L'aventureux destin de l'abbé Prévost (1697-1763)

 

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Le romancier connu sous le nom de l'abbé Prévost a gardé, malgré de nombreux travaux d'érudition, bien des pans mystérieux.

La majeure partie de son œuvre  demeure inaccessible.
Il n'existe qu'une seule édition complète de ses romans, aux Presses Universitaires de Genève.  
En revanche, il y a  des centaines d'éditions de Manon Lescaut.

 
 

 

Pendant longtemps des biographies très hagiographiques l’ont présenté comme un religieux tranquille, soustrait aux passions. Jusqu’à ce que des travaux plus récents aient révélé une personnalité beaucoup plus complexe et une destinée infiniment plus tourmentée : découvertes de fiches de police, d’actes de faillites plus ou moins frauduleuses à partir desquelles s’est alors dessinée la silhouette d’un aventurier, un peu escroc.

Apologie et réquisitoire tournent en rond autour de ce seul problème : fut-il bon, fut-il méchant ? En fait la vie de Prévost se prête à ces interprétations opposées dans la mesure où elle fut véritablement double.

Une seule certitude absolue, il était écrivain et jamais il ne cessa d’écrire même pendant les moments les plus aventureux de sa vie.

Antoine-François Prévost appartient à deux époques : il est né à la fin du règne de Louis XIV, mais l'essentiel de sa vie s'est déroulée pendant la Régence et le règne de Louis XV.

Il appartenait au Grand Siècle par l’éducation qu’il avait reçue de son milieu bourgeois. Dans sa famille, l’autorité paternelle était forte ; on ne transigeait ni sur la religion ni sur l’honneur. On était par tradition prêtre ou magistrat.

Mais de ce Grand Siècle il ne connut que la décadence, les désastres. Il avait 18 ans à la mort de Louis XIV.

 

im2Louis XIV sur son lit de mort

 

Il arrive à l'âge adulte sous la Régence quand la société connaît un profond bouleversement. Suivant l’exemple donné par la Cour règne la licence la plus effrénéeet le libertinage se répandent dans la société. La Cour donne l'exemple du désordre.

 

im3Le Régent

 

Dans sa jeunesse agitée, deux êtres semblèrent aux prises en lui : l’un aspirait à la discipline de la vie religieuse, à la retraite, tandis que l’autre était possédé par le démon de l’aventure.

C'est l'aube des Lumières, des années de grande effervescence intellectuelle. Prévost vit dans le vertige d'une totale liberté, les années les plus ardentes de son existence, les plus chargées de passions.

Tout est possible ; son évolution vers le libéralisme, la tolérance, la confiance dans le progrès des Lumières sont parties de là. Mais sa formation religieuse venait se heurter à la pensée radicale des Lumières. L'évolution de la société a bouleversé ses projets sans le libérer complètement de son passé.

 

Il n'a pas de milieu social véritable parce qu'il est multiple. Il a aimé vivre grandement, rouler carrosse, protéger les humbles, être directeur d'édition.

Mais emporté par ses passions, imprudent, il a triché, vécu d'expédients, il a cherché à sauver la face, il a écrit des romans suspects ou signé de faux chèques. Il se met dans des situations inextricables ; il protège des aventuriers peu recommandables, s'éprend d'une prostituée et tente de l'imposer à son entourage, se compromet pour des sommes dérisoires.

D'autres ont agi comme lui et s'en sont tirés par leur cynisme. Prévost, lui, alourdit sa faute par le désir de sauver la face et d'attester sa bonne foi.

Il a vécu toutes les aspirations de son temps et plusieurs existences : soldat et moine révolté, aventurier et écrivain jésuite et bénédictin, ascète et libertin. Il a voulu être historien, moraliste, philosophe, encyclopédiste.

Homme de toutes les contradictions, il fut à la fois ou successivement élève des jésuites et soldat, moine et défroqué, janséniste, catholique, anglican, adepte de la religion naturelle, homme aux affaires de cœur et aux affaires d’argent, romancier et érudit exégète, chantre libertin de la passion et moraliste chrétien.

Mais son apostasie fut son drame intérieur.

Ses vicissitudes, ses voyages ses rencontres, furent une incomparable expérience. Il se frotta à des manières de vivre et à des modes de pensée contradictoires, Il fut profondément à l'écoute de son siècle.

