Don Quichotte ou l'absurde désir d'éternité du chevalier à la triste figure

 

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Avant dire

Il n’est pas de personnage romanesque plus célèbre que Don Quichotte. Nul besoin d’avoir lu une ligne du roman de Cervantès pour connaître sa longue silhouette maigre, juchée sur le dos de son vieux cheval tout aussi efflanqué que lui, et à ses côtés la silhouette replète et pacifique de Sancho sur son âne.

Le roman, paru en 1605, était une parodie géniale de ces romans de chevalerie qui avaient enchanté les précédentes générations avec leurs invraisemblables héros, Amadis de Gaulle ou Palmerin. La vogue de ce genre romanesque était arrivée à son apogée sous le règne de Charles-Quint. La future Sainte Thérèse, Ignace de Loyola, l'empereur lui-même les lisaient, dit-on, avec avidité.

 
  Mais dans le courant du XVIème siècle, cette mode commençait à passer. Le goût et les circonstances historiques avaient évolué ; d'autres formes d'évasion sollicitaient les lecteurs, en particulier le roman pastoral ; cependant les exploits de tous ces personnages de papier étaient encore très présents dans toutes les mémoires. Aussi les aventures de Don Quichotte furent-elles saluées par un immense éclat de rire et connurent un succès foudroyant. Deux mois après la sortie de l'ouvrage, l'éditeur dut mettre en chantier une seconde édition, et des éditions pirates se multiplièrent.

On en faisait des lectures publiques dans les villages, et ce personnage devint familier, même aux analphabètes, car il figura dans les cortèges, les mascarades, les ballets, et il en fut très vite, l’attraction la plus prisée. Désormais, le nom de l'ingénieux hidalgo avec sa silhouette efflanquée, associée aux formes épanouies de son écuyer, était connu de tous.

Il y a peu d’écrivains dont les personnages ont pénétré à ce point l'imaginaire collectif qu'ils sont devenus des noms communs. Consultez le Robert et vous y trouverez cette définition de Don Quichotte : Homme généreux et chimérique qui se pose en redresseur de torts, en défenseur des opprimés, et également la définition de Dulcinée   Femme inspirant une passion romanesque.

 

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Statue de Don Quichotte à Tomelloso

 

Au fil des siècles, le Quichotte s’est enrichi de nouvelles lectures ; le XIXème siècle romantique ne fut pas sensible à la seule verve comique du roman ; on porta un autre regard sur notre chevalier errant, le plus moulu, le plus rossé, le plus moqué des chevaliers, mais le plus émouvant, le plus digne; une figure à la fois sublime et dérisoire ; désormais l'on ne cessera plus de chercher les multiples implications philosophiques de ce roman.

En Espagne, pour la génération de 98, il deviendra l'âme même de l'Espagne, étroitement lié à une mythification de la Castille.

 

Par ailleurs, cette œuvre de Cervantès, d’une étonnante modernité, d’une exemplaire liberté, marque une date essentielle dans l’histoire du roman.

 

Nous ne le lisons pas comme au XVIIème siècle, nous ne rions pas des mêmes choses et, si ce roman a une valeur universelle, c'est que cet ouvrage, apparemment destiné à faire rire d'un pauvre fou qui se prenait pour un chevaler errant, est riche de pensées profondes, de philosophie, de sagesse, d'expériences humaines.

 

Don Quichotte est un mythe et la gloire de l’Espagne où nul n’ignore ce grand classique. En 2005, pour célébrer l’anniversaire de la parution de la Première Partie, tous les soirs, un comédien ou un écrivain en lisait un long passage à la télévision espagnole.

 

En revanche, à part les Hispanistes, rares sont les Français à l’avoir lu entièrement.

C’est pourquoi, avant d’aborder le sujet précis de cette conférence, La quête de l’absolu, il m’a semblé indispensable de vous infliger un long préambule.

 

Bref rappel historique

Le destin a fait naître et vivre Cervantès, pour le meilleur et pour le pire, dans cette époque étonnante de l'histoire espagnole, connue sous le nom de Siècle d'Or, qui coïncide avec le règne des Habsbourg. Epoque étonnante car, alors que l’Espagne sombrait dans une inexorable décadence, elle connaissait la période la plus faste de sa créativité littéraire et artistique.

Ce sont les rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, qui ont préparé, forgé le futur destin de la péninsule. Ils sont la charnière entre le Moyen-Âge et les Temps modernes.

- Avec leur union s'amorce l'unification de l'Espagne.

- Avec la chute du dernier royaume arabe de Grenade, en 1492, s'achève la reconquête de la péninsule qui consolide l'unification du territoire.

- Isabelle la Catholique expulse les Juifs d'Espagne et introduit en Castille le tribunal de l'Inquisition.

- Par le mariage de leurs deux aînés, Juan et Juana, ils lient le destin de l'Espagne à la puissante dynastie des Habsbourg d'Autriche.

- Christophe Colomb découvre l'Amérique.

 

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Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille par Bigarnny

 

Le prince héritier Juan mourut peu après son mariage. Juana épousa Philippe Le Beau ; à la mort de son mari, elle sombra dans la démence.

Ce fut donc leur fils aîné, Charles, qui hérita de leurs possessions en 1517, à l’âge de 17 ans.

Il est roi de Castille et de Navarre, de Cerdagne, de Sicile, de Naples par héritage maternel, et Roi de Bourgogne, des Pays-Bas, de la Franche-Comté, de l’Autriche, du Milanais par héritage paternel.

 

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Charles-Quint et son chien (Le Titien)

 

A 19 ans, Charles Ier d'Espagne est sacré empereur d’Allemagne, sous le nom de Charles-Quint.

La conquête des royaumes aztèque et inca agrandira encore son empire.

Il pourra dire à juste titre : Le soleil ne se couche pas sur mes domaines.

 

Sous son règne se produisit la grande fracture religieuse de l'Europe : le luthéranisme.

Charles-Quint, profondément croyant, se sentait investi d'une mission.

C'est en vue d'un grand dessein que Dieu avait rassemblé sur lui toutes ces couronnes : une Europe centralisée autour d'une foi commune mise en péril par l'hérésie luthérienne.

Les Espagnols seront le fer de lance de cette milice au service de la Contre-Réforme.

Charles-Quint abdique en 1556 et meurt en 1558.

Cervantès avait alors 11 ans.

 

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Felipe II Alonso Sanchez Coello

 

Philippe II, fils de Charles-Quint, né en 1527, lui succède.

Héritier d'une prestigieuse dynastie, il fut l'un des princes les plus puissants des temps modernes. Dans son austère vêtement noir, ce petit homme frêle, qui tient entre ses mains le destin de millions d'êtres humains, hante encore les galeries de l’Escorial.

 

Autour de lui, l'Espagne, entourée d'un vaste empire, rayonne au faîte de sa gloire ; elle fait corps avec son roi qui consacre sa puissance à imposer la foi chrétienne au monde entier.

Il est très religieux, animé d'une foi inébranlable et convaincu de sa mission divine.

 

Deux brillantes victoires marquent le début de son règne :

La première eut lieu à Saint-Quentin. En l'honneur de cette victoire sans lendemain, il fit édifier le château de l'Escorial.

En 1571, la Sainte Ligue, qui réunit l'Espagne, Venise et Rome pour mettre un terme à la progression de l'armada turque, triomphe lors du combat naval de Lépante.

Cette victoire eut un immense retentissement dans toute la chrétienté.

Cervantès était à bord d’un vaisseau espagnol : il avait 24 ans.

 

Puis vinrent les défaites :

En 1585, contre l’Angleterre, Philippe II mit sur pied l'Invincible Armada.

La destruction presque totale de l'escadre au large de Calais, due aux éléments tout autant qu'à l'audace des marins anglais, porta un coup mortel à la puissance espagnole (1588).

Quelque chose s'effondrait du rêve espagnol.

 

Fidèle au credo de son père et de ses ancêtres, Philippe II ne cessa de se faire le champion de la lutte contre l'hérésie. Son intransigeance entraîna la révolte des Pays Bas.

Puis il voulut arracher à leurs parents les enfants des Morisques d'Andalousie. Une guerre sanglante s'ensuivit qui s'acheva par la déportation des 70.000 survivants vers le Nord. La population d'origine musulmane fut saignée à blanc et la région de Grenade dévastée.

Mieux vaut être souverain sans sujets que de régner sur des hérétiques.

 

Le roi avait purgé la société des éléments qui avaient pourtant participé à l'épanouissement de la civilisation.

Pour les Espagnols, malgré les drames et les échecs qui parsemèrent son règne, Philippe II était leur modèle, l'idéal de leur vie.

