Rousseau/Diderot - Les frères ennemis (1-2)

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Rousseau fit la connaissance de Diderot, peu après son arrivée à Paris, en 1742.

Ils avaient peu près le même âge, fils d'artisans tous les deux, plébéiens; aussi pauvres l’un que l’autre ; le père de Diderot était riche mais il avait coupé les vivres à son fils ; celui de Jean-Jacques avait dilapidé son bien.

Ils se voyaient chaque jour, se promenaient ensemble, rêvaient de leur avenir, jouaient aux échecs au café de La Régence.

 

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Très vite, une solide amitié les avait unis.

  Ils se quittèrent quelques mois quand Jean-Jacques fut nommé secrétaire d’ambassade à Venise en septembre  1743.

A son retour, en juillet 1744, leurs liens se renouèrent sans peine. Ils devinrent inséparables ; ils discutaient avec passion, refaisaient le monde.

Diderot, c’était un bouillonnement d’idées. Il avait une langue dorée. Il pensait comme il respirait, comme son cœur battait, disant parfois plus qu’il ne voulait dire ; il lançait ses idées comme des graines au vent sans souci qu’on s’en emparât et découvrait ainsi parfois plus qu’il ne cherchait.

Diderot se portait bien, solide sur ses jambes, un peu débraillé. C'était un homme bon, généreux et chaleureux. Il savait chasser la tristesse de son ami, timide, inhibé, mal à l'aise. A ses côtés, Jean- Jacques reprenait confiance en lui.

Plus qu'amis, ils se sentaient des jumeaux.

Se rappelant cet heureux temps, Diderot écrira, bien plus tard :

L'amitié est la passion de la jeunesse ; c'était alors que j'étais lui, qu'il était moi... Nous n'avions qu'une bourse ; je n'étais indigent que quand il était pauvre.

 

Cependant leurs enfances avaient été bien différentes.

Diderot venait d'une famille solide, enracinée à Langres où son père, coutelier de son métier, était estimé pour sa bonté, son intégrité, son honnêteté.

Né en 1713, il était l'aîné d'une famille de 7 enfants, dont trois moururent en bas âge. En 1715, naquit sa sœur Denise, dont il fut très proche et qui ne quitta jamais sa ville natale. En 1720 naquit Angélique. Elle avait choisi d'entrer aux Ursulines où elle mourut folle, à 28 ans, usée par la dureté de sa vie conventuelle.

Enfin en 1722 vint au monde, un dernier fils qui deviendra prêtre et chanoine de la cathédrale de Langres, un homme sans générosité, sans tendresse pour son aîné dont l'impiété lui sembla une infernale abomination. Il refusera même de bénir le mariage de sa nièce.

Denis Diderot avait été élevé chez les Jésuites ; enfant sensible, indiscipliné, qui savait mieux donner un coup de poing que faire une révérence.

Il était un élève brillant et malgré ses malices et ses insolences. Ses maîtres eurent tôt fait de pressentir le sujet d'élite et surent le convaincre de devenir un des leurs.

A 13 ans il annonça son intention de devenir prêtre et en 1726, il reçut la tonsure. On entrait en religion comme on sert l'Etat ou un parti politique et l'Eglise est un métier qui permettait une ascension sociale Sa crise de mysticisme fut brève ; 4 ou 5 mois nous dit sa fille.

Dans Jacques le fataliste, Diderot évoque les fièvres et les exaltations, le goût de la mélancolie, l'inquiétude vague de l'adolescence. Même devenu militant athée, il rappellera combien les cérémonies du culte pouvaient l'émouvoir et monter les larmes aux yeux et combien il était impressionné par le silence des cloîtres.

Une nuit de 1728, son père le découvrit prêt à partir à Paris.

Le brave et honnête coutelier l'accompagna dans la capitale pour l'inscrire au collège d'Harcourt ; il acheva ses études secondaires puis commença à étudier le droit.

Il s'exaspérait de voir son rejeton incapable de se décider à choisir un métier.

L'état de médecin ne lui plaisait pas, qu'il ne voulait tuer personne…

Avocat ? Il avait une répugnance invincible à s'occuper des affaires des autres.

 

Il lui coupa les vivres ; il avait 19 ans et il vécut de tout, de rien, Sa famille finissait souvent par payer ses dettes et sa mère lui apportait elle-même, ou lui faisait porter, quelque argent par une servante qui, sans le dire, y ajoutait ses petites économies.

On se sait rien de très précis de sa vie en ces années-là. Il hantait la Bohème littéraire, fréquentait le Procope, la Régence, il faisait des dettes, soutirait de l'argent à des moines en feignant d'entrer dans leur ordre.

Quand Jean-Jacques revint, il trouva son ami marié et fâché avec sa famille.

Diderot aimait sa liberté, ses errances sentimentales et cette disponibilité de chaque instant mais il voulait toujours tout et son contraire. Il accepta l'idée de se ranger, de fonder un foyer avec une jeune lingère qui avait croisé son chemin, Toinette.

Il voulut obtenir l'accord de son père et son aide financière.

Il se rendit à Langres et pour impressionner favorablement sa famille, il avait emporté les épreuves de la traduction qu'il venait de faire d'un ouvrage anglais une Histoire de la Grèce ; Il avait appris l'anglais tout seul, comme la majeure partie de l'incroyable savoir qui sera le sien.

Il fut bien accueilli par ses parents, heureux de voir que leur fils semblait vouloir faire carrière. Il finit par avouer qu'il voulait épouser une modeste lingère, une femme qui l'abaissait dans la hiérarchie sociale. Le père de Diderot qui avait fondé tant d'espoir sur lui, refusa catégoriquement de donner son accord. Denis Diderot s'emporta à son tour et comme il allait atteindre sa majorité légale, lui réclama sa part d'héritage.

Didier Diderot, comme il en avait le droit, le fit alors enfermer dans le cachot de quelque monastère d'où il s'échappa un mois plus tard.

Les fiançailles furent sur le point d'être rompues. Toinette refusait d'entrer dans une famille qui la rejetait ; mais Diderot tomba malade, elle se laissa fléchir.

On décida alors de tenir ce mariage secret ; il le restera pendant six ans..

Elle avait 4 ans de plus que lui et voulait le régenter mais Diderot tenait à son indépendance, à ses habitudes de célibataire.

C'est un mauvais mari, son épouse ne le fait plus rêver ; elle est trop simple. Ils sont pauvres, elle se prive, dîne d'un quignon de pain pour que Denis puisse souper dehors, retrouver ses amis de la bohème littéraire.

Il s'ennuie auprès d'elle, bref, il s'avise, mais un peu tard, qu'elle n'est pas sortable. Il la laisse seule au foyer et ne l'emmène jamais dans les lieux qu'il fréquente.

Diderot est volage mais jaloux. Sa femme est bigote, inculte. Dès 1745, il eût une brève liaison avec la vaniteuse Madame de Puiseux.

Leurs trois premiers enfants moururent en bas-âge ; le troisième, le jour de son baptême. Sa marraine laissa tomber le nouveau-né sur les marches de l'église.

Quand Jean-Jacques revint à Paris, il retrouva donc son ami, marié.

Pendant l’hiver 1744-1745, Jean-Jacques rencontra la compagne de sa vie. Elle s’appelait Thérèse Le Vasseur et était modeste servante à l'hôtel des Cordiers.

Il avait une Nanette ainsi que j'avais une Thérèse ; c'était entre nous une conformité de plus. Mais la différence était que ma Thérèse, aussi bien de figure que sa Nanette, avait une humeur douce et un caractère aimable, fait pour attacher un honnête homme ; au lieu que la sienne, pie-grièche et harengère. Il l'épousa toutefois ; ce fut bien fait s'il l'avait promis. Pour moi qui n'avais rien promis de semblable, je ne me pressai pas de l'imiter.

 

L'homme vieilli des Confessions dit ne jamais avoir éprouvé d'amour pour elle.

Comme s'il se justifiait de cette union qui dura plus de 30 ans.

Diderot, lui, ne pensa jamais devoir se justifier de son union malheureuse mais tout marié qu’il fut, il garda son indépendance tandis que Rousseau dépendit de plus en plus de Thérèse.

Avec les années, Toinette devint violente, acariâtre.

Les ennuis domestiques et les griefs accumulés transformèrent leur union en un véritable enfer. Diderot se réfugiait ailleurs quand elle criait trop fort.

Jean-Jacques avait repris son poste de secrétaire chez les Dupin ; il faisait partie des familiers et les accompagnait lorsqu’ils résidaient dans leur château à Chenonceau.

 

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Madame Dupin

 

Il composait de la musique, des poèmes, dont un à une charmante Sylvie qui, à coup sûr, n’était pas Thérèse, puis il écrivit une comédie L’engagement téméraire. Pendant ces heures d'insouciance, Thérèse, à Paris, commençait sa première grossesse en 1746.

 

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Thérèse était désintéressée ; il n’en n’allait pas de même de sa famille qui avait tout de suite vu l’intérêt d’un gendre de talent. Bientôt, il eût à sa charge sept ou huit personnes.

Comment subvenir aux besoins des enfants qui allaient naître de son union avec Thérèse ? Jean–Jacques avait besoin d’argent.

Quelques années plus tard, en 1747, Isaac Rousseau mourut à Lyon et comme son frère avait disparu, il fut le seul héritier. De cet argent, il envoya une petite somme à Maman qui pleurait misère.

Jean-Jacques n’était alors qu’un inconnu, Diderot avait une petite notoriété comme traducteur. Il avait traduit Histoire de la Grèce de Temple Stanyan et Essais sur le mérite et la vertu de Shaftesbury ; nous sommes à l'époque des belles infidèles ; il n'avait utilisé dans le texte anglais que ce qui servait sa propre argumentation.

C'est le début de ce double discours qui va permettre aux écrivains de déjouer la censure. Peu après, on lui confia l'adaptation d'un important Dictionnaire médical qui allait le familiariser avec la physiologie, l'anatomie, la chimie et la botanique.

Il vivait alors dans un appartement minable rue Mouffetard.

En 1746 il écrit en peu de temps les Pensées philosophiques qu'il publie sans nom d'auteur.

Le scepticisme est le premier pas vers la vérité.

On doit exiger de moi que je cherche la vérité, mais non que je la trouve.

 

La façon cavalière dont l'auteur récusait l'autorité de saint-Augustin choqua le Parlement janséniste, Les Pensées furent condamnées et brûlées.

Diderot n'avait pas de protecteur, pas de réputation ; il était surveillé, le curé de sa paroisse le dénonça comme blasphémateur, un voisin avait écrit à la Police qu'il était un homme dangereux qui parlait des saints mystères de notre religion avec mépris.

Le curé de Saint Médard alla plus loin encore dans ses accusations.

En 1746, la Police fit une descente chez lui, saisit le manuscrit de La promenade du sceptique qu'on ne retrouvera qu'en 1830.

