Lope de Vega - Le clair obscur d'un destin singulier
(Novembre 1562 - 27 août 1635)

 

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Nul ne peut mieux incarner les contradictions de l'âme espagnole en ce siècle d'or que celui qu'on surnomma le prodige, le phénix de la nature.

Son père, Felix de Vega Carpio, était originaire de la région de Santander, brodeur  de luxe de son métier, il aimait les lettres, écrivait des vers.

Il  était passionné et d'une piété extrême. Il était marié, père de deux enfants, quand, sur un coup de cœur, il quitta Valladolid où sa famille était installée, pour suivre à Madrid, une femme dont il venait se s'éprendre.

  Sa femme le poursuivit, sut le reconquérir et de leur réconciliation naquit leur fils Lope, le 25 novembre 1562.

C'est pour jalousie que je fus…

  

La famille de Lope était honorable, fière de ses origines, mais elle n'appartenait nullement à la noblesse. Elle était installée dans le quartier des artisans, au cœur de la ville, quartier populaire mais non vulgaire. Dans l'atelier paternel, des fils d'or couraient dans le brocart des chasubles, dans les capes brodées des grands Ordres militaires. Un milieu d'artisans en contact permanent avec la sphère des privilégiés, des artistes, des lettrés. Neuf autres enfants agrandirent la famille.

On ne sait pas grand-chose de ses premières années. La légende veut qu'il ait su le latin dès l'âge de 5 ans. Aux côtés d'un père, poète à ses heures, la vocation de l'enfant se manifesta très tôt. Les relations de la famille lui ouvrirent l'accès à un collège fréquenté par des enfants appartenant pour la plupart à des familles nobles. Dans ce collège de Jésuites où, en 1572, il commença ses études, il put, très jeune, exercer ses dons de futur dramaturge en écrivant des pièces qui furent jouées lors des fêtes scolaires.

Son père mourut à Madrid en 1578. Il passa quelques années à Alcala de Henares, ville dominée par sa célèbre Université: 2.000 étudiants, 42 chaires, la plupart de théologie, une quarantaine de collèges monastiques et séculiers. Une bibliothèque d'une immense richesse, des professeurs qui furent des géants de l'humanisme.

Ô mère Alcala que pourrai-je dire de ta gloire ?

 

Sa passion pour les livres ne pouvait que s'y développer, sans mesure, car dès qu'il s'agit de Lope, il faut toujours parler de démesure.

 

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Alcala de Henares

 

Etudes et turbulences, favorisées par l'extraterritorialité réservée aux étudiants : frasques, escapades, duels, misère aussi comme dans tous les milieux universitaires. Il allait en garder bien des souvenirs qui réapparaîtront souvent dans son œuvre. Sans doute il eut une première liaison à Madrid avec une jeune personne de noble famille qui donna le jour à une fille naturelle, morte en bas âge.

Une femme m'aveugla, je m'attachais à elle. Dieu me pardonne.

 

Elle apparaîtra dans son roman, La Dorotea, si riche en éléments autobiographiques, sous le nom de Marphise.

 

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Université de Salamanque

 

En 1580, il poursuit, à Salamanque, ses études de théologie interrompues à Alcala. L'Alma mater était fréquentée par les rejetons des plus illustres familles et les plus grands noms des lettres espagnoles. Il commence à écrire. En 1583, il quitte la soutane pour prendre l'épée. Le 23 juin il s'engage dans une expédition maritime qui avait pour mission de s'emparer de la dernière île des Açores.

Il revient avec l'expédition victorieuse, en septembre de la même année. A son retour, et pendant 4 années, le jeune Lope va vivre une passion amoureuse violente et être sous l'emprise d'une femme dont le sépareront l'avidité de l'or, la rapacité d'un clan familial et la lassitude, au terme de longs mois de déchirements. Une histoire qui se terminera dans la haine la plus sordide et par un procès qui fit quelque bruit.

Elle s'appelait Elena Osorio ; elle était comédienne dans la troupe de son père, Jeronimo Velazquez, qui jouait des pièces de Lope. Elle avait un mari complaisant, très absent, un acteur. Lope avait 21ans, leur amour, né d'un coup de foudre réciproque, fut, sans nul doute, le premier grand amour de Lope.

