Les romans de l'abbé Prévost - Manon Lescaut

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  Les aventures du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, publié en 1732, est le roman le plus célèbre et peut-être le seul vraiment connu de l'abbé Prévost (1663- 1763).
Les amours tumultueuses du Chevalier des Grieux avec l'inconstante Manon fut rapidement édité en édition séparée et à partir du XIX  siècle éclipsa la quasi totalité de son œuvre.
Alors qu'il n'existe qu'une seule édition complète de ses romans, aux Presses Universitaires de Genève, il y a des centaines d'éditions de Manon Lescaut.
 
 

 

Plus célèbre sous le titre de Manon Lescaut, ce récit constitue le tome VII des Mémoires et aventures d'un homme de qualité. Renoncour, l'homme de qualité, nous rapporte le récit des aventures et des malheurs de ces jeunes amants, tel qu'il l'a reçu de la bouche de des Grieux.

Au prestige tragique du héros maudit, des Grieux  joint le prestige romanesque et poétique d'une félicité unique.  Par ce double caractère, une aventure, au fond triviale, rejoint les plus grands mythes de l'amour absolu, le plus pur lyrisme de la passion totale  d'une aventure par le miracle.

 

L'histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut

L'histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut est précédé d'un avis qui affirme, non sans humour, la vertu morale de ce roman et d'une introduction de l'Homme de qualité qui présente, sous une forme pathétique le couple infortuné.

Renoncour les a rencontrés à Pacy-sur-Eure. Manon va être emmenée en Louisiane et le chevalier l'accompagne. C'est lors de leur seconde rencontre que le chevalier lui fait le récit de ses malheurs.

Le récit

C’est l’histoire de la passion fatale qui enchaîne le jeune chevalier Des Grieux, promis au plus bel avenir, à la tendre et légère Manon.

Longtemps on a cru que ce roman était une transposition de son amour pour Lenki qui conduisit Prévost jusqu’à l’escroquerie et la ruine.

Or, la publication de cet ouvrage est antérieure à la rencontre avec la femme qui devait le conduire si loin dans la dégradation.

Pour une fois, mais cela arrive parfois, c’est la vie qui imite la fiction.

Des Grieux, étudiant exemplaire, rencontre par hasard Manon alors qu'elle descend du coche à Amiens ; elle est au centre de la cour comme une apparition lumineuse. Cette rencontre scelle à jamais leur destin. Elle n'a que 16 ans.

 

3Le chevalier rencontre Manon

 

Elle doit entrer au couvent, sans vocation, seulement parce qu'elle est sans fortune. Malgré les objurgations de son sage et vertueux ami Tiberge, auquel il feint d'obéir, le chevalier s'enfuit avec elle.

Ils s'arrêtent dans une auberge de Saint Denis où nos projets de mariage furent oubliés et nous retrouvâmes époux sans y avoir fait réflexion.

Ils s'installent à Paris dans un appartement meublé appartenant à un Fermer général, M. de B. Manon est tendre, amoureuse mais elle a le goût du luxe, de la vie facile.

Le chevalier voit peu à peu fondre leurs ressources mais Manon semble faire des miracles avec le peu d'argent qui leur reste.

Il commence à avoir quelques vagues soupçons au sujet de M. de B, trop sensible aux charmes de la jeune femme.

Un soir, on frappe à la porte ; trois laquais de son père viennent le chercher. Il apprend de la bouche de son père que Manon est devenue la maîtresse de M de B depuis des semaines et c'est par lui qu'il a été averti du lieu où son fils se cachait.

Le père du chevalier est bon et aimant ; il n'en veut pas à son fils mais voudrait le voir guéri de cet amour pour une femme qu'il juge indigne ; il le surveille étroitement pour l'empêcher de fuir.

Au bout de six mois, le jeune homme semble guéri et à sa demande, il part pour le séminaire de Saint Sulpice dans l'intention de prendre l'habit ecclésiastique. Un an d'études et un effort constant de volonté semblent l'avoir guéri.

Il doit soutenir en Sorbonne un exercice public auquel assistent diverses personnes importantes.

