Rousseau ou l'impossible justification (1-2)

1

  Depuis la fin de l'année 1757, Jean-Jacques vivait, fort modestement, dans sa maison de Montlouis, sur les hauteurs du village de Montmorency.

C'est là que vinrent jusqu'à lui des Grands de ce monde, des hommes et des femmes de plus haut parage que ceux qu'il avait fréquentés chez Madame d'Epinay.
Il y nouera de fidèles amitiés.

Dans le donjon glacial, alors fort délabré, il achèvera La Nouvelle Héloïse, La lettre sur les spectacles, l'Emile et le Contrat social.

 
 

 

2

Le donjon restauré

 

Non loin de Montlouis, sa pauvre demeure, le château de Montmorency accueillait à Pâques et à la belle saison, le Maréchal-duc de Luxembourg, maréchal de France, ami intime du souverain.

 

3

 

Le succès de La Lettre sur les spectacles avait éveillé la curiosité du maréchal et dès 1758, il avait fait à Rousseau de courtoises avances en lui dépêchant un valet de chambre chargé de lui faire compliment et de l'inviter à souper quand il lui plairait d'accepter.

Notre ermite avait fait, grossièrement, la sourde oreille.

Imaginaient-ils qu'ils allaient le faire manger à l'office comme au temps où il était laquais?

Quelques mois plus tard, la belle et intelligente comtesse de Boufflers, maîtresse du prince de Conti, avait pris de ses nouvelles et avait proposé de venir le voir quand il lui plairait de la recevoir. Il ne répondit point.

Alors le maréchal se décida à venir en personne à Montlouis, accompagné de cinq ou six amis. Malgré le froid vif, Rousseau emmena ses visiteurs dans le donjon glacial où il avait composé sa Lettre sur les spectacles, car le plancher de sa demeure menaçait de s'effondrer.

 

4

 

Quoiqu'il en eût, il fut flatté de cette visite. Il ne lui restait plus qu'à aller faire sa cour au Maréchal. Ce fut le début d’une véritable amitié.

Il fit la connaissance de Madame La Maréchale. Mariée en premières noces au duc de Boufflers, elle avait eu une jeunesse légère et son esprit caustique était célèbre. Elle fut affable avec Rousseau et ses manières simples firent la conquête de notre ours; elle devint son amie.

 

5

La Maréchale en ses jeunes années

 

Le maréchal déploya des trésors de diplomatie pour que notre sauvage daignât consentir à ce qu'on fît des réparations indispensables dans sa demeure délabrée et qu’il acceptât entretemps de résider dans le petit château de Montmorency.

Il y choisit l'appartement le plus simple, meublé de blanc et de bleu. Il y vivait bourgeoisement avec Thérèse.

Le matin, ils prenaient ensemble leur petit déjeuner sur le péristyle. A ses pieds était couché son chien, Duc, et sa chatte passait et repassait entre ses jambes en se frottant à lui.

C'est dans ce lieu privilégié qu'il écrivit le Livre V de l'Emile qui lui doit sans doute la fraîcheur de son coloris.

Le soir, notre sauvage côtoyait des hommes et des femmes aux titres prestigieux et s'en montrait bien aise...

Quand les réparations furent achevées, il garda la clef du petit château où il passait parfois la nuit.

A Montlouis, rénové, il fit aménager une jolie terrasse couverte de fleurs où se posaient des oiseaux de toutes les couleurs.

Il se lia, presque malgré lui, avec la marquise de Verdelin qui était venue le voir et lui avait envoyé des pots de fleurs pour sa terrasse.

 

6

La Marquise de Verdelin

 

Il critiquait son caractère, la rabrouait parfois durement cependant il finit part s'attacher à elle et elle lui fut une amie fidèle et dévouée.

Madame la Comtesse de Boufflers, maîtresse du Prince de Conti lui faisait mille tendresses et ménageait affectueusement l'ours susceptible. Il la trouvait fort belle, intelligente, romanesque et peu s'en fallut qu'il ne s'enflammât.

