s'éloigner d'elle. Mais, dans cette métamorphose, Madame du Deffand reste fidèle à sa nature : sa liberté de comportement devient liberté intellectuelle et son esprit incisif alimente la causticité de sa conversation.

 

Elle y apprend les mille nuances de l'art de la mondanité et y acquiert une étonnante maîtrise. Elle ne fera, plus tard, que de rares allusions à ces années passées à Sceaux mais la correspondance qu'elle entretint avec Mme de Staal, nous renseigne abondamment sur ce que furent ces années.

 

Délicatement, mais résolument, après plus de 15 ans d'esclavage mondain, mais aussi d'apprentissage, Mme du Deffand va peu à peu reprendre sa liberté, malgré les véhéments appels de la duchesse. Elle est décidée à ouvrir son propre salon.

 

***

 

Les salons sont l'un des phénomènes les plus les plus fascinants du XVIIIe siècle. Il y avait eu des salons célèbres au siècle précédent mais, en ce Siècle des Lumières, ils vont jouer un rôle essentiel.

 

Qu'est ce qu'un salon ?

On les appelait parfois des bureaux d'esprit. Il n'y a pas de définition précise, cependant un certain nombre de constantes permettent d'en cerner le sens. C'est une réunion dont le point de cristallisation est une femme. Les habitués s'y rendent régulièrement mais il est ouvert aux étrangers de passage. On s'y intéresse à la littérature, aux arts, aux comédiens, à tous les sujets d'actualité. Bref c'est un lieu où les intérêts et les curiosités intellectuels peuvent librement s'exprimer.

 

Alors qu'au château de Sceaux, on ne pensait qu'à se distraire, Madame de Lambert (1647-1733) ouvrait son salon en 1710. Pour la première fois, se rencontraient des hommes appartenant à des milieux sociaux différents et que la culture réunissait. Fontenelle, Marivaux, Montesquieu étaient ses amis les plus proches.

 

Puis ce fut le salon de Mme de Tencin (1682-1749). Elle aussi avait eu une jeunesse tumultueuse Intrigues amoureuses et politiques continuèrent de remplir sa vie. Dans son salon, rue Saint Honoré, au cœur du Paris à la mode, on parlait sans doute plus souvent de politique que de littérature mais elle y développa ainsi l'art de recevoir, d'écouter, de faire parler ses hôtes. Elle savait, avec délicatesse, imposer des relations courtoises ; chacun apprit à écouter l'autre, à placer ses remarques sans une véhémence de mauvais aloi. Souvent son bureau d'esprit s'élargissait à des visiteurs de passages, diplomates ou savants étrangers. Chez elle, écrit Marivaux : Il n'est point question de rang ni d'état. Personne ne se souvient du plus ou moins d'importance qu'il a ; ce sont des hommes qui parlent à des hommes.

 

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Son salon postulait la dignité égale des intelligences. Grâce à Fontenelle, Claudine de Tencin eut ses entrées chez Mme de Lambert et à sa mort, elle hérita de ses habitués. Son propre salon connut alors un vif éclat.

Elle fit élire Marivaux à l'Académie française et se dévoua sans compter pour ceux qu'elle aimait : Réaumur, Montesquieu, à qui elle apporta un soutien inconditionnel au moment de la publication de L'esprit des lois.

 

Parmi ces hôtes nouveaux accueillis dans les salons, se trouvaient des hommes de lettres qui étaient, pour la plupart, issus d'un milieu bourgeois ou même plus modeste. Une sorte d'égalité se fonde entre ces personnes, venant de milieux différents ; elle est basée sur la culture.

Les uns y portaient le savoir, les lumières, les autres, cette urbanité et cette politesse que le mérite même a besoin d'acquérir. Les gens du monde sortaient de chez elle plus éclairés, les gens de lettres plus aimables.

 

C'est dans les salons où se répand cette sociabilité, propre à ce siècle, quand la conversation est tout un art de vivre. Il nous est impossible d'apprécier ce que fut ce art dont les étrangers gardaient une telle nostalgie, et que les émigrés regrettaient comme la quintessence même de l'art de vivre, de la douceur de vivre. Nous n'avons, pour le comprendre, que les témoignages multiples des contemporains et l'immense correspondance laissée par ces femmes. Et cette correspondance se veut un prolongement de la conversation de salon. Elle a rarement un statut privé. On lit les lettres à haute voix, on les transmet ; les habitués les commente. C'est un véritable genre littéraire.

 

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Vers le milieu du siècle, le processus qui mêle gens de lettres et gens du monde est irréversible.

Autour de 1750, en quelques mois, surgissent ou s'annoncent les œuvres majeures des Lumières. 1748 l'esprit des lois de Montesquieu. Deux ans plus tard c'est Le Discours sur les arts, de Rousseau.

 

En 1750, d'Alembert fait paraître le Prospectus qui annonce la parution de L'Encyclopédie. C'est la nouvelle génération de ceux qu'on appelle alors des philosophes (des intellectuels engagés).Ils ont préparé cette œuvre majeure des Lumières, une victoire sur les préjugés, L'Encyclopédie.

 

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Leurs écrits sont étroitement surveillés par la censure, parfois interdits. En revanche, la parole est libre. Dans une monarchie absolue, il n'y a pas de place pour l'opposition politique.

Les philosophes, qui se réclament de la Raison pour vaincre les préjugés et rendre la société plus juste, constituent une sorte d'opposition politique qui heurte le pouvoir et l'Eglise. Ces intellectuels ont besoin des nobles pour répandre leurs idées, intercéder auprès des autorités, diriger l'opinion.

 

Quant aux mondains, aux prises avec la crise des valeurs traditionnelles, attendent des intellectuels de nouvelles références ; ils ont besoin d'eux pour ne pas s'ennuyer. Ils ont donc les mêmes sujets de conversation. Les écrivains adaptent la science, la philosophie, la morale, l'économie aux formes attrayantes du dialogue.

Les intellectuels utilisent les salons pour communiquer, les mondains, pour faire la conversation. C'est pourquoi les Salons sont un élément essentiel, indissociable des Lumières, son tissu conjonctif.

On a gagné de part et d'autre. Les gens du monde ont cultivé leur esprit, formé leur goût et acquis de nouveaux plaisirs. Les gens de lettres n'en ont pas moins retiré moins d'avantages. Ils ont trouvé de la considération ; ils ont perfectionné leurs goûts, poli leur esprit, adouci leurs mœurs.

 

Vers 1747, la marquise, à son tour, décida d'expérimenter la formule du salon qu'elle avait patiemment mise au point durant ces longues années d'apprentissage mondain, toutes ces années pendant lesquelles elle avait mis son talent au service des autres. Elle chercha où s'installer.