Quand en 1598, après un demi-siècle de pouvoir absolu, le vieux roi s'éteignit à l'Escorial, les esprits les plus clairvoyants osaient, pourtant, se l'avouer : le déclin était là.

Dans un prologue au Mémoire remis à Philippe III après la mort de son père, il est écrit :

Les vertus du nouveau Prince étant égales à celles du Prince défunt, l’Espagne est assurée de son redressement aussi bas qu’elle soit tombée.

 

Est-ce une insolence ? Cette façon de démolir en six mots tout un effet oratoire sera le procédé favori sur lequel est bâti le Quichotte.

Le règne de Philippe III, qui abandonna le pouvoir à son favori, le duc de Lerma, ne fit qu’accentuer la crise économique et financière ; elle était devenue une crise morale

L'idéal qui soutenait le héros chevaleresque avait disparu.

L'Espagne se peuplait de picaros qui venaient de tous les horizons ; hidalgos ruinés mais se refusant à travailler de leurs mains, étudiants faméliques, soldats démobilisés, laquais, truands, moines, gitans.

Les préjugés contre le travail déshonorant, l'anarchie honorable, les habitudes de pillage, d'ivrognerie et de paresse acquises aux armées, gangrénaient le pays.

L’Espagne, ravagée par les épidémies, était devenue une société parasitaire composée de mendiants et de spadassins.

Elle avait édifié une superstructure illusoire, mythique et mystique qui la rendait sourde et aveugle à un monde qui évoluait.

Lucide, un théologien, Cellorigo avait écrit en 1600 :

Il semble qu’on ait voulu faire de cette république une république d’hommes enchantés, vivant hors de l’ordre matériel des choses.

 

A cet homme enchanté, Cervantès, cinq ans plus tard, allait donner un nom immortel.

 

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Don Quichotte et Sancho Panza

 

Place d'Espagne - Madrid

Miguel de Cervantès y Saavedra naquit en 1547 sous le règne de Charles-Quint et mourut sous le règne de Philippe III. C’est dire qu’il a vécu la crise décisive de la puissance espagnole, à savoir le passage d'une conjoncture ascendante à une conjoncture d'effondrement qui se situe entre 1598 et 1620.

Quand parut la première partie du Don Quichotte en 1605, Cervantès avait 57 ans.

La seconde partie fut publiée dix ans plus tard, et peu s’en fallut que ce fut à titre posthume car Cervantès mourût quelques mois plus tard à 66 ans.

 

C’est donc une œuvre de maturité, écrite par un homme dont la vie fut hasardeuse, difficile, marquée par des déceptions et des chagrins personnels. À son humble rang, il fut mêlé aux vicissitudes de sa patrie. Il fut dans sa jeunesse l'acteur obscur d'une aventure héroïque, puis le témoin lucide d'un temps de doutes et de crises.

Don Quichotte ne serait-t-il pas le rêve de Cervantès, un rêve qu’il raille, sans y renoncer vraiment, sans cesser de le chérir. Ce livre ne nous montre-t-il pas comment une âme fière, née pour l’héroïsme, d’expérience en expérience, se heurte à la réalité vulgaire qui cherche à la rabaisser et, si elle résiste, à l’accabler ?

 

Cervantès en son temps

Sans doute, dans sa jeunesse, rêva-t-il de gloire militaire puisqu’il participa à la glorieuse bataille de Lépante. Il se battit vaillamment et il reçut trois coups d'arquebuse ; deux à la poitrine, le troisième à la main gauche dont il perdit l’usage.

Si l'on me proposait aujourd'hui d'opérer pour moi une chose impossible, j'aimerais mieux m'être trouvé à cette prodigieuse affaire que de me trouver à présent, guéri de mes blessures, sans y avoir pris part.

 

Quatre ans plus tard, il donnait sa démission de l’armée et quittait Naples muni de lettres de recommandations de don Juan d'Autriche, qui commandait la flotte à Lépante, et du duc de Sessa. La galère sur laquelle il s’était embarqué fut arraisonnée à la hauteur de Cadaqués ; il fut fait prisonnier, avec tous ses compagnons de voyage, et emmené au marché aux esclaves.

Les signatures prestigieuses de ses lettres de recommandations lui valurent d'être traité avec certains égards, mais aussi d'être vendu fort cher.

Pendant ces années de captivité, il organisa, pour lui-même et d'autres captifs, quatre intrépides tentatives d'évasion qui échouèrent à cause de la traîtrise de ceux qui s'étaient engagés à les aider.

Il fut enfin racheté en septembre 1580.

 

Néanmoins, passé l'accueil chaleureux fait au captif enfin libre, il sollicita en vain un emploi. Ses parents s'étaient endettés pour le racheter ; les soucis familiaux l'assaillaient et les femmes de sa famille, une tante et ses sœurs, avaient une fâcheuse réputation.

Miguel renoua avec les milieux littéraires et écrit diverses poésies. Il commença la rédaction de son roman pastoral La Galatea en prenant pour modèle le best-seller de l'époque, La Diana de Montemayor.

Cette Galatea sera fort prisée en France et inspirera, sans nul doute, L'Astrée d'Honoré d'Urfé. Par goût et par nécessité, il tenta de se faire un nom au théâtre.

Seulement deux de ses pièces nous sont parvenues La vie à Alger et Le siège de Numance qui raconte l'héroïque défense des Ibères qui se suicidèrent tous plutôt que de se rendre aux Romains.

 

Mais c’est surtout Lope de Vega qui faisait courir les foules.

Miguel vivait dans une grande précarité ; en décembre 1584, il épousait Isabel de Palacios. Il avait 37 ans, elle à peine 20. Moins de trois ans après son mariage, il partit pour Séville où il fut nommé commissaire aux vivres pour la grande expédition navale, l'Invincible Armada, qui se préparait contre l'Angleterre. Rôle ingrat s'il en fut.

Pendant des mois, il sillonna la province.

 

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Il s'arrêtait dans les auberges, plaidait, rabâchait les mêmes arguments pour convaincre les uns et les autres. Mais la tâche était rude.

Las de courir les routes, il sollicita un poste dans l'administration en Amérique qu’on lui refusa grossièrement.

Sa mission s'acheva en avril 1594.

En août, il fut nommé collecteur d'impôts : il devait collecter 2,5 millions de ducats, qui étaient des arriérés des taxes dans la région de Grenade.

Il reprit donc la route, mais il n’était pas doué, et se retrouva parfois en prison.

 

On suppose que Cervantès a pris congé de Séville pendant l'été 1600.

Quinze ans d'errances et d'épreuves s'achevaient ; en apparence, elles ne lui avaient apporté que des déceptions, mais elles furent en réalité dix années d'expériences irremplaçables au fil desquelles se forgèrent les armes qui lui permirent de devenir Cervantès.

 

Ce petit peuple qui fourmille dans son roman (on a compté 600 personnages), il a vécu et lutté avec lui pendant des années. Le fait de l’avoir pratiqué, jour après jour, ainsi que son expérience de commissaire aux vivres, expliquent, en partie, l’incomparable saveur populaire de ce roman inimitable.

 

Cervantès n'a plus d'illusions ; il aurait pu devenir amer, aigri ; or il semble y avoir gagné une sagesse un peu désabusée, faite d'ironie subtile ; il porte sur le monde et sur les hommes un regard lucide et tolérant.

C'est ce mélange d’ironie et de tendresse, de bonté foncière, qui donnera une résonance si profonde à ses œuvres de maturité, et particulièrement à cet ouvrage incomparable qu'est le Don Quichotte.

Jusqu’à la fin de sa vie, il vivra dans la plus extrême précarité, pour ne pas parler de misère.

 

La première partie du Don Quichotte s’ouvre sur un prologue.

 

Prologue au lecteur :

Ce livre, fruit de mon esprit, je l'aurais souhaité le plus beau, le mieux fait, le plus intelligent qui se puisse concevoir. Mais nul ne va contre l’ordre de la nature qui veut que chaque chose engendre sa pareille. Or, que pouvait produire ma pauvre cervelle stérile et mal cultivée sinon l'histoire d'un homme sec, rabougri, fantasque, plein d'étranges pensées que nul autre n'avait eues avant lui - comme peut l'être ce qui a été engendré dans une prison, séjour des plus incommodes.

 

Sa réputation franchit les Pyrénées. Son nom se répand à travers l’Europe, en Italie, aux Pays Bas, en Allemagne, mais c'est en Angleterre que son succès éclate.

Il semble que Cervantès ait ignoré cet engouement universel. La jeune gloire du vieil écrivain suscitait bien des rivalités d’autant qu’entre 1613 et 1615, il va écrire quelques unes de ses œuvres majeures, dont la seconde partie tant attendue du Don Quichotte.

