La naissance de Montparnasse

 

La mémoire collective associe le souvenir de Montparnasse à celui des Années folles. Mais avant qu'il ne devienne ce phare qui entre 1918 et 1929 attira des étrangers venus du monde entier, il dut accomplir une lente mutation.

 

Contrairement à Montmartre, Montparnasse était un quartier sans pittoresque, il n’y avait pas de Butte. Ce sont les étudiants qui par dérision avaient ainsi baptisé le monceau de déblais semblable à une colline artificielle et qui provenaient des carrières au carrefour entre le boulevard du Montparnasse et le boulevard Raspail.

 

Mais il avait le charme d'un faubourg campagnard qui séduisait et dès la première moitié di XIX siècle quelques écrivains y fixèrent leur résidence.

 
 

 

Dans les Mémoires d'Outre-tombe, Chateaubriand évoque son domaine :

Une fois ma maison achetée, ce que j’avais de mieux à faire était de l’habiter : je l’ai arrangée telle qu’elle est. Des fenêtres du salon on aperçoit d’abord ce que les Anglais appellent pleasure-ground (pelouse de jeu) avant-scène formée d’un gazon et de massifs d’arbustes. Au-delà (…) est un champ variant de cultures et consacré à la nourriture des bestiaux de l’Infirmerie. Au-delà de ce champ vient un autre terrain séparé du champ par un autre mur d’appui à claire-voie vert entrelacée de viornes et de rosiers du Bengale… Mes arbres sont de mille sortes. J’ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides… Un mail, double allée de marronniers, conduit du jardin supérieur au jardin inférieur. Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la « Vallée aux Loups » en mémoire des lieux que j’ai parcourus… (…)

Ils croissent chaque jour, du jour que je décrois : ils se marient à ceux de l’enclos des Enfants trouvés et du boulevard d’Enfer, qui m’enveloppent. Je n’aperçois pas une maison ; à deux cents lieues de Paris, je serais moins séparé du monde. J’entends bêler les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés… Je vois de ma fenêtre un calvaire qui s’élève entre un noyer et un sureau : des vaches, des poules, des pigeons et des abeilles…

 

1

 

 

Victor Hugo habita rue Notre Dame des Champs et aimait à parcourir les rues que seraient les décors de Misérables, Sainte-Beuve était son voisin. Balzac vécut quelque temps, rue Cassini. Après la Commune, Rimbaud avait habité une mansarde rue Campagne Première. 

 

C'était un quartier sans histoire, isolé du monde qui ne jouait aucun rôle dans la vie de la capitale sauf peut-être quand, en octobre 1895, le train de Granville ne parvint pas à s'arrêter à la gare qu'il traversa, défonça le mur de la façade et tomba sur la station de tramway. La locomotive qui écrasa une femme rue de Rennes. resta quatre jours suspendue avant qu'on réussisse à la dégager.

 

2

  

L'événement fit la Une des journaux et attira une foule de curieux.

 

***

 

Le quartier s'étendait sur deux secteurs.

Le premier, sur le VI arrondissement était proche du Quartier Latin, auquel il était rattaché par le Luxembourg et les allées de l’Observatoire. 
À deux pas de la Sorbonne et des grandes écoles, habité tout d'abord par des gens de lettres, des universitaires et des hommes politiques, il était essentiellement bourgeois ; il ne changea guère. Jusqu'en 1914, les rues étaient peu sûres à peine éclairées par des lanternes à huile.

Le secteur rattaché au XIV était plus modeste, plus campagnard.

 

A la fin du XIX siècle il y avait encore des champs de blé, de luzerne des vergers, des vignobles On trouvait des fermes rue Friant, rue Campagne Première, boulevard Brune, boulevard Raspail. On était horticulteur avenue du Maine ou rue de la Santé. Dans Plaisance et Vaugirard on trouvait des champignonnières, des terrains maraîchers ; rue Delambre, il y eu même un élevage des vers à soie. La rue de Vaugirard, d’où partait la route qui menait de la petite enceinte à Chartres, s’appelait alors rue du Val de Gérard. Cocteau racontait qu'il avait connu un Montparnasse où l'herbe poussait entre les pavés.

