Le soleil des Habsbourg

 

Ce sont les rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, qui ont préparé, forgé le futur destin de la péninsule. Ils sont la charnière entre le Moyen–Age et les Temps modernes. Avec leur union s'amorce l'unification de l'Espagne.
En 1492, la chute du dernier royaume arabe de Grenade  achève la reconquête de la péninsule et consolide l'unification du territoire.
Avec l'expulsion des Juifs non convertis et l'introduction du tribunal de la Sainte Inquisition, s'amorce l'unification religieuse.

La découverte de l'Amérique, en octobre 1492, ouvre à l'Europe un monde nouveau.
Les infants ne sont que des pions sur l'échiquier politique.
C'est par le mariage de deux de leurs enfants, Juan et Juana, que furent scellés les liens avec les Habsbourg d'Autriche.

 

 

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Règne de Charles Quint (1517-1557)

 

Une série de décès fit de leur petit-fils Charles, l'héritier d'un immense empire. Il est le fils de Philippe le Beau et de Jeanne la folle. Par héritage paternel, il est roi de Bourgogne, des Pays-Bas, de la Franche Comté, de l'Autriche, du Milanais d'Allemagne et, par héritage maternel, roi de Castille et de Navarre, de Cerdagne, de Sicile, Naples, de Malte. Charles, néanmoins, règne conjointement avec sa mère devenue folle. La conquête des royaumes aztèque et inca agrandira encore son empire sur lequel le soleil ne se couchait pas.

Le jeune roi, âgé de 17 ans, quitta la Flandre pour l'Espagne. Les premiers contacts entre le jeune souverain et les Espagnols furent désastreux. Charles ignorait tout du pays sur lequel il allait régner, il ne savait rien de la psychologie de ses futurs sujets. Il ne savait même pas l'espagnol. Lors de son premier séjour en Espagne, il s'était senti un étranger, mais très vite il céda à l'attraction de ce pays mystique qui s'accordait avec les tendances profondes de son caractère. L'Espagne devint le cœur de ses royaumes, sa vraie patrie. Il sut se faire adopter et susciter chez ses sujets un sentiment national.

A 19 ans Charles I er d'Espagne fut élu empereur du saint Empire romain germanique. Il devint Charles-Quint. Son adversaire irréductible fut François Ier, souverain d'un riche et solide royaume. Tout les oppose. Ils se détestent et se lancent plusieurs fois des défis personnels, jamais relevés. La géographie multiplie les points de contact entre les deux adversaires ; en effet, l'ensemble des possessions de Charles encercle la France. Par ailleurs François 1er a des vues sur l'Italie.

 

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Charles Quint se battit aussi sans trêve pour réaliser l'unité religieuse de ses royaumes. Pendant son règne se produisit la grande fracture de l'Europe : le luthéranisme. L'empereur tient plus que tout à l'unité de la chrétienté. Partout où il le peut, en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas, il réprime sévèrement l'hérésie. En 1547, il écrase l'armée luthérienne à Mühlberg, mais sa victoire est sans lendemain. Aussi doit-il se résoudre en 1555, par la paix d'Augsbourg, à reconnaître l'existence officielle de deux confessions dans l'Empire.

Pendant les 40 années de son règne, il déploya une énergie fabuleuse. Il s'épuisait à combattre et à faire tenir ensemble ses domaines disparates mais aussi à se procurer les moyens de combattre. Le manque chronique d'argent ne lui permit pas d'exploiter ses succès. Ainsi, faute de pouvoir la payer, dut-il licencier l'armée victorieuse à Pavie. Au début de son règne, ce furent les riches et fidèles Pays-Bas qui contribuèrent le plus à l'effort commun. L'or du Nouveau Monde ne joua un rôle qu'à partir de 1535.

Premier souverain moderne, Charles-Quint n'a pas aspiré à la domination universelle. C'est en vue d'un grand dessein que Dieu avait rassemblé sur lui toutes ces couronnes : Une Europe centralisée autour d'une foi commune mise en péril par l'hérésie luthérienne. La dispersion de ses fronts, liée à la multiplicité des adversaires, fut un handicap décisif qui explique bien des échecs de son règne.