 

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Miguel de Cervantès y Saavedra

 

En 1613, Cervantès, dans la préface à ses Nouvelles exemplaires, laissa pour la postérité son autoportrait, le seul que l’on puisse tenir pour authentique.

Celui que vous voyez ici, au visage allongé, cheveux châtains, front lisse et insouciant, regard joyeux et nez aquilin encore que bien proportionné, barbe d’argent qui fut d’or il y a de cela moins de vingt ans, grandes moustaches, bouche petite et dents ni menues ni trop longues, mais il n’en a que six et de surcroît dans un état douteux et un agencement pire encore puisqu’elles ne s’emboîtent pas comme il convient; corps entre deux extrêmes, ni grand ni petit, teint vif mais plus blanc que brun, allure un peu voûtée et démarche manquant de légèreté; celui-ci donc est, je le certifie, le portrait de l’auteur de La Galatée et de Don Quichotte de la Manche, de celui qui fit le Voyage du Parnasse et d’autres œuvres égarées par-ci, par-là, sans le nom de leur maître. Il porte le nom de Miguel de Cervantès Saavedra.

 

Il est émouvant de le voir résigné à son âge (il a 66 ans), détaché même de ses œuvres dont certaines se promènent anonymement ou attribuées des tiers sans le nom de leur maître.

 

Il ajoute :

Il fut de longues années soldat et captif cinq ans et demi au cours desquelles il apprit la patience dans l’adversité. Il perdit la main gauche à la bataille navale de Lépante, d’un coup d’arquebuse, que malgré sa laideur, il tient pour très belle, car elle lui fut faite en l’occasion la plus mémorable et élevée qu'ait vue les siècles passer et que puissent espérer voir les siècles à venir alors qu’il servait sous les drapeaux vainqueurs du fils du tonnerre de la guerre, Charles-Quint, de bienheureuse mémoire.

 

La liste des ouvrages consacrés à Don Quichotte est impressionnante. Les plus éminents critiques ont écrit des pages parfois remarquables sur ce héros dérisoire et, peu à peu, le Chevalier à la Triste Figure s'est détaché du livre dont il est issu pour devenir le sujet d’une réflexion philosophique, humaniste. Il semble néanmoins que jamais aucun ouvrage ne parviendra à épuiser le sens de ce roman.

 

Je laisserai de côté ces ouvrages, et pour tenter de le cerner et comprendre le sens de sa quête j’ai choisi une démarche plus modeste et peut-être plus périlleuse : interroger le texte.

Ce qui m’amène à vous donner quelques repères pour nous orienter dans cette œuvre immense.

 

Brève analyse du roman

La première partie comporte 52 chapitres.

Un hidalgo de la Mancha, rendu fou par la lecture des romans de chevalerie, part sur les chemins de Castille afin de ressusciter la chevalerie errante.

L'inscription concrète dans l'espace géographique dessine progressivement trois boucles dont le point de départ et de retour est à chaque fois le village de la Mancha où l'hidalgo a vécu sans histoire jusqu'au moment où il a été saisi, vers la cinquantaine, par sa folie littéraire.

 

En tout, trois sorties de Don Quichotte.

 

Dans la première partie du roman, Don Quichotte effectue deux sorties.

La première fois, Don Quichotte part seul. Une sortie vite écourtée, environ trois jours.

Pour sa seconde équipée, il est accompagné de son écuyer Sancho.

Dans la seconde partie du Don Quichotte, publiée dix ans plus tard, la boucle s'élargit.

Cette troisième sortie s'ouvre sur les horizons nouveaux, l'Aragon, au sens large qu'avait à cette époque cette partie de l'Espagne, incluant la Catalogne qui sert de cadre à la troisième et ultime sortie du chevalier errant.

Le roman

Du hobereau qui s’offre à nous au seuil de ce roman, on peut dire que rien ne le prédispose entrer dans l’immortalité, il a vécu sans histoire jusqu'au moment où il a été saisi, vers la cinquantaine par sa folie littéraire.

Le roman commence par une phrase que tout écolier espagnol, autrefois au moins, connaissait par cœur et qui est une citation voilée d'un romancero connu.

En un lugar de la Mancha de cuyo nombre non quiero acordarme.

Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom. (traduction d’Alice Schulman)

 

On ne peut qu’être frappé par la désinvolture souriante de l'auteur à l'égard d'une précision qui donne le ton humoristique d'un récit qui s'encombrera volontairement de multiples détails destinés à authentifier l'historicité d'un récit.

Même désinvolture à l'égard du nom. Notre héros est également insaisissable en son état civil. On ne sait pas s’il se nomme Quichada, Quesada ou Quechana.

On ne saura pas avant la fin son véritable nom, comme si le seul qui importait pour lors était celui sous lequel il entre dans le récit.

 

Don Quichotte nous apparaît tout d'abord défini par ce qui l'entoure : les objets, les animaux, sa domesticité, son mode de vie.

Au centre, un cincuenton (un quinquagénaire), maigre, sec, brûlé d'un feu intérieur, prisonnier de ce qui l'entoure et le définit, et auquel son aventure va le faire échapper.

 

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Don Quichotte (Honoré Daumier)

 

La lecture des romans de chevalerie lui a fait perdre la raison.

Ce fut d’abord un surmenage intellectuel.

Del mucho leer y del poco dormir, se le secó el cerebro.

A force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau, de manière qu’il vint à perdre l’esprit. (traduction de Louis Viardot)

 

Le narrateur nous révèle la progression de sa folie :

- Il a lu tant de romans de chevalerie qu’il est tenté d’écrire une suite aux aventures de ses héros familiers. Il est pris au jeu de la vertu poétique de l'inachèvement.

Ce qui est révélateur de la sensibilité de Cervantès à la vie des personnages littéraires qui se prolonge au-delà du livre.

 

- L’excès de lecture et les efforts de compréhension - ces romans sont écrits souvent dans un style amphigourique dont il nous livre des exemples grotesques mais exacts - ces efforts entraînent un surmenage.

 

- Puis, la barrière s'écroule entre le réel et le roman.

Tout d’abord, sa croyance est tournée vers le passé. Ces héros ont existé.

Puis vers l'avenir : il se voit en chevalier dont les exploits sont reconnus et chantés. Lorsqu'il se décide à partir, sa folie va s'inscrire dans le présent.

 

- Enfin l'invraisemblance de ces exploits, loin de lui inspirer le doute, le conforte dans sa folie car il adhère au mythe de l’exceptionnel. Donc rien de ce qui lui arrivera ne suscitera en lui le moindre doute.

Pour lui, les frontières entre ses lectures et la réalité se sont abolies. Il veut, en suivant des illustres chevaliers dont il a lu les exploits, s’en aller de par le monde chercher des aventures, réparant toutes sortes d’injustices.

 

À son vieux cheval il donne le nom désormais célèbre de Rocin-ante.

Un rocin est un vieux cheval, une rosse, et il y ajoute ante qui veut dire avant. Par le pouvoir du mot qui crée la chose, ce vieux cheval accède ainsi à la dignité de fringante monture.

Il fourbit les armes rouillées de ses ancêtres.

 

C’est par un processus semblable qu’il se fait chevalier errant quand il se donne le nom de Don Quichotte. Il y ajoute, à l’exemple des romans, le nom de sa patrie. Il est désormais Don Quijote de la Mancha.

 

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Aldonza Lorenzo (Federico Coullaut-Valera)

 

Par ailleurs, ses lectures lui ont appris qu’un chevalier errant doit être amoureux, aussi choisit-il une dame qu’il doit aimer. Son choix se porte sur une certaine Aldonza Lorenzo (ou Dulcinea del Toboso) dont il a été peut-être autrefois amoureux. Encore n’est-ce pas certain : fue a lo que se cree (ce fut, semble-t-il).

 

Quoiqu’on ait pu en dire parfois, l’amour pour Dulcinée n’est pas à confondre avec une quête de l’idéal. C’est parce qu’il doit être amoureux qu’il choisit cette femme. Cette précision n’est pas anodine car ne veut-il pas nous dire qu’en amour on ne doit pas tant se demander Qu’est-ce qu’elle a ? mais plutôt Qu’est-ce que j’ai ?

 

Il se hâte de partir car le monde a besoin de lui. Il part pour accomplir la mission dont il est investi, mais il sort par une porte dérobée.

Pourtant il est sûr de son bon droit. Faut-il ruser pour accomplir le Bien ? Comme s’il était conscient que son but est une folie pour les autres ; s’il part au hasard, c'est que le Mal est partout.

 

Les premières aventures de notre chevalier errant

À peine sorti, il butte sur une loi : il doit être armé chevalier. C'est dire qu'il obéit à une loi supérieure ; il ne part pas au nom du désordre mais au nom d'un ordre supérieur. Il obéit à une finalité idéale. Il se fait armer chevalier dans une auberge au cours d'un épisode d'un haut burlesque.

