Les indiens d'Amérique du Nord au XXe siècle 

 

Depuis la guerre d'Indépendance, le gouvernement des Etats-Unis avaient oscillé entre deux politiques à l'égard des Indiens.

Soit les assimiler, les fondre dans la société américaine, soit les considérer comme des nations sur le territoire américain.

 

De ces politiques contradictoires, les Amérindiens subissaient les conséquences.

Dans les années 1960, les Etats-Unis traversaient une profonde crise.

Après les guerres de Corée, puis du Vietnam, la révélation des massacres perpétrés par l'armée, les mouvements étudiants, les luttes des Noirs remettaient en cause les valeurs américaines.

Les indiens, à leur tour entrèrent dans la lutte.

 
 
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On avait découvert que le sous-sol de certaines réserves était riche.

Désormais, ils devaient se battre pour n'en être pas dépossédés.

En 1968, l'American Indian Movement (AIM) donna son appui à leurs luttes.

 

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Les réserves

L'idée d'un territoire réservé aux Indiens voit le jour dans les colonies fondées par les Pèlerins du 18e siècle. Les premières réserves, au sens actuel du mot, furent créées dans le Nord-Est des Etats-Unis, peu après la fin de la guerre d'Indépendance. Elles répondent avant tout au désir de tenir les Indiens à l'écart de la société blanche, souvent dans l'espoir que la marginalisation des cultures autochtones favorisera l'assimilation.

 

Elles furent tout d'abord constituées d'une partie du territoire ancestral de chaque tribu, mais cette pratique généreuse fut rapidement abandonnée. Les Indiens du Sud-Est furent les premiers à s'installer sur ce que l'on appela un peu plus tard, le Territoire indien et qui comprenait le Kansas, l'Oklahoma, le Nebraska et le Colorado. Mais à mesure que la Frontière avançait, ils durent accepter de nouveaux traités et partager leurs terres avec 60 autres tribus ou bandes : agriculteurs et chasseurs, amis et ennemis, pêle-mêle.

 

A partir de 1825, les administrations américaines successives voulurent apporter une solution finale à la question indienne en regroupant les Indiens à l'ouest du Mississippi, ce qui eut pour conséquence que des millénaires d'adaptation à un certain environnement furent réduits à néant en quelques décennies. Les tribus furent déportées et réinstallées sur des terres étrangères et inhospitalières. Les terres indiennes inviolables seront progressivement organisées en Territoires, puis en Etats.

 

L'histoire des Réserves était tributaire des politiques contradictoires.

 

Des politiques contradictoires

La Loi Dawes est votée par le Congrès en 1887. Les terres des réserves indiennes doivent être partagées en propriétés privées entre les membres de la tribu. On attribue à chaque chef de famille un lot d’une soixantaine d’hectares en toute propriété, les célibataires n’en recevant que la moitié.

 

L’autre disposition importante prévoit que les terres qui, après les opérations de lotissement, se trouveront en surplus, seront restituées au domaine public et vendues par l’Etat à des colons blancs.

 

Pour répondre à ceux qui dénoncent cette loi comme un vol pur et simple et une violation des traités indiens, il est prévu que chaque Indien pourra choisir son lot et que les sommes recueillies par la vente des surplus seront utilisées au profit des Indiens, c’est-à-dire à l’achat de matériel agricole pour les aider à exploiter leurs fermes, ainsi qu’à l’installation de missions et d’écoles destinées à les assimiler à la culture blanche.

 

SI les Indiens mettaient de la mauvaise volonté à prendre leurs lots, bloquant ainsi le processus, des attributions forcées seront faites au bout d’un certain temps. La loi recommandait de ne pas attribuer aux Indien des lots voisins afin de ne pas reconstituer des clans familiaux et de séparer des lots indiens par des parcelles occupées par des Blancs chrétiens et de bonne réputation qui donneraient aux Indiens des leçons d’agriculture et de civilisation.

 

Pourtant, les Indiens montrèrent une grande réticence à profiter de ces dispositions. A la fin du XIXe siècle, moins d’un Indien sur quatre avait pris possession de son lot. Les Indiens refusaient de briser leurs liens tribaux et familiaux et d’abandonner leur relation avec la terre qu’ils avaient toujours considérée comme un bien collectif. Par cette résistance passive, certaines tribus ont réussi à différer et souvent à bloquer le processus destiné à les détruire.