Lorsque leur relation fut découverte, la famille, qui ne veillait pas tant sur la vertu de leur fille que sur l'argent que ses complaisances pouvaient leur rapporter, n'admit pas cet amant sans fortune. Ce furent quatre années de passion mais aussi de souffrances car Elena ne résista pas aux injonctions paternelles et finit par accepter un riche soupirant.

C'est dans La Dorotea qu'on peut retrouver les traces de ses peines quand le jeune homme devait se cacher pour recevoir un message d'Elena. Il attendait à sa porte, déguisé en mendiant. Une nuit, il abrita fraternellement un chien venu se réfugier près de lui, et la neige les recouvrit au point que la servante eut de la peine à le reconnaître. Ou ces nuits, pires encore, où il devait voir entrer en seigneur et maître, celui qui payait largement les faveurs de la jeune femme.

La nuit est ma douleur, ma peine amère.

 

Le jeune homme finit par se lasser mais la rupture fut sordide. Cinq libelles, anonymes, infâmants pour la famille de la jeune femme, circulèrent dans Madrid, à la fin de l'année 1587. Des phrases élégamment tournées et poétiques qui véhiculaient parfois les injures les plus basses. Ces libelles furent largement répandus et commentés dans le monde du théâtre. On en faisait des lectures, on se gaussait. La famille Velazquez, ainsi prise à parti, obtint l'arrestation de Lope. Le 15 janvier, il fut condamné à 4 ans de bannissement hors de Madrid, et à deux ans hors du royaume. Mais du fond de sa prison, à propos d'une lettre, un nouveau scandale éclata. Nouveau procès, nouvelle condamnation qui double sa peine.

De ce déballage sordide, l'art en fera la transmutation dans La Dorotea.

Il sortit de prison en février sous le coup d'une rude sentence pénale. Avant sa rupture avec Elena, il avait, sans doute, fait la connaissance d'une jeune fille de bonne famille, Isabel, qu'il enleva, avec son consentement. Bientôt rendue à ses parents, elle fut mariée le 10 mai 1587 à son séducteur, par procuration. Sans doute était–il caché non loin de Madrid.

A peine marié, le 29 mai, Lope s'engagea avec son frère dans cette grande entreprise navale que fut l'Invincible Armada. Avant de s'embarquer à Lisbonne, il avait eu le temps de nouer une nouvelle intrigue amoureuse dont naîtra un enfant qui réapparaîtra plus tard.

La flotte leva l'ancre 19 jours après son mariage. Cruelle séparation pour la jeune mariée dont le poète nous dit la douleur :

Le sein penché sur une tour

Que la mer combat et resserre,

Le regard sur de forts vaisseaux

Qui s'en vont devers Angleterre.

Voici que Bélise enfle l'onde

En pleurant maintes larmes.

Attends-moi, fugitif époux.

Mais hélas, en vain je t'appelle.

 

Mais Isabel-Bélise vit au cœur de la Castille et ne saurait voir la mer. Est-ce licence poétique ou le souvenir de deux amours confondues ? Le frère de Lope, Juan, périra dans le naufrage de son bateau. Celui du poète fut entraîné jusqu'en Irlande.

 

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De retour en Espagne, il s'installa avec sa jeune épouse à Valence. Il découvrit une région totalement différente de sa Castille, un air marin, des horizons plus colorés, une ville multiforme et pullulante, cité–port et cité-jardin, car la vega valenciana est un véritable jardin.

Il a 26 ans, il est au seuil de la plénitude. Il est beau, avec son visage à l'ovale très pur, orné d'une moustache conquérante. Il a cette silhouette fine et nerveuse qu'il gardera même dans la vieillesse. Il est heureux auprès d'Isabel. Il a trouvé un havre de paix, non seulement dans son foyer, mais aussi dans sa vie d'écrivain. Valence a une brillante élite intellectuelle ; la ville était un paradis pour les poètes avec ses nombreux libraires et ses éditeurs.

