Le roman picaresque ou l’amour confisqué

 

1

 

Il y a quelque paradoxe à vous proposer, au cours d’un cycle consacré aux éducations sentimentales, un genre littéraire dans lequel on chercherait en vain la moindre trace d’amour.
C’est qu’en vérité dans le monde romanesque de la picaresque, où il s’agit essentiellement de survivre, l’amour n’a nulle place. L'on croise parfois quelques figures féminines, qui pourraient susciter un sentiment amoureux, mais le plus souvent, elles sont des dupes, à moins qu’elles ne soient plus expertes encore que les hommes dans l’art de duper son prochain.

Si le roman picaresque peut trouver sa place ici, c’est en tant que roman de formation, d’éducation. Mais d’une éducation très particulière, qui se déroule dans une période historiquement datée : l’Espagne du Siècle d’or et dans une société qui s’est forgée dans des circonstances historiques exceptionnelles.

  Je le précise très succinctement.

Cette époque coïncide avec le règne des Habsbourgs et a, en fait, duré au moins un siècle et demi.

Le grand destin de l’Espagne du Siècle d’or avait été forgé par les rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, à la charnière du Moyen-âge et des temps modernes. Ils étaient chacun souverain en son royaume et c’est leur héritier qui unira l’Espagne sous le même sceptre.

 

2

Les Rois Catholiques

 

Par la politique des mariages, les rois catholiques scellèrent les liens de l’Espagne avec les Habsbourgs.

Leur fils aîné, prince des Asturies, avait épousé Marguerite d’Autriche mais il mourût prématurément, tué dit-on pour avoir trop prouvé son amour à sa femme.

Juana, sa sœur, fille aînée des Rois Catholiques, portait à son mari Philippe, dit Philippe

Le Beau, un amour tout aussi ravageur.

Philippe était volage ; en proie à une jalousie féroce, elle commença à manifester quelques troubles du comportement et à la mort de son mari, elle sombra dans la folie.

C’est leur fils aîné, Charles Ier d’Espagne, devenu Charles-Quint après son élection à la tête du Saint Empire, qui régna sur des domaines où le soleil ne se couchait pas.

La conquête du Mexique et du Portugal élargit ses domaines aux quatre coins de l’horizon. A son abdication en 1556, Charles-Quint partagea ses possessions entre son frère et son fils, Philippe II.

Au cours de ces deux règnes, les valeurs sur lesquelles s’est édifié l’empire espagnol se sont affirmées et fixées.

A la mort de Philippe II, en 1598, l’Espagne, encore redoutable, semblait au faîte de sa puissance mais, déjà, quelques fissures annonçaient la prochaine décadence ; décadence qui se confirmera au cours des règnes de ses successeurs, Philippe III puis Philippe IV.

La situation ne cessa plus de se dégrader.

Nous sommes au moment où le soleil se couche sur l’empire espagnol.

Alors que les défaites des célèbres armées espagnoles devenaient plus nombreuses que les victoires ; alors que ces mêmes valeurs, qui avaient fait sa grandeur, disparaissaient ou se trouvaient perverties, l’Espagne donnait au monde occidental les plus brillantes manifestations de son génie, tant littéraire qu’artistique.

C’est dire que l’apogée culturelle et artistique se manifeste avec un certain décalage chronologique par rapport à l’apogée politique.

 

3

Charles Quint (Le Titien)

 

 

***

 

Le genre roman picaresque, ou encore la picaresque, est né en Espagne

Le premier roman le Lazarillo de Tormes, chef d’œuvre anonyme, celui qui fonda le genre, parût en 1554 sous le règne de Charles-Quint.

C’est, en tout cas, la date que porte la version connue.

Il se déroule dans une Espagne au faîte de sa puissance, sous le règne de Charles-Quint.

Or, et la chose mérite d'être signalée, loin de manifester la grandeur du pays, ce roman semble, par le biais de son personnage, en dénoncer les tares secrètes, les misères, les vices et les ridicules.

Les Espagnols ne s’y sont pas trompés, ni les étrangers qui firent un incroyable succès à ce qui leur sembla un pamphlet dirigé contre un pays qu’ils admiraient et redoutaient.

En 1536 paraissait El Buscon de Quevedo (sans doute fut-il commencé bien plus tôt).

Quarante ans plus tard, en 1598, paraissait la première partie du Guzman de Alfarache de Mateo Aleman.

Dans cette lignée, de nombreux romans furent publiés en Espagne puis à l'étranger qui ont pour héros un picaro.

Cependant, dans le Lazarillo, le terme même de picaro n’est pas employé.

Il apparaît pour la première fois dans le Guzman de Alfarache.

Malgré les recherches et les hypothèses les plus savantes, on ignore l’origine exacte du mot picaro.

Cependant, on peut remarquer qu’il semble dériver de la picardia, qui signifie astuce, car l’adjectif picaro a parfois le sens d’espiègle.

La trame de ces récits est constituée par les aventures d’un picaro, homme de peu, serviteur aux nombreux maîtres, volontiers vagabond, voleur ou mendiant. Ils sont toujours présentés sous la forme d’une autobiographie.

Mais ils ne sauraient se confondre avec les romans de gueuserie, si en vogue tant en Espagne qu’à l’étranger, car il est sous-tendu par une problématique beaucoup plus grave et s’insère dans une mentalité spécifique d’une Espagne de plus en plus figée dans ses structures seigneuriales, refusant de s’intégrer au modèle mercantiliste européen.

La personnalité du picaro prend forme dans l’esprit d’un lettré nourri de théologie qui nous invite à suivre l’éducation et les années d’apprentissage de son héros-narrateur.

Au cours de sa vie hasardeuse, ce personnage parcourt diverses couches de la société dont il découvre les faiblesses, les vices, les tares.

C’est donc une démarche de moraliste ou de prédicateur qui veut graver dans la conscience d’autrui l’image d’une inconfortable et salutaire vérité.

En effet, aux yeux d’un homme du XVIème siècle, il est impensable que l’expérience quotidienne d'un homme de peu, d'un marginal, mendiant et/ou voleur, soit objet de littérature.

Il est clair que seule une intention moralisatrice explique le choix de ce sujet.

En proposant au lecteur de voir le monde à travers un personnage aussi vil en lui faisant partager l’expérience, les pensées d'un être asocial, c'est à seule fin de mettre l’homme en présence de tout ce que sa condition comporte de négatif, afin de dessiller les yeux et de démasquer les contrevérités faussement rassurantes. (Cf Molho)

 

Le roman picaresque, si parfaitement ancré dans le réel, ne prend sens qu’en tenant compte de son origine et, surtout, des deux données alors constitutives de la mentalité espagnole au Siècle d’or : la Foi et l’Honneur.

 

***

 

Les Espagnols vivent dans la certitude absolue de posséder la vraie foi ; ils croient tout aussi fermement à la valeur des sacrements. En ayant la certitude d’être pardonné, on peut pécher, manquer même aux commandements de l’Eglise puisque Dieu répondra toujours au pécheur au bord de la tombe.

Le seul péché inexpiable est l’hérésie.

Sous le règne de Charles-Quint et de ses successeurs, alors que l’Europe toute entière est divisée par la question religieuse, l’Espagne se veut une milice de Dieu au service de la Contre réforme ; ses soldats, qui se battent aux quatre coins de l’horizon, sont le fer de lance de cette milice.

Aux heures les plus glorieuses du Siècle d’or, le peuple partage l’idéal religieux du souverain Philippe II qui déclare :

Je préférerai ne pas régner plutôt que de régner sur les hérétiques.

 

4

Philippe II

 

La foi catholique imprègne si profondément l’âme espagnole qu’il n’est aucun aspect de la vie individuelle ou collective à laquelle elle ne soit associée.

La seconde donnée constitutive de l’âme espagnole est l’honneur. Mais il existe une double conception de l’honneur.

