Paris, carrefour intellectuel et artistique
(Troisième cours, novembre 2014)

  Une dernière promenade dans le monde d'hier.

Dans un monde qui n'était pas, comme aujourd'hui, saturé d'informations, de reportages, envahi par des hordes de touristes, l'imaginaire pouvait se déployer. Quelques rares clichés et surtout la littérature offraient à ceux qui rêvaient d'un ailleurs quelques précieuses images : Venise, Rome, Grenade et Paris.

 

Paris était alors le carrefour où se croisaient tous les chemins de la vie culturelle et artistique du monde, le phare qui appelait les voyageurs. Venus des terres proches ou de rives lointaines, des voyageurs venaient découvrir le berceau de la culture, la terre promise de l'art de la littérature.

Ainsi naissait le mythe de Paris. 

 
 

Paris brillait de tout l'éclat des Ballets russes.

 

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Misia fut la bonne fée qui permit ce miracle. En février 1905, elle avait épousé Edwards ; il la comblait de cadeaux, de bijoux, de diamants, et l'entraînait dans les fastes d'une vie luxueuse. A bord du somptueux bateau l' Aimée qu'il lui avait offert, elle recevait ses amis. Et puis Edwards s'éprit d'une jeune comédienne, fabuleusement belle et sans scrupule, la Lantelme. Trois ans plus tard, après bien des déchirements de part et d'autre, il quittait Misia pour toujours, non sans lui faire remettre, chaque mois, un chèque confortable afin d'adoucir les premiers mois de la rupture.

 

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Désemparée mais riche, la jeune femme traînait son ennui de palace en palace jusqu'au jour où elle rencontra celui qui allait devenir son troisième mari, José Sert, un peintre espagnol, installé à Paris depuis 1899 et qui connaissait un très grand succès.

 

Au printemps 1908, le nouveau couple, de retour d'un voyage en Italie, assista à la représentation de Boris Godounov, monté par Diaghilev. Misia fut éblouie et bouleversée. Elle assista aux six autres représentations ; elle achetait toutes les places libres pour permettre à ses amis de partager ce qui avait été pour elle une révélation.

 

Elle fit alors la connaissance de Diaghilev.

Avec humour et non sans une certaine lucidité, quelques années plus tôt, Diaghilev disait de lui : 

Je suis, premièrement, un charlatan… qu’assez brillant.
Deuxièmement, un grand charmeur.
Troisièmement, je n’ai peur de personne.
Quatrièmement, je suis un homme doué d’une grande logique et de fort peu de scrupules.
Cinquièmement, il semble que je n’ai aucun talent véritable…
Ma vraie vocation : celle de Mécène. J’ai tout ce qu’il faut sauf de l’argent… Mais ça viendra.

 

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Il y avait entre Misia et lui bien des affinités : tous deux étaient nés en Russie, leur enfance avait été baignée par la musique et ils avaient rêvé tous deux de faire une carrière musicale.

Une profonde et indéfectible amitié allait les lier désormais. Misia, de son propre aveu, attachait plus de prix à sa relation avec lui qu'avec toute autre.

 

Diaghilev rêvait de faire venir les danseurs du Ballet impérial russe. Misia fut celle qui lui permit de réaliser son rêve. Elle ne lui ménagea pas son aide financière et morale et mit à contribution toutes ses relations mondaines.

Et les Ballets russes vinrent à Paris.

 

Diaghilev, superbement indifférent aux problèmes financiers, ne ménagea pas l'argent qu'il n'avait pas. Il fit entièrement rénover le théâtre du Châtelet. Nul ne pouvait imaginer le succès foudroyant de la première représentation.

 

Le 19 mai 1909, la beauté et la grâce des ballerines, la puissance des danseurs et le rythme des Danses polovtziennes, du Prince Igor déchaînèrent l'enthousiasme du public. Lorsque le rideau tomba, des centaines de spectateurs se précipitèrent dans les coulisses pour apercevoir les deux étoiles. Tamara Karsavina et Nijinski connurent un véritable triomphe. Diaghilev et sa compagnie furent célèbres du jour au lendemain.

La mode des Ballets russes déferla sur Paris.

 

A partir de ce jour, une succession de spectacles déployèrent leurs fastes devant un public parisien ébloui. Mais le spectacle qui connut le plus fabuleux et durable succès fut Shéhérazade.

 

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Le public avait découvert l'exotisme en lisant les romans de Gautier, de Flaubert, de Pierre Loti et à travers la peinture mais avec Shéhérazade, prenaient vie les tableaux de Delacroix à Moreau ; ils se crurent plongés dans les fastes de l'orient en voyant s'animer sur scène les fastes d’un harem.

 

Shéhérazade, sur une musique de Rimski-Korsakov, influença la mode féminine. Le grand couturier Poiret lança une nouvelle collection et les élégantes parisiennes dans des robes aux couleurs violentes ornées de motifs orientaux semblèrent toutes échappées d'un harem, Misia la première.

 

Cependant, la plus grande découverte musicale de Diaghilev fut Igor Stravinsky qui composa, entre 1910 et 1913, trois partitions : L'oiseau de Feu, Petrouchka et Le Sacre du Printemps.

 

Lors de la première représentation de Petrouchka, alors que salle était plongée dans la pénombre depuis vingt minutes, en coulisse régnait une incroyable panique : Le costumier menaçait d'emporter les costumes s'il n'était pas payé sur l’heure. Misia, la bonne fée vint au secours de Diaghilev :

C'était l'heureuse époque, écrit Misia, où il n'eût pas été question que votre chauffeur quitta l'endroit où il vous avait déposée. 

 

Dix minutes plus tard, elle était de retour 4000 francs ; le spectacle pouvait commencer. Le public découvrit Saint- Petersbourg et la joyeuse foule du carnaval dans leurs costumes multicolores. 

Nijinski, les bouleversa dans son interprétation de Petrouchka, le pantin sans défense écrasé par la cruauté et l'indifférence des autres.

 

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Diaghilev s’intéressa à Ravel, Debussy et Cocteau, tous amis de Misia.

En mai 1913, Diaghilev présenta deux spectacles qui changèrent le cours de la musique et des ballets. 

Le premier en costume moderne Jeux de Debussy fut accueilli sans enthousiasme. Le second le Sacre du printemps de Stravinsky, dans une chorégraphie de Nijinski, déchaîna un incroyable scandale Debussy avait entendu jouer la partition par Stravinsky disait :

Le sacre du Printemps, c'est de la musique de sauvage avec tout le confort moderne.

Ce fut un mémorable scandale.

6Diaghilev et Nijinski

 

Le salon de Misia était devenu le quartier général des Russes.

Nijinski supportait de plus en plus mal l'esclavage auquel le soumettait Diaghilev. La troupe devait partir en tournée en Amérique du Sud. Diaghilev refusa de prendre le risque de faire la traversée : une voyante lui avait prédit qu'il mourrait sur l'eau. Il partit rejoindre Misia et Sert à Venise. C'est là qu'il apprit, par un télégramme, que Nijinski venait de se marier. Il fut inconsolable, jusqu'à ce qu'il engageât, peu de temps après, un nouveau danseur, Léonide Massine.

Misa était au comble de sa célébrité. Ses amis admirait sa grâce, sa frivolité, la vivacité de son esprit, son sens musical, et ses réparties acérées. Elle était une des reines de Paris. 

 

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Naissance de la NRF

Loin des cercles mondains et des élégances frivoles, alors que le symbolisme s’épuisait, une revue vit le jour : La Nouvelle Revue Française. Nul ne savait encore qu’elle allait bouleverser définitivement le paysage littéraire et devenir le symbole même de la littérature française. En quelques années, la NRF s’imposa comme l’une des revues françaises les plus prestigieuses.

 

Pour mesurer son audience, il suffit de se rappeler qu’à peine l’armistice signé, en 1940, la propagande allemande a voulu régner sur ce bastion de l'intelligentsia en mettant à sa tête un homme acquis à leur idéologie, Drieu La Rochelle.

Le nom de Gide est indissociable de la NRF.

Il était né à la veille de la guerre de 1870 et était de la même génération que Valery et Proust. Paul, son père était un juriste éminent qu'on avait marié à la dernière née d’une famille de Rouen. Juliette Rondeau, une pieuse jeune fille d'une grande rigueur morale. 

 

Son grand père maternel, Edouard Rondeaux, riche, bon vivant, jovial, accueillant, amateur de cuisine généreuse avait acheté les demeures normandes le manoir de Cuverville en pays de Caux et le domaine de la Roque en pays d’Auge où l'écrivain recevra si souvent ses amis et les collaborateurs.

 

En 1895 il avait épousé sa cousine Madeleine Rondeau. 

Lorsque fut lancée la NRF André Gide avait quarante ans. Il avait déjà publié Les nourritures terrestres, La Porte étroite, l'Immoraliste. Il avait peu de lecteurs mais était reconnu parmi ses pairs. Une personnalité insaisissable, complexe. 

Cinq de ses amis décidèrent de lancer la nouvelle revue dont Gide rêvait depuis longtemps.

Le dernier arrivé dans ce groupe fut Jacques Copeau, admirateur passionné qui séduisit le maître et devint l'apôtre le plus cher.

