Le roman gothique anglais 2 : Horace Walpole

 

Horace Walpole (1717- 1797), est l'auteur du premier roman gothique de la littérature anglaise. Aristocrate, comte d'Oxford, il est plus jeune fils de Robert Walpole qui fut premier ministre britannique pendant 20 ans.

Il fit ses études au collège d'Eton, puis à Cambridge. C'est avec le poète Thomas Gray qu'il fit son Grand Tour. C'est ainsi qu'il vint pour la première fois à Paris. C'était un homme cultivé, fin, maniéré, imbu de sa naissance, plein de fantaisie - vraisemblablement homosexuel - orgueilleux en diable, avec un sens aigu des convenances, craignant plus que tout le ridicule. Il était, dit-on, assez bel homme et nous savons par un de ses amis, qu'il avait une très belle voix.

Il parlait parfaitement le français mais avec un léger accent, tout à fait charmant. Il est tout naturellement un homme du monde.

 

 

 

 

 

 

 

Passionné par les souvenirs historiques, Walpole constitua une très importante collection de tableaux, dont des primitifs (fort peu prisés à cette époque) des portraits de famille par Reynolds, des médailles, miniatures, émaux et quantité d'objets d'art, dont des bronzes de la Renaissance, des porcelaines de Sèvres, des sculptures antiques, etc. où se glissèrent de nombreux faux ; il en assura la renommée par une description qui fut publiée. Il ouvrit sa galerie au public (quatre visiteurs par jour).

 

Certaines de ces pièces de valeur appartiennent aux collections royales.

Par respect pour son père, il fut membre du Parlement de 1741 à 1768, mais son plus vif intérêt n'allait pas à la politique.

 

Esprit curieux, il s'intéresse à la vie intellectuelle et culturelle de son temps, au mouvement des idées françaises Il s'intéresse à l'histoire et publie quelques essais bien documentés et ingénieux, notamment une curieuse tentative de réhabilitation de Richard III.

Critique d’art, romancier, historien, dramaturge, homme politique, esthète, il est l'un des plus illustres épistoliers de la littérature anglaise.

 

Son ample correspondance, dont l'édition complète ne comporte pas moins de dix-neuf volumes, témoigne de ses curiosités, de ses goûts, de sa vive intelligence. 

En 1747, lassé des bruits de la capitale, fatigué des intrigues politiques, il acheta une petite ferme sur les bords de la Tamise, Strawberry hills.

A l'affût des dernières nouveautés il décida d'aménager sa retraite selon le goût du jour. Son domaine sera gothique. Il lui ajouta des créneaux, des vitraux armoriés.

Jeune étudiant à Cambridge, Walpole avait apprécié les constructions médiévales de la vielle ville universitaire mais il ne s'éprit vraiment du gothique qu'après y avoir goûté.

 

Une sorte de rêve intérieur s'empara de lui et il essaya de lui donner forme. Peu à peu, il se prit au jeu et l'accessoire devint l'essentiel.

 

On ne sait s'il prévoyait que les aménagements successifs l'occuperont pendant près d'un quart de siècle.

Pendant des années, il fit de multiples voyages au cours desquels il visitait systématiquement tous les vestiges gothiques.

Il multipliait ses recherches et devint un véritable expert. Il fit exécuter des accessoires gothiques, exactement semblables aux pièces d'origine.

Il écrit : je vais construire un petit château gothique à Srawberry Hill. Si vous pouviez me trouver quelques fragments de vieux vitraux avec des armes ou autre chose.

 

Trois ans après son acquisition il était en mesure de décrire sa demeure, le salon, la chambre à coucher, l'élégant escalier avec sa rampe gothique, décoré de frêles antilopes trônant aux angles, un écusson entre les pattes.

A l'étage, derrière trois arcs en ogive, un petit vestibule décoré de tout un attirail guerrier désuet : de vieilles cotes de maille, des boucliers, des épées, des carquois, des flèches : la salle d'armes.

 

Puis il fit construire une superbe bibliothèque qui fut achevé en 1754, décorée de fausses portes en ogives.

Tout révèle un souci constant d'authenticité.

Le dessus de la cheminée est une exacte reproduction d'une tombe de Westminster abbaye…

Le plafond est décoré au centre des armes de Walpole, flanquées de chaque côté de chevaliers en armure.

Des vitraux armoriés donnaient à la pièce un aspect singulièrement médiéval.