 

7

La comtesse de Boufflers

 

Puis il se rappela qu'il avait 50 ans et qu'il serait présomptueux de penser à devenir le rival du Prince.

Désormais, notre ermite réunissait dans son petit de salon de Montlouis un vrai parterre d’aristocrates. Un parterre d'aristocrates aux pieds d'un ancien laquais !

 

8

 

A son tour, le Prince de Conti, descendant du Grand Condé, vint le voir et revint... Ils jouaient ensemble aux échecs. Le Prince était un médiocre joueur mais le plus souvent on le laissait gagner.

Malgré les conseils qu'on ne manqua pas de lui prodiguer, notre ours se refusa à jouer les courtisans et gagnait à tous les coups.

 

9

Une partie d'échecs avec le Prince 

 

Le prince allait devenir son protecteur pendant ses années d'exil.

 

10

 

Jean-Jacques menait une vie aussi exemplaire et aussi voyante à sa manière que celle de Voltaire. Il était pauvre mais refusait avec indignation tous les plus modestes cadeaux que ses riches amis lui envoyaient.

Il n'était pas vraiment ébloui et s'il dînait au château avec des altesses, le soir, il partageait volontiers son souper avec un maçon et sa famille ; 

Il s'apprivoisait cependant, et alors qu'il avait juré de ne jamais plus retourner Paris, il accepta l'invitation du maréchal et passa quelques nuits en son hôtel parisien du Luxembourg.

 

11

Le château du Maréchal à Paris

 

Avec le maréchal l'entente est sans nuage :

Ah, Monsieur, vous ne savez pas combien il est doux de voir que l'inégalité n'est pas incompatible avec l'amitié et qu'on peut avoir plus grand que soi pour ami.

 

A la duchesse, il dit son désarroi :

Que vos bontés sont cruelles... Jamais je n'ai pu résister aux caresses : pourquoi m'attaquez-vous par un faible qu'il faudra vaincre, puisque la distance qui nous sépare, les épanchements du cœur ne doivent point rapprocher... Que je hais tous vos titres, et que je vous plains de les porter. Que n'habitez- vous Clarens ; j'irai y chercher le bonheur de ma vie. Mais le château de Montmorency, mais l'hôtel du Luxembourg ! Est-ce là qu'on doit voir Jean-Jacques ! Est-ce là qu'un ami de l'égalité doit porter les affections d'une âme sensible ?

 

Elle le rassurait :

Il faut donc vous dire pour la centième fois que je vous aime de tout mon cœur et que je ne changerai point tant que je vivrai... Je vous aime, nous vous aimons à la folie.

 

12

Rousseau faisant la lecture de la Nouvelle Héloïse à la Maréchale

 

En mai 1761 il eut une crise aiguë de son mal et crut qu'il allait mourir. La certitude de sa mort prochaine l'amena à confier Thérèse à la maréchale et dans cette même lettre il lui fit une confidence pénible. Il lui avoua l'abandon de ses enfants.

Il ne mourut point. La maréchale fit faire des recherches dans le Registre des Enfants Trouvés mais elles échouèrent.

Malgré les nombreux visiteurs qui venaient à Montmorency et tant de mondanités, il travaillait beaucoup.

Tandis que s'achevaient les éditions de La Nouvelle Héloïse, il poursuivait L'Emile et Le Contrat social qui furent publiés en 1762.

Ses amis, qui avaient lu les épreuves, prévoyaient les foudres de la censure ; ils lui avaient conseillé de publier ces deux livres anonymement mais il refusa avec hauteur.

Il n'écrit pas ses ouvrages pour les désavouer, c'est bon pour ce polichinelle de Voltaire qui acceptait les intrigues du monde et s'en accommodait.

