Le roman gothique anglais 1 : Naissance du roman gothique anglais

  Le roman gothique a fait l'objet de nombreuses recherches. La réflexion que nous proposons ici s'appuie essentiellement sur le remarquable ouvrage de Maurice Levy, Le roman gothique anglais (1764-1824), publié chez Albin MIchel, dans la collection La Bibliothèque de l'Evolution de l'Humanité.  
  Roman noir, roman gothique, roman terrifiant, roman frénétique.

Voici des termes à peu près équivalents pour désigner un genre littéraire qui naquit en Angleterre dans la seconde moitié du XVIII siècle et dont la vogue incroyable gagna la France dans un espace de temps relativement bref.

Pourquoi gothique ? Pourquoi cet adjectif emprunté au registre de l'architecture en vint à désigner une catégorie romanesque?

Le terme gothique ne doit pas être pris à la lettre. Il eut été absurde de penser que cette architecture médiévale pouvait être un héritage des Goths. Les Ghots sont un peuple germanqique dont les deux branches sont les Ostrogoths et les Wisigoths. Ils envahirent l'Empire romain en 410, fondèrent leurs propres royaumes avant de s'effondrer, entre 553 et 710.

Pourtant, ces mots architecture gothique, bien qu'impropres, ont été consacrés par l'usage. On appela gothique les édifices religieux, églises, cathédrales, monastères, couvents, forteresses médiévales.

Comment cet adjectif en vint-il à désigner le rêve angoissant auquel s'abandonna l'âme anglaise pendant plus de deux générations ?

 

 

Angoissant car ce rêve gothique était tout hérissé d'architectures démentes, creusé de gouffres et de labyrinthes.

 

Si j'ai pensé à consacrer quelques séances à ce type de roman c'est qu'il joua un rôle essentiel dans l'histoire de la littérature et du roman.

Le gothique fut tout d'abord un phénomène de mode mais quand le roman s'en empara, il bouleversa le classicisme et contribua à l'avènement du romantisme.

Si le roman gothique disparut en tant que tel au cours du XIX, il est comme un fleuve dont les affluents parcourent désormais tout la littérature ou encore un tronc d'arbres aux multiples ramifications.

Pour comprendre comment un adjectif relevant du vocabulaire de l'architecture en

vint à désigner une nouvelle catégorie romanesque, il faut suivre l'évolution de la sensibilité en Angleterre au cours du XVIII.

 

L'architecture palladienne

Après le grand incendie de Londres, en 1632, s'imposa la vogue d'une architecture classique inspirée de l'Italie. Ce nouveau style est directement influencé par l’architecture antique de Vitruve et par les travaux du grand architecte italien Andrea Palladio. 

Le palladianisme apparait dès le XVII ème siècle en Europe. Jamais cependant il ne s’est  autant développé que dans les îles britanniques. Au moment où le baroque bat son plein en Europe, les Anglais, eux, préfèrent un style plus sobre et géométrique. Les fondamentaux de l’architecture palladienne restent la symétrie et les proportions. Celles-ci doivent être équilibrées d’où souvent un plan carré centré autour d’un hall ou d’une cour car elle permet une symétrie parfaite. 

 

Inigo Jones (1573-1652) découvre l’œuvre de Palladio et les ruines antiques lors d’un

voyage en Italie qui transformera sa carrière. Il rapporte ses travaux en Angleterre et révolutionne l’architecture à travers la construction d’édifices emblématiques, à Londres.

Le néo-palladianisme se démocratise alors avec la construction de maisons aristocratiques dès le premier quart du XVIIIème siècle. Les architectes partent se former en Italie et reviennent en Angleterre pour y développer leur talent.

Le palladianisme a, pendant près de deux siècles, marqué l’architecture britannique au XVIIème siècle et devint le style national.

 

Cette découverte fut en en partie favorisée par le Grand Tour.

Le Grand Tour (sic en anglais), est le long voyage que faisaient les jeunes gens appartenant aux plus hautes classes de la société européenne, en particulier britannique ou allemande, à partir du XVIIe et plus encore au XVIIIe siècle.

Il était destiné à parfaire leur éducation, après ou pendant leurs études, qui alors étaient fondées sur les humanités grecques et latines. Le jeune voyageur, presque

toujours en compagnie d’un tuteur, parcourait systématiquement l'Europe. Ils étaient pourvus de nombreuses lettres d'introduction qui leur permettaient d'être reçus dans les milieux les plus fermés.