Epuisé et brisé par la mort de sa femme Isabel de Portugal, Charles-Quint souhaitait abdiquer. Il dut attendre la mort de sa mère pour renoncer à ses royaumes en 1556. L'ensemble trop disparate de ses possessions allait désormais être partagé entre son frère et son fils. Il léga à Philippe II, les royaumes d'Espagne, de Naples, de Sicile, des Pays-Bas, et les colonies d'Amérique. Après son abdication en 1556, Charles-Quint se retira à Yuste dans le couvent de l'ordre de Saint-Jérôme où il mourut en 1558

 

Philippe II

Dans son austère vêtement noir, ce petit homme frêle tient entre ses mains le destin de millions d'êtres humains. Autour de lui, l'Espagne, entourée d'un vaste empire, rayonne au faîte de sa gloire. Elle fait corps avec son roi qui consacre sa puissance à imposer la foi chrétienne au monde entier. Grave, inflexible, il a été formé très jeune par son père qu'il vénère à la conduite des affaires du royaume. Profondément espagnol, castillan, très pieux, animé d'une foi inébranlable, il est convaincu de sa mission divine.

Il règle tout lui-même, depuis son bureau ; très méfiant, il ne délègue pas ses pouvoirs, ce qui, compte-tenu des difficultés de communications, eut bien de fâcheuses conséquences.

De son premier mariage à 16 ans avec sa cousine un fils est né, Carlos, qui restera l'une des ombres sur le règne de son père. Carlos, inconséquent, était sans doute un peu fou ; son père finira par le faire enfermer et il mourra quelques mois plus tard mais c'est sans doute à tort qu'on accusa le roi de l'avoir fait assassiner. Cependant, on touche ici à l'un des traits de caractère les plus évidents chez ce roi : un sens aigu de la justice, du devoir qui doit passer avant tout, même au détriment même des sentiments les plus naturels.

 

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En 1561, le roi Philippe II choisit de faire du petit bourg de Madrid la capitale de l'Espagne. Il y transféra les organismes du gouvernement royal. Ce choix mettait ainsi un terme aux rivalités entre les grandes villes de Castille. Du même coup il se rapprochait du village de l'Escorial où s'édifiait l'immense palais dans lequel il allait se fixer en 1571.

Philippe II, comme son père, fut entraîné dans des conflits avec les Turcs, la France, et l'Angleterre, redevenue protestante sous le règne d'Elisabeth.

 

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Révolte des Morisques

Après la chute de Grenade, les Morisques semblaient ne pas représenter un danger de subversion ; les Rois catholiques pensaient les assimiler progressivement. Lorsqu'en 1568 à Grenade, on force leurs enfants au christianisme ils se révoltèrent. Leurs armées furent traquées jusque dans les montagnes où ils s'étaient retranchés avec femmes et enfants. Cette guerre sanglante s'acheva par la déportation des 70 000 milles survivants vers le Nord. La population d'origine musulmane fut saignée à blanc, la région de Grenade dévastée. Philippe II avait purgé la société des éléments qui avaient pourtant participé à l'épanouissement de la civilisation.

Mieux vaut être souverain sans sujets que de régner sur des hérétiques.

Il est loin le temps où le roi de Castille, Alphonse VII (1126-1157) se faisait appeler l'empereur des trois religions.

 

Révolte des Pays-Bas

Ayant voulu introduire l'Inquisition dans les Pays-Bas, où son père avait pourtant fait preuve de tolérance, il suscita une violente révolte. En réponse à la noblesse flamande qui se plaignait de la dureté de son délégué, le cardinal Granvelle, le roi envoya le duc d'Albe qui prit des mesures autrement violentes (1567) ; elles eurent pour conséquence un soulèvement qui fut férocement réprimé par le duc d'Albe sans pour autant mettre un terme à la révolte.