 

C'est là où il faisait sa correspondance ; là où il écrivit Le château d'Otrante.

En même temps que l'intérieur, l'extérieur se gothicisait.

 

En 1754, Strawberry, avec ses murs crénelés, n'était qu'une honnête gentilhommière qui répondait au gout du jour.

Quatre ans plus tard, à la suite de multiples aménagements, il devint un petit chez d'œuvre gothique.

Jusqu'alors il avait tenté de donner à sa riante villa l'aspect d'un austère château médiéval. Cette fois il se tourna vers l'architecture monastique.

Il rêvait de faire construire une galerie , une tour ronde , un grand cloître et un petit réduit en forme de chapelle.

 

De 1759 à 1763, des maçons furent à nouveau à l'ouvrage pour faire des travaux plus considérables.

Dès 1760, La Tour Ronde dresse fièrement ses créneaux à l'extrémité sud-ouest de la villa qui se met à ressembler à un Windsor en miniature.

 

L'aménagement se fera une dizaine d'années plus tard. 

La galerie qui fait son orgueil est terminée pendant l'été 1763. C'est une longue pièce

étroite dont le plafond imite celui de la chapelle d'Henry VII à Windsor et la tour ronde abrite au premier étage un salon dont la décoration ne fut achevée qu'en 1771.

 

Les visiteurs y affluent. Le poète Thomas Gray l'un des premiers à la visiter se serait extasié : c'est du pur gothique.

Après l'achèvement du grand cloître, il voulut faire construire une petite pièce qui aurait l'air d'une chapelle catholique. Elle fut terminée au printemps 1763 avec son autel de marbre noir. Sans doute fut-il comblé , quand l'aménagement de cette chapelle achevé, il vit l'un de ses visiteurs, le duc de Nivernois, se découvrir devant l'autel.

Il n'est pas pour autant dupe de lui-même. Il écrit un ami qu'il est en train de

construire le château de ses ancêtres. 

 

Horace Walpole n'était ni châtelain, ni moine, mais ses caprices de grand seigneur cachaient une aspiration plus profonde, comme en témoignent ses ouvrages d'érudition.

A l'instar de Warburon et de Warton, il fit des recherches sur l'origine du gothique et ses travaux furent salués comme une contribution importante à l'étude de ce sujet. 

 

C'est toute leur connaissance du cœur humain et de ses passions, qu'architectes et prêtres médiévaux firent passer dans ces édifices. Il faut du goût pour apprécier une architecture classique, il suffit d'être capable de passion pour aimer le gothique.

 

Cette interprétation émotionnelle du gothique rejoint les thèses de Warton. 

En lui s'associaient l'engouement populaire pour le style médiéval et l'érudition la plus vraie. 

 

Une gravure de 1764 montre un ensemble architectural important, séduisant avec son alignement régulier des créneaux, l'harmonieuse ogive des fenêtres superposées Strawberry est achevé, nuls travaux ultérieurs ne modifieront son aspect désormais.

 

 

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Des liens étroits l'attacheront pour toujours à Strawberry Hill.

Tout y est respectueusement imité c'est du vrai- faux qui fait son orgueil et son tourment, une déception.

Il sait que son château est petit (il propose à un ami de lui envoyer son château sous pli fermé). Il sait que tout est neuf : il lui manque le charme mélancolique que seul le lent écoulement des siècles peut conférer à un édifice, quand chaque pierre a une histoire, que les pas de générations disparues ont usé les marches.

Strawberry n'a pas de passé.

 

Peut-être cette insatisfaction profonde est- elle à l'origine de son roman. Une façon de donner corps à un rêve en le confiant à la littérature.

La rédaction du Château d'Otrante n'est-elle pas un effort pour approcher son rêve ?

 

En juin 1764, il s'assied à sa table de travail, dans sa somptueuse bibliothèque, pour écrire le château d'Otrante.

Il sortait d'une période mouvementée, à la suite de la disgrâce d'un proche cousin, dont il avait fermement pris la défense et d'intrigues politiques , il se sentait menacé. Cet homme sensible, égaré dans la politique, mal rompu à ces joutes perfides se retrancha, le premier obstacle venu, dans l'univers harmonieux qu'il s'était crée dont Strawberry Hill était le symbole.

 

A l'origine de ce conte, un rêve.