Les destinations étaient l'Italie, mais aussi la France, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse. 

Ces voyages duraient parfois plus d’un an. Ils devinrent le complément obligé de toute bonne éducation pour ces jeunes gens destinés à de hautes carrières ou simplement issus de l'aristocratie cultivée. 

Le voyage avait une fonction sociale. Il constituait un élément de reconnaissance ou d'ascension sociale. Il affirmait les moyens financiers et la culture du voyageur. Le but du voyage n'était pas d'aller voir autre chose, mais d'aller voir ce qui devait être vu, de se forger une culture commune.

L'on on visitait toujours les mêmes hauts lieux culturels. Cette expérience acquise et cette culture commune renforçaient les liens sociaux.

C'était une sorte d'internationale des élites européennes.


Ces jeunes voyageurs se préparaient ainsi à leur carrière dans la politique ou la diplomatie. En tout cas au rôle éminent qui serait le leur dans la société.

 

Le Grand Tour aida à la diffusion du palladianisme et du néoclassicisme.

C'est en partie grâce à eux que, l'architecture classique, importée d'Italie, triompha en Angleterre et tout particulièrement à Londres. 


Après les édifices officiels, aristocrates et riches bourgeois sacrifièrent à cette nouvelle mode mais ils n'étaient pas tous des esthètes et se contentèrent de caricatures. Malgré ces aberrations pendant plusieurs décennies l'architecture classique fut le modèle de référence.

Re-découverte du gothique

A la fin du XVIIe et au début du XVIIIe le regard porté sur l'architecture gothique était donc plutôt hostile.

 

Mais l'engouement pour le classique suscita un contre-courant de résistance, menée

au début par des médiévistes qui créèrent la Société des Antiquaires (1718). 

Ces médiévistes s'indignaient de l'oubli dans lequel étaient tombées les architectures religieuses de la vaillante Albion et surtout du mépris dont les accablaient les jeunes lords à leur retour du continent.


Ils voulurent renouer avec un riche passé artistique et lutter contre les influences étrangères.


Dans les 20 ans qui suivirent la fondation de cette Société savante, se multiplièrent les ouvrages sur les édifices gothiques, les grandes cathédrales, avec des relevés précis.

Malgré leurs erreurs, ces ouvrages, en sollicitant l'intérêt du public cultivé ou curieux,

le réconcilièrent avec un art longtemps décrié.

Plus connus et d'un accès plus simple que les écrits furent les recueils de planches des artistes topogpraphes qui parcouraient les divers comtés d'Angleterre. Leurs planches furent ensuite gravées. Ces gravures qui reproduisaient châteaux et abbayes les firent découvrir au public.


Les ruines ne manquaient pas en Angleterre où à la Réforme avaient succédé de longues guerres civiles laissant sur tout le territoire les vestiges d'édifices médiévaux, civils et religieux.

Les érudits, passionnés de Moyen-âge, redécouvraient en Angleterre ce riche passé architectural que  le XVII siècle, avait ignoré.

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, le succès de ces multipes ouvrages consacrés aux vestiges gothiques révèlait que cette architecture médiévale avait encore des partisans, ce qui explique sans doute, la rapidité avec laquelle cette nouvelle mode du gothique allait se répandre.

Le terrain était préparé.

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Ces travaux, modestes au début, devinrent de plus en plus savants; non seulement ils réhabilitaient par leur études et leurs écrits l'architecture médiévale mais ils

mettaient les ruines au goût du jour.

Cet intérêt était purement esthétique et nullement idéologique. On ne remettait pas en cause la Réforme qui, en 1530, avait coupé tout lien avec la Papauté. Au contraire, beaucoup voyaient dans les vestiges médiévaux des symboles du fanatisme papiste et de l’obscurantisme moyenâgeux.

Ces ruines abandonnées témoignaient du triomphe de la Réforme.

Ces auteurs, savants ou naïfs, furent les premiers à faire ressentir la grandeur, la sombre majesté de ces édifices religieux dans lesquels la pénombre et le poids du Passé saisissent l'âme et l'inquiètent. On découvre la valeur émotionnelle de cette architecture médiévale ; alors que la contemplation d'un monument classique suscite un sentiment d'équilibre, de plénitude, de sérénité, les vestiges gothiques touchent la sensibilté. Ils éveillent une émotion diffuse et déjà un sentiment de crainte irraisonnée.


