Fin de siècle ou Belle Époque ? 

 

La Belle Époque est une expression forgée après l'armistice de 1918 pour désigner les deux décennies qui précédèrent le Première Guerre mondiale.
Nostalgique, elle charrie avec elle tout un imaginaire Évoquer cette Belle Epoque, c'est regarder avec émotion, des photos couleur sépia que le temps a jaunies ou à demi effacées.

C'est rechercher dans les fines enclaves du passé la saveur imaginée d'un monde que la Première Guerre allait abolir.
À Paris, dans le Paris de France, cher à Larbaud, on vivait intensément.

 

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L’expression Fin de siècle, employée comme adjectif, connote un malaise diffus, perceptible dans la société des deux dernières décennies du XIX siècle.

Dans un monde tourmenté, hanté par la faiblesse de la France et la peur des cataclysmes sociaux, se profilait l'idée d’une décadence propre aux fins de civilisations. Le désastre de Sedan, le siège de Paris, la capitulation, la Commune, avaient fait naître un sentiment d'inquiétude diffuse et un pessimisme qui frappait surtout les jeunes générations.

Dans ce monde qui avait perdu ses repères, le mouvement anarchiste trouvait un écho auprès des jeunes générations; cependant leur adhésion relevait davantage d‘une attitude d’esthète que d’un choix politique: une tentative pour libérer l’individu des contraintes de la société qu’ils méprisaient.

Dans un registre très particulier, l’esprit de dérision, d’humour qui régnait au Chat Noir témoignaient de cette faillite des valeurs.

 

Décadence et Symbolisme           

Le syndrome fin de siècle nourrit ces deux mouvements littéraires qui marquèrent la fin du XIX, deux mouvements très proches, entre lesquels les frontières sont très floues.

- La Décadence naît officiellement en 1883 et reçoit le soutien de Verlaine qui, dans le poème Langueur, proclame :

Je suis l'Empire à la fin de la décadence.

De Rémy de Gourmont à Marcel Schwob, en passant par Robert de Montesquiou, les Décadents sont des Délicats, des esthètes qui ont conscience d'arriver trop tard, alors que tout a été dit.

L'Océan m'a bien déçu dira ironiquement Oscar Wilde aux journalistes venus l'accueillir lors de son premier voyage aux États-Unis.

Cependant, dès septembre 1886, Jean Moréas, l'un des premiers porte-parole du mouvement décadent, le renie ; il propose un mot nouveau : le symbolisme et publie dans Le Figaro le manifeste du symbolisme.

 

- Le Symbolisme naît officiellement en 1886.
Il triomphe entre 1885 et 1890 mais dès 1890, le même Moréas, toujours dans le Figaro, le renie : nous ne sommes plus des symbolistes.

En dépit de cette déclaration péremptoire, le Symbolisme était entré dans l'air du temps, son idéal, son esthétisme s’étaient répandus, la mode le vulgarisa.

De nombreux périodiques, plus ou moins éphémères, jalonnent l'histoire de la Décadence et du Symbolisme mais dans l'histoire littéraire de cette fin de siècle deux revues firent date, La Revue blanche de Thadée Natanson, et Le Mercure de France, dirigée par Alfred Vallette.

 

La Revue blanche

La Revue blanche, revue d'avant-garde avait été lancée par Thadée Natanson, marié à la très belle Misia Godebski.

Jeune virtuose, Misia avait eu Gabriel Fauré pour professeur de piano. Son premier concert public, en 1892, avait été un événement parisien dont La Revue Blanche rendit compte. Un an plus tard, renonçant à faire une carrière artistique, elle épousait Thadée Natanson.

Elle intégra le cénacle de jeunes peintres d'écrivains, de musiciens qui composaient l'entourage de son mari. Le soir, elle les recevait dans son luxueux appartement. Charmante et charmeuse, elle était adulée, comblée d'hommages.

Toulouse-Lautrec l'immortalisa sur une célèbre affiche qui servit de modèle pour la couverture de La Revue Blanche.

 

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Mais en 1900, l'année de l'Exposition Universelle, du triomphe de la fée électricité, Misia fit la connaissance d'Alfred Edwards, un millionnaire sans scrupule. Il s'éprit de la jeune femme et était résolu à la conquérir.