La première est étroitement liée à la naissance, au courage, à l’héroïsme, lui-même indissociable du fabuleux destin de l’Espagne, de cet empire sur lequel le soleil ne se couchait pas.

En revanche, la seconde conception de l’honneur renvoie à la réputation. Il s’agit d’une valeur sociale que chacun peut perdre du fait d’autrui.

Cet honneur, qui a sa source dans l’opinion, entraîne les hommes à sacrifier leurs sentiments, leurs penchants naturels, et leur impose des actes sublimes ou criminels.

L’honneur devient le principe qui informe toute la vie sociale et morale et prend alors en Espagne une importance toute particulière dont témoigne, en particulier, le théâtre du Siècle d’or.

Ces deux composantes essentielles de l’âme espagnole, la foi catholique et l’obsession de l’honneur vont se combiner en une valeur commune : l’honneur d’être chrétien, et vont donner naissance à cette aberration du sentiment religieux : la notion de pureté du sang, la limpieza de sangre, qui distingue les chrétiens de souche des chrétiens convertis, les conversos.

Au départ, être un cristiano nuevo était un simple constat. Bien des conversos, descendants de Juifs convertis, composaient l’élite intellectuelle et occupaient les plus hautes charges ; ils jouissaient d’une vaste influence ; habitués au commerce de l’argent, ils fournissaient à la monarchie des prêteurs ou des collecteurs d’impôts.

Avec l’unification religieuse voulue par les rois catholiques et leurs successeurs, ils furent de plus en plus la cible privilégiée de l’Inquisition. On passait du constat sociologique à une forme de ségrégation sociale. L’Inquisition ne veillait pas seulement à la stricte orthodoxie ; elle atteignait en haut l’activité financière juive, en bas l’activité agricole des Maures. Ainsi s’établit une prévalence d’une aristocratie fondée sur le lignage qui regroupait petite et grande noblesse.

La qualité suprême sera donc de pouvoir revendiquer sa pureté de sang.

Le triomphe du vieux chrétien signifie un mépris certain pour l’esprit de lucre, de production. Travailler de ses mains est infâmant.

Le préjugé infâmant qui s’attachait au travail manuel contribua à l’appauvrissement de l’Espagne

L'acharnement contre les Morisques d'Andalousie, leur déportation vers le nord de la péninsule ravagea la province de Grenade sous le règne de Philippe II, puis l’expulsion de tous les Morisques, convertis ou non, sous Philippe III porta un coup fatal à l’agriculture.

 

5

Grenade

 

***

 

Les vertus espagnoles, dans leur grandeur, leurs excès et leurs déviations ont trouvé leur expression à la fois idéale et réelle dans le type de l’Hidalgo, emblème de la société du Siècle d’or et devenu un archétype.

L’Hidalgo est pauvre, il n’a pas de haute charge, il est étranger aux intrigues du palais. Il a parfois été écuyer d’un Grand. Son seul capital est son honneur, reçu en héritage d’une lignée d’ancêtres qui combattirent pour la foi…

Mais il n’y a plus de Maures à combattre. Que reste-t-il aux Hidalgos ? La fierté de leur nom, une armure rouillée, une vieille épée, une haridelle famélique et se battre contre des moulins à vent.

 

6

Don Quichotte (Daumier)

 

L’Hidalgo pauvre n’est pas seulement un thème littéraire. Dans une lettre au roi Philippe II, l’évêque de Léon raconte qu’à son arrivée dans la ville épiscopale, il découvrit :

[…] Un grand nombre de pauvres, bien nés, de sang pur et noble, venant des montagnes d’Asturies et de Galice, et que l’on a répartis dans les maisons des ecclésiastiques Dans la plus grande misère, ils allaient à l’aventure, sans chaussures, à demi-nus, dormant au coin des rues dans la plus grande rigueur du froid, pour le plus grand péril de leur santé et de leur vie…

 

L’Hidalgo, vieux chrétien au lignage sans tache, qui ne travaille pas de ses mains et qui érige l’honneur en patrimoine moral, domine néanmoins la racaille des artisans, des commerçants, des nouveaux chrétiens…

Parce qu’il est placé au plus bas de l’échelle nobiliaire, il est plus pointilleux que quiconque sur l’honneur.

C’est parce que l’honneur devient en Espagne le principe qui informe toute la vie sociale et morale et opère un rigoureux partage qu’en réaction s’institue le mythe du picaro.

Le picaro foule au pied les valeurs auxquelles le monde attache tant de prix, il n’a que faire de l’opinion. Il est l’incarnation de l’anti-honneur.

A la noblesse était lié l’honneur qui émanait de l’être même en vertu de sa naissance. Les romans picaresques relèvent tous de ce principe aristocratique : il n’y de dignité et d’honneur que fondés sur le sang.

Cependant, le déshonneur picaresque suppose une religion de l’honneur. Il n’y a de blasphème que dans la croyance.

Le picaro est la contre-figure de l’idéalisme monarchique impérialiste et catholique du XVIème siècle.

Le picaro est d’origine ignoble.

C’est pourquoi, dès le début, le narrateur dévoile ses titres de noblesse à l’envers : sa naissance ignoble (lignage de larrons, d’escrocs, de juifs et de prostituées) est déterminante à l’endroit d’un anti-honneur qui conditionne son comportement.

L’honneur s’hérite, mais aussi l’anti-honneur. C’est une sorte d’hidalguia négative fondée sur son ascendance.

Aucun picaro ne refuse à priori la loi de son destin préfigurée dans sa naissance. Il y aurait un déterminisme sans faille.

Le picaro, par ses origines - un milieu où l’on ne peut vivre que d’expédients – ne peut que se consacrer à toutes sortes d’activités marginales pour survivre.

Parce qu’il est un marginal dans la société, qu'il refuse de s’intégrer au modèle mercantilisme européen, il en est également la victime ; ce qui fait de lui un Hidalgo à rebours.

D’ailleurs, dans l’imaginaire des Français du XVIIème siècle, l’Espagne semblait s’incarner en deux archétypes : l’Hidalgo et le Picaro.

Mais il est une autre donnée, peut-être plus subtile, qu’il partage à sa façon avec l’Hidalgo.

Il est, en effet, un autre aspect plus secret de l’honneur, orgueil plus proche du stoïcisme qui consiste à se vaincre soi-même, à savoir dominer la fortune, à opposer un front serein aux coups du destin.

Cette sérénité, cette conformidad (résignation), ce sosiego (calme), face aux coups du sort, tempèrent chez le noble l’orgueil du triomphe.

Chez le picaro, on trouve cette vertu, dans une version certes dégradée, sous la forme d’une acceptation stoïque des aléas de la fortune, sans la moindre révolte.

Le Lazarillo paraît à une époque où, en littérature, triomphe encore le roman de chevalerie avec ses chevaliers errants, redresseurs de torts, protecteurs de la veuve et de l’orphelin. Ils combattent toujours au nom de leur Dame à laquelle ils vouent un amour indéfectible. Parmi les plus fervents lecteurs de ce genre de romans, on compte Charles-Quint lui-même, Saint Ignace de Loyola, Sainte Thérèse d’Avila.

A la même époque, l’Italie révélait aux lecteurs lettrés la sereine douceur de l’Arcadie pastorale. Les premières bergeries espagnoles font leur apparition en même temps que le picaro.

Chevaliers errants et bergers comblaient l’imagination des lecteurs en leur proposant, comme en un miroir magique, l’image d’une humanité portée à son plus haut degré de perfection et dans laquelle ils pouvaient se projeter.

A cette image stylisée, le picaro semble substituer une stylisation narquoise de l’expérience quotidienne dont il ne retient à dessein que ce qu’elle peut représenter de plus dérisoire.

Aussi l’univers picaresque n’est-il pas moins mythique que l’autre. Simplement, il propose, à toutes fins utiles, une mythologie contraire.