Il avait rêvé une nuit de Juin 1764 qu'il se trouvait dans un vieux château (quoi d'étonnant quand, comme lui ,on est sursaturé de gothique ?)

Il avait aperçu, posée sur la rampe d'un grand escalier, à l'étage supérieur, une main de géant recouverte d'un gantelet de fer.

Hanté par ce rêve, il se serait assis à sa table de travail et se serait mis à écrire, un peu au hasard, sans bien savoir ce qu'il voulait faire. Puis il se serait passionné pour son conte et y aurait travaillé sans relâche Le tout aurait été terminé en moins de deux mois.

 

Il est présenté ainsi par Francis Lacassin :

Surgi de l'au-delà un casque géant tombe dans la cour d'honneur du Château dOtrante et tue le fils du prince. Un portrait de famille pousse un profond soupir, sort de son cadre et descend sur le sol avec un air mélancolique. Les statues de guerriers

descendent de leur marbre de marbre, saignent du nez.. Et le siècle des lumières, stupéfait, assiste à l'entrée des ténèbres.

 

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Manfred : prince d’Otrante

Hippolite : épouse de Manfred

Conrad : unique héritier, de Manfred et d’Hippolite âgé de quinze ans

Matilda : fille de Manfred et d’Hippolita, sœur aînée de Conrad

Isabella : fille du marquis de Vicence, fiancée de Conrad

Père Jérôme : prêtre de l’église de Manfred

Théodore : fils de Jérôme et vrai prince d’Otrante

 

L'histoire qu'écrit Walpole est un conte moral qui raconte la réparation d'une injustice car les enfants seront punis pour les péchés de pères jusqu'à la troisième génération.

Manfred, prince et maître d'Otrante est un imposteur car a hérité de ce fief par un aïeul qui l'avait usurpé par un crime.

D'ailleurs pèse sur lui une mystérieuse prédiction :

la principauté lui sera ravie quand le maître légitime deviendra "trop grand" pour pouvoir y demeurer plus longtemps.

 

Pour parer à ce danger, il va marier son fils, le chétif Conrad, à Isabelle, descendante des vrais princes d'Otrante mais le jeune homme meurt écrasé par un casque gigantesque mystérieusement tombé du ciel dans la vaste cour du château. L'étrangeté de cet horrible accident attire la foule.

Un jeune étranger qui vient d'arriver fait remarquer que ce heaume mystérieux est semblable à celui qui se trouve sur la statue d'Alphonse le Bon. Intrigués, des

spectateurs vont vérifier. Ils reviennent atterés. La statue d'Alphonse n'a plus de heaume.

Manfred, aveuglé par la colère, accuse le jeune étranger de sorcellerie le fait arrêter et emprisonner sous le heaume fatal jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Vite consolé de la mort de son fils, Manfred rejoint Isabelle et lui déclare qu'il est résolu à l'épouser. Elle s'enfuie, horrifiée. 

Elle parvient à lui échapper en s'enfonçant dans les sinistres souterrains du château. Elle y croise Théodore. Il n'est pas sorti par sorcellerie. Tout simplement le sol s'étant effondré sous le poids du casque, il s'est retrouvé dans les souterrains du château. Il a découvert le chemin secret qui communique avec le couvent et aide Isabelle à fuir avant l'arrivée de Manfred.

Ce dernier le suspecte d'avoir aidé Isabelle à s'enfuir maisThéodore fait preuve d'un tel courage qu' il lui accorde une semi-liberté.

Théodore ne ment jamais. Quand pressé par Manfred il avoue qu'il a aidé Isabelle à fuir il est condamné à mort par le tyran. 

Le père Jérôme est appelé pour l'assister.

Un mouvement dénude l'épaule du jeune homme. Il porte un signe gravé sur la peau qui bouleverse le bon religieux. 

Le Père Jérôme reconnaît le fils qu'il a eu dans une autre vie. Il croyait qu'il était mort en même temps que sa mère. Il obtient la grâce de son fils.

Les prodiges ne cessent de se multiplier.

Tandis qu'il faisait la cour à Isabelle dans la galerie où sont accrochés les tableaux de famille, soudain le portrait du dernier seigneur légitime d'Otrante, Alphonse avait quitté son cadre et lui avait fait signe de le suivre. 

 

Un domestique aperçoit dans l'entrebâillement d'une porte la jambe d'un géant en armure. Puis c'est la main du géant, recouverte d'un gantelet sur la rampe de l'escalier qui apparaît à Bianca, une autre domestique.