Les Natanson divorcèrent et Misia devint la très riche Madame Edwards.

 

Le Mercure de France

La revue fut fondée à la fin de l'année 1889 par un groupe de jeunes gens sans relations, sans notoriété, sans argent qui avaient la passion de la littérature.

Ayant découvert les capacités administratives d'Alfred Vallettte, ils décidèrent de lui confier la direction de leur revue. Rémy de Gourmont, auteur, critique et conseiller littéraire fut l'âme de ce petit monde. Grâce à lui, le Mercure connut une audience internationale.

Le Mercure se proposait de défendre une littérature pure et le principe de l'art pour l'art. Cette tendance s'accentuera avec le triomphe du symbolisme.

L'essentiel pour l'écrivain est désormais être reconnu par ses pairs et non de la masse des lecteurs. Collaborer au Mercure signifiait être admis dans le cercle de l'avant-garde.

Peu après, le Mercure devint une maison d'édition.

 

En 1889, Vallette avait épousé Rachilde, de son vrai nom Marguerite Eymerie., Cinq ans plus tôt, elle avait publié un roman, Monsieur Vénus, qui lui avait valu une réputation sulfureuse.

 

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En 1903, le couple s'installa 26 rue de Condé où la maison d'édition avait son siège. Rachilde devint La Patronne du Mercure. Ce fut la grande époque de ses mardis prestigieux. Dans son salon, se pressait tout ce que Paris comptait alors d'écrivains et de poètes.

 

On y rencontrait Paul Valery, Marcel Schwob, Pierre Louÿs, Willy, Henri de Régnier, Jean Lorrain, Alfred Jarry, et tant d'autres, ceinturés  dès la porte d'un coup de lasso par le grand rire de Rachilde, se rappelle Léon-Paul Fargue qui ajoute : Seuls, les hommes de ma génération peuvent dire ce que contenaient ces simples mots : être invité au Mercure de France.

Pendant ces mardis, Vallette, moins mondain, travaillait enfermé dans son bureau.

 

Le Paris d’hier

Depuis 1860, Paris comptait vingt arrondissements, la population parisienne s’était accrue régulièrement. De 1876 à 1896, elle était passée d'un million huit cent mille habitants à deux millions cinq cent mille, drainant les populations des campagnes et des petites villes, foules mêlées, dans lesquelles au costume, on pouvait identifier la classe sociale.

 

Depuis les travaux entrepris sous la direction du baron Haussmann, le centre de la ville avait changé mais l'avenue de l'Opéra ne fut entièrement tracée qu'en 1880. Le boulevard Saint-Germain en 1890, le Boulevard Raspail ne sera terminé que peu avant la guerre.

 

On marchait beaucoup, plus longuement et plus volontiers qu'aujourd'hui, ou l'on prenait l'omnibus ou le bateau-mouche. Il y avait, dans la ville, une présence constante du cheval, un hippodrome était installé à l'Alma. Mais c'était surtout un moyen de transport, de promenade.

 

La Bièvre courait à l'air libre au milieu des tanneries et les Gobelins étaient un lointain quartier. En cette fin de siècle, les anciens villages Vaugirard, Auteuil, La Chapelle, annexés en 1860, n'étaient pas assimilés encore au tissu citadin.On avait commencé à construire des immeubles de rapport qui bouleversaient anarchiquement les rues villageoises.

La nouvelle enceinte avait l'air moins de borner Paris que de lui indiquer sa grandeur… Elle avait d'abord été et jusqu'à la fin du siècle quelque chose qu'il faut remplir. En 1908, elle était remplie. Les chèvres ne paissaient plus aux flancs de la rue Caulaincourt. Les troupeaux de vaches quittaient les parages des Buttes-Chaumont. (Jules Romains Le 6 octobre)

Au Nord, Montmartre et Ménilmontant n'étaient guère atteints par la ville ; au-delà de Clichy, s'étendait Le Maquis, avec ses petits jardins, ses baraques de chiffonniers ou d'artistes pauvres. C'est au lendemain de l’amnistie des Communards que s'ouvrit ce célèbre cabaret… Le Tout Paris Fin de siècle le fréquenta. Ce fut là où naquit, sans doute, L'Esprit montmartrois.