Le propre du récit picaresque est que la hantise de la quotidienne substance s’amalgame dans la personne à son anti-honneur héréditaire et de cet amalgame naît une problématique conférant au récit sa signification.

 

***

 

Le Lazarillo de Tormes, chef d'œuvre anonyme parut à Burgos en 1554 sous le titre original de La Vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades.

Ce premier picaro, Lazarillo, émerge d’un fond d’historiettes populaires, mais à partir du moment où il dit je, il naît à la littérature.

La langue est un chef d’œuvre de simplicité, de sobriété, émaillée de multiples refranes (dictons). C’est un récit ancré dans le réel : les aventures de Lazarillo sont toujours situées dans l’espace, dans le temps : le pont de Tormes, les chemins de Castille, une auberge, la maison de l’Escudero, les rues de Tolède.

Et s’il atteint la vérité psychologique des personnages, c’est malgré - ou grâce à - une certaine déformation caricaturale.

Le livre est divisé en sept traités d’importance inégale où s’inscrivent les différentes étapes de la vie de Lazarillo.

Les trois premiers sont plus longuement développés.

La trame narrative est relativement simple.

Lazarillo, dont le père était meunier, raconte comment il naquît près de Salamanque sur les bords du Tormes sans doute vers 1512.

Une nuit que ma mère, enceinte de moi, se trouvait au moulin, les douleurs la prirent, et c'est là qu'elle me mit au monde. De telle sorte que je peux dire que je suis né dans le ruisseau. (cf. trad. de Bernard Sesé/GF Flammarion)

 

Son père n'était pas fort honnête. Il fut accusé de certaines saignées malicieuses faites aux sacs qui venaient moudre au moulin.

 

Mis en prison, il confessa, ne nia point et souffrit persécution à cause de la justice.

Exilé, il partit comme muletier d'un gentilhomme qui participa à une expédition à Djerba où il trouva la mort en 1520.

Lazarillo a alors huit ans.

A la fin du roman quand au comble de toute bonne fortune, c’est-à-dire devenu crieur public, Lazarillo voit le victorieux empereur entrer à Tolède où il a réuni les Cortes en 1540, il a vingt-huit ans.

Entre-temps, Lazarillo a vécu difficilement, mais il a vécu.

Sa mère, devenue veuve, vint vivre à la ville,

Elle décida de s'attacher aux gens de bien afin d'être des leurs ; elle loua une maisonnette ; elle faisait la cuisine pour les écoliers et lavait le linge des palefreniers du Commandeur. Elle en vint ainsi à fréquenter les écuries.

 

C’est ainsi qu’elle s’acoquina avec un brave noir. Tout d'abord réticent, le petit garçon finit par l'adopter car grâce à lui le menu quotidien s'améliora

Ma mère finit par me donner un très mignon négrillon que je faisais sauter sur mes genoux et que j’aidais à emmitoufler. Un jour où mon négro de parâtre batifolait avec le mioche, comme le gamin voyait que sa mère et moi nous étions blancs et pas lui, il le fuyait avec crainte le prenant pour le croque-mitaine.

 

Et le jeune Lazaro de se dire en lui-même :

Nombreux doivent être de par le monde ceux qui fuient les autres parce qu’ils ne se voient pas eux-mêmes.

 

Mais Zaide, le parâtre, volait pour aider la famille ; il fut soupçonné. Lazarillo lui servait de revendeur… Il avoua tout. Zaide fut fouetté lardé de graisse bouillante ; la mère reçut également cent coups de fouet et n’eut plus le droit de le revoir.

Elle se fit servante d’auberge et confia le jeune Lazarillo à un vieux mendiant aveugle dont il devint le guide et le serviteur :

Mon fils, je sais que je ne te verrai plus. Tâche d’être honnête et que Dieu te garde. Je t’ai élevé et je t’ai placé auprès d’un bon maître. A toi de te débrouiller.

 

Lazarillo se souviendra de ce conseil maternel :

Tire-toi d’affaire tout seul.

 

Ce premier maître, l’aveugle, est mendiant de métier. La mendicité est reconnue comme un droit pour ceux qui ne peuvent travailler (la loi les distingue des paresseux, les vagos, qui refusent le travail) ; le mendiant reconnu doit être muni d’une licence octroyée par le curé de son lieu d’origine qui lui permet de solliciter la charité publique dans la localité et à six lieues à la ronde.

Parmi ces mendiants, les aveugles constituent un groupe de privilégiés ; ils avaient le monopole de réciter ou de chanter des oraisons qui préservent les individus et la collectivité des maladies et calamités diverses.

Cet aveugle est un vieillard rusé et menteur, impitoyable. C’est lui qui va former son jeune valet, naïf et ingénu, à la dure école de la lutte pour la vie dans un monde hostile et sans pitié.

Ils sont à Salamanque ; à l’entrée du pont se trouve un taureau de pierre.

 

7

Taureau (Salamanque)

L’aveugle dit à l’enfant :

Lazare, approche ton oreille près de ce taureau et tu vas entendre un grand bruit dedans. Moi, innocemment, je m'approchais, croyant que c'était vrai. Et quand il sentit que j'avais la tête tout près de la pierre, il me flanqua une terrible baffe et me cogna la tête si violemment la tête contre ce diable de taureau que la douleur de ce coup de corne me dura plus de trois jours.

 

Ce fut, pour Lazarillo, sa première leçon :

Niais, apprends que le garçon de l’aveugle doit en savoir plus long que le démon.

 

De ce rite d’initiation, Lazarillo va sortir transformé.

Il me sembla qu’à cet instant je m’éveillais de l’innocence où, comme un enfant je dormais encore. Je me dis en moi-même, le bon homme a raison ; désormais il me faut ouvrir l’œil et le bon, car je suis seul, et voir comment je peux me débrouiller.

 

8

 

Sur le conseil de son maître, il va apprendre à en savoir plus long que le diable. En vérité, c’est à l’aveugle qu’il va devoir l’essentiel de sa formation et le narrateur en convient quand il écrit :

Après Dieu, c’est bien lui qui me donna la vie et qui, tout aveugle qu’il fût, m’éclaira et m’orienta sur le chemin de l’existence.

 

Cet aveugle, marchand d’oraisons pieuses, exploite la crédulité populaire et en tire de solides bénéfices.

Il a l’art d’un Tartuffe pour faire croire à sa dévotion.

Un aigle en son art : visage humble et dévot, voix sonore pour réciter les oraisons.

 

Il est un de ces faux pauvres que le pouvoir traque en vain.

En ce milieu du XVIème siècle, nous sommes dans une Espagne travaillée par l’illuminisme et la ferveur évangélique quand les meilleurs esprits se posent la question de la rénovation de la foi et le rôle de l’oraison entendue comme une illumination intérieure ; comme l’acte essentiel de la vie religieuse. De telle sorte que la fourberie de l’aveugle, qui tient commerce de prières, n’est pas moins nuisible à la vie spirituelle que sa feinte pauvreté à l’ordre social.

Il est aussi d’une avarice sordide ; l'enfant mourrait de faim s’il ne parvenait pas parfois à dérober quelque nourriture ou quelque argent à son maître.

 

9

 

Lazaro multiplie les stratagèmes pour déjouer la ladrerie de son maître, ce qui donne lieu à de plaisantes saynètes dont certaines formaient déjà partie d’un folklore populaire, mais qui se trouvent parfaitement intégrées aux aventures de notre héros.

Il dérobe l'argent que le passant lance à l'aveugle pour qu'il récite des oraisons, si le passant a lancé un liard, il lui substitue prestement un demi liard.

Quelques scènes sont devenues célèbres et ont fait l'objet d’estampes.

Celle de la cruche à vin de l'aveugle, scène techniquement peut-être invraisemblable, mais drôle et cruelle.