Manon vient pour l'entendre et va le retrouver ; elle lui avoue qu'elle n'a pas cessé de l'aimer et fait preuve d'un repentir bouleversant. Il est à nouveau subjugué.

Le jeune homme s'enfuie du séminaire et rejoint Manon ; elle a emporté l'argent que lui a donné son riche amant et le couple loue une petite maison à Chaillot.

 

4La colline de Chaillot

 

Ils ne savent guère resserrer leurs dépenses car Manon est folle de plaisirs. Ils louent un second appartement à Paris. Des Grieux fait la connaissance du frère de Manon, Lescaut. Un individu peu recommandable qui commence à vivre avec ses amis aux dépens du jeune couple.

En leur absence, leur maison brûle et dans la confusion de l'incendie, le coffre qui renfermait leur fortune a disparu.

Pour ne pas perdre Manon, Des Grieux, guidé par Lescaut, va jouer et surtout apprendre à gagner. Bref, il devient un tricheur professionnel. Il amasse une petite fortune mais ils sont jeunes et insouciants ; ils se font voler par leurs domestiques.

Ils se retrouvent sans ressources. Manon décide de prendre dans ses filets le riche M de G. Pour apaiser la colère, le chagrin du jeune homme, elle imagine d'escroquer son soupirant en s'enfuyant avec l'argent et les bijoux, sans rien lui accorder.

Mais le monsieur dupé est puissant, les deux amants sont arrêtés.

Des Grieux est enfermé à Saint Lazare et Manon à l'Hôpital général. Pendant son incarcération, Des Grieux feint le repentir pour amadouer le Père supérieur.

Il se sert aussi de son ami Tiberge qu'il dupe une fois encore. Il parvient à s'enfuir, non sans avoir au passage tuer le frère-portier.

Aidé par la complaisance d'un des fils des administrateurs de l'hôpital, M. de T, un jeune homme généreux et droit, et qui a été touché par la sincérité et la détresse du chevalier, les deux amants parviennent à s'enfuir…

Le couple se réfugie à nouveau à Chaillot. M. de T. vient souvent les voir ; il est rejoint par un sien ami qui se trouve être le fils de M. de G. que Manon a voulu duper.

Ce dernier s'éprend de Manon ; elle ne résiste pas à attrait de la fortune qu'il met à ses pieds mais elle aime le chevalier. Devant son désespoir, elle décide d'escroquer le fils comme elle a tenté d'escroquer le père. Mais elle est démasquée et jetée en prison.

Des Grieux est libéré par l'intervention de son père mais quand il apprend qu'on va déporter Manon en Louisiane, il décide de l'y accompagner.

C'est à Pacy sur Eure où s'arrête le sinistre convoi des femmes que Renoncour voit Manon : il pénètre dans la cour, franchit le cercle des curieux qui la dissimule et la découvre enchaînée, puis il accède à la salle où des Grieux cache sa douleur.

Des Grieux lui explique qu'il part en Amérique pour y accompagner Manon, pour être libre avec ce que j'aime.

Renoncour lui donne de l'argent pour qu'il puisse acheter la complaisance des gardiens et approcher Manon.

Installés au Nouvel Orléans, leur amour, leur air honnête, la bonne mine du chevalier, la beauté de Manon facilitent leur installation dans une vie harmonieuse.

 

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La Nouvelle-Orléans, situé à l'embouchure du Mississipi, est encore alors un immense terrain vague. Le Chevalier le compare à une île ; c'est un lieu de nulle part, une extrémité du monde et l'île est le lieu idéal de l'utopie, une île fortunée, à l'écart de l'histoire. Pour le chevalier, c'est l'espoir d'une retraite heureuse, intemporelle.

 

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Il décide alors de se mettre en règle avec Dieu en épousant Manon. On pourrait croire un instant que l'amour des héros va se transformer en union durable mais le neveu du gouverneur, Synnelet, apprenant que Manon n'est pas mariée, la réclame pour lui. Des Grieux le provoque en duel, il croit l'avoir tué.

 

7Fuite du Chevalier et de Manon (film de Clouzot)

 

Pour échapper à la justice, les deux jeunes gens s'enfuient et se perdent dans des lieux sauvages et inhabités. Ils sont entrés dans le dernier cercle, l'illusion s'effondre et s'ouvrent devant eux les espaces immenses et vides.

