Lope de Vega - Le jardin dévasté

 

1

 

Dernier amour de Lope, dernier piège du destin, dernier nœud d'impossibilités et d'incohérences dans ce destin hors norme. Elle s'appelle Marta de Nevares. Elle a 26 ans. On l'avait mariée à 13 ans à un Asturien, rustre et vulgaire, Roque Hernandez qui vivait le plus souvent sur ses terres. La jeune femme avait fini par s'installer avec sa mère et sa sœur poétesse qui réunissait dans sa maison, proche de celle de Lope, une brillante compagnie de lettrés.

Lope la rencontre pour la première fois en 1616, lors d'une sorte de joue poétique qu'elle présidait dans son jardin. Il tombe amoureux au premier regard. Elle est touchée, émue mais ne se rend pas immédiatement ; c'est tout d'abord une tendre intimité, une idylle d'adolescent.

 
  La jeunesse intacte qu'il portait en lui flambe de nouveau, plus irrésistible que jamais et Marta, pas plus qu'aucune des femmes qu'il a désirées, n'échappe à sa séduction. Mais il est clair que, maintenant, il s'engage sur un chemin bien plus scandaleux que lors de ses égarements passagers. La voie qu'il choisit est incompatible avec son engagement ecclésiastique. Ce qui n'empêche pas ses dévotions régulières et sincères.

Elle est divinement belle, ses cheveux sont légèrement bouclés, ses yeux sont verts, ses mains menues. En elle, il trouvait, réunis, les traits qu'il avait le plus aimés chez Micæla et Elena. Il ne se lasse pas d'exalter sa beauté et son esprit. Marta de Nevares semble avoir eu tous les dons : elle musicienne, elle chante et danse avec grâce, elle écrit avec talent.

 

2

 

Lope ne cessera plus de la célébrer dans ses poèmes, sous le pseudonyme Amaryllis. C'est une fureur d'amour, une idolâtrie, une passion absolue. Il confie au duc :

Je suis perdu comme de ma vie je ne l'ai été pour l'âme et le corps d'une femme et Dieu sait quelle douleur est la mienne car j'ignore comment va pouvoir durer cette chose ni vivre sans en jouir.

 

Il lui dira bientôt sa première victoire et le bonheur qui le comble :

Que Dieu m'ôte la vie sur l'heure si je ne suis pas dans l'état que je vais peindre ici ; passant de fort belles matinées dans les bras d'un être raffiné et amoureux, reconnaissant, et dont la condition me semble celle d'un ange. J'ai enfin trouvé un si bon médecin à mes blessures, le sacrifice de mes principes m'a coûté peines et soucis mais, une fois que je me suis résolu, tout s'est fait à bouche que veux-tu.

 

Le duc veut bien favoriser cet amour qui l'émeut. Il prête sa voiture pour des sorties en amoureux, il ne refuse pas de venir partager leurs repas. Ensemble ils font de la musique, ils disent des poèmes.

En échange de cette indulgence, il formule une exigence tyrannique. Il veut posséder, puisque tout ce qui vient de la plume de son secrétaire lui est précieux, les moindres billets adressés par le poète à sa maîtresse. Lope doit obéir, si parfois Marta s'y refuse, il charge sa fille Marcela de les dérober.

Le soir, souvent, on plaisante le rustre de mari, le vigneron ou la bonne face comme le surnomme le Duc. Roque fut-il tout d'abord aveugle ? Il accepte de recopier pour le duc toutes les pièces de Lope.

Quand, en 1617, de ces amours adultères naît une fille, Antonia Clara, le mari assiste au baptême sans paraître rien soupçonner. Le duc est le parrain du bébé.

Puis brusquement tout va changer. Roque est édifié sur son infortune et va tenter d'en tirer parti.

A 30 ans de distance, on croit revivre les sordides démêlés avec la famille d'Elena. Le peu qu'on en connaît est sordide. Sans doute Lope fut il surpris en flagrant délit. Assuré que sa femme est perdue pour lui, Roque veut, en compensation, s'emparer de ses biens. Il s'était endetté, avait fait des faux. Pour contraindre Marta à signer les hypothèques qu'il a prises, il n'hésite pas à user de violence. Il vole ses bijoux, des objets de valeur chez Lope ; il lui envoie des lettres d'insultes.