Il connut tous ceux qui comptaient en son temps, Il ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, mais, dans un effort incessant de réhabilitation, il passa toute sa vie à se justifier, à tenter de conquérir un statut honorable, à acquérir les moyens de l’indépendance.

Toute l'effervescence intellectuelle de la première moitié du XVIIIe siècle se retrouve dans ses œuvres, vivifiée par un puissant élan créateur, dramatisée par la passion, et par une imagination fertile. Il avait une incroyable mémoire qui était sa bibliothèque - il prétendait n'avoir jamais oublié ce qu'il avait appris.

Nourri de plusieurs cultures, de l’antique à l’anglaise, il ne se sentit libre ni en France, ni en Angleterre, ni en Hollande, rêvant sans cesse de s’évader mais revenant toujours à ses chaînes.

Pour Sainte-Beuve, sa vie fut pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les autres. Le roman de sa vie allait nourrir ses romans qui furent le commentaire de ses crises intérieure. Avant de préluder au romantisme, il préluda aux Confessions de son jeune ami, Jean-Jacques Rousseau, en quête lui aussi de l'unité de son moi et du sens de sa vie.

 

De 1697 à 1730. De l’enfance à la première grande crise

Fils d'un avocat et procureur, neveu d'un curé de la paroisse, il est né dans une petite ville du Pas de Calais le 1er avril 1697. Nous connaissons mal son enfance et sa jeunesse mais on sait qu'il fut très attaché à sa famille et dans les Mémoires d'un homme de qualité il l'évoque comme un paradis perdu : un père et une mère tendrement unis qui veillent sur l'éducation de leurs deux enfants, un frère et une sœur d'un an plus jeune très attachés l'un à l'autre. Cette tendresse fraternelle semble se confondre pour lui avec le vrai bonheur.

Un double deuil le frappe en 1711, il perd sa mère et sa sœur, ce qui explique sans doute le retour par deux fois dans ses romans de la même image violente du cercueil et de la jeune morte ; il ne concevra plus de bonheur qui ne soit menacé par la mort.

Il reste seul, face à un père qui s’émerveille de ses dons précoces et reporte sur lui tous ses espoirs et son affection. Ce jeune garçon, à l’évidence si doué, pouvait un jour illustrer le nom de la famille. Mais il ne cessera plus de le décevoir et de se heurter à lui.

Il était destiné, selon la tradition familiale, à suivre la carrière religieuse et commence un premier noviciat chez les Jésuites et prononce ses premiers vœux mais qui, selon le règlement, ne l'engagent pas encore vraiment ; ils ne sont qu'une sorte de pari sur l'avenir. Il devait être abbé et parcourir ainsi tous les échelons de la société.

 

Première rupture

A la fin de l’année 1712, il n'a pas 16 ans, lorsque la guerre atteint le Pas de Calais, le jeune homme cède à l’enthousiasme, abandonne son père et ses maîtres jésuites pour s'engager comme volontaire dans l'armée. Campagne décevante pour le jeune garçon qui rêvait d'héroïsme.

A son retour, son père qui n’a pas encore renoncé à ses illusions sur l’avenir de son fils, l’envoie faire une seconde année de rhétorique à Paris au collège d'Harcourt, actuel lycée Saint-Louis. En 1717 il commence son noviciat chez les jésuites. Un an plus tard, soit à la fin de l’année 1718, il fait une nouvelle fugue. Il s'enfuit et s'engage pour la seconde fois comme volontaire dans la guerre d’Espagne, sans doute déserta-t-il (il ne fut pas le seul) et passe en Hollande où il vit de travaux de librairie.

Il revient à Paris, sans doute vers 1720, après la malheureuse fin d'un engagement trop tendre dont nous ne savons rien.

Il se retrouve à Paris sous la Régence où il connaît la folie incroyable de la vingtième année du XVIIIe siècle.

La Cour donne l'exemple du désordre.

Madame de Tencin devient la maîtresse officielle de Dubois qui sera bientôt fait archevêque.

Avec le triomphe éphémère du système de Law, la spéculation est à son comble l'immoralité, la mendicité, la criminalité également. On ramasse les vagabonds, les prostitués, les voleurs pour les emmener en Louisiane.