Voltaire écrivait le 13 août 1762, à Helvétius :

Il ne faut jamais rien donné sous son nom. Je n’ai même pas fait La Pucelle. Maître Joly de Fleury aura beau faire un réquisitoire, je lui dirai qu’il est un calomniateur, que c’est lui qui a fait La Pucelle, qu’il veut méchamment mettre sur mon compte.

 

Lui ne jouait jamais. Nul moyen d'éviter le drame avec cet entêté.

Il était dans une exaltation incroyable, sans mesurer vraiment l'audace de sa pensée. Il avait été sincère, tout plein de l'évidence de ce qu'il avait écrit. Il n’avait pas conscience du danger qu’il courait et qu’il faisait courir à ses amis et protecteurs.

Or La Profession de foi du vicaire savoyard, (livre IV de l'Emile) était un texte très subversif, contenant des attaques non dissimulées contre les philosophes mais surtout contre la religion révélée, l’Eglise et les prêtres.

Il défendait une religion naturelle, proche du théisme, bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale.

Bientôt l'orage allait se déchaîner.

Le 8 juin, Rousseau fut averti par le prince de Conti que L'Emile avait été condamné et qu'il allait être arrêté.

 

13

Le Prince vient avertir Rousseau qu'il va être arrêté

 

Il voulait ne pas fuir et répondre à ses accusateurs, mais le prince et le maréchal craignant peut -être aussi d'être compromis et ne plus pouvoir l'aider, lui demandèrent de fuir.

 

14

Rousseau fait ses adieux au Maréchal

 

Il brûla ses papiers compromettants, plia bagage et prit la fuite. Il se sépara de Thérèse qui le rejoindrait plus tard :

Mon enfant, il faut s’armer de courage. Tu as partagé la postérité de mes beaux jours, il te reste, puisque tu le veux, à partager mes misères. N’attends plus qu’affront et calamités à ma suite. Le sort que ce triste jour commence pour moi me poursuivra jusqu’à ma dernière heure.

 

15

 

Sur la route, au matin, il croisa la voiture où se trouvaient les hommes chargés de l'arrêter.

Pendant 8 années, il allait errer d’une retraite à l’autre. Il sera le fugitif le plus célèbre du siècle.

Pourquoi ses deux derniers ouvrages lui valurent de telles foudres ?

 

Le Contrat social

 

Le Contrat social a constitué un tournant décisif pour la modernité et s'est imposé comme un des textes majeurs de la philosophie politique en affirmant le principe de la souveraineté du peuple.

Il posait le problème de la démocratie à partir d'une société politique qui garantirait les droits essentiels des individus, un pacte social conclu, non entre le pouvoir et les sujets mais entre les associés eux-mêmes, au profit de la communauté dans son ensemble.

Par le pacte social, l'homme abandonne tous ses droits à la communauté et à l'Etat et c'est l'Etat qui doit garantir la liberté et l'égalité des individus.

L'Etat se verrait accorder des attributions étendues en matière d'éducation et de religion. Il fixerait les dogmes d'une religion civile, propre à sceller le patriotisme des habitants.

La religion chez lui est fort peu séparée de la morale et la morale de la vie politique.

Mais il faisait preuve d'une grande audace de pensée quand il écrivait :

Que celui qui ose dire hors de l'Eglise point de salut, doit être chassé de l'Etat.

 

Il définit la liberté :

Renoncer à la liberté c'est renoncer à sa qualité d'Homme, aux droits de l'humanité.

 

L'homme a le droit de résister à l'oppression.

Mais par ailleurs, quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps.

Est-ce le naufrage de la démocratie?

Non, puisque le législateur saura rédiger des lois conformes à la volonté générale, puisque la législation fera des hommes libres et égaux.

Libres parce que sans égalité il n'est pas de liberté.

Il ne faut toucher au gouvernement établi que lorsqu'il devient incompatible avec le bien public.

Cependant, déjà en 1751, il écrivait si quelque grande révolution venait à renverser l'existant, elle serait presque aussi à craindre que le mal qu'elle pourrait guérir.