Tu es notre chef, suis-nous.

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Sans doute par naïveté et parce qu'ils n'avaient pas encore pris une conscience exacte de ce qu'ils voulaient, ils firent appel à d'E.Montfort qui trouva le titre et prit la responsabilité du premier numéro. La revue qui parut en septembre 1908 et leur infligea une douloureuse surprise. Elle contenait un éloge dithyrambique de d'Annunzio, un auteur qui cristallisait tout ce qu'ils détestaient et contre quoi ils voulaient lutter. Pourquoi pas Rostand ? aurait dit Gide, rageur. Et pour faire bonne mesure, une rubrique faisait l'éloge d'un ouvrage qui critiquait sévèrement Mallarmé qu'ils vénéraient.

 

La leçon fut rude mais salutaire. Ils comprirent qu'ils ne pouvaient pas accepter n'importe quelle collaboration.

Le vrai premier numéro parut le 1er février 1909 ; il s'ouvrait sur un manifeste signé par Schlumberger qui définissait les orientations de la NRF et affirmait sa rupture avec le symbolisme.

Contrainte, rigueur, d'ouverture, intransigeance : Lutter contre le journalisme, l'américanisme, le mercantilisme et la complaisance de l'époque envers soi-même.

 

Ce premier numéro témoigne de cette haute exigence.

 

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Ainsi, répondant à un article officiel écrit après le décès de Catulle Mendés,, Gide traita ces propos de révérences de cimetière et il plaça en exergue cette citation de Montesquieu :

On ne saurait croire jusqu'où est allée en ce siècle la décadence de l'admiration.

 

Au sommaire des numéros de cette première année figurent les noms de Jules Renard, Paul Valery, Francis Carco, André Suarès, Henri de Régnier, Tristan Bernard, Paul Claudel. 

Valery Larbaud y fit ses premiers pas.

 

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Ce jeune écrivain était fort riche.

A la mort de son père il avait hérité, avec sa mère, de la source Saint-Yorre à Vichy ça fait toujours plaisir de rencontrer quelqu'un auprès de qui Gide paraît pauvre disait plaisamment son ami Charles-Louis Philippe. 

 

Rien ne peut mieux définir l'esprit de la NFF qu'une lettre de Copeau :

La NRF n'a point de patron à ménager. Elle fait profession de liberté. Sa tâche est de dire ce qu'elle croit juste, ou ce qu'il est hardi de penser sur le temps ou contre lui. De chez nous, je n'entends bannir que la médiocrité, la sécheresse ou la mauvaise foi politique ou la politique tout court Ni patron, ni dépendance.

 

Fidèle à cette profession de foi, la NRF allait devenir la plus prestigieuse des revues françaises.

 

Naissance d'une Maison d'édition 

Au début de l'année 1911, les pères fondateurs décidèrent de créer un comptoir d'édition. Ils cherchaient un éventuel gérant qui devrait être assez fortuné pour contribuer à l'apport de capital et assez désintéressé pour n'escompter de profit qu'à long terme, assez avisé pour conduire une affaire et assez épris de littérature pour placer la qualité avant la rentabilité, assez compétent pour s'imposer et assez docile pour exécuter les directives du groupe.

 

L'oiseau rare fut Gaston Gallimard, fils d'un célèbre et riche collectionneur. Gallimard dont le nom est déjà un programme car en vieux français, il signifie l’écritoire ou l’encrier. Intelligent, cultivé, il lisait beaucoup.

Le secrétaire de la revue le proposa comme gérant du comptoir d’édition. Son défaut majeur était d'habiter rive droite ; il fut simple d'y porter remède. L'affaire fut conclue.

 

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Gaston avait 30 ans. Il ne connaissait rien à l'édition, mais il avait pour modèle Alfred Vallette. Il l'avait vu travailler et savait qu'à son tour, il devait renoncer à la vie facile qui avait été sienne. Malgré quelques différends avec Gide, il se sentait bien au sein de la NRF et dans son métier d'éditeur, il fut aidé par deux amis écrivains, conseillers éclairés qui furent les valeurs sûres de la maison : Valery Larbaud et Léon-Paul Fargue.

 

Dans le même temps, un nouveau venu entra dans l'équipe : Jacques Rivière la recrue modèle.

 

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Jacques Rivière était né à Bordeaux en 1886. Son père Maurice Rivière, professeur d’obstétrique et de gynécologie, mandarin respecté, sévère, cassant, était un catholique ouvert aux problèmes sociaux ; il fut l’un des pionniers de la médecine sociale.

De leur uion naquirent 4 enfants, trois garçons et une fille. Reine, leur mère, était une éducatrice attentive et tendre. Elle mourut en 1897. Jacques avait onze ans. Cinq ans plus tard le docteur se remariait. La BM comme l'appelle Jacques dans sa correspondance, était trop différente de la douce Reine. C'est à Cenon auprès de leurs oncles, et tantes maternelles que les enfants retrouvaient la chaleur qui avait entouré leurs premières années.

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Après des études brillantes au lycée de Bordeaux, Jacques vint à Paris pour préparer, au lycée Lakanal, le concours d’entrée à l’Ecole Normale supérieure. Il y fit la connaissance d'Alain Fournier, le futur auteur duGrand-Meaulnes.Leur correspondance qui se composent de 389 lettres échangées d’avril 1904 à juillet 1914, fut publiée en 1926. Elles sont :

Le parcours d’une époque… Elle révèle deux intelligences, deux esprits en formation, lancés à la découverte deux mêmes et de la beauté, ivres de littérature… Tous deux ont vécu avec ferveur, avec passion une décennie riche de toutes les fermentations de la modernité. (J. Lacouture)

 

La littérature n’est pas quelque chose dans leur vie, elle est leur vie. Tout ce qui frappe leur sensibilité, littérature, musique, peinture, est vécu et exposé avec passion. 

Malgré une culture immense, une intelligence éblouissante, Jacques, en juillet 1905, échoua au concours d’entrée à Normale Supérieure. Il dut repartir à Bordeaux où il prépara l'agrégation.

 

Il s'était fiancé à la sœur de Fournier, Isabelle, mais il devait attendre l'issue du concours avant de se marier. Bordeaux lui sembla une ville morte. Il regrettait la vie intellectuelle de Paris, ses échanges quotidiens avec Henri ; c'est pourtant pendant cet exil qu'il entra en contact avec les deux écrivains qui jouèrent un rôle majeur dans sa vie : Claudel et Gide. Il échoua à l'agrégation, échec difficilement explicable quand on connaît son remarquable sens critique, la qualité de ses travaux sur Stendhal, Proust et bien d'autres et les brillantes conférences qu'il fit en Suisse.

 

Il revint à Paris et épousa Isabelle en 1907. Il avait alors rompu avec son père, qui, fier de sa propre ascension sociale, n'acceptait pas de voir son fils entrer dans une famille trop modeste à ses yeux de grand bourgeois. Le jeune homme accepta un poste de professeur de lettres au collège Stanislas. Jacques éprouvait une égale passion pour Claudel et Gide. Deux passions apparemment contradictoires mais pour le jeune homme, elles ne s’excluaient pas.

 

La découverte de Claudel l'avait bouleversé. Sous le coup d'une violente émotion il avait écrit au poète qui était alors ambassadeur en Chine. Depuis un an, je vis en vous et par vous.

 

Et la réponse de Claudel vint comme un miracle. Il lui écrivait comme un père spirituel : Je vous ouvre les bras et je vous dis… soyez mon frère… Venez à Dieu qui vous appelle.

 

Il n'aura de cesse de gagner cette âme à Dieu. 

Jacques avait aperçu Gide lors d'une exposition de peinture, mais il ne fit sa connaissance qu'à à la fin de l'année 1908. Gide s'engagea à lire un article que le jeune homme venait d’écrire sur Claudel et lui proposa de collaborer à la revue.

 

Les pères fondateurs furent très vite convaincus que sa place était parmi eux. Jacques, lui, était en parfaite harmonie avec les pères fondateurs. Il semblait que la NRF avait été créée pour lui et qu'elle était sa vocation.

Peu après avoir donné à la revue un remarquable et étonnant article, Introduction à une métaphysique du rêve, il fut engagé à titre permanent et le seul collaborateur payé, modestement.

 

Lorsque le secrétaire de la NRF, abandonna ses fonctions, il sembla tout naturel à Jacques de le remplacer. Il écrivit à Gide, en décembre 1911 :

Si vous saviez à quel point je me sens les qualités qu'il faut… Malheureux, ne voyez-vous pas qu'en un an, je ferai de la NRF la première revue de France. Vous ne pouvez pas savoir de quoi je suis capable… Ah, comme je mènerai la revue, comme je vous ferai tous marcher.

 

Ses vœux furent comblés et il devint le secrétaire de la NRF et Jacques Copeau le directeur. 

 

14Le groupe de la NRF

 

Rivière lui écrivait :

Vous allez être un de mes patrons, ce qui ne me déplaît pas. Mais bien que patron, je saurai vous secouer.

 

Leur collaboration commença au début de l'année 1912. Jacques Copeau qui se lançait alors dans l’aventure du Vieux Colombier cédait de plus en plus souvent la direction de la revue à Rivière.