Mais à la fin, Marta se révolte. Il la bat devant témoin. Il s'en suit un procès dont Lope suit, haletant, les débats. Une première sentence est favorable à Marta, on reconnaît son innocence mais elle doit vendre sa maison. Le mari a fait appel ; elle se réfugie dans un couvent avec sa petite fille.

Pour la contraindre à signer, Roque exige la garde de l'enfant qui porte son nom. Il va jusqu'à fouiller dans les papiers de l'écrivain. Il devient violent, dans la rue il menace Marcela et Lope, malgré son habit d'ecclésiastique.

Marta a obtenu la séparation mais on peut tout craindre de Roque et surtout qu'il reprenne la petite Antonia. Or soudain, il tombe malade et meurt peu après.

Dans la dédicace de sa comedia La veuve de Valence dont l'héroïne est un amoureux portrait de Marta, Lope ne peut cacher sa joie :

Bravo la mort, comment lui en vouloir. Cette laideur que toute la science humaine n'eut pas été capable de corriger, en cinq jours elle en est venue à bout, grâce à une purge donnée mal à propos, à deux saignées faites trop tôt, grâce à un médecin plus désireux de vous rendre libre que de sauver la vie à votre mari.

 

Et sans la moindre charité chrétienne, il poursuit cet éloge funèbre :

Mais ce mari, il s'est bien vengé de nous par les angoisses qu'il nous a causées en ce dernier moment. Vous en souvient-il ? Nous nous demandions s'il allait vivre ou trépasser et nous mourions de peur qu'il en réchappât.

 

Désormais ils pourront se rejoindre sans obstacle. L'amour du poète, qui n'est plus aiguillonné par la jalousie et la crainte du lendemain, se pacifie, se sublime, sans s'atténuer.

Mon rôle est plutôt celui d'un père que celui d'un galant, nos amours ne sont plus que des amours platoniques.

 

Dans les vers qu'il consacra à son Amaryllis, il dit :

Trouver quelque chose de la substance angélique dans son chant dont les modulations soulèvent vers le Créateur.

 

On peut concevoir combien il prêtait le flan à la critique. Ses ennemis, ses confrères se déchaînaient.

C'est pendant cette période où s'épurent cet amour et ces deux cœurs toujours liés, que le destin allait frapper à nouveau Lope. Tout d'abord Marcela, la plus douée de ses enfants, annonce sa décision d'entrer au couvent. Elle était jolie, coquette et ne manquait pas de soupirants. Mais elle s'était trouvée, dès l'enfance, mêlée à des événements équivoques que son innocence n'avait pas tenté d'expliquer.

Avec les années elle avait pris conscience de la vérité et ressentait une impression de gêne, de malaise. Elle vit entre son père et la maîtresse de ce père, à peine plus âgée qu'elle. Elle était elle-même, fille illégitime, élevée avec des enfants dont aucun n'était de la même mère. Elle voyait les fautes paternelles sans se reconnaître le droit de les juger. Sans doute voulut-elle, par son sacrifice et sa consécration à Dieu, racheter ce père qu'elle aimait tendrement.

 

3

 

C'est en 1622 qu'elle fit sa profession de foi chez les Trinitaires déchaussées.

Marcela me regarda : les deux roses de ses joues brûlaient, ses lèvres étaient baignées d'un chaste sourire. Elle me regarda ; nos deux vies étaient à jamais séparées. Le ciel ferma la porte à mon cœur plein d'amour. Il m'avait pris l'âme qui me faisait vivre.

 

Sous le nom de Sor Marcela de San Felix, elle vivra jusqu'en 1688 et écrira quelques uns des plus beaux poèmes religieux de la poésie espagnole. Son père ira souvent célébrer la messe dans son couvent.

Ce n'était que le premier coup du destin. Puis vint la tragique épreuve. La même année 1622, Marta, la tendre, la belle, la lumière de sa vie, peu à peu perdit la vue. Pendant des années on essaya des cures douloureuses qui ne donnèrent que de vains espoirs de guérison. Des années de souffrance pour elle et pour Lope qui vivait dans l'angoisse, le désespoir. Il l'aimait toujours avec passion, plus que jamais.