 

Chaque jour, dans les rues, défilaient des troupeaux de chèvres accompagnés du chevrier qui trayait ses bêtes devant la porte des clients. on croisait des marchants ambulants, vitriers, des rémouleurs, des tonneliers qui mettaient en bouteilles le vin qui était apporté par tonneaux.

 

Partout des chanteurs des rues des goualeuses. L'une des chansons préférés des badauds était Les petits pavés (189I) de Paul Delmet sur un poème de Maurice Vaucaire :

Las de t'attendre dans la rue
J'ai lancé deux petits pavés
Sur tes carreaux que j'ai crevés
Mais tu ne m'es pas apparue
Tu te moques de tout je crois
Demain je t'en lancerai trois

 

Par devant ta porte cochère
Pour faire tomber tes amis
Trois et quatre pavés j'ai mis
J'exècre tes amis ma chère
Demain je recommencerai
Et tes amis je les tuerai

 

Si tu ne changes pas d'allure
J'écraserai tes yeux ton front
Entre deux pavés qui feront

 

A ton crâne quelques fêlures
Je t'aime t'aime bien pourtant
Mais tu m'en as fait tant et tant

 

Les gendarmes en cavalcade
Me poursuivront après ce coup
Pour m'attacher la corde au cou
Je me bâtis ma barricade
Et sur les pavés je mettrai
Mon cœur durci par le regret

 

Autant de pavés par le monde
De grands et de petits pavés
Que de chagrin-ins encavés
Dans ma pauvre âme vagabonde
Je meurs je meurs de tout cela
Et ma chanson s'arrête là.

 

Chaque matin, à Vaugirard, on croisait les petits ânes qui avaient quitté leurs étables pour se rendre au Luxembourg où ils faisaient la joie des enfants

Le cheval faisait partie de la vie quotidienne. Beaucoup d’écuries ou des entreprises de transport remisaient leurs voitures dans le quartier et y logeaient leurs chevaux. On trouvait toutes sortes de commerces rattachés aux chevaux, maréchaux ferrants, bourreliers, carrossiers.

 

Contribuaient à cette impression de calme les nombreux établissements religieux, les couvents, (au moins une douzaine) qui s'y étaient installés ils occupaient une surface considérables avec leur bâtiments et leurs vastes jardins si paisibles comme des havres de paix. Le collège Stanislas, l’Ecole alsacienne, accentuaient son caractère provincial.

 

3

Rue du Faubourg Saint-Jacques

 

Montparnasse connut sa première mutation vers 1905 quand le Préfet de Police donna l'autorisation de faire démolir, les immeubles entre la rue de Vaugirard et le boulevard du Montparnasse pour ouvrir le boulevard Raspail.

 

A mesure que l’automobile se développa, les écuries se dépeuplaient et il fut relativement aisé de les transformer en atelier d'artistes qui firent de ce quartier le berceau de l’art.

 

Néanmoins, en 1911, André Salmon qui venait d’emménager rue Joseph Barat se rendait encore au Palais-Royal dans l’omnibus à chevaux. C'est donc surtout, sur cette aire plus campagnarde que les artistes trouvèrent un refuge. Les ateliers remplacèrent les fermes et les entrepôts.

 

4

 

Dans le panorama de ce quartier en pleine mutation, il faut accorder une place à une rue de réputation douteuse dont le seul nom suffit à situer la vocation : la rue de la Gaîté.

 

En 1804, ce n’était qu’un chemin vicinal, à l’extérieur de la ville, alors délimitée par l’enceinte des Fermiers Généraux. Au cours du XIX siècle de nombreux débits de boissons, des bistrots, des cafés s’y installèrent car les commerces y étaient exemptés des taxes imposées aux commerçants à l’intérieur des enceintes de la ville.

Peu à peu, on vit apparaître des cabarets, et de guinguettes populaires avant que des théâtres ne s’y installent à la fin du XIXème siècle.