 

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Les plumes du casque gigantesque qui a écrasé Conrad, s'agitent furieusement lorsque Manfred se demande à haute voix s'il n'a pas offensé le ciel.

Et puis un énorme sabre, arrive, porté en procession par cent hommes ; il leur échappe soudain des mains et retombe à côté du casque, puis une statue saigne du nez…

 

Arrive le père d'Isabelle, Frédéric. Il se laisse circonvenir. Il est prêt à donner sa fille en mariage s'il peut en échange épouser Mathilde, la fille de Manfred. Mais la pieuse Hippollite, unie devant Dieu au tyran, ne peut envisager un divorce. Elle demande l'aide du Père Jérôme.

Le jeune Théodore qui a entrevu Mathilde s'est épris d'elle et elle-même est sensible au charme de ce jeune inconnu. Isabelle, de son côté, l'a trouvé très attachant.

 

Je n'entrerai pas dans les méandres de cette intrigue amoureuse qui suit un schéma très classique. Elle s'achève tragiquement. Dans la chapelle du château, Manfred a vu

une jeune fille voilée qui confiait à Dieu son amour pour Théodore. La prenant pour Isabelle tue sa propre fille.

 

Puis le corps du géant se reconstitue, le maître légitime a atteint sa pleine stature. Le château s'effondre et Alfonse s'élève au dessus des ruines , le ciel s'entrouvre et Saint-Nicolas l'accueille.

 

Que dire des personnages?

Ils sont très falots. Théodore, au passé mystérieux, preux chevalier sans peur et sans reproche, frise le ridicule, Hyppolite toujours en oraison n'a aucune présence. Les deux vertueuses jeunes filles, Isabelle et Mathilde restent sans épaisseur.

 

Seul Manfred est une figure originale. Son énergie farouche et aveugle, la tension qui le pousse vers le Mal, lui donne une dimension légendaire. Il sera le prototype des Méchants à venir.

 

La vie qui manque aux personnages est reportée sur le château.

Walpole a su donner à son architecture de rêve une singulière présence.

Il est au centre de tout. Il est le lieu géométrique des conflits et des haines. Tout s'y passe : fuites, poursuites acharnées, scènes de violences, scènes d'angoisse, se succèdent dans les souterrains. Il suffit à Isabelle de franchir les remparts du redoutable château pour échapper à Manfred. Comme si le tyran ne pouvait exercer sa puissance occulte que derrière les remparts d'Otrante.

 

C'est aussi un roman historique qui se situe entre 1095 et 1243; le cadre du récit est le royaume de Naples et des Deux Siciles au moment des croisades. Frédéric revient de croisade, l'épée gigantesque a été trouvée en terre sainte.

Son Moyen-âge n'est pas un Moyen-âge de pacotille. Il revit dans ses pages chatoyantes avec ses superstitions, ses combats singuliers, ses croisades.

On entend les bannières claquer au vent, le bruit des lourdes armures ; bref toute une richesse de détails vrais, pittoresques. Il faudra attendre Walter Scott pour trouver semblable réussite.

Bref, c'est un roman d'atmosphère qui rappelle les romans de chevalerie avec tous les accessoires habituels. Il y a même un géant, personnage indispensable aux exploits du héros (cf Don Quichotte) ; le glaive gigantesque rappelle les épées enchantés des Chevaliers de La Table Ronde, ainsi celle du roi Arthur, fichée dans une enclume et que lui seul parviendra à tirer.

Walpole est un conteur de talent. Les dialogues avec les domestiques terrorisés sont drôles, crédibles. Leurs interventions, bavardes ou naïve, font durer le suspens. Il a su marquer une différence nette entre les protagonistes selon leur classe sociale. 

Son grand art est d'avoir conçu, dans ce décor furieusement médiéval, des personnages ordinaires, tels qu'on pourrait les trouver dans un roman du XVIII siècle. Il crée ainsi une osmose entre le merveilleux des anciens contes et les exigences du roman moderne. D'où le double caractère de cet ouvrage.

La sensibilité romanesque qui semblait vers 1760 irrémédiablement engagée dans la voie des conflits amoureux et des intrigues de cœur est, par Walpole, ramenée à un objet moins banal.

