Madame Geoffrin (2) La Tsarine de Paris

Ouvrage de référence : Maurice Hamon : Madame Geoffrin Femme d!influence, femme d'afffaires au temps des Lumières.

 

Madame Geoffrin est née en 1699. 
Ses parents appartenaient à cette bourgeoisie en pleine dynamique d'ascension sociale au XVIIIe siècle.

Son père, Pierre Rodet, était un ancien valet de la dauphine. En menant une existence laborieuse, il s'était acquis une certaine une certaine fortune. IL appartenait donc à cette bonne bourgeosie qui ne prétendait à faire oubier ses origines, contrairement à certaisn qui utilisaient leur fortune comme "une savonette à vilains". Il épousa une demoisellle Chemineau qui appartenait à ce même milieu. Plus jeune que son mari, elle brillait par son élégance, son charme et ses dons artistiques. Un an plus tard, en 1700, elle mourut en mettant au monde un garçon ; six ans plus tard mourut Pierre Rodet. Les deux orphelins furent élevés par Madame Chemineau, leur grand-mère maternelle. C'était une femme de caractère. Elle donna à sa petie fille une éducation fort peu conventionnelle.


Madame Geoffin écrira, plus tard, elle avait beaucoup d'esprit et une tête bien faite. Elle avait très peu d'instruction  mais son esprit était si éclairé, si adroit, si actif qu'il ne l'abandonnait jamais ; il était toujours à la place du savoir.. elle regardait le savoir comme une chose très inutiles pour une femme (…) Si ma petie fille est une bête, le savoir la rendrait  confiante et insupportable ; si elle a de l'esprit, et de la sensibilité, elle fera comme moi.  

A défaut d'instruction, elle lui apprit à penser et à raisonner juste. Et ces leçons portèrent leurs fruits. Jamais tête ne fut si bien faite sinon bien pleine; elle ne se cacha jamais d'avoir une orthographe lamentable, parfois phonétique.

En 1713, à 14 ans, elle épousa François Geoffrin, veuf de 48 ans. Elle était un excellent parti et son mari, attaché à l'administration de la Manufacture de Glaces était fort riche.


1mari

 

Ils ont deux enfants : Marie-Thérèse 1715, un garçon en 1917 qui mourut assez jeune. Adroit, énergique, François Geoffrin, en 1719 se lance dans des opérations immobilières et financières. Le couple se fait construire l’hôtel de la rue Saint-Honoré situé au cœur du quartier à la mode. Avec 13,5% du capital de la Compagnie des glaces, François Geoffrin est devenu le premier actionnaire de la Compagnie des glaces et détient 13, 5% du capital. Son poids y est considérable : il a joué les bons offices pour les banquiers suisses qui devinrent des appuis fidèles.

 

Il les hébergeait lors de leurs séjours parisiens. Pendant 14 ans, le couple mena une vie calme et sans histoire. C'est alors que la jeune femme fut introduite dans la Salon de Mme du Tencin, sa voisine. Elle prit conscience que la compagnie des dévots qui peuplait son salon était fort ennuyeux et que celui de Mme du Tencin était infiniment plus intéressant.

 

Est-ce alors qu'elle décida d'échapper à une existence terne et qu'elle pensa lancer son propre salon ? La confortable fortune de son couple facilita ses ambitions.

 

Elle ouvrit son premier salon qui fut tout d'abord fréquenté par les personnalités qu'elle avait connues chez sa voisine.

 

Son mari regimba, tenta de s'opposer à l'envahissement de sa vie familiale par les ambitions de sa femme. Il découvrit alors qu'elle était foncièrement autoritaire et que rien ne la ferait renoncer à son projet.

 

La vie chez les Geoffrin devint de plus en plus difficile et leur fille assistait à d'incessantes querelles. Thérèse, témoin des dissensions conjugales, souffrait des humiliations infligées à son père, ayant exactement son caractère et éprouvant une aversion machinale pour celui de sa mère.

 

Elle ne pouvait pas lui pardonner d'avoir sacrifié leur vie familiale à la vanité et à l'ambition. 

Elle écrira plus tard :

La dévotion de ma mère se changea en passion pour les gens d'esprit et le germe de son ambition commença à se développer avec beaucoup de rapidité.

 

Son père ne manquait pas de relever les défauts de tous ces grands esprits, leur orgueil, et elle partagea très vite son avis .

Dans ce premier salon, madame Geoffrin accueillait Montesquieu, Fontenelle, l’abbé de Saint-Pierre et d'autres célébrités de l'époque.

 

Les conversations du salon lui ouvrirent les portes d'un monde inconnu, qui l'initièrent une vie intellectuelle qu'elle avait ignorée.

Sa renommée allait croissant. Monsieur Geoffrin qui, s’était longtemps et vigoureusement opposé aux projets de sa femme, avait fini par abdiquer et, de mauvais gré, accepta sa défaite.

 

En 1733, laissant prévaloir le snobisme sur le bon sens, M. et Mme Geoffrin  donnèrent leur fille en mariage à Philippe-Charles d’Étampes, rejeton d’une famille ancienne et illustre. Et en partie ruinée. Elle avait 18 ans. 

Une alliance entre finance et aristocratie.

 

Ce mariage permit à la jeune femme de prendre pied dans une très ancienne famille aristocratique qui avait droit aux honneurs de la Cour. Elle fut officiellement présentée au roi, à la reine et à la famille royale. Elle fit partie bientôt des convives des petits soupers du roi, ce qui lui permit de snober sa mère par son titre de noblesse.

 

Elle ne fut  pas heureuse pour autant. L’exultation avec laquelle, quatre ans après son mariage, elle accueillit la mort de son mari, fauché par la tuberculose, en dit long sur leurs relations conjugales.

 

Devenue veuve à vingt et un ans, avec une enfant de quelques mois, elle revint vivre chez ses parents mais elle était en conflit ouvert avec mère dominatrice. 

 

Mère et fille sont belles.

 

Deux portraits en témoignent : celui de Madame Geoffrin peint en 1738 et celui de Madame de La Ferté-Imbault en 1740. A cette époque la mère avait quarante ans, la fille vingt-cinq. On est frappé par leur charme, leur ressemblance et leur jeunesse. Elles n’ont que quinze ans de différence et on pourrait les prendre pour des sœurs. Elles ont choisi la même pose.

 

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Pourtant chaque portrait contient un détail fortement emblématique qui est le signe distinctif de chacune d’elles. Le grand livre in folio sur lequel est accoudée Madame Geoffrin sied parfaitement à celle qui s’apprête à faire de sa maison le quartier général des Lumières.

 

L’élégant domino de soie que porte Madame de La Ferté-Imbault et le loup noir qu’elle tient dans la main droite, présagent une personnalité qui aime les travestissements et qui a choisi d’interpréter une foule de rôles sur la scène du spectacle mondain, en se plaçant, comme elle le dira, tantôt sous le signe de la raison, tantôt sous celui de la déraison. La première érige la prudence calculatrice en système ; la seconde est pétillante, gaie, vive. On la surnomme La marquise Carillon 

 

Le diplomate allemand Charles-Henri de Gleichen écrit dans ses Souvenirs :

Madame de La Ferté-Imbault s’était donnée une existence très singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu’elle appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des sots y étaient trompés, et qu’il faisait les délices des gens d’esprit avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli masque si agréable à l’amour propre de tout le monde, pour montrer adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle, et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l’ignorance, et la sagesse à la dérision, elle savait faire aimer et respecter sa folie.