L'aveugle garde jalousement son pot de vin. Grâce à un petit orifice qu'il bouche avec de la cire, et dans laquelle il introduit un fétu de paille, Lazarillo peut boire lui aussi. Il découvre la saveur du vin et y prend goût. Il peut savourer l'exquise liqueur jusqu'au moment où l'astucieux aveugle ayant découvert le stratagème, le punit sauvagement :

Avec toute sa force, brandissant des deux mains la cruche douce-amère, il l'abattit sur ma bouche le plus violemment qu'il pût.

 

Le choc est si rude que les morceaux s'enfoncèrent dans mon visage, le déchirant en plusieurs endroits et qu'il me brisa les dents qui depuis lors me font défaut.

 

Ce maître est si avare que Lazarillo mourrait de faim s'il ne parvenait parfois à lui dérober quelque nourriture.

Un jour, tandis que l'aveugle fait griller une saucisse qui répand une savoureuse odeur, Lazarillo doit aller acheter du vin ; l'enfant aperçoit, près du feu un petit navet ; avant de s’éloigner il échange le navet contre la saucisse et chemin faisant l'engloutit très vite.

Et l'aveugle de mordre de bon appétit dans le navet entre deux tranches de pain !

Il devine que l'enfant l'a trompé et pour s'en assurer enfonce profondément son long nez dans la bouche de Lazarillo

De telle sorte qu'avant que le méchant aveugle eût retiré sa trompe, mon estomac fut si bien retourné qu'il lui rendit sa marchandise, en sorte que son pif et la saucisse mal digérée, d'un même pas furent éjectés de ma bouche.

 

10

El Lazarillo de Tormes (Goya)

 

Chaque fois que l'aveugle démasque l’enfant, il lui fait payer très cher ses larcins. Il le bat, la tête de Lazarillo est pleine de bosses, ses cheveux arrachés. Il ne cesse de le moquer,  de le battre,  et devant ceux qui s'étonnent  de sa cruauté il se justifie en faisant passer l'enfant  pour un incorrigible vaurien.

Entre eux, c’est désormais la guerre ; pour se venger, l’enfant le conduit sur de mauvais chemins, exprès pour lui faire le plus mal possible. Il choisit les plus mal commodes, les plus boueux :

Si mon chemin non plus n'était pas des plus secs, j'étais heureux de me crever un œil pour en crever deux à qui n'en avait aucun.

 

Dans l'art de duper, Lazarillo a fait des progrès pourtant il a encore beaucoup à apprendre.

Un jour, l'aveugle et son serviteur doivent partager une grappe de raisin :

A présent je veux, à ton égard me montrer libéral. Nous allons tous les deux manger de cette grappe et tu vas en avoir la même part que moi… Tu piqueras une fois et moi une autre fois, à condition que tu me promettes de ne prendre chaque fois qu'un seul grain.

Puis le traître changea d'avis, il en prit deux pensant que je devais faire de même. Dès que je le vis rompre ses engagements ne me contentant pas d'en faire autant, je dépassais la mesure : et je mangeais les grains deux par deux, puis trois par trois, puis davantage si je pouvais.

 

Quand la grappe fut nettoyée, il garda un instant la râpe dans la main puis branlant du chef, il déclara :

Lazare tu t'es moqué de moi. Je jurerai par Dieu que tu as mangé les raisins par trois.

 

L'enfant nie

Sais-tu à quoi je vois que tu as mangé les raisins trois par trois? C'est que moi je les mangeais par deux et que toi tu ne disais rien.

Je ris sous cape et, quoique enfant, je pris bonne note de la subtile réflexion de l'aveugle.

Cet aveugle qui lui à démontré qu’aucun regard - aussi perçant soit-il - ne saurait suppléer à la sagacité d'un raisonnement lucide.

 

A la fin, excédé de tant de mauvais traitements, il décide de s’enfuir non sans s’être vengé cruellement.

Tous les deux se trouvent à Escalona. Il pleut à verse et l’aveugle a décidé de retourner au logis.

Pour ce faire, ils devaient traverser un ruisseau grossi par la pluie :

Tonton, le ruisseau est très large. Mais si ça vous convient, je vois là un endroit où nous pourrions mieux le franchir, sans nous mouiller car il rétréci beaucoup ; d'un bon nous le passerons à pied sec.

 

Ils quittent les arcades et Lazarillo place son maître face à un pilier. Il saute le premier, se poste derrière la colonne et lui crie :

Allez-y ! Sautez aussi fort que possible pour bien atteindre ce côté-ci de l’eau.

 

A peine avais-je dit ces mots que mon pauvre aveugle s’élance comme un bouc et, reculant d’un pas pour mieux prendre son élan, se rue de toutes ses forces et sur le pilier donne un coup si violent avec la tête qu’elle fit un bruit aussi fort que si l’on eût frappé une énorme citrouille.

 

L'aveugle s'écroula à la renverse à moitié mort et le crâne fendu.

C'est pas Dieu possible ! Comment avez-vous fait pour flairer la saucisse et ne pas flairer le pilier ?

C’est bien la loi du talion.

Il part sans retourner.

Ce choc contre la pierre du pilier fait écho au choc contre le taureau de pierre.

Si Lazarillo a perdu son ingénuité d’enfant, c’est qu’il doit être toujours sur ses gardes. Il lui faut sans cesse se méfier des autres.

S’il devient rusé et vindicatif, cynique même, c’est que l’univers où il vit est impitoyable.

Il n’est pas indifférent de relever que, quelques minutes avant que Lazarillo exerce sa vengeance, l’aveugle non seulement lui avait fait confiance mais pour la première fois, lui avait dit une parole d’amitié :

Tu es un garçon avisé, et c’est pourquoi je t’aime bien.

 

Il n’y a pas de place pour la tendresse dans ce monde.

De son premier maître, Lazarillo aura appris l’essentiel ; tout d’abord l’art de mendier ce qu’il fera lorsqu’il n’aura pas d’autre solution mais, surtout, que la vie est sans pitié.

 

11

Lazaro et l'aveugle à Escalona

 

Il a passé avec l’aveugle un peu moins d’un an ; il reprend seul la route. Il file jusqu’à Maqueda où pour ses péchés il rencontre un prêtre qui l’engage pour servir la messe. La vie est bien pire pour lui :

Toute la ladrerie du monde était enfermée en cet homme ; j’ignore si elle était de son cru ou s’il en avait hérité avec son froc de prêtre.

 

C’est miracle s’il ne meurt pas de faim ; il est de plus en plus faible. Le vieux grigou serre les pains de l’offrande dans un coffre fermé à clef. Lazare a réussi à faire faire un double de la dite clef et, chaque nuit, il dérobe quelques précieuses miettes. Le curé accuse les souris ou un serpent. Lazare s’endort avec la clef entre ses dents mais, une nuit, le sifflement de l’air dans la clef réveille le prêtre qui, croyant avoir affaire à un serpent, lance une volée de coups de gourdin sur Lazarillo. Des voisines charitables le soignent, puis le curé le met à la porte.

Il a passé six mois avec lui. Ce ne sera pas le seul membre de l’Eglise que rencontrera Lazarillo et nous y reviendrons.

Il reprend le métier que l’aveugle lui a appris, celui de mendiant, et tant que sa blessure est bien visible, on a compassion de lui mais, une fois guéri, on le repousse.

Alors qu’il est en quête d’un nouveau maître, il croise par hasard, dans une rue de Tolède, l’écuyer qui lui propose de l’engager comme valet. Il faut entendre ce que l’auteur entend par ce terme écuyer. Il s’agit d’un Hidalgo pauvre, de ceux qui, parfois, peuvent se faire engager comme écuyer d’un Grand Hidalgo.