En 1742, Batty Langlay, peintre paysagiste anglais et écrivain prolifique, faisait paraître un recueil de plans et de dessins gravés pour des structures de style néogothique, pavillons d'été et bancs de jardin.

Son ouvrage suscita un vif engouement.

Les nobles virent dans le gothique un retour vers leurs ancêtres, les bourgeois enrichis par le commerce crurent naïvement donner le change sur leur origine et pouvoir prétendre à de lointains ancêtres en se faisant construire des villas gothiques.


La vogue du gothique

On restaura certaines vieilles demeures en un style qui se voulait gothique.

Désormais la mode sera d'ajouter quelque ruine, ou quelque pavillon gothique dans son parc. 

Pour créer une atmosphère de sombre méditation, on y place des objets de recueillement : bible, sabliers, crâne oiseaux empaillés.

S'il faut en croire le Gentleman Magazine, un certain Mr Hamilton avait cherché pour sa grotte quelqu'un prêt à s'engager à ne se couper ni cheveux, ni barbe, ni ongles pendant sept ans. L'ermite n'ayant pu respecter ces conditions draconiennes fut renvoyé et remplacé par un mannequin empaillé.

 

La mode gagna le mobilier.

En 1753, dans un célèbre recueil de Thomas Chippendale (1718-1779), le créateur anglais de meubles qui a donné son nom à un style de mobilier, l'amateur pouvait trouver des modèles de bureaux, de bibliothèques, de lits, de chandeliers gothiques.

Ce qui suscita des réactions ironiques justifiées :

Tout est gothique à présent, nos demeures, nos lits, nos bibliothèques sont ornés de motifs copiés dans quelque ancienne cathédrale.

Ces ruines, ces façades, ces pavillons, ces meubles qui envahirent les demeures, les parcs, et jusqu'aux rues de Londres, n'étaient pas des œuvres d'art mais elles ont valeur de signe.

Ces avatars du gothique seraient sans intérêt s'ils ne montraient pas que, dans les premières décennies du XVIIIe, le goût était en train de changer. La  mode avait suivi.

A côté de cet engouement frivole, certains intellectuels avaient de vraies connaissances.

 

William Warburton, Thomas Warton, Thomas Gray, simples amateurs passionnés, devinrent d'authentiques érudits. Ils entraînèrent le premier renouveau gothique vers des recherches sérieuses.

William Warburton, prêtre anglican (1698-1779), considérait que l'art gothique était naturel et cette remarque trouvera un écho dans chez les romantiques. Il écrivait en 1751:

Les Goths au temps du paganisme, avaient coutume de prier leurs dieux sous le couvert des arbres. Quand une nouvelle religion leur imposa de construite des temples, leur architecture reproduisit le cadre de leur culte ancestral.

Ainsi Goethe, en découvrant la cathédrale de Strasbourg en 1770, parlera d'une architecture née de la forêt, et Chateaubriand en 1802 dans Le génie du christianisme écrira :

l'architecte chrétien a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et des tonnerres qui roulent dans la profondeur des bois.

L'image de la ruine se fraie un chemin dans les consciences et les sensibilités, ouvrant la voie à une génération de poètes. Ils furent les premiers à être sensibles à l'émotion que fait naître la contemplation de ces vestiges d'un temps passé.

Leur sensibilité glissa lentement vers la mélancolie pure dans laquelle se complaisait leur âme tourmentée.

On hante les cloitres abandonnés et les tours solitaires pour y goûter des émotions mêlées : un ravissement terrible ou une douceur horrible.
Quelque chose qu'on ressent profondément et qu'on ne saurait expliquer.

 

C'est la génération des Graveyard Poets, poètes préromantiques qui, méditant dans les cimetières, explorent les sentiments liés au deuil et à la mort.

Les vieilles églises et les abbayes étaient aussi des ossuaires. Dans leurs cryptes effondrées reposaient des êtres disparus depuis des générations.

Voûtes obscures, murs délabrés, amènent une sombre méditation sur la mort, sur la fuite du temps, l'inconstance de la fortune.