 

Au début de sa liaison avec le président, elle vivait dans un modeste appartement, rue de Beaume, puis elle s'installa chez son frère abbé, trésorier de la Sainte Chapelle, ce qui était compatible avec sa vie de nomade car elle était le plus souvent à Sceaux ou dans le château d'Anet avec la duchesse.

 

Elle avait commencé à recevoir chez son frère mais le nombre de ses visiteurs ne cessant d'augmenter, il était indispensable de trouver une demeure à elle pour enfin lancer son propre salon.

Elle trouva un appartement dans le Couvent des Filles de Saint Joseph, rue Saint Dominique, dont une partie était réservée à un usage profane. Cet appartement, beau et spacieux, avait été occupé par Madame de Montespan après sa disgrâce.

 

Mme du Deffand a 50 ans et après une vie errante et tourmentée, elle s'abandonne au plaisir de décorer sa maison ; un enthousiasme, insolite chez elle, l'anime.

Elle suit les travaux dans les moindres détails. Les rideaux et les murs sont en moire bouton d'or et ornée de nœuds couleur feu. Le salon (salle à manger) et sa chambre sont les pièces de réception ; les meubles, les fauteuils sont choisis avec raffinement. Un ensemble extrêmement élégant. Son secrétaire et sa femme sont installés aux étages supérieurs.

 

C'est à la fin de l'année 1747, qu'elle ouvre les portes de son salon et crée sa propre Cour dont le noyau des habitués est constitué, pour l'essentiel, des transfuges de Sceaux.

 

De très vieilles connaissances : Le Président Hénault, qui est au cœur de son existence sociale. Formont, qu'elle connaît également depuis très longtemps et qu'elle tient en grande estime ; il est un virtuose de la mondanité. Le troisième est De Pont de Veyle, neveu de Mme de Tencin qu'elle a connu en 1720. Un homme cultivé, fin observateur, tolérant.

 

Dans la Correspondance littéraire, Grimm nous transmet ce dialogue qu'il aurait entendu entre les deux vieux amis :

- Pont de Veyle, depuis que nous sommes amis, il n'y eut jamais un nuage entre nous ?

- Non madame.

- N'est ce pas parce que nous ne nous aimons guère plus l'un que l'autre ?

- Cela peut bien être, Madame.

 

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Et puis des femmes de la plus haute naissance, Mme de Luxembourg, dont la jeunesse fut aussi scabreuse que la sienne, et bien d'autres fréquentent régulièrement Saint Joseph.

 

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Pourquoi ces aristocrates, dont les maisons constituent des centres mondains privilégiés, consentirent-ils pendant des dizaines d'années à faire étape chez Mme du Deffand, malgré toutes leurs obligations mondaines ?

Sans doute, parce qu'ils sont dans une atmosphère plus libre, moins solennelle que dans leurs palais. Sans doute sont-ils séduits par cet équilibre entre habitués et hôtes occasionnels, entre gens du monde et intellectuels.

 

L'unique valeur reconnue est l'intelligence mais toujours sous le contrôle de l'esprit. On doit se garder d'être pédant, prêcheur, et bannir l'emphase. Dans les autres salons, tenus par des femmes, la salonnière devait s'efforcer de mettre ses hôtes en valeur, du plus illustre au plus humble.

 

Mme du Deffand, elle, est bien trop égoïste pour se prêter à ce jeu. Au point où elle en est, elle peut se dispenser d'accorder trop d'importance aux autres. Elle veut jouer son propre rôle ; les visiteurs viennent là pour l'admirer, pour l'entendre. Elle siège dans son célèbre fauteuil, son tonneau.

 

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Fauteuil à oreillettes (Louis XVI)

 

Seconde partie

Son salon va devenir partie intégrante du style de vie qui faisait de la France, la patrie idéale des hommes cultivés de toute l'Europe; sa maison est un centre cosmopolite où affluent les étrangers illustres, voyageurs ou diplomates qui séjournent à Paris pendant des périodes plus ou moins longues et pour qui le retour dans la patrie a le goût amer de l'exil. Sa seule rivale, pour l'heure, est Mme Geoffrin...

 

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Salon de Madame Geoffrin

 

Madame du Deffand manie avec une incomparable virtuosité l'art de la conversation. Elle a un style bien à elle, fondé sur le naturel, ce qui ne peut que séduire un public habitué à l'artifice : vérité, spontanéité, simplicité, une franchise, parfois blessante, intolérance à la banalité, et défiance de la dissimulation.

 

C'est sans doute la raison qui l'amena à rechercher l'amitié de d'Alembert. Elle l'avait croisé à Sceaux et avait eu le coup de foudre de la sympathie. Sans doute parce que ce jeune génie, authentique et vrai, ne se pliait pas aux lois du monde.

 

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Quand il dit des choses obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense et que ceux à qui il les dit lui plaisent.

Gagner son amitié lui semble un défi qu'elle relève avec enthousiasme.

 

En 46, elle peut écrire à un ami :

D'Alembert vient presque tous les jours me voir, je l'aime de tout mon cœur, c'est le plus honnête homme, le meilleur enfant, et l'on ne peut pas avoir plus d'esprit… Sa fortune est détestable et vous savez que le mérite n'est pas le chemin et le moyen les plus sûrs pour obtenir la bienveillance et les bienfaits.

 

D'Alembert est né en 1717. Abandonné à la naissance, par sa mère Madame de Tencin, qui le fait porter par un serviteur sur les escaliers de la chapelle de Saint Jean-le-Rond, il est appelé Jean Le Rond. Il avait été placé à l’hospice des Enfants-Trouvés. Son père, le chevalier Destouches, le rechercha, le retrouva presque mourant. Il le plaça chez une nourrice, Madame Rousseau, chez laquelle il vivra jusqu'en 1766.

 

Il ne le reconnut pas mais veilla sur lui. Il était encore jeune à la mort de son père mais la famille continua à s'occuper de l'enfant.

Afin qu'il pût poursuivre des études, brillamment commencées, on lui donna le nom d'une de ses terres. Il devint d'Alembert.

A 24 ans, il est nommé à l'Académie des Sciences. Ses travaux font autorité. En 46, il est élu géomètre associé. Il jouit donc très jeune d'une réputation flatteuse. Lorsqu'il rencontre Mme du Deffand, il est déjà tenu pour un génial mathématicien. Vingt ans les séparent.

 

Le jeune savant est orgueilleux, susceptible, fort drôle. Il ne soucie pas de plaire :

Le désintéressement, la vérité forment son caractère ; généreux, compatissant, il a toutes les qualités essentielles mais il n'a pas celle de la société et de l'aménité.. on est porté à croire qu'il y a en lui plus de vertu que de sentiment.