La poésie fait partie de la vie quotidienne. On versifie partout, même dans les couvents ; témoin cette sœur Bernarda Romero qui osa un romance de Saint Bernard tétant la vierge. C'est la grande vogue des romances. Lope a pratiqué ce genre toute sa vie, et avec un rare bonheur. On connaissait déjà ses romances à Valence, on les appréciait, on les imitait.

Le théâtre y est aussi à l'honneur. Pendant cet exil, Lope a écrit une vingtaine de pièces. Il est en parfaite harmonie avec cette ville ; il lui apporte la force de son génie et en reçoit des influences bénéfiques et enrichissantes. De son succès, Cervantes en porte le témoignage dans le Prologue à ses Comedias :

C'est alors qu'on vit entrer le monstre de la nature, le grand Lope de Vega qui sut se hausser jusqu'à la souveraineté du comique. Il réduisit et mit sous sa juridiction tous les gens de théâtre. Il remplit le monde de ses comédies qui enchantent le public.

 

Il n'a pas encore 30 ans et s'est imposé comme la première gloire nationale. Au bout de deux ans, il a le droit de se rapprocher de la capitale. Il passe par Tolède où il entre en relation avec le duc d'Albe qu'il va rejoindre à Alba de Tormes. Il devient son secrétaire, c'est–à-dire son homme de confiance, le rédacteur des lettres d'amour de son maître. C'est une position privilégiée, quoique apparemment subalterne, qui n'exclut ni l'intimité ni l'attachement sincère.

C'est un havre de paix, dans la stabilité conjugale et l'accomplissement poétique. Il est promu maître des jeux littéraires de la petite cour. L'Arcadia qu'il publiera en 1598 est le reflet de ces joies pastorales et poétiques.

Sa femme Isabel lui a donné deux filles : la première, Antonia, mourut en bas âge et la seconde, Théodora coûtera la vie à sa mère. La mort prématurée de la jeune femme va douloureusement l'atteindre. Un an plus tard, Théodora mourait elle aussi. A 33 ans, il est replongé dans la solitude, il n'y a plus rien qui le rattache à Tormes et à la vie pastorale.

Il peut revenir à Madrid au printemps 1595, car, pour des raisons obscures, les parents d'Elena Osorio ont retiré leur plainte, peut-être en pensant que le jeune veuf, devenu si célèbre, serait un parti intéressant. Mais il est trop tard, il n'aime plus Elena.

En 1596, un an après la mort d'Isabel, il revient sur sa tombe

Aujourd'hui, une année juste s'achève depuis que j'ai goûté l'amère breuvage de ta mort. Ce doux gage d'amour que tu m'avais laissé me consolait un peu car fait à ton image ; mais brève en fut la durée car le Ciel, pour mes péchés, a voulu qu'il suivît à son tour en mourant tes pas bienheureux. Je vous reviens Tormes que j'aime. Me revoici dans mon angoisse, pour revoir cette dalle qui recouvre ma morte vivante.

 

Il a 34 ans. Il est encore dolent mais bientôt la vie va l'emporter.

Dans la capitale, le théâtre triomphe et Lope, l'inventeur infatigable, réapparaît à point nommé. Sa réputation est immense. Il devient le seul, l'indiscuté, qui se joue des concurrents, accumulant les succès et suscitant des jalousies. Il avait, dit-il, à cette date, fait représenter au moins une centaine de pièces.

Le 25 avril 1598, il se remarie avec Juana de Guardo. Mariage de convenance. Son beau père exerçait un métier peu reluisant : fournir les boucheries et les étals de la cour, mais il avait une fortune confortable qu'il refusera toujours de partager. Compensation à ce mariage peu glorieux, il se fait graver un écusson, au grand scandale des nobles et de ses rivaux qui ne lui ménagèrent pas les sarcasmes les plus blessants.

Mais bientôt l'amour va surgir dans sa vie, sous les traits de Micaela de Lujan, peut–être l'un des plus forts qu'il a vécu. C'est à travers elle qu'il faut voir tous les visages de femmes qui peuplent son œuvre poétique et dramatique pendant ces années qui furent d'une incroyable fécondité.