 

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Les tombeaux qui célébraient la gloire des défunts sont devenus le repaire des corbeaux et serpents. On y ressent la vanité des choses humaines :

Éphémère est le sourire du destin.

 

A leur admiration se mêle un sentiment de peur irraisonnée. Comme si les fantômes de ces disparus hantaient encore ces lieux désolés :

Ici tout n'est que silence redoutable ; rien ne le trouble

que le vent qui soupire et ma chouette qui pleure

et crie, solitaire sous la lune funèbre,

dont les rayons se glissent à l'ouest, dans cette nef latérale

où un triste fantôme, d'un pas immatériel,

fait sa ronde habituelle, ou s'attarde sur sa tombe.

David Malle (1728)

 

La mélancolie qu’inspire la Mort repose largement sur un goût pour l’esthétique des ruines, d’abbayes ou d’églises, toutes ces ruines dont Cromwell et Henry VIII avaient si généreusement couvert le pays. 

Le lieu gothique devient ainsi la cristallisation de l'inquiétude, maladie anglaise, le spline comme l'écrivait Diderot à Sophie Volland.

Ce ne sont pas là seulement les signes annonciateurs du roman gothique mais les premiers symptômes d'une sensibilité romantique.

Thomas Warton et Thomas Gray furent les premiers à faire sentir dans leurs poèmes la grandeur, la sombre majesté de ces édifices religieux où l'ampleur des voûtes, la pénombre et le poids du passé saisissaient l'âme et l'inquiètent.

 

Thomas Warton développa dans Les Plaisirs de la mélancolie (1747), une méditation sur des thèmes moyenâgeux. Ses émotions sont étroitement liées à l'architecture gothique.

Ainsi est-il bouleversé en contemplant un vitrail traversé par un rayon de lune. par le silence de la nuit à peine troublé par le cri de la hulotte.

Il en va de même pour Thomas Gray (1716-1771), auteur d'un des poèmes les plus célèbres de la littérature anglaise : Élégie écrite dans un cimetière de campagne (1751).

Certes, la ruine avait toujours été un motif élégiaque mais de toile de fond, d'accessoire pittoresque, elle devient le sujet, c'est elle qui organise le tableau, le poème.

L'architecture devient un état d'âme, un prétexte à sensations fortes et ambiguës.

Il est évident que le premier renouveau gothique et le nouveau genre poétique sont indissociables.

Cette errance, cette méditation, souvent solitaire, c’est là la matière du roman gothique.


C'est dire que des décennies avant l'apogée du roman gothique le public était invité à considérer chapelles en ruines et les tours enserrées de lierre comme des lieux mystérieux.

 

L'ossianisme 

Puis ce fut la vogue du poète Ossian, un soi -disant barde gaëlique dont les poèmes furent publiés entre 1760 et 1765 par Macpherson comme des documents authentiques. Ils eurent rapidement une grande audience.

 

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Or il s'agissait d'une supercherie littéraire de Macpherson, qui s'était inspiré de textes anciens et folkloriques.

Ce personnage légendaire figure dans une série d'épopées dont les événements sont placés par la tradition vers la fin du IIIe siècle de notre ère.

Encensés comme un genre de littérature nord-européenne, ils stimulèrent l’intérêt pour l’histoire ancienne et la mythologie celtique, non seulement au Royaume-Uni, mais également en France, en Allemagne et jusqu’en Hongrie.

Ils sont à l'origine de l'ossianisme, mouvement poétique pré-romantique. Les poèmes d'Ossian étaient l'une des lectures favorites de Napoléon, du jeune Chateaubriand.

Ils s'apparentent aux contes médiévaux.

Tous deux sont du domaine de l'Imagination.

En clair, on redécouvre l'imaginaire que les Lumières dédaignait.

En effet, à mesure que le monde progressait, l'entendement avait gagné du terrain sur l'Imagination.

L'homme qui s'applique à mieux connaître la cause de toute chose, s'en émerveille de moins en moins. Le langage perd en enthousiasme ce qu'il gagne en précision.

Ce vieillissement de l'imagination explique pourquoi il fallait se tourner vers les premiers âges de la civilisation pour trouver une poésie authentique.

Toute poésie est fille de l'Imagination.