Malgré la police qui le surveillait, Diderot ne pensait pas à quitter Paris.

 

Les futurs Encyclopédistes 

Les deux amis s’étaient liés avec d’Alembert.

Né en 1717, il était plus jeune qu'eux mais déjà célèbre. Depuis l'âge de 24 ans, il était reconnu comme un mathématiciens de génie. A 29 ans, en 1742, ans il était entré à l'académie des Sciences de Berlin.

C'est à partir de 1746 qu'il devint homme de lettres.

Sûr de sa valeur intellectuelle, il était sans morgue, modeste, et sans doute n'oublia-t-il jamais que quelques jours après sa naissance, sa mère, la célèbre baronne de Tencin, l'avait fait déposer sur les marches d'une église.

 

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Ces trois jeunes hommes se passionnaient pour les idées nouvelles, pour ces Lumières dont on commençait à tant parler.

Ils s'intéressaient à la musique qui conjuguait plaisir, sensibilité et rigueur de la pensée ; elle faisait l'objet d'une réflexion esthétique, morale et pédagogique et même politique.

D'Alembert avait publié Réflexions sur la musique en général et sur la musique française en particulier, Rousseau avait inventé un nouveau système de notation musicale et Diderot, fou de musique lui imagina un nouvel orgue à l'usage de ceux qui savaient un peu de musique pour composer et de ceux qui n'en savaient point du tout.

C'est déjà une réflexion sur la démocratisation de la culture.

Jean-Jacques et Diderot avaient formé le projet d'une feuille périodique Le Persifleur qu’ils rédigeraient alternativement, mais bientôt la préparation de l’Encyclopédie lança Diderot dans un immense travail et Le Persifleur ne parut jamais.

 

Naissance de l'Encyclopédie 

L'initiative vint du libraire Le Breton qui avait pensé faire publier un ouvrage anglais, Dictionnaire universel des arts et des sciences de Chambers qui avait connu en Angleterre un succès considérable. Il voulait confier la traduction de certains articles à Diderot. Le projet échoua.

Puis Le Breton envisagea de créer une œuvre originale faisant le point de toutes les connaissances et d'en confier la direction à Diderot et d'Alembert dont le nom était une caution.

 

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Rousseau se chargeait du domaine musical.

Le Breton s'associa avec d'autres libraires. Encore fallait-il obtenir le Privilège.

Diderot rencontra le redoutable chancelier d'Aguesseau qui dirigeait la censure et sut le convaincre. Le chancelier, adversaire des idées nouvelles, n'est pas un sot ; il mesura l'importance de l'entreprise qui servirait la politique de prestige du pouvoir, il mesura aussi la qualité de son interlocuteur, en outre en lui accordant le Privilège, il pensait peut-être pouvoir tenir en lisière l'apôtre véhément et incorrigible des Lumières.

 

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Le chancelier d'Aguessseau

 

Le Privilège fut accordé en 1746 pour ce Dictionnaire raisonné des Sciences, Arts et Métiers.

Les libraires commencèrent à chercher et à trouver des souscripteurs

Diderot, pour autant, n'était pas devenu plus sage.

En 1749 il écrivit Les Bijoux indiscrets, roman libertin et philosophique, qui circula clandestinement.

 

 

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Son nom commençait à être connu, un peu trop pour la police et la justice, surtout lorsque parut clandestinement, la même année La lettre sur les aveugles.

Les prises de position matérialistes de cet ouvrage prouvaient aux censeurs que cet auteur est dangereux. Le livre fut condamné et Diderot jeté en prison en juillet 1749, au château de Vincennes.

Enfermé dans une geôle pendant dix jours, il craqua, il dit se repentir de ses fautes, il accepta de nommer libraires et imprimeurs responsables…

Pan d'ombre sur cet homme des Lumières.

Il devint un prisonnier de marque et pouvait recevoir ses amis.

Son père, dont il avait sollicité le pardon, lui répondit par une lettre digne et cinglante :

Songez que si le Seigneur vous a donné des talents, ce n'est pas pour travailler à affaiblir les dogmes de notre sainte religion... Donnez au public quelque production chrétienne qui puisse démentir tout ce qu'on peut dire sur votre façon de penser...

 

Jean-Jacques venait le voir, à pied, chaque jour. Et c’est au cours d’une de ses visites qu’il eût son illumination sous un chêne et qu'il vit l'argumentation de son fameux Discours.

L'incarcération de Diderot mettait le projet de l’Encyclopédie en péril, aussi les libraires et les souscripteurs firent-ils pression sur les pouvoirs publics et Diderot fut relâché, en novembre, après 103 jours de prison.

Jean –Jacques gagna le prix de l’académie de Dijon et son Discours fut publié.

En 1750, le succès de cette publication scella son destin.

Cette même année, Diderot lançait le Prospectus de l’Encyclopédie.

Les Encyclopédistes commençaient une bataille à la fois morale, sociale, politique et scientifique. Ils voulaient juger en toute sérénité et impartialité entre les opinions des uns et des autres et proclamaient leur indépendance.

Ils s'arrogeaient le droit de dire le monde et les lois qui le gouvernent, ôtant ainsi la parole au pouvoir monarchique et clérical.

L'histoire de l'Encyclopédie sera celle d'un affrontement entre les philosophes et les gardiens de la doctrine catholique, dont l'enjeu est le pouvoir intellectuel et le sujet une conception du monde.

Les philosophes mettaient l'Homme et non Dieu, au centre du monde.

Diderot et d'Alembert donnèrent au projet une plus grande envergure, une direction plus scientifique et plus technique que celle prévue initialement par les Libraires.

En tant qu‘éditeur, Diderot mettait en ordre les article, en assurait la coordination, la relecture, les corrections et les complétait parfois.

En tant qu’auteur, sa contribution varia d’un volume à l’autre.

Son intérêt se portait sur quatre sujets : la philosophie, les religions, les arts et métiers et les sciences.

Le classement alphabétique allait permettre de ruser, de faire passer des observations dangereuses sous une rubrique en apparence anodine ; l'article parfois se faisait dialogue ; Un je, commente, on discute, on renvoie à un autre article, on adopte un profil bas puis l'article suivant ou un codicille laisse surgir la vérité.

L'on tournera en ridicule les manifestations de la superstition chez les païens mais à bon entendeur salut !

Il dirigera également la composition des planches.

 

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Le premier tome parut en juin 1751.

Le Discours préliminaire, signé de d'Alembert, était le manifeste des Lumières, Il n'y a que la liberté d'agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses.

 

Diderot a écrit pour ce volume 1984 articles soit plus de la moite. Il en écrira 1592 pour le volume suivant.

En 1751, il avait fait la connaissance du chevalier de Jaucourt. Il est protestant, cultivé ; il a une extraordinaire puissance de travail. Jaucourt est fasciné par la grandeur de l'entreprise ; il sera un collaborateur infatigable et n'abandonnera jamais Diderot, même aux heures les plus noires.

 

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En 1751 éclatait l'affaire de l'abbé de Prades.

Cet ecclésiastique avait soutenu en novembre 1751 une thèse jugée parfaitement conforme par le jury mais dont on s'aperçut trois mois plus tard qu'elle était hérétique, scandaleuse.

La Sorbonne, entre les mains des Jésuites, n'avait pas remarqué que la thèse reprenait pour l'essentiel les doctrines professées par d'Alembert dans son Discours préliminaire.

Prades dut s'enfuir à l'étranger; or il était un ami de Diderot. On commença à dire que seul Diderot avait été assez rusé pour avoir su berner ainsi la Sorbonne. On a du mal à imaginer la tempête soulevée par cette affaire.

Les Jansénistes se déchaînèrent contre les Jésuites et la Sorbonne, les Encyclopédistes ne manquèrent pas l'occasion qui leur était donnée de saper l'autorité des théologiens. Les philosophes, Voltaire en tête, tournèrent l'institution en ridicule.

En janvier 1752, Diderot avait été élu membre de l'Académie royale des sciences et des belles - lettres de Prusse.

Ce sera sa seule distinction.

Alors que presque tous ses confrères furent reçus dans la plupart des académies européennes et des Institutions savantes françaises, lui seul en fut écarté.

En 1753, après un vote, il fut refusé par la Société royale de Londres qui, trois ans plus tard, recevait son disciple, le chevalier de Jaucourt, soulignant ainsi le désaveu porté contre le maître.

Le second volume parut en janvier 1752.

L'archevêque de Paris se déchaîna ainsi que la précepteur du Dauphin et persuadèrent le roi que ces doctrines pernicieuses allaient faire s'effondrer le royaume puisqu'elles avaient su pénétrer jusqu'au cœur même de l'institution.

Il fallait donc une réaction ferme.

Le 7 février 1752, un arrêt du Conseil interdisait la vente des deux premiers volumes.

On conseilla à Diderot de se cacher ou de fuir.

Il n'en fit rien ; il avait accordé toute sa confiance à Malesherbes.

Malesherbes appartenait à l'une des plus illustres lignées de hauts magistrats A 29 ans il avait succédé à d'Aguesseau comme directeur de la Librairie et était chargé de contrôler la publications des écrits.

 

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Parfaitement intègre, fidèle à la monarchie, il était convaincu que son rôle n'était pas de brimer la vie intellectuelle mais au contraire de procurer aux gens de lettres la liberté d'écrire.

Il savait que la France ne pouvait prendre la tête des nations modernes qu'en donnant toute leur place aux écrivains, aux penseurs, aux savants et qu'on ne parviendrait pas à empêcher l'expression des idées.

Il est évident que sans Malesherbes l'Encyclopédie aurait sombré.

Pendant treize ans, les années cruciales de l'Encyclopédie, il saura résister à l'autoritarisme des champions de l'ordre, protéger les écrivains, même si parfois il devait plier sous la pression de leurs adversaires.

En 1752, il sauva l'Encyclopédie et empêcha que Diderot se retrouvât à la Bastille.

C'est chez lui ou peut-être chez le chancelier, son père, que Diderot entreposa tous les manuscrits déjà rédigés pour les prochains volumes.

Il ne put empêcher la condamnation et la suppression des deux premiers volumes mais il obtint qu'on oublie de révoquer le Privilège accordée à la publication.

D'où ce paradoxe ; ces thèses sont déclarées infâmes, les volumes existants interdits -mais ils sont cachés chez Malesherbes - les auteurs dénoncés par tous les pouvoirs en place pourtant elle peut continuer de paraître.

Un instant unis contre les philosophes, les courants conservateurs ont repris leurs querelles dès que la condamnation a été acquise.

Le Journal de Trévoux dirigé par les Jésuites, voudrait reprendre à son compte l'Encyclopédie ce qui leur aurait donné un rôle dominant dans la bataille des idées.

De leur côté les Jansénistes, nombreux au Parlement, voudraient profiter de l'affaire de Prades pour abattre la domination de la Sorbonne. Diderot profita de cette division et publia anonymement une troisième partie à l'apologie de l'abbé de Prades dans laquelle l'abbé se justifiait des calomnies dont on l'accablait. Diderot s'amusait à défendre sournoisement l'autorité des Jésuites attaquée vilainement par les Jansénistes.