Ce roman est bien le premier conte fantastique de la littérature anglaise. Le fantastique est l'irruption de l'irrationnel dans le quotidien.

Walpole joue sur les superstitions médiévales qui plaisent à un public convaincu d'avoir été sauvé par la Réfome du plus noir obscurantisme - ce dont il est lui-même convaincu.

 

D'ailleurs, dans sa première préface, écrit que ce texte fut composé par un prêtre habile pour maintenir la populace dans les erreurs et les superstitions d'autrefois.

 

Le suspens est toujours associé à la terreur, principal ressort de l'action. Et la terreur est toujours rattachée à l'architecture médiévale, aux superstitions.

Walpole se justifie de la hardiesse qu'il a eu de présenter un récit si peu en conformité avec les goûts du public.

Peut-être y a t-il une provocation visant des lecteurs trop raisonnables en leur proposant une incursion dans un monde imaginaire ?

 

A madame du Deffand, il écrit :

J'ai laissé courir mon imagination, les visions et les passions m'échauffaient. Je l'ai fait en dépit des règles, des critiques et des philosophes ; et il me semble qu'il n'en vaille que mieux.

 

A-t-elle apprécié le roman ? Difficile à dire. Elle écrit :

Il est très bien dans son genre. Il a tout le costume gothique.

 

Dans une première préface, Horace Walpole, conscient de l'insolite de son roman et doutant de la réception qu'on lui ferait, se réfugie derrière un soi-disant manuscrit du château d'Otrante découvert dans la bibliothèque d'une très ancienne famille catholique du nord de l'Angleterre. Il ajoute qu'il avait été imprimé à Naples en caractères gothiques, au cours de l'an 1529.

 

Ce n'est que dans la préface à la seconde édition qu'il révèlera la supercherie. Cette seconde préface est beaucoup plus explicite. Il justifie la conception de son roman en se réclamant de Shakespeare, poète de l'imaginaire et du rêve ; son ouvrage constitue, dit-il, un essai pour unir deux genres de romans, l'ancien et le moderne.

 

Les deux jeunes filles tendres et obéissantes expriment des sentiments que l'on pourrait trouver dans n'importe quel roman sentimental.

Les réactions des serviteurs sont plaisantes et ils expriment à leur façon leur réaction face aux phénomènes merveilleux qui les terrorisent. Il s'autorise de Shakespeare pour justifier les plaisanteries grossières de ces gens simples.

 

Mais la seconde partie de cette préface est une charge en règle contre Voltaire qui a critiqué Shakespeare (après l'avoir admiré) au nom des sacro saintes règles classiques.

 

Cette préface fera grand bruit à Paris où Walpole était bien connu. Depuis 1765 , date de son deuxième voyage à Paris, il était devenu le familier et le favori du salon de Mme du Deffand (1697-1780)

Une étrange relation s'était établie entre l'aristocrate anglais et la marquise, âgée alors de 68 ans.

En clair, pour la première fois elle était tombée amoureuse de cet homme qui avait 20 ans de moins qu'elle. Il est étrange que la marquise, si préoccupée de naturel, n'ait pas senti ce qu'il y avait d'artificiel en lui. La différence de culture, de langue, l'a un peu désorientée ou bien a-t-elle deviné, derrière son comportement un rien arrogant, un homme vulnérable, peu sûr de lui ?

Elle a rencontré quelqu'un qui a les mêmes goûts qu'elle, qui est de son rang. 

Et lui ? Il a le goût du passé, de l'histoire. La vieillesse est, pour ce fin connaisseur, une sorte d'archéologie de la vie. La marquise lui semble un personnage presque mythique et, à Saint Joseph, dans son salon, il croit revivre un demi-siècle d'histoire.

 

En outre, on la tient pour l'une des femmes les plus intelligentes et les plus spirituelles de Paris. Chez elle on trouve la fine fleur de l'aristocratie française.  

 

Il repart le 17 avril. A Chantilly où il passe la première nuit il lui écrit , sans doute

sous le coup d'une vague nostalgie. C'est le début d'une correspondance qui se prolongera pendant 15 ans. Cette lettre sera aussi l'occasion de leur première querelle.

Nous ignorons ce qu'il avait écrit , mais nous avons la longue réponse de la marquise. Elle est très touchée. On ne peut aimer plus tendrement que je vous aime.. Souvenez-vous que vous êtes mon tuteur, n'abandonnez pas mon éducation : je serai toujours très soumise mais surtout ne me laissez jamais ignorer ce que je dois faire et dire…

Cette réponse, trop tendre l'affole. Il la rabroue brutalement. Il ne veut pas recevoir de portugaise.