Mais, il est vrai que l'expérience de ce théâtre était patronnée par la NRF.

 

La plupart des conférences qui y furent données, en matinée étaient faites par des proches de la revue.

Ce fut, pour Jacques, une époque de fiévreuse activité. Il était sur tous les fronts. Il publiait régulièrement des articles, des chroniques sur les peintres, sur la peinture chinoise, sur la musique, sur les Ballets russes.

 

Il ne s'enfermait pas pour autant dans sa tout d'ivoire. Il faisait partie avec les jeunes collaborateurs de la NRF, et Gaston Gallimard d'une équipe de football-rugby créée à l’initiative de Péguy. Ni Rivière ni Fournier ne partageaient le mépris de Barrés qui voyait dans le sport une école d’abrutissement intellectuel, ni celui de Claudel qui considérait que le culte du corps était une forme blâmable de paganisme.

 

Plus le temps passait plus les liens entre Rivière et Copeau devenaient étroits.En janvier 1912, Jacques lui dédiait son long article De la sincérité envers soi-même.

 

Leur correspondance témoigne de l'affection qui les unissait et de leur confiance mutuelle. En 1913, Jacques publia un article majeur sur le roman qu'il avait annoncé en ses termes à Copeau :

J'ai entrepris un article qui sera énorme et admirable et propre à faire s'asseoir sur le cul tous les Jean Foutre qui doutent encore de mon génie.

 

Après l'avoir lu, Gide lui écrivait:

"Votre article m'a consterné. Jamais je n'écrirai rien d'aussi bon sur le même sujet… C'est parce que je vois le roman comme vous le voyez que même "Les Caves", je ne puis les considérer comme un roman.

 

Depuis la publication des Etudes, à la fin de 1911, et de ses essais sur Claudel et Gide, Jacques Rivière était tenu pour l'un des essayistes majeurs de sa génération. Il avait inventé une nouvelle forme de critique.

 

Le secrétaire n'hésitait pas à juger sévèrement l'œuvre écrite par l'un des collaborateurs de la revue ; il partageait l'exigence des pères fondateurs qui se refusaient à flatter les goûts du public. Les articles les plus importants faisaient l'objet d'une lecture à haute voix, lors des réunions régulières avant d'être retenus définitivement.

 

La revue dédaignait la réclame. Sa diffusion était relativement modeste, mais immense son prestige. Ce fut pourtant pendant ce premier âge d'or que la NRF commit sa plus énorme bévue : le refus du manuscrit de La recherche du temps perdu. Lacouture émet l'hypothèse qu'ils furent peut-être gênés par ces histoires d'homosexualité au moment où on commençait à percer le secret de Gide.

 

Trente-huit ans plus tard, Schlumberger dira :

Lorsqu'en 1913 Proust nous offrit A la recherche du temps perdu nous dûmes écarter, sans même ouvrir, les blocs de ses manuscrits, la publication d'un ouvrage qui s'annonçait en huit ou dix tomes risquant d'écraser notre naissante maison.

 

À quoi Gide ripostera :

Ta phrase sur Proust, prête un peu à la rigolade, après la lumière, un peu accablante pour nous, qu'a jetée sur cette affaire la publication des lettres échangées avec Proust à cette occasion. tu sembles chercher à escamoter notre responsabilité.

 

Schlumberger affirme pourtant :

Personne, ni Gide, ni Gaston, ni Copeau, ni moi n'avait lu le manuscrit. Tout au plus y avait-on piqué çà et là quelques paragraphes…Il aurait mieux valu avouer qu'on n'avait pas lu le livre que de s'accuser de n'en avoir pas su en discerner la beauté... Ainsi je lave Gide de ce qu'on a présenté comme un manque de sens critique.

 

Lorsque Gide découvrit l'ouvrage dont il avait refusé la publication, il fit amende honorable :

Du côté de chez Swann ne me quitte plus… je m'en sursature avec délice, je m'y vautre. 

 

Il assume seul la responsabilité de cette erreur le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF. et j'ai honte d'en être pour beaucoup responsable, l'un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie.

Marcel Proust pardonna, mais l’affaire était grave et remettait en cause de la réputation de la Maison.

 

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C’est alors qu'intervint Jacques Rivière. Au début du mois de janvier 1914 il découvrit La Recherche. Il écrivit à Proust pour lui dire son enthousiasme et son admiration. L'écrivain lui répondit par une lettre émouvante et ce fut le début de leur amitié.

 

En juin 14, parut dans la NRF une cinquantaine de pages de La Recherche tandis que Gaston Gallimard faisait l’impossible pour récupérer le romancier.

Une telle bévue laisse néanmoins perplexe. Dans l'ouvrage qu'il consacre à Jacques Rivière, Lacouture replace ce fâcheux épisode dans un contexte précis. Rivière était débordé de travail. Fut-il mis au courant de cette décision ?

 

Quant à Gaston Gallimard, il n'avait pas encore le poids qui sera le sien dans les années 20. Par ailleurs, il traversait une crise sentimentale. Il s'était épris d'Yvonne Redelsperger, dont il venait de faire la connaissance et se trouvait devant un problème angoissante : Devait-il l'épouser ?

 

Il demanda conseil de Jacques qui fut touché par la preuve d'amitié et de confiance que lui donnait cet homme qui semblait comblé par la vie. L'heureux mari d'Isabelle et jeune père de famille lui répondit avec toute sa sensibilité, sans pour autant donner un avis catégorique. En décembre 1913, le dilemme fut enfin résolu et Yvonne devint Madame Gallimard.

 

Lorsque Gaston avait présenté sa future femme à Jacques, il l'avait trouvée simplement très séduisante. Quand il la revit, au retour du voyage de noce du jeune couple, elle lui sembla plus séduisante encore il eut aussi le sentiment que Gaston n'était plus très amoureux.

 

Puis le couple Rivière, invité par les jeunes mariés dans leur propriété de Normandie, passa deux semaines avec eux.

Et Jacques s'enflamma. Un amour brûlant et chaste. Il écrivait à Yvonne des lettres tendres et respectueuses. Elle lui répondait avec une tendre estime.

 

Pendant les six premiers mois de l'année 1914, cet amour impossible, interdit, bouleversa la vie de Jacques, déchiré entre sa tendresse pour Isabelle, son amitié pour Gaston et sa passion. Il ne savait pas quoi espérer. Etait– elle sensible ou ne lui accordait-elle qu'une vive et confiante amitié ?

 

Ils se rencontraient souvent, se promenaient ensemble. À la veille des vacances de l'été 1914, ils firent une longue promenade à Saint Cloud. Jacques croyait se séparer d'elle pour quelques semaines. Ils ne se revirent qu'en 1919.

La naissance du Vieux Colombier.

 

Copeau a toujours été passionné par le théâtre ; il écrivit sa première pièce à 17 ans. Durant ses études à la Sorbonne il assistait plus souvent aux répétitions d'Antoine qu'à ses cours. Il avait médité les écrits de Craig et de Stanislavski qui avait fondé en 1898 Le Théâtre d'Art de Moscou.

 

Stanislavski expliquait à ses élèves que le texte confié au personnage n'était que la partie visible de l'iceberg et que les silences en constituaient la partie cachée, le sous-texte ; c'est cela que l'acteur devait savoir suggérer.

Il devait travailler avec son corps, son imagination sa pensée, sa mémoire, en utilisant sa vérité la plus enfouie pour retrouver la spontanéité du personnage, dans son subconscient, retrouver la motivation de chaque parole, de chaque geste, être toujours ici et maintenant.

 

De lui il avait retenu la notion d'une communauté constituée d'artisans : directeur, régisseur, acteurs, accessoiristes, techniciens.

Et déjà à la NRF, il avait fait l'expérience de ce travail d'équipe mon caractère et mes idées se sont formés avec eux… J'ai pris les mœurs de l'indépendance et du courage intellectuel. Nous étions les plus unis et les plus libres que j'ai vus. Le Vieux Colombier ne vaudrait peut-être pas ce qu'il vaut si je n'avais été, si je n'étais encore, le compagnon d'André Gide, d'André Suarès, de Charles Péguy.

 

Le Vieux Colombier 

Quand la NRF lança le projet de fonder un théâtre, Gaston Gallimard y souscrivit avec enthousiasme. La scène était le lieu géométrique de toutes ses passions : la littérature, les relations humaines, la peinture et la mondanité au moment des entractes et le désir de rivaliser avec son père propriétaire de l'Ambigu et des variétés. Une société fut constituée. Gaston Gallimard fut nommé administrateur. Charles Dullin, ami du groupe de la NRF, trouva un ancien music-hall, sur la rive gauche.

 

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Jacques Copeau

 

Copeau transforma la salle en un espace sobre à l'atmosphère feutrée. On ajouta à la scène, un proscenium, se terminant par deux escaliers latéraux. il structura la scène pour qu'elle offrît des aires de jeu multiples.

On le baptisa Le Vieux Colombier ; au dessus d'une petite porte, deux colombes gravées dans la pierre en furent le blason.