 

90% des Sioux Oglalas s'y sont opposés, le partage de leurs réserves commencera en 1903.

Les Hopis, en Arizona, résistèrent par tous les moyens au partage de leurs terres. La réserve des Cheyennes du Nord, une terre de pâturages, ne fut lotie qu’en 1931, trois ans seulement avant la Loi de Réorganisation Indienne qui aurait pu la sauver.

 

Cette loi eut des effets dévastateurs. Elle a eu pour conséquence une forte diminution de la surface des terres contrôlées par les Indiens, la faisant passer de cinquante-six millions d’hectares en 1887 à une trentaine de millions d’hectares en 1934, date à laquelle cette politique fut abandonnée. La loi Dawes a été l’une des causes principales de la destruction des liens tribaux et de la perte de leur culture.

 

En 1906, la loi fut modifiée et autorisait les Indiens à vendre leurs propriétés. Les conséquences très négatives ne se firent pas attendre. Bientôt, poussés par la misère, le découragement, trompés et intimidés par des Blancs sans scrupules, les Indiens commencèrent à vendre leurs parcelles. Des milliers d’Indiens se retrouvèrent ainsi privés de toutes ressources, et devinrent des vagabonds dans leur propre pays.

 

La citoyenneté leur est accordée en 1924 en reconnaissance de l’effort des Cheyennes et des Iroquois, en particulier dans la Première Guerre mondiale. Certains intègrent le mode de vie et la société américaine : dans la première moitié du XXe siècle, de nombreux ouvriers amérindiens travaillent sur les chantiers de construction des gratte-ciel.

 

En 1934 est voté l'Indian Reorganization Act (Loi de réorganisation indienne). John Collier est à l'origine de l'Indian New Deal. Le Congrès rompait avec la politique d’assimilation forcée des Indiens, instaurée par la loi Dawes de 1887. Elle mettait fin au lotissement des terres indiennes, reconnaissait la notion de tribu, prolongeait l’inaliénabilité des propriétés indiennes et prévoyait un crédit de deux milliards de dollars pour permettre aux Indiens d’acquérir de nouvelles terres. Les territoires indiens s’accrurent ainsi d’un million d’hectares et des gouvernements indiens autonomes furent instaurés.

 

La loi institua des conseils tribaux élus démocratiquement, selon la loi de la majorité. Elle incitait chaque tribu à se doter d’une constitution établie sur le modèle de celle des Etats-Unis. La loi de 1934 vit se dresser contre elle une partie du Congrès et de la presse qui accusa John Collier de soutenir le communisme et de vouloir indianiser la société américaine. Il fut la cible des militants de l’assimilation qui l’accusaient de réduire à néant cinquante ans d’effort accomplis au nom du progrès de la race indienne.

 

Les plus farouches et les plus actifs opposants furent les spéculateurs fonciers qui voyaient ainsi leur échapper les propriétés indiennes qu’ils comptaient acquérir à bas prix. Pour la première fois dans l’Histoire, les Indiens ont été consultés sur leur avenir. La loi restitua ainsi aux tribus une sorte de personnalité morale, à défaut d’autonomie.

 

Le système politique dans les réserves fonctionna sous une double autorité : celle du gouvernement fédéral et celle d'un conseil tribal. La justice est indienne, et tout ce qui est administratif, santé et éducation, est contrôlé par le B.I.A. L’agent indien fut remplacé par un superintendant.

 

La pratique dévastatrice des internats, hors de la réserve, tendit à disparaître au profit d’écoles de proximité. Les enseignants furent incités à valoriser les cultures indiennes. Les diverses expressions culturelles indiennes, les arts indiens furent encouragés. Des cérémonies, des rituels indiens, interdits au début des années 1880 furent à nouveau tolérés.

