De l'esprit fin de siècle à l'Esprit Nouveau 

 

La nouvelle Bohème
C'est sur une aire dérisoire, limitée au sud par la rue des Abbesses, au nord par la rue Caulaincourt, à l'est par la rue de Clignancourt et à l'ouest par l'avenue Junot que furent réunis, pendant un peu plus d'une décennie, les plus importants créateurs de l'art moderne.

Par une rare conjonction du hasard, pendant la première décennie du siècle, se trouvèrent réunis autour de Picasso, des poètes, ses amis les plus proches, qui balayant le symbolisme firent souffler sur la Butte L'Esprit Nouveau.

 

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Dès le début du siècle, raconte Nino Frank, suivant la trace de leurs glorieux aînés, les jeunes peintres ainsi qu'une bohème de poètes s'installe… Sur la Butte, là où les loyers sont assez bon marché. Van Dongen, en 1897, a trouvé refuge dans un taudis… Picasso… au Bateau-Lavoir, Max Jacob… Dans une misérable chambre.

 

Le village avait déjà accueilli de nombreux peintres. Van Gogh avait habité rue Lepic, mais c'est en 1895, que Montmartre était devenu véritablement centre d'art avec l'installation de Renoir, allée des brouillards. Il fut sans doute l’un des peintres les plus attachés à ce village pittoresque où le temps semblait s’être arrêté, où l’air était plus pur.

 

Au début du siècle, la vie montmartroise inspire les artistes : Heuzé le peintre des clowns, Poulbot, le créateur des gosses de la Butte, Willette, le peintre des Pierrots lunaires aimés d'Apollinaire, Steinlen. Mais à l’exception d’Utrillo, Montmartre, ses paysages, ses habitants ne furent pas la source d’inspiration des jeunes créateurs qui se regroupèrent autour de Picasso. S'ils avaient choisi la Butte c'est que les loyers y étaient dérisoires Ils ne fréquentaient guère leurs aînés, même si Picasso reconnaît avoir subi l’influence de Steinlen à ses débuts et cherchaient à s'en différencier par le vêtement Et le fossé ne cessa plus de s’élargir. Willette, allergique aux recherches novatrices, fut l’adversaire déclaré des cubistes.

 

Les premières années de Picasso

Picasso était né en 1881 à Malaga, paisible ville andalouse, où son père était professeur de dessin. Les dons exceptionnels de l’enfant se révélèrent dans les croquis dont il couvrait ses cahiers. À l'âge de 13 ans, s'il n'avait aucun goût pour les études, il montrait une étonnante disposition pour la peinture.

 

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Il peignit à 16 ans, Science et charité

 

Une très belle toile qui représente un homme au chevet d’une mourante dont il tient la main. Peu après, il s’installa non loin de chez ses parents dans un atelier qu’il partageait avec son ami Pallares. Il multipliait les portraits des membres de sa famille, son père, sa mère, sa petite sœur, une tante très aimée.

 

La vie à Barcelone était joyeuse en ces années-là et les jeunes peintres n'étaient pas les derniers à s’amuser. Au Els 4 gats, version espagnole du Chat Noir, on chantait, on faisait de la poésie, on donnait des spectacles de théâtre d’ombres. Picasso illustrait les menus, griffonnait le portrait de ses amis, le sien sous le seul titre yo (moi).

 

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Il fréquentait aussi les maisons closes, en particulier l’une d’elles située rue d’Avignon.

 

Il vint pour la première fois à Paris en octobre 1900 à l'occasion de l'Exposition universelle qui présentait une de ses toiles au Pavillon espagnol. Son ami, Casagemas, l'accompagnait ; ils s'installèrent 49 rue Gabriel à Montmartre. Pendant ce premier séjour, Picasso, sans cesser pour autant de travailler régulièrement, hantait les lieux de plaisir, griffonnait les portraits de ses amis, des femmes légères rencontrées au Caf'conc.