Il est bien évident que nous ne suivrons pas toutes les aventures qui jalonnent l’errance de notre chevalier.

Je ne proposerai ici que deux exemples qui, au-delà de leur apparence burlesque, posent le grave problème de la Justice pour le premier, et celui de la Foi pour le second.

 

La rencontre avec Andrés

Le hasard lui fait rencontrer une aventure qui requiert immédiatement son intervention. Un paysan, Juan Haddon, est en train de battre un tout jeune adolescent qui se plaint en disant Je ne le ferai plus. Don Quichotte, dans son étrange accoutrement, surgit soudain. Sans se préoccuper un seul instant de savoir les raisons de ce châtiment, il se place du côté du plus faible. Il prend systématiquement le parti du puni, de l'opprimé. Le seul fait que la victime soit un enfant suffit à donner tort au bourreau, même si le paysan est tout à fait sûr de la justice de sa cause.

 

Le jeune Andrés, à tort ou à raison, réclame ses gages. Devant cette étrange apparition, le paysan effrayé promet de payer, mais il a vite compris qu’il a affaire un fou. Il lui dit qu’il doit pour ce faire retourner à sa ferme et donne sa parole de gentilhomme de tenir sa promesse. Malgré les protestations d’André, qui sait bien que son maître n’est nullement un gentilhomme, Don Quichotte, convaincu d’avoir rétabli la justice, fait alors une admirable sortie ; il tourne bride et disparaît.

 

Mais voilà, il a rendu la justice sans l’assurer. Démarche logique : rendre la justice, c'est supprimer le bourreau et non le remplacer. Vous pouvez imaginer la suite. Le paysan a été insulté. Il va faire payer à l'enfant son humiliation et le battre cette fois avec méchanceté.

Ainsi la Justice incarnée par Don Quichotte, dans cet univers impitoyable, aboutit à l’échec le plus cruel qui soit, l'échec par illusion de la victoire.

 

Le jeune Andrés réapparaîtra dans la suite de l'histoire et portera une grave accusation contre le chevalier :

Vous auriez dû ne pas vous en mêler, mon maître ne m'aurait donné que quelques coups de bâton, puis il m'aurait payé.

 

Comme s'il y avait en ce monde des accommodements avec l'injustice. Les humbles plient, font le gros dos. Dans l'univers de Don Quichotte, il n'y a pas d’accommodement. Il faut que triomphe une Justice supérieure. Hélas, elle n'existe pas et, par son intervention intempestive, elle rompt l'équilibre du Mal dans le monde ; cet équilibre, qui en limite les dégâts, doit être préservé si ce n'est pas le Bien qui triomphe totalement.

C’est bien une morale désabusée.

Ce sont toujours les humbles qui font les frais des grandes expériences rédemptrices. Don Quichotte donne sa parole d'intervenir à nouveau, mais les opprimés n'ont pas besoin de paroles ; ils ont besoin de concret.

C'est alors que Sancho intervient : Nous sommes bien désolés de votre malheur, et il lui donne quelque chose qui, pour lui, est précieux : un morceau de pain et de fromage. C’est pourquoi lorsqu'Andrés lui dit amèrement : En quoi mon malheur vous touche-t-il ?, Sancho ne lui parle pas de son cœur ni de son âme. Il lui répond avec une admirable simplicité : Dans ce fromage que je vous donne et qui peut-être me manquera.

Ils partent, et Andrés reste seul, dans l’amère et terrible solitude des victimes impuissantes.

 

Les marchands tolédans

Au chapitre V, la route de Don Quichotte croise celle des riches marchands tolédans auxquels il demande de reconnaître que Dulcinée est la plus belle femme du monde. Les marchands, conscients d'avoir affaire à un fou, objectent qu'il leur faut une preuve, un portrait et que, même si la dame est borgne ou a les yeux chassieux, ils proclameront la suprématie de sa beauté.

Et Don Quichotte de répliquer :

Si je vous la montrais, quel mérite auriez-vous à reconnaître une vérité aussi manifeste ? L’important est de croire sans la voir ; et de le confesser, de l’affirmer, de le jurer, de le soutenir, les armes à la main.

 

Cet épisode est ambigu car ce qu'il engage va bien au-delà de l'anecdote burlesque et met en cause le problème de la Foi

Ne peut-on y entendre un passage de l’évangile selon Saint Mathieu : Maître, dirent les pharisiens à Jésus, nous désirons que tu nous fasses voir un signe.

Le refus persistant des marchands provoque la colère de Don Quichotte ; il se lance au grand galop de Rocinante afin de les punir. Mais, au bout de quelques mètres, Rocinante, trébuche et jette à terre le malheureux chevalier tandis que ses invectives se perdent dans un grand bruit de ferraille. Leur valet, qui a eu peur, se venge en rouant de coups le pauvre chevalier. Don Quichotte est battu sauvagement tandis que les marchands poursuivent leur route.

 

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Don Quichotte après la rencontre avec les marchands (Gustave Doré)

 

La rencontre avec un tel fou a bien diverti les marchands. Ils en devisent joyeusement entre eux et se promettent de raconter cette aventure.

Le Don Quichotte va être tout entier traversé de ces voyageurs qui croisent son chemin et porteront témoignage de cette étrange rencontre.

Nous verrons que, dans la seconde partie, Don Quichotte rencontrera des gens qui l’identifieront sans l'avoir jamais rencontré.

Ainsi commencent la diaspora du chevalier errant et la victoire de ce pauvre homme solitaire, abandonné sur la route. Il sort des pages du livre pour vivre ailleurs.

 

Trouvaille géniale de Cervantès !

 

Roué de coups, moulu, délirant, notre chevalier errant est ramené, nuitamment, par un voisin qui l'a trouvé presque inconscient sur la route.

À son retour, il reste couché dans un état comateux et ses amis, le curé et le barbier, en profitent pour brûler de nombreux livres de sa bibliothèque et en murer la porte.

 

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Illustration de Ricardo Balaca

 

Lorsqu'il reprendra conscience, ils inventeront une intervention des enchanteurs. Cette invention relancera le récit jusqu'à la fin, car on peut penser qu'à force de se heurter à un réel irréductible, Don Quichotte aurait peut-être renoncé à son entreprise. Désormais il a une réponse à tous les démentis que lui inflige la réalité. Il est victime des enchanteurs !

 

Ici s’amorce le thème de la Burla (la mystification) qui va courir jusqu’à la fin du roman : la seule façon d’infléchir le comportement de Don Quichotte est d’entrer dans son jeu, de le suivre dans son délire.

Dans la seconde partie, publiée dix ans plus tard, ce procédé informe la majeure partie des aventures de notre chevalier.

Seconde sortie de don Quichotte, cette fois accompagné de Sancho Panza

En effet, dès le chapitre VII, Sancho Panza, le futur écuyer de notre héros, est entré en scène Le narrateur nous le présente comme un homme honnête et pauvre.

Pour l’engager à le suivre, Don Quichotte promet de lui donner en récompense le gouvernement d'une île. Ceci fait rêver notre écuyer. Sancho est pauvre, ne l’oublions pas, ce qui éclaire son rêve de richesse.

Niais, crédule Sancho ? Les Espagnols pauvres qui se sont lancés dans l'aventure de la conquête de l'Amérique l'étaient-ils aussi ? Et puis pour un habitant de la Mancha, une île est un lieu mythique, irréel.

 

Le plus inattendu de ces préparatifs est l'entrée en scène d'un nouveau personnage : l'âne. Sancho ne veut pas suivre son maître à pied et se propose de partir avec son âne. Ce qui ne manque pas de poser un problème à Don Quichotte.

Dans les romans qu'il a lus, il ne se souvient pas que les écuyers aient été montés sur un âne. Il l'accepte sous réserve de le remplacer à la première occasion. De fait, le petit âne ne quittera jamais les pages du livre.

 

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Sancho et son âne (Gustave Doré)

 

Il est désormais essentiel et complète le couple des seconds rôles. L'âne est la caricature du cheval, comme Don Quichotte est la caricature d'un chevalier errant, et Sancho celle d'un écuyer. L'âne est le pendant de Sancho ; il est l'humble de l'écurie et la gloire de Sancho jointe à celle de l'âne, c'est le triomphe des humbles en cette Mancha cervantine.

 

Le trait de génie a consisté à mettre Sancho à côté de Don Quichotte.

L'un efflanqué, jaune et desséché, perché sur Rocinante, regardant au loin dans la plaine pour voir surgir l'aventure, l'autre, tout rond, installé comme un patriarche sur son âne, caressant son outre et son bissac.

Il y a là une trouvaille d'une valeur plastique incontestable à quoi tous les illustrateurs ont été sensibles : deux maigreurs superposées, juxtaposées à deux rondeurs également superposées.