 

3fille

 

 

Sa vie sera une lutte incessante pour s’émanciper de l’autorité maternelle.Tout alimente leur rivalité. Reste une convergence d’intérêts pour le clan Geoffrin, la manufacture des glaces dont s’est retiré François Geoffrin.

 

Puis surgit une nouvelle source de conflits : Madame Geoffrin qui avait été une mère fort peu attentive, prétendit s'occuper de l'éducation de sa petite fille. La jeune mère, de guerre lasse, finit par céder, peut-être sans déplaisir car elle n'aimait guère cette gamine qui avait le tort de ressembler à son père.

Mais en 1749, la petite Charlotte fut emportée par une phtisie, l'année même de la mort de M. Geoffrin. 

Qu'est donc devenu ce monsieur qui était toujours au bout de la table et qui ne disait jamais rien ? 

- C'était mon mari, répondit-elle placidement. Il est mort.

 

Restent aux commandes de la Manufacture deux veuves.

 

Elles sont l'une comme l'autre de redoutables femmes d'affaires. Ni Mme Geoffrin ni sa fille ne siègent au conseil de l'entreprise mais elles restent vigilantes, défendent leurs affaires par d’autres voies, mettant à la disposition de l’entreprise leur entregent social et mondain, leur art des relations publiques.

 

Jouant de ses relations, à la Cour, la fille va défendre les intérêts vitaux de la manufacture royale des glaces de Saint Gobin  sur laquelle est assise sa dot et même toute sa fortune, sa mère n'étant que l'usufruitière du reste.

La Manufacture sera un vrai pactole. Entre elles, pas de cadeau : la mère fait payer un loyer à la fille après lui avoir fait signer un acte de délaissement en toute propriété de l’hôtel où elle vit. Couple étrange que cette mère et sa fille que peu d'années séparent.

 

Liées par un peu d’amour, beaucoup de haine et surtout des intérêts matériels, elles règlent leurs comptes au cours de scènes violentes, se réconcilient, restent en rivalité constante :

- Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un oeuf de cane, dit la mère.

- J’avais une aversion machinale pour le caractère de ma mère, dit la fille.

 

Madame de La Ferté Imbault commençait à planifier son personnage public :

J’avais un grand amour pour l’honneur et pour me faire une bonne réputation.

 Cultivée, ayant reçu contrairement à sa mère une excellente éducation - Montesquieu et Fontenelle avaient surveillé ses études - elle préférait les philosophes anciens.

 Vaille que vaille elles cohabitent, pourtant :

Mme Geoffrin est en grande partie insaisissable ou inexplicable sans Mme de La Ferté-Imbault, tout à la fois son double et son contraire, observe Maurice Hamon.

Sa fille dira d'elle : Elle a l'âme d'un conquérant.

 

Et il est vrai qu'elle a, de main de maître, élaboré la stratégie grâce à laquelle elle devint, selon le mot de Sainte Beuve, une des premières institutions d'Europe.

Rien dans son éducation, sa culture et même son milieu ne l'avait préparée à ce rôle. Elle ne lit guère, sa bibliothèque compte peu de livres. Mais elle était prodigieusement intelligente et était fort capable de donner la réplique à Voltaire ou à Fontenelle.

 

Avec ses habitués elle n'établit pas de simples rapports mondains, elle leur demande de lui faire remise de leur liberté. C'est un tyran bienfaisant - elle agit pour le bien de ses amis - mais tyran tout de même.

Elle obligera Fontenelle qui avait alors cent ans à se confesser. Le pauvre Suard encourra ses foudres car il a épousé une jeune fille sans fortune. Plus tard lui ayant pardonné sa désobéissance, elle comblera le jeune couple de cadeaux.

 

D'ailleurs, avec ses amis, elle est d'une humeur donneuse. Même si elle a le sens des économies, elle leur fait régulièrement des cadeaux.

Elle savait faire briller ses hôtes. Certains en étaient parfaitement conscients.
Un jour où un écrivain avait connu un succès flatteur et qu'elle l'en félicitait, il lui dit : 
Je ne suis, Madame, qu'un instrument dont vous avez bien joué.

 L'un des plus fidèles s'écrie dans un moment de révolte :

Voilà 40 ans que j'ai l'honneur d'être votre sujet et au moins 39 ans que je suis votre esclave.

 

Histoire d'un salon 

Première étape : 1730-1749

Dans son premier salon, elle reçoit les personnalités qu'elle a connues chez Madame de Tencin : Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, Réaumur, des hôtes de passage.

4Montesquieu

 

Fontenelle, écrivain, scientifique est un fidèle habitué.

En 1735, il a 78 ans. Brillant, intelligent, il incarne le bel esprit, à savoir un art de la conversation, mélange de savant badinage de bons mots, de légèreté :

Il a l'art de rendre facile et amusante les idées les plus complexes et les plus ardues. 

 

Sans doute est-il un cœur sec, il est égoïste ou peut-être l'est-il devenu avec l'âge.

Madame de Tencin lui aurait dit un jour : ce n'est pas un cœur que vous avez là, c'est de la cervelle comme dans la tête.

Il a été l'hôte de tous les salons. Il mourra en 1757, centenaire, ayant survécu à la plupart des ses hôtesses. Il s'est composé en société un personnage de philosophe sceptique et souriant.

 

Amateur de femmes dans sa jeunesse, avec l'âge il s'est rangé, ce qui convient à la prude Mme Geoffrin qui veille sur lui et va jusqu'à lui installer un petit poêle près de son fauteuil.

Mais il savait toujours les charme. En 1751, il avait alors 94 ans, Raynal écrit :

Ces dames s'arrachent plus que jamais cet illustre vieillard ; elles le trouvent gai, aimable et comme il est fort sourd, elles aiment mieux crier à pleine tête que de ne pas l'avoir, que de le laisser échapper ou que de ne pas l'arracher à d'autres.

 

C'est un parasite de charme.

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Mme Geoffrin recevait également Marivaux et bien d'autres transfuges de chez Mme de Tencin aux noms alors fort célèbres, M. de Mairan, Piron, et bien d'autres aujourdh'ui oubliés.  Elle accueillait aussi des étrangers, certains amenés par le biais de la Manufacture, ou par Montesquieu. Son salon était, pour l'essentiel, le rendez-vous des beaux esprits sexagénaires.

 

De 1730 à 1750, elle faisait fond sur des valeurs sûres et célèbres.

Dès 1740, on vit Mme Geoffrin se manifester pour la première fois et publiquement sur la scène parisienne. Son mari avait alors rendu les armes. Inconscience ou coup de génie elle s'aventura sur le terrain des débats scientifiques. Elle se mêla sans complexe à des querelles scientifiques auxquelles elle n'entendait rien. Elle voulait conquérir sa place sur ce champ de manœuvres qu'étaient les élections à l'Académie. Elle y parvint.

 

Avait-elle intuitivement senti que le champ de bataille des intellectuels n'était plus le même ? C'est une admirable tactique en ces années où se préparent L'Esprit des lois et l'Histoire naturelle de Buffon.

 

La seconde étape commença vers 1749.

En 1749, disparaissait Madame de Tencin. Son mari avait disparu la même année. Elle se retrouvait veuve, libre, riche, et héritière d'un salon célèbre qui dut son étonnante prospérité à sa volonté tenace et réfléchie.