 

 

5

 

Rue de la Gaîté

 

Bobino est resté le plus célèbre. A son origine une simple baraque en planches de bois du jardin du Luxembourg, au bout de la rue de Fleurus, appelée Théâtre du Luxembourg, où se produisait dans les années 1810 un clown-prestidigitateur italien nommé Bobino.

 

Dans les années 1870, les projets d’urbanisation planifiés par l’ancien préfet Haussmann, obligèrent le théâtre à déménager.

Il s’implanta définitivement rue de la Gaîté, où se trouvaient de nombreux caf'conc.

 

Fernand Strauss, son directeur d'alors, inaugura une modeste salle de 200 places : les Folies Bobino. devint Bobino et trouva son vrai public, composé en majorité d'étudiants, d'ouvriers, d'artisans de petits commerçants de Plaisance, de filles en cheveux auxquelles se mêlaient des gens du monde, désireux de sa mêler à la canaille Jean Lorrain et Lyane de Poug, très amateurs de chansons populaires étaient des habitués. On les tolérait à peine, certains soirs des sifflements les accueillaient.

 

A la Belle Epoque, la salle prit définitivement son caractères de music-hall, voué aux revues et surtout à la chanson…

Les spectateurs pouvaient consommer sans se déranger car une tablette était fixée au bras de leurs fauteuils pour y poser leurs verres. Ce public était implacable, au moindre couac, au moindre faux pas, il hurlait, jetait des épluchures d'orange. Il est vrai que certains spectateurs étaient parfois ivres ce qui rendaient leurs vociférations plus inquiétantes.

 

On appréciait le genre contestataire et les chansons qui arrachaient des pleurs à ce petit peuple des faubourgs, sensible à la dérision, mais qu' un mot de tendresse faisait pleurer. On y vit Polin, Mayol, Dranem, Chevalier, Mistinguett, Fragson Ouvrard, Damia, Georgius…

 

En 1910, la ligne de métro Nord-Sud atteignait Montparnasse. Un symbole.

 

6

 

Montparnasse s'éveillait. Il allait devenir la plaque tournante de la modernité.

 

***

 

La Closerie des lilas

La Closerie des lilas va vivre ses grandes heures. La première Closerie des lilas avait été construite par François Bullier en 1847, à l'angle de l'avenue de l'observatoire et du boulevard Montparnasse, à deux pas du Quartier Latin. Le nom fut emprunté à une pièce à succès de l'époque : La Closerie des Genets de Frédéric Soulié et joué à l'Ambiguë comique. Il planta des lilas et créa son fameux bal qui devient par la suite le Bal Bullier, l'équivalent du Moulin de la Galette.

 

La Closerie des Lilas usurpa son nom.

C'était à l’origine un simple relais d'une halte de diligences sur l'axe Paris-Orléans, où les voyageurs pouvaient trouver une chambre pour la nuit ; puis il devint un modeste café.
L’endroit était charmant, il y avait encore des lilas et Chateaubriand, à l’époque où il habitait rue d’Enfer, s’y rendait parfois.

Ce modeste café, proche du Quartier latin, avait accueilli à la fin du siècle, des éditeurs, des écrivains, des journalistes. On y rencontrait Ingres qui y amenait ses modèles Claude Monet, Auguste Renoir venaient se ressourcer dans ce coin champêtre. Les habitués étaient Verlaine, Oscar Wilde, Paul Bourget, Léon Daudet, Jean Richepin.

Il nous arrivait, le soir, d'y boire un verre de bière ou de limonade. Le public était composé d'étudiants de bourgeois du quartier et aussi de révolutionnaires russes qui parlaient bas, avec des mines de conspirateurs à une table située à l'écart.

 

Sa terrasse ombragée s’étendait jusqu’à la statue du maréchal Ney. À l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900, l’établissement subit quelques transformations, il n’y avait plus de lilas, mais l’été les platanes ombrageaient agréablement la terrasse et l'hiver il y faisait bon.

 

Par quel miracle cette pauvre gargote devint-elle l'un des cafés les plus célèbres de Paris ? Peut-être qu'il se trouvait à la jonction de Montparnasse, patrie des peintres, et du quartier Latin, république des penseurs ?

