Madame Geoffrin - Introduction

 

Rappel historique
Mort de Louis XIV septembre 1715, le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit grâce à Dieu. La fin du grand Siècle a dévoilé l’envers du décor de la monarchie absolue : famine, mortalité galopante, revers militaires, régression économique aggravée par l’exode des protestants - souvent des éléments très actifs du commerce ou de la finance - chassés par  la révocation de l'édit de Nantes.


Le Régent rompt l'isolement versaillais et s'installe dans la capitale 1715-172.

C'est l'époque des fêtes galantes, des marquises poudrées, de la libération des esprits, de l'essor simultané du libertinage amoureux et philosophique. On a gardé le souvenir d'une Cour dissolue, ce qui n'est pas faux, mais on n'a pas rendu justice aux qualités d'homme politique du Régent. Une époque nouvelle, à la fois rigoureuse et frivole, qui découvre la valeur de l'intelligence et des sciences.

 
 

 

En 1719, l'impertinent poète favori de la Cour de Sceaux, François -Marie Arouet, devient Voltaire.

 

 

 

En 1721, Montesquieu publie Les Lettres Persanes. L'aimable temps de la Régence est l'aurore du Siècle des Lumières. La première partie du siècle voit l'ascension de la bourgeoisie. La ligne de clivage social, peu à peu, ne va plus séparer la noblesse d'une part et les roturiers d'autre part mais une société civile face à un Etat.


À la majorité de Louis XV, en 1723, Versailles redevient le centre du pouvoir. Mais des gens que leur origine sociale, leur rang, destinaient à s'ignorer, se sont rencontrés à Paris et l'écrivain commence à jouer un rôle considérable dans une société qui bascule lentement. La première brèche qui fissure la forteresse absolutiste n'est pas politique, elle est culturelle. Et elle se situe au milieu du siècle.


Dès 1748, arrivent en France les deux volumes de L'Esprit des Lois de Montesquieu. 

En 1749, Buffon publie le premier volume de son Histoire naturelle. En 1750, D'Alembert fait paraître le prospectus de l'Encyclopédie. La même année, Jean-Jacques Rousseau devient célèbre avec son

 

Voltaire, à son retour de Prusse, établit sa royauté aux portes de Genève.


Il semble que brusquement se cristallisaient tous les mouvements, toutes les aspirations, toutes les lentes transformations sociales et intellectuelles qui s'étaient accumulées depuis les dernières années du règne de Louis XIV.

 

Dans l'Europe et la France d'alors une image s'impose comme dominante dans les Lettres et dans la société ; celle du philosophe, qu'on appellerait aujourd'hui l'écrivain engagé. 

 

Le philosophe est un homme qui agit en tout par la raison. Cette faculté inspire l'esprit critique dont le droit de regard s'étend désormais à tous les domaines : en sciences où la méthode expérimentale devient le critère de toute pensée. Les philosophes ne se posent pas de question sur la nature éternelle de l'homme, mais le considèrent dans des conditions historiques et géographiques déterminées. 

En politique, ils admettent tout régime pourvu qu'ils en puissent définir logiquement les principes et en justifier rationnellement les contraintes éventuelles.

Ils ne condamnent que l'absolutisme appuyé sur le droit divin parce qu'il est le refus d'une explication rationnelle de l'autorité. 

En Histoire ils ne proposent diverses sortes d'explications, mais ils sont tous d'accord pour refuser de voir dans la suite des faits historiques seulement une réalisation des desseins de Dieu.


Cette confiance en la raison apparaît donc comme contradictoire avec la foi religieuse qui adhère à des opinions par l'autorité d'une tradition, d'une Ecriture ou d'une Révélation. La société des Lumières s'ouvre à des valeurs nouvelles. A une morale révélée succède une morale naturelle mais ce siècle de la Raison est aussi celui de la réhabilitation des passions, de la sensibilité, et d'une nouvelle conception du bonheur.


Les Philosophes des Lumières ne forment pas un groupe ni une école mais tous contribuèrent, peu ou prou, au rayonnement international de la culture française. Voltaire, Rousseau, Diderot en sont les figures emblématiques. 

 

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Il faudra près des trente années de rudes combats pour que triomphe la philosophie des Lumières.


