Les romans de Prévost

 

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Tous les romans de Prévost sont des Mémoires et se présentent comme une méditation sur un temps révolu. Ses héros entrent très tôt dans la vie active, vers 15 ou 16 ans. Moins de 10 ans plus tard, ils ont vécu et ne feront plus que réfléchir sur leurs malheurs et s'interroger sur leur brève destinée.

Dans toute son œuvre, il semble marcher à reculons et chercher dans son passé l'origine de sa condition malheureuse.

 
  Ses deux romans historiques sont un modèle du genre. Il a réussi à lier la tragédie individuelle à l'évolution d'une époque, à faire revivre le passé et à apporter à l'histoire une psychologie complexe et réaliste mais  il est trop connu comme romancier pour qu'on lui accorde vraiment crédit et ses successeurs seront à la fois des romanciers comme Walter Scott et des historiens comme Augustin Thierry. La  postérité, injuste,  ne le reconnaîtra pas.

C'est, dirait-on, le sort de Prévost.

En son temps, tout le monde le lit, il est apprécié d'un immense public, lié aux écrivains les plus connus, mais jamais on ne se réclame de lui, il n'inspire pas confiance.

Il est célèbre et incompris, Prévost d'Exiles, plus que jamais.

Prévost est l'auteur d'une douzaine de romans, parfois monumentaux, certains inachevés et pour la plupart ils sont tombés injustement dans l'oubli.

Dans la remarquable étude que Jean Sgard a consacré à Prévost romancier, il souligne que, malgré leur diversité, ils présentent une remarquable unité.

Centrés sur les mêmes problèmes ils témoignent tous d’une sensibilité extrême, d’une conscience torturée, d’une incroyable imagination.

Aucun ne laisse indifférent : malgré leurs longueurs, leur maladresse… ils donnent une profonde impression de véhémence, et de richesse intérieure (J. Sgard )

Tous témoignent, chacun à leur façon, des orages vécus par leur auteur.

 

im2Mémoires d'un homme de qualité

Aujourd’hui encore on est frappé par le ton très neuf qui se révèle dès les premières pages de ce roman.

Je n'ai aucun intérêt à prévenir le lecteur sur le récit que je vais faire des principaux événements de ma vie. On lira cette histoire si l'on trouve qu'elle mérité d'être lue. Je n'écris mes malheurs que pour ma propre satisfaction.

Le narrateur Renoncour est poursuivi par une malédiction.

Son propre père, qui n'avait pas eu le droit d'épouser la femme qu'il aimait, s'était enfui avec elle. Ils avaient fondé une famille heureuse. Des années plus tard il envoie ses deux enfants pour tenter une réconciliation.

Le grand-père, qui s'était remarié et avait d'autres enfants, est attendri. Il pardonne, et fait un testament en leur faveur mais meurt subitement.

Les deux jeunes gens repartent dans la forêt, ils sont attaqués par des brigands et Julie est assassinée. Renoncour ramène le corps de sa sœur chez ses parents; sa mère meurt de chagrin et son père entre au couvent.

Spolié par ses demi-frères, il s’engage dans l’armée et mène une vie hasardeuse.

Il est fait prisonnier par les Turcs. Chez son maître, il découvre la tolérance, la bonté, le raffinement ; il s'éprend de Sélima, la fille de son maître, mais refuse de se convertir pour l'épouser. Les deux jeunes gens se sauvent, Selima se convertit ; ils se marient et sont heureux, une fille est née qu'ils appellent Julie.

Mais Selima meurt victime d'une épidémie.

Renoncour entre dans un deuil pathétique dont le narrateur rapporte le rituel : il s'enferme à la campagne dans une maison dont les fenêtres sont occultées, il en fait une espèce de tombeau dans lequel il va s'ensevelir tout vivant.

Il maintient la présence de la jeune morte en suspendant ses habits et pose le vase précieux qui contient son cœur sur une table au dessous d'un tableau qui la représente dans tout l'éclat de sa beauté ; il tente lui-même de venir une ombre.

Quand il émerge de la tombe, contraint par ses amis, il va mener une vie languissante consacrée au souvenir de sa femme tant aimée.

Le narrateur qui pleure depuis 14 ans son épouse défunte trouve dans la sérénité du cloître une dernière consolation dans le bonheur de sa fille. En effet, cette première partie s'achève sur le mariage de Julie.

Ce roman est centré sur l'angoisse de la mort et de la claustration. Une équivalence tragique s'établit entre le cloître et le tombeau ; les Chartreux chez qui est entré le père de Renoncour et les Trappistes chez lesquels entrera son ami Rosambert, sont des ordres les plus rigoureux dont la piété suscite l'effroi.

Prévost lui-même l'a exprimé dans le Pour et le Contre :

La malheureuse fin d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au tombeau. C'est le nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allais m'ensevelir.

Il était peu banal que le cloître soit présenté avec une telle gravité.

Alors que le procédé des Mémoires reposait le plus souvent sur la fiction d'un manuscrit trouvé par hasard, Prévost utilise l'aventure romanesque pour illustrer une vérité intérieure.