 

Cette découverte de Paris fut un choc. Elle lui révéla une certaine forme de liberté de folie, de vie artistique survoltée. Il semble qu’il ait dès lors pensé que c’était là qu’il devait s’imposer Au cours de ce premier séjour, il fit la connaissance de Maynac, courtier en tableaux qui s'intéressa à ce jeune peintre encore inconnu. Trois mois plus tard, de retour en Espagne.

 

Picasso s’installa à Madrid où il lança une revue, Arte Joven, ne devait connaître que cinq numéros. Les portraits qu’il peignait alors rappellent parfois les tableaux de Goya ; comme son illustre aîné il est sans complaisance pour ses modèles.

 

En 1901, il revint à Paris et fut alors hébergé par Maynac.

Une curieuse femme Berthe Weill qui venait d'ouvrir sa première échoppe acheta à Maynac tous les tableaux que Picasso avait apportés d'Espagne. Elle vendit assez vite les œuvres de Barcelone puis celles de la période Lautrec.

 

Quelques mois plus tôt, Casagemas, un homme sombre et torturé, était revenu seul à Paris. Repoussé par la femme qu'il aimait, il avait mis fin à ses jours dans un café de la place Clichy. Picasso revit la jeune femme et apparemment sans remords, il en fit sa maîtresse Les photos prises alors ne le montrent pas particulièrement triste.

 

Pourtant, coup sur coup, il peignit trois très beaux portraits de son ami qui vont de la révolte à l’apaisement et commença une grande composition L’enterrement de Casagemas dont les deux plans rappellent le tableau du Greco L’enterrement du comte d’Orgaz.

 

Ce fut le début de sa période bleue.

 

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La première exposition des toiles de Picasso eut lieu en 1901 chez Ambroise Vollard Vollard était en passe de devenir le premier marchand de l'avant-garde depuis les expositions qu’il avait consacrées à Cézanne, à Gauguin, Van Gogh. 

C'est lui qui fit connaître Matisse, Picasso, Van Donghen.

 

Aimait-il vraiment la peinture ? Il rudoyait l'amateur en arrêt devant un tableau puis le fuyait pour le lui vendre plus cher le lendemain ; son comportement à l'égard des peintres n'était guère plus chaleureux.

 

Il refusa les œuvres de la Période Bleue. En revanche, un peu plus tard, il acheta trente tableaux de la Période Rose. Mais il était allergique au cubisme et ses rapports avec Picasso s’espacèrent sans cesser pour autant d'êtres amicaux.

 

C’est à l’occasion de cette première exposition parisienne que Max Jacob, vaguement critique d’art, découvrit Picasso. Il admira les tableaux, laissa sa carte. Ils se rencontrèrent le jour suivant. Ce fut un coup de foudre réciproque et le début de leur amitié :
Picasso ne savait pas plus le français que moi l'espagnol, mais nous regardions et nous serrions la main avec enthousiasme.

 

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Le lendemain, avec la bande de ses amis espagnols, Picasso envahissait la petite chambre qu'occupait Max, quai aux Fleurs. Les amis partirent, Picasso et Max parlèrent toute la nuit.

 

Nous parlâmes par signes jusqu'au matin, raconte Max Jacob. Il lui donna ce qu'il possédait de plus précieux, des gravures sur bois de Dürer, sa collection d'image. Premier témoignage de cette affection profonde que Picasso lui rendit si mal.

Lors de son troisième voyage à Paris, en 1902, Picasso partagea la petite chambre que Max Jacob occupait 137 boulevard Voltaire, au cinquième étage. Il était alors devenu employé de commerce :
Picasso vint habiter dans ma chambre. Elle était très vaste. Picasso dessinait toute la nuit. Et quand je me levais pour aller au magasin, il se couchait pour se reposer.

 

À son retour, installé à Barcelone, Picasso lui écrivait :
Mon vieux Max, je pense à la chambre du boulevard Voltaire et aux omelettes aux haricots et au fromage de Brie et aux pommes frites. Mais je pense aussi à ces jours de misère et c'est bien triste.

 

Il peint alors presque exclusivement en bleu. La Repasseuse et plus encore Le vieux guitariste, par l'allongement des membres et des corps décharnés, font penser aux toiles du Gréco.