 

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Ce personnage ombrageux, timide, aux réparties pleines de drôlerie, cet intellectuel farouche, devient la vedette du salon parisien le plus raffiné de Paris. Cette attention du grand monde ne l'impressionne guère :

Tout à coup nos yeux se sont ouverts à un phénomène extraordinaire et nouveau ; on a été étonné qu'un géomètre ne fut pas une sorte d'animal, sauvage.

 

Dans la mesure où elle est capable d'aimer, la marquise l'aime.

Elle se dévoue pour l'aider. Pendant l'année que Mme du Deffand passa loin de Paris, ils échangèrent de nombreuses lettres qui témoignent du souci de la marquise pour son protégé, et combien peu ce dernier semble s'en soucier. Elle se sent assez en confiance pour lui confier l'ennui profond qui l'accable et qui, malgré les apparences, est son lot quotidien.

 

Vingt ans ont passé depuis le temps où, méprisée, elle était la fable du public. Elle est au faîte de sa notoriété, elle est devenue ce qu'elle souhaitait être. Et maintenant qu'elle n'est plus poussée par l'ambition, ou par la nécessité, elle découvre qu'elle est indifférente au but qu'elle a atteint.

 

Son incroyable énergie, qui l'a portée si haut, se retourne contre elle et se transforme en une angoisse intolérable.

Et cet ennui deviendra, chez elle, maladie chronique. Dès 1728, elle avait ressenti cette maladie de l'âme. Elle y avait fait allusion, à plusieurs reprises, dans les lettres qu'elle avait envoyées au Président.

 

Elle est d'un pessimisme profond, d'une lucidité désespérée sur elle-même et sur les autres. Elle se prend en horreur, il y a en elle une sorte de désaccord entre sa conscience et son existence. Depuis toujours elle a choisi la voie de l'évasion mais cette fuite n'a eu qu'un temps et elle est ramenée à son point de départ :

On serait bien heureux si on pouvait s'abandonner soi-même, comme on peut abandonner les autres.

 

Pourtant dans son salon et partout où elle se rend, elle tient sa partie avec brio.

Ce n'est pas la solitude qui cause mon ennui, je vois assez de monde, je suis rarement seule ; mais tout ce que je vois m'est indifférent, Gouverner un état ou jouer à la toupie, me paraît égal.

 

Les amis sincères ne manquent pas autour d'elle mais plutôt que leur accorder sa confiance, elle préfère se protéger de toute désillusion.

Il y a en elle une sorte de désir d'absolu :

Je n'ai pas le bonheur de m'accommoder de ce que j'ai quand je n'ai pas ce qui me manque.

 

L'élément déclencheur de cette nouvelle crise, plus profonde encore, fut vraisemblablement le début de sa cécité. Elle décida alors de quitter Paris, dans l'espoir, peut-être, de guérir. La campagne était, alors, le remède préconisé par les médecins.

Elle rejoignit son frère qui occupait le château de famille, mais très vite, elle s'y sentit étrangère. Elle est particulièrement sensible à l'égoïsme viscéral de son frère, Gaston de Champrond et de sa belle-sœur, Diane.

Elle comprend qu'elle n'a rien en commun avec eux. Mais il y fait la connaissance de Julie de Lespinasse et cette rencontre va changer leurs vies.

Julie est la fille bâtarde de la comtesse d'Albon.

 

La comtesse, délaissée par son mari après la naissance de leurs deux enfants, avait eu une liaison avec M. de Champrond, dont était née la petite Julie. Madame d'Albon avait élevé sa fille avec amour, avec une tendresse inquiète. Elle lui avait fait donner une excellente éducation pour tenter de la prémunir contre les dangers de sa situation de bâtarde.

 

Puis, l'amant disparut brusquement. Il réapparut quelques années plus tard et s'éprit Diane, la fille aînée de son ex-maîtresse, et l'épousa. C'est dire que le père de Julie devint son beau-frère et sa demi-sœur, Diane, devint sa belle-sœur.

Pendant des années, Mme d'Albon tenta, en vain, de faire légitimer Julie et d'assurer son avenir. La jeune fille avait 16 ans quand sa mère mourut.

 

Julie passa brusquement de l'état de fille choyée à celui de bâtarde. Son père, devenu son beau-frère, défendait avec acharnement les intérêts de sa femme, contre la fille bâtarde, pourtant totalement désintéressée.

 

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Julie de Lespinasse

 

Elle dut s'installer chez lui et devint la gouvernante de ses deux filles. L'affection que lui portait ses deux élèves ne fit qu'accroître la suspicion à son égard. Humiliée, elle envisageait de se retirer au couvent quand Mme du Deffand entra dans sa vie.

Etrangères toutes les deux à la vie des Champrond, elles se rapprochèrent. La vive curiosité intellectuelle de la jeune fille, sa vivacité et son parfait naturel l'enchantaient.

 

Elles ne se quittèrent guère pendant six mois et c'est alors que Mme de Deffand pensa à l'emmener avec elle, à Paris. La chose fut mal aisée. La famille craignait qu'elle revendiquât ses droits à l'héritage et Mme de Deffand ne souhaitait pas rompre avec son frère afin que cette histoire scandaleuse n'entachât point l'honneur de la famille.

Elle dut négocier avec lui. Julie, de son côté, ne voulait pas aller à l'encontre des volontés du fils aîné de sa mère, le comte d'Albon, et espérait qu'il lui viendrait en aide.

 

Mme du Deffand dut repartir sans Julie qui se réfugia dans un couvent.

La marquise revint à Paris en juin 1753 et les amis se rassemblèrent à nouveau autour d'elle, à commencer par Montesquieu.

 

Mais c'est d'Alembert qui avait le pouvoir de vaincre son indifférence, son ennui existentiel. Nous l'avons vu, elle se passionnait pour sa carrière avec une double ambition.

Par une sorte de tendresse maternelle, elle recherchait pour son protégé de nouvelles distinctions. Et par une ambition plus personnelle, elle visait à vérifier, ainsi, son propre pouvoir.

 

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En effet, le prestige des femmes ne se mesurait pas seulement à leur talent de réunir autour d'elles des écrivains célèbres, mais aussi à leur pouvoir sur l'opinion et à leur capacité à peser sur les grandes institutions.

La Marquise visait pour lui l'Académie française. D'Alembert, de son côté, ne manifestait que peu d'enthousiasme.

 

Avec la parution du premier tome de l'Encyclopédie, dont Diderot et lui-même sont les maîtres d'œuvre, la candidature de d'Alembert est un défi, car l'Académie est une forteresse du conservatisme et l'Encyclopédie un coup d'éclat des Lumières.