 

Son salon évolua par touches successives ou par de nouveaux recrutements. Elle inaugura un nouveau jour pour les artistes et les amateurs d'art. Avec les années, elle recevra Van Loo, Hubert Robert, Latour. Tous les peintres importants de son temps.Elle les aidait généreusement. Elle s'érigea en amateur d'art, ils se soumettaient à ses dictats et sa fortune lui permit de devenir une sorte de mécène; ses habitués contribuaient à la décoration de son bel hôtel; elle se constitua une riche galerie d'arts d'environ 73 toiles.

 

Elle n'abandonnait pas leurs familles après leur mort.

Le cercle originel se transformait, les savants passaient au second plan, les écrivains réputés demeuraient mais l'ouverture aux dîners d'artistes, aux grand amateurs d'art, avait donné à son salon une inflexion plus aristocratique.

 

Elle a toujours eu un faible pour le commerce des Grands. Chez elle, ils jouissaient d'un traitement privilégié et elle adoucissait en leur faveur ses manières autoritaires. Avec eux sa politesse prenait une tournure différente. Elle est respectueuse, sans rien perdre de son aisance et de sa liberté. Elle les accoutumait bientôt à une sorte de familiarité dont elle seule peut-être connaissait les vraies limites.

 

Avec les années, ils seront de plus en plus nombreux à fréquenter son salon. Son art de jauger les individus lui sert à écarter les indésirables et à maintenir l'institution dans un cadre cohérent.

 

Les hommes de lettres faisaient alors leur mutation en philosophes.Les Encyclopédistes fréquentaient les salons à la mode et les étrangers de passage étaient curieux de voir de près ce qui faisait la notoriété de son petit royaume.

 

Elle ne pouvait ignorer qu'en ce milieu du siècle, depuis la parution des premiers volumes de l'Encyclopédie, la censure et le pouvoir étaient sur le pied de guerre. Tous ces dangereux penseurs constituaient la secte philosophique qu'il faut museler.  Bien que timorée et redoutant le scandale, Madame Geoffrint leur ouvrit sa porte.  Elle les connaissait personnellement, certains étaient ses habitués, ses amis, ses protégés.

 

Elle accueillit dans son salon d'Alembert (1717-1783) qui était au cœur du combat pour les Lumières. Il s'était lancé, depuis 1746, avec Diderot, dans cette gigantesque entreprise de L'encyclopédie, le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Il en avait rédigé le Discours préliminaire.

 

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C'est un mathéticien dont le génie est reconnu par ses pairs.  À 21 ans, en 1739, il avait donné à l’Académie des Sciences, son premier travail en mathématiques. En 1741, il avait été admis à l'Académie royale des sciences de Paris. En 1743, il avait  publié son célèbre Traité de Dynamique.

 

Puis en 1772, il fut nommé Secrétaire perpétuel de l'Académie française. Elle était entièrement sous son influence. A la mort de Voltaire, dont il avait été l'ami depuis1745,  il demeura le chef du parti philosophique.

Entouré  de la plus grande considération, d'Alembert était recherché dans les salons littéraires, non seulement pour ses connaissances, mais aussi pour sa conversation spirituelle. 

 

Sûr de sa valeur intellectuelle, il était sans morgue, modeste, et sans doute n'oublia-t-il jamais que quelques jours après sa naissance, sa mère, la célèbre baronne de Tencin, l'avait fait déposer sur les marches d'une église. Il fréquentait le salon de Mme Geoffrin mais il était l'habitué le plus prestigieux de celui de Mme du Deffand. Il avait su toucher cette femme qu'on disait sans cœur, sans tendresse.

 

C'est chez elle qu'il rencontra Julie de Lespinasse qui fut le grand amour de sa vie. Quand Mme du Deffand, jalouse de l'ascendant de la jeune femme sur tous ses habitués, la chassa, elle perdit du même coup d'Alembert et bien d'autres habitués. Blessée, elle devint l'ennemie jurée des philosophes. 

 

On ne s'étonnera pas de voir madame Geoffrin accueillir à bras ouverts ce deux prestigieux transfuges, trop heureuse de damer le pion à sa rivale.  Elle aida Julie, sans ressource à meubler sa nouvelle demeure, lui constitua une rente. Mais si ce fut au départ un calcul, il semble qu'elle aussi se soit attachée à la jeune femme, au point d'éveiller la jalousie de Mme de La Ferté-Imbault qui voua au couple une haine inexpiable. 

 

Madame Geoffrin connaissait aussi Diderot qu'elle rencontrait à Granval dans la propriété du Baron d'Holbach mais elle ne le recevait pas chez elle; elle l'estimait mais elle le trouvait trop débraillé dans ses propos et ses manières. Peut -être aussi avait-elle compris qu'il était trop rebelle pour se soumettre à son autorité ?

Pourtant elle veillait sur lui à sa manière, un peu intrusive. Un jour qu'elle vint le voir elle trouva son logis inconfortable. Elle lui fit envoyer des meubles et une nouvelle robe de chambre. C'est cet épisode qu'évoque Diderot dans un texte célèbre Regrets sur ma vieille robe de chambre :

Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l'eau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l'esclave de la nouvelle.

 

Parmi les nouveaux venus, deux personnalités quoique de second rang, sont représentatives de la génération des philosophes : Marmontel  et l'abbé Morellet

 

Marmontel

Quand elle fit sa connaissance, il était devenu célèbre. Mais il connut des débuts difficiles. Issu d'une famille pauvre, installée dans une petite ville de Normandie, il était apprenti tailleur quand un jésuite le prit sous sa protection. Il fit sa philosophie au collège de la ville. A la mort de son père, il vint à Paris où il connut la misère  

 

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                                                                   Marmontel

 

Ses débuts furent difficiles. Il fut sauvé par l’Académie française qui lui décerna en 1746 son prix de poésie sur le sujet suivant : La Gloire de Louis XIV perpétuée dans le Roi son successeurVoltaire partit aux devants de la Cour à Fontainebleau avec quelques douzaines d’exemplaires du poème de Marmontel :

À son retour, raconte Marmontel, il me remplit mon chapeau d’écus, en me disant que c’était le produit de la vente de mon poème.

 

Désormais tiré d’affaires, Marmontel témoigna de sa reconnaissance en rédigeant, une élogieuse préface pour une édition de La HenriadeLe 5 février 1748, il donna sa première tragédie, Denys le tyran, pièce dans l'esprit du temps et qui enthousiasma le public. En 1758, il prit la tête du journal Le Mercure où il publia ses Contes moraux qui rencontrèrent un immense succès. Il louait un appartement chez Mme Geoffrin dont il fréquentait le salon.

 

Il a laissé d'elle un long portrait.

 

Extraits :

Assez riche pour faire de sa maison le rendez-vous des lettres et des arts, et, Mme Geoffrin avait fondé chez elle deux dîners, l'un (le lundi), pour les artistes ; l'autre (le mercredi), pour les gens de lettres ; sans aucune teinture ni des arts, ni des lettres, cette femme qui de sa vie n'avait rien lu ni rien appris qu'à la volée, se trouvant au milieu de l'une ou de l'autre société, ne leur était point étrangère ; elle y était même à son aise ; mais elle avait le bon esprit de ne parler jamais que de ce qu'elle savait très bien, et de céder, sur tout le reste, la parole à des gens instruits, toujours poliment attentive, sans même paraître ennuyée de ce qu'elle n'entendait pas ; mais, plus adroite encore à présider, à surveiller, à tenir sous sa main ces deux sociétés, naturellement libres, à marquer des limites à cette liberté, et à l'y ramener par un mot, par un geste, comme un fil invisible, lorsqu'elle voulait s'échapper : "Allons, voilà qui est bien", était communément le signal de sagesse qu'elle donnait à ses convives.