Ce moi imaginaire qui se livre au détour de médiocres ou d'extraordinaires péripéties est un être souffrant, sensible, qui revit des émotions, des douleurs pour les faire partager au lecteur et lui inspirer la terreur, la compassion, la tendresse, la joie.

Sollicité par son succès, Prévost allait poursuivre pendant cinq tomes ces aventures ; le dernier aura pour titre Les aventures du chevalier Des Grieux.

Cleveland

Le philosophe anglais ou Histoire de M. de Cleveland, fils naturel de Cromwell, écrite par lui-même a pour cadre historique l'Angleterre de1640 à 1680.

C’est un ouvrage d'un romanesque échevelé dans lequel on retrouve toutes les obsessions de l'écrivain.

Cleveland, bâtard de Cromwell, persécuté par son père, est élevé par sa mère dans une caverne où il rencontre la très jeune Fanny Axminster, autre victime de Cromwell, une presque sœur qui deviendra la femme de sa vie.


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Passés en France, où ils doivent se marier, la jeune fille est enlevée ; il part en Amérique à sa recherche ; il la retrouve dans la tribu des Abaquis.

Il l'épouse selon les rites de la tribu mais ils sont capturés par de féroces cannibales ; ils échappent de peu à leur appétit tandis que leur fille est enlevée par les anthropophages. Ils se réfugient à la Havane. Trompée par un traître, son épouse Fanny maladivement jalouse s'enfuit.

Quatorze ans passent, Cleveland fait retraite en France ; il ressent une horreur invincible de la vie et mesure la vanité de la philosophie.

Grâce à un jésuite qui lui fait rencontrer une jeune protestante, Cécile de R. il retrouve goût à la vie.

Il ignore ce qu'est devenu sa femme mais il apprend qu'il peut faire casser son mariage pour épouser Cécile.

Pourtant au lieu d'en éprouver de la joie, il ressent un frémissement douloureux.

D'ailleurs Fanny réapparaît, elle s'est réfugiée dans un couvent où le jésuite a installé Cécile pour l'arracher au protestantisme.

Une tendre affection lie les deux femmes qui ignorent tout l'une de l'autre. Madame Henriette d'Angleterre s'emploie à réconcilier Cleveland et Fanny.

Au hasard d'un voyage, Cleveland rencontre une femme qui avait partagé leurs aventures dramatiques en Amérique; elle lui apprend que les cannibales, fort galants, ayant découvert que le bébé qu'ils avaient volé était une fille s'étaient refusé à la dévorer.

La petite fille avait été adoptée par M. de R.

Le malheureux Cleveland découvre en même temps que sa femme n'avait jamais cessé de l'aimer, qu'elle avait été abusée par un rival jaloux et que lui est amoureux de sa propre fille.

Il cherche l'oubli dans les plaisirs mondains mais découvre leur vanité. Fanny l'attend patiente et aimante ; il revient à une vie plus paisible. Cependant, Cécile dépérit peu à peu, elle est rongée par l'amour interdit qu'elle porte à son père, elle va mourir de chagrin mais elle retrouve en Dieu un autre père et meurt comme une sainte.


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A son chevet, Cleveland est submergé par le désespoir et la révolte. Il regagne sa terre natale penché sur un cercueil, il a embaumé le corps de Cécile, il l'embrasse avec passion et désespoir et, aux confins de la mort, trouve une sorte de paix dans un mélange de mortification et de volupté ; il faudra toute la douceur de Fanny pour qu'il trouve l'apaisement et atteigne enfin à la sagesse et à la résignation.

 

Par-delà une intrigue qui nous semble aujourd'hui délirante, ce qui touche dans ce très long roman est la quête spirituelle désespérée de Cleveland, son interrogation pathétique sur le sens de sa vie, sur l'amour, la grande finesse de l’introspection, l'analyse subtile des sentiments, telle qu'on la pratiquait chez Madame de Lambert.

 

im5Madame de Lambert

 

Prévost explore les zones troubles du sentiment, le problème de l'inceste, effleuré dans ses autres romans, est au centre de Cleveland

Ses mémoires sont la confidence d'un cœur triste et passionné il écrit pour la seule douceur de gémir et goûter une chère et délicieuse tristesse.

Avec Cleveland s'introduit en France ce sentiment qui s'épanouira au cours du romantisme et que Diderot désigne d'un mot dont l'orthographe n'est pas encore fixé : le spline.

Le doyen de Killerine est lui aussi tributaire des vicissitudes de la vie de son auteur, mais dans ce roman l'intrigue est plus sobre, le ton plus désenchanté, on se rapproche de l'amertume qui caractérisera la trilogie qu'il publiera peu après.

En même temps qu'il publie deux romans historiques, il compose trois autres romans en 1740, Histoire d'une Grecque moderne, Jeunesse du commandeur ou Les mémoires de Malte et campagnes philosophiques

L'Histoire d'une Grecque moderne est la plus amère, la plus pessimiste de ses œuvres. A l'origine de ce roman, l'histoire de Ferriol et d'Aïssé.

L’ambassadeur Ferriol avait acheté à Constantinople une jeune circassienne qui fut élevée à Paris chez sa belle-sœur, Madame de Ferriol. Treize ans plus tard, l'ambassadeur revient et affirma ses droits sur la jeune fille.