 

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Don Quichotte et Sancho Panza (Honoré Daumier)

 

Ces deux personnages fortement campés ne cesseront pas d'évoluer.

Sancho tient à son gros corps, il est un peu douillet, un peu menteur, un peu tricheur, un peu roublard, mais il a une vraie sagesse populaire ; dans sa mémoire, il a un interminable répertoire de proverbes qu'il peut enfiler les uns derrière les autres sans souffler, comme une litanie, au point d'exaspérer parfois son maître. Pourtant, Don Quichotte va subir la contagion et, à son tour, énoncer quelques uns de ces proverbes.

 

Sancho est illettré, à peine sait-il, et encore vaguement, signer son nom. Ce qui signifie qu'il n'a aucune connaissance dans le domaine intellectuel et moins encore littéraire. D'où parfois sa crédulité naïve. Néanmoins, il a non seulement du bon sens, mais également de l’esprit, de l'intelligence et, peu à peu, se dessine un caractère plus profond qu'on ne le croyait.

 

L’arrivée de ce personnage va apporter une nouvelle saveur à ce récit car, tout au long du jour, tandis qu’ils avancent au trot de leurs invraisemblables montures, ils ne vont pas cesser de deviser. Ce seront leurs savoureux entretiens qui sont parmi les pages les plus subtiles, drôles ou sages de ce long roman.

Au gré de ces entretiens, qui doublent la narration du contrepoint des réactions et des sentiments qu'ils expriment face à l'aventure, leur antagonisme apparent se mue progressivement en une harmonie subtile. Vient le moment où, comme malgré eux, ils en arriveront à se contaminer l'un l'autre.

 

Avant de partir, se souvenant des conseils de l’aubergiste en qui il avait voulu voir un ancien chevalier errant, Don Quichotte n’oublie pas de prendre quelque argent et des provisions, détails pratiques qu’il n’avait jamais rencontrés au cours de ses lectures. Il intègre donc une réalité utilitaire à sa folie idéale. Sancho sera chargé des besaces contenant les vivres et il y ajoute une outre de vin.

Ils partent en cachette, au petit jour. Don Quichotte aurait-il été moins dupe qu'on peut le croire aux soi-disant enchanteurs qui ont fait disparaître sa bibliothèque ?

 

Ils cheminent et devisent en attendant que surgisse l’aventure.

On imagine aisément leurs deux silhouettes se profilant sur l’étendue déserte de la Mancha.

Sancho sur son âne chargé de besaces est une silhouette plaisante, pacifique, négative de toute aventure.

Lucide sur son apparence, Sancho affirme sa naïve certitude d'être à la hauteur de sa future tache de gouverneur d’une île, mais il émet des doutes sur les capacités de sa femme.

Elle ne vaudra pas quatre sous en Reine… Comtesse lui conviendrait mieux…

 

Sancho est un personnage qui juge, donne son avis sur les autres. Il a la faculté de trouver le réel compatible avec la fiction au prix de quelques accommodements. Grâce à lui, une certaine réalité concrète va pénétrer dans le rêve don quichottesque.

Leurs aventures commencent par l’épisode célèbre des moulins à vent et se poursuivent avec le combat avec le Biscayen.

 

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Illustration de Ricardo Balaca

 

C’est au chapitre IX qu’intervient un épisode essentiel : la rencontre avec les chevriers.

Au premier soir de leur équipée, nos deux héros ont fait halte chez des chevriers, simples et rustiques. Accueillis avec sympathie, ils ont partagé leur modeste repas et Don Quichotte, lyrique, en a vanté la rustique saveur.

Inspiré par cette nuit à la belle étoile, notre héros leur a tenu un discours éloquent sur l'Âge d’Or, discours qui a laissé les chevriers fort perplexes.

 

Cervantès feint de le trouver bien inutile, mais il ne faut pas le laisser nous duper car le sens profond de ce discours éclaire parfaitement la démarche de notre héros, mais également le rôle de la Pastorale dans le roman.

Pour résumer ce discours aux nombreuses implications philosophiques, il faut retenir que, selon Don Quichotte, nous vivons désormais dans un monde de fer où règnent la cupidité, le sens du profit, l'injustice, les vices, la débauche, un monde d'où l'amour sincère, pur s'est enfui. La mission des chevaliers errants est de transformer le monde pour que renaisse cet Âge d'Or. Cet Âge d'Or, que les chevaliers errants veulent faire renaître en combattant, est celui- là même que recrée artificiellement l'univers de la Pastorale.

 

D’ailleurs la suite de cette épisode, par l’intermédiaire de l’histoire de Grisostome qui, repoussé par le belle Marcela s'était donné la mort, le roman glisse imperceptiblement vers le roman pastoral.

 

Ceci inscrit un rapport fondamental entre les deux thèmes littéraires : le roman de chevalerie et le roman pastoral.

Il est enfin ramené chez lui par le curé et le barbier, partis à sa recherche, auxquels un couple d'amoureux rencontrés dans une auberge prête leur aide ; ils se liguent pour enfermer Don Quichotte dans une cage et le rapatrier dans un char à bœufs, en lui faisant croire qu'il est victime d’enchanteurs.

 

Dans cette première partie, de nombreuses nouvelles interpolées semblaient interrompre la narration en y insérant un récit d'une toute autre nature, mais elles enrichissaient l'action d'intrigues épisodiques au cours desquelles Don Quichotte et Sancho devenaient de simples spectateurs.

 

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Don Quichotte (Salvador Dali)

 

Seconde partie

Publiée dix ans plus tard, elle raconte la troisième et dernière sortie de notre héros.

Sancho fait irruption chez son maître pour lui apprendre une grande nouvelle. le bachelier, Sanson Carrasco, leur voisin, de retour de Salamanque, a rapporté un livre, qui a pour titre L'ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche.

 

Il paraît qu'on y parle de moi sous mon vrai nom Sancho Panza et de Mme Dulcinée du Toboso ; et aussi de choses qui se sont passées entre nous deux, tout seuls, dit Sancho.

 

Sanson Carrasco vient voir Don Quichotte, lui apprend l'immense succès du livre et lui dit que les lecteurs attendent la suite annoncée par l’auteur.

Nos deux héros décident alors de secouer leur paresse et de se lancer dans de nouvelles aventures : il importe en effet de ne pas manquer ce rendez-vous de l'Histoire et de l’histoire.

 

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Mais surtout, cette trouvaille géniale va changer totalement la perspective dans laquelle s'inscrit cette seconde partie car, désormais, où qu'ils aillent, ils seront reconnus. Que, piqués dans leur curiosité et leur vanité, ils veuillent savoir ce que l'on dit d'eux, et les voici, chacun pour son compte, transformés en lecteurs de soi-même. C'est là une vraie trouvaille. Bien plus, à partir du moment où, mieux informés, ils se mettent à discuter de la véracité de tel ou tel détail, à contester la justesse de telle ou telle interprétation, une dimension toute nouvelle est introduite dans le roman qui ouvre une perspective pratiquement infinie sur les rapports entre l'auteur et ses personnages, maintenant conçus comme indépendants de lui.

 

Par leurs remarques, leurs réserves, Don Quichotte et Sancho donnent soudain à ces rapports un caractère contestataire, voire conflictuel, qui annonce, trois siècles à l’avance, la révolte des personnages dans le théâtre de Pirandello.

Tout au long de leur troisième et dernière sortie, Don Quichotte et Sancho vont parcourir un monde peuplé de gens qui les connaissent puisqu'ils les ont lus. On les reconnaît, on les salue, on les accueille, on les interroge sur tel ou tel point obscur de leur histoire, on joue le jeu avec eux.

Il y a entre les deux parties une différence majeure.

 

Dans la première partie, Don Quichotte était maître de sa propre épopée ; à mesure qu'il se forgeait son identité, il inventait son propre monde : le château, les moulins à vent transformés en géants, etc.…

En revanche, dans la seconde partie, lorsqu'il se lance à nouveau sur les chemins, il ne transforme plus les choses ; ce sont les circonstances ou les autres qui fabriquent un univers à la mesure de ses exploits ou de ses désirs.

C’est dire que la plupart des épisodes de cette seconde partie est le récit des mystifications, des burlas, dont notre pauvre chevalier sera victime.

Les amis du chevalier les laissent partir car ils ont imaginé, avec le bachelier Sanson Carrasco, une nouvelle burla pour le faire revenir et le guérir de sa folie.

Ce stratagème nous sera révélé plus loin.

 

Nos deux héros ont pu prendre la route sans se cacher. Partis pour Saragosse, ils se ravisent en cours de route et poussent jusqu'à Barcelone.

C’est tout d’abord Sancho qui va mystifier son maître pour se tirer d’embarras..