 

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Le Chat Noir fut la création de Rodolphe Salis. Fils d’un distillateur, il avait, contre l'avis paternel, choisit de faire les Beaux-Arts mais sa carrière artistique fit long feu. Il avait loué un ancien bureau de poste auxiliaire, au 84 boulevard Rochechouart, pour en faire un atelier de peinture.

 

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Non sans une ingéniosité roublarde, il avait mis au point avec trois amis une chaîne de productions de chemins de croix. L’un peignait les visages, le second les mains, le troisième les draperies ; lui-même-même se chargeait de peindre les fonds et les paysages.

 

Néanmoins, l'entreprise périclita très vite et las des charmes incertains de la vie de Bohème, Rodolphe décida de se ranger et d’obéir aux ordres paternels. Il épousa une fort belle femme qui avait quelques économies et transforma l’atelier en un cabaret au goût du jour. Il se proclama littérateur, chansonnier et gentilhomme - cabaretier.

 

En ce temps-là, là on commençait à ouvrir des estaminets qu'on voulait médiévaux ou Renaissance. Salis suivit la mode, à sa façon, en accumulant dans son local exigu un fatras hétéroclite, prétendument Louis XIII : des tables, des chaises, des cuirasses, des pots d’étain, des armes. Salis, imperturbable, aimait faire admirer aux nouveaux venus le crâne de Louis XIII enfant, posé sur la haute cheminée.

 

Il hésita longtemps sur le nom à donner à son établissement puis il eut une trouvaille de génie : il l'appela Le Chat Noir. Le peintre Willette peignit l’emblème de la devanture.

 

À la veille de l’ouverture prévue fin novembre, le hasard lui fit rencontrer Emile Goudeau au Cabaret de la Grande Pinte, rue des Martyrs. Les deux hommes sympathisèrent immédiatement.

Goudeau fut séduit par la forte personnalité de Salis, par sa faconde peu commune, sa gouaille vindicative. Il décida de l’aider à réussir son pari. Nul mieux que lui n’était en mesure de l’aider car il jouissait sur la Rive gauche d'une solide réputation d'agitateur littéraire et de joyeux drille.

 

4Emile Goudeau

 

Dès le lancement du cabaret, il entraîna à Montmartre les joyeuses bandes qui formaient son entourage habituel - Hydropathes, Fumistes, Hirsutes, Amorphes, Zutistes, Jemenfoutistes. Ils désertèrent alors les cafés du Quartier Latin pour le re-joindre à Montmartre

L'association de Salis et de Goudeau fit la fortune du cabaret qui devint, en quelques années, le lieu le plus célèbre de la Butte au point qu’un siècle après sa disparition, il est encore le symbole même de Montmartre.

 

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Immédiatement, Salis sut imposer son personnage hâbleur, tour à tour drôle et mélancolique, mordant. Il se révéla un maître dans l’art de recevoir ses hôtes avec une impertinence bien dosée qui amusait sans blesser gravement.

Même Laurent Tailhade qui le détestait reconnaît que nul n'avait plus de virtuosité que lui dans l'art de la harangue improvisée qu'il appelait cette hâblerie à grands fracas.

 

Pendant seize ans, il accueillit ses clients, de plus en plus nombreux, qu’ils fussent célèbres ou anonymes, poètes ou rimailleurs, princes ou gens de peu, avec la même verve gouailleuse, légèrement insolente et parfaitement contrôlée Le Chat Noir devint le lieu de rencontres des intellectuels, poètes et écrivains et fut également couru par les gens du monde en quête de sensations nouvelles.

Un hebdomadaire fut lancé dont Goudeau fut le rédacteur en chef, Salis le directeur. On lui donna le nom du cabaret.

 

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Le titre se détachait en grosses lettres noires au-dessus d'un dessin représentant un chat noir, queue dressée devant le Moulin de la Galette.