 

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Le Vieux Guitariste aveugle

 

Au Bateau Lavoir

En 1904, Picasso décida de s'établir définitivement à Paris.

Comme tant d’autres rapins faméliques qui traînaient sur la Butte, il était pauvre. Il s’installa au 13, rue Ravignan dans une étrange bicoque, un vrai repaire de Catalans. qu'on appelait alors La Maison du Trappeur.

 

C'était peut-être, à l'origine, vers 1860, une manufacture de pianos ; en 1867, elle fut occupé par un serrurier, François-Sébastien Maillard, dont les initiales demeurèrent longtemps au-dessus de la porte d'entrée

La façade n'avait qu'un seul étage et donnait place Ravignan.

Côté cour, elle avait un rez-de-chaussée, trois étages et s'ouvrait rue Garreau.

 

Pas d'eau courante, le seul poste d'eau se trouvait au premier étage, pas de gaz, pas d'électricité.

 

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Dans les ateliers à peine meublés, on gelait l'hiver, l'été on y étouffait.

 

Max Jacob fut son premier visiteur.

Quand Picasso lui ouvrit la porte, il s’exclama : 
C'est incroyable, tu me reçois dans un bateau-Lavoir.

 

C'est sous ce nom que cet immeuble, tout de guingois, allait entrer dans l'histoire de la peinture.

Le logement qu'occupait Picasso était sordide. Situé au deuxième étage sur la cour, donc au sous-sol par rapport à la place, il se composait d'une entrée, d'une petite chambre et d'un atelier, en mauvais état avec ses murs gris dont la peinture s'écaillait par endroits.

 

Dans la Maison du trappeur, vivait alors une très belle jeune femme. Après de nombreuses aventures avec les jolies filles de la Butte, Picasso tomba amoureux de la belle Fernande Olivier. Elle fut sa première compagne parisienne.

 

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Elle n’était pas très fidèle, lui était jaloux, il l’empêchait de sortir. Le jeune homme se chargeait de faire les courses ce qui n’était pas pour lui déplaire surtout quand il ne faisait pas beau car elle était indolente. Parfois la pitance était bien légère, et lorsqu'un jour leur chat déroba les saucisses qu’un voisin imprudent avait laissées sur sa fenêtre, l’ordinaire du couple s’en trouva amélioré.

 

Picasso ne cessait de travailler mais plusieurs fois par semaine, avec ses amis, il allait à Médrano il aimait le cirque. Il était sensible à la mélancolie de ce monde des saltimbanques, qui brillait de mille paillettes, dont la tristesse se dissimulait sous le clinquant des oripeaux. Parfois Braque et lui, demeuraient dans les coulisses pour bavarder avec les clowns. Ils s’étaient liés avec Grock, ce clown qui devait connaître la célébrité.

 

10Période Rose

 

Toute la Période Rose, le temps de ses amours avec Fernande Olivier, est sous le signe du cirque, avec ses gens du voyage, ses Arlequins souffreteux et languissants.

 

Max Jacob ne le quittait pas, il faisait son éducation littéraire. Passant outre à sa méconnaissance de la langue il lui fit découvrir Baudelaire, Verlaine, Mallarmé. Ce fut le temps de la misère, de la recherche d'une nouvelle forme d'expression mais aussi le temps de l'amitié et des amours roses.

Max Jacob avait alors 29 ans.

 

En 1897, il avait quitté Quimper, sa vie natale.
Comme j’avais toujours été d’allure bourgeoise, la surprise fut grande quand, à 23 ans, je déclarais que je serai peintre.

 

Désormais et pendant plus de 20 ans Max allait connaître une vie de privations et de souffrances. Il avait décidé de faire carrière dans les arts.

Pianiste ? Peintre ? Poète ? Il songeait à être critique d’art. Pour survivre il exerça divers métiers. Il fut successivement balayeur, clerc d'avoué, précepteur, bonne d’enfants, manutentionnaire, employé de commerce. Max fasciné par tous les phénomènes de voyance se fit peu à peu une réputation de devin ; quelques années plus tard, le couturier Poiret ne manquera pas de venir le consulter avant une nouvelle collection.