Certes, il est flatté de l'intérêt évident qu'elle lui porte mais il redoute plus que tout le ridicule. Il la rabrouera encore souvent car il craint les indiscrétions. 

 

En revanche, lorsqu'il vient la voir (il reviendra 4 fois), il est charmant et ils passent ensemble des moments heureux.

Elle ne néglige rien pour le distraire, spectacles, soupers avec des hôtes prestigieux, recherche d'objets anciens pour son château. Et puis, ils ont de longues conversations où alternent anecdotes, discussions, littéraires, mots d'esprit.

Il se confie à cette femme qui pourrait être sa mère, avec une sincérité inhabituelle chez lui, il lui dit ses faiblesses, ses goûts personnels. Leurs conversations prennent, peu à peu, un tour plus personnel.

 

Ils échangeront 1700 lettres dont 955 nous sont parvenues ; 840 sont de la marquise ou de son secrétaire, et les autres de Walpole. A intervalles réguliers, il en réclame la restitution.

 

Il détruit les siennes, soi-disant parce que son expression en français était imparfaite. Mais, jusqu'à sa mort, il gardera les lettres de la Marquise, se contentant de faire disparaître quelques passages à coups de ciseaux.

Pourquoi ? Avait-il conscience de leur valeur exceptionnelle ?

 

Le 22 août, 1780 elle dicte une dernière lettre pour lui qui s'achève sur ces phrases bouleversantes :

Divertissez-vous, mon ami. Ne vous affligez pas de mon état ; nous étions presque perdus l'un pour l'autre ; nous ne devions plus nous revoir. Vous me regretterez car on est bien aise de se savoir aimer.

 

Elle s'éteint doucement le 23 septembre 1780.

 

Mais revenons à cette édition française du Château d'Otrante et à sa litigieuse préface.

Mme du Deffand se trouve placée entre deux fidélités.

Elle entretenait depuis des décennies une correspondance avec Voltaire. Entre eux, il n'y avait pas seulement un échange épistolaire mais une circulation de gens, qui colportaient des nouvelles, des informations littéraires, politiques, mondaines.

Elle commentait pour lui les événements mondains, lui parlait de littérature.

Que faire pour que le patriarche de Ferney ne se sente pas offensé.

On en débattit longuement. Elle tint même un conseil de guerre avec ses familiers.

 

Elle écrivait à Walpole :

Trouvez- vous que Shakespeare a plus d'esprit que Voltaire ?

Nous avons conclu qu'il ne fallait ne rien dire, sur cette brochure - le château d'Otrante - ni la louer ni la blâmer"

Mais tout le monde en parlait.

 

En 1767 parut, la traduction française

En juin 1768 Voltaire écrivit à Walpole pour lui demander un exemplaire d'un de ses ouvrages historique Historic Doubts.

Il lui envoya le livre demandé et y ajouta son roman.

Il avait accompagné son envoi d'une lettre, ce qu'approuva Mme du Deffand mais elle ajoutait :

Vous avez décidé que Shakespeare avait plus d'esprit que lui. Croyez -vous qu'il vous le pardonne? C'est tout ce que je peux faire, moi, de vous le pardonner.

 

Dans l'échange de lettres entre Walpole et Voltaire, il n'est en fait pas question du roman lui-même mais de la préface :

Après avoir lu la préface de votre histoire, j'ai lu celle de votre roman. Vous vous y moquez un peu de moi mais je vais vous répondre sérieusement.

 

Voltaire, auteur du Nouveau commentaire sur Corneille, reprend point par point les arguments de Walpole et se considère en état de belligérance avec ce vieux soldat qui donne la préférence à son grossier bouffon de Shakespeare sur Racine et Corneille.

 

La réponse de Walpole montre à l'évidence qu'il refuse l'engagement. Il évitera la querelle et fera, non sans humour, amende honorable.

Il répond qu'on ne peut regretter d'avoir été dans l'erreur quand on en est tiré par quelqu'un de si compétent et de si courtoise manière.

Shakespeare, ajoute-t-il, est excusable de ne s'être pas conformé aux règles : il n'y avait pas alors de Voltaire pour donner des lois à la scène et pour montrer combien elles étaient fondées en bon sens.