 

Contre l'Angleterre

L'Angleterre était devenue un ennemi à abattre, tout d'abord parce que les navires corsaires attaquaient les convois qui arrivaient d'Amérique mais aussi pour des raisons religieuses. En 1585, Philippe II mit sur pied l'Invincible Armada qu'il arma à ses frais. La destruction presque totale de l'escadre au large de Calais porta un coup mortel à la puissance espagnole (1588). Cette défaite sonnait le glas des projets d'invasion de l'Angleterre.

Quelque chose s'effondrait du rêve espagnol.

 

Contre la France

Il fallait compter avec la France, devenue plus tolérante avec les Protestants (édit de Nantes). Au cours du demi siècle suivant, le Roussillon, la Catalogne se révoltèrent. Accablé par tant de revers, Philippe II signa la paix de Vervins en 98 par laquelle il restituait à la France la plupart des places conquises et abandonnait la Belgique.

Quarante années d'entreprises guerrières avaient épuisé l'Espagne. La guerre coûtait 12 millions de ducats par an. La Castille où les impôts avaient doublé était exsangue. Pourtant, cette même Castille et les Indes faisaient bloc avec leur roi ; elles s'étaient reconnues en lui. Nobles, clercs, bourgeois, paysans, navigateurs et conquérants partageaient le credo du souverain.

L'Inquisition était unanimement acceptée comme seul remède contre les déviances religieuses. Les Espagnols avaient le sentiment d'être le peuple élu par Dieu afin d'accomplir sa volonté.

Pour remplir cette mission, ils acceptaient de se plier à la dictature policière qui pesait sur eux, à des guerres continuelles. Ils avaient reçu pour rétribution terrestre les richesses des Amériques.

L'Eglise leur promettait une parfaite récompense dans l'au-delà.

Malgré les drames et les échecs qui parsemèrent le règne de Philippe II, il était leur modèle, l'idéal de leur vie. Il faisait partie des héros mythiques de la Castille ; il avait incarné la grandeur de ce pays lorsqu'il donnait sa loi au monde.

Incapable de transiger avec les forces nouvelles, Philippe II avait mis toute sa force à tenter de les détruire, il avait échoué et ne se révoltait pas contre la volonté divine. Il avait tout remis entre les mains de Dieu et acceptait avec la même foi, triomphes et défaites.

 

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Lors de son ultime confession, avant de paraître devant Dieu, il ne renia rien de sa politique cruelle ; il assuma l'entière responsabilité des morts des Pays Bas, exonérant ainsi le Duc d'Albe. Aucun doute ne l'a traversé quant à la justesse de sa cause. S'il se repent, c'est de faiblesses très humaines, son amour des femmes, sa sensualité.

Quand il s'éteint en 1598, après un demi-siècle de pouvoir absolu, ce n'est pas encore de décadence, rien n'est encore joué. Mais les observateurs les plus lucides sont sensibles à la démission des élites, à l'errance des vagabonds, à la pléthore de gueux, au triomphe de l'oisiveté.

 

Philippe III (1598-1621) qui succéda à son père n'avait nulle envie d'assumer les responsabilités du pouvoir.

 

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Il était bon et pieux mais apathique et de santé délicate. La situation aurait exigé un roi, ou tout au moins un ministre compétent, or c'est à un favori indolent, instable qu'il confia le pouvoir, au duc de Lerma qui régna à sa place pendant 19 ans.

Le favori était entouré d'une équipe incompétente, malhonnête et affairiste. Il accumula une fortune colossale alors que l'Espagne était en plein marasme. Le pouvoir vivait d'expédients, on vendait les charges, les fonctions. Pour tenter de garantir la paix avec la France, Philippe III maria sa fille aînée, Anne d'Autriche, à Louis XIII. Les guerres incessantes continuaient à ruiner le pays.

 

La dispersion de la communauté moresque d'Andalousie avait été une demi-mesure.

D'autres foyers subsistaient. En Castille ils étaient minoritaires ; en revanche dans la région de Valence où ils cultivaient les Huertas, ils représentaient, dans certaines zones, plus d'un tiers de la population. La noblesse locale, désireuse de garder sa main d'œuvre, les protégeaient mais ils étaient en butte à l'hostilité des chrétiens de souche.