 

Son vrai talent était celui de bien conter; elle y excellait, et volontiers elle en faisait l’usage pour égayer la table ; mais sans apprêt, sans art et sans prétention ; seulement pour donner l’exemple ; car des moyens qu’elle avait de rendre sa société agréable, elle n’en négligeait aucun. De cette société, l’homme le plus gai, le plus animé, le plus amusant dans sa gaieté, c’était d’Alembert.

 

Le second était l'abbé Morellet (1727-1819), homme d'Église, écrivain, encyclopédiste et traducteur français.

 

 

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Ami des philosophes, il contribua à l'Encyclopédie en rédigeant six articles de critique littéraire, de théologie et de philosophie, parmi lesquels l'article foi . Son esprit mordant lui valut d'être surnommé par Voltaire l'Abbé Mords-les. Il fut emprisonné pendant deux mois à la Bastille pour avoir écrit un pamphlet insultant contre Les Philosophes.  

Elu membre de l'Académie française en 1785 et participa à la rédaction du Dictionnaire. Pendant la Terreur, il sauva les archives de l'Académie mais perdit toutes ses ressource; pour survivre il traduisait des ouvrages de l'anglais. En 1818 , il publia Éloges de Madame Geoffrin, à la fois une évocation cette femme hors du commun et un bel hommage à sa générosité.

 

Le salon de Mme Geoffrin était devenu le repaire des philosophes qui moquent sans méchanceté son esprit timoré.

 

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Elle faisait filer doux le bataillon des Encyclopédistes : Grimm, d'Alembert, Helvétius, Suard, Raynal, Turgot devaient renoncer aux propos hardis qu'ils tenaient  chez Julie ou chez Louise d'Epinay.

 

Pourtant quand le parti des anti-philosophes se déchaîna, elle se trouva dans l'œil du cyclone. En particuler lors de la représentation de la pièce de Charles Palissot : Les Philosophes, qui tournait en dérision tous les hommes des Lumières. Voltaire y était épargné car Palissot l'admirait mais on y voyait Rousseau entrer en scène à quatre pattes en broutant de l'herbe, Diderot était ridiculisé dans le personnage de Dortidius. La pièce évoquait aussi Duclos, et Grimm. Madame Goeffrin  n'était  pas épargnée. Elle était Cydalise, une sotte prétentieuse récemment convertie à la philosophie.

 

On aurait pu penser que Madame de La Ferté-Imbault se serait s'amusée de voir sa mère ainsi ridiculisée. Il n'en fut rien. Elle en fut offensée, sans compter qu'elle se sentait viser par certaines allusions.

 

Dans l'entourage proche  de Mme Geoffrin, la réaction la plus vive vint de l'abbé Morellet. Après avoir assisté à la deuxième représentation, au cours de la nuit suivante, il écrivit un violent pamphlet qu'il fit tenir, dès le lendemain, à Turgot et à d'Alembert qui le trouvèrent  fort bon. Quelques jours plus tard fut distribuée dans Paris, aux Tuileries,  et au Palais-Royal  cette Préface de la comédie Les philosophes ou Vision de Charles Palissot, fait pour l'essentiel d'attaques ad hominem en réplique à celles de la pièce.

 

Il attaquait la princesse de Rebecq sur le ton de la parodie biblique :

Et on verra une grande dame bien malade  désirer pour -toute consolation  avant de mourir d'assister  à la  première représentation et dire C'est maintenant que  vous laissez aller votre servante en paix car mes yeux ont vu la vengeance.

 

C'était pire qu'une goujaterie. En effet, ce fut ce pamphlet qui apprit à la jeune princesse qu'elle était condamnée. 

Elle mourut peu après. 

 

Morellet fut jeté à La Bastille le 16 juin1760. Mais La Bastille vaut pour un écrivain  brevet de célébrité.

Madame Geoffrin ne lui tint pas rigueur :

Elle avait un véritable attachement pour les gens qui formaient sa société l'emportai toujours sur ses craintes et  pour les dépositaires du pouvoir.

 

Pour ce qui la concerne, elle jugea bon de ne pas se manifester au plus fort de la querelle. On reconnaît là un trait de prudence qui est bien dans son caractère. Mais elle n'oubliera pas l'affront et, ultérieurement, elle usera de son crédit  pour faire interdire deux pièces de Palissot. 

Son esprit timoré était un sujet de plaisanterie chez les fidèles. Témoin le discours philosophique  que Grimm s'amuse à prononcer chez le Baron d'Holbach, le jour de l'an 1770 :

Mère Geoffrin fait savoir qu'elle renouvelle les défenses er les lois prohibitives des années précédentes et qu'il ne sera pas plus permis que par le passé de parler chez elle ni d'affaires de la cour, ni d'affaires du nord, ni d'affaires du midi, ni d'affaires d'orient, ni d'affaires d'occident, ni de politique, ni de finances, ni de paix ni de guerre, ni de religion ni de gouvernement, ni de théologie ni de physique, ni de métaphysique, ni de grammaire, ni de musique…

 

Vaine révolte, chez elles les enfants terribles deviennent sages, rappelés à l'ordre par un  Allons, voilà qui est bien.

 

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Madame Geoffrin et les étrangers à Paris

Madame Geoffrin avait le génie de ce qu'on appellerait aujourd'hui la communication ou les relations publiques. Elle accueillait  les membres du corps diplomatique de divers pays. Elle gardait ensuite avec eux des relations épistolaires qui la faisaient connaître bien au delà de nos frontières.

De retour dans leur patrie, quand un compatriote devait venir en France, il emportait  une lettre d'introduction pour elle. 

 

Ce fut bientôt un défilé des représentants de tous les pays. De telle sorte que son salon devint le lieu de rencontre favori des étrangers de passage.

Le succès aidant, elle classera ses connaissances par rubriques, Pologne, Italie, Russsie, Angleterre , Suède, Suisse.

 

Parmi ses habitués, Horace Walpole, David Hume, l'abbé Galiani, homme de confiance de l'ambassadeur, l'un des étrangers les plus pittoresques.  Il était arrivé à Paris, à 30 ans en 1759 où il resta 10 ans. Sa présence était recherchée, on aimait son intelligence aiguë, sa drôlerie.

 

C'était Platon avec la verve d'Arlequin, disait Grimm.

Marmontel écrivait : L'abbé Galiani était, de sa personne, le plus joli arlequin qu'eut produit l'Italie ; mais sur les épaules était la tête de Machiavel.

 

Diderot qui le rencontrait chez leur amie commune, Louise d'Epinay, écrivait à Sophie Volland :
Nous étions dans ce triste et magnifique salon de La Chevrette. L'abbé Galiani entra et avec le gentil abbé la gaieté, l'imagination, l'esprit, la folie, la plaisanterie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants. C'est un trésor dans les jours pluvieux. Je disais à Madame d'Epinay que, si l'on en faisait chez les tabletiers, tout le monde voudrait en avoir un à sa campagne.

C'est grâce à une relation nouée dans son salon que Madame Geoffrin entra en relation avec Catherine II de Russie. En 1747 elle avait reçu la duchesse d'Anhalt-Zerbst, mère de la future impératrice de Russie. Les deux femmes s'étaient liées d'une véritable amitié.  A son retour, la duchesse évoqua chaleureusement son hôtesse. Lorsque Catherine II monta sur le trône, souhaitant gagner la sympathie des milieux intellectuels français, elle se souvint de Mme Geoffrin et de ses relations avec le monde des écrivains. Elle lui écrivit la première et ainsi commença une commerce épistolaire régulier, accompagnée d'échanges de cadeaux. La souveraine semblait vouloir oublier le fossé social qui la séparait de la petite bourgeosie française. Madame Geoffrin prit très au sérieux cette amitié et se risqua parfois à parler de politique et à donner des conseils. Il semble que son illustre correspondante ne lui en tint pas rigueur.