 

Chansons de geste et des romans de chevalerie

En Angleterre, châteaux et cathédrales n’étaient pas le seul et unique legs du passé, les seuls vestiges de la civilisation médiévale anglaise.

Il était d’autres monuments, écrits ceux-là, qui allaient susciter un intérêt et un curiosité également vifs : les romans de chevalerie. 

 

Ils étaient considérés à la fin du siècle précédent comme un témoignage d'un temps barbare. On leur reprochait leurs invraisemblances, un divorce trop complet avec la réalité.

Les personnages y étaient trop vertueux leur langage, trop élevé.

Toutes les valeurs bourgeoises de saine prudence et de raison étaient contredites par ces contes fantastiques.

On les condamnait comme œuvres de pure imagination ; leur succès s'expliquait par l'ignorance, la superstition, qui régnaient pendant la longue nuit du Moyen-Âge.

La crédulité où les prêtres catholiques maintenaient les esprits rendait inutile tout souci de vraisemblance ; ils corrompirent ainsi le goût de l'humanité.

De même que l'art gothique médiéval, surchargé d'ornements superflus, de gargouilles, de dragons ailés, était inadmissible pour l'amateur de pureté grecque, de même, les chansons de geste était un témoignage d'un temps barbare. 

 

Désormais on réhabilite ce patrimoine oublié et le cycle du roi Arthur qui relevaient d'une faculté tant décriée pendant l'âge classique : l'Imagination.

 

Le Surnaturel

Dans les cryptes on ne voit pas les ombres des défunts mais il est facile de les imaginer. On croit sentir leur présence. Un pas de plus dans l'imaginaire et on les voit. C'est dire qu'une association se fait tout naturellement avec les ombres des disparus donc avec le surnaturel.

Tout gothique relève d'une imagination fantastique, toute œuvre d'imagination est plus ou moins gothique.

Cette redécouverte du passé semble une sorte de défi inconscient au siècle des philosophes éclairés qui, eux, veulent tout expliquer rationnellement.

L’attrait pour le gothique tient aux sensations fortes qu’il procure.

C’est un plaisir ambigu où la menace devient voluptueuse, et la terreur envoûtante.

Le sens commun pourra n’y voir aucune beauté, et il n’aura pas tort. Les gargouilles ne sont pas belles, elles font naître un étrange malaise.  

La notion de Beau définissait le goût classique. Désormais on se réfèrera à une autre catégorie esthétique : le Sublime.

 

Le Sublime

C'est Edmund Burke 1729-1797qui fonda la première opposition systématique entre le Sublime et le Beau.

Sa Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau, publiée en 1757, fut rééditée presque tous les trois ans jusqu'à la fin du XVIIIe siècle et rapidement traduite en français et en allemand.

Peu d'ouvrages non romanesques de langue anglaise connurent en leur temps un succès aussi immédiat, vif et étendu, que ceux de Burke.


Le Beau relève de ce qui est fini, lisse, droit, clair, léger plaisant, perçu et rationnel.

Le Sublime relève de ce qui est infini, rugueux, irrégulier, sombre, massif, inquiétant, imaginé et irrationnel.


Ainsi comprend-on mieux en quoi les lumineuses colonnes des édifices grecs se distinguent des sombres voûtes ogivales des cathédrales gothiques.

Les premières sont belles, et les secondes sont sublimes.

Cette antinomie peut s’exprimer sur une infinité de concepts.


Au goût on peut opposer la passion, au neuf l’ancien, à la lucidité le rêve, à la vie la mort, etc.

Il n'en demeure pas moins que l'architecture palladienne restait officiellement la seule satisfaisante pour l'esprit avec tous ses principes d'équilibre, d'harmonie, de sérénité si chers aux classiques.

Mais le gothique, lui, je le répète,  fait naître une émotion inexplicable. 


L'engouement pour l'histoire et le passé, amène à la redécouverte de Shakespeare ; on redécouvre les décors populaires du théâtre élisabéthain, le château hanté (Macbeth, Hamlet), la crypte (Roméo et Juliette), la prison médiévale (Richard III ou Edward II de Christopher Marlowe), le cimetière (Hamlet).

Les décors naturels sont ceux des contes de bonne femme, paysages nocturnes (Macbeth), sabbats de sorcières (Macbeth), orages déchaînés sur la lande (Le Roi Lear), tempêtes en mer (La Tempête, Un conte d'hiver).