L'idée d'une expulsion généralisée tarda longtemps à être mise à exécution. Assurés d'être indemnisés, les grands propriétaires se soumirent. Plus d'un million d'hommes prit le chemin de l'exil faisant perdre ainsi à l'Espagne ses sujets les plus industrieux. La crise économique et sociale devenait morale.

 

Philippe IV (1621-1665)

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L'arrivée sur le trône de son fils, Philippe IV rendit quelque espoir. Le roi avait 16 ans ; c'est à celui qui avait été son précepteur, le Comte-Duc d'Olivares, qu'il délégua le pouvoir. Souvent, le Favori tenta de l'associer au gouvernement mais le jeune roi préférait la chasse et les femmes à la politique.

Olivares était cultivé, intelligent, généreux, désintéressé, de mœurs réservées, pieux sans être dévot ; il avait cependant une intransigeance toute espagnole en matière religieuse, même s'il s'opposa aux sévérités de l'Inquisition. Il avait l'entière confiance du roi à qui il était lié par une véritable affection.

 

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De 1621 à 1643, ce fut le temps des illusions. Philippe IV était alors surnommé le Roi Planète. La victoire de Breda en Hollande, en 1625, fut l'un des derniers grands succès des armées espagnoles, immortalisée par le tableau de Velázquez en 1635 Les Lances.

 

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Mais en 1637, la ville de Breda fut reprise. Désormais les célèbres tercios espagnols connaîtront plus de défaites que de victoires ; en 1648 l'Espagne perdit définitivement la Hollande.

Puis elle perdit la guerre contre la France. Richelieu, l'adversaire d'Olivares, était froid, rusé calculateur, tenace, perspicace, plus cruel aussi. En outre, la France plus centralisée, plus travailleuse, était un adversaire plus redoutable que l'Espagne exsangue. Après le soulèvement de la Catalogne en 1640, Olivares sentit que tout était perdu. Il multiplia les maladresses ; l'homme était usé et le courant qui lui était hostile triompha. En 1642, le roi se sépara de son favori ; il l'exila mais il savait que l'échec de Olivares était aussi le sien. Il fut remplacé par son neveu Luis de Haro.

Luis de Haro, contemporain de Mazarin, fut plus que lui timide et scrupuleux. Travailleur, tout dévoué au roi, il affirma peu à peu son autorité ; le roi participait parfois aux affaires. Le sort avait réservé à Luis de Haro de mettre fin à toutes ces guerres ruineuses. En signant le traité des Pyrénées en 1659, l'Espagne dut renoncer à plusieurs provinces. Ce traité fut cimenté par le mariage de l'infante Marie-Thérèse avec Louis XIV.

En 1662 la nouvelle d'un autre désastre au Portugal porta un coup final à l'Espagne. Philippe IV affronta dignement les revers militaires et les chagrins domestiques.

Dominer l'Europe, pour un Espagnol du temps de Philippe IV, c'était encore imposer la vraie foi. Mais il fallait se rendre à l'évidence : il y avait une autre l'Europe que l'Europe catholique. Admettre le principe de leur coexistence, c'était de renoncer au concept de l'unité chrétienne. Il est évident que le roi Philippe IV eut bien du mal à admettre ce point de vue nouveau, si contraire à son orgueil.

Avec une ténacité méritoire, bien que douloureuse pour l'Espagne déjà si meurtrie, il voulut maintenir jusqu'au bout ses prétentions, jusqu'à l'épuisement quasi total. Le désarroi de l'Espagne était alors à son comble. A partir de 1640, la décadence fut désormais évidente.

La péninsule, qui avait été ravagée par de terribles épidémies, de 1596 à 1604, puis de 1629 à 1631, connût une épidémie plus terrible encore, en 1647 ; elle ne s'acheva qu'en 1651, après avoir décimé des provinces entières. Cette catastrophe démographique, coïncidant avec les malheurs politiques, les défaites militaires contribua à l'affaiblissement moral de tout le pays.