 

En 1954, une nouvelle loi dite Termination Act. Le terme anglais terminate est parfaitement explicite puisqu’il s’agit effectivement de mettre fin à l’existence des réserves et par conséquent des tribus. Le projet prévoit de libérer dans les plus brefs délais les tribus qui se révèlent capables d'assumer seules leur avenir. Sous couvert de liberté et d’égalité des droits, c’est le retour à la politique d’assimilation des Indiens dans la société blanche qui avait marqué la fin du XIXème siècle.

 

On feint de croire que les Indiens aspirent à fuir les réserves, à se plonger dans le monde des Blancs puisqu'ils sont citoyens américains. Pendant les années du maccarthysme, Les communautés tribales indiennes étaient perçues, comme communistes. Il fallait donc les supprimer au plus vite.

 

Les Indiens dont les terres ont été vendues et la tribu terminée n’ont pas d’autre alternative que de s’installer en ville. Le gouvernement a intérêt à vider de leurs habitants les réserves qui subsistent encore. Leur dissolution n’en sera que plus facile. Dès le début des années 1960, la politique de déplacement des Indiens vers les villes, appelée relocation policy Relogement vint compléter la politique de termination.

 

Rien n’est épargné pour inciter les Indiens à quitter les réserves. Des affiches, des brochures émanant du Bureau des Affaires Indiennes montrent des familles indiennes vivant dans d’agréables appartements urbains pourvus du confort moderne. Elles promettent des emplois intéressants et bien payés. Le BIA verse au candidat au départ le prix du voyage et un petit pécule.

 

La plupart des Indiens qui arrivent dans les villes, coupés de leurs racines, incapables de s’adapter à une nouvelle vie, sans connaissances professionnelles, victimes du racisme, connaissent les taudis, le ghetto, le chômage, l’alcoolisme.

 

Mais tout n’a pas été négatif dans cette expérience. La villa a permis aux Indiens de tribus différentes de se côtoyer et souvent de s’unir pour lutter ensemble, permettant la naissance d’associations pan-indiennes.

 

Au cours des années 60, ce que l'on commence à appeler le réveil indien s'organise. En 1968, est fondé l'American Indian Movement par Dennis Banks, John Mitchell et les frères Bellecourt. L'AIM a vu le jour dans le Minnesota, au cœur du ghetto indien de Minneapolis afin de défendre ces Indiens perdus dans les villes contre le racisme et les violences policières, en créant des réseaux de solidarité.

 

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Le respect des traités conclus au siècle dernier entre les nations indiennes et les Etats-Unis est l’une de ses principales revendications. Il dénonce aussi les conditions de vie dans les réserves le chômage, les trafics d'alcool, les assassinats. Il lutte contre l'alcoolisme qui détruit la société indienne.

 

Beaucoup de tribus terminées ont obtenu leur reconnaissance ou luttaient encore pour l’obtenir dans les années 1990. Mais de nombreuses petites tribus ont à jamais disparu.

Ce n’est que sous la présidence de Ronald Reagan qu’il est officiellement mis fin à la politique de termination qui avait apporté tant de malheur aux Indiens des Etats-Unis.

 

Au début des années 1970, l’A.I.M. prit une stature nationale. Il anima les principaux événements qui marquent la résistance indienne dans les années 1970-1980.

 

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Le 9 novembre 1969, un événement spectaculaire attira l'attention sur les Indiens :

L'occupation de l'îlot d’Alcatraz dans la baie de San Francisco. Avant l'aube, 78 Amérindiens débarquent sur l'île. Ce groupe est rejoint par d'autres Indiens et en moins d'un mois, ils sont environ six cents qui représentent cinquante tribus différentes. Ils se désignent Indiens de toutes les tribus ; ils occuperont l’îlot d’Alcatraz pendant environ 70 jours. Á cette occasion, ils publient la Déclaration d'Alcatraz :

 

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Nous achetons l’île d’Alcatraz pour 24 dollars payables en verroterie et en toile rouge, précédent établi par l’homme blanc lors de l’achat d’une île semblable, il y a environ 300 ans. Nous savons que 24 dollars de marchandises pour ces acres de terrain représentent plus que ce qui a été donné pour l’île de Manhattan, mais nous savons aussi que le prix de la terre a augmenté.

 

Les Indiens réclament donc l’île d’Alcatraz au nom du droit du premier occupant, et ils ajoutent qu’ils traiteront très bien les Blancs qui y sont installés.