Le premier numéro, quatre pages grand format, sortit le 14 janvier 1888 ; il s’ouvrait sur un éditorial qui proclamait la prééminence de Montmartre, berceau de l'humanité. Le tirage augmenta régulièrement; au fil des semaines, le sommaire en vint à s'enrichir des collaborations les plus éclectiques et parfois apparemment contradictoires, mais l'apparition décisive fut celle d'Alphonse Allais.

 

Alphonse Allais avait alors 28 ans ; il avait mené de pair des études de pharmacie et une collaboration régulière à divers journaux : Le Tintamarre, L’hydropathe, L’anti–concierge, avant d'opter définitivement en 1880 pour l'écriture. Pourfendeur de la bêtise, il s'en donnait à cœur joie, jeux sur le langage, jeux de mots subtils, non-sens, multiples blagues parfois grinçantes, humour froid et cruel.

 

Il prit très vite la responsabilité éditoriale du journal qui aussitôt y gagna en qualité. Souvent il signait ses articles du nom qui lui passait par la tête. Il aimait à prendre pour cible de ses plus féroces plaisanteries Francisque Sarcey, critique influent au journal le Temps ; et comme ce dernier était affligé d’une terrible corpulence, il l'appelait " le plus gros critique du temps"; il lui attribuait des propos qui révulsaient ses habituels lecteurs :

Un gendre est toujours en droit d’assassiner sa belle mère, écrivait- il.

 

En tête marchaient un Suisse muni d’une hallebarde, un porte-bannière aux armes du Chat Noir, une fanfare, Salis en tenue de préfet, d’autres en tenues d’académiciens portaient le Parce Domine de Willette ; suivait une charrette chargée de tout le fatras du vieux cabaret. Une armée de poètes, d'artistes en tout genre, de noctambules, suivait le cortège.

 

Le Nouveau Chat Noir devint l’Hostellerie du Chat Noir 12 rue Victor Massé, l'ancienne rue de Laval rebaptisée depuis peu. Désormais on y organisait aussi de joyeux banquets, des récitals de chansons, des lectures de poèmes ; puis le théâtre d'ombres mit le comble à son triomphe. Le succès de cette attraction fut foudroyant. Les projections devinrent bientôt quotidiennes, exigeant de plus en plus de moyens techniques et de participants.

 

Le cabaret, avec ses serveurs déguisés en académiciens, devint le lieu de rencontre de tous ceux qui voulaient s’amuser à Paris. Même Francisque Sarcey était devenu un habitué. On l’appelait l’Oncle et on lui réservait deux chaises jumelées pour qu’il pût s’asseoir.

Des princes authentiques y côtoyaient des bourgeois, des mondaines et demi-mondaines. Un soir on y vit le futur Edouard VII. Salis le reçut avec mille courbettes en l'appelant à haute voix Votre Altesse puis sur un ton plus confidentiel : Comment va la maman ?

 

En 1892, Allais s'éloigna. La parfaite entente s'était lézardée. En 1895, le journal changea de format ; il perdit de sa qualité rédactionnelle. La mort de Salis, en mars 1897, marqua la fin de l’entreprise. La rédaction donna collectivement sa démission la même année. Il y eut bien quelques tentatives pour ressusciter le cabaret ou le journal, toutes échouèrent.

 

En mai 1898, les bibelots, les tableaux, les partitions, bref, tout l'héritage artistique du Chat Noir fut dispersé. L’aventure du Chat Noir, commencée au lendemain de l’amnistie des Communards s’acheva au moment où commençait l’Affaire Dreyfus.

 

Bruant

Sur l'emplacement de l'ancien cabaret, Bruant à la voix d'émeute et de barricades. (Mirliton)

Pour s'opposer à Salis qui donne du monseigneur et gentes dames aux clients du Chat Noir, Bruant rudoie ceux du Mirliton et les traite de crapules.

On raconte qu'il inaugura cette posture, un soir où il n'y avait que deux ou trois pelés dans le cabaret. Furieux, il les insulta vertement. Loin d'être choqués ces pelés revinrent accompagnés de collègues et d'amis tout aussi émoustillés d'être insultés… La mode était lancée…

Les nouveaux clients étaient accueillis par une phrase reprise en choeur :

Hola-la! Ah' C'te gueule, c'te binette! Hola-la! Ah! c'te gueule qu'il a!