Puis il auditionna de nombreux comédiens er retint une douzaine d'artistes dont Louis Jouvet, qui devint son collaborateur le plus proche, Charles Dullin Romain Bouquet, Valentine Tessier.

La première eut lieu en octobre 1913. Le Tout Paris était là. Ce fut un succès même si la presse ne fut pas absolument unanime.

 

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Pour encourager à venir un public souvent impécunieux, étudiants et intellectuels, et les autres, le Vieux Colombier offrait les places les moins chères de Paris. 

 

La carrière du Vieux Colombier, commencée dans une certaine indifférence, se poursuivit avec maintes réserves de la part de la critique. Puis, le 18 mai 1914, ce fut le triomphe avec La nuit des rois de Shakespeare.

Malgré le succès, Copeau gardait la tête froide. Il n'était jamais satisfait et avait de grands projets pour la rentrée, un appétit de tous les diables disait-il. Après une tournée en Alsace-Lorraine, il partit se reposer à Cuverville.

 

La troupe devait se réunir le Ier septembre afin de commencer de nouvelles répétitions. Le 3 août l'Allemagne déclarait la guerre à la France.

 

Paris, carrefour des étrangers venus des rives lointaines 

Au XIX siècle pour tout Américain cultivé un voyage en Europe et surtout en France a signifié, pendant des décennies, un retour au berceau de la culture, une sorte de pèlerinage aux sources.

 

Néanmoins voyageurs ou résidents s'étonnaient du retard économique de la vieille Europe et pour eux cela allait de pair avec les mœurs dissolues de la vie parisienne qui les fascinait et choquait leur puritanisme. C'est de cette époque que date le mythe d'une France légère, séduisante que les Américains viendront régénérer moralement tout en défendant la terre de Rousseau et de Voltaire menacée par les Allemands.

 

Le thème de Paris est entré dans la littérature américaine vers le milieu du XIX. Jean Méral, dans son ouvrage Paris dans la littérature américaine, regroupe en trois catégories les images littéraires que proposent alors les romans. 

Le Paris du mystère, un Paris criminel, inquiétant. Pour Edgar Poe, qui pourtant ne vint jamais à Paris, la capitale possède une affinité particulière avec le crime. Cette image diffère assez peu de celle qu'en donne le roman français.

 

Mais elle n'est pas sans rapport avec la tradition littéraire des Etats-Unis si l'on en croit Eugène Sue qui reconnaît clairement sa dette à l'égard de Fenimore Cooper lorsqu'il décrit la Prairie et le monde des Peaux-Rouges :

Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Fenimore Cooper a tracé les mœurs féroces des sauvages. Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d'autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les sauvages peuplades si bien peintes par Cooper.

 

Une comparaison s'établit entre les grands espaces américains et Paris et les sauvages des bords de Seine sont assimilés aux indigènes du Nouveau Monde. La nouvelle acception du mot Apache illustre assez bien ce processus d'assimilation et de reconstruction.

 

La seconde image, sans doute plus proche de souvenirs personnels des auteurs, renvoie au Paris de la Bohème, même si la part de l'imaginaire est grande dans leurs ouvrages.

 

Cependant, loin des clichés habituels, dans une diatribe assez exceptionnelle et d'un humour grinçant, Mark Twain oppose à la fiction des jolies grisettes et des tendres Mimis un reportage sans aménité :

Elles étaient disgracieuses comme presque toutes les Françaises… de grandes mains, de grands pieds, une grande bouche… des moustaches… Quant à leur célèbre immoralité comment diable pourraient-elles être immorales ? Les inconvenances des animaux ne sont pas désignées par un mot aussi noble.

 

Enfin certains auteurs exploitaient parfois la veine de la découverte de Paris par un touriste et de ses tribulations dans la capitale. Ce sont le plus souvent, de récits anecdotiques qui évoqquent une expérience vécue.

Ainsi en 1893, Archibald Gunter, dans That Frenchman, évoque les dangers de la circulation dans la capitale ; quinze ans plus tard, dans The beautiful Lady, Booth Tarkington garde de Paris le souvenir de la fumée bleue des voitures mêlée à la poussière des rues parisiennes.

 

Beaucoup de ces romans, souvent sans prétention, visaient surtout à divertir même si les évocations de Paris ne manquaient pas de sensibilité, il se contentaient du charme extérieur, superficiel. Il en va tout autrement des romans d'Henry James.

 

Henry James, écrivain entre deux rives

Henry James est sans doute l'écrivain qui, plus que tout autre, permet de comprendre comment les intellectuels américains vivaient l'opposition entre le Vieux et le Nouveau Monde. Pour avoir fait de cette opposition la matière même de ses romans, pour avoir médité toute sa vie sur le choix difficile entre une identité américaine et la culture européenne, il apparaît en quelque sorte comme le premier expatrié.

 

Il était né en 1843 en Nouvelle-Angleterre et avait reçu une éducation libérale, cosmopolite et très ouverte à la tradition européenne qui devint pour lui la référence essentielle. James voyagea beaucoup. L'Italie le passionnait, il s'y rendit très fréquemment, mais c'est à Londres qu'il choisit de demeurer.

J'ai 37 ans, j'ai fait mon choix. Mon choix est l'Ancien Monde - mon choix, ma nécessité, ma vie

 

Néanmoins il fit, à Paris, de plus ou moins longs séjours, de 1872 à 1908. Toute sa vie, James s'interrogea sur les rapports entre les deux mondes, aussi bien dans ses essais critiques, ses articles que dans son œuvre romanesque.

C'est au tournant du siècle qu'il écrivit ses plus grands romans Les Ambassadeurs (1876), Les Ailes de la colombe, La Coupe d'or

Une rapide comparaison entre deux de ces romans, Les Américains et Les Ambassadeurs de 1903, permet de mesurer l'évolution de sa réflexion. 

 

Dans le premier ouvrage, son héros Christopher Newman apparaît comme l'homme nouveau, le fils de cette terre dont Christophe Colomb avait révélé l'existence.

Il vient à Paris et s'engage d'épouser une jeune fille pauvre appartenant à l'aristocratique Faubourg Saint-Germain. Dans ce milieu imbu de sa supériorité, le jeune homme est considéré avec condescendance ou avec curiosité comme le barbare de l'Ouest. Lors d'un grand bal, l'une des invitées lui demande naïvement s'il est le duc de Californie.

 

Après quelques rebondissements dramatiques, le jeune homme renonce à ce mariage et échappe à la fascination ambiguë, perverse de l'art et du Vieux Monde. Il revient auprès des siens, plus intègre, plus sain que tous ces nobles décadents qui n'en voulaient qu'à sa fortune.

 

En revanche, le héros des Ambassadeurs, Lambert Stether a un parcours totalement différent. Envoyé en mission à Paris par la riche veuve américaine qu'il doit épouser, il est chargé de convaincre son futur beau-fils de mettre un terme à son trop long séjour à Paris où le retient une aventure qui choque le puritanisme de sa mère.

 

Le récit est la révélation qu'un homme mûr reçoit d'un monde autre ; il commence à mettre en doute les principes puritains de sa vie passée et découvre la beauté des liens de son protégé avec un milieu raffiné. La qualité de sa relation avec la belle Madame de Vionnet et l'intensité de cette vie qui lui est révélée lui apprend qu'il n'a pas vécu. Mais il est trop tard pour lui, il ne peut qu'être spectateur ; il renonce à spropre projet de mariage et conseille au jeune homme de rester et de vivre jusqu'au bout cette vie qu'il a choisie.

 

Sa réflexion sur le déchirement de l'intellectuel américain entre deux rives, ne cessera plus de s'approfondir.

A mesure que passaient les années, Henry James avait le sentiment que le monde ne reconnaissait pas son talent, n'aimait pas son œuvre. Aussi, l'élan de sympathie qui se manifesta au l'occasion de son soixante-dixième anniversaire lui fut-il une grande joie. Ses amis réunis en comité lui offrirent une coupe d'or Accompagnait ce cadeau, une lettre signée des plus grands noms des arts, des lettres, des membres de l'aristocratie, de ses confrères français et anglais tandis qu'un long éditorial dans la Pall Mall Gazette évoquait son œuvre immense.

 

Henry mourut à Londres le 28 février 1916.

Six mois plus tôt, il avait obtenu la nationalité anglaise.

 

Silhouettes américaines

Edth Wharton était née à New York en 1862 dans une famille de la haute bourgeoisie.

Lorsqu'elle vint à Paris en 1893 elle fut séduite par la ville, ses bruits, ses odeurs. Accompagnée de son mari, elle rendit visite à Paul Bourget, romancier alors fort célèbre qui l'avait convaincue qu'elle devait modifier sa vie pour y inclure des relations régulières et agréables avec la société stimulante d'Europe…

 

Elle y revint en 1903 et la traduction de son roman, Chez les Heureux de ce monde qui parut en feuilleton dans la Revue de Paris, lui ouvrit les portes des salons du Faubourg Saint-Germain.

Il y avait peu de traductions de romans modernes de langue anglaise et surtout parce qu'elle dépeignait une société totalement inconnue des lecteurs français.