Ultérieurement, nous conduirons les Blancs vers de plus justes mœurs. Nous leur offrirons notre religion, notre éducation pour les élever à notre degré de civilisation. Nous faisons ce traité de bonne foi… Nous le respecterons aussi longtemps que le soleil se lèvera et que les fleuves couleront vers la mer.

 

Ils ajoutent :

Nous pensons que cette île que vous appelez Alcatraz est idéale pour recevoir une réserve indienne telle que les Blancs la conçoivent. En fait nous pensons que cet endroit présente déjà toutes les caractéristiques des réserves indiennes : Elle est éloignée de tous les services et n'est desservie par aucun moyen de transport adéquat.

- Il n'y a pas d'eau courante.

- Les services sanitaires sont défectueux.

- Pas de pétrole ou de minerai.

- Pas d'industrie et donc un chômage très élevé.

- Aucun service de santé.

- Le sol est rocheux, impropre à toute culture, et il n'y a pas de gibier.

- Pas d'équipements scolaires.

- Il y a toujours eu surpopulation dans cette île.

- La population a toujours été considérée comme prisonnière et tenue dans une totale dépendance des autres.

 

Le groupe d'occupation annonce son intention de faire de l'île un centre d'études indiennes pour l'écologie :
Nous nous consacrerons à dépolluer les eaux et l'atmosphère de la baie de San Francisco… Et à restaurer la faune aquatique.

 

Ils proposent de créer un musée de l’Homme Blanc où l’on mettra les bouteilles de Coca-Cola, les boîtes en plastique, toute la pollution que répand la société moderne. Ils exigent, en outre, la création d'un centre culturel et universitaire à Alcatraz, où ils pourraient recevoir dans leur langue une éducation conforme à leur culture, à leurs pratiques cérémonielles, à leurs croyances et où ils apprendraient à vivre en accord avec leur propre philosophie de la nature.

Nous savons que la violence engendre plus de violence encore. C'est pour cela que notre occupation d'Alcatraz est pacifiste et que nous espérons que le gouvernement américain se conduira pacifiquement avec nous.

 

Il fallut un an et demi avant que la police ne réussisse à déloger les derniers Indiens de l'île ; au cours de cette période, ceux-ci avaient attiré l'attention de millions d'Américains et d'étrangers sur leurs difficultés.

Pour en finir avec les derniers irréductibles, les forces fédérales prirent l'île.

En 1972, The Trail of the Broken Treaties (La Piste des Traités Violés).

 

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Une marche, à rebours de la conquête qui partant des réserves à travers tous les Etats Unis, se dirigea vers Washington. Arrivée à Washington, la marche se termina au quartier général du B.I.A (Bureau des Affaires Indiennes). Cette marche qui se voulait, un appel à la reconnaissance des droits des Natifs s'acheva par l'occupation non prévue du B.I.A, sans nul doute parce que l'administration de Nixon refusa de les recevoir. Elle permit aux militants de découvrir des dossiers prouvant la spoliation des biens indiens, des détournements de fonds destinés aux réserves.

 

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En 1973, une autre action fut largement répercutée par les journaux américains et européens : l’occupation du village de Wounded Knee. Wounded Knee, lieu deux fois symbolique puisque c'est là que les Indiens furent massacrés et où fut, en grand secret, enterré le corps de Cheval Fou.

Cet événement fut largement répercuté par les journaux américains et européens.

 

Les causes de cette occupation sont connues.

Sur la réserve de Pine Ridge, à l’automne 1972, les élections au conseil tribal avaient porté au pouvoir Dick Wilson qui avait acheté des voix et promis l'impunité aux trafiquants d'alcool. Des membres du conseil tribal réclamèrent au BIA sa destitution pour corruption et brutalités contre la population de la réserve. Ils ne furent pas entendus. Des traditionalistes demandèrent la protection de l’American Indian Movement (AIM).

 

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Le 27 février, des militants de l’A.I.M et des sympathisants se retranchèrent dans le village de Wounded Knee. Deux à trois cents Indiens, pour la plupart Oglalas, résistèrent pendant soixante-onze jours au blocus et aux assauts de la milice de Wilson, de la garde nationale et des sections anti-émeutes du FBI, munies de véhicules blindés et utilisant des hélicoptères. Les journaux français tenaient leurs lecteurs au courant, jour par jour, du déroulement des événements.