Les obstacles furent innombrables mais enfin d'Alembert fut élu en novembre 1754.

 

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Planches de l'Encyclopédie

 

Madame du Deffand et Julie de Lespinasse

La marquise, cependant, n'oubliait pas Julie.

Grâce à sa prodigieuse diplomatie, elle obtint enfin l'accord de son frère.

Julie, de son côté, ayant compris qu'elle n'avait rien à attendre du comte d'Albon, se sentit libre de partir. Avant de l'engager à titre de dame de compagnie, de lectrice, elle lui fit promettre de ne jamais révéler leurs liens de parenté.

 

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Elle ne lui cacha pas qu’elle n’était pas d’un caractère facile :

Je suis naturellement très défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspect, au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux . J’ai deux amis intimes qui sont Formont et d’Alembert ; je les aime passionnément ; moins pour leur agrément et leur amitié pour moi que pour leur extrême vérité… il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grand vérité et sincérité, ne jamais user d’insinuation ni d’exagération, en un mot, ne vous point écarter et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté.

 

Apparemment Julie sut satisfaire à toutes les exigences de la Marquise car une parfaire harmonie régna entre elles. Pendant les longues heures d’insomnie de Madame du Deffand, elle lui faisait la lecture. Le soir venu, quand arrivaient les habitués, elle restait un peu retrait mais elle écoutait passionnément. Très vite sa jeunesse, son charme, l’intérêt passionné qu’elle manifestait pour tous les propos qui s’échangeaient, charmèrent les familiers du salon.

Julie n'est pas belle mais elle a un sourire magnifique, de très beaux yeux noirs, un visage d’une extrême mobilité qui révèle une sensibilité à fleur de peau. Très vite on oublie qu’elle n’est pas très belle car elle exerce une séduction irrésistible.

 

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Julie de Lespinasse à Paris

 

Les années passant, bien des invités se rapprochèrent plus volontiers de la dame de compagnie que de la maîtresse de maison. Le président Hénault, qui, attiré par la cour, avait quelque peu délaissé madame du Deffand, revient désormais chaque soir et va jusqu'à la demander en mariage. Il a alors 70 ans. Mais c'est surtout d'Alembert qui s'éprend d'elle immédiatement et lui vouera un amour indéfectible.

 

Autour de Julie, on bavardait, on riait. Au début, la Marquise n'en prit pas ombrage, elle était fière du succès de sa protégée et n'y voyait nul danger, convaincue qu'elle était de sa supériorité. Quand elle comprit l'attachement de son très cher d'Alembert, elle voulut croire qu'il serait passager et était prête à lui pardonner une passade.

 

Après des années de parfaite entente, l'atmosphère, entre les deux femmes, insidieusement, se perturba. Julie eut un coup de cœur pour un bel Irlandais qui disait vouloir l'épouser. Madame du Deffand découragea le prétendant et en lui faisant valoir que la jeune fille était une bâtarde sans fortune. Et le bel Irlandais s'éclipsa.

 

La séductrice devint suspecte, d'autant que d'Alembert s'éloignait trop souvent du fauteuil où était clouée Madame du Deffand pour avoir des apartés avec Julie. Il la mêlait à ses travaux, lui demandait conseil.

Julie supportait de moins en moins la tyrannie de la marquise ; elle pleurait sur l'épaule du bon d'Alembert qui prenait son parti.

 

Trop orgueilleuse pour se plaindre, Madame du Deffand, qui voyait croître leur intimité, cachait sa peine et maîtrisait sa colère.

En 1763, d'Alembert, pourtant peu courtisan, à la demande de Julie, accepta enfin l'invitation que lui avait lancée, depuis des années, le roi de Prusse, Frédéric II.

 

Malgré tous les honneurs qui lui furent rendus, il supportait très mal d'être séparé d'elle ; il lui écrivait à chaque courrier.

 

A son retour, avant l'heure à laquelle il se rendait d'ordinaire chez la Marquise, il monta directement chez Julie. L'habitude était prise ; d'autres fidèles l'imitèrent qui, à leur tour, arrivaient en avance pour se retrouver chez la demoiselle de compagnie.

 

Fin avril 1764, le drame éclata.

 

Madame du Deffand découvrit la trahison, chassa Julie et obligea ses hôtes à choisir. D'Alembert et les autres n'hésitèrent pas. Julie tenta en vain, de se réconcilier avec la marquise. Elle ne lui pardonna jamais. La jeune femme s'installa non loin de là et ce fut le début de son salon. C'est chez elle que se retrouvaient désormais écrivains et hommes d'Etat, devenus ses amis.

 

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Turgot et Condorcet

Julie mourut en 1776.

Quand le cortège funèbre passa sous les fenêtres de la marquise, elle s'exclama : Si elle était morte 16 ans plus tôt, je n'aurais pas perdu d'Alembert.

 

Et elle aurait ajouté :

Si elle est en paradis, la Sainte Vierge n'a qu'à y prendre garde car elle va lui enlever l'affection du Père Eternel.

 

La rupture avec Julie est une fracture dans sa vie sociale. Sa porte est désormais fermée à ceux qu'elle appelle nos seigneurs et maîtres, les Encyclopédistes.

 

Elle nourrit contre eux une animosité, lourde de tout son ressentiment, et son hostilité la conduit à rejeter les idées neuves et généreuses qui étaient celles de ses anciens amis et de d'Alembert.

 

Elle ne sait pas qu'en le perdant elle a perdu plus qu'un ami mais aussi l'un des plus éminents philosophes des Lumières, l'animateur de son salon où, par sa seule présence, il entretenait une pensée active, avec un sens aigu de l'évolution sociale et politique et sociale.

 

Cette crise contribua à faire sombrer cette femme désabusée et méfiante dans un pessimisme total.

Une analyse, cruellement lucide, la dégoûte des hommes et d'elle-même. Les portraits qu'elle fait de certaines personnes qui l'entourent sont d'une cruauté sèche et impitoyable. Son esprit critique et son caractère difficile font que, malgré ses nombreux invités, elle vit dans une effroyable solitude intérieure.

Elle a reconstitué son salon qui devient essentiellement une réunion d'aristocrates, dominée par la personnalité de la maîtresse de maison.

 

Elle va se lier de plus en plus étroitement avec la duchesse de Choiseul, femme du puissant ministre de Louis XV. Mme du Deffand l'avait connue enfant mais leur amitié ne commença vraiment qu'en 1760 et se resserra dans les années suivantes.

Après sa rupture avec Julie, elles se lieront plus intimement et cette nouvelle amitié prestigieuse ne la laissa pas insensible.