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Madame de Tencin

 

Il écrit, en partie dans la clandestinité, Les aventures de Pomponius, chevalier romain, ou histoire de notre temps, un tableau épicurien des mœurs de la Régence.

C'est à la fois un pamphlet contre le Régent et une apologie.

Il excuse les amours de Philippe d'Orléans et souligne les réussites de sa politique d'apaisement avec l'Angleterre ; il y reviendra dans un autre ouvrage.

Le Régent semble l'avoir fasciné par son goût de l'amour, des arts, des lettres et l'audace de sa pensée. Dubois lui parait son âme damnée.


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Le cardinal Dubois

 

Prévost vit la folie de la Régence, dans la fièvre, dans le vertige d'une totale liberté. Elle a bouleversé ses projets sans le libérer complètement de son passé et de son éducation.

Il va vivre les années les plus ardentes de son existence, les plus chargées de passions. C'est pour lui une époque de grande effervescence intellectuelle, tout est possible ; son évolution vers le libéralisme, la tolérance, la confiance dans le progrès des Lumières sont parties de là.


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En 1720, Prévost se trouve poursuivi pour Quelques malheureuses affaires, vol, dettes, escroquerie ?

L'époque s'y prêtait et bien des complices du célèbre Cartouche avaient trouvé refuge à la Trappe.

Ses ennuis devaient être assez graves pour qu'ils l'obligent en octobre de la même année à demander son admission chez les Bénédictins de Jumièges, près de Rouen et pour qu'il se décide à faire profession en octobre 1721 mais sans le moindre désir de s'engager vraiment puisqu'il écrira à ce propos :

Je ne prononçai la formule de mes vœux qu'avec toutes les restrictions intérieures qui pouvaient m'autoriser à les rompre.

Le couvent n'est pas pour lui synonyme de vocation mais un refuge profane, à l'écart des difficultés de la vie Une équivoque va peser sur sa vie, l'image du cloître appellera celle de la prison.

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Vieux couvent des Bénédictins de Jumièges

Il doit s'accommoder du tombeau bénédictin dans trois abbayes successives mais un mois après son engagement, à l'esprit d'humilité et de mortification, a succédé l'orgueil de la polémique ; à l'insu de ses supérieurs, loin d'étudier la théologie, il se livre à des travaux d'érudition et littéraires.

Dans la clandestinité, il traduit du latin un austère ouvrage historique qui le forme à ce qui sera sa méthode d'historien ; critique des témoignages, sens de la complexité psychologiques et des grandes synthèses. Chacune des étapes de sa vie religieuse est un nouveau jalon de sa carrière littéraire. Prévost travaille à un autre ouvrage historique et a commencé en secret les Mémoires et aventures d'un homme de qualité, œuvre par laquelle il va s'affirmer.


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Des écarts de conduite, qui, dit-il, n'était pas des plus régulières retarde son ordination mais en 1726, il accède à la prêtrise : il est envoyé à Paris dans une maison religieuse dirigée par un nouveau général de l'ordre des Jésuites, Dom Thibault, homme dur et autoritaire contre lequel Prévost se heurte.

Il était, dit-on, grossier, sans naissance, sans mérité… et qui ne fait point cas des savants parce qu'il ignore jusqu'aux premiers éléments des sciences.

En 1727, Prévost a demandé sa translation dans l'ordre de Cluny et espère voir s'ouvrir les portes du cloître mais la procédure est trop lente à son gré.

Après avoir écrit une lettre provocante à son supérieur, Dom Thibault, il s'enfuit de Saint- Germain en octobre 1728.

Il donne une adresse à Amiens mais se promène impunément dans les rues de Paris.

Son attitude provocatrice, la lettre qu'il a écrite et le bruit que commence à faire son roman, lui valent alors d'être recherché par la police.

Il y a ici, écrit Mademoiselle Aïssé, un nouveau livre intitulé Mémoires d'un homme de qualité retiré du monde. Il ne vaut pas grand-chose, cependant on en lit 190 pages en fondant en larmes.

Cette réaction est générale :

Il inspire successivement la terreur, la compassion, la tendresse, la joie.

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Prévost est sous le coup d'une lettre de cachet ; il prend contact avec le chapelain de l'ambassade de Hollande, lui demande sa protection et se convertit au protestantisme ; dès lors son état de moine défroqué le contraint à vivre hors de France.