 

Il fit la connaissance d'André Salmon qui se rappelle ces jours de misère ; il revoit Picasso en train de peindre, vêtu d'une salopette bleue comme en portaient les ouvriers et tenant d’une main une bougie, de l’autre son pinceau.

Comment vivait Max Jacob quand Picasso peu connu mais cependant tiré de l’ombre par une première exposition vivait mal ? Il devait vivre encore plus mal. Nous vivions tous mal. Le merveilleux, c’était de vivre quand même…

 

Apollinaire fut le second coup de foudre du jeune peintre.

 

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Le poète vivait avec sa mère au Vésinet et tenait son quartier général rue d’Amsterdam, soit au Critérion, soit à L’Austin Fox.

 

C'est là qu'en 1905, un curieux personnage alors célèbre dans Paris, le baron Mollet - surnommé ainsi à cause de son monocle - lui présenta Picasso. La sympathie fut immédiate. Apollinaire devint un habitué du Bateau-Lavoir et dès lors fit partie de la Bande à Picasso.

 

Le peintre et le poète s'admiraient mutuellement Picasso multiplia les portraits de son ami, en poire, en athlète, en cafetière, en troupier, en duelliste, en marin, en artilleur, en académicien, en pape.

 

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De la misère à l’aube du succès 

La situation financière de Max et de Picasso était calamiteuse. Les premières expositions du peintre n’avaient pas connu un très grand succès. Il dut avoir recours à des brocanteurs qui prenaient ses gouaches et ses dessins à vil prix.

Pendant ces difficiles premières années, Max Jacob, pauvre parmi les pauvres, fit l'impossible pour vendre les toiles de son ami, négligeant pour lui son œuvre poétique.

Fernande Olivier, l'un des témoins privilégiés de ces mois de misère, rappelle l’immense bonté de Max pour Picasso :

Il l'a soutenu, encouragé, aidé quand tout jeune, il connaissait une profonde détresse.

 

En 1907, pour se rapprocher de son ami, Max s'installa au 7 de la rue Ravignan, dans une pièce minuscule et misérable qui ressemblait à un placard. Cependant, quelques amateurs fidèles amenés par Max Jacob, Apollinaire et Matisse et quelques critiques parisiens commençaient à parler de Picasso.

 

Il intéressa deux riches collectionneurs russes et deux Américains, les Stein Leo et Gertrude Stein découvrirent par hasard chez un brocanteur un tableau de Picasso, Le portrait de Linda, toile à la charnière de la Période Bleue et de la Période Rose.

 

Ils se rendirent au Bateau-Lavoir pour rencontrer le jeune peintre. 

Intéressé par le visage de Gertrude Stein, Picasso lui offrit de faire son portrait : 80 séances de pose qui la conduisirent tous les jours rue de Ravignan.

 

À la fin, mécontent, le peintre effaça le visage. Puis, comme Vollard venait de lui acheter plusieurs toiles ; il eut assez d'argent pour partir en Espagne, dans un village de Haute Catalogne. Loin de Paris, il se ressourça et découvrit la pureté d’un visage de vierge romane, comme réduit à un masque.

 

À son retour, inspiré sans doute par la sobriété de ce visage, il put reprendre le portrait de Gertrude Stein. À un ami qui lui faisait remarquer qu’il s’était éloigné du modèle, Picasso répondit superbement Elle finira par lui ressembler.

 

14portrait de Gertrude Strein

 

Gertrude lui avait dit :

Quittez le XIX siècle, soyez le peintre du siècle nouveau.

 

Cette injonction répondait à son aspiration profonde comme le révéla le tableau auquel il travaillait, en 1906, et qui allait marquer une rupture dans l’histoire de la peinture Les Demoiselles d’Avignon.

 

Ce tableau est aujourd'hui considéré comme le manifeste pictural du cubisme. Il marquait une rupture inattendue avec le passé et l’impressionnisme. Dans les œuvres des périodes bleue et rose, le principe de figuration, somme toute réaliste, n’était transgressé que par un jeu de dominantes de couleurs.

 

15Les Demoiselles d'Avignon

 

Cette fois, l’artiste avait déconstruit les formes.