 

Immortalisé par Toulouse-Lautrec qui l'a représenté dans son costume de velours, coiffé d'un grand feutre noir, l'écharpe rouge au vent, une trique à la main, Bruant chante et brocarde sans mesure les messieurs en habits et chapeaux haut de forme, sans épargner les belles élégantes à voilettes qui viennent l'écouter.

 

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Au salut ironique de Salis Messeigneurs, mes gentilshommes, vos altesses électorales succèdent les surnoms choisis d'avorton de fin de race.

 

Poussant l'insolence jusqu'à la provocation, Bruant ne songeait qu'à faire fortune et servait à ses clients de la bière infecte ou du champagne dans des verres de plus en plus petits.

 

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Dans son ouvrage Dans la rue, il écrit : Pendant 8 ans j'ai passé mes nuits dans les bocks et la fumée !

J'ai hurlé mes chansons devant un tas d'idiots qui n'y comprenaient goutte et qui venaient par désoeuvrement et snobisme se faire insulter au Mirliton je me revenge en les insultant, en les traitant pis que des chiens. Ça les fait rire aux larmes, ils croient que je plaisante, tandis que… c'est une bouffée du passé, des misères subies, des saletés vues qui me remonte aux lèvres et me fait parler comme je parle.

 

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Ce pourfendeur du beau monde, gouailleur et sensible dont certaines chansons resteront célèbres, se retira dès 1900 dans le château de Courtenay, fortune faite, après avoir fort bourgeoisement épousé une imposante cantatrice de l'Opéra Comique. On le revit à Paris en 1922 invité par le couturier Paul Poiret et deux ans plus tard, à soixante-quatorze ans, quelques mois avant sa mort, il connût un dernier triomphe à l'Européen en chantant A Saint-Lazare.

 

Le Moulin-Rouge tournait ses ailes.

Ce bal, dont le nom reste indissociablement rattaché à l'histoire de Montmartre s’était ouvert en octobre 1889. Son propriétaire Zilder, un ancien boucher l'avait ainsi appelé en souvenir d'un bal restaurant célèbre à la fin de l'Empire, avenue d'Antin Il avait été édifié sur les ruines de la Reine Blanche ; il offrait à ses clients diverses attractions, une salle de bal, un jardin, des promenades à âne. Zidler avait arraché ses vedettes à l'Elysée-Montmartre, et le Moulin-Rouge vit le triomphe de Valentin le Désossé, de la Goulue et d'autres un peu moins célèbres: La Môme Fromage, Grille d'Egoût, Rayon d'Or.

 

10La Goulue et Valentin le désosssé

 

Yvette Guilbert, première manière y présentait un numéro mais ce fut Le French Cancan qui fit les belles heures du Moulin-Rouge Ce bal qui avait fasciné Toulouse-Lautrec intéressera aussi le jeune Picasso, et l'on appelle parfois période Lautrec la série de tableaux qu'il lui consacra au début de sa carrière parisienne. Mais, au moment où le jeune Espagnol fréquentait les bals de Montmartre, Valentin le Désossé s'était retiré dans un élégant quartier de Paris où nul ne connaissait son identité, et la Goulue, la bien nommée, guettée par l'obésité, avait commencé sa descente aux enfers.

 

Ivre, un soir de 1892, elle ratait un pas et s'effondrait sur le sol sous les huées du public. Du Moulin-Rouge à la Foire du Trône et à la Fête à Neu-neu, elle descendit tous les degrés de la déchéance : vendeuse de fleurs à la sauvette, servante dans une maison close, chiffonnière dans la zone, celle qui avait fait les belles heures de l'Elysée-Montmartre mourut à l'hôpital Lariboisière en 1929.

 

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Montmartre, mon village

S’il faut en croire les Montmartrois, le seul, le vrai village, est celui de la Butte. Il a été annexé en 1860 mais son relatif isolement lui a permis de conserver son charme d’antan.