 

Trois ans plus tard, elle divorça et s'installa à Paris, rue de Varenne. Sa position sociale lui permettait, malgré sa timidité et un certain complexe d'infériorité américain, de trouver sa place dans le milieu intellectuel, artistique et culturel qu'elle fréquentait.

Elle-même recevait avec élégance.

 

Mais elle apparaissait un peu comme le symbole d'une distinction surannée ; elle éprouvait le besoin d'être protégée par des traditions sociales et culturelles que jeune génération allait mettre à mal.

C'est bien ce charme d'une autre époque que l'on retrouve dans Ses Mémoires, 

Elle resta totalement étrangère à la modernité. Elle se tint à l'écart des créateurs de l'avant-guerre, elle ne s'intéressa jamais à Picasso, à l'Esprit Nouveau.

 

Jamais elle ne chercha à rencontrer Gide ou Proust alors qu'ils avaient des amis communs, dont la comtesse de Noailles qui lui apporta le soutien de son amitié. Pourtant, elle avait une grande affection pour Jean Cocteau, de vingt-sept ans son cadet.Vers la fin de sa vie, elle se retira en province où elle mourut en 1937. Elle évita de fréquenter sa compatriote Natalie Barney qui heurtait son sens de la bienséance. Elle la considérait comme quelque chose de consternant.

 

Natalie Barney 

Sans aucun sentiment apparent de culpabilité ou de pudeur, elle affichait son homosexualité. Elle était née en 1876 dans l’Ohio et avait fait ses études à Fontainebleau aux Ruches où avait séjourné quelques années plus tôt une jeune Anglaise qui, sous le pseudonyme d’Olivia, titre même de son roman, avait raconté sa passion adolescente pour l’un de ses professeurs Mademoiselle Julie. 

 

Elle avait déjà fait plusieurs séjours à Paris quand elle décida, en 1902, d'y vivre définitivement. Trois ans plus tard elle s'installa au 30 rue Jacob où elle demeura jusqu’en 1972. Elle y tint salon et pendant des décennies elle y reçut les personnalités les plus en vue du monde des lettres et des arts.

Natalie avait une personnalité chaleureuse, ouverte. 

 

Le Tout Paris qui se pressait à ses réceptions ne semblait pas jeter l'opprobre sur les amours tumultueuses de leur hôtesse avec les plus jolies femmes de la capitale. mais elle était fort redoutée des maris dont les épouses étaient séduisantesAux Etats-Unis, elle avait déjà eu quelques liaisons féminines mais Paris fut le début de sa carrière de grande amoureuse.

 

De sa liaison passionnée avec Natalie, Liane de Pougy, la célèbre courtisane tira un roman à clefs. Renée Vivien qui l’aima désespérément, lui consacra de très nombreux poèmes, mais elle finit par rompre, lassée des infidélités de la redoutable séductrice. En 1914, l'Amazone s’éprit de Romaine Brook et leur liaison dura 40 ans mais cette fois encore les errances de l'incorrigible séductrice eurent raison de la patience de son amie.

 

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Natalie et Romaine

 

Elle publia quelques ouvrages appréciés par la critique mais c’est l’amour éperdu que lui voua Remy de Gourment qui la rendit célèbre. Elle mourut à Paris en 1972, à l’âge de 94 ans, un an après Romaine. A sa demande, sur sa tombe au cimetière de Passy, furent gravés ces mots : Elle fut l'Amazone de Remy de Gourmont.

 

Gertrude Stein

De toutes les Américaines qui vécurent à Paris, elle fut sans doute la plus célèbre. Il fallut pourtant bien des années avant que lui fût accordée la place qu'elle méritait dans l'histoire de la littérature. Elle avait décidé de venir à Paris pour y trouver la liberté de vivre et d'écrire comme elle l'entendait. Elle s'y installa en 1903 C'est en 1903 avec son frère Léo. Léo était un collectionneur avisé et dans le petit hôteparticulier flanqué d'un vaste atelier où ils s'installèrent ensemble, 27 rue de Fleurus ils avaient accumulé de nombreuses toiles de maîtres.

 

En 1907, Gertrude fit la connaissance d'Alice Toklas et cette rencontre décida de leur vie. Elle l'emmena au Bateau- lavoir oùelle fit la connaisance de Picasso et il fut même décidé que Fernande Olivier lui donnerait des leçons de français. 

Alice subjugua Gertrude et très vite usurpa la place de Léo En 1913, le frère et la sœur décidèrent de se séparer, de partager les toiles de maîtres. Léo retourna aux Etats-Unis. Dès 1908, Alice s'était mise au service de Gertrude. Les deux femmes ne se quittèrent plus. Lorsqu'elles s'installèrent rue de Fleurus, Gertrude lui proposa le mariage ; c'est ce qu'elle souhaitait. Dès lors, lorsque Gertrude évoquera sa vie avec son amie, elle parlera d'elle au masculin. L'union entre les deux femmes était très forte, et passionnelle non sans quelques nuages de jalousie.

 

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Gertrude ne supportait d'apprendre que Picasso avait serré la main d'Alice, sous la table, lors d'un banquet. Elle était jalouse des coups de cœur de son amie, et Alice affreusement jalouse des amours passées de sa compagne

En public, Alice avait toujours une attitude volontairement effacée, masquant le rôle essentiel qu'elle jouait dans le privé. Les rares amis qui les connaissaient ne doutaient pas un instant de son ascendant sur sa compagne. 

Curieusement, dans un de ses ouvrages consacrés aux amours entre femmes, Gertrude Stein écrit : mari, obéis à ta femme.

 

Alice était sa secrétaire, relisait, tapait ses manuscrits, intervenait, donnait des conseils ; elle se fit, en outre, son agent littéraire. Elle était aussi absolument convaincue du génie de sa compagne. Opinion partagée par Gertrude elle-même.

Dans la Biographie d'Alice Toklas, que Gertrude Stein écrivit au début des années 30, elle prête ces mots à la narratrice : Je peux dire que trois fois dans ma vie, j'ai rencontré des personnes de génie. Les trois génies dont je veux parler sont Gertrude Stein, Pablo Picasso et Alfred Whitehead.

 

Dans ce même ouvrage, Gertrude prétend avoir été à l'origine de la découverte des maîtres de l'avant-garde, ce qui est pour le moins discutable car il semble que son frère avait bien plus qu'elle avait le don de découvrir les peintres de talent. D'ailleurs, après le retour définitif de Léo en Amérique, elle ne s'intéressa plus qu'à des peintres secondaires et se consacra à sa carrière d'écrivain.

 

L'Autobiographie d'Alice Toklas qui évoque tous ceux qui fréquentaient la rue de Fleurus et les amis les plus fidèle ami Picasso, Apollinaire, Matisse, est la passionnante chronique de ces années d'intense vie intellectuelle et artistique, de l'époque où tout le monde à Paris avait vingt-six ans.

 

Les Latino américains et le mythe de Paris

Intellectuellement, sentimentalement, les Latino-américains étaient tournés vers l'Europe dont ils admiraient les traditions, les institutions. Mais ils aimaient surtout la France. 

Quand on a habité quelque temps la ville de Paris, on est convaincu qu'elle vaut, bien entendu, plus qu'une messe. On souffre hors de Paris la maladie de Paris écrivit Rubén Darío

 

Le français était pour eux la langue de la culture : L'admirable véhicule verbal qui leur apportait, en même temps que nos chefs d'œuvre classiques, romantiques et symbolistes, tous les courants philosophiques et esthétiques du Vieux Monde : Faust dans la traduction de Gérard de Nerval, Byron dans celle d'Amédée Pichot, Poe dans celle de Baudelaire.

 

Au début du nouveau siècle, cette vénération se traduisait par des voyages de plus en plus nombreux. Paris, ville Lumière, berceau de la civilisation, de la culture, la ville des plus grands écrivains, des artistes, où l'on vit la bohème dans sa mansarde à Montmartre.

 

Tous les clichés se rejoignaient pour créer un véritable mythe de Paris. Les fils de familles appartenant à l'oligarchie venaient y parfaire leur éducation ou compléter leur formation intellectuelle ou mondaine.Faire un séjour dans notre capitale était unfaçon d'acquérir un prestige indispensable à toute ascension sociale.

Certaines familles, fort riche y passaient la moitié de l'année. 

 

Mais pour les élites intellectuelles, Paris était la Terre Promise de la culture et de la civilisation. On rêvait de venir à Paris, d'y résider, d'y vivre, d'y être publié, reconnu. Lucio V. Mansilla, non sans ironie, écrivait :

Paris, le Paris de France, comme on l’appelle ici afin qu’il n’y ait aucune confusion possible, est pour moi l’idéal. et lorsque quelqu’un me dit qu’il n’aime pas Paris, je pense en mon for intérieur : c’est que tes rentes ne te permettent pas d’y vivre.

 

Les élites intellectuelles parlaient le français ou en tout cas le lisaient. Victoria Ocampo, brillante représentante de l’oligarchie argentine, se rappelle :

Mon institutrice était française. J’ai été punie en français. J’ai joué en français J’ai commencé à lire en français… A pleurer à rire en français. Enfin tous les mots étaient pour moi français. L’espagnol était impropre à exprimer ce qui n’était pas le côté purement matériel, pratique de la vie.