Elle est Lucinda, la très belle, la serrana hermosa, sa sylphide, son inspiratrice, l'éternelle bien–aimée. Micaela est comédienne et mariée à un comédien sans notoriété qui partit pour le Pérou vers 1596. Il refit une apparition au milieu de l'année 1614 et repartit en Amérique où il mourut peu après.

De ce mariage, deux enfants sont nés. Lope est le père des 4 autres mais il ne fait aucune différence entre eux. En fait, il a deux familles ; l'une reste stable à Madrid, tandis que l'autre change de résidence aux hasards des pérégrinations de l'écrivain ou des engagements de la jeune femme.

Lope est l'idole du peuple, choyé par les Grands. Nul ne lui dispute le premier rang. Ses contemporains le saluent désormais comme le Phénix. Tout est splendeur pour lui en cette fin de siècle où le duc de Lerma, le favori du roi Philippe III, assoit son autorité en multipliant les réjouissances, comme s'il voulait ainsi masquer les prodromes de la désintégration nationale.

Lope retourne à Valence, non plus en poète proscrit, mais, dans la suite du duc de Sarria, dont il est le secrétaire. Une réception solennelle célèbre le double mariage qui va unir les deux infants, il fait partie du prestigieux cortège.

Il est de toutes les fêtes, de tous les bals. Micaela lui manque mais il est vraisemblable qu'il a néanmoins trouvé une consolation, ce qui explique l'intérêt qu'il portera plus tard à un frère déchaux dont il est sans doute le père. Il revient à Madrid où sa femme légitime lui a donné une fille. Malgré ses débordements, il reste une âme profondément religieuse.

Par deux fois, il va séjourner à Séville avec Micaela, dans l'atmosphère chaleureuse de son second foyer; il y mène une vie sans complexe au milieu de leurs six enfants. Séville, magnifique et sensuelle, est le cadre rêvé pour leur passion qui jamais ne fut si ardente. La beauté et l'amour comblent tous ses désirs.

 

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Puis le couple illégitime et leurs 6 enfants vont s'installer à Tolède où réside depuis peu son foyer légitime. Par rapport à la maison de l'épouse, la maison de Micaela est proche et lointaine; les deux quartiers sont voisins mais séparés par un dédale de ruelles et de venelles en pente qui constitue un vrai labyrinthe.

 

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En 1603, il précise lui–même qu'il déjà écrit 219 comedias. Il maintiendra par la suite cette cadence incroyable, invraisemblable, si l'on considère qu'il se partageait entre deux foyers, qu'il devait passer des heures pour surveiller les répétitions, qu'il assistait à tant de réunions littéraires, qu'il écrivait des romans et qu'il lançait à tous vents d'innombrables poésies.

Il mène une vie survoltée et, pourtant, il trouve le temps de protéger, avec une totale générosité, un tailleur tolédan semi-analphabète mais très doué qui, grâce à lui, fera son entrée dans le monde des lettres. On a retrouvé le manuscrit d'une pièce historique de cet autodidacte, entièrement corrigée par Lope.

Cette amitié généreuse avec un homme de rien, alors qu'il est le favori des Grands de son temps, cette exemplaire fraternité littéraire, en dit plus long sur notre écrivain que tous ses succès au théâtre, que tous les applaudissements des spectateurs, et que la protection que lui accordent les grands seigneurs.

Ce séjour est une orgie de théâtre et de fêtes dont peut donner une idée sa comedia, La noche toledana. Une frénésie de vivre, une légèreté enivrante. Il est heureux, partagé entre ses deux foyers où naissent et meurent plusieurs enfants. En 1605 Micaela lui donne une fille Marcela. Les deux premières filles qu'il avait eues de sa femme légitime n'avaient pas survécu mais, en 1606, Juana lui donne un fils, Carlos Felix, qui lui sera si cher. En 1607 naît Lopito, fils de Micaela.

Au début de l'année 1610, il est installé à Madrid. Il y a trouvé une maison où il vivra jusqu'à sa mort.