Rien ne pouvait plus arrêter la chute. Si la crise avait été uniquement matérielle, l'Espagne aurait peut-être fait front mais la crise était aussi morale. L'idéal pour lequel elle avait tant lutté et tant souffert, la confiance dans une tâche providentielle, au service de la foi et de l'unité chrétienne, allait se perdre dans la fumée des batailles perdues.

Dans cette monarchie désormais délabrée, trois personnages symbolisent cette triste fin de règne : Le roi, un ministre impuissant devant l'ampleur de la catastrophe et une religieuse, sœur Maria de Agreda.

 

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Le roi avait en elle une confiance absolue. Depuis sa cellule, cette femme exemplaire, mystique, intelligente, parfaitement désintéressée, ne cessa de guider, d'encourager le souverain. Une étrange correspondance les unit pendant 22 ans. Elle lui donnait des conseils politiques mais elle n'eut qu'une faible influence sur le cours des événements.

Elle fut surtout son directeur de conscience et c'est à elle qu'il avoua ne pas savoir résister à l'amour des femmes. Le roi était sensuel, et sa vie sentimentale, ou plutôt sexuelle, était fort dissolue. Elle luttait contre ses excès de remords et parvenait parfois à l'apaiser.

Elle le soutint moralement à la mort du jeune prince héritier Baltasar Carlos en 1646 et chaque fois qu'il fléchissait sous le poids de ses immenses responsabilités. Mais cette subordination du roi d'un empire mondial à une simple religieuse, ignorante de la plupart des réalités politiques, est aussi l'un des symboles de la décadence de l'Espagne.

La santé du roi miné par les plaisirs, puis par les angoisses, les remords,-il oscillait sans cesse du péché au repentir-était devenue fragile. Lui, qui avait tant joui de la vie, était devenu mélancolique. Il passait des heures entières dans le Panthéon de l'Escorial où, près de ses ancêtres, l'attendait son tombeau.

 

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Les tombeaux des rois à l'Escorial

 

En 1665, il avait 60 ans et en paraissait 80. Maria de Agreda était morte au début de l'année. Lui –même mourût en septembre, après des semaines de souffrances. Il fit une fin paisible en tenant entre ses mains le crucifix que son père et son grand père avaient tenu à l'instant suprême. Des deux mariages de Philippe IV n'avaient survécu que deux héritiers, Marie-Thérèse, mariée à Louis XIV et un fils Carlos.

Philippe IV aurait dit à son fils : sois plus heureux que moi. Vain espoir. Charles II, sans doute un peu débile, régna 39 ans sur un pays en déshérence. Il fut le dernier Habsbourg d'Espagne car il mourut sans héritier.

 

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Le petit fils de Louis XIV lui succéda sous le nom de Philippe V.

 

Vivre à Madrid au temps de Philippe IV

L'agglomération urbaine est de plus en plus étendue car on ne construit que des maisons de un étage casas de malicia pour ne pas être obligé d'y loger le personnel administratif et les gens de leur suite. Les rues de Madrid, sont le plus souvent des cloaques puants. On y déverse les eaux usées et les ordures ménagères, les déjections… Des ordonnances fixent des heures pour vider les seaux, mais elles ne sont guère respectées et l'on se contente, au mieux, d'avertir le passant imprudent par un cri Agua va ; en été avec le soleil et la sécheresse ces eaux usées se transforment en poussière.

Les pluies d'hiver amalgament les immondices en une boue nauséabonde. Pourtant, selon les Madrilènes, Dieu a mis le remède à côté du mal. L'antidote à cette puanteur est l'air même de Madrid. Jusqu'aux médecins qui affirment que l'air est si vif et pénétrant qu'il en deviendrait nocif pour la santé si son acuité n'était pas tempérée par les exhalaisons fétides. L'air de Madrid est si subtil qu'il peut tuer un homme et n'éteint une bougie.

 

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Le Palais Royal où vit la famille royale est l'ancien Alcazar, édifié au XIV siècle et que Philippe II a fait restaurer et réaménager.

Au rez-de-chaussée se trouvent les différents Conseils mais aussi des boutiques de marchands ambulants qui envahissent les cours intérieures et en font une sorte de place publique très animée.