 

im6Aïssé

Lorsque Claudine de Tencin, relevée de ses vœux de religieuse, s'installa chez sa sœur, Aïssé, jeune, belle, intelligente, toute douceur, régnait sur ce salon. Le pacha était jaloux, tyrannique ; elle était douce, en apparence soumise ; peut-être eût-elle quelque faiblesse pour le Régent.

Victime des caprices de son maître, elle trouvait chez Madame de Lambert et chez ses familiers, compréhension et indulgence.

Pour ces féministes, le problème posé par Aïssé n'était pas celui de l'innocence et de la vertu opprimée mais celui de la dignité et de la liberté de la femme.

Aïssé aima passionnément le chevalier d'Ayddé dont elle eut une fille en 1721 ; elle mourut en 1733, de tuberculose.

Quant à la légende de la sublime vertu Aïssé qui refuse d'épouser l'homme qu'elle aime par sentiment de son indignité et pour ne pas le faire renoncer à sa vocation de devenir Chevalier de Malte, elle est née sans doute d'une fausse interprétation du roman de Prévost oui plutôt d'une adaptation sirupeuse qu'un dramaturge contemporain tira du roman.

Prévost tenait beaucoup de renseignements sur Aïssé du comte d'Argental, fils de Madame de Ferriol avec qui il entretint longtemps d’amicales relations.

En outre, il fréquentait le salon de Claudine de Tencin, où il rencontra la jeune circassienne.

Par ailleurs, il savait que lorsque Ferriol fut relevé de son poste d'ambassadeur, il avait auprès de lui une jeune fille à laquelle il était fort attaché, sa fille d'âme disait-il, sa fille de corps, disaient les mauvaises langues.

Très malheureux d'être séparée d'elle, il parvint à la faire venir à Paris où elle vécut auprès de lui ; ensuite, il la dota, la maria…

C'est de la fusion de ces deux personnes réels que naquit le personnage de Théophé, l'héroïne d'une Grecque moderne.

 

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Quand le narrateur commence son récit, Théophé est morte. Il l'avait découverte dans un harem ; à 16 ans, elle avait déjà eu deux amants ; c'est une jeune prostituée, rusée, habile à séduire les hommes. En outre elle porte en elle l'atavisme d'un pays sur lequel Prévost ne se fait nulle illusion : aujourd'hui comme du temps des anciens, la bonne foi grecque est un proverbe ironique.

Il va tenter de lui donner la connaissance du bien et du mal ; le père de la jeune femme l'a vendue, il sera son père spirituel. Il l'achète au pacha et lui donne la liberté.

Cependant cette adoption spirituelle s'accompagne d'un projet d'initiation amoureuse, dans un climat de mauvaise foi assez étonnant.

Les tares du passé de la jeune femme lui semblent justifier la condition à laquelle il veut la réduire ; il attend de sa part vertu et complaisance ; il lui inculque des principes féministes mais lui propose le sort d'une reine soumise par l'amour.

Il va se trouver confronté à une femme libre qui lui échappe.

Elle se refuse à son protecteur dans la maison de campagne où il l'a amenée en lui rappelant la vertu qu'il invoque sans cesse ; elle refuse même le mariage.

Aux entreprises passionnées ou habiles de son maître, elle oppose tout à tour son indignité passée ou sa nouvelle dignité morale, puis sa lassitude, son silence, sa soumission taciturne.

Dans la seconde partie du roman on passe à un affrontement sournois entre le tyran asservi et la femme qui semble se moquer de lui. Il est dévoré par la jalousie, il voudrait la séquestrer.

Tout au long de cette liaison paradoxale, l'amour sera à peine distingué de la jalousie.

Quand il se résigne à libérer sa captive, il est un être vaincu, berné sans doute ; lui qui était au début un brillant séducteur dans la force de l'âge, au dénouement, quelques années plus tard, est un infirme, un vieillard jaloux.

La tension n'est jamais rompue. C'est l'affrontement de ces deux êtres qui donne son sens au roman.

Il est vain de se demander qui des deux avait raison.

On ne saura jamais si la jeune Théophé est une coquette qui le trahit ou une femme qui revendique seulement sa liberté.

Aimer c'est projeter sur un être inaccessible un rêve de bonheur illusoire, c'est créer une idole pour la voir s'échapper, c'est dépendre d'elle et trouver dans cette dépendance humiliante, bonheur et martyre, écrit-il.

Il faudra peut-être attendre Proust et l'histoire d'Albertine pour retrouver évoquée avec une telle lucidité, l'inutile quête d'un amant jaloux face à un être de fuite.

Mais ce roman, c'est aussi la fin de cette crise morale que Prévost a vécue :

J'ai longtemps aimé, je le confesse encore, et peut-être ne suis-je pas aussi libre de ce fatal poison que j'ai réussi à me le persuader. Mais l'amour n'a jamais eu pour moi que des rigueurs. Je n'ai connu ni ses plaisirs ni même ses illusions. Je suis un amant rebuté, trahi même.

 
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