Sous prétexte que la grand-mère maternelle de Mme du Deffand avait épousé en secondes noces, le père du duc de Choiseul, la jeune femme s'autorisait à appeler la Marquise petite fille et la marquise, jouant le jeu l'appelait grand maman.

 

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La duchesse de Choiseul

 

Curieuse affectation si l'on se rappelle que la duchesse n'avait pas 30 ans et la marquise était presque septuagénaire.

La jeune duchesse de Choiseul cherchait des amitiés et des consolations intellectuelles pour échapper à sa vie décevante auprès d'un mari qui ne la ménageait guère. Elle s'était mariée, presque enfant, pour tenir une promesse faite à sa sœur aînée, à son lit de mort et qui était la maitresse du Duc Choiseul.

 

Et, malheureusement pour elle, la jeune mariée était passionnément éprise de cet être charmant égoïste, dont la seule règle était de s'amuser et qui ne lui témoignait qu'une indifférente courtoisie.

Timide, sans enfant, dépouillée de toute autorité domestique par son arrogante belle sœur, pour laquelle Choiseul nourrit une affection presque incestueuse, elle ne renonçait pas à l'espoir d'être un jour aimée de ce mari qu'elle vénérait.

 

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A partir des années 1766, l'amitié de la duchesse sera une grande ressource pour Mme du Deffand car la jeune femme se consacra à sa vieille amie autant que des obligations officielles le lui permettaient.

Pendant 20 ans, ces deux femmes malheureuses se verront, échangeront de multiples lettres, mais tandis que la plus jeune choisit la voie de la résignation :

Peut-être l'école du malheur est-elle la meilleure de toute. 

 

La Marquise se retranche dans la conscience immuable de son désespoir.

Pourtant elle n'a rien perdu de sa vivacité, de la verve incomparable de sa conversation. Elle continue d'éblouir comme un feu d'artifice, en suscitant autant d'admiration que de crainte.

 

Voltaire et Madame du Deffand, une longue amitié

Voltaire était son aîné de 3 ans

Elle l'avait rencontré dans l'entourage du Régent ; jeune alors, il était possédé, comme elle, d'une infatigable envie de plaire.

Leurs affinités se confirmèrent à la Cour de Sceaux, cette galère du bel esprit, mais alors que Voltaire n'y faisait que des séjours intermittents, elle y était à demeure. Ni l'un ni l'autre ne renieront ce passé pendant lequel ils n'ont cessé de se croiser.

 

Pendant des années, leur vieil ami commun, Formont, avait souvent joué, entre eux, le rôle d'intermédiaire.

De 1732 à 1758, il reste 100 lettres de la marquise, et environ 180 de Voltaire.

Peut-être, la disparition de Formont, en 1759, qui l'affecta beaucoup, la poussa-t-elle à reprendre contact avec Voltaire.

 

La véritable correspondance entre eux commença en janvier 1759 et ne s'interrompit qu'avec le retour de l'écrivain à Paris et sa mort, en 1778.

Elle est, alors, installée à Saint Joseph. Voltaire est aux Délices et mais il va bientôt s'établir définitivement à Ferney. Désormais, ni l'un ni l'autre ne dépendent de l'hospitalité des Grands.

 

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Ferney

 

Voltaire à Ferney ne cesse de planter, de construire, de créer des fabriques. Elle est au cœur de la vie parisienne, mais en même temps, prisonnière d'elle-même, et de sa cécité. Je n'ai que ma valeur intrinsèque et cette valeur est si petite qu'il n'y a que l'amitié qui puisse la faire s'apercevoir.

 

Mais elle a beau dire qu'elle est une petite vieille, qu'elle végète dans son tonneau, elle est d'une incroyable vitalité. Nul n'ignore qu'à Versailles, par sa proche amitié avec le Premier Ministre Choiseul et sa femme, ses possibilités d'interventions sont réelles et que sa renommée, par le réseau des salons et leur cosmopolitisme, est internationale et que son pouvoir, certes limité, est pourtant réel.

 

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Sans compter qu'elle est loin de rester clouée dans son tonneau ; elle sort beaucoup et se disperse en de multiples activités qui témoignent que, malgré sa cécité qui ne cesse de s'aggraver, elle est loin de mener une vie végétative.

 

Entre eux, il n'y a pas seulement un échange épistolaire mais une circulation de gens, qui colportent les nouvelles, des informations littéraires, politiques, mondaines. On va à Ferney comme en pèlerinage.

Elle commente pour lui les événements mondains, lui parle de littérature, de ce qu'il publie, lui dit ses antipathies

 

Comme lui, elle n'aime pas Rousseau.

C'est un fou. Je ne serais pas étonnée qu'il commît exprès des crimes qui ne l'aviliraient pas mais qui le conduiraient à l'échafaud s'il croyait augmenter sa célébrité.

 

Il y a parfois des points de tension entre eux. En particulier, son hostilité déclarée vis à vis des Encyclopédistes.

L'activisme de Voltaire, chef de parti, l'agace. Or, tous ces jeunes intellectuels qui rêvent d'un autre monde, plus juste, plus libre, viennent rendre hommage au patriarche de Ferney.

 

Son désaccord avec les Encyclopédistes, les critiques qu'elle formule à leur endroit, sont lourds d'une rancœur personnelle mais, en même temps, elle est conséquente avec ses options fondamentales.

Toute forme de militantisme, par la foi qu'il implique en un avenir meilleur, lui donne la nausée. Venir au monde lui semble un mal absolu.

Toutes les conditions, toutes les espèce me paraissent également malheureuses, depuis l'ange jusqu'à l'huître, le fâcheux c'est d'être né et l'on peut dire que de ce malheur là que le remède est pire que le mal.

 

Elle lui oppose son incurable scepticisme.

Elle ne supporte pas de soutenir une cause. Elle fait partie de ces individus, qui, tel Buñuel, ne signerait pas une pétition, même en leur propre faveur.

 

En septembre 1764 elle lui écrit :

Depuis deux mois, je suis noire comme l'encre, m'ennuyant de tout, sans désir, sans sentiment et m'affligeant toujours du malheur d'être née ; car quoi que vous en puissiez dire, c'est le seul véritable puisqu'il est le principe et la cause de tous les autres, mais il est inutile et ridicule de s'en affliger.

 

Elle est sans illusions sur les autres et sur elle-même : Mon Dieu, qu'il y a peu de gens aimables ! D'où vient que quand on ne l'est pas soi-même, qu'on est si difficile sur les autres ? C'est le cas où je me trouve.

 

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Si elle n'apprécie guère les œuvres poétiques de Voltaire, elle adore l'auteur de Candide et des contes qui l'enchantent : Il ne me faut point de philosophie, il me faut du goût, de la grâce, de la gaité.