 

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Cette demeure, relativement modeste a été très bien restaurée. On y voit son immense cabinet de travail, son bureau, le salon où se réunissaient les femmes, la chambre où il mourut, une sorte d'alcôve au lit surélevé d'où il pouvait apercevoir, par une ouverture, son oratoire, la pièce où dormirent deux de ses filles dont l'une choisit le cloître et l'autre l'amour, comme pour prolonger les deux obsessions paternelles.

 

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La salle à manger et la cuisine donnent sur un jardin qu'il aima tant à cultiver, un minuscule univers de songeries et de fraîcheur qui l'inspire désormais plus que ses nombreuses errances.

 

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Mon jardin n'a que deux arbres, plus de dix fleurs, deux treilles, un oranger et même un rosier musqué, deux jeunes rossignols, deux bassins d'une eau comme une fontaine.

 

Le matin, très tôt il s'occupe de son jardin puis, installé dans son bureau, de la fenêtre il regarde jouer le petit Carlos Felix.Par les doux soirs d'été, le jardin devient un théâtre de verdure où l'on donne de concerts.

C'est un havre paix où il a trouvé la sérénité. Il pense avoir mis un terme aux tempêtes de sa vie. La grande passion pour Micaela s'est dégradée. La naissance de Carlos Felix avait – elle marqué leur éloignement ? Vers 1612 elle est sortie de sa vie. Cependant, il continue de veiller sur leurs enfants.

 

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Alors commence pour lui une nouvelle saison de calme et de bonheur domestique qu'il évoque dans de nombreux poèmes. Carlos Felix est sa joie. Il apparaît dans de nombreux poèmes. Souvent l'enfant vient le déranger alors qu'il travaille. Jamais il ne lui résiste. La petite main de Carlos prend la sienne, il y répond tendrement et se laisse ramener vers sa femme.

Et l'enfant bondissait comme en une prairie /tendre agneau de son père, au prologue du jour/Carlos entrait, m'appelait /lumière de mes yeux/ Je le serrai contre moi où bien il me tirait /par la main, d'aventure /Et par l'âme il me tirait.

 

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Il ne cesse d'écrire, pièces de théâtres, poèmes, romans. Assuré de son triomphe au théâtre pour lequel il continue d'écrire, il tire le bilan de trente années de pratique en écrivant El arte nuevo de hacer comedias en 1609.

 

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Il est devenu le personnage le plus en vue, le plus important, des Lettres espagnoles, il appartient à diverses académies prestigieuses, préside les concours poétiques. En 1610 il est entré dans la Congrégation du Saint Sacrement et est familier du Saint-Office ; une foi ardente inspire ses poèmes.

Depuis 1607, il est lié intimement au duc de Sessa, l'un des acteurs les plus brillants de ce spectacle du paraître que l'Espagne se donne à elle–même, en glorifiant sa propre magnificence. Cette Espagne qui, inconsciente, porte avec éclat le deuil de sa grandeur.

Le duc a 19 ans de moins que Lope. Leur étroite amitié est née d'une sympathie immédiate. Constamment débordé, le duc a besoin d'un secrétaire pour sa vie de représentation, pour sa vie privée et sa vie de plaisir. Bien que marié, il n'est pas des plus sages comme en témoignent ses scabreuses aventures nocturnes. Lope devient son secrétaire et le sera pendant plus d'un quart de siècle.

En ces années-là où l'art de bien tourner une missive a atteint un incroyable degré de raffinement, se faire aider est donc un impératif catégorique. Un secrétaire doit posséder d'éminentes qualités. On attend de lui ponctualité, promptitude à répondre au courrier et discrétion car il garde le coffre secret de son maître et ses archives. Il doit avoir un jugement avisé, être sincère, savoir dire la vérité sans blesser. La subordination est un absolu, la révolte indécente, inconcevable.

Bref, le secrétaire ne doit avoir nul orgueil, nulle volonté hormis celle de son maître. Pendant un quart de siècle, les deux hommes vont former un étrange tandem aristocratico-littéraire. Lope n'a pas un statut officiel, il habite sa petite maison ; chaque soir le duc se rend chez lui, parfois il dîne en famille avec eux. Dans les beaux soirs d'été ils vont se promener dans les allées du Prado.