La route de la réussite s'ouvrait.

 

La dernière fête au Bateau Lavoir. Un événement mémorable marqua la vie du Bateau-Lavoir, avant que la bande se dispersât ; ce fut le banquet donné en l'honneur du Douanier Rousseau en 1908.

 

Ce peintre naïf avait été découvert par Remy de Gourmont et Alfred Jarry qui l'appréciaient ; s'il avait éveillé l’intérêt des critiques de La Revue Blanche, il était loin de faire l’unanimité et Apollinaire lui-même qui le fit connaître à Picasso ne revint sur ses premières réserves que devant l’enthousiasme manifesté par son ami.

 

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Ancien employé des douanes, Le Douanier Rousseau avait pris sa retraite pour se consacrer à la peinture. Parfaitement autodidacte, il peignait comme on respire, sans souci des écoles et des techniques ; il ne doutait pas de son talent.

 

Il habitait rue Perrel, à Montparnasse et donnait des cours de dessin et de peinture. C’était un délicieux hurluberlu, ingénu, sans malice (ou bien comble de la malice ?) si l'on en croit les anecdotes savoureuses racontées par les amis et rapportées par Dan Franck dans Bohèmes. 

 

Deux fois veuf, Rousseau rêvait de convoler une troisième fois, mais de l’élue montrait quelques réticences. Il se serait rendu alors chez Vollard pour lui demander une attestation prouvant qu’il avait fait des progrès afin de convaincre ses futurs beaux-parents. À la question de Vollard :
Votre fiancée n’est-elle pas majeure ? Il lui faut le consentement des parents ? 

Rousseau aurait répondu :

Non, elle 54 ans

 

Picasso appréciait le primitivisme qui se dégageait des toiles de ce peintre naïf ; il acheta le Portrait de Mme M. et fit sa connaissance. Bien que très pauvre, Le Douanier Rousseau avait l'habitude de convier chez lui des voisins pour de petites fêtes intimes au cours desquelles il jouait du violon.

 

On ne faisait pas bombance mais les soirées étaient bon enfant. Un soir, il invita Picasso et ses nouveaux amis. Soirée sans façons qui réjouit les bohèmes de Montmartre. Ils décidèrent de lui rendre l'invitation et d’organiser un banquet en son honneur au Bateau Lavoir

 

Les ateliers voisins, en particulier, ceux de Juan Gris et de Jacques Vaillant, firent office de cuisine et de vestiaire. Picasso avait débarrassé son atelier des mille objets hétéroclites qui l’encombraient d’ordinaire. On le décora de lampions et de banderoles et sur l’une d’elles on pouvait lire Honneur à Rousseau.

 

Tous les amis étaient de la fête, Max Jacob, Apollinaire, Gertrude Stein, Alice Toklas, Braque et les voisins. Marie Laurencin, dont le peintre faisait alors le portrait aux côtés d'Apollinaire, ne resta pas longtemps. Elle était déjà ivre en arrivant. Elle trébucha sur les pâtisseries déposées sur un divan et finit la soirée assise sur un trottoir.

 

17Tableau du Douanier Rousseau 18Marie Laurencin

Le héros du jour était installé sous un lampion et à mesure que passaient les heures, les larmes de la bougie tombaient sur son crâne où elles formèrent un petit cône.Il avait apporté son violon et à la fin du banquet jouèrent quelques airs de son répertoire.

 

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Apollinaire, avait monté toute une fable pour faire croire que le Douanier était allé au Mexique et que ses peintures s'inspiraient des paysages de là-bas. Le peintre ne le démentit pas, alors qu'en vérité, il avait puisé ses sujets au Jardin des Plantes ou dans les illustrations du Magasin Pittoresque.

 

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À la fin de la soirée, Apollinaire lut un poème qu'il avait feint d'improviser sur un coin de table :

Tu te souviens, Rousseau du paysage aztèque

Des forêts où poussaient la mangue et l'ananas

Des singes répandant tout le sang des pastèques

Et du blond empereur qu'on fusilla là-bas.