Rousseau n'est pas un révolutionnaire; c'est un méditatif, solitaire et blessé et son idéal est la réconciliation des hommes sous l'égide la vertu.

Simplement il pressent les énormes bouleversements qui vont secouer la France et l'Europe.

Dans l'Emile, il écrit : Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions.

Rousseau est hostile à la violence. Lorsque les Jacobins se revendiqueront de lui, ils auront oublié qu’en 1766, il avait écrit :

A mon avis, le sang d'un seul homme est d'un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain.

 

Pourtant son impact sur la Révolution française fut énorme, profond, incalculable.

Son langage s'introduisit dans la rhétorique révolutionnaire. On l'intégra inconsciemment au discours politique ; on le citait sans le nommer car chacun le connaissait.

Son nom fut revendiqué par toutes les tendances et tous les révolutionnaires se réclamèrent de sa pensée, depuis Madame Roland, jusqu'à Charlotte Corday qui n'en n'assassina pas moins Marat, autre dévot rousseauiste.

 

16

L'Émile, dont la première version fut achevée en 1759, fut publié en 1762.

Ce n’est pas un traité d’éducation mais le récit d'une expérience imaginaire dans lequel Rousseau met encore une fois son talent au service de son système et de sa théorie de la bonté originelle de l'homme.  

Les deux premiers livres sont consacrés à l'enfance qu'il faut protéger des influences corruptrices ou pernicieuses.

D'où l'éducation négative qu'il propose dans les deux premières parties à laquelle succède.

L'éducation positive des deux livres suivants. :

Livre 1 : le nourrisson (jusqu'à 2 ans)

Livre 2 : l'âge de la nature (jusqu'à 12 ans)

Livre 3 : l'âge de la force, choix d'un métier, apprentissage manuel

Livre 4 : l'amour et la religion. Il contient La profession de foi du Vicaire savoyard (souvent édité à part).

Livre 5 : L'âge adulte, le mariage, la famille, l'éducation des femmes. Emile va épouser la sage Sophie.

Dans La Profession de foi du Vicaire savoyard, qu'on lui fera payer si cher, il examine les origines de la foi et critique les religions révélées. Il refuse toute autorité aux Eglises.

Il en appelle à une religion naturelle, croyance raisonnable et raisonnée, que chacun peut trouver dans son cœur. Une religion naturelle, sans temple, sans rites, bornée au culte d'un Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale.

Le texte renferme des attaques non dissimulées contre les philosophes, mais surtout contre la religion révélée, l'Église et les prêtres. Il se fait de nouveau prédicateur illuminé par le cœur.

 

17

Emile et le Vicaire

 

Ce livre qui s'inscrivait dans une mutation des idées sur l'éducation joua un rôle immense et durable, dans bien des domaines dans l'évolution de la pédagogie, des mœurs et des modes : la façon de langer les enfants, de les nourrir de l’hygiène.

Les habitudes évoluèrent, les bébés furent délivrés du maillot, lavés, allaités par leur mère.

A l'instar d'Émile, les jeunes gens apprirent un métier qui leur fut parfois utile pendant l'émigration.

L'ouvrage influença non seulement les réformes révolutionnaires mais également les courants pédagogiques modernes.

 

 

***

 

La fuite

 

Genève lui était fermé par décision du Petit Conseil qui condamnait les maximes politiques du Contrat social. Il échoua à Yverdon chez un ami.

 

18

 

Mais les autorités de Berne, dont dépendait Yverdon, le condamnèrent à partir un jour plus tard. 

Il s’arrêta à Môtiers, petite principauté dépendant du roi de Prusse. Il y demeurera jusqu’en 1765.

Pendant trois ans, il y connut le repos, grâce à l’amitié du gouverneur Milord Maréchal :

 

19

Milord maréchal et Jean-Jacques

 

Le roi, Frédéric II de Prusse, heureux de donner asile à la vertu persécutée lui accorda sa haute protection. Il accepta avec hauteur.