Dans la première partie, chargé de porter une lettre à Dulcinée, il lui avait fait croire qu'il s'était acquitté de sa mission. Cette fois, ils se rendent dans le village de Toboso, et notre chevalier demande à son écuyer d’aller chercher Dulcinée, en personne, car il veut se mettre à ses pieds. Sancho ne sait que faire. Il cherche comment se tirer d’affaire quand apparaissent au loin trois paysannes. Puisque son maître voit ce qu’il veut bien voir, il lui annonce que Dulcinée et de ses suivantes arrivent. Mais lorsqu’elles s’approchent, notre chevalier les voit dans leur toute leur rusticité et leur vulgarité. Sancho persiste dans son mensonge. La foi de Don Quichotte vacille, mais plutôt que de renoncer à son rêve, il va s'humilier devant la paysanne en accusant les enchanteurs de le tromper, et lui redire son indéfectible amour.

 

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Illustration de Ricardo Balaca

 

Par-delà l’effet de comique indéniable, c’est un épisode de grande cruauté.

Don Quichotte finira par imaginer que Dulcinée est victime d’un enchantement. Et ce thème de l’enchantement de sa Dame va informer une grande partie de la suite du récit. Il va vouloir désenchanter Dulcinée, et ce désenchantement va être à l’origine des multiples burlas somptueuses et théâtrales qui prendront une dimension spectaculaire lors du séjour de nos héros chez le duc et la duchesse. Il occupe trente chapitres formant une suite d'épisodes où la splendeur le dispute à la profondeur souvent amère d'un comique de plus en plus ambigu.

C’est au chapitre XV que nous découvrons le stratagème imaginé par les amis de notre héros.

 

Don Quichotte est interpellé par un étrange chevalier, le chevalier aux miroirs. C’est, en réalité, Sanson Carrasco, soigneusement déguisé en chevalier errant, le visage caché par son casque, et accompagné d'un écuyer qui n'est autre qu'un paysan du village affublé d'un faux nez. Assuré de l'emporter au cours de ce duel, il veut imposer comme pénitence à Don Quichotte de déposer les armes et de revenir chez lui.

 

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Illustration de Ricardo Balaca

 

Le hasard en décidera autrement.

Il lui lance un défi dont l'enjeu est la suprême beauté de leurs dames respectives.

Ils se battent. De ce combat singulier, notre chevalier sort vainqueur tandis que le chevalier aux miroirs gît au sol.

Cette victoire ne peut que conforter Don Quichotte dans sa folie.

Si dans son adversaire tombé au sol, et le visage découvert, il reconnaît le bachelier, Sanson Carrasco, il en accuse les enchanteurs. Le bachelier, vexé, va prendre très mal sa défaite et jurer de se venger.

J'ai trop mal aux côtes pour persister dans mes intentions charitables.

 

Toutes ces burlas sont d’une extrême cruauté et, à force de ridiculiser notre pauvre chevalier, elles laissent une impression de désolation, de dignité bafouée.

Même Sancho, nommé par le duc et la duchesse, soi-disant gouverneur de l’île de Barataria, moqué cruellement, fait preuve d’une dignité comparable à celle de son maître.

Laissez- moi retourner à mon ancienne liberté… Je ne suis pas né pour être gouverneur… Je m'entends mieux à manier la pioche, à mener la charrue… Chacun est à sa place quand il fait le métier pour lequel il est né. Nu je suis né, nu je me retrouve, je ne perds ni ne gagne ; je veux dire que sans une obole je suis entré dans ce gouvernement et que j'en sors sans une obole bien au rebours de ce que font d'habitude les gouverneurs d'autres îles…

 

Ils quittent sans regret le duc et la duchesse.

Sur leur route, ils vont croiser un groupe de jeunes gens riches qui jouent à la Pastorale. Ils les invitent à partager leur vie champêtre mais ils refusent, puis ils tombent entre les mains d'un redoutable et célèbre bandit de grand chemin Roque Guinart. Roque avait entendu parler de Don Quichotte.

Mais n'avait jamais cru que son histoire fût vraie.

 

Roque, bien que chef des bandits, se montrera plus loyal que bien des honnêtes gens.

Charmé par cette rencontre, et sachant que nos deux héros se dirigent vers Barcelone, il fait prévenir un ami de leur arrivée.

Cet ami, Don Antonio, à son tour, prendra Don Quichotte au piège d'une nouvelle burla en mettant en scène son arrivée à Barcelone où il lui organise une entrée triomphale. Reçu avec tous les honneurs, Don Quichotte connaît alors l'apogée de sa carrière ce qui porte son égarement à son comble.

Mais selon le dicton la roche tarpéienne est bien près du Capitole.

Tout au long de ce long récit, l'épopée burlesque dont il est le héros a entretenu un rapport constamment décalé avec les modèles auxquels il se réfère et dont il entend s'inspirer, mais les géants qu'il a affrontés n’étaient que des moulins, l'armet de Mambrin n'était qu'un plat à barbe en cuivre rouge, les fantômes auxquels il livra assaut, de pacifiques pénitents blancs, les armées qu’il affronta des troupeaux de moutons, et les galériens, qu’il avait délivrés au nom de la liberté, les avaient détroussés sans pitié.

Chaque fois la réalité lui infligeait un démenti cuisant. Mais quelle que soit sa déconfiture, sa foi en sa mission est longtemps demeurée intacte, et c’est à Barcelone qu’elle va recevoir un coup fatal.

Don Quichotte est défié par le chevalier de Blanche Lune - en réalité Sanson. Il est défait en champ clos, vaincu non par des rustres indignes de lui, ni par le nombre de ses adversaires ; non, il a été vaincu dans un combat singulier, sans forfaiture.

Il préfère être tué que de renoncer à proclamer la suprême beauté de Dulcinée. Mais le chevalier de Blanche Lune n'en exige pas tant. Il lui demande sa parole d'honneur de ne plus porter les armes pendant un an. Don Quichotte s’y engage.

 

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Illustration de Ricardo Balaca

 

Certes le chagrin de devoir pendant un an abandonner la vie glorieuse des chevaliers errants contribue à l'affaiblir, mais il y a pire. Lui que s'est tiré de tant d'aventures, cassé dans son corps, moulu, certes mais toujours prêt à repartir, est, cette fois, blessé à mort.

L'image de Dulcinée ne l'a pas soutenu, ni son propre courage. Il a roulé dans la poussière. Il n'a plus confiance en lui-même. La source de sa vie est tarie parce qu'il est atteint dans son illusion, et cette ultime défaite nous amène à la fin du roman.

Même si cet échec est un élément décisif dans son retour vers la lucidité, il n'intervient pas de but en blanc.

Toute la seconde partie est jalonnée d'interrogations inquiètes.

Je n'en donnerai qu'un seul exemple.

Tandis qu'ils vont vers Barcelone, ils croisent des rouliers transportant des statues de retable : quatre saints chevaliers, St Georges, St Martin, St Jacques et St Paul.

Don Quichotte ne les prend pas pour autre chose que ce qu'elles sont, il explique à Sancho la personnalité de chaque saint et ajoute :

Ils ont exercé la même profession que moi. Ils ont conquis le ciel à la force du poignet et moi, je ne sais toujours pas jusqu'à ce jour ce que j'ai conquis à force de souffrances. Mais si je pouvais mettre un terme à celle que ma Dulcinée endure, et si le sort m'était favorable et mon jugement plus sain, je prendrai sans doute un meilleur chemin que celui dans lequel je me suis engagé.

 

Comment ne pas sentir une sorte de désenchantement, une obscure conscience de se battre dans le vide ?

Comment ne pas sursauter en lisant si mon jugement était plus sain, comme s'il avait une vague conscience de sa folie ?

Quelque chose en lui est ébranlé ; son triomphe à Barcelone avait été sa dernière illusion.

Quand, à la fin, il va recouvrer la raison, ce sera l'achèvement d'une longue, lente prise de conscience.

À la fin du roman, notre héros, d'abord caché sous la caricature, finit par triompher d'elle. Elle ne s'efface pas tout à fait mais, à travers elle, apparaît une dignité héroïque, un visage si grave et si beau qu'il s'impose à l’affection, au respect.

 

Sancho lui aussi a évolué

Présenté tout d'abord comme un paysan pauvre, un bon mari, un bon père, Sancho, peu à peu, prendra vie, mais il restera toujours vrai. Face à son maître, au curé, au barbier, à sa femme, chez le duc, la duchesse, Sancho il est, Sancho il restera.

Il va aimer de plus en plus son maître mais aussi le juger.

De la confiance la plus absolue, il passe au scepticisme et nul besoin de longs raisonnements. Il lui suffit d’écouter le témoignage de ses côtes endolories pour être sûr que les prouesses de son maître ne sont pas des succès.