 

Au moment de partir, Rousseau, sortant de la douce léthargie dans laquelle l'avaient plongé l'alcool et les émotions, aurait dit à Picasso :

Toi et moi, nous sommes les deux plus grands peintres du monde. Toi, dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne.

 

Après ce banquet, on commença à prendre le peintre naïf au sérieux, comme si l'on venait de découvrir un génie jusque-là méconnu.

 

Cette année 1908 marqua pour Picasso la fin des privations, de la misère, des incertitudes du lendemain. Il apparaissait désormais comme le chef de file des peintres de Montmartre et était aussi célèbre que Matisse.

Importuné par les visiteurs, il quittait Le Bateau-Lavoir Une période capitale dans l'histoire de l'art s'achevait Et s'achevait aussi un moment unique dans l'histoire de la Butte Montmartre.

Picasso regretta toujours l'époque où il vivait difficilement sur la Butte. En 1945, il disait à André Salmon :
Nous retournerons au Bateau-Lavoir. Nous n'aurons été vraiment heureux que là.

 

Au moment s'éloigner pour toujours comme un ultime adieu à une période de sa vie, désormais révolue, Picasso écrivit ces mots sur la porte de son atelier. Au rendez-vous des peintres et des poètes.

 

Peintres et Poètes 

Par une rare conjonction du hasard, pendant la première décennie du siècle, se trouvèrent réunis autour de Picasso, des poètes, ses amis les plus proches, qui firent passer sur la Butte le souffle de L'Esprit Nouveau.

 

Ses deux amis les plus proches étaient deux poètes. Max Jacob et Guillaume Apollinaire Picasso était sûr du génie de Max ; il lui avait dit Tu es le seul poète de l’époque.

 

En 1905, Max Jacob quittait son travail régulier :

Je n'étais plus employé. Je faisais des vers parce que Picasso m'avait découvert du talent et je croyais en lui plus qu'en moi-même.

 

Il avait commencé les poèmes du Cornet à dés, mais il souhaitait encore le silence ; ce recueil ne parut qu’en 1917. Max Jacob s'obstinait à ne rien publier, mais il lisait à ses amis des œuvres Bien peu voyaient en lui le grand poète original qu'il serait.

 

Max était un critique exigeant ; il regardait avec dédain une poésie qui s’épuisait à perpétuer le symbolisme. Aux poèmes qu'on lui lisait, il opposait dédaigneusement un bref : Encore trop symboliste. 

 

Apollinaire, lui aussi, entendit ce jugement sans appel, alors son sourcil se serait froncé, mais la sévérité de son ami ne fut pas étrangère à son évolution. 

 

Apollinaire 

Né en 1880, enfant naturel, Apollinaire avait connu une enfance chaotique avec sa mère, joueuse invétérée qui entraînait le jeune garçon et son frère - né également de père inconnu - de ville en ville au hasard des casinos où elle ne cessait de perdre et d’où ils partaient à la cloche de bois. 

 

En 1901, il avait été précepteur d’une petite fille en Allemagne et s’était épris de la demoiselle de compagnie, Annie Playden. De cet amour, de ses joies et ses peines, on retrouve les échos dans les Rhénanes et dans les plus beaux vers de La Chanson du Mal aimé qui allaient paraître au Mercure de France en 1909 :

 

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Annie Playden

 

Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu

Avec la femme qui s'éloigne

Avec celle que j'ai perdue

L'année dernière en Allemagne

Et que je ne reverrai plus.

 

Son activité littéraire était intense. Il avait fondé la revue Le festin d’Esope et dans La Revue blanche, il avait publié L’Hérésiarque. En 1902 André Billy et Salmon avaient lancé Les Soirées de Paris ; un an plus tard, elle passa en 1903 entre les mains d'Apollinaire. 

 

La revue était financée par deux de ses admirateurs, Serge Férat et sa demi-sœur la baronne Oettingen. Très riches, et artistes eux-mêmes, ils organisaient des réceptions et réunissaient chez eux peintres et poètes. Grâce à leur aide financière Apollinaire fit des Soirées de Paris la première revue d'avant-garde.