Le roi ordonna à Milord Maréchal de lui envoyer du blé, du bois et du vin, espérant qu'en lui donnant des choses en nature, il les accepterait plutôt qu'en argent.

 

A toutes ces bontés, il répondit par une lettre imbécile :

Vous voulez me donner du pain ? N'y-a-t-il aucun de vos sujets qui en manque… Puissé-je voir Frédéric le Juste couvrir enfin ses états d'un peuple heureux dont il soit le père et Jean-Jacques l'ennemi des rois ira mourir avec joie aux pieds de son trône.

 

Après la mise à l'index de l'Emile, en septembre 1762, Christophe de Beaumont, archevêque de Paris avait lancé l'anathème contre les idées professées par le Vicaire savoyard.

Rousseau lui répondit par une Lettre à M. de Beaumont qui paraîtra en mars 1764.

Ce sont des pages d'une remarquable dignité, qui, sans doute, inspireront Beaumarchais dans le monologue de Figaro :

Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement et je viens vous prouver que vous m'avez calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi que je puisse vous citer devant un Tribunal équitable et que nous y comparussions tous les deux, moi avec mon livre, vous avec votre Mandement, vous y seriez certainement déclaré coupable, et condamné à me faire une réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un rang où l'on est dispensé d'être juste et je ne suis rien. Cependant, vous qui professez l'Evangile, vous, prélat, fait pour apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vôtre en pareil cas. Pour moi, je n'ai plus rien à vous dire et je me tais.

 

Il se fit à Môtiers de nouveaux amis et en particulier, il fit la connaissance d'un homme qui devait tenir dans sa vie, un rôle considérable et devenir son exécuteur testamentaire, Pierre-Alexandre Du Peyrou, un homme cultivé et un actif propagandiste des Lumières.

 

20

Pierre-Alexandre Du Peyrou

 

Dans Les Confessions - mais il voyait alors tout en noir - Rousseau ne rendit pas justice à cet homme généreux, à cet ami dévoué qui avait le défaut d'être trop riche. Du Peyrou fit construire un luxueux château à Neuchâtel où il espérait offrir une retraite à Rousseau

Thérèse l'avait rejoint. Elle s'ennuyait à Môtiers et les amis de Jean-Jacques la trouvaient insupportable, grincheuse, sotte.

L'hiver Jean-Jacques se calfeutrait mais l'été, avec ses nouveaux amis, il aimait à fuir Thérèse et Môtiers. Ils s'évadaient dans la campagne, des escapades de plusieurs jours. Il s'était initié à la botanique qui le passionnait.

Ulcéré par l'hostilité de sa patrie, par une lettre adressée au Premier syndic de Genève, il avait renoncé à sa citoyenneté, le 12 mai 1763.

En 1764, en réponse aux Lettres de la campagne, écrite par le procureur Tronchin, pour défendre les autorités genevoises, il lança ses Lettres sur la montagne qui firent l'effet d'un grand coup de tonnerre.

Elles furent brûlées à Genève, à La Haye, puis à Paris quelques semaines plus tard.

Rousseau fit front devant toute une ville, sa patrie, comme il avait fait front devant l'Eglise.

On eût dit que la gloire l'avait installé dans une sorte de royauté, comme Voltaire à Ferney. Il recevait un courrier abondant, des lecteurs et surtout des lectrices inconnues, des visiteurs et des visiteuses émues.

Il était heureux du bruit qu'il faisait et affectait de le mépriser. Son ami, Milord Maréchal avait dû repartir en Angleterre.

Il ne cessait de recevoir des lettres de partout, éloges, témoignages d'admiration ou des critiques. On aurait dit que toute l'Europe cultivée s'occupait de son sort...

L'une de ses plus fidèles correspondantes lui écrivait qu'à Montmorency les paysans parlaient de lui comme de notre père à tous ; le prince de Wurtemberg lui demandait des conseils pour élever sa fille qu'il avait appelée Sophie.