 

Mais en 1628, ils devaient subir un coup plus rude. L'infortunée Marta devint folle :

Qui eût pu croire que calme et douceur telle dut éclater en furie tant soudaine ?

 

Elle autrefois si élégante dans son ajustement, qui était si fière de se parer de riches toilettes, déchirait ses vêtements, d'autres fois elle restait dans une immobilité complète, le corps glacé, l'âme perdue, comme un beau marbre.

 

Lope l'entourait de son amour désespéré ; peu à peu elle recouvrit la raison, mais, un soir d'avril 1632, elle se sépara de lui plus gravement que de coutume : Adieu, ami cher, que le ciel te paye ce que tu as fait pour moi, avec tant d'amour, de fidélité, de courtoisie.

 

Elle mourût dans la nuit même et Lope, appelé en toute hâte, ne vit que les derniers instants de son agonie.

En 1633, Feliciana, sa fille légitime, le quitta pour se marier. Son fils, Lopito, n'avait jamais cessé de causer mille inquiétudes. Très jeune, il avait fallu le mettre passagèrement dans une sorte de maison de redressement. Instable, caractériel, il menait une vie turbulente, tantôt poète, tantôt soldat.

Il réapparut, en splendide uniforme, au cours de la maladie de Marta. Il partait pour les Indes. Son bateau fit naufrage. C'est en 1634 que Lope apprit sa mort. Tout ce qu'il avait aimé disparaissait.

Pendant toutes ces années tragiques, il n'avait pas pour autant cessé d'écrire, comme s'il y avait en lui deux hommes, l'un qui souffrait, l'autre qui écrivait.

En 1632, il a 70 ans. Il écrit ce qui est peut-être son chef d'œuvre : La Dorotea. C'est un récit, sous forme dialoguée, coupé de longues poésies, parmi les plus belles qu'il ait jamais composées.

Elles sont enchâssées dans un récit qui a pour thème la rupture entre deux amants, Fernando et Dorotea, et qui s'inspire de la liaison du jeune Lope avec Elena Osorio. Sous le nom de Fernando, il fait un retour sans complaisance sur lui-même, mais le deuil récent qui l'a frappé résonne en échos bouleversants dans des élégies, des complaintes, placées dans la bouche d'autres personnages qui pleurent un être aimé.

 

4

 

L'infatigable écrivain commençait à sentir les atteintes de l'âge. Son églogue à Claudio, écrite dans les derniers moments de Marta, avait déjà les accents d'un bilan, d'un adieu.

Il avait ralenti, presque délaissé, sa production dramatique alors que bien des jeunes dramaturges s'engouffraient dans la brèche qu'il avait ouverte. Pour la première fois, le public avait sifflé l'une de ses pièces. Il fait ses adieux au théâtre avec une délicieuse comedia pleine de fraîcheur et de grâce : Les hardiesses de Belisa.

Une dernière épreuve lui était réservée en cette année 1634.

 

5

 

Il ne restait plus auprès de lui, dans sa maison, qu'une seule fille, Antonia Clara. Antonia Clara était aussi belle que sa mère ; elle chantait à merveille, écrivait des poèmes, fréquentait les cercles littéraires. Elle était très proche de son père dont elle était la collaboratrice. Chaque jour, elle corrigeait, recopiait ses poèmes. Une grande tendresse, une vraie complicité les unissaient.

Lope était fier de sa fille, il louait ingénument son exceptionnelle beauté. Elle était sa dernière joie. Cependant, en ce printemps 1634, Lope avait conscience que quelque chose avait changé entre Antonia et lui.

Il soupçonnait une amourette, un galant dont elle refusait de parler. Il n'osait l'interroger. Il avait 72 ans, elle en avait 16. Il se sentait gauche et maladroit. Il se contentait de la surveiller discrètement, ne voulant pas jouer les barbons soupçonneux mais il en perdait le sommeil. En son absence, il la confiait à la garde de sa dévouée servante. Lope avait-il oublié le pouvoir de l'argent ? La servante se laissa corrompre.