 

Les Indiens proclamèrent la Nation Oglala Indépendante. Des hommes-médecines organisaient des prières, des cérémonies qui donnaient la vraie dimension du combat. On craignait un assaut final et un nouveau massacre mais Marlon Brando, alors au faîte de sa gloire, avait pris fait et cause pour les Indiens. Des négociations furent entamées sous un tipi, la pipe circulant entre les négociateurs. Russell Means et Leonard Crow Dog firent le voyage à Washington. On leur promit la création d’une commission d’enquête qui examinerait les revendications des Indiens.

 

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La situation des assiégés est sans issue. Ils manquaient de vivres et parfois d’eau. Ils se rendirent le 8 mai. Les militants furent tous arrêtés et présentés aux tribunaux. La plupart seront relaxés. La commission promise ne fut jamais réunie.

 

Wounded Knee fut le plus important conflit armé aux Etats-Unis depuis la fin des guerres indienne. Il contribua à rendre aux Indiens leur fierté et la conscience de leur identité.

 

En 1976, à l'occasion de la commémoration de la bataille de Little Big Horn se déroula une autre manifestation hautement symbolique. Le gouvernement américain avait prévu une cérémonie en l’honneur du général Custer et des soldats américains tués lors de la bataille de Little Big Horn. Une délégation d’Indiens arriva alors, accompagnée d'un medecine man et d'un chaman, pour rappeler qu'ils étaient eux aussi Américains. La cérémonie eut donc lieu en l'honneur de tous les morts de Little Big Horn.

 

En 1977, des délégués indiens furent reçus à l’O.N.U. Ce furent les grandes années du réveil indien. Même en Europe se manifesta un enthousiasme, parfois exalté, mais qui retomba quelques années plus tard.

De février à juin 1978, ce fut : La grande marche des traités violés qui partit d'Alcatraz pour se rendre à Washington. Elle réunit des milliers de participants. Ils n'étaient pas tous Indiens. Parmi eux, on comptait des étrangers et des personnalités connues. Parmi les plus célèbres, des acteurs, par exemple, Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda, Bob Dylan et bien d’autres. Ils espéraient rencontrer le président Carter à Washington. Malheureusement, il était en Allemagne où il parlait... Des Droits de l’Homme.

 

Tous ces mouvements ne sont pas seulement politiques, ils font aussi appel aux valeurs spirituelles des Indiens. Évoquer cette spiritualité est, en quelque sorte, une façon de cerner leur univers mental et de comprendre comment ils répondaient aux grandes questions qui se posent de tout temps à l'Homme, des questions sur la vie et la mort.

 

Les autobiographies indiennes

La spiritualité indienne est au cœur de toutes les autobiographies qui furent publiées dans les années 70. Elles racontent d'une façon précise le déroulement du rituel qui accompagne tous leurs actes qui sont nécessairement reliés  à leur conception du sacré.

Dans Soleil Hopi, de Don Talayesva, évoque sa tribu, les Hopis.

 

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Don Talayesva, qui a été à l’école chez les Blancs à l’âge de 10 ans, savait admirablement écrire, et se croyait totalement intégré à la société des Blancs jusqu’à l’âge de 30 ans. Puis, il tomba malade et, à l’hôpital, une sorte de total retournement se produisit en lui. Il revint dans sa tribu, et il réfléchit aux raisons qui l'avaient amené à s’éloigner.

 

Cet ouvrage, écrit à la demande d’un ami ethnologue, est une mine pour un ethnologue, car l'auteur raconte sa culture vue de l’intérieur C’est à la fois un roman d’apprentissage, et un document ethnologique rare qui posent quelques questions essentielles comment être un Hopi dans la société moderne ? et qu’est-ce que c’est d’être Hopi et comment cela se manifeste-t-il ?

 

Les cent premières années de Niño Cochise ; cet ouvrage fut écrit  à la demande d’un ami ethnologue.