 

La découverte qu'il fit des œuvres de la Période Rose et de la Période Bleue marque le début de sa carrière de critique d'art. Le temps de leur amitié, de 1905 à 1918, correspond à une époque précise, à un versant de la création du peintre.

 

Dès 1905, il publiait une belle étude sous le titre Picasso peintre.

 

En 1908, lors de la première exposition Braque, il attaquait l'impressionnisme moribond au nom d'un art plus noble, plus mesuré, plus cultivé.
Peu à peu, sa renommée de critique d'art se répandit ; à partir de 1910, il tint dans L'Intransigeant une rubrique presque quotidienne.

Dans Les commencements du cubisme, il évoque la Picasso tel qu'il le connut dans son atelier du Bateau-Lavoir :

Vers le même temps, vivait à Montmartre un adolescent aux yeux inquiets… Son atelier, encombré de toiles représentant des arlequins mystiques, de dessins sur lesquels on marchait et que tout le monde avait le droit d'emporter, était le rendez-vous de tous les jeunes artistes, de tous les jeunes poètes…

 

On a souvent dit que la poésie d'Apollinaire s'apparente au cubisme mais la plus grande partie des poèmes d'Alcools sont antérieurs Avec les Calligrammes, l'on constate cependant que la technique d'écriture du poète a quelques rapports avec les recherches picturales contemporaines.

 

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Grâce à ses liens avec les peintres et à l’exigence de Max, la sensibilité et le génie protéiforme du poète évoluèrent. Il sut s'adapter à tous les courants nouveaux et il passa, insensiblement, du symbolisme à l'art nouveau.

Apollinaire est sans doute la figure qui permet de mieux appréhender ce tournant du siècle.

 

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Le cubisme était un choc culturel et artistique mais il ne fut pas le seul à bouleverser les esprits. Le Futurisme et ses manifestes furent des coups de poing.

Le premier manifeste futuriste fut lancé par Marinetti, dans le Figaro, en 1909, avec un sens de ce qu'on appellerait aujourd'hui la publicité :

 

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1 : Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité…
2 : Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l'audace, et la révolte.
3 : La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

4 : Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive... une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
5 : L'homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite…

[…]

Le futurisme veut la liquidation totale du passé.

10 : Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.
[…]

Musées, cimetière !... Identiques vraiment dans leur sinistre coudoiement de corps… Qu'on y fasse une visite chaque année comme on va voir ses morts une fois par an.

 

Une exposition de peinture futuriste fut organisée en février 1912 et connut un grand succès mondain. 

 

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Les comptes-rendus de presse parlèrent de visiteurs surexcités qui trépignaient, hurlaient ou demeuraient cloués de stupeur.

 

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Si la bande à Picasso ne prit pas au sérieux les futuristes, en revanche, leurs recherches intéressèrent Delaunay et Léger et certaines de leurs toiles Les villes ou Les tours Eiffel suggèrent une esthétique futuriste. Cependant les toiles cubistes et futuristes étaient loin de faire l’unanimité et sur la Butte, on s’en gaussait souvent.

 

Dorgelès, alors journaliste à Paris-Journal, pour se moquer, lança l’excessivisme et son peintre futuriste italien Boronali. Ayant convoqué un huissier, il fit sortir Lolo, l’âne de Frédé ; on attacha à la queue de l’animal un pinceau trempé dans du bleu d’outremer.

La queue de Lolo balaya une toile vierge ; puis on ajouta d’autres pots de peinture, rouge, cobalt, indigo.

 

Frédé chantait Le temps des cerises.

L’âne remuait la queue.

L’huissier prenait des note.

 

Ainsi naquit le tableau fameux : Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, Ou encore Coucher de soleil sur l'Adriatique.

Dix jours plus tard, le tableau fut exposé au Salon des Indépendants.

 

Et les critiques de s’interroger, de s’extasier sur l’œuvre de ce peintre inconnu, ce Boronali, grand maître de l’excessivisme.

La presse en parla. Dorgelès arriva au journal et révéla la supercherie.

Le lendemain à la une du quotidien une phrase mortifère : Un âne chef d’école.

 

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