Des Grieux est allé au delà de l'utopie pour accomplir sa tragique destinée là où il n'y a plus rien que la mort.

Manon meurt d'épuisement. Des Grieux se couche sur sa tombe ; c'est là qu'on le retrouvera mourant. 

 

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Il reste cloué au lit pendant trois mois gravement malade.

Six semaines après son établissement, il voit arriver Tiberge, qui erre à sa poursuite depuis un an et demi.

Il arrive tardivement, après maintes aventures qui sont monnaie courante pendant les voyages surtout dans les romans.

Son arrivée tardive obéit à une nécessite interne ; il ne fallait pas qu'il arrive avant la mort de Manon pour les laisser enchaînés à leur folie, à leur panique, au point d'ignorer qu'ils n'avaient pas besoin de fuir, que Synnelet n'était pas mort ; qu'il était bon et généreux et que le désert était vide.

C'est à son retour d'Amérique que le chevalier seul, pâle en mauvais équipage croise pour la seconde fois Renoncour et lui fait le récit de ses malheurs.

En effet lorsque Tiberge l'avait rejoint, le narrateur avait escamoté la fin de son histoire : je lui appris tout ce qui m’était arrivé depuis mon départ de France.

Renoncour pleure une femme aimée ; il est profondément chrétien, il a la sagesse, une sensibilité blessée et le chevalier reconnaît en lui un homme blessé par l'amour :

Je suis sur qu’en me condamnant vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre.

Sous son apparente spontanéité, le récit présente une structure très élaborée.

Nous n'en prendrons que deux exemples :

La première rencontre de Renoncourt avec le chevalier se passe à l'hôtellerie de Pacy où le convoi des femmes vient d'arriver de Mantes.

L'homme de qualité pénètre dans la cour, franchit le cercle des curieux qui dissimule Manon et la découvre enchaînée, seule au centre de la cour, comme une lumineuse apparition.

Puis il accède à la salle où des Grieux cache sa douleur.

Lors de leur seconde rencontre, Des Grieux est seul, pâle en mauvais équipage. Il le reconnait et le jeune homme va commencer le récit de ses malheurs.

Les aventures des amants se sont développées en trois épisodes et en trois boucles.

Chaque épisode passe par le même point et le récit forme ainsi une sorte de spirale qui les entraîne vers le bas.

L'épisode de M de B est l'avertissement du destin ; si Manon n'était pas allée revoir Des Grieux à Saint Sulpice il aurait pu être sauvé.

L'épisode du vieux GM et celui du jeune G. M sont parfaitement symétriques ; dans les deux cas, Manon se laisse tenter par la richesse, abandonne le chevalier, puis est regagnée par lui. Les trahisons de Manon aboutissent chaque fois à un échec et à une réclusion.

L'épilogue du Nouvel-Orléans reprend la même configuration.

Le récit forme ainsi une sorte de spirale qui entraîne l'héroïne vers sa fin tragique

Le Nouvel- Orléans, situé à l'embouchure du Mississipi, est encore alors un immense terrain vague.

Le Chevalier le compare à une île ; c'est un lieu de nulle part, une extrémité du monde.

L'île est le lieu idéal de l'utopie, une ile fortunée, à l'écart de l'histoire. Mais comme Voltaire le montre dans Candide l'Eldorado est imaginaire.

Pour le chevalier, c'est l'espoir d'une retraite heureuse, intemporelle ; on peut croire un instant que l'amour des héros va se transformer en union durable mais ils sont entrés dans le dernier cercle.

L'illusion utopique s'effondre et s'ouvrent devant eux les espaces immenses du vide et de la mort.

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que toute la fin du récit est une marche lente vers le désert et vers la mort. Ils vont fuir à pied et Manon va mourir d'épuisement

Or, toute la carrière des amants est jalonnée de déplacements, de notations de coches, de fiacres, de carrosses, qui marquent les étapes de leur déchéance.

Au lendemain de leur rencontre, Manon fuit Amiens en chaise de poste tandis que le chevalier galope à côté de la voiture.