Alors que l’aveugle était le type du faux pauvre, l’écuyer est un vrai pauvre, le seul vrai pauvre que Lazarillo rencontre. C’est un Hidalgo famélique qui vit dans le dénuement le plus extrême. Il est aussi pauvre que Lazarillo, mais il garde comme un trésor son ejecutoria (lettre de noblesse) en parchemin, ornée d’un écusson qui atteste sa condition et garantit ses privilèges : droit d’échapper à la prison pour dettes, exemption de l’impôt et, en cas de peine capitale, il échappe à la honte du gibet.

 

Figure classique du folklore, cet Hidalgo prend vie dans ce récit et ce portrait du personnage est à l’origine de toutes les représentations de l’Hidalgo qui réapparaîtront un demi-siècle plus tard dans le roman picaresque.

Mon père était affecté d’une disgrâce qui toucha ses fils, comme héritage du péché originel : il était Hidalgo…il y en a peu qui échappent à une pauvreté éternelle et à une faim continue. Il possédait des lettres de noblesse si vieilles que lui-même n’arrivait plus à les lire et que personne ne s’avisait d’y toucher de peur de se graisser aux nœuds de leurs rubans défraîchis et de leurs parchemins chiffonnés, et les souris mêmes se gardaient de les ronger par crainte de mourir d’une attaque de stérilité. (Estebanillo Gonzalez - 1646)

 

Jaloux de son honneur, l’Hidalgo conserve toutes les apparences extérieures qui attestent sa condition et affirment sa supériorité.

Souvent l'Hidalgo s’est déraciné car il espère trouver dans une autre ville des moyens d’existence compatibles avec sa condition et surtout parce que, dans une ville inconnue, il peut sauver les apparences, guardar el decoro.

Lazarillo se laisse prendre aux apparences. En le voyant de si aimables manières, assez bien mis, bien peigné, marchant dignement à pas comptés, sa rapière au côté, l’enfant croit être enfin arrivé au bout de ses malheurs.

 

12

Lazaro et l'Hidalgo

Lazarillo déambule aux côtés de son nouveau maître, assiste à la messe fort dévotement et attend avec impatience l’heure du repas.

Il pénètre dans la demeure de l’écuyer et il découvre son dénuement. La maison est vide, lugubre, pas un meuble, pas un lit, rien qu’un pauvre grabat. Et de nourriture point n’est question.

L’Hidalgo prétend avoir déjà mangé. En désespoir de cause, Lazarillo tire de son sein quelques vieux morceaux de pain ; il découvre que son maître lui aussi meurt de faim et il partage avec lui ses pauvres provisions. Sitôt qu’il a croqué son quignon de pain, notre Hidalgo s’empresse de faire disparaître d’un revers de la main les quelques miettes éparses sur sa casaque.

Car l’écuyer est un homme délicat d’une propreté méticuleuse ; jamais il ne dépose sa cape sur un siège sans en ôter la poussière. Il se montre d’une exquise courtoisie aussi bien à l’égard de son valet que de ses créanciers qu’il reçoit le sourire aux lèvres.

Le lendemain matin, Lazarillo le voit partir, le ventre vide mais sa toilette faite (mais il n’a pu s’essuyer qu’avec un pan de sa cape faute de serviette ou de torchon) :

S’avançant d’un pas compassé, le corps droit, en faisant ainsi que la tête de fort gracieux balancements, le bout de la cape ramené tantôt sur l’épaule, tantôt sur le bras, la main droite sur le côté, il franchit le seuil de la maison.

 

Non sans avoir demandé à son serviteur de bien fermer la porte à clé de peur d’être volé.

Il monta la rue d’un si bel air, et si gentil maintien que qui ne l’eût pas connu l’aurait pris pour un très proche parent du comte d’Alarcos.

 

Quand il va par les rues de Tolède, l’air grave, la démarche souveraine, son honneur brille aux yeux de tous. Le maître est plus affamé encore que son valet mais il sauve toujours les apparences..

Pourtant, Lazare sait bien que tout l’honneur de son maître se réfugie dans le fétu de paille dont il se cure les dents après n’avoir pas soupé.

Vous l’eussiez vu, sur le midi, descendre la rue, le corps raidi, plus long qu’un lévrier de bonne race et, pour soutenir la maudite vanité qu’ils nomment honneur, prendre un brin de paille dont la maison n’était déjà guère pourvue et, sortant sur le pas de la porte, se curer les dents.

 

Raffiné dans ses manières et dans sa façon de parler, soucieux de sa mine, de son épée, de son honneur et de sauver les apparences, il est un vrai pauvre, un pauvre honteux.

Lazarillo va retrouver son premier métier et mendier pour les nourrir. Mendier au service d’un écuyer, d’un vrai pauvre, est licite, c’est faire œuvre de charité.

C’est avec un art consommé que l’anonyme auteur de ce petit chef d’œuvre tisse, à partir d’une anecdote faisant partie du folklore, l’une de ses scènes les plus savoureuses.

Nous avons vu tout au début combien la maison de l’écuyer était vide, lugubre, et que sans l’ingéniosité de son valet, le pauvre maître était menacé de mourir de faim.

Aussi lorsque, par hasard, Lazarillo croise dans la rue un cortège funèbre et qu’il entend la veuve se lamenter et crier :

Mon mari, on vous porte à la maison triste et infortunée, à la maison caverneuse et triste, à la maison où jamais l’on ne mange ni ne boit.

 

L’enfant affolé croit qu’on amène un cadavre chez son maître :

Lorsque j’ouis cela je crus que le ciel et la terre allaient se rejoindre. Oh malheureux de moi, c’est chez nous qu’ils portent ce mort !

 

Et Lazarillo de se réfugier en tremblant auprès de son maître. En comprenant l’erreur de son valet, l’Hidalgo partit d'un si grand éclat de rire qu'il demeura longtemps sans pouvoir parler.

 

C’est le seul rire sympathique, affectueux de tout le roman. Et, avec une tendresse insolite dans ce livre cruel, il va apaiser la crainte superstitieuse du petit Lazare.

Dans ce troisième épisode, on sent fort bien que l’auteur éprouve une secrète sympathie pour l’allure superbe malgré cette noire misère, pour cette hauteur dans la plus affreuse détresse et famine.

D’ailleurs son héros, lui aussi, s’est attaché à ce maître touchant et ridicule, dérisoire, mais qui fait preuve d’une vraie bonté :

[…] Je l'aimais bien, voyant qu'il n'avait ni ne pouvait davantage, plutôt que lui en vouloir, j'en avais pitié.

 

Cependant, quelque chose déconcerte et indispose notre héros : c’est cette superstition de l’honneur qui inspire tous les actes et toutes les attitudes de son maître.

L’écuyer lui raconte qu’il est de Castilla La Vieja et qu’il avait quitté son pays pour la seule raison de ne pas vouloir soulever son chapeau devant un gentilhomme de son voisinage.

Monsieur, lui dis-je, s'il était tel que vous dîtes et qu'il fût plus riche que vous, vous n'auriez pas failli en ôtant votre chapeau le premier, puisque vous dites que lui aussi ôtait le sien

 

Notre héros est un esprit positif, insensible au point d’honneur mais respectueux du prestige social tant qu’il se reconnaît à l’habit et que sa hiérarchie coïncide avec celle de la richesse.

Il me semble, moi, Monsieur, que je n’y aurais pas regardé de si près, surtout avec plus grand et plus riche que moi.

 

Tu n'es qu'un gamin, répondit-il, et tu n'entends rien aux choses de l'honneur qui aujourd'hui le seul héritage des gens de bien… Car un Hidalgo, hormis Dieu et son roi, ne doit rien à personne, et il ne convient pas, qu'étant homme de bien, il néglige le moins du monde le respect qu'il se doit à lui-même.

 

Néanmoins, Lazare respecte la condition de son maître au point de choisir pour les lui offrir les bribes de pain les plus blanches.