Mais peut-être s'est -elle beaucoup leurrer sur l'amitié des Grands de ce monde. 

 Quand elle recevait ces étrangers de passage elle déployait tous les charmes de son esprit et nous disait : soyons aimables.

 

Bientôt la haute société européenne s'inclinera  avec respect devant elle.

 

C'est à l'un de ses amis polonais qu'elle dut de connaître le sommet de sa carrière.

Il faut pour cela remonter à l'année 1741. Elle avait reçu, venant de Pologne, le Prince Poniatowski. Il avait passé une saison à Paris et était assidu chez elle.

Peut-être en était-elle tombée amoureuse ?

 

En 1753, il lui confia son fils pour parfaire son éducation à Paris. Il avait  21 ans et avait perdu sa mère peu auparavant. 

Elle le reçut chaleureusement. Il l'appelait maman. Son fils adoptif découvrit Paris et y mena joyeuse vie mais très vite il dut, lui aussi, il dut apprendre à filer doux.

 

Le petit garçon, la grosse bête - comme elle se plaisait à l'appeler - se souvient des réprimandes de son hôtesse qui le grondait quand il faisait une bévue. Pendant les cinq mois de son  séjour, elle le gourmanda, le gronda, lui pardonnait toujours.

 

Bien des années plus tard, il écrira dans ses Mémoires :  

Son extrême vivacité  donne une énergie particulière et à son approbation et à sa désapprobation. Ces réprimandes tyranniques tenaient lieu de pédagogie et d'initiation mondaine.

 

En 1764, lorsque Stanislas-Auguste Poniatowski fut élu roi de Pologne, il lui annonça son élection sous une forme plaisante :
Ma chère maman, je règne, ne me grondez pas.

 

Cette nouvelle lui fit, peut- être pour la première fois de sa vie, perdre la tête. Cette élection déclencha chez elle une invraisemblable crise d'exaltation dont témoignent les lettres qu'elle lui adressait alors :

Mon cher fils, mon cher roi [...] vous voilà trois personnes en une seule, vous êtes ma trinité ! [...] Je supplie votre Majesté de me donner ses belles mains à baiser et de les appuyer sur mon coeur."Cette nouvelle lui fit, peut- être pour la première fois de sa vie, perdre la tête.

 

Elle rêvait d'aller le voir :

Mon cœur s'élance vers vous et mon corps a envie de le suivre. Tenez, mon cher fils, si vous êtes  un aussi grand roi que je le désire et que je l'espère, pourquoi n'irais-pas vous admirer comme un autre Salomon ? Je ne veux pas voir cela comme impossible.

 

On ne saurait solliciter plus clairement une invitation. Contrairement à ce qu'on rapporte d'ordinaire, il ne l'invita pas de son propre chef. 

Pris par sa lourde charge politique, il ne souhaitait pas sa visite. mais elle insistait :

Mon fils, mon roi. Quelle est la particulière qui peut dire cela ? Moi seule.

 Il était clair qu'elle était bien décidée à profiter de sa toute nouvelle gloire.

Elle savait qu'une invitation royale lui vaudrait une renommée européenne et qu'elle supplanterait sa rivale détestée,  Mme du Deffand.

 

Le jeune roi céda à ses instances d'autant qu'il espérait établir de meileures relations avec Louis XV.

Je n'entrerai pas dans les méandres du contexte politique pour considérer seulement ce voyage sous l'angle d'une remarquable opération de communication.

 

Avant son départ, elle avait éveillé l'intérêt de ses fidèles en leur lisant des extraits les lettres du jeune roi qui évoquait sa venue, l'appartement qu'il avait fait aménager pour elle. Néanmoins elle maintenait le mystère sur des préparatifs qui ne passaient pas inaperçus :

Il y a plus de dix ans que je n'ai découché de chez moi et, depuis un mois j'ai fait plus de cent lieux, en allant à dix, à quinze, à vingt lieux de Paris . Et tous mes amis, qui sont très étonnés de mes courses, disent c'est un essai pour un plus grand voyage.Je réponds : il n'y rien d'impossible.

 

Le secret fut vite éventé.

11stanislas

 

Le 21mai 1766, à 3 h de l'après- midi, une lourde berline, spécialement  fabriquée pour cette occasion,  quitta la rue Saint-Honoré pour un long voyage vers la Pologne et Varsovie. A l'intérieur avaient pris place Mme Geoffrin, ses deux femmes de chambre et deux domestiques. Dans une autre berline, voyageait M. de Loyko, nouvel envoyé du roi de Pologne à la cour de Versailles qui retournait à Varsovie pour rendre compte de sa première  mission. 

Elle a 67 ans et jouit d'une parfait santé. En route, elle écrit très régulièrement à sa fille, à Marmontel, à Mme Necker et à d'autres correspondants bien ciblés, ,sachant bien que son courrier sera largement diffusé. A chaque étape, elle les inonde de lettres dans lesquelles elle raconte les différentes étapes de long voyage et les égards dont elle est l'objet.

 

Ses récits pittoresques ne manquent pas de détails frappants. Copiées, lues, ses lettres circulent dans la bonne société. Elle dit ne pas oser rapporter les propos flatteurs qu'elle entend.

Trompeuse modestie.

Elle a le souci permanent de s'assurer que les divers épisodes de son périple sont soigneusement orchestrés  par  La Correspondance littéraire, que dirigeait Grimm.

Grâce à lui , certaines lettres firent fureur.

L'intense activité épistolaire déployée par Mm Geoffrin atteignit son but.

 

Grimm notait que ce succès avait taire les critiques :

Ce qui avait paru ridicule et même téméraire est devenu tout  coup beau et intéressant.

 

Les échos de ce voyage étaient assez flatteurs pour faire oublier le fâcheux scandale de la pièce de Palissot.

La seule note discordante vint de Mme du Deffand qui la surnomma La Geoffrinska et Stanislas Poniatowski : le prince Geoffrin.

 

Elle s'arrêta à Schœnbrun où elle fut reçue par la reine et où elle fit la connaissance d'une charmante archiduchesse, la future reine de France.

 

A son arrivée à Varsovie, elle fut accueillie par le jeune roi avec cette exclamation restée célèbre parmi ses familiers : voilà maman.

Pourtant son séjour ne fut pas sans nuages. Voulut -elle se mêler de questions qui la dépassaient ? heurta-t-elle la susceptibilité des ministres en se mêlant de donner des conseils alors qu'elle n'entendait rien aux problèmes politiques de ce pays ?

Il semble qu'elle intervint parfois bien maladroitement.

 

Tout n'allait pas pour le mieux. Le jeune roi se souvient de son naturel impérieux et ses irritations lorsqu'on la contrariait.

 

Les ragots allaient bon train, le roi et elle furent en froid au point qu'elle envisagea de hâter son retour. Ce départ précipité aurait eu une conséquence fâcheuse dans les relations entre la France et la Pologne. Le jeune roi fit en sorte de se réconcilier avec elle et elle resta jusqu'à la date qui avait été fixée pour son retour.