 

D'ailleurs, ajoute-t-il encore, il n'a pas la vanité de se croire un adversaire digne de lui ; il est maintenant prêt à recevoir ses lois sans les contester.

Dans les salons littéraires le défi lancé par l'Anglais intéressait beaucoup plus que la défi lancé par Frédéric à Manfred.

Il est clair que la fortune du Château d'Otrante fut pour une bonne part liée à des circonstances étrangères à ses mérites littéraires.

 

Quoiqu'il en soit, il ne fut lu et apprécié que par quelques membres de la haute société et par un petit nombre de lecteurs cultivés '. Grimm dans La Correspondance littéraire loue le roman, en donne un compte rendu flatteur. Mais l'avait-il lu ? 

 

Comment un roman qui eut une audience si limitée lors de sa publication put faire si brillamment école ?

En fait, le succès ne viendra qu'une génération plus tard quand la nombreuse descendance du Château d'Otrante commencera à envahir les rayons des bibliothèques de prêt.

Horace Walpole l'avait pressenti. A Madame du Deffand, il avait confié :

Je n’ai pas écrit mon roman pour ce siècle-ci, qui ne veut que de la raison froide (…) il ne sera goûté que plus tard.

 

Il pressentait que ses contemporains n'étaient pas préparés à s'ouvrir à la sollicitation du rêve. Pour entrer dans ce château, il fallait se défaire de tout contact avec la réalité…

En nommant son récit The Castel of Otranto, a "Gothic Story", cette architecture mise en fable, cette dramatisation d'une demeure gothique, il inaugurait un genre littéraire qui, vingt ans plus tard, devait connaître une incroyable postérité.

Pourtant, jamais les romans gothiques ultérieurs ne le déclassèrent.

Jamais il ne fut plus souvent réédité qu'entre 1790 et 1815.

C'est qu'il avait marqué, en ce milieu du XVIII siècle, l'irruption brutale de l'irrationnel dans la banalité romanesque.

Le Château d'Otrante est la transcription sur le mode littéraire d'un thème architectural et du rêve d'un esthète.

 

Si Strawberry avait pu être un monument de la grande architecture médiévale, sans doute, n'y aurait-il pas eu Le Château d'Otrante. La demeure de rêve prolongeait la réalisation architecturale, dont il savait les insuffisances mais qu'il anime, une demeure médiévale de rêve.

Elle avait en quelque sorte plus de réalité qu'elle.

 

D'un point de vue littéraire, ces 20 années qui suivirent la parution du roman de Walpole correspondent à un temps mort dans l'histoire du Rêve en littérature, un temps de germination des thèmes proposés par Walpole.

Pendant ces mêmes années, une nouvelle génération d'érudits poursuivirent leurs recherches et contribuèrent à dissiper bien des préjugés.

On appliqua d'une façon explicite la catégorie du Sublime.

 

L'engouement pour le gothique était toujours aussi vif. Il semble qu'on ne pouvait plus concevoir un jardin, un parc sans quelques ruine gothiques. C'est dans ces parcs et ces jardins que s'est d'abord façonnée la sensibilité anglaise. Dans les dernières décennies du siècle, elle épanouit dans le cadre des dramatiques édifices médiévaux. 

 

La vogue du roman gothique après 1764

 

Dans la mesure où le gothique est affaire d'émotion, il devait tout naturellement toucher la sensibilité féminine.

Mrs Carther, femme de lettres bas-bleu réagit si fortement qu'il lui arrive de souffrir d'une fièvre gothique. En découvrant une église elle va jusqu'à avoir des convulsions.

 

Le succès commercial du roman gothique favorisa son évolution vers l'horreur, la surenchère afin de maintenir les ventes menacées par l'accoutumance aux thèmes répétitifs de la terreur gothique.

 

Il est étonnant de constater qu'à part Le Moine, la plupart des romans gothiques furent écrit par des femmes. Le roman avec elles s'est féminisé, embourgeoisé.

Le tendre se mêle donc au ténébreux, et inversement, puisque sous l’impulsion de cette littérature, les auteurs de romans sentimentaux ajoutent à leur tour des éléments de décoration gothique pourtant bien étrangers à leurs intrigues.