 

Point de doute, Don Quichotte est hors de son bon sens.

 

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Don Quichotte et Sancho Panza (Honoré Daumier)

 

Comment peut-il appeler Dulcinée cette grosse fille de ferme ? Peu à peu, il en arrive à rire de son maître, à se moquer de lui sous son nez. Cet irrespect arrive à son comble lorsque Don Quichotte veut lui administrer de force les coups de fouet qui doivent désenchanter Dulcinée. Sancho se jette sur son maître, le renverse, et lui applique le genou droit sur la poitrine.

Don Quichotte lui dit :

Comment traître, tu te révoltes contre ton maître et seigneur naturel ? Tu t'élèves contre celui qui te donne ton pain ?

 

Et pourtant les choses s'arrangent, et il demeure jusqu'au bout à son service.

Non plus par crédulité, non plus par respect, mais par affection, par fidélité. Il ne peut s'empêcher d'admirer tant de propos diserts, tant de sages réflexions, tant de maximes profondes qui sortent de la bouche d'un maître qui, par ailleurs, est fou. Et plus encore, il ne peut s'empêcher de l'aimer. Ce n'est pas en vain qu'il est resté à ses côtés pendant des jours et des nuits : un peu de sa bonté s'est communiquée à lui, un peu de son idéalisme a gagné une partie de son cœur.

 

C'est lui qui soutiendra Don Quichotte dans ses épreuves, et dans sa défaite ; il sait que son maître est bon ; il se sent le devoir de le protéger, de témoigner de ce qu'il est.

Il n'a nulle méchanceté, son âme est ouverte; il ne saurait faire de mal à personne et, au contraire, il fait du bien à tout le monde ; il n'a aucune malice, un enfant lui ferait croire qu'il est nuit en plein midi. Cette simplicité me le fait aimer comme la prunelle de mes yeux, et malgré toutes ses extravagances je ne saurai le quitter.

 

Le roman s’achève sur la mort de Don Quichotte.

Don Quichotte reprend la route qui doit le ramener à son village.

Ils s’en viennent à passer à l'endroit même où ils avaient rencontré ces oisifs qui jouaient à la Pastorale.

 

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Les bergers (Gustave Doré)

 

C'est alors qu'il va penser à se faire berger. Il semble retrouver un véritable élan pour jouer le jeu de la fiction littéraire.

Il se propose d’imiter. Il n'y a pas adhésion. Il n'imitait pas les chevaliers, il était un chevalier. Il s'agit seulement de passer le temps. Il envisage d'acheter les accessoires, non de les fabriquer.

 

Il cherche des noms à donner à ceux qui joueront à ce jeu. Il sera Quijotiz, Sancho Panza deviendra Pancino, Sanson Carrasco, Sansonino.

Et Sancho s'en mêle. Tersa deviendra Teresona, augmentatif qui répond bien à la corpulence de sa robuste compagne.

 

Dulcinée, elle, gardera son nom, puisqu'elle est l'amour, elle passe sans changer d'identité de la chevalerie à la pastorale.

Et que feront- ils tout au long des jours ? Ils seront amoureux.

Sancho qui incarnera la fidélité conjugale chantera la brave Thérèse et Don Quichotte l'absence de la bien-aimée. Chacun trouvera sa chacune ; le seul qui pose problème, c'est le curé. Bah on verra bien !

 

Une remarque s'impose : au contraire de l'aventure chevaleresque, qui supposait la solitude du chevalier, la pastorale suppose une collectivité. Pas une seconde Don Quichotte et Sancho ne mettent en doute l'acceptation des autres, leur participation complice. Don Quichotte savait à l'avance qu'ils ne refuseraient pas, et il ne se trompe pas car, quand il fait part de sa décision à ses amis, il ne rencontre nulle opposition. Même le curé accepte de jouer, lorsqu'il ne sera pas occupé par les enterrements, les mariages, les confessions, il ira taquiner les muses et les bergères avec Don Quichotte.

 

Or, toute l'histoire de Don Quichotte et de ses amis est une lutte sourde, masquée, entre le héros qui veut se réaliser et ses amis incompréhensifs et bien intentionnés qui veulent l'en empêcher.

Depuis le début, le curé et le barbier se sont entêtés à barrer la route à l'imagination délirante de Don Quichotte. Ils ont brûlé une partie de sa bibliothèque, ils ont muré la pièce, le curé a poussé la hardiesse jusqu'à se travestir en femme pour le ramener à son village.

 

Certes, ils considèrent que c'est là une nouvelle folie de leur ami, mais jouer au berger c'est l'aventure à domicile. Cette remarque n’est pas simple boutade. Elle a un sens beaucoup plus profond.

Si la pastorale est acceptée, c'est qu'elle n'est pas une folie dangereuse, elle ne bouleverse pas l'ordre établi : on lira des poèmes sous les arbres, on écrira des initiales sur leur écorce. Nul combat à l'horizon, nulle remise en cause des principes fondamentaux de la vie en société ; c'est une fiction apaisante qui ne trouble que des habitudes ménagères et non des habitudes de pensée.

 

L’impossible quête

Cette perspective est soulignée de façon éclatante par le rôle que joue la pastorale dans le drame final.

En effet, lorsque Don Quichotte tombe malade, paradoxalement, ce sont ses amis et Sancho qui relancent pour lui le thème oublié de l'aventure pastorale.

 

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Illustration de Ricardo Balaca

 

Sanson Carrasco, pour tenter de rattacher à la vie notre pauvre hidalgo, lui rappelle son projet de se faire berger avec tous ses amis.

C'est maintenant que nous venons d'apprendre que Dulcinée a été désenchantée que vous parlez de la sorte ? C'est quand nous sommes prêts à devenir bergers et à passer notre vie à composer des chansons que vous pensez à vous faire ermite ?

 

Sanson ici imite presque le style de Sancho ; c'est vrai, et c'est aussi lui faire beaucoup d’honneur.

Car Sancho lui aussi participe à cette exhortation, mais d'une façon beaucoup plus bouleversante. Bouleversante car, à travers ces propos, nous devinons les gardes-malade attentifs et maladroits qui s'imaginent pouvoir tromper le malade, et feignent de croire à cette pastorale alors que précisément, à ce moment-là, Don Quichotte n'y croit pas, si tant est qu'il y ait jamais cru.

 

Dans ce mouvement qui, apparemment, a pour thème une fiction littéraire, ce qui se transcrit c'est le mensonge de celui qui, au chevet du lit d’un mourant, feint de croire à la santé du malade alors que le malade, lui, n'y croit plus.

C'est le dialogue de l'hypocrisie bien intentionnée des vivants et du silence lucide et silencieux du moribond.

Sancho est bouleversant car, lui, croit à cette pastorale à sa façon, comme à une réjouissance, à quelque chose qui va permettre de s'amuser, de bien manger, de ne rien faire.

Et cette sincérité dans ses paroles correspond à la sincérité de ses sentiments car il aime son maître :

Ne mourez pas, monsieur ; suivez plutôt mon conseil et vivez encore longtemps parce que la plus grande folie que puisse faire un homme dans cette vie, c'est de se laisser mourir, tout bêtement sans que personne le tue, et sans que d'autres mains que celles de la mélancolie ne l’achèvent. Ne soyez pas paresseux; sortez de ce lit, allons nous promener dans les champs, habillés en bergers comme c'était convenu ; peut-être bien que derrière un buisson nous verrons sortir Mme Dulcinée du Toboso désenchantée, et plus belle que tout ce qu'on peut imaginer. Et si ce qui vous fait mourir, c'est le chagrin d'avoir été vaincu, mettez-moi tout sur le dos, et dîtes que vous avez été renversé parce que j'avais mal sanglé Rocinante. D'ailleurs vous avez dû voir dans vos livres de chevalerie que c'est tout à fait courant qu'un chevalier en renverse un autre, et que celui qui est vaincu aujourd'hui soit vainqueur le lendemain.

 

La pastorale prend ici par la bouche simple et sincère de Sancho la valeur d'un appel à la vie. Elle est, près de ce lit où un homme meurt parce qu'il n'a plus envie de vivre, l'ultime appel de la vie concrète, avec ce qu'elle comporte à la fois de liberté, d’évasion, de valeur irremplaçable, simplement parce qu'elle est la vie.

 

Bouleversante vérité que celle-ci, placée par Cervantès, sur les lèvres de Sancho :

Quelle plus grande folie que de se laisser mourir.

 

L'étonnant Sancho atteint ici au sommet de sa grandeur.

Et si sa raison est naïve, elle ne prête pas à sourire car elle est la preuve de sa pureté.

Sancho ne sait pas que si Don Quichotte se laisse mourir, c'est parce qu'on l'a forcé à se laisser mourir.