On assiste alors à un véritable sacre de l'écrivain, critique et juge des valeurs de son temps. L'apothéose de Voltaire, en 1778, lors de son retour à Paris, est un signe des temps. Le culte de Rousseau, après sa mort, va croissant. Avant que se lève la révolution toute une doctrine révolutionnaire s'élabore marquée du signe du philosophe.


Le XVIIIe siècle : Le Siècle de la Femme ?
Du point de vue juridique, la femme demeurait soumise à l'autorité du mari à qui l'on permettait d'user d'une sorte de sévérité dans son ménage mais cette sévérité doit être tempérée par les égards dus à son sexe et à son titre de mère. 

La  condition féminine était très différente selon les classes.
Dans la petite bourgeoisie, encore patriarcale, la morale demeurait  très stricte ; les maris n'acceptaient pas de perdre leurs prérogatives. La femme s'occupe des enfants, de la maison. Il en allait tout autrement dans l'aristocratie et la haute bourgeoisie ; dans ces classes favorisées  par le rang, la fortune ou l'éducation, les femmes participaient à la vie sociale et la liberté des mœurs contredisait leur statut de dépendance.


Les jeunes filles étaient tenues à une grande réserve et soumises à l'autorité parentale. En revanche, moyennant le respect des règles du jeu social, le mariage donnait à une femme la clef de la liberté. De telle sorte que les femmes mariées et plus encore les veuves, surtout à Paris, jouissaient souvent d'une grande indépendance. L'amour n'avait guère à voir avec le mariage. C'était un contrat entre deux fortunes et les couples étaient composés de deux êtres absolument étrangers ; les époux ne se fréquentaient guère, ils avaient des appartements séparés, ou même leur propre domicile et chacun menait sa vie privée.


Ces femmes s’émancipent, quelques unes se risquaient même les cafés. Certaines menaient une vie assez dissolue mais d'autres fréquentaient les Académies, se piquaient de sciences, elles applaudissaient aux expériences de Franklin ou de Montgolfière ; elles manifestaient une curiosité intellectuelle évidente en cherchant à acquérir des connaissances qui en général étaient réservées aux hommes.


Fontenelle avait publié, en 1686, ses Entretiens sur la pluralité des mondes. Il y évoque une promenade avec une jolie marquise qui lui demande : Monsieur, parlez–moi des étoiles

Il sera une sorte d'intermédiaire entre les savants et les gens du monde.


Le monde des salons 
Le XVIII siècle voit l'apogée des salons qui littéraires furent  sans nul doute l'un des phénomènes les plus fascinants de l'histoire de la culture.


Au temps des Précieuses, il y avait eu, à Paris, quelques salons célèbres, mais au XVIII siècle ils se multiplièrent et cessèrent d'être l'apanage d'une infime minorité.  Et c'est sans doute parce que ces salons furent tenus essentiellement par des femmes qu'on a pu parler de Siècle de la Femme. Elles s'imposèrent par leur seule intelligence, leur seule volonté et leur ambition, le plus souvent au sens le plus noble du terme. C'est pourquoi, on a  dit que le salon littéraire fut  le théâtre d'une répétition générale de l'émancipation de la femme. On les appelait alors les bureaux d'esprit.


Dans les salons les plus célèbres lancés et animés par ces femmes, elles furent les souveraines.

Chacun avait son style très particulier, qui le différenciait d'une autre réunion qui pouvait être tout aussi courue et célèbre.


Le prestige des salons est fondé sur le mérite personnel de l'hôtesse. Les invités s'y rendent régulièrement à jours fixes sans avoir été expressément conviés, ce sont ceux qu'on appelle les habitués. De plus en plus, ils appartiennent à divers milieux et couches sociales. Le salon est un lieu où les intérêts et les curiosités intellectuelles de l'époque peuvent s'exprimer. Les salons étaient  cosmopolites ; les étrangers célèbres y étaient très recherchés et fort bien accueillis. Il s'y établissait un commerce d'idées vif et animé.


Les salonnières savent que leur rôle essentiel n'est pas de briller.La maîtresse de maison récompense l'assiduité des habitués par son zèle à les mettre en valeur. Sa tâche est de satisfaire à la vanité de tous.Elle doit instaurer entre eux une relation à base d'égards réciproques, chacun sachant qu'il a besoin de l'autre pour briller. Il faut que l'auteur célèbre soit mis au premier plan sans négliger pour autant le plus modeste figurants. La sociabilité devient un art de vivre, une sorte d'œuvre d'art et c'est pourquoi on a pu évoquer le  rôle civilisateur des dames des salons.