En élargissant son lectorat, le roman gothique connut rapidement une inflexion de ses thèmes en direction des fictions sentimentales très en vogue à cette époque. De la liste de ces nombreuses romancières, je ne retiendrai que deux noms:Clara Reeve (1729- 1807) et Sophia Lee (1750-1824).

 

Clara Reeve ne s'engagea que très tard dans une carrière d'écrivain.

En 1778 elle publiait ce qui est tenu pour son meilleur roman : Le vieux Baron

anglais, présenté comme la transcription d'un vieux manuscrit. Elle est très influencée par Walpole, mais elle s'efforça de corriger les excès gothiques de son prédécesseur pour la ramener dans les limites de la bienséance. Chez elle, le fantastique, le mystérieux, cèdent de la place au pathétique amoureux et au quotidien de la bourgeoisie de l’époque. 

 

Elle ne fut, en vérité qu'une médiocre imitatrice que Walpole considéra avec un certain mépris.

 

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Néanmoins elle joua un rôle essentiel dans la transmission des thèmes principaux du Château d'Otrante. Elle leur assura une plus grande diffusion en les réduisant aux dimensions d'un drame bourgeois.

 

En revanche, Sophia Lee trouve une place méritée dans l'histoire du pré-romantisme anglais, avec le Souterrain, sous-titré Histoires d'autrefois, publié en 1783.

Sophia Lee a fait le choix d'une époque bien précise de l'Histoire d'Angleterre. Ses deux héroïnes, Mathilde et Ellinor, sont les filles, nées d'un mariage secret de Marie Stuart et du duc de Norfolk.

Ces filles non avouées de Mary Stuart doivent beaucoup à Cleveland, le philosophe anglais, fils de Cromwel, roman de L'abbé Prevost. Elles auront des destins tragiques et seront victimes de la haine de la Reine Elisabeth.

Bien des larmes couleront tout au long des pages de ces 3 volumes. 

Cette mélancolique histoire où le malheur s'attache aux pas d'illustres héroïnes, constitue une source inépuisable de situations et de thèmes pathétiques auxquels allaient puiser les romanciers et les romancières.

Ingénieusement combinés, par la génération suivante, à la trame d'aventures inquiétantes, ils donneront au roman gothique son visage définitif.

Sophia Lee avait su capter la sensibilité de l'époque et sut donner à la mélancolie de ses héroïnes un cadre architectural caractéristique de l'esprit du temps.

En leur donnant une dimension psychologique et la sombre coloration héritées de

Prévost, elle définit le climat des romans à venir.
Après elle, le gothique sera toujours associé au thème de l'infortune en amour.

 

A partir de Sophia Lee, Le "gothique" se trouvera toujours associé au thème de

l’infortune en amour. Il perdit la sécheresse et aussi la brièveté des pionniers du genre. Le tendre se mêle au ténébreux. Maurice Lévy.

 

Dans son remarquable ouvrage Le roman gothique anglais, il écrit : pour qu'un roman puisse être qualifié de gothique, il doit nécessairement réunir trois caractéristiques dominantes : l’usage d’une architecture médiévale, la présence de l’Au-Delà (réel ou non), et une atmosphère d’angoisse et de mystère.

Un des derniers grands auteurs est Charles Maturin qui écrivit le très gothique Melmoth ou l'homme errant (1820) qui pousse ici le genre vers le roman historique.

Si l'architecture médiévale est essentielle au gothique elle est également un verrou spatio-temporel.

Quand ce verrou sautera, on arrivera à la science-fiction. Le Dracula (1897) de Bram Stokeren en est un parfait exemple. 

Mais déjà, en 1818, Mary Shelley avait publié Frankenstein, un étrange roman à la croisée du gothique, du fantastique et de la science-fiction.

Le roman gothique pur disparaît presque totalement vers 1825, mais les éléments gothiques continueront indéfiniment à teinter plus ou moins fortement la littérature, puis le cinéma. 

 

Avec Walter Scott (1771-1832), il devient historique.

En 1819, il fait paraître son premier roman historique Ivanhoé qui connaît immédiatement un immense succès. Suivent Le Monastère et L'Abbé (sur Marie Stuart) en 1820, puis Kenilworth (histoire d'Élisabeth et Amy Robsart) Le Pirate et Quentin Durward, récit de la lutte entre Louis XI et Charles le Téméraire. 

Ces ouvrages valurent à Walter Scott une célébrité universelle et exercèrent une profonde influence sur les écrivains romantiques.

 
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