A tout cela Don Quichotte oppose le scepticisme calme et résigné de celui qui sait ce qui l'attend et qui sait aussi que les autres s'efforcent vainement de lui mentir.

 

Don Quichotte :

Laissons ces billevesées, je sais que je suis au seuil de la mort. Partons car dans les nids d'autrefois, aujourd'hui il n'y a plus d’oiseaux.

 

Nous sommes ici au sommet du pathétique. Non seulement, il refuse l'invitation qui lui est faite plusieurs fois de se faire berger, mais il fait comme si elle n'existait pas.

Lorsque Don Quichotte revient à lui après une léthargie où semblent s'être dissipées les nuées de ses imaginations romanesques, il renonce à la chevalerie et, sans même le dire, à la pastorale.

 

C'est le passage capital au cours duquel il dit à ses amis :

Je ne suis plus Don Quichotte de la Manche, mais Alonso Quijano qui a mérité par sa conduite d'être surnommé Le Bon. Je suis désormais l'ennemi d'Amadis de Gaule et de son innombrable descendance. Je reconnais ma folie et l'abîme où leur lecture m'a précipité ; mais Dieu, dans sa miséricorde, ayant permis que j'apprenne à mes dépens, dès aujourd'hui je les abomine.

 

Il y aurait un double renoncement ainsi que les critiques l’ont dit souvent : un double renoncement à l'idéal à la chevalerie et à la pastorale, mais s'il est vrai qu'il y a un double renoncement, ils ne sont absolument pas sur le même plan.

 

Ne nous nous y trompons pas ; il prononce une abjuration en bonne et due forme de la foi chevaleresque.

Or, il n'y a pas d'abjuration de la foi pastorale, tout simplement parce qu'on ne peut pas abjurer une foi que l'on n'a pas.

Jamais il n'a cru à la pastorale. Elle n'était qu'un substitut fictif de la chevalerie interdite pendant un an.

Et c'est en cela que, désormais, le dialogue entre ce mourant et les vivants bien intentionnés qui l'entourent devient tragique.

 

Lui dit qu'il abjure la foi chevaleresque et eux lui disent Faisons-nous bergers. Ils font la sourde oreille à l'abjuration de sa foi qu'il proclame solennellement, douloureusement.

Au moment où sa foi en quelque chose s'écroule, les autres ne lui offrent que le spectacle dérisoire d'une foi factice à laquelle lui-même n'a jamais consenti.

Ceci est riche d’enseignement.

 

La pastorale n'était qu'un substitut, une provisoire évasion. Mais on ne s'évade pas de ce à quoi on ne croit pas.

Maintenant qu'il ne croit plus à la chevalerie, pourquoi chercherait-il une évasion à sa hantise du temps perdu à attendre ?

Il n'en a plus besoin et du même coup, la pastorale n’a plus de raison d’être.

Ce qui nous donne la clef, le sens profond de cette dualité qui veut que dans cet énorme roman qui est une vie, en contrepoint du thème chevaleresque fondamental, ait sans cesse couru le thème secondaire, littéraire lui aussi, de la pastorale, et la clef se trouve dans le discours sur l'Âge d'Or.

 

Il avait dit que la pastorale était l’Âge d'Or recréé, reconstitué.

Mais la chevalerie veut rétablir le Paradis perdu dans un siècle de fer.

Le chevalier était celui qui, en un temps où la vertu est bafouée, où la justice est impuissante où les méchants triomphent, se lançait à l'assaut de tous ces torts pour faire triompher le retour à l'Âge d’Or.

 

C'est là le point de jonction entre les deux attitudes : l'une est le but de l'autre.

Jouer à la pastorale dans cette perspective, c'était se créer un petit monde réduit à l'image de l'Âge d'Or, afin d’oublier ce monde de fer où la présence d’un chevalier de la justice, du droit, de la vertu, est indispensable.

Jouer à la pastorale, c’était, en s'enfermant dans la fiction de ce monde à l'abri du mal, éviter le déchirement intime d'entendre le monde malheureux qui l'appelle et auquel il ne peut pas répondre.

Depuis le début, Don Quichotte ne cesse de penser au monde qui a besoin de son bras.

Ce monde, c'est celui des galériens, des prisonniers, des gens fouettés, de voleurs et de volés, de vertus menacées et bafouées.

 

Pour rester sourd à ces appels, il doit oublier provisoirement que ce monde existe, et le seul moyen de l'oublier, c'est de s'en fabriquer un autre.

Etre chevalier, c'est vouloir transformer le monde, c'est ne pas l'accepter tel qu'il est.

Est-il un inadapté ? On l'a dit.

Oui, il est incapable d’accepter son temps, d'accepter les circonstances, de s'accommoder des mœurs du jour, mais à quoi veut-on qu'il s'adapte ? À un monde où triomphent les muletiers, les marchands ? Où ne règne pas d'autre loi que celle de l'intérêt ? Où les hommes se contentent de deux choses : leurs affaires et leurs plaisirs. S'il laisse le jeune Andrés attaché à son arbre et fouetté par son maître, s'il refuse tout sentiment de pitié pour les galériens, alors il s'adapte : c'est un renoncement, une trahison... comme nous en commettons tous.

 

On a écrit des volumes sur la faculté qu'avait Don Quichotte de métamorphoser le réel, parce qu’il prend des moulins pour des géants, des auberges pour des châteaux.

On n'a pas assez souvent dit que, s'il partait, lance au poing, pour redresser les torts, c'est qu'il avait, par-delà les fantasmagories de son imagination, une vue très précise de ce monde dans lequel il s'aventure.

 

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Don Quichotte (Albacete) - Photo de Alejandro Ruiz

 

Qu'est-ce qui est réalisme et lucidité ? Voir le monde dans lequel il s'aventure couleur de rose et ne nécessitant nulle intervention ? Ou, au contraire, entendre ce monde appeler au secours et chercher à rétablir la justice, à soulager les malheureux ?

En cela, ce personnage, lucidement halluciné, voit le monde de son temps comme il est.

Et c'est en cela qu'il y a paradoxe.

Paradoxe si aveuglant qu'il aveugle nombre de lecteurs et de commentateurs pour qui Don Quichotte est un individu irréductible au réel.

Pourtant, il est significatif que lorsqu'il voit des galériens, il les prend pour ce qu'ils sont : de pauvres hommes enchaînés. Et il défait leurs chaînes.

 

Sans doute est-ce là ce qui explique l'extraordinaire mélange de folie et de lucidité de ses discours.

Mais sa folie ne porte jamais que sur les apparences des choses (les prostituées, les auberges). En leur essence, il ne se trompe jamais sur les justes et les injustes.

 

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Les rêves (Gustave Doré)

 

Etre chevalier, c'est voir le monde tel qu'il est, sentir qu'il réclame justice.

Etre berger, c'est renoncer à transformer le monde pour les autres et se contenter de le transformer pour soi.

C'est en cela que la pastorale est une évasion. Elle consiste non point à voir le monde tel qu'il est, mais à s'en inventer un tel qu'on voudrait qu'il fût.

Or, Don Quichotte voudrait que le monde soit juste, et il ne s'est pas inventé un monde juste puisque au contraire il part au combat pour le rendre juste.

 

Cette lucidité folle de Don Quichotte, c'est son paradoxe.

S'il refuse la pastorale, c'est qu'elle est le refuge de l'inaction; il ne pouvait l'accepter qu'à titre provisoire .

Au terme d'un long cheminement du doute et de la défaite, il ne lui reste plus qu'une seule évasion : la mort

Il prononce cette belle phrase mystérieuse :

Dans les nids d’autrefois, il n'y a plus d'oiseaux aujourd'hui.

 

Il est une façon de faire entendre les oiseaux absents, et les bergers y excellent, c'est de jouer du pipeau. Cependant, pour une âme comme celle de Don Quichotte, le pipeau des bergers ne peut remplacer le chant des oiseaux absents que s'il sait qu'ils reviendront au printemps suivant. Mais lorsque l'on sait que les oiseaux ne reviendront pas, où aller chercher les oiseaux de la liberté ?

 

Sur la plaine poussiéreuse de la vie, leur envol n'a pas laissé de trace.

La merveilleuse foi en l'acte de l'homme pousse toujours plus avant, mais la foi s'est usée aux cailloux du chemin. La suprême dignité de don Quichotte, c'est de refuser le chant des pipeaux.

La vérité en cette mort de Don Quichotte est dans cette prodigieuse phrase :

Dans les nids d’autrefois, il n'y a plus d'oiseaux aujourd'hui.

 

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Mort de Don Quichotte (Gustave Doré)

 

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Statues de Don Quichotte (Tolède) et de Cervantès (Argamasilla de Alba)

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