L’honneur, tel que le conçoit l’écuyer, lui est totalement étranger.

D’une chose seulement j’étais un peu mécontent : j’aurais voulu qu’il n’eût pas autant de présomption et qu’il abaissât un peu son orgueil à mesure que montait sa nécessité.

 

L’écuyer raconte encore qu’il a insulté un simple artisan parce qu’il lui disait :

Que Dieu garde votre Grâce.

 

N’est-ce pas une fort belle manière, lui dis-je qu’un homme vous salue en disant "Dieu vous garde" ?

 

Le serviteur s’attire la leçon d’un maître courroucé :

[…] Sache qu'on ne dit cela qu'aux gens de peu; mais aux gens comme moi, plus hauts placés, on ne doit rien dire de moins que "Je baise les mais de votre Grâce" ou tout au moins "Monsieur, je vous baise les mains". Jamais je n'aurais souffert ni ne souffrirai que quiconque hormis le roi, qui me dise "Dieu vous garde".

 

Avec l’entrée en scène de l’écuyer – caractère dessiné comme les deux premiers d’après une tradition – le récit est plus riche en nuances que les deux épisodes précédents.

Dans le premier traité, on découvrait l’aveugle sagace et dur et le garçon ingénu et malin. Dans le deuxième, la vie auprès du prêtre avait enrichi le récit sans en changer la tonalité.

En revanche, l'épisode avec l’écuyer nuance le récit.

Le personnage est à la fois aimable et ridicule, menteur.

Cachant sa terrible misère, et victime de ses propres mensonges, il sacrifie sa vie à une chimère :

À ses côtés, Lazarillo reste lui-même en ce sens qu’il recourt à son industrie première de mendiant pour ne pas mourir de faim mais il se dépasse, dépouillant toute rancœur et toute ruse devant ce maître qu’il prend en pitié et il trouve tout naturel de le nourrir au lieu d’être nourri par lui. (Cf. Bernard Sesé, préface à la traduction de La vie de Lazarillo de Tormes)

 

Ces pages sont uniques ; elles rendent un son qu’on ne retrouvera plus dans le roman picaresque.

Le picaro y fait la découverte de la charité. Il l'exerce, au profit de son maître qui ne meurt pas de faim grâce à son valet. Mais lui-même découvre la générosité des filandières qui l'aident à ne pas mourir de faim lorsque le Conseil Municipal décide d'arrêter et de fouetter les mendiants étrangers. Il fait la charité et lui-même l'exerce au profit de l'hidalgo

Un beau jour, l’Hidalgo disparaît en laissant son serviteur se débrouiller avec ses créanciers. Il a passé avec lui moins de deux mois.

 

13

Enfants (Murillo)

 

Dans le quatrième traité, Lazarillo entre à nouveau au service d'un homme d'église.

Des neuf maîtres de Lazarillo, cinq sont ecclésiastiques.

Le premier prêtre, méchant et hypocrite, prenait excuse de la continence pour laisser son valet mourir de faim. Grassement nourri de ses têtes de moutons, il jetait au plat de Lazarillo les os rongés. À l’heure de la messe, sa pensée sacrilège, loin de s’élever vers Dieu, n’était tournée que vers le couffin où les fidèles déposaient leur obole.

Le moine du quatrième traité ne vaut guère mieux : mondain, paillard, vicieux, enclin semble-t-il à la pédérastie.

Lazarillo jette un voile pudique sur les raisons qu’il eût de le quitter :

[…] Et pour d’autres petites fantaisies que je passe, je me séparais de lui.

 

Au cinquième traité, Lazarillo est le serviteur d’un prêcheur de bulles, expert en l’art de monter de faux miracles afin de vendre sa marchandise aux fidèles qu’il a trompés grâce à la complicité d’un alguazil.

Au sixième traité, il entre au service d’un chapelain. Le maître s’engraisse aux dépens de Lazare : il lui a donné en charge un bourricot, quatre cruches et un fouet. Il le fait travailler à forfait comme vendeur d’eau. Le chapelain y trouvait son compte mais Lazare également puisqu’au bout de quatre ans, il a mis de côté quelques réaux gagnés à la sueur de son front, grâce à une sévère économie.

À la fin de ce traité, un nouveau Lazare point.

C’est le premier échelon de son ascension sociale.

Il y a une convenance parfaite entre le caractère de Lazare, tel qu’il achève de se dessiner dans cet épisode, et le destin social qui est le sien.

Lazarillo, ce garçon positif, a de qui tenir.

Il assume avec une fausse ingénuité cynique l’héritage paternel qui faisait des saignées aux sacs de farine et suit le chemin qui a porté sa mère à fréquenter les écuries des gens de qualité pour y trouver protection et argent.

Elle se résolut à se rapprocher des gens de bien afin d’être de leur compagnie.

 

C’est bien ce précepte que son fils applique. Lazarillo cède à la vanité et décide de s’accoutrer en homme de bien en s’achetant chez un fripier quelques nippes démodées et une épée - qui ne vaut guère mieux que la rapière de son troisième maître, l’Hidalgo.

Dès que je me vis en habit d’honnête homme, je dis à mon maître de reprendre son âne car je ne voulais plus rester dans ce métier.

 

Cette touche parfait le portrait du gueux.

Il devient argousin d’un alguazil, mais le métier est dangereux. Le maître se fait tabasser par des malfaiteurs et Lazare prend le large.

Enfin, et c’est le septième et dernier traité, Lazarillo accède à la charge officielle de crieur public (il a joué des pieds et des mains pour l’obtenir).

Grâce à l’aide de certains seigneurs de mes amis, toutes les peines et les misères que j’avais jusqu’alors endurées furent récompensées : j’obtins ce à quoi je prétendais, une charge royale ; hors de là, en effet, nul ne peut prospérer…Ma charge est de crier les vins qui se vendent en cette ville, ainsi que les ventes aux enchères et les objets perdus.

 

Mais, malgré le titre officiel, c’est une charge infamante.

L’infamie de cette fonction, seule charge officielle réservée au menu fretin, apparaît dans les ordonnances royales qui excluent de l’honorable service militaire, les nègres, mulâtres, bouchers, crieurs publics et bourreaux.

J’accompagne aussi ceux qui souffrent persécution à cause de la justice, proclamant à grands cris leurs délits. Pour parler clairement, je suis crieur public.

 

Mais pire encore, à la demande de l’Archiprêtre qui lui a accordé sa protection, il a épousé la servante dudit archiprêtre, qui est en fait la maîtresse de ce dernier. On en jase dans la ville, mais Lazarillo fait la sourde oreille, et apaise les inquiétudes de son protecteur :

Lazare de Tormes, qui s’arrête aux médisances n’ira jamais très loin ; je te dis cela car je ne serai pas étonné que quelqu’un, voyant ta femme entrer et sortir de ma maison…Elle y entre en tout bien tout honneur pour elle et pour toi. Et cela je te le promets. Ne t’inquiète donc pas de ce que l’on peut dire, mais seulement de ce qui te concerne : je veux dire ton profit.

 

Monsieur, lui di-je, moi j’ai décidé de m’attacher aux gens de bien. Il est vrai que certains de mes amis m’ont touché un mot de cela et même m’ont bel et bien assuré qu’avant qu’elle ne m’épousât, elle avait accouché par trois fois, sauf le respect que je dois à Vôtre Grâce, puisqu'elle est ici présente…

 

Il a décidé de rester sourd aux propos malveillants qui courent sur son ménage.

Ainsi s’achève le récit de son ascension sociale. Sous son allure facétieuse et derrière l’amoralisme apparent, il y a un moralisme profond et exigeant et une remise en cause des codes qui régissent cette société.

Le bel habit de l’écuyer comme les haillons de l’aveugle ou la robe du prêtre ne sont qu’apparences trompeuses.