Ces salons furent tout d'abord peuplés de gens du monde qui consacraient à la vie de société leurs amples loisirs. Ils appartenaient à des milieux différents, depuis les simples gentilshommes jusqu'aux très grands seigneurs qui étaient attachés à Versailles par leurs charges. Ils accueillaient égallement des représentants de la noblesse de robe, magistrats, ou encore quelques prélats mondains savants qui n'étaient  d'église que par leur petit collet.


Au début du siècle, ces gens de lettres étaient regardés de haut, comme de simples amuseurs. Quand Voltaire qui  fréquentait la même société que le chevalier de Rohan crut pouvoir le traiter d'égal. Or, un jour, il  se prit de querelle avec lui, ce grand seigneur refusant de se battre en duel le fit bâstonner par ses gens.


Mais peu à peu, les salons s'ouvrirent à des gens sans naissance, à des hommes de lettres, savants et artistes. Une manière d'égalité s'établit entre ces personnes venant de milieux très différents. Dans une société qui ignore l'égalité juridique, il faut trouver un fondement à cette nouvelle égalité qui s'ébauche, ce qui permettra à ces gens de se distinguer de la foule ordinaire des gens du peuple.


Ce ne peut pas être l'argent ou l'utilité sociale, ce qui exclurait la noblesse, pas davantage la naissance qui exclurait les bourgeois, ce sera l'usage de la langue, de la culture. Il se crée ainsi une nouvelle élite qui ne peut exprimer son existence que par la culture. 

Dans une monarchie absolue, l'opposition sociale n'a pas d'expression politique, elle en est exclue ; étant exclue du champ politique c'est dans le domaine de la culture qu'elle trouvera son expression.


Dans cette évolution de la société, l'homme de lettres est par excellence le médiateur idéal. Le talent littéraire est asocial. Les hommes de lettres deviennent les héros et les enjeux de cette opposition au pouvoir absolu. Ce qui explique l'acharnement de la censure contre les philosophes des Lumières et contre l'Encyclopédie. Qu'il soit d 'origine noble ou bourgeoise, l'activité qu'exerce l'homme de lettres s'évalue en fonction de critères indépendants de sa naissance ou de sa fortune. Dans la seconde partie du siècle,  il est reçu dans les salons les plus prestigieux qui sont fiers de l'accueillir quelle que soit son origine sociale. 


Certes, la littérature y tient une grande place, qu'il s'agisse de création ou de critique, mais on s'intéresse à toutes les réformes d'ordre fiscal, financier, économique, judiciaire, social. Le salon est une  enclave de l'esprit où l'analyse critique et la discussion se donnent libre court.


On y aborde tous les sujets, hors de toute censure. C'est pourquoi ces salons ne sont pas seulement  des lieux de rencontres mondaines, liés aux loisirs, où l on cultive l'art d'occuper gaîment et intelligemment ses loisirs  mais l'une des composantes majeures des Lumières, son tissu conjonctif. Par ailleurs, pour la salonnière, la rencontre avec les habitués devient une sorte d'université.


Il nous est aujourd'hui difficile d'apprécier ce que fut cet art dont les étrangers, de retour dans leur pays, gardaient une telle nostalgie. Pendant la Révolution, les  émigrés exilés les regrettaient comme étant la quintessence même de l'art, de la douceur de vivre. Nous n'avons, pour le comprendre que les témoignages multiples des contemporains et heureusement l'immense correspondance laissée par ses femmes. Une correspondance qui se veut un prolongement de  la conversation de salon.


Ces dames formaient une sorte de gouvernement occulte ; elles régnaient sur la mode, sur les Académies, sur la politique, sur les ambitions.


Les salonnières les plus célèbres de ce siècle des Lumières ne s'épanouirent pas à l'ombre tutélaire d'un mari prestigieux ; elles étaient veuves ou célibataires ; elles n'étaient pas des femmes ordinaires, aucune n'avait une personnalité médiocre.


Chacune sut imposer un ton très particulier à son salon. Madame de Lambert s'imposa par la distinction, Madame de Tencin et madame du Deffand par l'intelligence. Madame Geoffrin par une bonté autoritaire. Enfin la richesse de cœur, le charme, regroupèrent une petite cour subjuguée auprès de Julie de Lespinasse, la bien nommée  demoiselle des Lumières.