Il s'installe en Angleterre, comme Voltaire deux ans plus tôt ou comme Montesquieu un an plus tard.

Il connait à nouveau la liberté, la dignité, le droit de penser, de parler. Il devient précepteur dans une grande famille anglaise. Il a adopté la religion anglicane mais montre un esprit tout aussi critique à l'égard des protestants qu'à l'égard des catholiques :

Ce n'est ni le nom de protestant ni le nom de catholique qui me détermine, c'est la connaissance de la vérité que je crois avoir acquise.

Il hait l'esprit sectaire, les intégrismes.

Il croit au respect des consciences, à la tolérance, déjà en une religion naturelle. Il admire l'Angleterre.

Il découvre Londres, ses rues, ses théâtres, ses cafés, il admire la liberté des journaux, il voyage. Il rêve d'un grand avenir. Mais à l'automne 1730, il doit à nouveau s'enfuir, il avait voulu épouser la sœur de son élève. Ses illusions l'avaient emporté trop loin.

Il retourne en Hollande, redevient le moine fugitif, exclu de l'aristocratie. Il achève les Mémoires d'un homme de qualité, les tomes V, VI, VII qui paraissent au printemps 1731 ; le tome VII est le roman l'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut.

Quelques semaines plus tôt, il a publié, en anglais, le premier volume d'un nouvel ensemble romanesque Le Philosophe anglais ou histoire de M de Cleveland, fils naturel de Cromwell, écrite par lui-même, la version française, prétendument traduite de l'anglais paraît en juin.

Prévost se lie avec une aventurière Lenki Eckhart à laquelle il va devoir la période la plus sombre de sa vie : en six mois il est déconsidéré et ruiné par elle ; couverts de dettes, ils s'enfuient tous deux en Angleterre emportant l'avance que lui ont faite les libraires hollandais, en janvier 1733.

De Londres où il a trouvé asile, il s'entend avec un éditeur parisien pour lancer un périodique, Le Pour et le Contre mais les ressources qu'il retire de son journal ne suffisent pas à Lenki. Pour elle Prévost fabrique une lettre de change au nom de son ancien élève. Emprisonné pour faux, il est menacé de pendaison ; il est sauvé grâce à l'intervention de la victime.

Grâce aux nombreuses protections qu'il avait gardées à Saint - Germain des -Prés, il a pu revenir à Paris : absous par Rome, il retourna entre dans l'ordre de Cluny en 1734

Désormais, il allait jouer double ou triple jeu.

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Abbaye de Saint Germain des prés

Il va cacher soigneusement ses liaisons, ses dettes, ses démêlés avec la police, ses activités alimentaires ; il n'a pas rompu avec Lenki et fait de la corde raide pour éviter la ruine. Il devient un personnage à la mode, aventurier au grand cœur, auteur prestigieux.

Il s'est mis au service du parti des Jésuites et il est en excellents termes avec eux.

Puis en 1734, leurs relations se perturbent.

Dans Le Pour et le Contre il a publié une vive critique La vie de Turenne de Ramsay or ce dernier est le protégé du cardinal Fleury qui a lui-même veillé à la composition de l'ouvrage.

Le journal jésuite les mémoires de Trévoux se déchaînent contre lui et répondent à l'imprudente critique par des accusations. Prévost répond à son tour. Il quitte Cluny, retombe sous la menace d'une lettre de cachet et de l'exil. Pourtant, il se promène dans Paris en habit de cavalier.

Ainsi après avoir été fêté par le la société parisienne pendant six mois, il va se retrouver exilé dans un monastère loin de Paris ; il écrit une lettre d'excuse, fait des propositions de paix qui sont acceptées. Après cette retraite forcée, il reparaît dans le monde et en 1736, il reçoit le titre d'aumônier du Prince de Conti, un prince sans religion.

En apparence, l'abbé Prévost mène une vie orthodoxe mais fréquente des milieux fort peu portés à la dévotion, le salon de Madame du Châtelet et de Madame Doublet, repaire des philosophes, des libertins, des déistes, des francs-maçons ; attiré par la franc- maçonnerie anglaise, il est plus réticent à l'égard des loges françaises et gardera jusqu'au bout une attitude critique ; il tient trop à sa singularité et demeurera un exilé de l'intérieur.