Un soir, au retour d'une longue séance dans une académie, il trouva la maison vide et entièrement retournée. Sa fille s'était enfuie mais pas sans bagage… Elle avait tout emporté, ses vêtements, des objets de valeur, ne laissant que les meubles trop lourds. Même le chien était parti, car il aurait sans doute pu compromettre sa fuite. Et l'homme qui l'avait enlevée s'appelait Tenorio.

Etonnant retour des choses, amère vengeance des dieux ! Lui qui avait si souvent dupé père, mari, amant, pour conquérir une belle, se retrouvait victime d'un des ces stratagèmes dont il avait usé pour lui-même ou en faveur du duc. Tant de fois, il en avait fait le sujet de ses comedias.

Cette fuite le brisa. Il ne lui pardonna jamais ou le temps lui manqua pour pardonner car il allait bientôt mourir. Comme son père l'avait prévu, Antonia Clara fut abandonnée ; célibataire, elle revint vivre dans la maison familiale. Elle fit une fin édifiante en 1664.

Comme un symbole, au cours de l'hiver 34-35, une tempête ravagea ce jardin où il avait vécu tant d'heures heureuses, ce jardin où jouait le petit Carlos Felix, où se promenait la tendre Marta. L'ouragan faisait ainsi écho à sa propre disgrâce.

Le chagrin de l'homme âgé se reflète dans ses poèmes. Il était tombé dans une continuelle mélancolie. Tant de gloire, une telle popularité, et pour finir ce terrible désert !

 

6

 

C'est alors qu'il consomma le don total de soi à Dieu. Il n'écrivait plus pour le théâtre mais publiait de nombreux poèmes. Le dernier, très long, (2 146 vers), fut écrit trois jours avant sa mort. Pratiques religieuses frénétiques, flagellations, dévouement sans mesure aux pauvres, aux malades dans les hôpitaux, ainsi passaient les jours. Pourtant son incroyable vitalité était atteinte.

Il souffrait de divers maux, sa santé décline doucement. En août 35, il confia, lors d'un dîner entre amis : Si grande est la transe d'affliction qui m'accable que le cœur ne me tient plus au corps. Il priait Dieu de la lui tempérer en abrégeant sa vie, pourvu que ce soit là sa volonté.

 

Il eut une première faiblesse quelques jours plus tard. C'était un vendredi, jour où il s'imposait la plus cruelle discipline, comme le prouvent des taches de sang encore visibles sur les murs de son oratoire. Peut–être avait-il pris froid en arrosant son jardin, après s'être livré à de tels excès.

Dans l'après–midi, au cours d'une séance doctorale, il eut une seconde défaillance. On le transporta chez lui. Le médecin du roi vint le voir et lui dit que le moment était venu de recevoir l'extrême-onction qui lui fut administrée, le 26.

A son heure dernière, il aurait dit : la véritable gloire est d'être bon et qu'il changerait tous les applaudissements qu'il avait eus pour un acte de vertu.

 

Et se tournant vers le Christ crucifié, il lui demanda avec des larmes ferventes pardon pour le temps qu'il avait passé en pensées humaines alors qu'il aurait dû les employer à des sujets divins. Il mourût le lendemain, entouré des nombreux gentils hommes de ses amis. Ils priaient tous, les yeux au ciel, vêtus de noir, ils ressemblaient au tableau du Greco : L'enterrement du Comte d'Orgaz.

 

7

 

Il expira à l'écho des très doux noms de Jésus et Marie. Les funérailles furent grandioses, une foule immense suivait le cortège. Le cercueil passa devant le couvent de Marcela qui put voir une dernière fois le visage de son père.

 

8

Les honneurs funèbres durèrent 9 jours ; il y eut parfois des manifestations de transes collectives pour cet homme qui, même au somment de sa gloire, n'avait jamais montré ni superbe, ni vanité.

 

9

Tous les textes sont la propriété exclusive de ©Jaqueline Mathilde Baldran Conception & réalisation : Olivier Bernacchi/artoonum.com - 2015