La Conquête de l'ouest - Chronique d'une mort annoncée 

 

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Ely Parker Premier délégué au BIA

 

Bien que ce pays fut jadis habité par les indiens, leurs tribus, dont la plupart avaient été puissantes, qui occupaient des régions constituant les Etats à l'ouest du Mississipi, ont été exterminées, les unes après les autres après s'être efforcées de lutter contre l'envahissement de la civilisation de la occidentale…

Si une tribu protestait contre la violation de ses droits naturels ou acquis par des traités, ses membres étaient cruellement massacrés.

On a prétendu que des raisons humanitaires auraient dicté la politique initiale de l'exil et de la concentration vers l'Ouest, tel était le prétexte donné.

En raison de l'immense augmentation de la population américaine et de l'extension des colonies à travers tout l'Ouest, les races indiennes sont plus gravement menacées d'extermination que jamais auparavant dans l'histoire de ce pays. (Ely Parker, Délégué des Affaires indiennes en 1867)

 
 

 

Les tribus indiennes à l'est du Mississipi, repoussées par l'occupation de leurs terres par les Blancs, se retrouvèrent dans les Grandes Plaines de l'ouest, déjà occupées par d'autres tribus indiennes.

Dans cet immense creuset surgit et se développa cette brillante et éphémère culture qui était, à l'avance, condamnée par l'afflux incessant de nouveaux émigrés. Dans l'Histoire des Etats-Unis, c'est la grande épopée de l'Ouest américain mais elle y eut peu de combats formels, plutôt une succession de ratissages. Avant de toucher à leur fin catastrophique, les Indiens des Plaines connurent les souffrances, les massacres de villages entiers. Ceux qui en réchappèrent, moururent de faim, de froid, décimés par les épidémies, et durent vivre parqués dans les réserves.

 

Ce sera le sort de toutes les tribus des Plaines dans la seconde moitié du XIXe siècle .

Notre évocation se limitera aux les Cheyennes, les Sioux et les Apaches.

L'Indien des Plaines coiffé de plumes, à califourchon sur un cheval monté à cru, est l'Indien-type.

 

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Comme tous les clichés, celui-ci nous renvoie bien plus à notre regard sur l'Indien qu'à l'Indien lui-même. Il témoigne des images véhiculées par la presse ou le cinéma, au cours des années 30. C'est sans doute pourquoi, en 1973 une série de reportages sur Le réveil indien dans le Figaro, avait pour titre Indiens sans plumes.

La culture des Indiens des Plaines est un prodigieux amalgame, qui s'est élaboré par les d'apports successifs de diverses tribus.

 

Elles venaient de toutes les directions, parlaient des langues différentes et ne présentaient aucune unité. Le langage par signes est né chez ces Indiens de la nécessité de communiquer.

Cette culture est née dans la partie septentrionale et centrale du Dakota du Nord, sur les rives du Missouri. là où se trouvaient les plus anciennes ethnies, les Mandans et les Hidatsas (deux tribus de la famille des Sioux).

Tout ce qui, dans cette civilisation, compte d'éléments communs et de cohésion apparente est issu des deux grands groupes ethniques.

 

Les Lakotas de l'Ouest qui, à l'origine habitaient près des Grands Lacs, furent atteints de plein fouet par la mutation des Plaines qui bouleversa leurs mœurs et leur culture.

 

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Cette culture des Plaines dont l'agent catalyseur fut le cheval, n'apparut qu'au milieu du XVIII. Avant l'arrivée du cheval, la subsistance des Indiens des Plaines était basée sur la culture du maïs, du haricot, de la citrouille.

La chasse au bison qu'ils faisaient, une fois par an environ, à pied, était une entreprise difficile, risquée et n'était qu'un ajout supplémentaire. Tout changea avec l'arrivée du cheval. La race s'était éteinte depuis longtemps sur le continent quand arrivèrent les Espagnols. Certains de leurs chevaux s'échappèrent et proliférèrent : les troupeaux se répandirent dans les Plaines. (mesteños sauvages = mustang)

 

Avec le cheval commença une nouvelle civilisation basée sur la chasse au bison ; on abandonna l'agriculture. Jamais nul cavalier ne sut monter à cheval, avec l'adresse, le talent des Indiens. A cheval, ils terrorisaient ; on les prenait pour des démons.

Les Plaines devinrent un creuset pour trente peuples différents appartenant à 5 souches linguistiques. Vers 1800, les différences culturelles entre des tribus qui, à l'origine, pouvaient être séparées par plus de 3000 kilomètres, disparurent.