Formé comme Voltaire par l'esprit de la Régence et par l'expérience anglaise, Prévost est favorable à l'empirisme, il est libéral en économie, réformiste en politique, tolérant en matière de religion mais il ménage le clan catholique et nage entre deux eaux.

De 1736 à 1740, il impose peu à peu l'image du bon abbé, simple et débonnaire, revenu des passions et adonné à l'étude du cœur humain ; ce masque le dissimule encore aujourd'hui. 

C'est pourquoi en 1735, le Journal littéraire qui ne lui est pas particulièrement hostile dira de lui : deux fois jésuite, soldat, bandit, bénédictin.

En fait sa vie entre 1734 et 1740 est l'histoire d'une ruine totale. Le chancelier d'Aguesseau, si hostile aux romans mais favorable aux Lumières a interdit la publication de ses romans mais tolère Le Pour et le Contre.

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Le chancelier d'Aguesseau


Prévost, journaliste et homme des Lumières

L'œuvre de Prévost essayiste et journaliste est tout aussi importante que son œuvre romanesque non seulement en volume mais en qualité. 

C'est en 1734, de Londres où il s'était réfugié avec Lencki, qu'il prit contact avec le libraire parisien Didot pour lancer son journal Le  pour et contre,  inspiré du célèbre périodique anglais, The spectator de Steele et Addison. 

Il connut un succès immédiat. 

Le titre  qu'il avait choisi était déjà à lui seul tout un programme. Il en poursuivit la publication jusqu'en 1740. 

Ses articles furent réunis en 20 volumes et publiés à Paris par Didot sous le titre : 

"Le Pour et le Contre" ouvrage périodique d'un goût nouveau. Dans lequel on s'explique librement sur tout ce qui peut intéresser la curiosité du public, en matière de sciences, d'arts, de livres, d'auteurs, etc., sans prendre aucun parti et sans offenser personne. Par l'auteur des Mémoires d'un homme de qualité. 

Les quatre premier volumes qui recouvrent les dates de juin 1733 à octobre 1734 sont parmi les meilleurs, ils sont la période anglaise du journal.

 

Le ton adopté, celui d'une conversation légère, en rend la lecture très agréable. 

Il fait partager ses réactions face à un pays qu'il découvre qui le fascine. 

Prévost y relate ses impressions, ses enthousiasmes, ses étonnements ; par ailleurs, il traduit à l'intention des lecteurs qui ne savent pas l'anglais des articles de journaux qui leur apportent ainsi une masse d'informations. Elles concernent tout autant le domaine littéraire  que celui des mœurs : commerce, courses de chevaux, institutions charitables, liberté de la presse, inoculation. 

Il multiplie les anecdotes, les nouvelles surprenantes.

 

Il voudrait familiariser son public avec quelques traits d'une extravagance propre aux Britanniques : le père qui met sa fille en loterie, l'homme riche qui se fait passer pour mort afin de jouir d'une fin de vie paisible et modeste dans un lieu retiré, le jeune Anglais qui perd sa femme qu'il aimait avec une violente passion, il s'entretient chaque soir au cimetière avec la morte jusqu'au jour où son âme fit tant d'efforts pour la rejoindre qu'elle se dégagea effectivement des liens du corps. 

Il tombe mort sur le tombeau.

 

Il prend la défense de La vie de Marianne au théâtre, commente les traductions anglaises de Racine ou de Voltaire. Il s'amuse à confronter ses impressions avec celles de Voltaire et il juge plus fidèle sa propre traduction du monologue d'Hamlet que celle de Voltaire. 

Le journal fut certes tributaire des vicissitudes de la vie de l'homme, ainsi lorsqu'il se retrouva dans les prisons londoniennes pour usage de faux, Didot dut trouver un remplaçant mais ces changements de rédaction permettent de mesurer le talent de Prévost et de comprendre l'immense succès que connut son journal.

 

En octobre 1734, revenu en France, il va donner une nouvelle direction à son journal. Il a dû accepter de se plier à certaines exigences de la censure, c'était le prix à payer pour qu'on oublie son apostasie, pour qu'il puisse à nouveau se promener dans Paris. 