Lope l'accompagne dans ses aventures galantes, veille sur lui, le console quand il est triste, le rassure, lui donne des conseils de stratégies amoureuses. Tout en essayant de ménager, de protéger la charmante duchesse si souvent trompée.

Au fil des années, entre eux, va naître une complicité profonde qui va susciter chez Lope le sentiment de prendre une subtile revanche sur sa destinée d'homme sans titre de noblesse. Le duc avait besoin de son secrétaire et complice pour diriger une maison comme la sienne. Lope va devenir l'éminence grise du duc et va jouer avec subtilité de tous les ressorts de cette noble famille.

En face d'un maître plus jeune que lui, écrasé sous le poids de ses responsabilités, il est le judicieux Mentor. Il corrige les brouillons maladroits de ses lettres d'amour, rédige les brouillons de ses réponses aux lettres que le valet du duc lui fait tenir chaque matin. Il écrivit sans doute pour son maître, plus d'un millier de lettres.

Lope vit alors dans un bonheur serein. Mais le destin une fois encore va le frapper. C'est tout d'abord sa femme, Juana, qui tombe malade en 1611 ; nul ne sait de quoi elle souffre, mais elle est une malade difficile, parfois insupportable, elle ne cesse de sa plaindre. Il s'occupe d'elle, parfois s'en irrite. Pendant les nuits d'anxiété passées à son chevet, une sorte de décantation s'accomplit en lui.

En 1611, il entre dans une congrégation plus stricte : Le Tiers ordre de Saint François. Juana semble aller mieux mais Carlos Felix tombe malade.

Angoissé Lope écrit :

Dieu me garde cet enfant, aussi vrai que s'il manquait à mes yeux, il ne saurait me venir plus grande peine.

 

Dieu n'a pas écouté sa prière et, après des alternatives d'angoisse et d'espoirs, l'enfant meurt au cours de l'été 1612. Cette perte l'atteint au plus profond de son être.

Il est brisé :

De mes triomphes, ce doux fruit, avec votre bénédiction, Roi éternel. Très humblement je l'offre à vos autels. Et vous, heureux enfant, qui dans sept ans que vous eûtes de vie, à votre père n'avez montré désobéissance aucune. Que votre exemple amende mes erreurs. Car du premier berceau à la dernière couche ne m'avez donné aucune heure de déplaisir.

 

C'est le début de la débâcle de sa vie. L'année suivante, en 1613, sa femme lui donne une dernière fille, Feliciana. Neuf jours plus tard, elle meurt. Avec elle s'en va le dernier débris de sa précaire stabilité familiale.

Depuis quelques années, Lope n'a cessé de se rapprocher de Dieu. Atterré de sentir si périssables les bonheurs terrestres, meurtri dans ses affections, il décide d'entrer dans les Ordres. Il se croit prêt à renoncer au monde.

Il se sent vieillir, pourtant il conservera, jusqu'en ses dernières années, une jeunesse organique, une verdeur tenace. C'est pourquoi au moment même où il mûrit le projet de se faire prêtre, sa personnalité la plus superficielle s'étourdit dans les distractions mondaines et galantes, comme par le passé.

Alors qu'il est veuf depuis un mois à peine, il participe au voyage de Philippe III à Ségovie, puis à Burgos, et il est présent à toutes les réjouissances.

Il est alors en relation avec une certaine Jeronima, une comédienne qui avait tenu le premier rôle dans plusieurs de ses pièces. Il a reçu les ordres mineurs à Madrid quand il sollicite de son évêque de se rendre à Tolède pour compléter sa formation, en vue de son ordination. Tolède où se trouve, précisément, cette Jeronima, chez qui il va loger plusieurs mois. En tout bien tout honneur, ne cesse-t-il d'affirmer. Mais peut-être est–ce le duc qui s'intéresse à la comédienne ?