L'affaire de Prades se termina par une victoire des idées nouvelles.

 

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L'abbé de Prades

 

Malesherbes avait réussi à empêcher la main mise des Jésuites sur l'Encyclopédie ; on chargea seulement trois théologiens d'exercer leur surveillance sur tous les articles ; de fait jusqu'au dernier volume tous les articles seront paraphés par au moins un des censeurs.

Ce compromis provoqua la colère de d'Alembert qui envisagea de poursuivre le travail à l'étranger chez le roi de Prusse mais Voltaire l'en dissuada :

Il y a ici prodigieusement de baïonnettes et fort peu de livres.

 

Il songea même à abandonner.

En fait il s'agissait là d'une première fissure dans le front des Encyclopédistes.

D'Alembert, membre de l'Académie des sciences, avait une haute idée du rôle de l'intellectuel, tout comme Diderot, mais il croyait encore au triomphe de la raison et de l'esprit.

Or il venait de comprendre que leur entreprise ne ferait pas l'économie d'un combat politique, d'un affrontement avec l'autorité. Il n'était pas décidé à s'opposer frontalement.

Sa ligne de conduite sera de noyauter, d'infiltrer les académies.

Diderot n'est pas l'homme du silence, du secret, il est hardi, remuant, compromettant..

On voit déjà se dessiner deux stratégies différentes. Une branche réformiste à laquelle se ralliera Voltaire et une branche radicale avec d'Holbach et Diderot.

 

La Querelle des Bouffons 1752 

Rousseau était devenu célèbre. Ìl avait présenté Grimm à Diderot et très vite ce dernier éprouva pour ce jeune Allemand une amitié passionnée.

 

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Avec Grimm, ils s’engagèrent avec enthousiasme dans la querelle des Bouffons, en 1752.

La polémique commença avec la représentation de La Serva padrona de Pergolèse.

La troupe des Bouffons italiens y développait une esthétique du théâtre musical fondé sur le naturel et la mélodie, un goût nouveau, une nouvelle forme de sensibilité bourgeoise et qui allait à l'encontre de la tradition française de Lulli développée et raffinée par Rameau.

 

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Les défenseurs du classicisme se regroupèrent dans le coin du roi, les admirateurs de l'opéra italien, dont les encyclopédistes, dans le coin de la reine.

Diderot prit de la hauteur dans ce débat. Il ne voulait pas attaquer de front Rameau ; le musicien du roi est puissant ; il lui avait demandé quelques articles et Rameau avait accepté de revoir ou de corriger ce qui lui semblerait insuffisant ou erroné.

Rousseau lui ne fit guère dans la nuance quand il attaqua la musique française. (voir la conférence Jean-Jacques et les vicissitudes de la vertu)

La gloire poursuivait Jean- Jacques ; en octobre 1752 on joua son opéra Le devin de village qui fut un triomphe.

La rancune l'égare quand il écrit dans les Confessions :

Pour moi, je crois que mes dits-amis m'auraient pardonné de faire des livres, et d'excellents livres, parce que la gloire ne leur était pas étrangère ; mais qu'ils ne peuvent me pardonner d'avoir fait un opéra, ni les succès brillants qu'eut cet ouvrage, parce qu'aucun d'entre eux n'était en état de courir la même carrière, ni d'aspirer aux mêmes honneurs.

Le philosophe, vieilli et solitaire, parle de ses soi-disant amis mais il n'a pas rompu avec eux, il est encore un encyclopédiste enthousiaste, ces hommes, il les aime.

De 1752 à 1755, Diderot vit des années heureuses.

Rémunéré par les Libraires, il gagne son pain quotidien et n'a plus à se soucier du lendemain. Il est heureux, amoureux aussi ; il vient de faire la connaissance de Sophie Volland qui sera la femme de sa vie.

Son ménage connaissait une accalmie. En 1753, Nanette avait donné naissance à un quatrième enfant, Marie Angélique. Elle sera la grande passion de ce père tendre et attentif.

Diderot fut si heureux qu'il accepta de voir l'enfant vouer à la Vierge et à Saint François.

Il avait même une vague idée du gendre qu'il lui choisirait dans une famille de Langres amie de son père.

Sa femme avait été reçue à Langres et Didier Diderot l'avait accueillie affectueusement.

En 1753 parût le troisième volume, le quatrième en 1754.

Diderot était satisfait de son statut, de son réseau de relations, de la renommée dont il jouissait chez les bourgeois éclairés et dans les classes supérieures ; cependant, il ne se faisait pas d'illusions, il savait que les barrières sociales continuaient d'exister.

Il fréquentait peu les riches du parti philosophique, il préférait la compagnie de ses pairs ou des gens de petit noblesse, comme le baron d'Holbac, dont la fortune était considérable et qui accueillait généreusement ses amis philosophes.

 

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Rousseau, en ce temps-là, s'y rendait également, il lisait certains de ses textes, participait aux débats, écoutait de la musique mais il ne s'y trouvait pas très à l'aise.

Il avait le sentiment de ne plus reconnaître en Diderot l'ami fiévreux du temps de leur bohème.

Il est vrai que Diderot vivait les trois années les moins tourmentées de sa vie.

Mais le quatrième volume inquiétait les censeurs car il devait traité un sujet épineux : la bulle Unigénitus signée par le pape en 1713 et qui condamnait les thèses jansénistes ; l'archevêque de Paris en 1752 avait enjoint à son clergé d'interdire la communion à tous ceux qui ne présenterait pas un bulletin de confession attestant que l'on reconnaissait la bulle papale.

Or une partie du clergé refusait d'accepter et le Parlement, où les Jansénistes étaient influents, réprouvaient le mandement de l'archevêque.

Le roi était partagé entre le désir d'écraser la rébellion du Parlement et celui de se préserver de l'impérialisme des Jésuites.

La monarchie ne pouvait ignorer ni l'emprise que les Jésuites exerçaient sur les esprits dans leurs écoles, ni la réévaluation critique que menaient les encyclopédistes.

Malesherbes surveillait de très près la rédaction de cet article mais sa perplexité en dit long sur les paradoxes de l'époque. Les Encyclopédistes, anticléricaux notoires, allaient-ils se poser en arbitre dans une querelle théologique ?

Les choses s'arrangèrent sans éclat et les patrons de l'encyclopédie étaient au faîte de leur réussite.

Les cinquième et sixième volumes parurent en 1755.

Diderot travaillait frénétiquement, il avait élargi le cercle de ses collaborateurs, ses propres articles prenaient de l'ampleur.

Il écrivit un bel éloge de Montesquieu, mort au printemps de cette même année. Il fut le seul à accompagner son convoi, comme le chef de file du parti philosophique.

Dès 1756, les choses commencèrent à se gâte. Les attaques contre l'Encyclopédie et les philosophes se multipliaient et l'amitié avec Rousseau n'était plus au beau fixe.

 

Rousseau / Diderot 

Des nuages plainaient sur leur amitié.

Jean–Jacques avait quitté Paris. Il avait accepté l'invitation de Louise d'Epinay et vivait à l’Ermitage et cette retraite changeait les relations avec ses amis.

Diderot était engagé corps et âme dans cette entreprise collective à laquelle il allait consacrer 20 ans de sa vie.

Pour lui, la place du philosophe était au cœur de la cité, au milieu de la scène sociale. Pour sauver l’Encyclopédie, il savait qu'il devrait accepter des compromis, ne parler que de biais.

Rousseau, pour sauvegarder son indépendance, lui, avait opté pour la retraite, la pauvreté.

Cette retraite ne pouvait apparaître à Diderot que comme une désertion.

Le 10 mai 1757, il lui écrivait Adieu le citoyen. C'est pourtant un citoyen bien singulier qu'un ermite.

Quand Rousseau reçut le texte de la pièce, écrite par son ami, Le fils naturel, il se sentit visé par les mots :

L’Homme de bien est dans la société et il n’y a que le méchant qui soit seul.

 

Or, pour Rousseau, seul le pauvre était libre.

Ecrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent… Rien de vigoureux ne peut partir d'une plume vénale… J'ai toujours senti que l'état d'auteur n'était et ne pouvait être illustre et respectable qu'autant qu'il n'était pas un métier… Mon métier pouvait me nourrir si mes livres ne se vendaient pas ; et voilà précisément ce qui les faisait vendre.

 

Pourtant, malgré ces malentendus, Diderot lui manquait ; il avait promis de venir le voir mais accablé de travail, il ne venait pas. Ils se querellaient par lettres.

Grimm, devenu le compagnon de Louise d'Epinay, ne fit que mettre de l'huile sur le feu. L'ours trouvait que Louise d'Epinay ne respectait pas sa solitude, qu'elle l'invitait trop souvent à La Chevrette. Il ne supportait plus sa sollicitude et ses menus cadeaux que Thérèse et sa mère, Madame Le Vasseur, s'empressaient d'accepter.

Bientôt l’amour de Jean-Jacques pour Sophie d’Houdetot, belle-sœur de Louise, vint tout compliquer. A La Chevrette, on en faisait des gorges chaudes.

A son retour, Saint Lambert n’avait nul soupçon. Il redoutait seulement l'austérité des principes de Rousseau, sa rigueur, qui l'auraient amené à tenter d'éloigner Sophie de son amant !

Diderot vint le voir, à pied et Rousseau lui confia le secret de sa passion (mais seulement à moitié car il lui avait dit que Sophie ignorait tout). Diderot lui conseilla de tout avouer honnêtement à Saint Lambert pour se délivrer de sa culpabilité et de sa gêne.

 

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Le marquis de Saint-Lambert

 

Jean–Jacques lui affirma qu'il allait suivre son conseil. Mais il n'en fit rien.

Diderot, croyant que Jean-Jacques s'était confessé, parla ouvertement à Saint Lambert de la malheureuse passion de leur ami. Saint Lambert ne mit pas en doute la fidélité de sa maîtresse mais fut blessé par le silence menteur de Jean-Jacques.

Et Jean–Jacques, lui, se crut trahi par Diderot

La querelle s’envenima lorsque Louise d’Epinay partit pour Genève. Diderot lui avait conseillé de l’accompagner mais il refusa.

Cette fois, malgré une réconciliation apparente, des excuses, la rupture n'était pas loin d'être consommée entre eux.

Déjà, Louise d'Epinay et Grimm avaient rompu avec lui. Il avait quitté l'Ermitage en décembre 1757 et s'était installé à Montlouis.

La rupture fut inévitable quand Rousseau publia, en 1758, sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles.

Ses prises de position signaient sa rupture avec le clan philosophique et plus encore avec son ami.

Jean-Jacques le lâchait au moment où se déchaînait une campagne antiphilosophique.