En 1740, il renonce à poursuivre la publication de son périodique, lassé par les persécutions des les Inquisiteurs de la presse.
 

Désabusé, il se demande quel usage on ferait en France de la liberté d'écrire si elle était aussi bien installée qu'en Angleterre. 

A l'aube des Lumières, son programme anticipait l'idéal des encyclopédistes : souci d'instruire, volonté de combattre les préjugés ; diversité des domaines, sciences et arts, mœurs, littérature, philosophie, comptes-rendus de nouvelles, anecdotes. 

Mais l'immense succès de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert relégua dans l'ombre un ouvrage si novateur.

 

Prévost, historien, essayiste

Les ressources qu'il tire de son journal ne lui suffisent pas car il n'a pas rompu avec Lenki, elle parachève sa ruine ; il prête sa plume à des libraires.

Dans ces œuvres clandestines, il se révèle un critique spirituel, libertin, d'une incroyable indépendance de jugement.

En l'espace de cinq ans, entre 1735 et 1740, il publie Le doyen de Killerine et la fin de Cleveland.

Dans les deux ans qui suivent, il travaille à une biographie romancée de Marguerite d'Anjou reine d'Angleterre qui est mise en vente à Paris en 1741.

Il commence déjà l'Histoire de Guillaume le conquérant.

En 1740, partagé entre une carrière dérisoire d'abbé mondain et de vagues activités de copistes ou de journaliste clandestin, suspect aux catholiques mais aussi à Voltaire et prêt à s'exiler en Prusse, il se lance dans une nouvelle trilogie romanesque, la plus amère, la plus désenchantée.

Histoire d'une Grecque moderne

Jeunesse du commandeur ou Les mémoires de Malte et campagnes philosophiques.

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Illustration du roman : Histoire d'une Grecque moderne

 

Cette production effrénée correspond à un grave état de crise. Jamais il n'a gagné autant d'argent pourtant il est dans une situation financière dramatique, traqué par les créanciers, menacé de prise de corps. Lenki a achevé de le ruiner, il lui a sans doute acheté à prix d'or un mari respectable.

Il doit changer de domicile et se cacher.

Il fait appel par deux fois à Voltaire qui ne lui accorde pas le prêt qu'il demande mais lui conseille de solliciter un emploi de bibliothécaire auprès de Frédéric II.

C'est dans la clandestinité, qu'il écrit et achève ses romans et il termine Le Pour et le contre ; il se trouve entraîné dans la débâcle d'une petite feuille à scandales.

Fugitif à Bruxelles puis à Francfort, il ne se décide pas à partir à Berlin.

Désormais son énergie et sa vitalité semblent atteintes.

Grâce à Maurepas, il obtient l'autorisation de rentrer en France, de revenir à Paris incognito ; enfin il lui est permis de reparaître en public ; en 1742 il est de nouveau à Paris.

La crise de 1741 s'est dénouée par un retour à l'ordre.

C'en est fini également des romans à scandale.

À partir de 1745, il ne publie presque plus de romans ou ils demeurent inachevés.

Mais sa puissance de travail est toujours aussi étonnante comme en témoigne sa carrière de traducteur et ses travaux d'érudition.

Prévost, traducteur et érudit

C'est lors de son premier séjour à Londres qu'il avait appris l'anglais, en trois mois, à partir d'une méthode rigoureuse, mise au point par lui-même. La qualité de ses traductions prouveront qu'il maîtrise parfaitement cette langue et en saisit chaque nuance.

 

Il traduit Le roman épistolaire de Richardson, qui, en Angleterre avait connu un incroyable succès, Pamela ou la vertu récompensée. Mais nous sommes au temps des Belles Infidèles. C'est dire que qu'il adapte ce roman au goût français.

En 1743, il entreprend la lourde tâche de traduire de l'anglais une vie de Cicéron. Pour lui, comme pour ses lecteurs cultivés, Ciceron est le modèle des philosophes, le modèle des esprits éclairés.

Les 4 volumes de cet ouvrage important paraissent en moins d'un an puis il publie Les lettres de Cicéron.