Au milieu du siècle, l'inquiétude remplace la sérénité des classiques et cette inquiétude se fixe sur l'architecture.

Voûtes mystérieuses, cloîtres plus inquiétants encore quand un rayon de lune y prend les multiples couleurs d'un vitrail tandis que ces caveaux proclament sourdement homme voici l'image de ta destinée.

C'est dire que des décennies avant l'apogée du roman gothique le public était invité à considérer chapelles en ruines et tours enserrées de lierre comme des lieux mystérieux.


Du sublime, le roman gothique tirera une grande partie de sa force littéraire. Les Lumières avaient voulu expliquer le monde de manière rationnelle, en lui déniant toute possibilité de mystère.

En replaçant la peur au centre du jeu, le roman gothique refuse l'idée d’un monde explicable en tout point.

Comme l’explique admirablement Alain Morvan, directeur du volume de La Pléiade, dans un entretien au Monde :

Les gothiques ont bien senti qu’un monde sans peur est un monde qui fait peur, qui nous cache quelque chose, un univers trop rassurant pour être parfaitement crédible. Ils ont donc voulu, pour pallier cette carence ontologique, revenir à la peur comme à une composante normale du monde.

Le gothique allait bouleverser le roman en bousculant les valeurs du classicisme et contribuer à l'avènement du romantisme.

 

Cette errance, cette méditation, souvent solitaire, c’est là la matière du roman gothique.

 

C'est dans ce contexte, surgit en 1764, un étrange roman, Le château d'Otrante,   écrit par Horace Walpole. 

Surgi de l'au delà, un casque géant tombe dans la cour d'honneur du Château d'Otrante et tue le fils du prince Un portrait de famille pousse un profond soupir, sort de son cadre et descend sur le sol avec un air mélancolique. Les statues des guerriers descendent de leur socle, saignent du nez… Et le Siècle des Lumières, stupéfait, assiste à l'entrée des ténèbres.

 

Signe provocant d'un genre littéraire, appelé le roman gothique,  qui, de 1764 à 1820, va naître, se développer, puis se transformer ou mourir.

 

Puis vinrent les grands maîtres du genre:

La première An Radcliffe dont  Les Mystères d'Udolfe (1790)  connurent un immense succcès.

Puis, Mathew Lewis, qui, à 20 ans publia un roman sulfureux : Le Moine.

Alors,  la mode du gothqiue déferla. 

 

Vingt ans après l'étrange château d'Otrante, dans un décor de cachots, de caveaux, de souterrains, de confessionnaux, de cimetières, de monastères baignés par la lune, un cortège de nonnes sanglantes, de spectres redoutables, d'inquisiteurs masqués, de squelettes, d'orphelines ravies à leur couvent envahirent la littérature.

 

La production romanesque anglaise avait pris une coloration sombre et mélodramatique.

Le passage  de la sentimentalité insipide du roman d'y il a 50 ans aux horreurs de celui des 20 dernières années fut si net, si soudain qu'on désespère de pouvoir l'expliquerécrit un critique.

Ou encore :

Les élucubrations des cerveaux échauffés par la lecture du Château d'Otrante, des mystères d'Udolfe ou du Moine  envahirent le marché du livre Depuis la parution des romans d'Ann Radcliffe , à juste titre célèbres et admirés, le marché du livre est saturé d'histoires de châteaux hantés.

 

On compte 348 œuvres dues à 138 auteurs.

Il n'y eut guère plus de 4 titres avant l'entrée en scène d'Ann Radcliffe

En 1797, on comptait 14 titres.

Il y eut 21 romans gothiques pour la seule année 1800

En 1810, 19.

A partir de 1790, une maison d'édition londonienne , la Minerva Press, se consacra presque uniquement à la diffusion de ces romans. 

 

Sous la plume de médiocres conteurs,  la référence à l'architecture ne disparaît pas complètement mais elle est éclipsée par l'effroi, l'horreur.

Le roman devient frénétique puis terrifiant. Ces médiocres auteurs n'avaient qu'à puiser dans un répertoire:un souterrain, des ruines qui incitent à la méditation, des spectres, une forêt obscure. 

 

Dans le journal Le Spectateur du Nord, on peut lire la recette pour faire un roman noir :

Un vieux château dont la moitié est en ruines.