En outre, il avait ajouté à cette lettre une note fielleuse qui blessa profondément Diderot :

Si tu as tiré l'épée contre ton ami, ne te désespère pas : il peut revenir ; si tu as ouvert la bouche contre ton ami, ne crains pas : une réconciliation est possible ; sauf cas d'outrage, mépris, trahison d'un secret, coup perfide car alors ton ami s'en va.

 

En fait le drame se déroulait sur deux plans :

Dans leurs personnes ; ils étaient ulcérés, malheureux.

Sur la scène du théâtre intellectuel, la querelle devenait un procès, un enjeu politique. En effet, si Rousseau se présentait comme l'homme vertueux qui s'opposait aux philosophes, c'est toute la prétention des Encyclopédistes à fonder une morale laïque qui était battu en brèche. Ce procès poursuivra bien au delà de la mort des protagonistes.

Rousseau et lui étaient désormais des ennemis.

Pourtant, passés ces moments de crise, Diderot tenta, à plusieurs reprises, de renouer avec lui, mais Jean-Jacques resta muré dans le silence.

Quand Rousseau vint à Paris pour y rejoindre Hume, il aurait aimé le voir. Rousseau fit alors de nombreuses visites mais ne se rendit pas chez lui.

Diderot écrivit alors à Sophie :

Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile. Quand on y est entré une fois, on n'en sort point sans le déchirer ; et c'est une plaie qui ne cicatrise jamais bien.

 

Lors de la rupture avec Hume qui fit tant de bruit, il s'abstint de se mêler au chœur qui s'éleva contre l'irascible Genevoix.

 

***

 

Inlassablement Diderot poursuivait sa tâche et L'Encyclopédie continuait de paraître.

Depuis janvier 1757, après l'attentat de Damiens, l'entourage du roi accusait les philosophes de saper la religion, de se moquer de l'autorité et d’armer le bras des assassins.

Désormais on voulait abattre le parti philosophique ; les libelles se multipliaient.

En 1757, un ouvrage satirique les présentait comme des sauvages ayant du venin sous la langue et les surnommait les cacouacs.

 

19

 

On attaquait Diderot mais aussi d'Alembert à la suite de son article Genève paru en novembre 1757 dans le tome VII.

Blessé, ce dernier voulait abandonner. Voltaire sentait le vent tourner et conseillait de prendre de la hauteur.

Pourquoi ne pas abandonner ? Diderot fit front ; et pas seulement au nom des grands principes mais au nom de tous ceux qui vivaient de la publication ou y avaient engagé leur fortune.

La publication fut suspendue.

Diderot répondit superbement à Voltaire qu'il continuerait, tout seul s'il le fallait, même sans d'Alembert et sans Voltaire.

Voltaire était furieux.

Cet affrontement à fleurets mouchetés recouvrait, en fait, un antagonisme de classe.

Voltaire était devenu un grand seigneur opulent. Il ne pensait pas que la culture convenait à tout le monde. Diderot n'éprouvait pas cette répulsion instinctive du peuple, des basses classes plongées dans l'ignorance et la superstition.

Il ne partageait pas pour autant, l'utopie rousseauiste d'une société reconstruite sur la base des vertus primitives. Il se situait entre l'utopie du despotisme éclairé et celle du despotisme populaire.

Diderot était alors dans une totale solitude intellectuelle et morale

Une campagne antiphilosophique commença, virulente, à laquelle participaient Palissot et Fréron qui eut pour effet immédiat de resserrer les rangs.

D'Alembert revint sur sa décision.

En 1758, Helvétius publia De l'esprit et déclencha les foudres du pouvoir.

Cet ouvrage tentait de trouver les bases d'une morale dans la nature de l'homme ; il n'apportait rien de révolutionnaire, mais Helvétius avait truffé son livre de notes provocantes contre l'esclavage, la colonisation, les miracles, les couvents ; il dénonçait la misère des paysans français.

Helvétius fut dénoncé comme un agent destructeur de la société. Bien qu'il n'ait jamais écrit un seul article pour l'encyclopédie, il avait avec Diderot des liens très étroits et les ennemis en tirèrent parti pour montrer que les encyclopédistes n’étaient pas seulement des adversaires de la religion mais aussi des ennemis des rois et de la société.

Helvétius était riche et puissant, on l'épargna, on lui ôta seulement sa fonction de maître d'hôtel de la reine ; on accusa Diderot.

 

20Helvetius

 

Les ennemis ne désarmaient pas. Le Parlement requiert contre l'Encyclopédie.

Le 10 février 1759 les sept volumes furent lacérés et brûlés par la main du bourreau.

Le 8 mars 1759, le Conseil du roi révoqua le Privilège de l'Encyclopédie.

On conseilla à Diderot de fuir.

Son père, Didier Diderot, gravement malade depuis des mois, mourut à Langres au mois de juin de cette même année ; cette disparition ne fit qu'ajouter à sa douloureuse crise de conscience.

Diderot avait 46 ans ; avec la mort de ce père intègre, sévère, mais tant admiré, il découvrait le sentiment de sa propre finitude. Il ne sera plus jamais tout à fait le même, quelque chose en lui s'était brisé.

Malgré les menaces qui pesaient sur l'Encyclopédie, il ne s'avouait pas vaincu.

Les libraires qui avaient engagé de grosses sommes dans cette affaire le soutenaient ; ils tentèrent d'infléchir les décisions du monarque en faisant valoir le désastre que serait la publication de l'ouvrage à l'étranger qui ne demandait pas mieux ; sans compter le licenciement des ouvriers qui travaillaient dans l'entreprise.

L'édition allait se poursuivre dans la clandestinité. La rétribution accordée à Diderot était maigre mais il la trouva honnête et accepta ; il se retrouvait seul avec le chevalier de Jaucourt ; il reconstitua une équipe, mais bien des nouveaux collaborateurs n'avaient pas la même envergure et Jaucourt, malgré ses immenses qualités intellectuelles et son inlassable courage, ne pouvait faire face à tout.

L'enthousiasme était brisé ; Diderot n'y croyait plus, il assuma seulement ses responsabilités.

Et il encyclopédise comme un forçat écrit-il a Grimm en juin 59.

Il ne donnera que 28 articles pour le neuvième volume et seulement 68 pour les huit derniers alors qu'il en avait écrit plus de 3500 pour les deux premiers volumes.

Comme un moyen détourné de ressusciter un ouvrage condamné, en septembre 1759, Malesherbes donna son accord pour que fussent publiés quatre volumes de planches de l'Encyclopédie.

Pour Diderot cette publication était tout aussi importante que celle des articles ; il voulait prouver par des gravures d'un caractère scientifique irréfutable donner ses lettres de noblesse au travail, abolir la distinction entre arts nobles et arts utiles.

 

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Les ennemis ne désarmaient pas.

 

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En1760, Palissot faisait jouer sa pièce Les philosophes modernes dans laquelle il s'en prenait non aux idées de ses adversaires mais à leurs personnes.

Rousseau, qui avait exalté l'innocence de l'homme primitif, arrivait sur scène à quatre pattes et broutant l'herbe. Voltaire était épargné.

En 1762, Catherine de Russie chargea Voltaire de transmettre à Diderot la proposition de venir achever l'Encyclopédie en Russie ; il déclina courtoisement cette offre.

Diderot avait peu de ressources; il devait payer les ouvriers. Jaucourt lui-même y alla de sa propre bourse. Il cherchait à vendre sa bibliothèque mais on ne lui offrait que des sommes dérisoires.

Par l'entremise de Grimm, c'est Catherine II qui acheta cette bibliothèque mais en le laissant dépositaire de ses livres sa vie durant et elle y ajouta le paiement d'une rente annuelle.

Diderot en resta, dit un de ses amis dans un véritable état de stupeur pendant 24 heures.

En contrepartie, il devenait le chasseur de têtes de l'impératrice, chargé de lui envoyer tous les artistes ou intellectuels de talent qui accepteraient de se rendre en Russie.

Mais il déclina pour lui-même l'invitation.

La rédaction de l'Encyclopédie se poursuivait.

Il fallait agir comme si un jour l'ouvrage devait être accepté. Les libraires avaient décidé de publier en une seule fois les dix derniers volumes.

Diderot envoyait régulièrement les articles terminés Ils étaient imprimés tels que les auteurs les avaient écrits puis envoyés à Diderot qui après avoir relu et corrigé chaque épreuve mettait sa signature pour bon à tirer.

Mais Le Breton, qui voulait prévenir les orages, exerça de son propre chef une censure sur tous les articles, supprimait tout ce qui lui semblait trop hardi, mutilait les textes.

L'impression touchait à sa fin lorsque Diderot s'aperçut de ce massacre.

Mais que pouvait-il faire ?

Attaquer Le Breton en reconnaissant qu'il avait continué à écrire et à faire éditer un ouvrage solennellement interdit ?

Le piège se refermait sur Diderot. Le gouvernement, qui fermait les yeux sur la fabrication de cet ouvrage, pouvait réagir s'il rompait le pacte de clandestinité.

L'absence de censure préalable était un appel constant à l'autocensure, c'est bien ainsi que l'avait compris Le Breton en taillant sans respect ni compétence dans les articles qu'il imprimait.

Diderot fut très profondément affecté. Il écrivit à Le Breton : j'en ai pleuré de rage en votre présence ; j'en ai pleuré de douleur chez moi. J'ai trop souffert et je souffre trop.

 

Il ne voulut plus jamais le revoir.

Curieusement, les auteurs des articles ainsi mutilés ne se plaignirent pas, sans doute trop heureux que l'ouvrage en fin vît le jour.

Diderot considéra que le contrat intellectuel qu'il avait passé avec la société de son époque avait été imparfaitement rempli.

Il se détacha définitivement de l'Encyclopédie et la jugea sans pitié :

Ce fut un gouffre où ces espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses etc.

 

Les 17 volumes furent publiés de 1751 à 1766. La publication des planches de 1762 à 1777.

Qu'en penser aujourd'hui?

Certes l'ouvrage est daté, il ne saurait en être autrement, mais vue de son temps la critique de Diderot est injuste.

L'Encyclopédie par sa nouveauté, sa liberté, et qui avait réuni tant de connaissances jusqu'alors jamais rassemblées, fut malgré ses lacunes et ses imperfections digne de ce siècle des Lumières

Le 22 août 1765, l'Eglise de France avait renouvelé sa condamnation de l'Encyclopédie ;

Le roi avait besoin de l'argent de l'Eglise mais pour les autorités ecclésiastiques ce sera donnant, donnant de bons écus mais contre des sanctions sévères contre les ouvrages qui critiquent la religion.

Elles présentèrent une requête au roi pour pouvoir exercer leur droit de censure sur la librairie.

Malesherbes avait été remplacé par Sartine depuis 1763 ; Sartine trouva un compromis ridicule : on autorisa la distribution de l'ouvrage à l'étranger et en province mais elle fut interdite à Paris et à Versailles.