 

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Quoiqu'il en soit, il mène de front sa préparation sacerdotale, les répétitions de ses pièces, les dîners avec les comédiens. Il sollicite soudain l'autorisation de retourner à Madrid où sera célébré le baptême de sa dernière fille, la petite Feliciana, dont la marraine est justement Jeronima et le parrain, le fils du duc de Sessa.

Il est allé chercher les deux derniers enfants qu'il a eus avec Micaela, Marcela et Lopito. Micaela était sans doute décédée mais ce n'est qu'à la mort de sa femme qu'il prend en charge ses deux enfants bâtards. Ils vivent avec leur demi-sœur, la petite Feliciana. Lope homme de passion, de tous les extrêmes, est un père très tendre, affectueux et les enfants lui sont très attachés.

Le 24 mai 1614, il est ordonné prêtre à Madrid ; désormais il célèbre la messe chaque matin, souvent dans l'oratoire de sa maison. Homme de Dieu le matin, écrivain frivole le soir. Lequel est le vrai Lope ? N'oublions pas, cependant, avant de porter le moindre jugement, que la vie sacerdotale était alors était une vraie carrière à laquelle se destinait bien des hommes. Mais comme il y a chez Lope une incroyable démesure, il ressent avec intensité le divorce entre ses aspirations contraires.

Il a 52 ans, il connaît les premiers symptômes d'un désabusement profond. Il voudrait trouver la paix, être en accord avec sa foi. Il est parfaitement sincère mais les tentations sont fortes :

Seigneur même en me voyant sur le rivage, vous savez bien qu'à présent m'est plus nécessaire encore votre faveur car il pourrait advenir quelque vagues des tempêtes mal apaisées de mes mœurs me ramènent au plus furieux d'où je suis sorti ; c'est pourquoi, je vous demande, doux Seigneur, la main.

 

Non, le vieil homme n'est pas mort en lui mais sa foi est profonde, sincère. Lorsqu'il dit la messe, il est pris d'une sorte de tremblement d'émotion au point qu'il doit parfois s'interrompre. Il brûle dans le même temps d'appétits charnels, de piété et de charité.

Sa générosité à l'égard des pauvres ne connaît nulle mesure. Il n'est pas très riche pourtant jamais on ne s'adresse en vain à lui. Il fait mieux que partager son manteau, il habille un pauvre dont les haillons lui font pitié. Un tas de pièces sur sa table est destiné aux pauvres, il va soigner les malades, enterre les morts.

Lope atteint le sommet de sa popularité. Son image de prêtre touche profondément les foules; il devient l'objet d'une certaine forme d'idolâtrie ; on lui fait cortège, les femmes le bénissent, on vient des villes voisines, seulement pour le voir. Les ambassadeurs, les princes étrangers demandent à le rencontrer.

On dit c'est du Lope (es de Lope) pour exalter la valeur d'un objet, pour désigner une qualité exceptionnelle. Il court même, non sans émoi de la part de l'Inquisition, une oraison où l'enthousiasme tourne au sacrilège.

Je crois en Lope tout puissant, Poète du Ciel et de la Terre.

 

Il figure au jury chargé des concours poétiques en l'honneur de la béatification de Sainte Thérèse. Il exerce son ministère avec une foi sincère, mais continue sa vie d'homme dans le siècle. Sans doute a-t-il épisodiquement rompu ses vœux pour faire une équipée à Valence.

Le motif invoqué aller chercher un sien fils, frère déchaux sans doute l'enfant qu'il a eu, 17 ans plus tôt, avec une certaine dame de Valence, alors qu'il était l'amant en titre de Micaela et le mari de Juana.

 

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Valencia. La cathédrale

 

Mais était–ce là le vrai motif du voyage ? Des biographes indiscrets ont découvert le nom d'une certaine Lucia de Salcedo. N'écrit–il pas à ce propos :

Vingt jours que j'ai passés avec elle et je les ai payés jusqu'à mes descendants, comme le péché originel.

 

Même le duc s'est ému de cet écart scandaleux.

Mais rien à voir avec le grand et ultime amour qui va bouleverser une dernière fois sa vie. La dernière tempête.

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