Quand il l'enlève de l'hôpital, c'est encore une voiture ailée

Mais lorsque Manon part avec le lourd convoi des futures déportées entre Mantes et Pacy, elle est dans un chariot. Il la suit à cheval mais sa monture est fourbue en arrivant à Calais et il ne peut en acheter une autre.

Au Nouvel-Orléans, plus de carrosse. Ils vont fuir à pied et Manon va mourir d'épuisement

Les moyens de locomotions connotent les ambitions sociales des héros.

En effet, marcher à pied est le lot des petites gens ; on risque de se salir ou de se faire détrousser. Le premier signe d'aisance est de rouler en fiacre, en coche, ou en voiture de louage.

Quand on est riche on roule en carrosse.

C'est l'obsession de Manon ; c'est pour un carrosse que Manon va se vendre au vieux G.M, puis c'est le fils du vieux G. M. qui lui offre un carrosse et trois laquais. .

Toute la fin du récit est une marche lente vers le désert et vers la mort.

Le XVIIIe siècle a pratiqué avec dilection l'art du récit rétrospectif et exploré toutes les possibilités du double registre : un narrateur parvenu au point d'où il domine toute son existence, raconte ses aventures passées tout en restant complice de ce qu'il a été.

Contrairement à l'impression trompeuse donnée à première lecture, Des Grieux narrateur intervient à plusieurs reprises, coupant ainsi le fil du récit.

Ici nous avons affaire à une forme particulièrement complexe du double registre

Le récit est un soliloque ; tandis qu'il parle l'émotion le gagne jusqu'à le laisser sans voix.

La narration est fortement dramatisée.

Hélas ! Que ne le marquais-je un jour plus tôt ! ou encore Terrible changement ! Ce qui fait mon désespoir a pu faire ma félicité.

Le chevalier passe de la sérénité à la chute ; la peinture des sentiments extrêmes accroit la vivacité de la narration qui mène à un dénouement exemplaire car il n'avait pas été dit que Manon était morte.

Mais cette émotion est parfaitement maîtrisée. Quand au bout de deux heures, le chevalier s'arrête pour souper c'est comme s'il gardait en réserve une partie de sa douleur (fin de la première partie) :

Il nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus intéressant dans la suite de son histoire…

Un lancinant pourquoi commande toute la narration.

Curieusement cette interrogation pathétique épargne la cause directe de son malheur ; jamais il n'exprime le moindre doute sur la légitimité de l'interdit social qui a condamné son amour.

Ce dévoyé n'a rien d'un révolté ; il n'a pour son père que tendresse, respect, repentir ; il garde la nostalgie de son enfance sage et studieuse.

Il a des remords même s'il se trouve des circonstances atténuantes : sa jeunesse, les mœurs ; il est habile à minimiser la gravité de ses actes : l'argent et les bijoux soustraits à M. G. M. deviennent ce qu'il plut de nommer notre larcin.

Il est convaincu qu'une âme tendre comme la sienne ne peut pas être vraiment coupable ; c'est pourquoi sa vraie révolte n'est pas sociale ; elle est métaphysique.

Il a vécu un conflit insoluble entre deux systèmes de valeurs qu'il juge légitimes : l'ordre patriarcal dans lequel il a été élevé et la passion absolue de son cœur.

Mais si ni la société ni l'Amour ne sont coupables il faut bien se tourner vers Dieu.

Quelles sont les fins de la Providence ?

Pourquoi Bonheur et vertu sont-ils incompatibles ?

Un Dieu incompréhensible a inspiré au chevalier l'idée de tricher au jeu :

Le ciel me fit naître une idée qui arrêta mon désespoir.

Un Dieu qui frappe sa créature par surprise, qui ne sanctionne pas les fautes, mais accable le héros au moment où celui-ci se dispose à donner à son amour la consécration d'un mariage chrétien.

Se trouvera-t-il quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice si je gémis de la rigueur du ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire ? Hélas ! Que dis-je à rejeter. Il l'a puni comme un crime. Il m'avait souffert avec patience tandis que je marchais aveuglement dans la route du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je commençais à me tourner vers la vertu.

Le malheur exceptionnel de Des Grieux n'a d'égal que le bonheur vécu avec Manon ; un bonheur aussi intense que bref.