 

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Le Breton fut embastillé pour l’avoir envoyée à quelques souscripteurs influents demeurant à Versailles. Il fut libéré très vite mais l'interdiction officielle ne fut jamais levée.

Pour comprendre l'importance des risques encourus par ceux qui prenaient à la légère les exigences de l'Eglise, il faut rappeler que l'année suivante en 1766 le chevalier de la Barre, fut condamné à la torture et à la mort pour avoir passé à 25 pas d'une procession sans ôter son chapeau et avoir chanté deux chansons impies.

Il eut la langue coupée, la tête tranchée, le corps brûlé.

 

Il avait été condamné sur un dossier inexistant, mais les parlementaires, diront que l'attitude impie du chevalier était l'effet funeste de l'esprit philosophique qui se répand en France.

Diderot savait qu'il était en danger :

Je sais qu'ils viennent d'égorger un enfant pour des inepties qui ne méritaient guère qu'une légère correction paternelle et que quand ils voudront me perdre, je serai perdu.

S'il décida de rester, c'est d'une part parce qu'il était courageux et d'autre part parce que sa vie, les êtres qu'il aimait étaient à Paris, sa fille Angélique, son ami Grimm et la femme de sa vie, Sophie Volland.

 

Sophie Volland 

C'est vraisemblablement en 1755 qu'il fit sa connaissance. Elle s'appelait en fait Louise-Henriette, c'est Diderot qui choisit de la nommer Sophie, prénom sous lequel elle est passée à la postérité.

Elle était née en novembre 1716 dans une famille de la bourgeoisie assez opulente et elle demeura célibataire, sans doute par choix.

Sophie a 3 ans de moins que Diderot. Elle demeure pour nous enveloppée d'un halo mystérieux car d'elle, directement, il ne reste nulle trace ; on ignore ses traits. Il existait deux portraits aujourd'hui disparus, l'un d'eux se perdit en Russie avec la bibliothèque de Diderot.

Nous ne la connaissons que par le regard des autres et surtout par les lettres de Diderot qui nous apprennent qu'elle était de santé fragile, qu'elle portait des lunettes, et avait la menotte sèche.

Instruite, cultivée, d'esprit libre, elle lisait le latin; elle était tendre et pleine de charme avec une certaine virilité intellectuelle.

Diderot écrira à Grimm Sophie est homme et femme, quand il lui plaît.

Toutes les lettres de Sophie ont disparu ; elles furent peut-être détruites par sa sœur, Mme de Salignac. Beaucoup des lettres de Diderot ont également disparu ; ce sont celles qui correspondent aux trois premières années de leur passion et aux six dernières années.

Il en reste 187 et des fragments; comme elles étaient numérotées on sait il y en eût au moins 584.

C'est à son ami qu'il confia son amour pour Sophie :

Ah ! Grimm, quelle femme ! Comme cela est tendre, doux, honnête, délicat, sensé!

 

La mère de Sophie ne découvrit la liaison de sa fille que trois ans plus tard, du moins

Diderot le raconte-t-il dans une lettre à son ami.

Elle emmena la coupable, qui avait alors plus de 40 ans, dans une terre, dans les environs de Paris. Diderot écrivit à la mère de Sophie une lettre modérée puis il s'emporta ; la passion triompha, Sophie revint.

Ils se retrouvaient aussi souvent que cela leur était possible, néanmoins, il faudra encore quelques années pour vaincre les réticences de la mère de Sophie qui entraînait régulièrement sa fille loin de Paris.

Les relations avec la mère de Sophie s'apaisèrent et en 1768, Diderot l'appelait la chère maman.

Mais trop souvent elle éloignait sa fille

Chaque année, il faut que je vous perde pour six mois. Et si, sans cesser de vous aimer, je viens à vous perdre pour toujours ?

Si les deux amants se sont beaucoup écrit c'est qu'ils ont été bien souvent séparés. La correspondance qu'ils échangeaient alors leur permettait d'atténuer la douleur de l'absence ; elle nous révèle des tensions, des regrets, des malentendus, beaucoup de nostalgie, la jalousie aussi.

Il semble que Sophie ait été jalouse de l'amitié passionnée de Diderot pour Grimm, mais le philosophe était jaloux lui aussi et lui reproche les manifestations d'une tendresse trop vive, trouble à son égard de sa jeune sœur, Madame Legendre.

Les allusions qu'il y fait sont précises mais un peu plus tard, pour ajouter à la confusion des sentiments, lui-même succomba au charme de la jeune femme ; il éprouva pour cette jeune sœur une tendresse exaltée ; il sembla unir les deux femmes dans une même passion.

Quand Madame Legendre, qui devait mourir assez jeune, tomba malade, il s'occupa d'elle avec un dévouement extrême.

Cette correspondance est donc une longue histoire d'amour.

La passion devint tendresse et amitié, mais le sentiment qu'ils avaient l'un pour l'autre ne faiblit point, même si Diderot connut au cours de ces longues années d'autres amours contingentes, plutôt malheureuses.

Sophie a peut-être eu de son côté quelque faiblesse pour un ami qui fréquentait la maison de province où elle était exilée mais il n'en demeure pas moins que leur longue liaison fut essentielle dans leur vie.

Diderot lui écrivait

Je ne sais, si mon sentiment n'est pas au dessus de toutes les épreuves de la vie ?

 

Dans une lettre datée du 3 août 1759 il lui écrivait :

Mon père avait une amie. C'était une parente pauvre, bonne femme, et de son âge à peu près. Ils tombèrent malades presque en même temps. Mon père mourût le jour de la Pentecôte. Elle apprit sa mort et mourût le lendemain. Ma sœur lui ferma les yeux, on les a enterrés côte à côte.

 

Leur longue liaison connut une fin assez identique

Mais cette correspondance n'est pas seulement un roman d'amour ; elle est le journal d'une vie.

Diderot attachait le plus grand prix à ses lettres dans lesquelles il exprimait tout de lui-même.

La première lettre qui nous est parvenue a été écrite le 10 mai 1759 ; la dernière fut écrite en Hollande, en 1774, lorsqu'il revenait de Russie.

Parallèlement aux joies et aux soucis familiaux, il lui raconte longuement ce qu'il fait. La vie de société tient une place importante dans l'existence de notre philosophe. Il est un habitué de la synagogue de la rue Royale, chez les d'Holbac, à Paris où tous les encyclopédistes se retrouvent régulièrement (ceux que Rousseau désigne sous le nom de la côterie holbachique)

 

 

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A moins qu'il ne fasse de longs séjours dans leur propriété de Granval que fréquentent les mêmes amis.

Diderot raconte à Sophie ses journées où il se partage entre le travail, les promenades ou les longues conversations avec les invités, les tensions, les querelles ; les sujets dont on débattait y sont relatés dans le détail et c'est pourquoi ces lettres constituent, dans leur expression spontanée, une chronique de la vie littéraire en ces années-là.

Diderot était devenu le meilleur du couple que formaient désormais Louise d'Epinay et Grimm. Il aimait également séjourner au château de La Chevrette.

 

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Il y fit la connaissance de l'abbé Galiani, et se lie d'amitié avec lui.

L'abbé l'initia aux problèmes de l'Economie. En outre, il était un hôte pleine de verve.

Nous étions dans ce triste et magnifique salon de La Chevrette quand l'abbé Galiani entra et avec le gentil abbé la gaieté, l'imagination, l'esprit, la folie, la plaisanterie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants. C'est un trésor dans les jours pluvieux. Je disais à Madame d'Epinay que, si l'on en faisait chez les tabletiers, tout le monde voudrait en avoir un à sa campagne.

 

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En lisant ses lettres à Sophie, on peut mesurer combien, malgré des moments de joie et d'amitié partagée, il a été profondément atteint par la campagne déchaînée contre l'Encyclopédie. Il n'en peut plus des calomnies, de lutter contre la censure.

Il refusa de collaborer à une future édition de l'Encyclopédie qui devait être reprise par un éditeur, homme d'affaires, Charles Joseph Panckouke ; après avoir mesuré dans quel esprit ce nouvel éditeur voulait travailler l'avoir jugé enflé de l'arrogance d'un nouveau parvenu il lui dit :

Allez vous faire foutre, vous et votre ouvrage.

 

30Charles Joseph Panckouke

 

***

Denis Diderot, le pari sur la postérité

A partir de 1759, les affres que lui avaient valu ses démêlés avec la censure, ses combats désespérés,  avaient fait  comprendre à  Diderot qu'il était vain de continuer à lutter de front.

Il décida alors  de laisser  mûrir et de remanier jusqu'à la fin de sa vie, les romans et autres textes que la censure aurait interdits. Il les confia à La correspondance littéraire  et ils ne furent lus que par quelques happy few.

Mais lorsque ses ouvrages furent  découverts, après sa mort,  la critique littéraire ne sut pas les apprécier à leur  juste valeur.

 

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Longtemps, elle se contenta de le fixer à partir de clichés : causeur  éblouissant, touche-à-tout généreux, auteur de quelques ouvrages philosophiques, de quelques contes, inventeur d'un nouveau théâtre et surtout infatigable animateur de l'Encyclopédie, au mieux l'incarnation du Philosophe par excellence, de l'esprit militant des Lumières. 

Or, cet homme  s' est intéressé à l'anatomie, à la physiologie, à tout le savoir de son époque pour être en mesure de superviser  cette Encyclopédie  qu'il a  menée à bien en  20 ans d'efforts et de ténacité, contre vents et marées, malgré la censure, les trahisons.

 

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Il n'a jamais cessé de se poser des questions fondamentales sur la nature, sur l'homme et la vie sociale.

Diderot est un vrai continent littéraire : il est présent non seulement dans les articles qu'il a écrits ou repris de sa plume pour l'Encyclopédie mais aussi dans les œuvres de certains de ses amis dans Le Système de la Nature du Baron d'Holbach ou dans L'histoire des deux Indes de l'abbé Raynal.

Il fut, par ailleurs, un épistolier infatigable, comme nombre de ses contemporains, hélas, une grande partie de sa correspondance a été perdue et même l'édition dite complète de ce chef d'œuvre littéraire que sont Les lettres à Sophie Volland est incomplète.

 

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Ce n'est que dans  la seconde moitié du XX siècle que l'on mesura enfin son importance majeure, que justice lui fut rendue et qu'il gagna son téméraire pari sur la postérité.

 

 

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Il était las de tant de vains combats. A mesure que les années passaient la figure de l'homme intègre qu'avait été son père lui était plus présente et il se sentait coupable des chagrins qu'il avait pu lui causer, à lui et à sa mère.

Dans le Voyage à Bourbonne, il raconte que quelques années, après la mort de son père, un habitant de Langres lui avait dit:

M. Diderot, vous êtes bon ; mais si vous croyez que vous vaudrez jamais votre père, vous vous trompez.

 

Et Diderot lui répondit :

Je ne sais si les pères sont contents d'avoir des enfants qui vaillent mieux qu'eux; mais je le fus, moi, de m'entendre dire que mon père valait mieux que moi.