Ce n'était plus tout à fait la ville. il y flottait un air de campagne !

 

La Closerie avait été l'un des camps retranchés des dreyfusards, donc opposée géographiquement et politiquement au Café de Flore, berceau et fief de l’Action française autour de Barrés.

 

Le premier changement se produisit avec l’irruption de Moréas (1856- 1910) figure pittoresque de la fin du siècle :

Moréas se voulait ambassadeur de la poésie Il eut tout d’abord son royaume dans un café situé à l’angle du boulevard saint Michel et de la rue des Ecoles, le Vachette. Il y attirait une cour assidue et respectueuse. On y allait pour l’entrevoir. Dorgelès affirme que tout le monde l'admirait et même les badauds, qui n'avaient jamais lu une ligne de lui, ne doutaient pas de sa qualité de poète. Ses admirateurs l'accompagnèrent quand il établit sa cour à La Closerie.

Cet homme d'une prodigieuse culture… était assis à sa table attitrée, ivre, le huit-reflets vissé près du monocle, le monocle tombant sur une moustache teinte, et la moustache chatouillant des propos souvent désobligeants.

 

Francis Carco rappelle que les propos du maître qui pour être insolents n'en étaient moins marqués au coin d’un étonnant bon sens :

Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par fléchir.

 

On raconte que l'un des garçons, le célèbre Isidore se risquait à lancer Au maître Moréas, j'apporte un café tasse.

Mais c'est Paul Fort (1872-1960) auteur des Ballades françaises qui fit le miracle. Il avait une personnalité hors du commun. Tous ceux qui le connurent en furent impressionnés.

 

7

 

Roland Dorgeles aimait l'homme et le poète :

Il tend à tous sa main fraternelle. Même vide, elle parvient à donner. Le commun des mortels vivent en prose, lui vit en vers.

Je ne suis pas un écrivain, je suis le poète qui chante.

 

Ce poète en effet est une perpétuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre choc, un cerveau si prompt que l'émotion souvent s'est formulée avant la conscience de l'émotion. Le talent de Paul Fort est une manière de sentir autant qu'une manière de dire.

 

Au printemps 1905, il fonda avec Salmon et Moréas Vers et Prose.

Pierre Louÿs avait suggéré le titre. Cette revue se proposait de réunir les poètes et les écrivains qui avaient rénové le fond et la forme des lettres françaises et qui avaient su invoquer l’âme des choses.

 

Dès le premier numéro, la revue compta 450 abonnés ; il y en eut bientôt dans le monde entier. L'équipe offrait des cadeaux aux souscripteurs et ouvrit ses colonnes à la publicité. Vers et Prose fut un monument des lettres françaises jusqu’à la guerre…

Paul Fort avait organisé une réunion à La Closerie. Des invitations furent envoyées (23 000 selon Salmon, 10 000 selon Paul Fort, en réalité sans doute 200 car ils n’avaient pu emprunter que deux cents francs pour acheter des timbres) :

Poètes et artistes de tous les pays, unissez-vous !

 

Cet appel allait rallier le tout Paris littéraire et artistique. Et il vint en masse. Fort de ce succès, Paul Fort avec Jean Moréas décidèrent d’organiser chaque mardi des lectures de poésie.

 

Paul Fort, une silhouette longiligne, ses cheveux longs, son sombrero sa cravate noire, sa petite veste boutonnée jusqu'au cou, sa cape noire. La simplicité de sa mise, tranchait sur les ornements des femmes de tous rang, et les cohortes de Suédois, de Russes, d'Espagnols.

 

8

 

Il chantait vidait son verre spontané comme un enfant, il embrassait à la ronde ses amis Il vous accueillait à bras ouverts, vous faisait fête. Tour à tout bucolique, idyllique, familier gaulois, inventif, plein de verve et de fantaisie, Paul Fort, de sa voix qui blessait un peu nous enchantait, son regard vous scrutait et vous communiquait le feu qui l'habitait.

 

Sous son impulsion La Closerie exerça dès lors une attraction magnétique sur les écrivains.