Cette autobiographie nous conduit au sein d'une tribu apache et nous éclaire sur un aspect mal connu de leur Histoire: ce qui se passa lorsque Taza accepta de partir pour une réserve.

 

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Taza conduisit bien sa tribu à San Carlo pour qu'on ne puisse pas reprocher aux Chiricahua d'avoir violé le traité mais fit en sorte que 38 personnes de son clan disparaissent sur la route. Sous les ordres de sa femme, ils s'enfuirent vers le sud avec un vieux shaman et leur fils qui n'avait pas deux ans. Jamais ils ne figurèrent sur les registres d'une réserve.

 

Ils figuraient sur la première liste quand ils vivaient dans leur réserve d'origine mais cette liste disparût quand T. Jeffords donna sa démission pour protester contre la violation du traité passé avec Cochise. Jeffords qui parlait couramment apache ne les trahit jamais et il les baptisa Les sans noms.

 

Vous souvenez peut-être que Taza mourût d'une pneumonie à Washington. Son jeune frère, Naïche, lui succède mais beaucoup moins docile que Taza. Il s'enfuit de la réserve de San Carlos et fit dès lors partie de ces irréductibles qui ne cessaient de s'enfuir ; ce fut le début des guerres de Geronimo qui ne s'achèveront que vers 1886.

 

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Dans ce livre nous retrouvons souvent Thomas Jeffords, qu'ils surnommaient affectueusement Taglito, et à travers le témoignage de Niño, nous découvrons mieux la profonde affection que T. Jeffors éprouvait pour ses amis apaches et nous comprenons mieux la légendaire amitié qui le lia à Cochise, son frère de sang.

 

On doit à Tacha Ushte (Cerf Boiteux), un Sioux né dans le Sud Dakota en 1903, et qui mourut en 1977 dans un accident de voiture, une autobiographie d'un immense intérêt : De mémoire indienne. Tacha Ushte ne savait pas écrire, mais il rencontra un journaliste, ami des Indiens, et après de nombreux entretiens, accepta de parler et d’être enregistré.

 

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Après avoir écouté les enregistrements, il donna son accord pour que le livre fût publié jugeant qu’il était identique à ce qu’il voulait. Tacha Ushte raconte ce que c’est d’être un enfant dans l’école de la réserve.

Il dit : On y entre hébété, on en ressort abruti. Nous savons que nous sommes Indiens quand nous y arrivons. Quand nous en sortons, nous sommes quoi, des demi Rouges, des demi Blancs ? Nous ne savons plus qui nous sommes.

 

Il raconte sa vie avec toutes ses mésaventures, dont un moment qu’il n’a pas oublié.. C'était en 1942, quand les Etats-Unis entrèrent en guerre. Un jour j’ai reçu un message du gouvernement du Grand Esprit Blanc qui m’adressait ses salutations. On voulait que je tue des hommes blancs. Brusquement, il avait le droit de tuer les Blancs.

 

Cet ouvrage pose un regard très humoristique sur la société blanche.

La raison pour laquelle les Indiens ne souffrent pas de maladies cardiaques, c’est qu’ils ne vivent pas assez longtemps pour en souffrir, dit Tacha Ushte.

 

Nous autres guérisseurs faisons de notre mieux pour nos malades, mais nous souffrons des maux de l’homme Blanc qui tiennent à sa nourriture, à sa façon de vivre et, pour cela, nous n’avons pas de médecine.

 

Il se moque de la fascination des Américains pour le dollar qu’il appelle la peau de grenouille verte.

Lui qui a vécu dans une société de l’échange dit : Pour l’homme Blanc, chaque brin d’herbe, chaque source d’eau sont étiquetés selon leur prix.

 

Tacha Ushte invente un proverbe dont il est très fier Les Indiens traquent la vision, les Blancs traquent le dollar.

 

Il considère que les Américains ne connaissent pas une bonne nourriture naturelle, qu'ils prennent, à tort et à travers, des vitamines et des comprimés. Il ajoute que, bientôt, la prière sera : Notre Père qui êtes aux Cieux, bénissez notre comprimé quotidien.