 

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portrait présumé du père de Diderot

 

Sa vie conjugale était devenue un enfer, Toinon et lui passaient des semaines entières sans s'adresser la parole.

Néanmoins quand elle tomba gravement malade en 1762, il s'occupa d'elle avec dévouement et il prit en main l'éducation de sa chère Angélique. Il redoutait que sa femme ne lui donnât une éducation de bigote ; il ne voulut pas qu'elle fît ses études dans un couvent et ne cessa plus de veiller sur elle attentivement, en père conscient de ses responsabilités.

C'est lui -même qui le moment venu, prit en charge, avec délicatesse, l'éducation sexuelle de l'adolescente :

Je ne lui laissais rien ignorer de ce qui pouvait se dire décemment.

 

La Correspondance littéraire

Depuis 1759, Diderot, qui ne peut jamais rien refuser à ceux qu'il aime - et il aime passionnément Grimm - et collaborait à La Correspondance Littéraire.

Il s'agit d'une revue manuscrite lancée par Grimm en 1753 qui était envoyée aux princes éclairés et à l’aristocratie européenne.

Tous les grands noms des Lumières y ont collaboré. Le Patriarche de Fernay y lança quelques brûlots.

Circulant par la valise diplomatique, elle échappait à la censure, aussi pouvait-elle faire connaître des œuvres littéraires dont la censure eût interdit la publication ou le texte de pièces de théâtre dramatiques que des spécialistes notaient en sténographie.

Les collaborateurs n'hésitaient pas à aborder des questions qui concernaient aussi bien l'activité économique que la tolérance.

Une gazette de la vie parisienne, du tout Paris littéraire, culturel, mondain. Grimm y évoque régulièrement les salons littéraires tenues par les femmes, les thèmes qui y sont débattus.

Témoin le discours philosophique que Grimm s'amuse à prononcer chez le Baron d'Holbach, le jour de l'an 1770 :

Mère Geoffrin fait savoir qu'elle renouvelle les défenses et les lois prohibitives des années précédentes et qu'il ne sera pas plus permis que par le passé de parler chez elle ni d'affaires de la cour, ni d'affaires du nord, ni d'affaires du midi, ni d'affaires d'orient, ni d'affaires d'occident, ni de politique, ni de finances, ni de paix ni de guerre, ni de religion ni de gouvernement, ni de théologie ni de physique, ni de métaphysique, ni de grammaire, ni de musique…

 

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Ou encore :

Sœur de Lespinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet pas d'offrir ni à dîner, ni à souper et qu'elle n'en a pas moins envie de recevoir chez elle, les frères qui y voudront venir y digérer.

 

La correspondance littéraire juge les œuvres, les commente, les situe dans leur contexte culturel et inaugure ainsi la critique moderne.

Il semble que la postérité a ratifié les choix de Grimm.

Il a toujours sut prendre de la distance par rapport aux parti- pris et aux dissentiments personnels, en particulier pour ce qui concerne Rousseau, ce qui est d'autant plus méritoire que son ex-ami ne l'épargna guère.

 

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Lorsque ses fonctions diplomatiques éloignaient Grimm de Paris, c'est à Louise d'Epinay et à Diderot qu'il en laissait la direction.

A la demande de Grimm, Il y commença sa série de Salons de 1759 à 1781 qui le rendirent célèbre dans toute l'Europe éclairée comme critique d'art. Au début il n’était qu’un profane mais il fit son éducation de critique d'art. Il visitait les ateliers, consultait ses amis peintres, Chardin, Latour, Falconnet et s'initiait aux problèmes techniques. Ses connaissances techniques débouchèrent sur une réflexion théorique et il devint un vrai connaisseur.

 

Diderot, écrivain. Le pari sur la postérité

Il demeurait le Philosophe, mais, conscient de la vanité de son combat et qu'il était inutile d'avoir peut -être raison contre tous, il ne voulait plus affronter la censure. Il continuait l'Encyclopédie et parallèlement, poursuivait sa carrière d'écrivain mais, au lieu de publier ses ouvrages, il les confia à La Correspondance Littéraire, réservée à un public très limité ; ils ne seront connus du public qu'après sa mort.

Il attendait le verdict de la postérité.

Nous n'évoquerons que ses plus célèbres romans

La Religieuse, ouvrage qui ne fut connu du public qu'en 1796, fut, écrit en 1760 et publié dans la Correspondance littéraire.

Ce roman est né d'une mystification : un ami commun, M. de Croismare s'était retiré en Normandie pour y régler quelques affaires de famille. Comme sa longue absence leur pesait, ses amis imaginèrent un stratagème pour le faire revenir.

 

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Le marquis de Croismare

 

Avant son départ, il avait pris à cœur d'aider une jeune inconnue qui demandait juridiquement à être relevée de ses vœux auxquels ses parents l'avaient contrainte. Sœur Suzanne Simonin perdit son procès.

Diderot décida d'écrire à M de Croismare comme s'il était cette infortunée jeune fille qui s'était sauvée de son couvent et demandait sa protection.

Emu, le digne homme compatit au sort de l'infortunée et lui répondit.

Mais la mystification était à double tranchant lettre. Comme M de Croismare insistait pour que Suzanne vînt se mettre sous sa protection, Diderot dut se résoudre à la faire mourir et sa mort fictive lui causa autant de chagrin qu'à Croismare.

A un ami qui le surprit en larmes il avoue :

Je me désole d'un conte que je me fais.

 

L'anecdote n'est pas seulement plaisante ; elle est aussi révélatrice de la façon dont Diderot vit l'activité créatrice comme un dédoublement.

Cette manière de se projeter dans sa propre fiction, cette théâtralisation du moi, ce dédoublement est très caractéristique de son œuvre.

Ces lettres fictives et les réponses authentiques qui furent échangées entre février et mai 1760 furent publiées en 1770 par Grimm mais, pris à son propre jeu, Diderot allait composer les Pseudo mémoires de Suzanne Simonin qu'il remettra au continuateur de la Correspondance littéraire, Meister, en 1780.

Diderot analyse successivement, à partir de trois couvents par lesquels passe Suzanne, les aspects économiques, spirituels et physiologiques de l'existence dans les couvents.

C'est un roman grave, dramatique souvent, effrayant parfois et auquel le souvenir de sa jeune sœur, morte folle au couvent des Ursulines, n'est pas étranger. Ce roman n'a rien à voir avec les contes grivois ou les romans libertins.

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La Religieuse de Diderot - G. Nicloux

 

Quelle est donc la portée subversive de ce roman pour que l'adaptation fidèle qu'en fit Rivette en 1966 eut l'honneur d'être interdite par la censure sur l'ordre de notre ministre Yvon Bourges ?

En 1769, il écrivit Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune.

Après que madame Geoffrin, voulant le remercier d'un service rendu, lui avait offert une robe de chambre neuve et couteuse pour remplacer ses vieilles hardes.

 

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Un texte drôle et philosophique tout à la fois :

Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

 

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Diderot en robe de chambre

 

Et il poursuit :

Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l'atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l'opulence à sa gêne.

Ô Diogène ! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe, comme tu rirais ! Ô Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé ! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran.

Ce n'est pas tout, mon ami. Ecoutez les ravages du luxe, les suites d'un luxe conséquent…

 

C'est en 1769 qu'il commença Le rêve de d’Alembert, sans doute le sommet de son œuvre philosophique, qui parut dans La Correspondance littéraire en 1782 mais ne fut connu du public qu'en I800.

Le texte est constitué de trois dialogues philosophiques.

Diderot développe ses théories matérialistes.

Il pose au point de départ que la matière n'est pas figée, elle évolue ; chaque espèce se transforme et donne naissance à une nouvelle espèce. La présence du docteur Bordeu, auprès de Julie de Lespinasse et d'Alembert, s'explique, à travers les thèmes abordés, par l'influence que ce célèbre médecin et son œuvre avaient exercé sur Diderot.

Julie et d'Alembert, qui apprirent par une indiscrétion qu'ils étaient les protagonistes de ces entretiens, en furent fort mécontents.

 

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L'athéisme de Diderot repose sur l'idée d'un monde qui se créé lui-même en un incessant devenir et cette conviction ne cessera jamais de se fortifier :

Tout change, tout passe, il n'y a que le tout qui reste.

 

Mais son athéisme n'est pas péremptoire ; il se nourrit de questions :

Je ne prononce pas, j'interroge.

 

Jusqu'à la fin de sa vie, il gardera cette attitude interrogative. Il s'interroge sur l'origine de la vie et s'autorise des recherches des scientifiques et en particulier de Buffon pour s'opposer au dogme de la fixité des espèces.

Comment saisir par la pensée une totalité en mouvement ? Il s'interroge sur la validité de la distinction entre matière inerte et matière vivante. Comment le vivant peut-il naître du non-vivant ? Faut-il admettre la sensibilité du marbre ? La sensibilité est-elle une propriété de la matière Pourquoi suis-je ce que je suis ?

En 1772 il écrivit Ceci n'est pas un conte qui parût dans La Correspondance littéraire en mars et avril 1773 qui pose les problèmes de l'amour et des rapports homme/femme dans leur complexité puis, la même année Madame de la Carlière.

Ce second récit, paru la même année, est l'incarnation dramatique des problèmes posés. Il avait un sous-titre explicatif Sur l'inconséquence du jugement public de nos actions particulières.

Il y mettait en question l'indissolubilité du mariage et la versatilité de l'opinion.

Madame de la Carrière, prisonnière de codes moraux et religieux, meurt de n'avoir pas compris que son mari pouvait avoir transgressé ces codes - au nom de la nature - sans avoir pour autant cessé de l'aimer.

Peut être prêche-t-il pour sa paroisse car vers 1770, il a eu une liaison avec Madame de Meaux, une veuve de 45 ans qui finit par fixer son choix sur un autre prétendant.

Il développe son opinion dans un troisième récit, Le Supplément au voyage de Bougainville inspiré du Voyage autour du monde de Bougainville parût en quatre livraisons de 1773 et 1774. Il est construit autour des révélations de la liberté sexuelle des Tahitiens, faites par l'explorateur.

 

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Vers 1761 ou 62, il commença Le Neveu de Rameau, qu'il reprit en 1777 et qui, pour de mystérieuses raison, resta dans ses cartons et demeura inconnu de son vivant.

Il n'en parla à personne. A sa mort, tous ses papiers furent expédiés en Russie. Découvert par un Russe, ce dernier le fit connaître à Schiller puis à Goethe qui le publia en allemand en 1805 ; il fut traduit en français en 1821.

Par miracle, en 1891, un savant lettré qui avait acheté sur les quais un lot de tragédies ayant appartenu à une famille de nobles français, découvrit, à l'intérieur du paquet, le seul manuscrit autographe donné par Diderot à Grimm.

Celui-ci l'avait emporté lorsque, sous la Terreur, il quitta la France accompagné de la petite fille de Louise d'Epinay.