En hiver, tout le monde s'enfermait à l'intérieur du café, transformé en tumultueuse tabagie ; en été l'assistance débordait sur la terrasse derrière la statue du Général Ney.
Et je dois dire que lorsque la journée était belle, cette terrasse de la Closerie, rafraîchie par des marronniers dont la lumière électrique avivait l'acide verdure n'avait pas sa pareille. Je l'y asseyais généralement auprès de P. Fort ou d'Apollinaire à qui tous venaient serrer la main car leur réputation était grande en Europe et Montparnasse était déjà, au temps où je parle la terre élue de l'intelligentsia internationale. (L-P Fargues)

 

9

 

Paul Fort fit de La Closerie un centre international des arts et lettres le point de rassemblement des écrivains et des artistes venus des quatre coins de l'horizon et ce mouvement ne cessa pas de s'amplifier. 

Certains mardis faisaient accourir jusqu'à 200 personnes, écrivains, journalistes et cabots. On n'a jamais revu de telles assemblées.

 

Moréas y trôna jusqu'à sa mort en 1911 ; il déclamait encore quelques poèmes qui avaient fait sa gloire. Et l'on raconte que le garçon, le célèbre Isidore, lui répondait en vers :

Au maître Moréas, j'apporte un café tasse.

 

Salmon, secrétaire de la revue, dormait parfois à la Closerie, quand les soirées se prolongeaient trop et qu’il ne voulait pas retourner jusqu’à Montmartre.

 

Il entraîna à La Closerie tout d'abord Apollinaire qui entraîna Picasso, qui entraîna Max Jacob, bref, toute la bande qui venait de l’autre rive de la Seine… On y rencontrait aussi les Delaunay, le sculpteur Bourdelle, Wlaminck, Braque, Bonnard, Léger, Derain, Modigliani, c'est-à-dire tous les peintres et les poètes qui commençaient à faire parler d’eux en ce début de siècle.

 

10

 

Marinetti était également aussi habitué des mardis ; il y amena, en 1911, le peintre Gino Severini qui peu après épousa la fille de Paul Fort.

Bien des anecdotes rappellent l'atmosphère surchauffée de ces soirées littéraires très souvent arrosées.

 

Un soir, un jeune homme peu connu, si ce n'est qu'il déclamait parfois d'anciens poèmes grecs, sortit un revolver., tirait à blanc dans la direction des glaces de l’établissement. Ceux qui ne s'étaient pas couchés à terre, tentèrent de le maîtriser. Il se débattit comme un diable en criant: Merdre! Merdre! Merdre! puis se présenta.
C'était Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi. Puis s'adressant à une jeune femme il lui déclara : Maintenant que la glace est rompue, causons !

 

Ou encore Max Jacob,, qui, enlevant son chapeau melon, sauta sur la table et les pouces dans les revers de sa veste, dansa une gigue effrénée en récitant un poème satirique.

Le nombre des mardistes devint vertigineux. Même les habitués des cafés des Boulevards se risquèrent à La Closerie.
P. Fort leur proposa à tous un jour de soutenir la candidature du patron au Prix Nobel de la Paix.

 

En 1912 Paul Fort fut sacré Prince des poètes : 

"Le lendemain, il tint sa première audience officielle. Il est resté le même. Il ne porte pas encore le huit-reflets, n'a pas fait couper ses longues boucles. Autour de son cou, s'enroule toujours la cravate romantique à triple circonvolutions. La petit veston noir que nous lui connûmes en des temps moins glorieux moule encore sa taille de gai troubadour.

 

Avec ce titre et sa réputation universelle, l'auteur des Ballades françaises exerça une sorte de magistrature intellectuelle. Se joignaient aux anciens des rescapés de La Revue blanche, des poètes du Mercure de France, le groupe des Soirées de Paris. Ne manquaient pas non plus les épouses, les maîtresses secrètes ou déclarée. Elles apportaient une touche d'élégance, de beauté, d'amour qui allégeait l'atmosphère.