 

De ces dissensions rien ne transpira. Seules les recherches des historiens ont fait toute la lumière sur la face cachée de ce triomphal séjour. 

Elle le quitta pourtant avec tristesse, consciente des difficultés insurmontables qui l'attendaient.

 

Elle écrivait à d'Alembert :

Il désire son peuple heureux ; il n'y réussira pas et pour lui, il ne le sera jamais. C'est une terrible condition que d'être roi de Pologne. Je n'ose lui dire à quel point je le trouve malheureux. Tout ce que j'ai vu depuis que j'ai quitté mes pénates me fera remercier Dieu d'être née française et particulière.

 

Elle repassa par Vienne où elle fut reçue par l'empereur et fut sans doute chargée de chanter les louanges de celle qu'on destinait au Dauphin. En remerciement, elle reçut un somptueuxservice en porcelaine de Vienne. Elle est de retour à Paris le 19 novembre, la mine aussi reposée que si elle revenait d'une promenade à Chaillot.

 

La haute société de Paris se pressait rue Saint Honoré, curieuse d'entendre quelque relation de vive-voix. Elle retrouva ses familiers. A Paris ce n'était qu'un concert d'éloges. On salue le voyage de cette simple particulière au bout du monde, jouir de l'amitié d'un grand roi. 

 

Quelques nuages viendront ternir ce ciel radieux, en particulier, en 1767, le scandale provoqué par la publication du long roman philosophique de Marmontel, Bélisaire

En 1767, son ouvrage fut  censuré par la Sorbonne et condamné par l’archevêque de Paris, Mgr Christophe de Beaumont, dans un mandement qu’il fait lire au prône de toutes les églises du diocèse.

 

N'ayant plus guère d'appuis à la Cour depuis la mort de Mme de Pompadour, Marmontel tenta d'abord d'apaiser la colère des théologiens en faisant de multiples concessions. Puis voyant qu'on lui demandait d'adhérer sans réserve au dogme de l'intolérance civile, il comprit qu'il risquait de tout perdre - réputation, amis - en cédant ;  il préféra l'affrontement - ce qui lui permit d'apparaître publiquement comme une victime de l'arbitraire.

 

Le scandale s'amplifia avec l'entrée en lice tout le clan  philosophique. 

Cette censure et ces condamnations ne firent que contribuer au succès de l’ouvrage que défendaient les Philosophes.

 Mme Geoffrin redoutait que cet éclat ne vînt compromettre ses relations avec la Cour. Une fois encore, elle sut  faire preuve de sa légendaire prudence. Il fut pas banni seulement éloigné. Il eut cependant la délicatesse de quitter son appartement  sans pour autant se fâcher avec elle. 

Ces désagréments n'avaient pas contrarié les ultimes développements de son salon qui devint de plus en plus cosmpolite -ce qui était également le fait des autres salons. Les diplomates assidus dans ces salons parisiens avaient compris l'intérêt de ces réunions qui diffusaient les nouvelles ou des rumeurs favorables à leur pays et tenaient au courant de tout ce qui se passait.   

 

Pendant les dernières années de Mme Geoffrin, la rue Saint-Honoré fut le microcosme de la sociabilité mondaine. On l'admire, on la redoute, on clabaude sur elle mais c'est une figure inévitable de la vie mondaine parisienne.

Dans une lettre de 1768 à l'abbé de Véri, elle décrit son emploi du temps :

Je me lève tous les jours à six heures du matin, je sors tous les jours à onze heures, je donne à dîner, ou je dîne en ville. Je rentre toujours chez moi entre cinq et six heures du soir et puis je ne ressors plus. Je ne suis pas rentrée que ma chambre se remplit jusqu'à neuf heures du soir. J'ai souvent de ces petits soupers que vous connaissez.

 

Mme Geoffrin donnait effectivement deux fois par mois, le lundi et le mercredi, ses dîners d'artistes qui s'élargissaient à de nouveaux talents et à des ministres étrangers, amateurs d'art et des étrangers de passage; des dîners plus intimes dont le menu était souvent fort modeste: une simple omelette aux épinards.

Les grands dîners de société étaient  présidés par la mère et la fille.

 

 

Elle trouvait cependant le temps d'échanger de très nombreuses lettres avec ses correspondants parisiens ou avec ses relations anglaises, polonaises, ou suédoises.

Julie de Lespinasse, depuis sa rupture avec Mme du Deffand, était sa protégée. Elle venait chaque jour rue Sain-Honoré avec d'Alembert.

Julie, la tête la plus vive, l'âme la plus ardente, l'imagination la plus inflammable, l'avait subjuguée.

 

Elle était la seule femme présente aux dîners du mercredi. Elle y brillait, y étincellait. Et Mme de La Ferté-Imbauldt enrageait. Elle était jalouse de l'ascendant de la jeune femme. En vain mena-t-elle un travail de sape. Elle ne parvint pas à chasser l'intruse. 

 

Au début des années 1770, les relations entre la mère et la fille étaient toujours aussi orageuses. Mme de La Ferté-Imbault  avait été une mondaine passionnée de plaisirs :

Etant devenue veuve et libre(..) je me suisl livrée au Grand Monde et a la dissipation(que j'aimejusqu'à un certain point) et j'ai fait un voyage complet à la cour et à la ville dans ce qu'on appelle la bonne compagnie.

 

Elle était décidée à ne plus jamais prendre un engagement aussi terrible que celui du mariage. Mais elle était attentive à sa réputation morale et tenait ses soupirans en respect sans leur opposer des refus qui auraient fait le vide autour d'elle.

Son enjouement railleur, sa beauté lui ouvraient toutes les portes. Elle était gaie et son rire était célèbre. On l'avait surnommée la marquise Carillon. 

 

Elle courant les salons, les châteaux, distrayant par sa verve rois, princes et cardinaux, puis elle s'était lassée de cette vie, un peu vaine.

Sans mari, sans d’enfant et sans nul autre devoir que celui de la politesse envers une mère qui s’était organisé une existence à part et se passait fort bien de ses soins, elle avait éprouvé le désir de changer le cours de son existence.

 

Ce n’est pas en vain qu'elle avait passé sa jeunesse dans le cénacle littéraire le plus brillant de l’Europe, qu'elle devait sa formation intellectuelle à Fontenelle et de Montesquieu. Mais elle clamait ouvertement son rejet des philosophes modernes et les accusait de prôner l'anti-religion, de déchristianiser la France, de destabiliser les institutions.  

 

Elle n'était pas bigote et refusera toujours de s'identifier au parti dévôt. Mais il y avait deux sujets sur lesquels elle ne transigeait jamais : Les philosophes et les Parlements.

La nécessité de prendre ses distances vis à vis du modèle maternel et la haine des Encyclopédistes étaient ses deux obsessions.

 

Aux philosophes modernes, qu’elle détestait et condamnait en bloc, elle se résolut, un beau jour, à opposer les philosophes anciens, à combattre Helvétius, Diderot et d’Alembert, au moyen de Platon, de Sénèque et de Tertullien. Elle entreprit donc la lecture de tous ces illustres auteurs dont elle admirait la doctrine. Les pages s’amoncelèrent sous sa plume, formèrent d’innombrables volumes.

 

Son grand triomphe fut quand la comtesse de Marsan, gouvernante des Enfants de France, fit appel à elle pour la seconder auprès ses élèves, les deux sœurs du Dauphin, mesdames Clotilde et Élisabeth de France. Elle accepta et son succès fut vif.

Pendant toute une année, elle vint chaque semaine lire et commenter, à Versailles, ses auteurs favoris, pour ses deux augustes élèves.