 

L'Amérique Latine, en ce temps-là et aujourd'hui encore, choisissait pour la représenter à l'étranger ses personnalités les plus éminentes. La majeure partie de la colonie latino-américaine était donc constituée par une élite intellectuelle et moderniste, parmi laquelle on comptait des journalistes, des correspondants de presse et bien des diplomates qui étaient également écrivains. Certains avaient choisi d'y vivre à demeure.

 

Amoureux de Paris comme on ne l'est plus, les Latino-américains, dès la fin du XIX siècle, étaient donc très nombreux à Paris, mais leur amour n'était guère payé de retour. Ils étaient reçus courtoisement dans la bonne société, mais on ignorait leur culture et l'on ne faisait nulle différence entre leur littérature et celle de l'Espagne.

 

La preuve la plus flagrante de cette méconnaissance générale des Français, au début du siècle, nous est donnée par la réception à Paris deux écrivains, Rubén Darío, le grand poète du modernisme espagnol et Gomez Carrillo. 

 

Depuis son enfance, Rubén Dario, le plus grand poète du modernisme hispano- américain, nourrissait une passion dévorante pour Paris. Nul autant que lui, dans ces années-là, n'a chanté son amour de Paris et su tirer un meilleur parti des influences qu'il avait reçues. C'est à son propos que le poète Pedro Salinas a parlé du complexe de Paris : Mieux que quiconque, Rubén Darío a su donner à ce complexe droit de cité dans la littérature hispano-américaine, il en fait la matière de son œuvre.

 

Ce complexe remonte loin dans son histoire :

Je rêvais à Paris depuis l'enfance, au point que, quand je faisais mes prières, je demandais à Dieu de ne pas me laisser mourir sans connaître Paris. Paris était pour moi comme un paradis où l'on devait respirer l'essence même du bonheur sur terre.

 

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Rubén Darío voyagea dans les petites républiques de l'Amérique centrale, il approfondit sa connaissance du français. À Santiago du Chili, il rencontra Gomez Carrillo qui l'encouragea à partir pour Paris. Il s'y rendit en 1893.

Et ce fut l'éblouissement :

Quant à la gare Saint-Lazare, je mis le pied sur la terre parisienne, je crus fouler un sol sacré.

 

Séjour un peu frivole mais dont il gardait le souvenir nostalgique : 

Pour moi, quand j'arrivai à Paris, le quartier Latin ne fut pas une désillusion. Il y avait Verlaine, Moréas, toute la jeunesse vibrante qui écrivait dans La Plume… Dans cette atmosphère, il y avait quel que chose, qu'il m'est difficile de trouver dans les cercles littéraires : l'enthousiasme.

 

Mon rêve, voir Paris, sentir Paris, s'était accompli et mon initiation esthétique au sein du symbolisme me remplissait d'orgueil et m'enthousiasmait Je jurais par les dieux du nouveau Parnasse J'avais vu le vieux faune Verlaine ; je connaissais le mystère de Mallarmé et j'étais ami de Moréas.

 

Les années qui suivirent ce voyage furent parmi les plus fécondes de sa carrière. En 1898, il fut envoyé comme correspondant du journal argentin La Nacion à Madrid ; deux ans plus tard, il s'installa définitivement à Paris. Lors de ce second voyage, il revenait vers une ville qu'il connaissait et que son souvenir avait embellie. Pourtant, Paris l'ignora.

 

Il fut journaliste, directeur de revue, on organisa pour lui un solennel banquet, mais, peu et mal traduit, il se sentit, et à juste titre, incompris. Par timidité, par réserve, il fuyait les cénacles littéraires, il ne répondit pas à l'invitation de Rachilde d'aller la voir au Mercure de France :

J'ai été peu enclin à fréquenter ces "chermaîtres" français car certains de ceux que je suis allé voir m'ont paru insupportablement poseurs terriblement ignorants de tout ce qui était étranger, surtout ce qui avait trait à l'activité intellectuelle.

 

Pour survivre, il fut journaliste. On exploitait son nom dans la riche revue Mundial qu'il dirigeait. Le journalisme lui donna de quoi survivre, dit P. Salinas mais non de quoi vivre.

Rubén Darío souffrait de l'ignorance, de l'indifférence de ses confrères français :

La littérature hispano-américaine est complètement inconnue… on confond tout ce qui est hispano-américain avec ce qui est clairement espagnol.

Il convient pourtant de signaler qu'une grande partie de l'élite des lettres de nos républiques vit aujourd'hui à Paris

 

Paris n'est plus qu'une ville où tout s'achète.

Ses remarques acerbes et désespérées se multipliaient : Dans une lettre du 29 novembre 1913, il écrit :

Jamais je ne fus qu'un étranger parmi ces gens. 

Il est tenu à l'écart et condamné à jouer dans notre capitale le rôle d'amant platonique comme la plupart des Latino-Américains.

 

Dans son Epitre à Madame Lugones, c'est avec une violence désespérée qu'il renie Paris. Paris, ennemi terrible centre de la névrose, nombril de la folie, foyer de tout surmenage.

Où je joue tout bonnement mon rôle de sauvage enfermé dans ma cellule de la rue Marivaux, n'ayant confiance qu'en moi et protégeant ce moi.

 

Cependant, le choc que fut la déclaration de guerre en 14 lui restitua, intact, son amour pour la France. Il repartit pour l'Amérique où il mourut en 1915.

 

Il est notoire que R.Dario était un homme tourmenté, instable mais son expérience parisienne rendit plus pathétique sa fragilité maladive, son désenchantement existentiel. l'histoire de cette rencontre manquée est exemplaire :

Beaucoup de ceux qui sont venus vivre à Paris comme nous y ont apporté la même illusion... J'ai été plus passionné et j'ai écrit des choses plus "parisiennes " avant de venir à Paris que du temps où j'y étais.

 

Gomez Carrillo

En revanche Paris accorda toute sa faveur à un autre écrivain latino-Américain, Gomez Carrillo, aujourd'hui bien oublié.

 

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Il arriva dans la capitale en 1891 y resta jusqu'à sa mort en Il était envoyé en mission semi-officielle par un journal du Guatemala afin écrire une série de chroniques sur la vie littéraire parisiennes. Il eut ainsi l'occasion de rencontrer quelques écrivains.

 

Il était, dit-on gentil, généreux et ne manquait pas de charme.Il y gagna très vite la sympathie de tous. Mais il avait surtout l'intention de conquérir Paris. Il y parvint. et connut une vogue exceptionnelle. 

 

Ses ouvrages, à peine publiés, étaient aussitôt traduits et pré En mai 1912, un groupe d'écrivains lui rendit hommage. Un an plus tard, E.Faguet, dans Les Annales, lui consacra un article. 

Enfin, il fut nommé commandeur de la Légion d'honneur et Paul Bourget salua en lui une nouvelle gloire française.

 

 

En 1932, Georges Pillement l'évoque en ces termes : Chroniqueur brillant, bretteur redoutable, boulevardier élégant, il fut une des figures les plus parisiennes d'avant- guerre ; il était le plus connu en France des écrivains hispano-américains, le seul connu, presque.

 

Figure marquante du Tout Paris, Gomez Carrillo était aussi connu par ses excentricités, les scandales qu'il provoquait. En fait, avec le recul du temps, on s'aperçoit que son rôle essentiel fut d'affermir deux mythes :

Pour les Parisiens, il incarnait LE Latino-Américain un peu tapageur, rastaquouère tandis que dans les chroniques qu'il envoyait régulièrement outre-Atlantique il confortait l'image d'un Paris exotique, immuablement figé dans une Bohème mythique.

 

D'ailleurs, les écrivains dont il parle sont à peu près tous symbolistes, Moréas, Jean Lorrain, Maeterlinck. Il semble ne s'être jamais intéressé à ceux qui forgeaient alors la modernité. Son œuvre, trop marquée par une époque, est désormais tombée dans l'oubli. 

Dans ce contexte d'ignorance globale, le charmant roman de Larbaud, publié en 1908, Fermina Marquez,témoigne, au contraire, d'une sympathie éclairée à l'égard de l'Amérique de langue espagnole.

 

Ce roman est tissé de ses souvenirs du collège où il avait connu un certain nombre d'internes originaires de l'Amérique latine. Sainte- Barbe, où Larbaud fut élève. Dans le roman il est devenu le collège Saint-Augustin, plus cosmopolite qu'une exposition universelle.

 

L'espagnol est langue maternelle de nombreux élèves. Mais chez Larbaud nulle confusion entre la langue parlée en Espagne et celle que l'on parle outre-Atlantique. 

 

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L'apparition la jolie Colombienne, Fermina Marquez, soeur d'un élève qui vient d'entrer au collège, sème le trouble parmi ces adolescents et ces très jeunes gens. C'est le Mexicain Santos Iturria qui gagnera le cœur de la jeune fille. 

Ce roman parut d'un ton suffisamment juste pour que les Hispano-américains s'y soient reconnus avec les traits propres à leur nationalité respective, sans se sentir caricaturés. Ricardo Guïraldes dira Larbaud est aussi à l'aise dans notre manière que nous-mêmes.