Grâce à cette fatale tendresse, il a connu toutes les délices, toute la douceur de l'amour. Ce roman de l'échec est un triomphe de l'amour. C'est ainsi que son aventure rejoint les plus grands mythes de l'amour absolu.

L'impossible sincérité

L'authenticité se fonde sur la subjectivité du récit, sur un effort inlassable pour atteindre la vérité de l'être.

Nous ne savons rien de l'apparence de Manon, sinon qu'elle est une jolie fille.

Son esprit, son cœur, sa douceur, sa beauté formaient une chaîne si forte et si charmante.

Manon est à la fois perfide, responsable de tout leur malheur et une nature droite et sincère, une pauvre enfant coupable et innocente, et cela presque simultanément…
Manon est une présence-absence :

Un air si fin, si doux, si engageant, l'air de l'Amour même.

Alors que les romanciers vers 1730 usent de la parole vivante, directement rapporté, Prévost reste attaché à l'usage du style indirect qui rend plus sensible la présence du temps, mais surtout qui confère un charme enveloppant et en accentue l'ambiguïté :

Elle me répondit ingénument.

Elle me confessa.

Elle me dit d'un ton timide qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine ; mais que s'il était vrai que j'eusse quelque tendresse.


Timidité feinte, adresse, une imperceptible mauvaise foi, tout ce qui au style direct serait apparu au grand jour, vient ici se fondre en une douce mélopée ; d'ailleurs toutes les paroles directes de Manon sont entachées d'un peu d'excès.

La longue explication sur le début de sa liaison avec le jeune G. M est un extraordinaire document de duplicité ; il revient au lecteur de deviner qui de Manon ou du jeune homme a vraiment écrit le billet et envoyer une jolie fille pour distraire le chevalier.

Le narrateur va parcourir inlassablement le cycle des aventures qui l'ont mené au moment où il écrit, avec l'espoir de découvrir la faute ou l'erreur qui a causé ses malheurs.

Mais cette erreur, il ne pourra jamais las mettre à jour car il reste prisonnier de la passion et de l'égoïsme qui auront causé sa perte.

Il voudrait tout dire, remonter les chemins secrets de son cœur Or comme dit le narrateur de l'Histoire d'une Grecque :

Quelle fidélité attendre d'une plume conduite par l'amour ?

En fait dans tous ces récits fictifs, il demeure un angle mort : le narrateur peut tout dire sauf la visée profonde qui était la sienne.

Impossible vérité : L'angle mort de la narration est en même temps l'angle ouvert au lecteur qui ne cessera d'y insérer sa rêverie et ses interprétations.

Prévost fait tout pour que le lecteur se pose indéfiniment des questions auxquelles il refuse toute réponse ; il a délibérément égaré la clef.

Il compose son récit comme on assemblerait les pièces d'un procès, pièces souvent contradictoires, auxquelles le personnage du narrateur confère provisoirement un sens mais le jugement appartient au lecteur.

Cette invitation à une impossible sincérité évoque parfois Rousseau.

Le plaidoyer différé, encore animé de passion, mais soustrait au désordre intérieur, est une œuvre d'art.

Il est significatif que la première trahison de Manon lui a fait découvrir l'art de L'Enéide et sa retraite lui avait donné l'idée d'une carrière littéraire ; son premier livre, destiné à paraître est un Commentaire amoureux de Virgile.

Les neuf mois qui séparent le récit de la mort de Manon est l'espace dans lequel la création littéraire devient possible.

Cette naissance de l'homme de lettres est sensible à la fin du récit.

Tous les personnages du drame ont disparu. Manon est morte, le frère Lescaut a disparu de façon brutale. Tiberge s'est effacé, le père du chevalier vient de mourir.


Quant à l'homme de qualité, il n'apparaît même pas à la fin d'un récit qu'il est censé nous transmettre.

Voué comme Renoncour a un deuil éternel, déjà retiré du monde, le chevalier ne vit plus que pour la célébration de Manon, pour l'accomplissement d'un récit qui le tue et qui est en même temps sa seule raison de vivre.

Neuf mois, le temps d'un enfantement, celui du récit…

 
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