 

Cette homogénéité, vite réalisée, se fit naturellement, sans être imposée par une tribu plus puissante. Comme elles n'avaient pas de langue commune, elles inventèrent le langage par signes.

 

Toutes ces tribus venant de cultures différentes apportèrent chacune sa propre contribution pour créer, presque du jour au lendemain une culture flamboyante, superbe, d'une incroyable richesse artistique, spirituelle. Elles formèrent ce qu'on nomme des tribus composites dont les membres étaient liés par des sodalités ou associations fraternelles, en particulier des sociétés guerrières. Seuls les plus braves pouvaient appartenir à la société des Contraires. Les Contraires faisaient tout à l'envers, disaient non quand ils voulaient dire oui. S'en allaient quand on les appelait, etc.

 

Les Indiens des Plaines ne se battaient pas pour gagner de nouveaux territoires ou pour réduire d'autres tribus en esclavage. La guerre était une sorte de rituel un peu semblable aux tournois médiévaux entre chevaliers, pour voler des chevaux ou simplement pour faire des exploits. Il suffisait par exemple de toucher un ennemi sans le blesser, ce qu'on appelait un coup.

 

L'exploit le moins valorisé était de tuer. Chaque coup donnait droit à une plume d'aigles pour orner sa coiffure. Les scalps, sans doute introduits par les Blancs, avaient peu d'importance. Ils ne torturaient pas leurs prisonniers mais le tuaient rapidement. La coutume blanche de la pendaison leur semblait barbare.

 

Les Indiens des Plaines du temps de leur splendeur étaient riches, grâce aux chevaux et aux fusil mais cette richesse ne représentait rien de concret pour eux, de matériel, elle était une autre façon de compter les coups.

Nulle tribu en Amérique du Nord n'attacha autant d'importance à la quête de visions et aucune tribu ne provoquait avec autant de raffinement la douleur dans son propre corps. Et cette quête mystique devint de plus en plus aiguë, à mesure que la menace de leur future disparition se faisait plus sensible, condamnés qu'ils étaient par la destinée manifeste.

 

La brillante civilisation des Plaines

L'expédition Lewis et Clark, de 1804 à 1860, avait été la première expédition américaine à traverser les Etats-Unis jusqu'à la côte du Pacifique.

 

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C'est grâce aux tableaux laissés par deux peintres, Georges Catlin et Charles Bodmer, que nous pouvons aujourd'hui imaginer ce qu'elle fut. L'Ouest, qui a fait leur renommée, leur doit, en retour, une partie de sa gloire, de sa légende. C'est à leurs œuvres que nous devons la nostalgie que nous éprouvons à son endroit comme si nous l'avions connu.

 

C'est par hasard que Catlin rencontra ses premiers Indiens. L’expansion du commerce signifiait entrer en contact avec les Indiens du Far-West pour s'assurer de leur coopération ou au moins de leur non-agression. Régulièrement, des députations indiennes se trouvaient à Washington pour de telles négociations.

 

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Le jeune Catlin croisa l'un de ces groupes à Philadelphie :

À ce moment-là une délégation de dix à quinze Indiens au maintien empreint de noblesse et de dignité, venus des profondeurs du Far-West, apparut brusquement en ville ; ils portaient leurs vêtements d'apparat et leurs accessoires traditionnels, boucliers et coiffes, tuniques et capes, le tout teinté et garni de franges, exactement ce qui convenait à la palette d'un peintre.

 

Cette vision va décider du projet de toute une vie.

Catlin est né en 1796 en Pennsylvanie. Dès l'enfance, il a été bercé par les récits de sa mère sur l'époque de la guerre d'indépendance américaine. Passionné de littérature classique, il compare volontiers ces Indiens aux anciens héros de la Grèce et de Rome. Peu à peu, il s'engage dans une carrière de portraitiste et de miniaturiste sur ivoire mais ce travail conventionnel l'ennuie.

 

En 1826 à Buffalo, il fait son premier portrait d'Indien, celui du chef Seneca Red Jacket, enregistrant l'expression amère, remplie de haine, du vieil homme imbibé de whisky, à l'oreille cassée, à la paupière tombante.

 

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Red Jacket

 

Son projet est clairement défini :

Depuis de nombreuses années j'admire les nobles races de Peaux-Rouges qui sont aujourd'hui dispersées dans les forêts sans chemins et les prairies immenses, et dont le nombre se raréfie à l'approche de la civilisation. (...)

 

Je vole à leur secours, non afin de sauver leur vie ou leur race car ils sont fatalement condamnés à périr, mais pour sauvegarder leur apparence et leurs modes de vie. (...)