 

Cette même année, vit l’éclosion du Sublime Ordre des Lanturelus dont elle fut à la fois la créatrice, l’inspiratrice, la directrice suprême, et dont la renommée se répandit bientôt de Paris à travers la France, de la France à travers l’Europe.

 

Le Sublime Ordre des Lanturelus

Madame de la Ferté-Imbault, réunissait chaque semaine, à sa table quelques amis choisis. Un soir qu’on attendait le Marquis de Croismare, elle reçut de lui un message, en forme de chanson, où il excusait son absence en alléguant un vague malaise qui le retenait au logis. La compagnie, sur l’heure, lui répondit par des couplets, où on le raillait sur son mal, un mal de Lanturelu.

 

Il riposta sur le même ton. On répliqua de même. D’où une multiplication dee chansons dont le refrain était : Lanturelu ! Lanturelu ! Cette petite guerre eut un si grand succès, que la marquise proposa  à ses habitués d’en consacrer le souvenir en instituant une Société qui fut dénommée : l’Ordre des Lanturelus (vers 1772.) On vota les statuts, on nomma les premiers chevaliers, le marquis de Croismare était Grand-Maître , madame de la Ferté-Imbault la Reine.

 

Ce ne fut d’abord qu’un échange de plaisanteries légères et de poétiques badinages. Chacun apportait son écot, sous forme de chansons, de petits vers, de petits contes.

 

La reine présidait les séances, improvisait chaque fois une allocution à son peuple, lequel ripostait fréquemment par des remontrances à  Sa très extravagante Majesté Lanturelienne, autocrate de toutes les folies.

La charité avait aussi ses droits. Chaque Lanturelu versait, après chaque réunion, vingt-quatre sols, dont on formait un fond pour habiller les pauvres en hiver. La somme ainsi réunie n’était pas négligeable.

 

Ces sociétés badines, comme on disait alors, étaient fort répandues, et l’on en citait de fameuses, comme l’Ordre de la Mouche à miel, fondé par la duchesse du Maine. Mais aucune n’atteignit, même de loin, l’importance et la célébrité de l’Ordre des Lanturelus, sous le règne de la marquise.

 

Cette institution burlesque eut une succès étonannt dans la haute société de toute l’Europe civilisée. Les demandes d’admission affluèrent de toutes parts et les listes de l’Ordre présentaient les noms les plus variés, les plus brillants : le duc de la Trémoïlle  le cardinal de Bernis ; l’ambassadeur d’Espagne, le duc de Saxe-Weimar, le prince de Saxe, le prince Henri de Prusse, madame de Staël, le grand-duc Paul, fils de la Grande Catherine, et la grande-duchesse, son épouse et bien d'autres encore.

 

Peu à peu, le caractère des réunions se modifia sensiblement. La reine, en 1774, élabora un code complet, réglementant la Société. Elle rappelait dans le préambule que la Raison et la Folie avaient toujours été ses passions dominantes.

 

Elle décida que les séances se diviseraient en deux parties distinctes. Dans la première, comme d’habitude, on réciterait des chansons et des facéties ; dans la seconde, on lirait un texte, soit de morale, soit de philosophie, qui, deux jours à l’avance, serait soumis à son jugement afin qu’elle pût apprécier sa valeur. 

 

Grisée par le succès de son institution, madame de la Ferté‑Imbault rêva de constituer une vaste ligue, une puissante association d’ennemis des philosophes, de gens bien pensants, qui livrerait bataille à l’innombrable armée de ceux qu’elle nommait les destructeurs de la religion et de la société. 

Son ambitieux dessein était de battre en brèche, sans relâche, l’Encyclopédie triomphante et d' élever autel contre autel, sous le toit même de cette demeure où tenaient leurs assises les sectateurs de la philosophie nouvelle.

 

Seul Grimm échappait à sa vindicte.

Elle mit toute son énergie, son courage dans cette lutte. C’était pourtant trop présumer de ses forces et de ses sujets. Lorsqu’il fallut non plus rimer des couplets, mais rédiger sérieusement de gros traités philosophiques, devenir des moralistes, des penseurs et des polémistes, beaucoup, parmi les Lanturelus se dérobèrent. Quelques-uns, mêmes des plus fidèles, refusèrent avec ironie.

Puis elle décida de faire la paix avec sa mère.

 

Le 20 avril 1773, jour de sa soixantième année, elle rédigea un message pour informer madame Geoffrin de ses dispositions nouvelles. Elle reprenait dans cette curieuse pages les sobriquets du temps de son enfance, quand sa mère, de bonne humeur, l’appelait mon beau matou, tandis que la fille ripostait en la nommant ma belle minette.

 

Dans ce message, elle faisait amende honorable et se donnait tous les torts : 

J’ai mis ces choses par écrit, conclut-elle, pour prouver à ma belle minette qu’en vieillissant je vaux mieux que par le passé. Nous sommes arrivées à l’âge où le peu de distance de celui de ma belle minette au mien nous rapproche l’une de l’autre, plutôt comme sœurs que comme mère et fille... Il convient de regarder sa société et la mienne comme un parterre de fleurs, où on y trouve de toutes espèces et où chacun peut librement choisir celles qui s’accordent le mieux avec ses préférences.

 

Pour fêter cet heureux évènement, les deux femmes eurent l’étrange idée de sceller publiquement par une fête solennelle, le pacte nouvellement conclu, et de célébrer, en grande pompe, selon leur expression, le mariage du matou et de la belle minette.

Il y eut un festin somptueux, avec bouquets, embrassades et discours. Un vieil ami commun, le comte de Montazet, débita un épithalame en forme de chanson, dont voici le premier couplet :

Le contrat est déjà signé.

Comme ancien ami du ménage,

Les deux époux m’ont assigné

Pour assister au mariage.

Minette a soixante et seize ans

Et le Matou la soixantaine.

 

Au cours de cette décennie, Mme Geoffrin faisait retraite régulièrement dans les plus huppés des couvents où elle ne côtoyait que des femmes de la plus haute noblesse. 

Etait-ce un retour vers la piété ou le souci de laisser d'elle -même une certaine image ?  Nul ne saurait le dire. 

 

Elle était au comble de sa gloire. Sa santé s'altéra soudain.  

Elle eut une attaque de paralysie au début du mois de mars 1776 mais se remit assez vite et reprit le rituel des ses dîners.

Le 21 mars, elle écrivait à Stanislas : je n'ai point été en danger mais j'ai beaucoup souffert.

Malgré sa faiblesse,  elle se rendit au chevet de Julie de Lespinasse, gravement malade.

Mais au printemps 1776, Julie, la tendre, la passionnée, l'incomparable demoiselle des Lumières mourut, emportée par tuberculose. Elle avait 43 ans.

En février 1777 Madame Geoffrin mit ses affaires en ordre et dicta son testament. 

 

Puis elle eut une nouvelle attaque, sans doute au mois d'août. On la trouva dans le plus grand danger de mort. Elle avait perdu l'usage de la parole cependant elle était très consciente.

Les amis venaient tous prendre de ses nouvelles. D'Alembert, douleurement affecté par la mort de Julie, ne quittait pas son chevet mais le 1er septembre il fut chassé de la chambre de Mme Geoffrin par sa fille.