 

Alfonso Reyes

C'est en août 1913 qu'Alfonso Reyes vint à Paris pour la première fois. Il avait vingt-quatre ans.

Au Mexique, la révolution faisait rage. Son père, Bernardo Reyes, venait d'être assassiné et l'on souhaitait éloigner le fils qui se laissa nommer second secrétaire de la légation du Mexique à Paris. Il rencontra Apollinaire et les cubistes, découvrit La Closerie des Lilas, la NRF, le Vieux-Colombier où il fit la connaissance de Jacques Copeau.

 

Le Paris qui se révélait peu à peu à lui, ne répondait pas vraiment à son attente mais exerçait sur lui une fascination et un trouble qu'il appellera plus tard un provechoso desconcierto.

 

Au cours de cette première année, sa vision de la France se nuança, mais au moment où se recomposait pour lui une nouvelle image, la guerre éclata et il partit pour l'Espagne. Contrairement aux autres Latino-américains, cette guerre ne le surprit pas, il était pessimiste et savait : que l'histoire s'écrit toujours avec du sang.

 

Poète, humaniste, dramaturge, le Mexicain Alfonso Reyes fut le plus francophile de sa génération. Sur Rousseau et sur Proust, il écrivit les meilleures pages de critique qu'ait signées une plume étrangère. Il fut le traducteur inégalé de Mallarmé.

 

Il vécut en France des années décisives, 1913-1914, et 1924-1927. Il se lia d'une indéfectible amitié avec Jules Romains, Larbaud, Paul Valéry,Saint-John Perse, Reyes les subjuguait.

 

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Il est l'une des plus belles figures de l'Amérique latine au XXe siècle 

 

Autour de Diego Rivera

Parmi les artistes étrangers résidant à Paris, la personnalité la plus remarquable et la plus remarquée était sans doute Diego Rivera. Il vint pour la première fois en Europe, en 1906, il avait vingt ans. Après de nombreux voyages, il s'installa à Paris et partageai son atelier avec Angel Zaraga surnommé l'ange du cubisme.

 

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Diego Rivera était une personnalité forte, dérangeante, rebelle ; il était bien connue dans le petit monde des avant-gardes par ses esclandres, ses querelles et même ses bagarres mais il était aussi entouré d'un cercle d'amis, des peintres - Modigliani, Léger et des écrivains ; il était un familier d'Apollinaire. 

 

Malgré ces liens avec les avant-gardistes en 1916, il s'éloigna de leurs recherches. Il s'élevait contre un art en relation avec le monde moderne tel que le voyaient les futuristes et s'insurgeait violemment contre les valeurs du monde civilisé :

Europa está muriendo. Paris se muere, el arte se muere.

 

Pour Rivera, farouchement communiste, la mission de l'artiste était indissociable de son engagement politique. Selon lui, l'art devait participer à la construction d'un monde meilleur.

Il fallait mettre un terme à l'individualisme et se tourner vers les multitudes, comme les Italiens l'avaient fait avec les fresques ou comme les bâtisseurs de temples et de cathédrales. Quién construyó las catedrales y los templos aztecas ? ¡ Todos y para todos. 

 

L'avenir pour l'art, pense-t-il, est dans le métissage culturel inévitable comme en atteste le renouveau qu'apporte à la peinture de Picasso la sculpture africaine. 

Un tableau peint par Marevna, Hommage aux amis de Montparnasse et rassemblant Rivera, Picasso, Chagall, Léger, est un témoignage de ces années parisiennes.

Son départ pour le Mexique, en 1920, attrista ses amis qui gardèrent le souvenir de son immense bonté, de sa générosité.

 

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La pittoresque ignorance des Français

Sur le plan littéraire, l'intérêt porté par la France aux littératures étrangères était très mince. Gide le dira un peu plus tard, en 1924 :

La génération dont je fais partie était casanière, elle ignorait beaucoup l'étranger et loin de souffrir de cette ignorance était prête à s'en glorifier.

 

Barres prescrivait : La réaction contre les étrangers qui nous envahissent et déforment notre raison naturelle.

 

Néanmoins, il faisait une exception pour l'Espagne mais, apparemment, comme bien des Français à son époque, il n'établissait pas une différence nette entre la péninsule ibérique et ses anciennes colonies. On le voit saluer comme un écrivain espagnol, l'auteur argentin de La gloria de don Ramiro, Enrique Larreta qu'il connaissait pourtant personnellement puisqu'il l'avait rencontré à Tolède. 

Remy de Gourmont, lui-même, qui traduisit cet ouvrage le présenta dans ses Promenades littéraires comme un roman espagnol.

 

Il fut, cependant, l'un des rares esprits éclairés qui portèrent un véritable intérêt aux écrivains hispano-américains, à leur pays et à leur culture. Le Mercure. avait ouvert une rubrique consacrée aux lettres hispano-américaines, rubrique d'ailleurs exclusivement tenue par des Latino-Américains.

Cette revue, haut lieu de la littérature symboliste, connaissait une remarquable diffusion outre-Atlantique et Gourmont fut, pour eux, un véritable maître à penser, excitant cérébral dira le Colombien Sanin Cano. Après la guerre, c’est Larbaud qui eut ce rôle d'ami et d'intermédiaire culturel.

 

Les intellectuels hispano-américains étaient courtoisement reçus dans les salons de la Belle Epoque, surtout si leurs manières étaient aristocratiques. Ils parlaient un français parfait, ils étaient cultivés et de bonne compagnie. 

 

Si, d'aventure, ils étaient un peu tapageurs, un peu voyants, on les considéraient avec indulgence.. On pouvait même les traiter de rastaquouères (ce mot désigne au départ des tanneurs ou des grossistes en peaux et cuirs d'Amérique du Sud. Avec la présence à Paris de nombreux Sud-américains étalant de manière outrancière la fortune amassée dans cette activité au xixe siècle, le terme prend en français son sens péjoratif. Il est ensuite réemployé dans ce sens en Amérique latine).

 

Mais l'Amérique était une nébuleuse. On n'avait qu'une idée assez vague des diverses républiques. On ne connaissait guère que les Argentins. Ils étaient riches, fastueux. Ils jetaient l'argent à pleines mains et ils dansaient le tango. Cette dans faisait fureur à Paris.

C'est pourquoi, en 1913, Marinetti lança un manifeste provocateur A bas le tango et Parsifal sous forme d'une Lettre circulaire futuriste à quelques amis qui donnent des thés -tangos et se parsifalisent. Il dénonçait les poisons ramolisseurs du tango.

 

Ce balancement épidémique gagne peu à peu le monde entier, il menace même de pourrir toutes les races en les gélatinisant… Il nous faut de nouveau foncer tout droit dans l'imbécillité de la mode et détourner le courant moutonnier du snobisme 

Tango et tangage de voiliers qui ont jeté dans les hauts fonds du crétinisme. Tango et tangage de voiliers trempés de tendresse et de bêtise lunaire. Tango, tangage à vomir.

 

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Dans les années qui précédèrent la guerre, une frénésie de tango s'était emparée de Paris et de l'Europe. Les premiers à être surpris par cette vogue furent les Argentins :

On ne peut ouvrir une revue ou un journal à Paris, Londres, Berlin sans qu’on y parle de tango argentin. Partout on trouve des reproductions graphiques de ses pas et de ses figures, des propos le condamnant, des apologies, des souhaits de bienvenue ou des manifestations d’inquiétude devant cette invasion. 

 

En Argentine on s'en étonnait car le tango, né dans les bas quartiers de Buenos-Aires, était considéré comme une danse vulgaire et était méprisée par la bonne société.

 

Brève histoire d'un mot et d'une danse

Personne n'est d’accord sur l’origine du mot qui existait avant la danse du même nom. Il viendrait peut-être du verbe tangere (toucher, palper, ou jouer d’un instrument. On semble s’accorder aujourd'hui pour voir dans ce mot une origine africaine ; tango dans le vocabulaire des négriers étaient l’endroit où l’on regroupait les esclaves mais aussi un espace, un cercle réservé à un rituel religieux, le candombé.

Il est également impossible de préciser son origine.

 

Entre 1870 et 1880 surgirent les premières mélodies hybrides, mélange de diverses musiques. Sans doute des rythmes héritées de la habanera, elle-même issue de la contre-danse française, devenue en Espagne la contradanza à quoi s’ajoutèrent des accords de musique andalouse appelée parfois le tango andalou.

 

L'apport des Noirs doit également être pris en compte. On sait qu'il existait au XVIII siècle le tango-candombé, à l'origine rite d'initiation sexuelle, d'où le caractère provocant et parfois érotique de cette danse. Puis il dériva vers des aspects plus formels, se fit danse et chants, devint un élément du Carnaval.

 

Enfin il fut transformé par d’autres apports étrangers, mais également autochtones dont la milonga qui, issue du monde des gauchos, devait devenir vers 1883 la danse populaire par excellence : au début elle était dansée entre hommes.

 

Le tango est indissociable de l'évolution de Buenos-Aires et de l'histoire de l'Argentine.

En 1845, Sarmiento, dans Civilisation et Barbarie, avait décrit les espaces infinis de la Pampa et le mode de vie des gauchos. Mais lorsque vers 1870, l'Argentine s'ouvrit à une économie moderne et que des barbelés vinrent limiter la liberté infinie des gauchos, ce mode de vie était appelé à disparaître.