On s'amusait  aussi et follement à Sceaux chez la duchesse du Maine ; sa petite cour, gaie, un peu libertine, était devenue le rendez-vous de la noblesse qui fuyait Versailles. Les nuits de Sceaux étaient célèbres; la vertu n'était guère de mise. La conversation y était brillante, cruelle, elle fusait comme une réplique de Beaumarchais.


La Folie à Sceaux  et tandis qu à Paris, rue de Richelieu, Madame de Lambert ouvrait un salon où dominaient la raison, la mesure, le bon ton. Chez elle s'établirent les premiers contacts  entre le monde aristocratique et le monde intellectuel. Elle recevait, protégeait, aidait les peintres, tels Watteau et  Nattier. Son salon était célèbre bien au delà de nos frontières. Fontenelle, Marivaux, Montesquieu dont elle défendit  Les lettres persanes  était de ses amis  les plus proches. Grâce à elle Montesquieu fut reçu à l'Académie française en 1727. En fait son salon devint très vite l'antichambre de l'Académie.


Claudine de Tencin (1682) n'avait pas l'austère vertu de la marquise de Lambert. Et c'est un euphémisme ; elle serait plus proche du Régent qui  grand amateur de bonne chère et d'aventures scabreuses donna l'exemple du libertinage le plus éhonté. Ancienne religieuse, elle avait être relevée des ses vœux. Longtemps elle mena de front intrigues politiques et amoureuses, celles-ci servant souvent celles–là.


La fidélité n'était pas son fort. Vous le savez sans doute, elle est la mère de d'Alembert qu'elle abandonna quelques jours après sa naissance, sur les marches d'une église.
Elle recevait officiellement le mardi mais on pouvait la voir aussi le matin dans sa ruelle ou dans son boudoir à moins qu'elle n'invitât quelques familiers, sa ménagerie à sa table pour un souper plus intime. Souvent son bureau d'esprit  s'élargissait à des visiteurs de passages, diplomates ou savants étrangers.


Chez elle, écrit Marivaux :
Il n'est point question de rang ni d'état. Personne ne se souvient du plus ou moins d'importance qu'il a ; ce sont des hommes qui parlent à des hommes. Son salon postulait la  dignité égale des intelligences.
Elle savait, avec délicatesse, imposer des relations courtoises, chacun apprit à écouter l'autre, à placer ses remarques sans une véhémence de mauvais aloi. Son salon n'était ni  dévot, ni guindé ; il était éclectique, tolérant, et nullement conformiste. L'ambition de Claudine de Tencin était d'avoir ses entrées chez Madame de Lambert qui, sur les instances de Fontenelle, finit par accéder à sa demande.


A la mort de Madame de Lambert en 1733, elle venait d'avoir 50 ans, elle hérita des familiers de son salon qui connut dès lors son plus grand éclat. Elle fit élire Marivaux à l'Académie française contre Voltaire. Il la peindra  avec tendresse sous le nom de Mme Dorsin dans La Vie de Marianne. Pour ceux qu'elle aimait, elle se dévouait sans compter. Montequieu était de ses amis les plus proches, elle l'appelait, son petit Romain . Elle lui apporta son soutien inconditionnel au moment de la publication de l'Esprit des lois.


Elle mourut en décembre en 1749.


On raconte - mais est-ce vrai - que bien des années auparavant, elle avait accueilli une jeune bourgeoise obscure mais très riche, assez modeste pour ne pas lui porter ombrage,assez jolie pour ajouter à l'attrait de son salon, Madame Geoffrin. Mais très vite, Claudine mesura l'ambition de sa jeune visiteuse.


Savez-vous, aurait-elle dit  un jour à ses amis, ce que la Geoffrin vient faire ici ?

Elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon héritage.


Contrairement à ses illustres devancières et à ses rivales, elle  n'était pas noble mais une simple bourgeoise. Pourtant elle allait tenir le salon le plus célèbre du temps des Lumières et accueillir tous les Encyclopédistes.

 

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Commandé  par Joséphine Beauharnais, ce tableau du peintre Lemonnier a été exposé au Salon de 1814. Il fixe pour la postérité tous ceux qui ont compté sur la scène mondaine, philosophique et artistique parisienne au cours du siècle des Lumières, bien au-delà des membres qui ont effectivement formé la société de Mme Geoffrin.
 
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