La Butte, ce coin disparu du vieux Paris d'avant la Grande Guerre, qu'on ne devait pas confondre avec le Montmartre d'en bas, celui des boîtes de nuit et des coiffeurs pour dames :

Chez nous, on se serait cru à la campagne. Pas d'autobus, pas e grands immeubles, pas de trottoirs encombrés. Chaque carrefour avait sa borne fontaine, chaque maison son bout de jardin […] Pas de magasins non plus : qu'en ferait-on dans un village ? Juste ce qu'il faut de boutiques pour rendre service aux ménagères : une boulangerie et un fruitier. Quand on voulait d'autres provisions, on descendait rue Lepic, où les marchandes poussaient leurs petites voitures, et l'on rentrait du marché avec des filets pleins.

 

En cette fin de siècle, avec ses collines agrestes, ses moulins à vent, ses carrières béantes il n’avait guère changé depuis le XVIII siècle quand Rousseau y herborisait.

La Butte, avec ses logements à bas prix, attiraient les artistes, nombreux à venir s'y installer. Leur nombre à partir de 1890 devient considérable.Roland Dorgelès, qui l'a connu, a évoqué dans son roman Le Château des brouillards (1932).

 

Le versant de la Butte face à Paris qui faisait autrefois partie de l’abbaye des dames de Montmartre était couvert de vignes et des prés; sur l'emplacement de l'actuel square saint-Pierre, il y avait, dit-on, quantité de foin coupé. Sur le flanc opposé à la capitale, des Parisiens, en quête d'un air plus pur, se faisaient construire des maisons.

La Butte était un vrai village avec ses ruelles au ruisseau central, ses maisonnettes, son église, son cimetière, son calvaire et sa place entourée d'arbres. Sur les pentes du Sacré-Cœur, il y avait des vignes. Au long de l'allée des Brouillards (aujourd'hui rue Girardon) s'alignaient des pavillons modestes, à deux étages, séparés entre eux par des haies. Certaines de ces maisons étaient encore couvertes de chaume et leur jardinet était aménagé en potager ou en verger.

 

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Dans la journée, les appels mélodieux des marchands ambulants venaient rompre le silence des rues, ces appels dont Charpentier fit la matière de son roman musical, Louise. Il y avait peu de commerces sur la Butte elle-même, un boulanger, un épicier, un tabac ; il fallait descendre rue Lepic où rue des Abbesses pour trouver bouchers et traiteurs.

En revanche les débits de boissons ne manquaient pas. Montmartre comptait de nombreux bistrots, des Bois et charbons, tous aménagés sur le même modèle avec leurs percolateurs, leurs tables à dessus de marbre et au fond derrière le comptoir, l'étagère sur laquelle s'alignaient les bouteilles de Byrrh, de Guignolet, de Mandarin, des sirops de citron, de menthe, de grenadine.

 

On y consommait de l'absinthe, du Blanc-cassis, des diabolo-menthe et surtout le petit-noir. Parfois, dans l'arrière-salle, un billard où des habitués venaient jouer en fin de semaine.

 

La population montmartroise, à l’exception des fonctionnaires municipaux, était composée de maraîchers, de cultivateurs qui, la plupart du temps, ignoraient Paris. Quelques Montmartrois étaient employés aux magasins Dufayel, rue de Clignancourt ou dans la banlieue nord. D'autres, en jaquette et chapeau melon allaient travailler chaque jour à Paris. Les femmes le plus souvent travaillaient chez elles, elles étaient blanchisseuses, plumassières, enfileuses de perles, brodeuses, couturières.

 

La vie des Montmartrois était réglée sur les saisons. En automne, sur la Butte, flottait une odeur de terre mouillée, de feuilles mortes. En hiver, les rues en pentes, enneigées ou verglacée, étaient parfois impraticables. Mais le printemps venu, des senteurs de lilas, de chèvrefeuille, de glycine s'exhalaient des jardins ; on flânait dans les rues ; aux carrefours on chantait les rengaines du faubourg.

 

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Le dimanche, on se retrouvait au Moulin de la Galette, vestige des nombreux moulins qui couronnaient la Butte. L'atmosphère y était bon enfant.

On y buvait du lait frais, on y goûtait la fameuse galette qui donna son nom au moulin, qui n'aurait peut-être jamais existé si un jour, un boulanger n'avait raté son pain.