 

Il n'y eut jamais de blanc total dans leur communication : affinités, curiosités, méfiance, agacements, désaccords, retour de tendresse mais toujours sur fond de distance.

 

Ainsi, de cette grande crise, de ce drame domestique qu'elle a vécu comme une trahison, elle ne lui dit pas un mot. Elle pratique l'art de la litote et note, comme des maximes, ses pensées les plus sombres.

S'ils s'étaient davantage entendus, ils n'eussent guère pris la peine de s'écrire si bien Une certitude, leur admiration réciproque pour leur intelligence.

 

Elle-même écrit avec autant d'aisance qu'elle enchaîne les mots d'esprit.

Un génie inséparable d'une perfection stylistique, loin tout académisme. Son ton n'est jamais solennel, il est d'un négligé élégant. Et c'est aussi en cela que leurs échanges sont une lecture passionnante, une leçon de style.

 

En décembre 1765, elle termine sa lettre par cette phrase : Adieu, Monsieur, votre amitié, votre correspondance, voilà ce qui m'attache le plus à la vie : c'est le seul plaisir qui me reste.

 

Elle est parfaitement sincère.

Ce qu'elle ignore c'est que, quelques mois plus tard, la correspondance avec le patriarche de Ferney ne tiendra plus la première place dans sa vie. Elle a 68 ans et n'a jamais vraiment aimé quand Horace Walpole fait irruption dans sa vie.

 

Horace Walpole (1717-1797)

Il appartient à la plus haute aristocratie anglaise. Homme politique et écrivain, son roman, Le Château d'Otrante (1764), a connu un grand succès. Il fut à l'origine d'un nouveau genre littéraire, le roman noir anglais. Esthète, il concrétisa sa passion pour le gothique en faisant construire le château de Strawberry Hill, dont la description se retrouve dans son roman.

 

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Stawberry Hill

 

C'est un esprit curieux et l'un des plus illustres épistoliers de la littérature anglaise. Il arrive à Paris en septembre 1765. Doté d'un nom illustre, déjà en relation avec certains nobles parisiens, il est accueilli à bras ouverts par la société parisienne. Il est invité partout et fréquente beaucoup le salon de Mme Geoffrin.

 

Il croise Mme du Deffand lors d'un dîner et, peu après, il lui rend visite à Saint Joseph mais ce n'est pas un coup de foudre. Le 2 octobre il écrit à un ami :

Une vieille aveugle, débauchée d'esprit. Le président est presque complètement sourd. Il est assis à côté de la maîtresse de maison, qui jadis fut la sienne.

 

Il revient la voir et, grâce à son journal, nous pouvons suivre les étapes de leur amitié : leur relation devient plus stable en décembre. Ils se rencontrent 14 fois, ils vont ensemble à la messe de minuit. En janvier, février, mars, ils se voient une fois tous les deux jours ; en avril tous les jours.

Il écrit à un ami :

Elle est maintenant fort vieille et aveugle mais elle conserve tout : vivacité, esprit, jugement, passion, agrément, elle va à l'opéra, aux spectacles, aux soupers et à Versailles. Elle donne à souper elle-même deux fois par semaine, se fait lire toutes les nouveautés, compose des chansons et des épigrammes.

 

Mais qu'est-ce qu'elle lui trouve et lui, qu'est ce qu'il lui trouve ?

 

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C'est un homme cultivé, fin, maniéré, imbu de sa naissance, plein de fantaisie, orgueilleux en diable, avec un sens aigu des convenances, craignant plus que tout le ridicule. Et vraisemblablement homosexuel. La vie sociale, si essentielle pour lui, est un jeu dangereux, semé de pièges, car il ne passe jamais inaperçu.

 

Il est étrange que la marquise, à l'affût des mensonges, préoccupée de naturel, n'ait pas senti ce qu'il y avait d'artificiel en lui. La différence de culture, de langue, l'a un peu désorientée ou bien a-t-elle deviné, derrière son comportement un rien arrogant, un homme vulnérable, peu sûr de lui ?

 

Il était, dit-on, assez bel homme et nous savons par un de ses amis, qu'il avait une très belle voix. Il parlait parfaitement le français mais avec un léger accent, tout à fait charmant.

Il va bouleverser la vie à Saint Joseph. Prudence, méfiance sont balayées, il devient le centre d'une attention exclusive, passionnée. Est-elle enfin amoureuse ?

 

Déjà, avec d'Alembert, elle avait éprouvé des sentiments très vifs : une amitié exclusive, possessive, jalouse. Mais elle avait 20 ans de moins, sa force lui venait de sa vitalité, de son indépendance. Nous avons vu que leur rupture avait conduit Mme du Deffand à prendre des positions de plus en plus conservatrices.

 

Or, Walpole est aux antipodes de d'Alembert. Il a horreur de la spéculation intellectuelle ; il méprise les Lumières et les écrivains professionnels (donc besogneux). La culture doit être plaisir, divertissement. En lui, la marquise voit l'incarnation parfaite d'une conception aristocratique de l'existence qu'elle revendique.

Il est le champion positif d'une bataille menée jusqu'alors sous le signe de la négation.

 

Elle a rencontré quelqu'un qui a les mêmes goûts qu'elle, qui est de son rang.

 

Et lui ? Il a le goût du passé, de l'histoire. La vieillesse est, pour ce fin connaisseur, une sorte d'archéologie de la vie. La marquise lui semble un personnage presque mythique et, à Saint Joseph, il croit revivre un demi-siècle d'histoire.

 

Mais la marquise n'est pas seulement un monument historique, elle est considérée comme une des femmes les plus intelligentes et les plus spirituelles de Paris et, dans son salon, on trouve la fine fleur de l'aristocratie française. Il est flatté de l'attention que lui porte l'amie de Voltaire.

 

Pendant les derniers mois de son séjour parisien, leurs liens se font de plus en plus étroits. Elle ne néglige rien pour le distraire, spectacles, soupers avec des hôtes prestigieux, recherche d'objets anciens pour son château. Et puis, ils ont de longues conversations où alternent anecdotes, discussions, littéraires, mots d'esprit, commérages.

Leurs conversations prennent, peu à peu, un tour plus personnel. Il se confie à cette femme qui pourrait être sa mère, avec une sincérité inhabituelle chez lui, il lui dit ses faiblesses, ses goûts personnels. Elle lui raconte sa vie, sa rupture avec d'Alembert, ce qu'elle pense de ses visiteurs.

 

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Il part le 17 avril. A Chantilly où il passe la première nuit, il lui écrit, sans doute, sous le coup d'une vague nostalgie, une lettre qui sera l'occasion de leur première querelle.