 

La Closerie des Lilas, comme une ambassade, recevait les de l'intelligentsia internationale, certains apportaient même des lettres d'introduction. Brusquement Montparnasse devint le centre vital du monde et personne ne voulait manquer ce rendez- vous avec l'histoire.

 

Le carrefour Vavin

Deux cafés sont étroitement associés à la vogue du Montparnasse de l’avant-guerre: Le Dôme et La Rotonde.

Le Dôme, installé à la place d’un estaminet, est le plus ancien, il date de 1896 environ. Dans les premières années du siècle, il devint le café préféré des Allemands car depuis les expositions Van Gogh à Munich les jeunes peintres ne rêvaient que de venir à Paris.

 

11

 

La plupart étaient des collaborateurs de la prospère revue humoristique Simplicissimus, réplique germanique de L'assiette au beurre. En 1905, ils accueillirent Pascin, l'artiste le plus célèbre de la revue, qui allait régner dans les années 20, sur les nuits blanches de Montparnasse, avant de se suicider d'une façon spectaculaire.

Mais c'est avec La Rotonde qu' est née la légende du carrefour Vavin.

 

12

 

Ce café avait l'avantage, sur le Dôme d'étaler une terrasse au sud.

Le patron, Libion en fut l'âme. Il avait acheté en 1911, à l'angle des deux boulevards, un petit bistrot d'ouvriers, l'agrandit en achetant un magasin de chaussures dont il liquida le stock, y installa un bar ; peu après il achetait la boutique voisine, ce qui lui permit d'ouvrir une seconde salle pour les habitués.

 

Les débuts furent modestes. Mais Libion était cordial, généreux ; il se liait avec les clients, des artistes pour la plupart qui s'y sentaient en famille. Il gouvernait ce petit monde avec bienveillance et autorité Libion n’admettait pas les femmes en cheveux ; il faisait la chasse aux ivrognes et aux drogués, mais sa générosité à l'égard des clients trop pauvres pour payer était bien connue. Il ne comptait jamais de trop près les croissants ou les soucoupes qui s'empilaient sur les tables. Jusqu'au début de la Première Guerre, il fit de La Rotonde un foyer chaleureux pour ces hommes venus de tous les coins du monde. Sa réputation fit le tour du monde.

 

A la Rotonde, le personnage le plus anonyme, le plus inconnu peut devenir du jour au lendemain une célébrité internationale.

A la table où j'étais assis ce soir-là, j'avais eu pour voisin pendant quelques semaines un dîneur en pardessus qui réclamait toujours du bœuf gros sel et du bœuf gros poivre.

 

On a su depuis que c'était Trotski et personne dans l'établissement n'en conçu la moindre surprise car personne au café – et de ce café seul, et peut-être le seul lieu au monde - ne désespère du voisin le plus malpropre, le plus pauvre, le plus grossier, au point de croire qu'il peut devenir un jour roi ou tyran. (LP Fargue)

 

C'était le théâtre le plus couru de la capitale et la renommée de ce bistrot passa les mers.

 

Les Peintres de Montparnasse

Quelques peintres avaient vécu à Montparnasse. Gauguin y séjourna trois fois. Au 6 de la rue Vercingétorix, il avait décoré l’atelier à la manière d’une case polynésienne et avait peint sur la porte la silhouette d’une Tahitienne abritée sous les palmes. Quand en 1910 le propriétaire vendit cette porte, les ouvriers brisèrent la vitre en la transportant.

 

À partir de 1910, peu à peu tous les artistes d'avant-garde, sauf Utrillo et Juan Gris, quittèrent Montmartre pour s'installer Plaisance à Vaugirard ou à Montsouris. Cependant Picasso et ses amis, du moins jusqu’en 1914, eurent fortpeu de relations avec les peintres de ce quartier ; ils fréquentaient davantage le monde des écrivains.

 

On peut dater de juillet 1911 la naissance du Montparnasse, haut lieu de l'art et de la littérature et de la fête, lorsque le dernier tronçon de la rue de Vaugirard enfin achevé, fut inauguré le boulevard Raspail.