 

A plusieurs reprises, il porte un regard critique sur la société blanche :

Autrefois, il n’y avait pas de prisons puisque les Indiens n’avaient rien. Maintenant, le progrès saute aux yeux... Partout les prisons se multiplient et nous savons que ces prisons sont pour nous, les Indiens. Dommage que nous soyons si nombreux à ne pas les apprécier.

 

Tacha Ushte ajoute : Vous nous avez rendu difficile la véritable approche de la nature. Vous n’avez pas seulement saccagé la terre, les roches, les ressources minérales, vous avez aussi altéré les pouvoirs des animaux, vous avez fait du loup un avorton, un toutou d’appartement. Avec le chat, vous êtes désemparé, car il est comme l’Indien, immuable. 

 

Je crois que les Blancs ont tellement peur du monde qu'ils ont créé qu'ils ne veulent pas le voir, pas l'éprouver dans leur sens. La pluie ou la neige sur le visage, le vent glacial qui cingle, puis la fumée d'un bon feu pour se réchauffer ou sortir d'un bain de vapeur pour plonger dans un cours d'eau glacée.

 

Il montre que, maintenant, nous ne savons plus ce qu’est la bonne chaleur car nous nous calfeutrons dans des boîtes qui abolissent la chaleur l’été, et la bise l’hiver. Et que nous tentons d’échapper aux intempéries en prenant l’avion pour Miami. C’est votre façon de vivre. Elle ne vaut rien.

 

Vous avez rendu la mort hygiénique, vous l’avez cachée. Vous lui avez dérobé son honneur. Nous, Indiens, nous méditons beaucoup sur la mort. C’est mon cas. Par exemple, ce serait aujourd’hui un beau jour pour mourir, un jour à laisser quelque chose de soi.

 

Il est plus grave lorsqu'il explique que le symbole de l'homme indien est le cercle.

Le cercle formé par la nature, par les hommes et les femmes rassemblés autour du feu, par le tipi qui est rond aussi, et de cercles en cercles jusqu’à l’infini. A cette notion de cercle, Tacha Ushte oppose ce qui lui paraît le symbole de l’homme Blanc, des boîtes avec des cadres, avec ses angles. Cadres des buildings, des maisons, des dollars.

Des boîtes et encore des boîtes. Téléviseur, machine à laver, automobile, ordinateur, vous êtes devenus les prisonniers de toutes ces boîtes.

 

A propos du calumet de la paix, Tacha Ushte déclare : C’est peut-être plus sûr que toutes les grandes déclarations que font les Blancs qui parlent de guerre et de paix.

 

Il termine par des phrases émouvantes et graves : Enfin, la dernière vérité que je puisse vous apprendre, si toutefois vous désirez apprendre quelque chose d’un vieillard vivant dans une cabane délabrée, un pauvre homme qui pendant huit années n’a suivi qu’une seule classe à l’école primaire, c’est la prière que je dis quand j’implore une vision : "Esprit tutélaire, aie pitié de moi et que vive mon peuple".

 

C’est également sur ces paroles que s’achève la plus belle autobiographie indienne, celle d Élan Noir. C'est en 1930 que l'auteur John Neihardt rencontra pour la première fois Elan Noir ; il s'était rendu à la réserve de Pine Ridge dans le sud Dakota pour tenter de comprendre le sens profond du mouvement messianique La danse des Esprits.

 

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Un interprète les conduisit par un chemin sans issue vers une pauvre cabane. Un vieil homme était là, qui semblait savoir qu'ils allaient venir. L'interprète lui dit ce que souhaitaient ces voyageurs. Elan Noir, avec son regard semi- aveugle, semblait les avoir oubliés, puis il dit en sioux Aussi vrai que je suis ici, je sens dans cet homme côté de moi un fort désir de connaître les choses de l'Autre Monde. Il a été envoyé pour apprendre ce que je sais et je vais l'enseigner.

 

John Nehard recueillit avec respect les enseignements du vieil Indien. Ce livre, publié pour la première fois en 1932, reçut un accueil enthousiaste ; l'ouvrage fit son chemin jusqu'en Suisse où fut apprécié de Jung. On reparla du livre en Amérique, il fut réédité en 61 et allait devenir un classique. En 1971. John Neihard fut invité par la télévision. A partir de là, les Mémoires d’Élan Noir devinrent un best-seller.