La lenteur de l'administration est proverbiale.

Il est dommage, dit-on que la Mort ne recrute pas ses ministres parmi ceux du roi d'Espagne, ce serait pour l'humanité un gage d'éternité.

Les appartements royaux, à la fois somptueux et sinistres, occupent le second étage.

L'étiquette est rigide, les vêtements d'apparat somptueux, mais cependant la cour est pauvre. Certains fournisseurs refusent de livrer leurs marchandises car ils ne sont jamais payés. Le roi et la reine manquent de tout, parfois de pain, de bois pour se chauffer. Les gages des serviteurs sont rarement payés ou quand ils le sont c'est avec un énorme retard.

L'aristocratie qui entoure le souverain contribue à sa ruine tout autant qu'à sa splendeur.

Les nobles déploient un faste incroyable. C'est vers le roi qu'ils se tournent pour lui faire payer ce faste dont ils l'entourent mais aussi leur vie de plaisir. En revanche il ne faut plus guère compter leur dévouement. Ils acceptent de très mauvaise grâce les postes qui leur sont proposés et en 1664, lorsque Philippe IV se mit à la tête de ses troupes pour tenter de reconquérir la Catalogne occupée par Français, il dût user de menace pour que la noblesse consentit à l'accompagner.

Les grands d'Espagne sont d'une grande aide au roi de France et travaillent sans y penser à favoriser ses desseins car ils s'enrichissent des biens de leur maître et ôtent à leur pays la possibilité d'entretenir des troupes.

 

La cour est devenue selon le mot d'un historien contemporain une triste calamité nationale.

Et pourtant, depuis le règne désastreux de Philippe III, depuis que l'Espagne est ruinée, dans les grandes villes et plus particulièrement à Madrid, les fêtes succèdent aux fêtes.

 

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Oui Madrid s'amuse. Tout est prétexte à organiser des réjouissances populaires. Elles occupent un tiers de l'année. Ainsi lors de la venue du prince de Galles en Espagne en septembre 1621, les fêtes se succédèrent pendant près de six mois. Corridas, ferias, fêtes religieuses mais surtout représentations théâtrales dont les Madrilènes ne sauraient se passer.

 

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Et paradoxe de cette Espagne paradoxale, c'est au cours de ces années, où s'effondre la puissance espagnole, que commencent les décennies les plus prestigieuses dans les arts et les Lettres.

L'Espagne était un pays où les talents littéraires et artistiques étaient généralement nombreux, au détriment des activités purement scientifiques et techniques. Le XVII siècle en administra la preuve, même si cela peut être regrettable sur le plan économique. Cette invraisemblable pléiade d'écrivains, et d'artistes de poètes, de dramaturges, de romanciers, de philosophes, ces œuvres immortelles que l'Espagne livre au monde ce sont des trésors qui valent mieux que tout l'or des Amériques. 

 

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L'organisation sociale du pays n'était pas défavorable aux artistes et aux hommes de Lettres car ils contribuaient au prestige de la Cour. Or le roi et les Grands avaient le souci de paraître, de briller. Philippe IV protégea arts et les lettres, par goût personnel certes, mais aussi parce qu'il aimait le faste et adorait le théâtre. Olivares parce qu'il avait compris le pouvoir de l'opinion. Le Comte-Duc fut un grand mécène. Il constitua d'importantes bibliothèques, et apporta, comme d'autres Grands d'Espagne, un ferme soutien aux écrivains.

Le roi et son favori protégèrent également les peintres. Philippe IV, si médiocre homme politique, fut mécène éclairé. Il fit venir à la cour, le jeune Velazquez.

 

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Il protégea la plupart des peintres espagnols de son époque. Admirable collectionneur, il commanda des œuvres importantes à de nombreux artistes étrangers (Rubens, Nicolas Poussin, Claude Gellée, Rubens). La collection du Prado lui doit beaucoup.

Cette invraisemblable pléiade d'écrivains, et d'artistes, c'est sans doute cela le véritable Siècle d'or.

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