Lazarillo proclame la négation des valeurs temporelles de l’époque : l’honneur qui incite l’homme à se dépasser dans l’exploit n’est à ses yeux que soif de vaine gloire, mensonge au même titre que l’aumône sans charité ou la prêtrise sans vertu.

Ce qui fait toute l’ironie d’une remarque du début :

Je me plais à vous raconter ces enfantillages, à montrer quelle grande vertu il est de s’élever quand on est de basse extraction, et quel grand vice de se laisser déchoir quand on est de haute naissance.

 

14

Jeux (Delatour)

 

Le monde n'est qu'apparence trompeuse.

La satire dévoile la vérité.

Lazare ne veut pas sacrifier la proie pour l'ombre.

L'ombre c'est l'honneur.

Le fils d'un larron, ne saurait y prétendre.

C'est pourquoi, le picaro né sans honneur n'est pas prêt à lui sacrifier son aisance à peine acquise.

Il est prêt à défendre son bonheur avec sa vieille épée plutôt que son honneur conjugal.

C'est bien la plus plaisante anti- thèse de l'honneur que nous offre ici la littérature espagnole

L'anti-honneur de Lazarillo, tel qu'il se définit dans le septième traité n'est plus celui qu'il tient de sa naissance honteuse, et dont il a jusqu'ici subi les conséquences passivement, mais un anti- honneur qu'il construit lui-même par ses propres actes.

Un anti-honneur qu'il va assumer lucidement jusqu'à la fin de ses jours.

Au terme d'une courte carrière, il accède au déshonneur comme d'autres à la fortune.

Il y a une rigoureuse correspondance entre les trois dernières lignes du prologue et la fin du roman

Que ceux qui ont hérité d'une noble condition, considèrent combien peu leur est dû, car envers eux la Fortune s'est montrée partiale combien plus ont fait ceux à qui elle fut contraire, par force et industrie pour conduire leur barque à bon port.

 

Le triomphe de la picaresque coïncide avec la mort de Philippe II ; on dirait qu’avec le vieux champion de la Contre réforme, toute une façade d’austérité s’effondrait.

En moins d'un demi-siècle, la société s'est dégradée et la littérature se fait témoignage de cette détérioration qui semble gangrener tout le corps social.

Madrid était le théâtre de crimes quotidiens commis par des soldats et des officiers.

A la fin du XVI siècle, l'armée est devenue le refuge des hommes sans emploi, des gens de sac et de corde, des spadassins, des jeunes gens de plus ou moins bonne famille compromis dans un duel, dans un meurtre, ou ruinés. L'armée met à sac les villages ou les villes qu'elle est censée défendre.

Pillages, meurtres, viols, outrages, coercitions, abus, insolences stupres.

 

Des centaines de documents irréfutables dénoncent le relâchement de l'esprit militaire.

Que reste-t-il de l'idéal de l’Espagne, milice de Dieu ?

Désormais le picaro n'est plus alors le personnage narquois du premier roman mais un être beaucoup plus dangereux.

Lazarillo a fondé le genre picaresque, mais, cinquante plus tard, le roman se fait désormais beaucoup plus virulent, comme si la littérature se faisait témoignage de cette détérioration sociale.

 

***

 

Cette détérioration sociale tient à diverses causes :

D’une part, le préjugé infâmant qui s’attache au travail. Ce n’est peut-être pas la cause essentielle de la décadence de l’Espagne, mais il est certain que, dans la mesure où le travail manuel était signe d’infamie, cette passion nobiliaire a détourné les hommes de certaines formes d’activité productrice.

Quiconque avait une goutte de sang noble, même s’il mourait de faim, aurait tenu à déshonneur de travailler de ses mains.

Pour les cadets des familles nobles, il n’était que trois voies possibles : Iglesia, Mar ou Casa Real (aussi bien l’armée).

Pour les autres restaient la mendicité ou le vol :

Ne rien faire est chose courante en Espagne et avoir un métier tenu en nulle estime car en travaillant on perd le privilège de la noblesse.

 

Beaucoup de ceux qui se prétendent Hidalgo préfèrent vivre de miracle plutôt que de se livrer à une occupation qui les ferait déroger aux yeux du monde et à leurs propres yeux. Ce mépris pour les arts mécaniques ou les activités productrices explique que le monde picaresque se recrute aussi pour une part non négligeable dans les rangs de la petite noblesse ruinée.

Cet appauvrissement du pays, ce déclin économique sont plus évidents encore après l’expulsion des Juifs et des Morisques, car les champs et les ateliers sont abandonnés.

Mais d’autre part, la détérioration sociale est due à des données conjoncturelles.

À partir du règne de Charles-Quint, la politique et les circonstances historiques ont fait que des milliers d’hommes, autrefois cantonnés au fond de leur province, entraînés dans des guerres incessantes, et qui avaient bourlingué en Flandre ou en Amérique, vivant de rapine et de pillages, étaient inadaptés à une vie normale.

Parmi la faune picaresque, les étudiants tenaient également une large place ; nombreux sont les jeunes gens de familles modestes qui, partis pour conquérir des diplômes qui devaient leur permettre d’échapper à leur milieu d’origine, n’ont acquis à l’université que le goût d’une vie libre en même temps que le mépris pour le travail manuel.

Il y a cette sorte de picarisation de la société toute entière…Comme une sorte d’aberration et une mode qui naît du malaise de l’époque, la vie picaresque exerce sa séduction.

On en trouve la version littéraire chez un personnage de Cervantes dans La Illustre Fregona :

[…] Attiré par la vie picaresque, sans qu’il y soit poussé par quelques mauvais traitements de ses parents, seulement pour son bon plaisir et sa fantaisie, il prit le large loin de chez lui et s’en alla de par le monde, si content de la vie libre qui était la sienne au milieu des misères et des incommodités qu’il rencontrait que jamais il ne regrettait l’aisance qu’il connaissait dans la maison de son père. Rien ne lui pesait : ni la marche, ni le froid, ni la chaleur. Toute l’année était pour lui le printemps, il dormait aussi bien dans le foin que dans un bon lit, et se trouvait aussi bien au milieu de la paille d’une méchante auberge qu’entre des draps de Hollande.

 

***

 

C'est à Mateo Aleman (Séville 1547, Mexique 1614) que l'on doit l'un des ouvrages majeurs de la littérature picaresque, le Guzman de Alfarache, un roman très sombre, grinçant, d’un pessimisme fondamental ; la première partie parut en 1598, la seconde en 1604.

 

15

Mateo Aleman

 

Le Lazarillo de Tormes se fondait sur une éthique implicite que Guzman de Alfarache développera 45 ans plus tard.

Mateo Aleman explicite le modèle donné par Lazarillo de Tormes qui consiste à instituer la fiction d’un personnage qui, né dans une abjection insurmontable, s’exerce à mettre en question le code moral à travers le récit de ses expériences.

Le roman se déroule selon deux axes : le récit romanesque et les digressions morales.

Le picaro est censé écrire aux galères l’histoire de sa vie, après repentance et à des fins exemplaires.

Guzman vieilli, repenti, tire des leçons morales de ses expériences.

Nous constatons bien que le picarisme est la contre-figure de l’idéalisme monarchique impérialiste et catholique du XVIème siècle.

Chaque fois que l’effort qu’a réalisé l’Espagne dépasse les limites des forces humaines, alors surgit le picaro qui se demande si cet effort était récompensé, s’il fallait vraiment dégainer son épée alors qu’il serait bien plus commode de s’allonger par terre.

 

Il découvre, à la suite de Lazare, que la morale de l’honneur n’est qu’un masque sous lequel on peut voler, ou mentir, et de surcroît un inutile fardeau.

Le picaro oppose à la hiérarchie temporelle le principe d’une égalité transcendante propre à lui assurer l’espoir d’un salut dont, malgré sa bassesse, il est capable.