Un long corridor avec beaucoup de portes et dont plusieurs doivent être cachées.

Trois cadavres, encore tout sanglants.

Une vieille femme pendue avec quelques coups de poignard dans la gorge.

Des voleurs, des bandits à discrétion.

Une dose suffisante de chuchotements, de gémissements étouffés et d'horribles fracas.

Tous ces ingrédients, bien mêlés et partagés en trois ou trois volumes donnent une excellente mixture que tous ceux qui n'ont pas le sang noir pourront prendre dans leur main immédiatement avant de se coucher. On en sentira le meilleur effet. C'est prouvé.

Curieusement, la plupart de ces livres furent écrits pas des femmes.

Un chercheur propose une explication :

Peut-être fallait-il des femmes pour peupler les ténèbres d'un couloir de présences malfaisantes. Le château était le symbole de l'agressivité masculine mais il fallait des femme pour le rendre terrifiant.

Cette littérature n'était pas lue par le peuple mais par des femmes de la noblesse ou de la grande bourgeoisie, ce qui semble révéler un dérèglement du goût.

 

 

Les  lectrices (ou les lecteurs) en étaient drogués et perdaient tout sens critique.

L'épidémie gagna les Etats- Unis. Le représentant à New-York de la Minerva Press, Louis de Caritat, qui tenait dans Broadway une librairie circulante, fréquentée essentiellement par des femmes, verra ses rayons crouler sous tant de volumes réclamés par toute sa clientèle féminine.

 

La presse américaine fulminera contre les excès de cette littérature.

Il leur faut fabriquer des fantômes à la douzaine,créer des bruits terrifiants. Une porte… n'est d'aucune utilité si elle ne grince ; une chambre est bien plus agréable si quelques gémissements épouvantables s'y font entendre ; un coffre plein d'ossements humains a deux fois plus de valeur qu'un coffret plein de diamants.

 

Puis, consécration définitive, ces romans susciteront de nombreuses parodies, tant romanesques que théâtrales :

Le pot sans couvercle et rien de dedans ou les mystères de la rue de la lune.

 

La meilleure fut écrite en France, en 1799, par Bellin de La Liborlière :

La nuit anglaise, ou les aventures jadis extraordinaires, mais aujourd'hui toutes simples et très communes de Monsieur Dabaut… roman comme il y en a trop, traduit de l'Arabe en Iroquois, de l'Iroquois en Samoyède...par RP SPECTRUINI, Moine itlalien… se trouve dans les ruines… dans les caveaux.etc. En un mot dans tous les endroits où il y a des revenants, des Moines, des Ruines, des Bandits, des souterrains et une TOUR DE L 'OUEST.

 

Le phénomène avait déferlé sur la France dès 1790.

Il passiona les lecteurs français qui découvraient l'attrait du frisson et des ténèbres.

 

En dépit de l'immense succès de ces romans, la critique fut souvent sévère. 

On s'offusqua des outrances de ce nouveau et mauvais genre qui outrageait la morale et les convenances. Sous prétexte de dénoncer les mécanismes du péché on détaillait avec complaisance les charmes qui l'avaient provoqué.

Circonstance aggravante, ces violeurs, ces parricides, ces incestueux étaient des moines. Cette situation dramatique était permise seulement à des romanciers anglais issus du protestantisme. Un écrivain catholique n'aurait jamais osé y recourir avant eux.

Une quarantaine d'œuvres furent traduites. Puis se multiplieront des vraies et fausses traductions, sans créer pour autant une véritable école française. La mode gothique se prolongera par le théâtre jusqu'en 1850.

 

Puis le genre s'éclipsa doucement, supplanté par les romans historiques de Walter Scott.

 

Au siècle suivant il se perdra dans la jungle des villes, dans des ruelles obscures, dans les sombres masures dont Eugène Sue dévoilera les misères et les vices.

Le roman gothique anglais

De ces 138 auteurs je n'en ai retenu que trois : Horace Walpole, Ann Radcliffe et Mathew Lewis.

Je laisse de côté, à regret, un quatrième (et remarquable) auteur : Mathurin, pour ne pas vous saturer de gothique et vous faire découvrir un prolongement de ce courant gothique avec Eugène Sue et Les mystères de Paris.

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