 

C'est aussi le début d'une correspondance qui se prolongera pendant 15 ans. Ils échangeront, dit-on, 1700 lettres dont 955 nous sont parvenues ; 840 sont la marquise ou de son secrétaire, et les autres de Walpole. A intervalles réguliers, il en réclame la restitution.

 

Il détruit les siennes, soi-disant parce que son expression en français était imparfaite. Mais, jusqu'à sa mort, il gardera les lettres de la Marquise, se contentant de faire disparaître quelques passages à coups de ciseaux. Pourquoi ?
Avait-il conscience de leur valeur exceptionnelle ?

 

Nous ignorons ce qu'était cette première lettre, écrite le soir de son départ, mais nous avons la longue réponse de la marquise. Elle est très touchée.

On ne peut aimer plus tendrement que je vous aime… Souvenez-vous que vous êtes mon tuteur, n'abandonnez pas mon éducation : je serai toujours très soumise mais surtout ne me laissez jamais ignorer ce que je dois faire et dire…

 

On croit rêver. Walpole est furieux. Que contenait donc cette lettre pour qu'il s'affole à la pensée d'une indiscrétion ? Il est atterré à la pensée qu'elle soit lue. Peur du ridicule si l'on apprend en quels termes exaltés cette vieille dame lui écrit ?

Cette première lettre l'a effrayé. Sans doute lui a-t-il répondu brutalement pour la tirer de son rêve car elle lui écrit :

Ne m'appelez pas Madame ; ce mot gèle tous mes sens. Que je sois toujours votre petite.

Elle lui promet d'être désormais prudente, et de garder le secret sur cette lettre.

 

De retour en Angleterre, il a retrouvé sa vie et ne partage nullement la nostalgie de sa correspondante ; il est désormais sur ses gardes et lui adresse, le 13 mai, une lettre glaciale. Sans doute fut-elle blessée mais elle n'en dit rien. Elle le rassure, comme on calme un enfant et se fait humble : J'ai mérité l'insolentissime correction que vous me faîtes.

 

Le 20 mai il n'en est pas plus tendre :

Est-ce que vos lamentations, Madame, ne doivent jamais finir. Vous me faîtes bien repentir de ma franchise… Pourquoi vous ai-je avoué mon amitié ?

 

Mme du Deffand, le 25 mai, proteste :

Ne m'écrivez plus d'impertinences.. Je vous prie d'être infiniment persuadé que vous ne m'avez pas tourné la tête et que je prétends bien de ne pas me soucier plus de vous que vous ne vous souciez de moi. Adieu.

 

Mais elle pardonne. Quand il tombe malade, elle s'affole, fait apprendre l'anglais à son secrétaire et envisage de l'envoyer auprès de lui pour avoir des nouvelles plus sûres. Une lettre écrite par Wiart, son secrétaire témoigne de ce projet.

Cette correspondance constitue sa principale raison d'être ; lui l'accuse d'être romanesque, elle qui avait écrit au Président Je n'ai ni roman ni tempérament vit en fonction des courriers.

 

Cependant ces lettres ne racontent pas l'évolution de leurs relatons, elles disent, avec des variantes multiples, d'une part l'attachement obsessionnel de la marquise et d'autre part, la peur panique du ridicule chez lui.

Il n'arrêtera pas de la rabrouer, de se fâcher, de lui réclamer de modérer ses termes car il craint que leur courrier soit ouvert. (11 lettres de Walpole et 8 de la marquise furent retrouvées dans les archives du Ministère des affaires étrangères) :

Revenez, à Paris, vous verrez comme je me conduis… Je ne prononce plus votre nom.

Quand vous me disiez qu'il ne fallait point aimer, j'étais en colère, j'étais inquiète, je voulais vous faire changer de façon de penser.

 

Elle se fait enfantine, si humble :

Si j'avais eu de l'amour propre, il y longtemps que vous l'auriez écrasé.

 

Lors de ce premier séjour, il avait trouvé fort plaisant un tour que le cercle de Mme Geoffrin avait joué à Rousseau, de passage à Paris. On lui avait envoyé une lettre, signée Frédéric II, qui l'invitait à séjourner en Prusse.

Il trouva moins drôle d'être, à son tour, victime d'une mystification. La Marquise connaissait sa vénération pour Mme de Sévigné, cette grande épistolière dont l'œuvre était la plus aimée de Walpole ; cela l'irritait quelque peu. Elle fit l'acquisition d'une ravissante tabatière ronde en or et en émail blanc qu'il reçut, à son retour en Angleterre.

A l'intérieur, un long billet joliment tourné : J'ai pris la plus petite figure qu'il m'a été possible pour n'être jamais séparée de vous, Signé Rabutin de Sévigné.

 

La lettre, bien sûr, est de Mme du Deffand mais le soupçon ne lui en vient même pas. Il imagine qu'elle a été écrite par une des femmes qu'il a rencontrées à Paris et s'interroge sur son identité ; il croit avoir deviné qu'il s'agit de la duchesse de Choiseul et en tire une certaine vanité auprès de ses amis de Londres.

 

Il écrit à Mme du Deffand qu'il se propose de remercier la duchesse de ce procédé, qu'il trouve du dernier galant. Il faut couper court à sa méprise et lui révéler la vérité. Il est profondément vexé. Ce qu'il avait pris pour une attention exquise, dont il était fort infatué, devient une mauvaise farce de cette vieille toquée. En fait, il a fait preuve d'une telle ingénuité, d'une telle fatuité, il est si furieux d'être tombé dans ce guet-apens qu'il en a presque une crise d'hystérie.

 

Certes, la marquise a commis une erreur psychologique, cependant elle connaît mieux que personne les goûts de son correspondant. Il ne lui en voudra pas très longtemps et, dans une description de son château, il consacrera un long passage à cette fameuse tabatière et révèlera son origine.

 

En 1767, Walpole revient en France, exclusivement pour la revoir, du 23 août au 8 octobre et lui consacre presque tout son temps, comme le prouve irréfutablement le journal qu'il tient régulièrement :

Elle compose des vers, les chante, elle trouve des sujets de conversation pour chacun. Malgré l'extrême faiblesse de sa constitution, elle mène une vie qui m'épuiserait si je vivais avec elle. Souper à la campagne, rentrer à 1 h du matin, promenade le long des boulevards. J'ai beaucoup de mal à la convaincre de ne pas rester debout jusqu'à 3h du matin par amour pour la comète. Elle avait dans ce but prié un astronome d'emmener des télescopes chez le président, sachant que cela pouvait m'amuser.

 

Débarrassé de la crainte de voir leur courrier intercepté, il est charmant. Elle le conduit en pèlerinage à Sceaux. Elle retrouve une nouvelle jeunesse jusqu'à son départ. Pourtant malgré cette halte bénie, leurs rapports ne s'amélioreront pas.