Sa réflexion l’amène à discuter l’antinomie du déterminisme et de la liberté. Tient-il de sa naissance infâme sa propension à mal faire, son endurcissement dans le péché ? S’il ne retient que son penchant qui le porte de vol en vol (et de frustration en frustration, car bien mal acquis ne profite jamais), la problématique picaresque s’abolit. Il ne peut échapper à l’infamie. (cf. Introduction au volume de la Pléiade)

 

Or, cette problématique existe parce que son picaro oppose sans cesse l’exercice de son libre-arbitre à sa tare originelle : il pèche, mais il est libre de ne pas pécher ; la perspective du salut reste toujours ouverte.

Guzman, en dépit de son lignage abject, se trouve donc placé à la même enseigne que n’importe quel autre chrétien.

Le récit devient alors une parabole sur l’histoire théologique de l’homme qui, enclin au mal par le péché originel, n’en est pas moins doté d’une liberté salvatrice (les derniers seront les premiers).

 

Le picaro ne serait-il pas ce dernier dont le salut possible inverse les hiérarchies temporelles de ce monde ? (cf. M/ Molho Guzman de Alfarache. La Pléiade)

Retirer à ce roman ses longues digressions morales pour ne garder que le récit picaresque serait un aussi grave contre-sens que de supprimer la partie supérieure du tableau du Greco, L’enterrement du Comte de Orgaz.

 

Le succès du Guzman est dû en partie :

[…] Aux tourments intimes de certaines couches de privilégiés hantées par les problèmes de l'honneur et des honneurs fondés sur l'argent et le mépris de l'argent (ou du travail qui le procure) qui prirent plaisir à l'éloge de la cynique ascèse du héros, si habile à leur montrer la vanité d'une chimère si préjudiciable au salut.

 

A partir du Guzman, les romans picaresques se démettent de leur problématique pour n'être plus que des récits noirs ou piquants, l'histoire d'un personnage qui, à travers des aventures toujours malhonnêtes, affirmera sa persévérance dans sa turpitude originelle.

Pour des raisons parfaitement subjectives, j'ai choisi de terminer cette conférence par l'évocation rapide d'un roman picaresque parut avant le Guzman de Alfarache.

Il s'agit de El Buscon de Quevedo (1580-1645), publié en 1626, peut-être le chef-d’œuvre de la picaresque baroque, et qui marque un tournant décisif dans le genre

Quevedo était un homme d'une immense culture, docteur en théologie, écrivain, poète, critique littéraire, moraliste, il était aussi un homme d'action et connut tour à tour les faveurs royales et la disgrâce.

Ses deux ouvrages majeurs sont sans doute El Buscon et Los Sueños.

 

El Buscon nous raconte la vie et les aventures de Pablo de Segovia.

Pablo est né à Ségovie d'un père barbier voleur et ivrogne et d'une mère sorcière. Il devient le valet d'un étudiant riche, don Diego, dont il partage la vie dans la pension du Licencié Cabra. Il part avec lui à Alcala et apprend l'art de voler et de truander.

A Alcala, il s'entend avec la gouvernante de son maître pour le voler et fait l'admiration des autres étudiants tant il excelle dans l'art de voler.

Son père est pendu et sa mère arrêtée par l'Inquisition. A Ségovie, il vient recueillir son maigre héritage.

Puis il se rend à Madrid, parvient à se vêtir avec une certaine élégance, noue des relations avec des Hidalgos et des dames galantes qu'il vole.

Il est emprisonné ; une fois libéré, il poursuit une vie sans foi ni loi, se donne de grands airs sur le Prado.

Il s'éprend d'une jeune fille de bonne famille à qui il tait ses origines. La tante et la nièce pensent avoir trouvé un fiancé de qualité et accueille ses avances sans déplaisir ; il veut les éblouir pour mieux les circonvenir. Lors d'un pique-nique qu'il leur offre, il revoit son premier maître, qui s'avère être le cousin de la jeune fille.

Diego pense tout d'abord à une ressemblance troublante, mais il finit par reconnaître son ancien valet, dénonce son mensonge et lui donne une sévère correction,

On le dépouille de tout ce qu'il possède. Il fuit à nouveau, se retrouve mendiant.

A Tolède, il est devient comédien, poète, galant d'une nonne ; à Séville, il fréquente un cercle de ruffians qui volent et tuent. Il trouve refuge dans une église et parvient à s'embarquer pour les Amériques.

Le personnage de Pablo ne laisse pas indifférent. Ce héros a une vraie présence ; toutes ses supercheries ou ses malhonnêteté reposent sur des ressorts psychologiques. Il joue en illusionniste des apparences.

Dans la pension de Madrid où il loge, il se présente comme un personnage discret, correct. Mais la nuit, il compte et recompte bruyamment ses quelques écus pour que la patronne imagine une fortune confortable

Il change de peau, se fait passer pour son majordome qui vantera la richesse, la générosité de son maître.

Pablo ne ment jamais à Anna, qu'il courtise; il la laisse rêver.

Par son comportement, par ce qu'on dit de lui, il sait répondre à l'illusion sentimentale d'une jeune fille qui rêve du Prince Charmant.

Elle le croit et se voit déjà son épouse.

La Femme serait-elle la dupe rêvée de l'Homme ?

Pourtant, dans Los Sueños, Quevedo, terriblement misogyne, n'a pas assez de flèches pour accabler les femmes..

Est-ce un changement de perspective ?

A moins que Pablo ne soit la victime de la plus grande illusion: croire que la Femme est la proie désignée de l'Homme alors qu'elle l'attend tous filets tendus ?

C'est vertigineux !

Pablo de Segovia, irrémédiablement prisonnier de son picarisme est marqué, dès la naissance par son abjection, dont, quoiqu'il en ait, il ne pourra sortir. Il est broyé par le déterminisme social.

Roman noir, grinçant, les personnages sont parfois réduits à l’état d’épure, une peinture de la société, un constat à l’état brut, un document terrible contre la société de son temps qui fait penser à des eaux fortes de Goya.

Le livre ne s’accompagne d’aucune réflexion édifiante.

Quevedo pousse le roman jusqu’à sa limite possible d’immoralité en le dépouillant de tout contexte prédicatoire, et la partie moralisatrice se trouve dans une tout autre partie de son œuvre, dans Los Sueños.

 

16

Francisco de Quevedo

 

Dans Los Sueños, la moralité n’est entachée d’aucun vice de base : c’est le desengaño, lui-même, qui soulève le voile et démystifie les fausses valeurs de la société, les mensonges des hommes sur le grand théâtre du monde.

La somme des deux œuvres constitue quelque chose d'unique dans toute la littérature espagnole à la fois par l'authenticité de la représentation sociale qui y est donnée, par la véhémence de la protestation et par la plénitude des problèmes qui y sont abordés. (M.Molho)

 

Quevedo est un immense écrivain, un poète.

Il est le maître d'une langue incomparable, si incomparable qu'il en a été victime. Une œuvre trop liée à la langue et qui reste rebelle à toutes les traductions; son propos est souvent caché sous le masque du conceptismo.

Mais il n'est pas un pur esprit.

Constamment, dans toutes ses œuvres, Quevedo s'engage en tant qu'homme avec ses indignations, ses défauts, ses faiblesses, sa grande exigence pour les autres comme pour lui-même.

Peut-être a-t-il peur de laisser voir son vrai visage ?

Dans ses Poesias amorosas, on trouve ces deux beaux vers, énigmatiques :

En los claustros del alma,

la herida yace callada.

(Dans le cloître de l'âme la blessure gît, silencieuse)

 

Mais nous voilà bien loin de la picaresque.

 

17

Lazarillo (Ribera)

Tous les textes sont la propriété exclusive de ©Jaqueline Mathilde Baldran Conception & réalisation : Olivier Bernacchi/artoonum.com - 2015