 

De cet affrontement tragique et cruel entre Madame de La Ferté et les Encyclopédistes nous avons deux versions contradictoires celle de la marquise et celles des amis chassés par elle. Voici un long article de Benedetta Craveri qui raconte cet ultime épisode de la vie de Mme Geoffrin :

D’Alembert, qui l’aimait comme un fils, s’était précipité à son chevet, accompagné des habitués fidèles - Suard, Marmontel, Morellet - mais ils y avaient trouvé en sentinelle Madame de La Ferté-Imbault, bien décidée à accomplir de manière exemplaire ses devoirs de fille et à reconquérir sa mère.

 

Ce fut le début d’une guerre impitoyable qui transformait la chambre de la malade en champ de bataille. Imbue de sa nouvelle autorité, la marquise entendait se débarrasser une fois pour toutes des philosophes et donner à sa mère les consolations de la religion.

 

De leur côté les philosophes, au premier rang desquels d’Alembert, se refusaient à abandonner leur grande amie et protectrice au moment où elle avait le plus besoin d’eux, à la merci comme elle l’était d’une fille stupide, bigote et de connivence avec les prêtres. 

 

Après des heurts, des excuses, des compromis, des échanges de lettres et d’insultes qui avaient mobilisé tout le parti encyclopédiste et tout le parti dévot, la marquise triomphait et chassait définitivement de la rue Saint-honoré, d’Alembert et ses acolytes.

Nous ignorons ce que l’intéressée pensait de cette triste querelle. Pendant l’année qui lui restait encore à vivre, elle fera preuve de son bon sens coutumier et se pliera aux décisions de sa fille qui avait repris les choses en main. Une seule fois, rapporte Madame d’Épinay dans une lettre à l’abbé Galiani, la vieille dame avait convoqué en cachette le domestique des époux Suard et s’était fait donner des nouvelles de ses amis, les larmes aux yeux, le 25 septembre 1776.

 

De son côté Madame de La Ferté-Imbault exultait : « Elle n’a rappelé aucun de ceux que j’avais éloignés ; elle a fait ses Pâques, de manière que son confesseur et son curé soient contents et mon triomphe [est] complet » 

 

Il est difficile de croire que Madame Geoffrin ait eu besoin des directives de sa fille pour se préparer à une mort chrétienne. Elle qui avait réussi à persuader Fontenelle de se confesser pour la première fois à cent ans bien sonnés, pour pouvoir sortir de scène dignement !

 

Certes nous ignorons quelles traces elle avait gardé de sa dévotion de jeunesse, mais nous savons qu’elle avait continué à pratiquer, sans ostentation. Elle ne faisait pas mystère de ses convictions religieuses puisqu’elle avait demandé à Hubert Robert, son peintre préféré, de la représenter conversant avec les sœurs du couvent des Dames de l’abbaye-Saint-Antoine où elle faisait parfois retraite.

 

Pourquoi donc ne pas lui laisser affronter sereinement sa dernière épreuve ? La vérité est que sa fille autant de ses amis avaient rivalisé d’indélicatesse. Oubliant le respect qu’ils lui devaient, prétendant décider ce qui était le mieux pour elle, ils avaient fait de son lit de malade une occasion d’affrontement idéologique. Les deux camps étaient décidés à obtenir de la vieille dame une mort exemplaire. Philosophie et anti-philosophie découvraient ainsi leur visage le plus inquiétant : celui de l’intolérance. 

(Benedetta Craveri)

 

Mme de La Ferté-Imbault ne quitta pas son chevet. Secrétaire, lectrice, elle accueillait les visiteurs et alla même jusqu'à imaginer des stratagèmes pour la distraire :

Ayant toute sa vie été très entourée, ma mère tenait à voir sa chambre toujours remplie de monde. Aussi, dans les derniers temps, comme elle avait la vue fort affaiblie, j'imaginais pour satisfaire ce caprice, de réunir au fond de la pièce les , les domestiques de confiance avec les femmes de chambre et de les faire jouer au piquet comme s'ils eussent été de la compagnie.

 

La Correspondance, sous la plume de Grimm, fait savoir que :

Sa faiblesse ne lui permet plus de suivre une longue conversation, mais elle cause encore avec beaucoup d'agrément; son esprit même semble quelquefois n'avoir rien perdu de cette finesse qui lui était propre.

 

Les cours européennes envoyaient prendre de ses nouvelles.

Son affecion maternelle pour Stanislas ne s'était pas démentie, ce dont témoignent trois lettres qu'elle lui envoya de Juin à août 1777. Elle ne pouvait plus que les dicter mais dans sa letttre du 10 juin elle ajoutait :

Je ne peux pas mieux finir cette lettre que par des mots écrits  de main paralytique. Je vous aime de tout mon cœur. 

 Ces derniers mots manuscrits attendrirent aux larmes le roi de Pologne. Elle tenta quelques jour plus tard de lui écrire :

Je viens de haranguer ma pauvre main… pour qu'elle fit encore un effort pour vous donner de ses nouvelles ; mais elle m'a répondu qu'elle ne pouvait pas.

 

Le 6 octobre elle fut emportée par une dernière attaque.

 

Elle fut sans doute inhumée à Saint-Roch, comme d'autres célébrités, et comme bien d'autres son caveau fut profané pendant la Révolution.

Peu de personnes suivirent son convoi: sa fille et quelques proches parents, d'Alembert, Thomas et l'abbé Morellet :

La célèbre Madame Geoffrin vient de mourir mais comme elle était  depuis quelques temps en enfance, cet événement n'a produit aucune sensation ; le troupeau philosophique qu'elle rassemblait, dispersé d'avance, s'était réparti en d'autres sociétés.

 

Annonçant la nouvelle à Gustave III, la comtesse de La Mark se montra fort laconique C'est une perte pour les arts et une brave femme de moins.

 

Catherine II ne sembla pas beaucoup plus émue.

Elle écrivit à Grimm :

Je suis très fâchée de la mort de Mme Geoffrin. Vous trouverez bien du vide à Paris. 

 Il est vrai qu'elle avait été froissée que la voyageuse n'ait pas fait le détour pour la voir. Dès lors elle avait misé sur Dideroit qui s'était décidé,  en 1773 , répondre à son invitation. 

 

Puis parurent dans la Correspondance littéraire trois éloges de la défunte dont un de d'Alembert.

 

Seize ans plus tard, disparaissait Madame de La Ferté-Imbault.

Elle s’était souvent trompée dans ses prévisions politiques, mais elle avait eu raison quand elle prédisait que la monarchie française travaillait à sa perte. Pour elle, les responsables de cette situation n’avaient pas changé, mais elle ne pouvait plus, comme au temps de la maladie de sa mère, les démasquer et les confondre.

 

Pourtant, jusqu’à la fin, elle continuera à témoigner contre eux et contre l’aveuglement politique qui les avait laissé s’exprimer.

Le 28 septembre 1790, elle prit encore la plume pour répéter que : 

Les ministres du Règne de Louis XV, joints à ceux du Règne de Louis XVI, n’ayant point mis de Raison dans leurs manières de conduire le Royaume, ont donné les moyens à tout esprit sedicieux de s’armer et de se mettre en force comme nous les voyons pour détruire la monarchie française.

 

Avec la Révolution française avait disparu le temps de la douceur de vivre.

Au XIX éme siècle, il y aura d'autres salons mais jamais peut -être on ne retrouva cette sociabilité dont les émigrés avaient une tellle nostalgie. 

 

Depuis la reconstruction de l’hôtel de ville de Paris, incendié pendant la Commune, on peut voir une statue de Mme Geoffrin, réalisée par Jules Franceschi. 

Elle se trouve sur la façade côté Seine, pavillon de droite, 1er étage.

 

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