 

Le quartier s'était urbanisé et l'ancien mode de vie disparaissait du même coup. Entre les maisons basses, de nouveaux immeubles furent construits, immeubles bourgeois de cinq ou six étages qui voisinaient avec les petites maisons aux façades blanches qu'ils enserraient ou avec les ateliers d'artistes, niches au confort très rudimentaire ; mais il est vrai que même dans les nouveaux appartements, on ne trouvait pas de salle de bains. L'eau courante froide sur l'évier était une commodité très enviée.

 

Le quartier comptait des académies de renom, comme celle de Bourdelle, impasse du Maine, cité Falguière et surtout rue de Dantzig où s'élevait La Ruche.

 

La Ruche fut une création d'Alfred Boucher, sculpteur académique, très à la mode depuis la fin du XIX è siècle. En 1895, ayant fait fortune grâce à son art, il acheta au patron du café Le Dantzig, un terrain planté de beaux arbres. Il y fit tout d'abord construire un petit pavillon puis quelques cabanons et après la fermeture de l'Exposition Universelle, il racheta des vestiges des pavillons et notamment la rotonde des vins.

 

13

 

Ce pavillon, octogonal, coiffé d'un toit en forme de chapeau

chinois était un spécimen de l'architecture de fer très à la mode à cette époque. Alfred Boucher fit remonter cette rotonde à l'entrée de son terrain et l'appela La Ruche. Les deux étages furent compartimentés de façon à former des ateliers, assez étroits, de forme triangulaire. Il ajouta ensuite d'autres pavillons et un bâtiment constitué d'ateliers.

Les commodités y étaient rudimentaires : pas de gaz, pas d'eaucourante, pas d'électricité, mais le loyer était dérisoire. Dans un vaste hangar, il aménagea un théâtre à gradins, des salles d'exposition et une académie, faisant de la Ruche une sorte de centre culturel.

 

Vers 1912, elle avait pris le relais du Bateau-Lavoir et était devenu le rendez-vous des peintres et des poètes.

Un flot d'émigrés, venant d’horizons très différents trouvèrent refuge à Montparnasse : des Allemands, des Scandinaves, des Russes, des Italiens, des Latino-américains. Parmi eux de nombreux intellectuels, écrivains ou journalistes, dont beaucoup étaient des exilés politiques. 
Lénine, peu amateur de peinture moderne rencontrait essentiellement d'autres révolutionnaires. Trotski, lui, retrouvait à la Rotonde le peintre Diego Rivera qui allait devenir le grand fresquiste du Mexique post-révolutionnaire.

 

Ces exilés russes avaient une grande activité malgré la surveillance de la police ; la plupart d'entre eux regagnèrent leur patrie en 1917. Parmi les artistes émigrés, les plus pauvres, les plus solitaires, venaient des pays de l'est. Certains ne parlaient que le yiddish.

Ils étaient venus dans ce quartier parce que quelques compatriotes s y étaient déjà établis et pouvaient les aider à s’adapter ; ils n'avaient pas les moyens de payer une chambre d'hôtel et trouvaient refuge dans les cités du Maine, de la rue Boulard ou de la Ruche.

 

Selon des recherches approximatives, ils étaient une centaine. Ils ne jouaient pas à la Bohème, ils ne portaient aucune tenue extravagante en hiver, pour se défendre du froid, ils enfilaient parfois plusieurs vêtements l’un sur l’autre.

Quelques-uns recevaient, plus ou moins régulièrement, de modestes subsides de leurs familles. Ils étaient le plus souvent en situation irrégulière. 

 

Ils s'appelaient Zadkine, Léger, Chagall, Kisling, Soutine Archipenko, Survage…

Ils étaient, très proches de l'expressionisme allemand. Quelques indépendants étaient attirés par le cubisme, comme le Chilien Angel Ortiz Zarate, surnommé l'ange du cubisme.

 

D’autres étaient inclassables : Foujita, Brancusi, Mogliani, Soutine. Ils se réunissaient frileusement au Dôme ou à La Rotonde, au carrefour Vavin Tous ces peintres venus d'ailleurs avaient grand besoin de la générosité de Libion.