Il y aura toujours, entre eux, ces orages. Les lettres de Paris sont ressenties par lui comme une menace permanente. Elle fait de son mieux pour lui obéir mais s'interdire de parler d'amour, n'est-ce pas le confesser ?

 

Il y a aussi, sans doute, à la base de ce malentendu, un problème de langue. Walpole connaît très bien le français, mais il ne peut saisir les extrêmes subtilités de la langue. Le mot aimer a pour lui un sens clair, alors que le français du XVIII siècle sait y inclure tant de nuances !

 

Il reviendra encore à Paris en 1769, 1771 et 1775.

Si l'on en croit ses lettres, elle n'a plus de vie depuis qu'il est parti et c'est ce qu'elle ressent, sans nul doute, mais, dans sa vie quotidienne, elle sait parfaitement dissimuler ses tourments.

La vieillesse a miraculeusement épargné son apparence physique.

Ses traits avaient conservé leur régularité, ils étaient d'une grande finesse et d'une grande beauté. Il émanait de sa personne une impression de fraîcheur et de délicatesse qu'elle conserva jusqu'à un âge fort avancé. Elle ne pouvait supporter qu'on la plaignît de son infirmité.

 

Talleyrand qui la rencontra en 1772 (il a 18 ans, elle 73) se laissa prendre à son apparente sérénité qui l'impressionna vivement. Or, nous savons combien cette sérénité est un masque.

Néanmoins, elle trouve auprès de la jeune duchesse de Choiseul, une tendresse, un dévouement sincères. L'amitié qu'elle a pour la jeune femme est très vive, affectueuse, mais sans passion.

 

Lorsque Choiseul est destitué, en 1770, et qu'il doit se retirer sur ses terres, elle ressent leur éloignement comme un deuil. Elle ne cesse de correspondre avec la duchesse.

Ses lettres à l'amie lointaine recueillent toute la sensibilité, la tendresse qu'elle doit s'interdire avec Walpole. Elle finit par répondre à leur invitation et accepte de séjourner dans leur château à Chanteloup.

 

Et voilà que Walpole s'insurge contre ce projet, comme s'il voulait jalousement garder son empire absolu sur elle ! Mais elle aussi est circonspecte, comme si elle voulait lui cacher que Mme de Choiseul est, pour elle, beaucoup plus qu'une simple connaissance. Cette fois, pourtant elle ne lui obéira pas.

 

Pendant 4 semaines, elle est heureuse, on fait cercle autour de son tonneau, on la fête, on l'entoure, on est aux petits soins pour elle. Cependant, quand elle lui écrit, comme effrayée de lui avoir désobéi, elle tente de l'amadouer. Elle écourte son séjour pour ne pas lui déplaire. Et lui, dès son retour, donne libre court à sa contrariété, ce qu'il n'avait pas fait lorsqu'elle était affectueusement entourée.

 

Le passage soudain de l'affection chaleureuse qu'elle avait connue à Chanteloup à la brutalité de cette colère injustifiée provoque en elle un sursaut de révolte :

Votre plume est trempée dans le fiel.

Vous poussez ma patience à bout, Monsieur, je ne puis plus le supporter.

 

Elle se révolte, pendant deux mois, puis à la fin elle n'y tient plus et capitule.

Leur amitié trouve, enfin, son rythme de croisière. Déjà, en 1770, il a fait un geste qui l'avait beaucoup touchée. Le contrôleur général, afin de réaliser des économies, avait décidé d'amputer de moitié la pension qu'elle avait obtenue de la reine en 1763. Indigné, Walpole voulut lui verser les sommes qu'elle allait perdre. Elle refusa mais cet élan de son farouche ami fut pour elle une joie immense. Elle lui demande d'accepter d'être son légataire et il y consent.

 

Au fur et à mesure des années, le bilan des attentions de Walpole n'est pas négligeable. Malgré sa santé chancelante, ses attaques de goutte, il vient à Paris pour la voir. Pour elle, il s'arrache au bien-être qu'il éprouve dans son château.

 

Il ne cesse de lui envoyer des petits cadeaux : étoffes, éventails, porcelaine, boîtes à thé. Enfin il lui rend un hommage appuyé dans un volume de luxe, imprimé dans l'imprimerie de Strawberry.

 

Walpole revient à Paris en 1775.Tout se passe fort bien ; elle ne néglige rien pour le distraire.

Lors de son séjour, elle tombe malade et il retarde son retour tant qu'il n'est pas rassuré sur l'état de son amie. Elle ne le reverra plus. Elle lui est toujours aussi attachée mais s'est résignée à l'accepter tel qu'il est.

 

L'un après l'autre, disparaissent ses amis les plus proches. Le président meurt en 1770 en 1774 c'est la disparition de Pont de Veyle. En 76 meurt Julie :

Ç'aurait été pour moi autrefois un événement, aujourd'hui ce n'est rien du tout.

 

La même année Mme Geoffrin est frappée d'apoplexie

Au début de l'année 1778, c'est le retour triomphal de Voltaire à Paris.

J'arrive mort et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de Mme du Deffand, lui écrit-il.

 

Deux jours plus tard elle vient le voir, leurs retrouvailles sont émouvantes mais elle constate, lucide :

je ne serais pas étonnée qu'il mourût bientôt.

Le 12 avril, il lui rend sa visite. Il s'éteint le 30 mai.

 

Elle écrit à Walpole, apparemment sans l'ombre d'une émotion

J'oubliais un fait important : Voltaire est mort.

 

Encore une fois, elle se défend de l'angoisse et de ses sentiments, comme pour se protéger. Elle redoute la mort et se demande comment cette angoisse est compatible avec son dégoût de la vie.

Dîtes-moi pourquoi, détestant la vie, je redoute la mort ?

 

Pour se mettre en règle avec les bienséances, ou peut-être pour calmer son angoisse, elle se rapproche de l'Eglise. Le 22 août, elle dicte une dernière lettre à Walpole, qui s'achève sur ces phrases bouleversantes :

Divertissez-vous, mon ami. Ne vous affligez pas de mon état ; nous étions presque perdus l'un pour l'autre ; nous ne devions plus nous revoir. Vous me regretterez car on est bien aise de se savoir aimer.

 

Elle s'éteint doucement le 23 septembre 1780

 

Son fidèle secrétaire, Wiart, écrit à Walpole et lui raconte les derniers instants de la marquise. Il ajoute que, ce 22 août, alors qu'il écrivait sous sa dictée, très ému, il n'avait pas pu s'empêcher de sangloter. Et Mme du Deffand de lui demander, avec un étonnement profond :

Vous m'aimez donc ?

 

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