Comment atterrit-il au milieu d'un lot de tragédies ? C'est aujourd'hui encore une énigme bibliographique.

Le neveu de Rameau n'est pas un personnage inventé, Diderot l'a connu qui promenait son étrange dégaine du Palais -royal au Procope; il fut l'ami de Cazotte, il est évoqué par ses contemporains, Grimm, Sébastien Mercier.

 

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Diderot lui garde son exceptionnelle individualité mais l'élève à la hauteur d'un type et l'enrichit de sa propre personnalité.

Le dialogue est une fois encore l'expression dramatique de ce moi en perpétuelle confrontation avec lui-même et les autres ; mais le moi philosophe se heurte à un lui qui ne se laisse pas abstraire.

Je veux dire par là que le neveu ne lui sert pas comme dans ses autres dialogues à formuler une pensée audacieuse. L'œuvre est plus riche, plus secrète aussi car le neveu, bohème malchanceux, immoraliste, inspire à Diderot une profonde nostalgie.

 

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Lorsqu'après avoir présenté son étrange personnage, il dit Je n'aime pas ces originaux-là, Diderot nous leurre.

Dans une lettre à Sophie il évoque ces hommes assez heureusement nés pour être, par tempérament et constamment ce que je suis par intervalle.

C'est dire qu'il est tout autant le philosophe que ce neveu plein de talents qui proclame qu'on a qu'une vie, que le plaisir est la seule morale qui vaille et qui masque sous son libertinage l'angoisse de son incapacité à créer.

Son interlocuteur, cette fois, n'est pas destiné à exprimer clairement ce qu'il pense mais à lui montrer où ont pu l'entraîner sa morale, sa vie. Par de tels propos, Diderot se sent mis en question, et, jusqu'au terme du dialogue, il n'arrivera pas à convaincre le juge saugrenu qu'il s'est suscité.

L'art devient une école de l'incertitude, du trouble, du questionnement sans fin avec lui-même.

Enfin son dernier grand roman, Jacques le Fataliste entrepris en 1765 et sur lequel il travailla jusqu'à la veille de sa mort et parut en feuilletons dans La Correspondance. Il ne fut publié qu'en en 1796 et c'est à Grandval, où il séjourna souvent à son retour de Russie, qu'il acheva cet étrange roman.

 

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Dès le premier paragraphe le romancier y affiche une désinvolture inhabituelle ; il ne cessera plus d'intervenir dans le récit, de l'interrompre pour les motifs les plus arbitraires, d'y ajouter des anecdotes.

Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde? Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe. D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien, et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal était écrit là-haut.

 

Le roman ici est une forme à travers laquelle l'auteur, ses personnages et le lecteur, dans un processus dynamique, expérimentent cette quête de la vérité.

 

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Jacques et son maître

 

Le thème des amours de Jacques annoncé dès le début est sans cesse retardé, et jusqu'aux dernières pages, par le récit d'autres aventures amoureuses et notamment celle du marquis des Arcis et de Madame de la Pommeray, dont fut tiré le film Les dames du Bois de Boulogne.

Diderot ne cessera plus d'intervenir dans le récit, de l'interrompre pour les motifs les plus arbitraires, d'y ajouter des anecdotes.

A plusieurs reprises, il s'adresse au lecteur, avec des formules de ce genre :

Il ne tiendrait qu'à moi de vous faire attendre un an, eux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques...

Ou encore :

Qu'est ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? dans une facétieuse critique des multiples possibilités que l'imagination ouvrent au romancier.

Jacques enfin épouse sa Denise et le narrateur intervient une dernière fois :

Je suis sur qu'il se disait le soir à lui-même. S'il est écrit là-haut que tu sera cocu tu le seras, Jacques, tu auras beau faire; s'il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas. Dors donc mon ami… et il s'endormit.

Cette œuvre, si tonique, si provocante fut pourtant écrite par un homme épuisé qui constatait avec humour sa dégradation physique, car sa fatigue ne lui avait rien ôté de sa vigueur intellectuelle.

Il écrit à Grimm que son corps part en morceaux, les dents, les yeux, les jambes mais qu'il n'y a pas de détérioration au chapiteau de l'alambic.

En juin 1773, il accepta l'invitation de Catherine II et partit pour la Russie. Angélique était mariée, la solitude lui devenait insupportable.

Il avait bien du mal à s'en tenir à ce qu'il s'était promis : ne jamais s'imposer à ses enfants.

Il fit tout d'abord un séjour prolongé en Hollande chez le prince Galitzine, où il travailla à son célèbre Paradoxe sur le comédien dans lequel, masqué derrière le comédien anglais Garrick, il donnait sa conception du métier.

 

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Le prince Galitzine

 

Le comédien doit sentir la vérité d'un personnage puis doit utiliser sa raison pour créer le simulacre qu'il veut faire passer pour la vérité.

Au mois d'août il poursuivit son voyage et refusa de passer par la Prusse où l'attendait Frédéric II, infligeant ainsi un camouflet au souverain qui aimait à se faire passer pour l'ami des philosophes et des Lumières.

L'impératrice est enchantée de le connaître enfin. Elle l'admire vraiment.

Diderot, lui, manque un peu des usages du monde ; il s'adresse à la souveraine avec chaleur, lui prend la main, lui saisit le bras, l'appelle Ma bonne dame et rejette au loin sa perruque.

Les entretiens au début ont lieu tous les matins. Diderot prépare à l'avance un petit traité à partir duquel s'engagera la discussion. Loin de la Bastille, Diderot peut parler en toute liberté de la politique et il lui propose une application concrète de sa philosophie politique pour modeler un pays neuf. Cependant, bien vite il prend conscience que l'impératrice l'écoute avec intérêt mais qu'elle n'a pas l'intention de passer à la pratique.

 

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Trois mois après son arrivée, il cessa de noter ses discussions avec elle; leurs entretiens n'avaient plus lieu qu'une fois tous les trois jours seulement ; il n'y croyait plus mais surtout il avait compris qu'il ne servait à rien ou simplement de caution à Catherine II permettant à la souveraine, d'une façon plus ou moins consciente, de masquer la réalité du despotisme éclairé: un ensemble contradictoire d'absolutisme et de velléités de gouvernement rationnel.

Comme Voltaire, comme Helvétius, Diderot s'était laissé prendre à un mirage et sa déception est amère. Et quand bien même le despotisme éclairé tiendrait ses promesses, il ne repose que sur de la qualité d'un souverain et reste toujours le despotisme qui suppose la force et le mépris des hommes.

La faveur de l'impératrice suscitait des jalousies, l'hostilité montait autour de lui, les intrigues. Le gouvernement français voudrait lui voir jouer un rôle diplomatique dans les relations entre la France et la Russie mais, au contraire de son ami Grimm qu'on accusa souvent d'avoir l'échine trop souple, Diderot n'était pas diplomate.

Il s'ennuie de sa fille, de sa petite fille, il n'écrit même plus à ses amis.

En quelques semaines il a beaucoup vieilli ; l'ambassadeur de Suède dit de lui il est un vieillard extrêmement aimable.

Il repart en mars 1774 ; Il a refusé les somptueux cadeaux de l'impératrice et n'a accepté qu'une tasse qui avait appartenu à la souveraine et la Bible de l'archevêque de Saint-Petersbourg qu'il vendit à son retour.

Le voyage fut harassant ; il repassa par la Hollande où une fois encore il prolongea son séjour.

Lui qui a toujours nié sa fatigue lorsque ses proches lui disaient de se ménager, dans sa dernière lettre à Sophie Volland datée de la Haye, le 3 septembre 1774, il parle de s'économiser pour les petits bonheurs qu'on peut se permettre au delà de la soixantaine... Avec l'âge les fibres de mon cœur, loin de se racornir ont augmenté ma sensibilité… Tout me touche, tout m'affecte. Je serai le plus insigne pleurnicheur de vieillard que vous ayez jamais connu.

 

Il est revenu épuisé, malade, et déçu, profondément, mais cette déception n'est connue que des intimes. Dans les salons, il raconte longuement son voyage. Il est encore un peu dans l'exaltation du retour et chante les louanges de sa bienfaitrice. On ne sait s'il gardait encore quelques vagues illusions, en tout cas c'est la version officielle. En fait, il convenait de laisser croire aux adversaires des Lumières que Catherine II, souveraine éclairée, était une admirable souveraine.

Mais à Madame Necker, il écrit :

Je serais un ingrat si j'en disais du mal. Je serais un menteur si j'en disais du bien.

 

Sa fatigue physique ne lui a rien ôté de sa vigueur intellectuelle et il continue à écrire.

Il rédige pour l'impératrice un projet détaillé pour une université ; puis Les principes politiques des souverains composé de plus de 600 articles et les Observations sur les nakaz (Instructions).

Ses Observations sur les nakaz n'eurent pas l'heur de plaire à Catherine II :

Son intention est-elle de garder le despotisme et de le transmettre à ses successeurs ou de l'abdiquer ? Si elle garde pour elle et ses successeurs le despotisme qu'elle fasse son code comme il lui plaira. Elle n'a que faire de l'aveu de la nation qu'elle lise ce que je viens d'écrire... Si elle frémit, si son sang se retire, si elle pâlit, elle s'est crue meilleure qu'elle n'était.

 

Heureusement quand elle lut ces lignes Diderot était mort.

Malgré ce qu'il avait écrit à Sophie Volland, le 3 septembre 1774, Diderot ne s'économise pas.

Il reprend les notes qu'il avaient écrites pour une réfutation de l'ouvrage De l'homme de son ami Helvétius, décédé quelques années plus tôt. Cet ouvrage parut également dans La Correspondance littéraire et fut ignoré de son vivant par le public.

Jamais Diderot ne se fait pesant et ennuyeux :

Qui peut de vanter d'avoir loué courageusement le génie ?

Et Diderot de répondre à lui-même :
Moi, moi.

Je crois m'être bien examiné et n'avoir jamais souffert du succès d'autrui, pas même lorsque je le haïssais. J'ai dit quelquefois "c'est un maroufle, mais ce maroufle-là a fait un beau poème".

Quelle est la chose importante ? Est-ce que la chose subtile soit de moi ou qu'elle soit faite ?

Nous avons la vue bien courte. Et qu'importe quel nom on imprimera à la tête de ton livre ou l'on gravera sur ta tombe ?

Est-ce que tu liras ton épitaphe?

 

Ses réflexions sont coupées d'anecdotes plaisantes ou de petits contes. Est-ce son autoportrait qu'il s'amuse à esquisser à travers l'un des personnages :

Il fut toute sa vie véridique et menteur, triste et gai, sage et fou, bon et méchant, ingénieux et sot, sans qu'on ait jamais pu effacer les traits qu'il tenait de son père, de sa mère, de la sage-femme et de la nourrice.

Paresseux, ignorant et criard dans son enfance, insouciant et libertin dans son jeune âge, ambitieux et sournois à cinquante ans et rabâcheur à soixante.