Du mélange de races et de culture devait surgir L'Ecole de Paris.

Soutine, Chagall et Modigliani en furent les vrais fondateurs.

 

14

 

Leurs deux figures sont célèbres dans l’histoire de Montparnasse.

Deux amis, aux antipodes l'un de l'autre. Modigliani, toujours propre, élégant, même lorsque ses vêtements étaient élimés. Chaïm Soutine d’une saleté devenue légendaire. L’un est la séduction fait homme, l’autre est rien moins que raffiné.

 

15

 

Soutine était né dans un ghetto près de Minsk. Son père voulait qu’il fût cordonnier comme lui mais à 16 ans le jeune homme fit scandale en peignant le portrait du rabbin. Il fut battu, enfermé, puis pour éviter la honte d’avoir un fils qui avait transgressé la Loi, le père lui permit de s'éloigner ; il lui donna une maigre somme d’argent afin de suivre des cours de dessin à Minsk, où il travailla comme retoucheur dans un laboratoire de photos. Puis il partit à Wilno où il fit la connaissance d'un ami qu’il vint rejoindre à Paris.

 

Soutine est excessivement pauvre ; il recoud des bouts dépareillés de ses toiles. Il n'aucune éducation ; on dit que Modigliani lui aurait appris l’usage de la fourchette et du mouchoir. en 1922, il vécut dans une misère qui confinait à la détresse.

 

Modigliani était italien. Sa famille avait perdu sa fortune, néanmoins elle lui envoyait un peu argent qu’il dépensait sans souci du lendemain.

Arrivé à Paris en 1906 après deux années passées à Venise, il avait vécu brièvement à Montmartre où il se lia avec Utrillo qui demeura son ami très proche.
En 1909, il s'installa à Montparnasse et devint l'ami et le protecteur de Soutine. Ils étaient tous les deux indépendants ; ils n’appartenaient à aucune bande.

 

Modigliani voulait faire de la sculpture. Brancusi, le sculpteur roumain arrivé à Paris en 1904, l’aida, lui prêta ses outils, lui offrit son atelier et de 1909 à 1914, Amadeo sculpta mais il manquait d’argent pour acheter la pierre et la poussière le faisait tousser.

 

16

 

Tuberculeux et alcoolique il dut renoncer à sa vocation. Il prit alors un petit atelier boulevard Raspail où il peignit ses premières toiles qui ressemblent étrangement à ses sculptures.

 

17

 

Il avait exposé au Salon des Indépendants et Apollinaire l’avait aidé à vendre ses tableaux. Max Jacob lui présenta Paul Guillaume qui fut, en 1914, son premier marchand.

 

18

 

Modigliani boit, se drogue. Il flambe son argent et déambule au Dôme ou à la Rotonde. Il fait des portraits contre 1 franc ou un verre d'alcool. Un ancien modèle, Rosalie, avait ouvert une crémerie spécialisée dans la cuisine italienne, une bougnate qui comptait parmi ses habitués Apollinaire, Max Jacob, Salmon.

 

Elle aimait beaucoup Modigliani. Ils se chamaillaient sans cesse ; elle voulait l’empêcher de boire, ils s’insultaient, se réconciliaient le lendemain. Il la payait avec des dessins qui parfois lui servirent à allumer sa cuisinière.

 

Utrillo venait le rejoindre à Montparnasse et les deux hommes ivres finissaient parfois la nuit au poste de police rue Delambre. Heureusement le responsable des étrangers à la Préfecture était un ami des artistes. Il leur venait en aide ; ainsi les murs de son bureau se couvrirent-ils des toiles de Modigliani, de Soutine, d’Utrillo.

 

La guerre surprit Montparnasse en pleine mutation. Mais si au lendemain de la Première guerre, tant d'étrangers l'investirent, c'est qu'avec ses peintres, ses ateliers, ses cafés, il avait étendu sa renommée, de l'Oural aux rives du Mississipi.

Tous les textes sont la propriété exclusive de ©Jaqueline Mathilde Baldran Conception & réalisation : Olivier Bernacchi/artoonum.com - 2015