 

Le développement de la propriété, de l'agriculture, au détriment du nomadisme pastoral, les obligea à se transformer ou à périr. Certains gauchos étaient chanteurs ; ils improvisaient des chants et s'accompagnaient d'une sorte de guitare. On les appelait des payadores ; de cette poésie gauchesque populaire puis littéraire, viennent quelques accents nostalgiques du tango chanté. 

Pour le public français, beaucoup plus tard, la confusion sera entretenue par Carlos Gardel qui chantera à Paris, vêtu en gaucho.

 

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Dans cette nouvelle Argentine, certains gauchos trouvèrent refuge dans les bas quartiers de Buenos-Aires où s'étaient regroupés les immigrants venus dans l’espoir de trouver des terres à cultiver. Tout un sous-prolétariat lui aussi se retrouva dans les bas quartiers de la capitale.

 

Les nouveaux immigrants s'installèrent dans la promiscuité des conventillos, vastes et misérables immeubles où la corruption ne cesse de s'étendre.Toutes sortes de gens et de mauvais garçons, des anarchistes aussi fréquentaient des lieux appelés des Académies où l'on pouvait danser avec les serveuses. Quand ils s'étaient fait connaître par quelques exploits, on les appelait des compadres. Quelques-uns de ces compadres avaient acquis une certaine célébrité pour leur caractère fier et ombrageux et leur souplesse de danseurs.

 

Dans ces Académies, ils trouvaient des femmes ou une femme qui les aidaient à vivre matériellement. Les souteneurs était nombreux, le marché de la prostitution et la traite des Blanches s'organisait. C'est dans les bas quartiers du port que le tango jeta l'ancre.

 

Mais il avait été en même temps modifié par l'apport des immigrés et l'introduction d'instruments européens, la flûte, la guitare et le bandonéon d'origine germano-alsacienne qui changent le ton aigu du duo flûte et guitare.

La poésie et les instruments de musique, apportés par les immigrés, bandonéon, piano, violon, le firent mélancolique. Le tango était essentiellement alors une danse qu'on appela parfois musique de lupanar ou tango-bordel.

 

Les premiers tangos chantés - mais peu de paroles sont venues jusqu’à nous - sont la mémoire vivante de la formation de Buenos Aires. Les paroles sont parfois en lunfardo, sorte d'argot de ces bas quartiers et qui se nourrit de tous les apports étrangers.

 

Dans ce monde interlope, les frontières de la liberté, de la permissivité et de la délinquance étaient très floues. Des mendiants professionnels, des marchands de drogue, des délinquants, sont les silhouettes qui peuplent ces premiers tangos chantés. Puis avec l'apport spécifiquement italien le tango donnera lieu à des interprétations sentimentales ou dramatiques.

 

Mais à mesure que les années passèrent malgré les troubles, les grèves, les bombes des anarchistes, Buenos-Aires se modernisait. Les faubourgs lointains devinrent plus accessibles et bien des quartiers perdirent alors leur caractère populaire ; des familles de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie s'y installèrent.

 

La population changea. Une prostitution plus élégante s'installa pour les hommes d'affaires, ce qui facilita l'introduction du piano parmi les instruments de musique. Les classes sociales s'affrontaient parfois ; les riches s'organisaient en groupes et apprenaient à se faire respecter, à coups de poings, (la boxe était un sport qu'ils pratiquaient) ou à coups de couteau.

 

Beaucoup de ces fils de famille étaient oisifs, et peu enclins aux études. Pour se distraire ils allaient provoquer les mauvais garçons jusque dans les bals populaires et la rencontre se terminait souvent très brutalement.Trèsvite, ils surent danser le tango aussi bien que les compadritos.

 

Les jeunes filles de bonne famille apprenaient en cachette à danser cette danse impudique ou à jouer sur leurs pianos quelques mélodies qui étaient arrivés jusqu’à elles. Or, la jeunesse dorée qui se plaisait à s'égarer dans ces lieux douteux où l'on dansait le tango, voyageait, elle allait à Paris. Ce fut peut-être dans les bagages de ces señoritos que le tango arriva à Paris.

 

28Un señorito

 

Lors de son premier voyage à Paris, en 1910, le jeune écrivain Ricardo Güiraldes dansa un tango avec Anna de Noailles. A son retour, il écrivit le poème Le tango qui fut publié quatre ans plus tard dans le recueil Cencerros de cristal.

 

Le premier tango à Paris

Quand fut dansé le premier tango à Paris ? Sur ce point nul n'est d'accord ni sur l'année, ni sur le lieu. D'ordinaire, on le fait apparaître en 1912 à Montmartre. Pourtant, André Salmon prétend qu'il fut dansé pour la première fois dans un bistrot de la rue d'Odessa. Sur une photo représentant ce petit restaurant qui ne prétendit jamais être un cabaret, on lit en marge :

Souvenir de la nuit de juin 1908, où l'on dansa pour la première fois le tango dans le quartier de Montparnasse.

 

Peut-être le tango fut-il introduit dès 1907 par l'Uruguayen Alfredo Gobi, compositeur et chanteur qui séjourna dans notre capitale. Après avoir été accueilli avec enthousiasme dans les salons parisiens les plus élégants, cette danse se répandit largement dans les dancings populaires français.

 

En Italie, les Académies se multiplièrent. Cependant, en 1913, il fallait à une femme l'autorisation de son mari pour suivre des cours de danse. Selon certains Italiens, le tango était très dangereux, on parlait de catastrophes familiales dues à cette danse diabolique. Au point qu’un historien interrogé sur les causes de la première guerre mondiale aurait répondu : c’est la faute au tango.

 

L’épidémie n’épargna pas l’Angleterre. Lors d’une soirée spéciale de démonstration organisée pour l’aristocratie féminine, on demanda aux femmes de voter. Aimaient-elles le tango ? La réponse fut sans ambiguïté 731 voix pour, 21 contre.

 

En Allemagne, le Kaiser l’avait interdit à ses officiers car selon lui les figures n'étaient pas en accord avec l’allure virile que devaient avoir les militaires prussiens. 

C'est ce que dénonçait avec humour Marinetti qui voyait dans le tango le retour d'un romantisme décadent.

Barbares, un genou entre les cuises, allons donc, il en faut deux! Barbares, mais oui, soyons barbares ! Fi du tango et de ses lentes pâmoisons.

 

L'Eglise s'en mêla. L'Archevêque de Paris jeta l'anathème sur cette danse obscène et diabolique et un autre prélat, à Rome cette fois, fit chorus. Au point que le Pape lui-même s'en émut et demanda à juger sur pièce. Un couple d'Argentins vint danser devant Sa Sainteté qui aurait jugé la danse compliquée et fastidieuse.

 

Marinetti avec son humour ravageur ne disait pas autre chose :

Trouvez-vous bien amusant de vous regarder la bouche et de vous entre - soigner extatiquement les dents comme deux dentistes halluciné… Ou de fixer la pointe de vos souliers comme des cordonniers hypnotisés ? Ô mon âme, tu chausses du 32.

 

L'interdit fut levée et grâce à la renommée acquise dans les cabarets chics de Paris, le tango pouvait revenir en Argentine. Paris lui avait donné ses lettres de noblesse.

Il fit son entrée dans les beaux quartiers de Buenos-Aires ; malgré les diatribes des plus conservateurs qui, à la limite, avaient toléré des musiciens, des compositeurs mais que les danseurs scandalisaient.

 

Et puis vint Carlos Gardel, figure mythique du tango argentin..

 

Né à Toulouse, il arriva à Buenos-Aires à 3 ans avec sa mère célibataire, repasseuse de son état. Il fut élevé dans un conventillo. Il y apprit à chanter grâce aux leçons d’un ancien payador. Il avait l’âge du tango. On commença à le surnommer el zorzal, la petite grive au chant très doux. Il exerça divers métiers, vendeur de journaux, machiniste dans un théâtre. Il n’était alors qu’un gros garçon mais sa voix était déjà inoubliable et peu à peu il fit son chemin. Il maigrit, fit du cinéma et devint le plus séduisant des hommes.

 

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En 1917, à l'occasion de la fête nationale et de la réception officielle de personnalités étrangères, il fut choisi pour chanter des chansons nationales. Ce fut aussi l'année de son premier film, muet. Gardel lançait un nouveau genre, le tango chanté, dans une pièce de théâtre écrite à cette seule fin : Mi noche triste qui connût un énorme succès commercial.

Au cours des années 20, il devint une vedette internationale. Sa voix charmait tous les publics, bien au-delà des barrières linguistiques. Sa prestance fascinait les femmes.

La mort le frappa au somment de sa gloire. Le 25 juillet 1935, l'avion qui dans lequel il voyageait s'écrasait en Colombie, à Medellín.
Peu avant ce tragique accident, dans le film El día que me quieras (le jour où tu m'aimeras) il interprétait son plus grand succès : Volver. (Revenir)
Pour toujours, il gardera son beau visage romantique, son œil de velours, son splendide sourire et ses cheveux gominés.
 

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