En 1744, après une année d'un voyage qui l'a conduit en Italie et en Allemagne, il publie Les voyages de Monsieur Lade en différentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique. 
Là encore, Prévost ne se contente pas d’une simple traduction, il fait un vrai travail d'adaptation :
Mes additions consistent dans les liaisons historiques qui ont été négligées, j’ai supprimé aussi plusieurs notes, les unes que j’ai crues inutiles, d’autres que les honnêtes gens auraient trouvé choquantes. Dans quel pays du monde et dans quelle religion même lirait-on volontiers des invectives contre le gouvernement et la religion d’autrui, surtout lorsqu’elles ne sont d’aucun usage pour l’éclaircissement du texte historique. 

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Cet ouvrage annonce son œuvre majeure, son Histoire des Voyages.

 

Il lance par souscription cette somme ethnographique en 15 volumes (voyages par mer et par terre qui ont été publiées dans les différentes langues de toutes les nations connues) qui l'occupera pendant 15 ans jusqu'en 1759.

La matière première en est la compilation des relations des voyages mais il ne se place pas dans la continuité des précédents collecteurs mais traite  ses relations à sa façon.

Ainsi, au cours de son Histoire de la navigation et du commerce, il n’hésite pas à se référer à des œuvres de fiction comme l’Iliade et l’Odyssée d’Homère.

Il aménage ses ouvrages comme un roman; son credo est : faire voir, faire vivre, faire vrai.

 

Dans ses dernières années, il traduit d'autres auteurs anglais, publie un Dictionnaire portatif des mots français dont la signification n'est pas familière à tout le monde.

Il assure pendant quelques mois la direction d'un périodique : Le Journal étranger.

 

Les dernières années d'un doux érudit

S'il fait retraite en 1746 sur la colline de Chaillot, elle est fort épicurienne car l'austérité monacale n'est pas son fait ; il vit avec une gentille gouvernante, sa chienne, une cuisinière, il a un joli jardin, des amis, des livres.

L'aventurier était devenu un doux et sage érudit.

Rousseau, lecteur passionné de Cleveland et qui l'avait rencontré s'étonnait  dans Les Confessionsde ne pas avoir retrouvé en l'homme très aimable et très simple les sombres couleurs de ses romans.

Pourtant, le dernier roman qu'il laissa inachevé (Le monde moral, ou mémoires pour servir à l'histoire du cœur humain), renoue avec tous ses anciens fantasmes : l'obsession du cloître, l'enfer de la jalousie, bref on y retrouve la tonalité tragique qui demeure la qualité la plus marquante de son œuvre.

 

L'abbé Prévost mourut brutalement, le 25 novembre 1763 d'une rupture d'anévrisme, au retour d'une visite aux bénédictins de Saint Nicolas d'Acy, près de Chantilly où il vivait alors.
On raconta sur cette mort subite, une anecdote horrible, bien dans le ton des récits de Prévost.

A la suite de son accident, le bailli de l'abbaye aurait fait quérir le chirurgien de l'abbaye afin qu'il procédât à une autopsie. Prévost qui n'était pas mort serait décédé sous le scalpel. 

Jean Sgard a démontré que ce macabre épisode a été inventé en 1782, presque 20 ans après son décès. Il a bien été autopsié mais était déjà définitivement mort.

 

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Prévost est l'un des maîtres de la sensibilité française du XVIII, un homme des Lumières, profondément à l'écoute de son siècle.
Il a vécu toutes les aspirations de son temps et plusieurs existences : soldat et moine révolté, aventurier et écrivain, Jésuite et Bénédictin, ascète et libertin.

Emporté par ses passions, imprudent, il a triché, vécu d'expédients, il a cherché à sauver la face, il a écrit des romans suspects ou signé de faux chèques.

Il n'a pas de milieu social véritable parce qu'il est multiple.

Impulsif, passionné et victime d'une forte imagination, il se met dans des situations inextricables ; il protège des aventuriers peu recommandables, s'éprend d'une prostituée et tente de l'imposer à son entourage, se compromet pour des sommes dérisoires.

 

Cet aventurier raté, cet être insaisissable, libertin et prêcheur chez Conti, aimant qui lui plait, cet homme paraît surtout soucieux de préserver sa singularité.
Son œuvre est faite d'incertitudes, de regrets. En 1728, il s'est choisi un nom, un nom étrange Prévost d'Exiles et qui en dit long sur la terre à laquelle il appartenait vraiment.

 
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