 

Dans ce but, j'ai projeté de me rendre au sein de toutes les tribus indiennes du continent, si Dieu me prête vie. J'ai l'intention d'exécuter les portraits d'Indiens éminents des deux sexes dans chaque tribu en les représentant dans leur tenue traditionnelle, ainsi que des études de leurs villages, de leur vie quotidienne, de leurs jeux, rites et cérémonies religieuses, etc., accompagnés d'anecdotes, de traditions et de l'histoire de leurs nations respectives.

 

Son projet utopiste et naïf était de faire connaître le sort des Indiens à l'opinion publique qui, à son tour, pousserait le gouvernement à établir un Parc de la Nation dans l'ouest, pour les protéger de la rapacité des Blancs, ce qui leur permettrait de vivre dans un environnement naturel intact :

C'est pour ces gens inoffensifs qui n'enfreignent aucune loi, à ce jour encore épargnés par les vices de la société civilisée, que je veux crier au monde qu'il est temps, pour l'honneur de notre pays, pour l'honneur de chacun des citoyens de notre république et pour l'humanité elle-même, que notre gouvernement lève un bras ferme pour sauver ceux qui restent du fléau qui rapidement fond sur eux. Nous leur avons pris assez de terres.

 

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Bien évidemment, Catlin ne sera pas entendu : l'heure n'était pas à la compassion mais à l'expansion. Malgré des expositions, un succès de curiosité, surtout en Europe, et la considération de personnalités comme George Sand, Victor Hugo, Eugène Delacroix, ou le scientifique von Humboldt, et la critique favorable de Baudelaire, le sénat américain refusera d’acheter la collection.

 

Le second Charles Bodmer, né à Zurich en 1809, est mort à Barbizon en 1893. De 1832 à 1834, il accompagna le prince allemand naturaliste et ethnologue, Maximilien Alexander Philipp zu Wied-Neuwied en Amérique du Nord lors une expédition qui durera 28 ces mois, ils vont longer les rives de l'Ohio, du Missouri et du Mississipi.

 

Bodmer, alors âgé de 23 ans, peindra de nombreuses aquarelles qui façonneront l'image que les Européens se feront des Amérindiens. Les lithographies de Bodmer, éditées par les Editions Arthus-Bertrand à Paris, sont toujours une source d'informations importantes pour les Indiens désireux de retrouver des traces de leur passé.

 

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Parfaitement à l'aise dans la reproduction des paysages, Bodmer était cependant peu familier avec la technique des portraits. Son rôle fut pourtant de peindre en détail la manière de vivre, les habitudes et les coutumes des Indiens.

L'expédition suivit à peu près la route qu'avait empruntée Catlin un an auparavant et pénétra dans l'Ouest encore sauvage. Bodmer immortalisa les évènements survenus au cours de l'expédition depuis le Nebraska en passant par le Dakota du Sud et du Nord, le Montana puis le Wyoming.

 

Les membres de l'expédition passèrent l'hiver 1833-1834 à proximité des villages Mandan-Hidatsa où il put travailler sur ses nombreux portraits et vivre la vie communautaire des Indiens.

 

Lui et les membres de l'expédition eurent donc l'occasion unique de rencontrer les Indiens des plaines au temps de leur dernière splendeur. Grâce à son sens de l'observation et à son goût du détail, il a laissé un extraordinaire témoignage sur les costumes, les armes, les outils et les mœurs des ces tribus à jamais disparues.

 

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L'expédition se déroula à une époque charnière. Vingt plus tard, les Indiens auront disparu des rives du Missouri-Ouest.

Préoccupés - au-delà de tout esthétique - de fixer sur la toile ce que les Indiens montraient de leur vie, ils ont été les photographes de peuples que, sans eux, il nous faudrait imaginer par le seul recours aux témoignages écrits.

En effet, une épidémie de variole devait proprement anéantir les Mandans en 1837. Ils auraient donc disparu des mémoires, si Catlin ne s'en était allé les voir cinq ans plus tôt. Outre la qualité esthétique indéniable de leur production, ces explorateurs artistes ont fait œuvre scientifique en jetant les bases de l'ethnographie américaine.

Précédant l'invention de la photographie, leurs tableaux demeurent les premiers témoignages visuels authentiques sur le Far-West et ses habitants avant 1840.

D'évidence, les réalisateurs se sont largement inspirés des tableaux de Bodmer ; il est impossible de ne pas sentir la filiation existant entre ces aquarelles et de très nombreux plans des westerns situés à cette époque.

 
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