 

Élan Noir n'a pas été chef de guerre, mais il s'est battu. Il avait 13 ans lors de la bataille de Little Big Horn. Il a été, plus tard, engagé dans la troupe de Buffalo Bill, est allé en Europe, en Angleterre où il a rencontré la Reine.

 

Cet ouvrage est aussi un document unique, une bible des croyances indiennes car Élan Noir était un grand visionnaire, un chaman guérisseur.

Il était né en 1863. Il croit avoir eu des visions quand il était petit mais il avait 9 ans quand il a eu sa grande vision Une voix l'appelait qui lui confia la tâche de sauver son peuple :

Les esprits t'ont donné le centre du cercle de nation pour la faire vivre.

 

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Avec les années, il ne cessa plus d'interroger les images de sa grande vision, de tenter d'en comprendre le message secret.

 

Quand il revint en 1889, La Danse des Esprits commençait à se répandre. Il vit de ses yeux le massacre de Wounded Knee. Il était dans la réserve de Pine Ridge quand il vit partir les soldats ; dans la nuit il a eu le pressentiment que quelque chose de terrible allait se passer. Inspiré par la grande vision qu'il avait eue dans son enfance, il avait cru qu'il pourrait sauver son peuple.

 

Au matin il partit vers Wounded Knee. Attiré par le bruit de la fusillade, il approcha des environs du ravin. Il découvrit alors que Femmes et enfants petits bébés morts et blessés étaient éparpillés tout le long du ravin où ils avaient chercha à fuir.

 

Il confia à John Neirard :

Lorsque du sommet de ma vieillesse, je fais un retour sur le passé, je vois encore les femmes et les enfants massacrés, jonchant le sol du ravin tortueux, et je m’aperçois que quelque chose d’autre est mort dans ce bain sanglant, enseveli dans la tourmente de neige, le rêve de tout un peuple. C’était un beau rêve. Et moi qui ai reçu une si grande vision dans ma jeunesse, vous me voyez maintenant, pauvre vieil homme pitoyable qui n’a rien fait. Car le cercle de la Nation est brisé, dispersé. Il n’y a plus de centre, et l’arbre sacré est mort.

 

Peu avant sa mort, Élan Noir, accompagné de John Neihard, a voulu revenir à l’endroit où il avait eu sa grande vision. John Neihard nous rapporte les paroles du vieux chaman et raconte :

S’il me reste quelque pouvoir, les Esprits du Tonnerre de l’Ouest m’entendront lorsque j’enverrai une voix. Il y aura au moins un peu de tonnerre et un peu de pluie.

 

La journée était lumineuse et sans nuages et, quand nous avons atteint le sommet, le ciel était parfaitement clair. Élan Noir lança son invocation d’une voix ténue et pathétique :

Ecoute-moi, non pour moi mais pour mon peuple. Ecoute-moi afin qu’il puisse revenir dans le cercle sacré et trouver la bonne route rouge et l’arbre protecteur.

 

Nous, qui écoutions, avions remarqués que de légers nuages s’étaient amassés autour de nous. Une petite pluie glacée se mit à tomber, et il y eut un grondement sourd de tonnerre sans éclairs.

Les larmes coulant sur ses joues, le vieil homme éleva sa voix jusqu’à une plainte ténue et chanta : Dans mon chagrin, j’envoie une faible voix aux six pouvoirs de l’Univers. Ecoutez-moi dans mon chagrin, car je n’appellerai peut-être jamais plus. Faites que vive mon peuple.

 

Pendant quelques minutes, le vieil homme resta silencieux, le visage levé, pleurant sous la pluie.

Un instant plus tard, le ciel était de nouveau clair.

 

On ne peut rester insensible à l’élan mystique qui anime Élan Noir, à sa force spirituelle.

 

Peu importe le dieu qu’il implore.

 

On aurait pu croire, pendant ces années du réveil indien, que l'espoir d'Élan Noir allait se réaliser. Il n'en fut rien, mais si l'âme d'Élan Noir, aujourd’hui se promène, dans l’Au-delà, dans les plaines du Grand Esprit, peut-être a-t-elle été apaisée de savoir que sa voix peut encore être entendue avec respect.

 
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