 

On y dansait aussi ; le dimanche, les jeunes filles d'un milieu souvent très modeste venaient chaperonnées par leurs mères. En semaine, en revanche, la clientèle était plus douteuse, on y acceptait même les femmes en cheveux, licence strictement interdite le dimanche.

 

Mais surtout, là-haut sur la Butte, à l'angle de la rue des Saules et de la rue Saint Vincent, il y avait Le Lapin Agile.

Et au Lapin Agile, il y avait Frédé.

 

C'est dans la partie haute de Montmartre que fut construit en 1795 le bâtiment de ce qui abritera le Lapin Agile. Il devint aux alentours de 1860, une auberge de rouliers baptisée Au Rendez-vous des voleurs. C'était une petite maison d'un étage, au toit de tuiles plates. Devant, il y avait un jardin et une terrasse qu'ombrageait un grand acacia. À partir de 1869, il prit le nom de Cabaret des Assassins, parce que étaient accrochées au mur des gravures représentant des assassins célèbres.

 

Entre 1879 et 1880, le propriétaire confia au caricaturiste André Gill, familier des lieux, la confection d'une enseigne ; celui-ci peignit un lapin vêtu d'une redingote verte et d'une écharpe rouge s'échappant de la marmite qui lui était destinée : le cabaret fut alors connu sous le nom de Lapin à Gill, bientôt transformé en En lapin à Gilles.

 

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Il fut racheté en 1886 par une ancienne danseuse de cancan, Adèle Decerf (surnommée « la mère Adèle »); celle-ci, après s'être débarrassée de la partie la plus douteuse de sa clientèle, en fit un café-restaurant-concert baptisé que fréquentent pendant la journée les habitués du Chat Noir.

 

Le chansonnier Aristide Bruant était un habitué, et il y amena Toulouse-Lautrc et Courteline.

Adèle y fit son magot en proposant de savoureux repas agrémentés de chansonnettes. Fortune faite, elle le revendit à Bruant qui s'était lui-même enrichi au Mirliton.

Bruant appréciait les qualités d'animateur de Frédé, Frédéric Gérard (1860-1938) il lui en confia la gérance. À sa mort, il lui légua le cabaret.

 

Frédé

Une figure légendaire de la Butte.

 

Avant de devenir cabaretier, Fredé avait été marchand de poisson ambulant. Chaque matin, dès l'aube, déguisé en pêcheur breton, il allait se ravitailler aux Halles et revenait accompagné de son âne Lolo, Frédé, chargé de paniers pleins de poissons.

Il parcourait les rues en psalmodiant à la moule.

 

Mais bientôt il abandonna son négoce et devint patron du Zut, un minable estaminet, en haut de la rue Ravignan : trois petites pièces en terre battue, reliées par un couloir.

Des tonneaux de bière servaient de comptoir et de tables. Lolo qui avait perdu son emploi n'était pas pour autant abandonné et les soirs de grand froid, Frédé l'installait sur une litière de paille fraîche dans la grande salle du cabaret.

 

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Lorsqu'il avait emménagé il avait gardé avec lui son singe, son chien, son corbeau, ses souris blanches, et surtout son âne, le célèbre Lolo

Le Zut était à deux pas du Bateau-Lavoir ce qui lui valut très vite une autre clientèle d'écrivains et de peintres.

Dès son premier voyage à Paris, en 1900, Picasso fut amené au Zut par un ami sculpteur, Manolo, où il rencontra ses compatriotes.

 

Il décora leur petite pièce d’une Tentation de Saint-Antoine ; d'autres amis contribuèrent eux aussi à la décoration.

Toutes ces œuvres disparurent quand le cabaret qui fut fermé en 1902 sur ordre de la Préfecture.

Aristide Bruant, qui avait acheté Le Lapin Agile, lui en confia la gérance.

 

Frédé évinça les voyous, les clients douteux, tenta de prévenir les bagarres sans y parvenir toujours.

Il transforma la décoration, voilant les suspensions de foulards rouges, accrochant aux murs les toiles de ses peintres. On voyait ainsi voisiner d'ignobles croûtes avec un autoportrait de Picasso en Arlequin, trois Utrillo.