 

C'est lui encore dans le divertissement qu'il écrivit vers 1775 et qui fut mis au point quelques années plus tard sous le titre de Est-il bon, est-il méchant ? ou l'Officieux persifleur ou Celui qui les sert tous et qui n'en contente aucun.

 

Il y met en scène un homme de lettres qui a perdu une bonne partie de sa vie à essayer de résoudre les problèmes des autres.

Il a entrepris un autre ouvrage à partir d'un essai remanié, Sénèque ou Essai sur les règnes de Claude et de Néron qui paraît à la fin de l'année 1778, qui est d'une certaine façon ses confessions.

Diderot se découvre un nouveau modèle et se sert de lui comme d'un interprète : Sénèque le Philosophe, penseur tolérant, sans dogmatisme, le sage qui veut à la fois méditer et agir et qui accepte pour le bien public de se compromettre auprès du tyran Néron.

Par ses liens avec l'impératrice, Diderot a le sentiment d'avoir perdu un peu de son intégrité, d'être devenu un homme que l'on peut critiquer, sans se mettre à sa place : la vie de Sénèque sera le miroir où s'élucide sa vie actuelle.

Sénèque est le sage exemplaire du XVIII qui a accompli ce que Voltaire et Diderot espéraient accomplir auprès de Frédéric II et de Catherine de Russie.

Sénèque, philosophe, amoureux du bien, ne put s'empêcher de devenir avec Néron le ministre du mal.

C'est en vérité un dialogue avec Jean-Jacques, tendu, passionnel.

Rousseau a eu beau jeu de juger Diderot, lui qui ne s'est jamais préoccupé que de son intégrité et qui a renoncé à l'action concrète ; lui, Diderot a accepté de vivre divisé :

Faut-il mieux avoir éclairé le genre humain qui durera toujours, que d'avoir ou sauvé ou bien ordonné une patrie qui doit finir? Faut-il être l'homme de tous les temps, ou l'homme de son siècle ? C'est un problème difficile à résoudre.

 

Dans l'apologue* il parle directement de lui, trace un tableau édifiant et sans doute inexact du premier et dernier entretien qu'il eut avec Voltaire et lui rend un hommage mesuré, lui reprochant de s'être engagé au nom de sa propre gloire dans des batailles subalternes.

*apologue : court récit qui illustre une maxime ou un enseignement moral

 

Voltaire mourut en mai 1778 et Rousseau cinq semaines plus tard.

Il avait laissé une bombe à retardement les Confessions et une version assez venimeuse de la rupture avec les Encyclopédistes et surtout avec Diderot ; pour un public lettré serait la révélation des haines et des turpitudes dont ces philosophes se montraient capables entre eux.

Diderot, mobilisé pour la contre-offensive, s'en tira d'une manière bien peu glorieuse; par un véritable libelle, indigne de lui ; il traitait son ex-ami de scélérat, de monstre.

Faux, vain, ingrat, cruel, hypocrite et méchant... Je ne pense pas qu'il ait existé, ni qu'il existe jamais un pareil homme.

 

Fallait-il que Diderot l'eut aimé, eut été blessé par leur rupture et par les nombreux refus de se revoir opposés par Jean-Jacques pour que notre Sénèque tolérant ait ainsi perdu toute mesure ?

Sans compter qu'il faisait bien involontairement une énorme publicité aux Confessions que l'on attendra fébrilement.

Quand il voulut publier son essai sur les règnes de Claude et de Néron, il se heurta à la censure royale. La vente en France fut interdite ; Diderot s'en fit livrer 600 exemplaires.

Le lieutenant général de police, Le Noir, ne pouvait continuer de fermer les yeux ; l'affaire remonta jusqu'au roi.

Diderot fut convoqué devant M. de Mirosmesnil, garde des Sceaux, qui lui fit quelques remontrances.

Alors il fit amende honorable, dit se repentir. Il rappela qu'il avait connu la prison à Vincennes et ajouta :

Je mérite encore davantage d'être châtié pour les fautes de ma vieillesse que pour mes anciennes extravagances ; daignez recevoir cet aveu et l'acte de mon repentir.

 

Une génuflexion ; une ultime boutade pour couvrir Le Noir et Miromesnil qui ont oublié de le punir : il écrit une lettre de rétractation et déclare s'amender pour le reste de sa vie.

Le Noir se contentera de noter sans se faire trop d'illusion :

Est-il sincère ou hypocrite ? 

 

En 1781, L'histoire des deux Indes de l'abbé Raynal allait une fois encore mobiliser l'énergie de Diderot et sera son dernier grand combat.

Ce livre, écrit à partir des notes de l'abbé Raynal, a été mis au point par Diderot au cours des années précédentes et publié en Suisse où Raynal menacé d'emprisonnement avait du se réfugier.

C'est une réflexion sur les Indiens du Nouveau Monde, la conquête, leur religion, bref, un ouvrage haïssable et dangereux aux yeux du clergé.

Grimm, par prudence courtisane, voulait que Diderot renonçât à ce dernier combat. Diderot se rebiffa.

Cette fois, il ne restait plus grand-chose de l'aveuglement avec lequel Diderot considérait son ami. Il écrivit :

Je vois bien que votre âme s'est amenuisée dans l'antichambre des Grands... vous vivez avec nous mais vous nous haïssez.

 

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Il n'enverra pas cette lettre mais la rupture morale est consommée même si pendant les dernières années de Diderot, ils continuent de correspondre.

S'il continue de se battre c'est qu'il ne craint plus rien pour lui ; il se sent désormais hors d'atteinte.

1783 est une année de deuils : Louise d'Epinay meurt en avril, en octobre le prince Galitzine et d'Alembert.

En février 84, Sophie Volland disparaît. Angélique, la fille de Diderot et de Toinon, la mal aimée, rappelant la longue histoire de cette relation écrivit :

Mon père prit pour la fille de Madame Volland une passion qui a duré jusqu'à la mort de l'un et de l'autre. Quelque temps avant sa mort, il perdit Mademoiselle Volland, objet de sa tendresse. Il lui donna des larmes, mais il se consola par la certitude de ne pas lui survivre longtemps.

 

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Il est épuisé, il se sait aux portes de la mort, il ne peut plus descendre ni monter les étages qui conduisent à son appartement ; il sait sa fin prochaine et qu'on espère une conversion à son heure dernière ; un curé de sa paroisse vient le voir régulièrement.

 

Diderot le reçoit, parle volontiers avec lui mais non sans précautions car il ne veut pas qu'on profite d'un moment de faiblesse pour lui faire signer des aveux extorqués. Angélique ou Toinon sont toujours présentes.

Angélique raconte qu'un jour que le curé lui dit :

Une petite rétractation de ses ouvrages ferait un fort bel effet dans le monde, ce à quoi Diderot répondit :

Je le crois, monsieur le curé mais convenez que je ferai un impudent mensonge.

et Angélique ajoute :

Ma mère aurait donné sa vie pour que mon père crût; mais elle aimait mieux mourir que de l'engager à faire une seule action qu'elle pût regarder comme un sacrilège.

 

On fait pression sur lui en le menaçant de l'exclusion sociale.

Si d'Alembert a eu droit à une sépulture chrétienne c'est l'intervention du roi qui empêchât que son corps fut jeté à la voirie.

Diderot n'a aucune protection et le clergé se propose de faire éprouver à son cadavre toutes les avanies religieuses, à moins qu'il ne satisfasse à l'extérieur.

Il part se reposer à Sèvres chez un vieil ami, tandis que Grimm est chargé par Catherine II de trouver un logis confortable à Paris pour son bibliothécaire mourant. Il faut aussi trouver une autre paroisse qui acceptera d'enterrer ce mécréant notoire.

Grimm achète un luxueux appartement, rue de Richelieu, où Diderot s'installe en juillet

Angélique raconte que la veille de sa mort on lui apporta un lit plus commode; les ouvriers se tourmentaient à le placer.

Mes amis, leur dit-il, vous prenez bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours.

 

Il reçut le soir ses amis ; la conversation s'engagea sur la philosophie et sur les différentes routes pour arriver à cette science :

Le premier pas vers la philosophie, dit-il, c'est l'incrédulité. Ce mot est le dernier qu'il ait proféré devant moi ; il était tard, je le quittai, j'espérai le revoir encore.

 

Le lendemain, le 31 juillet, il mourut à midi sans bruit à la fin du déjeuner.

Contre une confortable somme d'argent, le curé de la paroisse de Saint Roch accepta de l'inhumer dans le caveau de la chapelle de la Vierge ; aucune personnalité officielle n'assista aux obsèques.

 

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Pendant la Révolution, tandis qu'on portait au Panthéon les cercueils de Voltaire puis celui de Rousseau, on profana les sépultures de l'église Saint Roch, en particulier celle de Diderot dont la dépouille fut rendue à l'air libre.

S'il ne croyait pas en une vie éternelle, Diderot espérait en la postérité.

Il écrivait en 1765, en se moquant de lui-même, de sa fatuité, qu'il croyait parfois entendre quelques sons imperceptibles de ce concert lointain.

Cette musique qu'il entendait, venait de très loin, du bout de notre second millénaire.

Marmontel, dans ses Souvenirs écrit cette phrase décourageante :

Qui n'a connu Diderot que dans ses écrits, ne l'a point connu.

 

Dans son ouvrage sur Sénèque, nous pouvons pourtant entendre son dernier conseil :

Que l'âge ne nous fasse pas sombrer dans l'oisiveté. Lisons donc tant que nos yeux nous le permettront et tâchons d'être au moins les égaux de nos enfants. Plutôt s'user que se rouiller.

 

Diderot ne croyait pas à une vie dans l'au-delà, mais, dans une lettre à Sophie, en 1759, il disait son rêve que, dans la suite des siècles, leurs molécules éparses dans l'univers se rejoignent et ne fassent plus qu'un.

Il ajoutait :

Laissez-moi cette chimère, elle m'est douce ; elle m'assurerait de l'éternité en vous et avec vous.

 

C'est à Sophie qu'il adressa un jour ce conte, beau et profond :

Le bonheur habita une fois sur la terre, mais le bonheur vrai ; le bonheur en propre personne. Soit que ce pauvre séjour ne fût pas fait pour lui, soit qu'il soit léger de sa nature, soit qu'il ne puisse demeurer en place, il s'en alla je ne sais où, au ciel peut-être ou sous la tombe. Mais en s'en allant, il laissa ses vêtements. La peine qui marchait toujours sur ses pas, et qui ne trouvait personne qui voulait l'héberger, s'en saisit ; et c'est elle qui se présente sans cesse à nous sous le vêtement du plaisir. Nous courons tous l'embrasser, mais nous n'embrassons que la peine sous le vêtement du plaisir, c'est moi pour vous, c'est vous pour moi ; c'est tout ce qui s'offre à nous sur la terre et qui nous séduit.

 
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