En semaine le cabaret est calme, souvent désert, mais le samedi et le dimanche la foule accourait de tout Paris : employés, petits bourgeois, cocottes en goguette.

 

Le Lapin Agile devint le lieu de rencontre de la bohème artistique montmartroise, fréquenté par tous les écrivains de Montmartre

Frédé, figure pittoresque de la vie montmartroise, avec sa tenue qui tenait de Robinson Crusoé, du trappeur de l'Alaska et du bandit calabrais, Frédé chantait des romances sentimentales, souvent le temps des cerises ou des chansons réalistes en s'accompagnant au violoncelle ou à la guitare.


Il avait pris en grande amitié le jeune Picasso ; lorsqu’il ne l’avait pas vu depuis quelques jours, il allait jusqu’au Bateau-Lavoir, accompagné de Lolo qui le suivait comme un petit chien.

En 1905, Picasso lui fit don de son autoportrait en Arlequin. Treize ans plus tard, Frédé le céda contre 5.000 francs ignorant que ce tableau valait alors dix fois plus.

 

Frédé faisait crédit aux bohèmes impécunieux et Berthe la Bourguignonne, sa compagne, une excellente cuisinière était compatissante aux plus affamés qui trouvaient dans leur poche un sandwich en reprenant leur pardessus :

Elle nous faisait l’effet à tous d’être un peu notre mère…Elle apportait par sa présence, un air de bonne humeur et d’honnêteté qui permettait à l’établissement de ne point passer pour un caboulot borgne.

 

Sous l'impulsion de Frédé, Le Lapin Agile allait devenir pour la Bohème de Montmatre une véritable intitution culturelle. Pierre Mac Orlan y chantait deux ou trois fois pas semaine ; on y rencontrait aussi Roland Dorgeles, max Jacob, Paul Fort, Apollinaire y lira ses poèmes, Charles Dullin y fera ses débuts en récitant, halluciné, des poèmes de Baudelaire, de Villon ou de Laforgue.

 

Dans Montmartre à 20 ans Francis Carco écrit :

J’ai composé, sous les lilas de la vieille terrasse du Lapin, bien des poèmes… C’était Montmartre qui m’entourait, un Montmartre d'après midi de province, calme, heureux, engourdi avec, au loin, la rumeur des faubourgs…

 

En souvenir du Lapin Agile, il écrivit Le doux caboulot :

Le doux caboulot

Fleuri sous les branches

Est tous les dimanches

Plein de populo.

 

La servante est brune,

Que de gens heureux

Chacun sa chacune,

L'une et l'un font deux.

 

Amoureux épris du culte d'eux-mêmes.

Ah sûr que l'on s'aime,

Et que l'on est gris.

 

Ça durera bien le temps nécessaire

Pour que Jeanne et Pierre

Ne regrettent rien.

 

Se rappelant son poème, il ajoute :

Voilà ce que je dois, ce que nous devons tous, peu ou prou, à la Butte : un mélange d’humeur narquoise, de jeunesse, de désenchantement. Mais quelle belle lumière, il faisait ce jour-là, Là…

 

Et sur le livre d'or que Fredé appelait son livre de bord, Max Jacob écrivit ces quelques vers :

A bord ! Piano

Livre de bord !

Paris, la mer qui pense apporte

Ce soir au coin de ta porte

Ô tavernier du quai des Brumes

Sa gerbe d'écume.

 

Le Lapin Agile fut ce port du Quai des Brumes d’où bien de jeunes artistes partirent vers d’autres rivages.

 

Montmartre, port de la nostalgie :

Il y a 10 ans, 15 ans, 20 ans… Je revois nettement le petit port d’où nous sommes partis : Montmartre, notre Palos à tous où venaient accoster les grandes maisons… Assis sur le môle ombragé du Lapin Agile nous les regardions venir… Un jour on s’est embarqué à notre tour… On a quitté la Butte.

 

Mais dans la mémoire de ceux qui le connurent, Frédé chante encore d'une voix sourde tandis que dehors la nuit tombe et que les chiens hurlent à lune.

 

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Frédé, le patron (source bnf)

Frédé, leur jeunesse, leur nostalgie du passé.

 

 

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