Jean-Jacques, à sa manière, rendait des oracles ; ses remontrances assuraient sa gloire. Paoli, le chef des Corses, lui demandait d'être le législateur de son île.

Mais brusquement, une déchirure dans cette paix quand le courrier lui apporta une brochure, anonyme mais écrite par Voltaire, Le sentiment des citoyens, un pamphlet ignoble et féroce :

On a pitié d'un fou mais quand la démence devient fureur, on le lie. La tolérance qui est une vertu devient alors un vice... Ce triste sire met sa patrie au bord de la guerre civile.

Un homme qui porte encore les marques funestes de sa débauche et qui, déguisé en saltimbanque traîne avec lui la malheureuse dont il fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital… En abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de la religion... Il faut lui apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie, on punie capitalement un vil séditieux.

 

A cette même époque, Voltaire se battait pour défendre la mémoire de Calas !

Ce pamphlet qui dénonçait l'abandon de ses enfants atterra Rousseau. Il nia effrontément en écrivant de sa propre main qu'il était victime d'une calomnie. Mais pour la première fois, il sentait que nos actes nous suivaient, qu'il devait assumer sa vie, avec ses fautes et ses crimes.

Ce choc fut directement à l'origine des Confessions.

Le rythme des persécutions allait soudain s'accélérer.

Le dimanche 1 septembre 1765, le pasteur de Môtiers prononça un sermon hostile à Rousseau, la population fut ameutée. Il avait reçu ce jour-là la visite de la marquise de Verdelin ; pendant la nuit du 6 au 7 on cassa ses fenêtres à coups de pierre.

Il était désormais en danger.

 

21

La lapidation de Môtiers

 

Il se réfugia dans l'île Saint Pierre, sur le lac de Bienne, où il connut quelques semaines de vrai bonheur, au sein de la nature.

De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'île de St-Pierre. On ne m’a laissé passer guère que deux mois dans cette île, mais j’y aurais passé deux ans, deux siècles et toute l’éternité sans m’y ennuyer un moment. Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie et tellement heureux, qu’il m’eût suffit durant toute mon existence, sans laisser naître un seul instant dans mon âme le désir d’un autre état.

 

22

 

Mais dès le 10 octobre, le petit conseil de Berne ordonna son expulsion.

Il lui fallait fuir, mais où ?

Il pensa un moment se réfugier à Berlin puis accepta d'aller en Angleterre, sur l'invitation du philosophe David Hume. Il devait le rejoindre à Paris.

Il passa par Bâle et arriva à Strasbourg le samedi 2 novembre 1765.

C'était la première fois qu'il remettait le pied en France depuis l'arrêt de prise de corps qui l'avait frappé.

Ne sachant ce qu'il risquait, il voulait garder l'incognito mais au bout de peu de jours, la nouvelle de son arrivée se répandit.

Les autorités rivalisèrent de prévenances pour lui; le gouverneur de la province lui assura qu'il serait aussi en sûreté à Strasbourg qu'à Berlin. Les Strasbourgeois, fiers d'avoir chez eux un pareil hôte, lui firent des ovations enthousiastes.

Le 10 novembre, le théâtre donna une représentation de son opéra le Devin du Village.

On l'avait invité à diriger lui-même la répétition générale qui eut lieu la veille.

Il s'y rendit dans son costume d'arménien et y passa plus de deux heures et demie, veillant à tous les détails du spectacle, à la mise en scène.

Il fit répéter les comédiens.

Le jour de la représentation, la salle était comble dès quatre heures et demie, et ne put contenir tous ceux qui voulaient entrer.

Jean-Jacques assista au spectacle dans une petite loge grillée qu'on mit à sa disposition pour la durée de son séjour ; le public l'acclama chaudement.

Le directeur le comblait de prévenances, jouant les pièces qui pouvaient lui plaire; il lui avait fait faire une clef pour une petite porte par laquelle il pouvait entrer et sortir sans être vu du public.

Les jours suivants, il se rendit à quelques concerts.

Rousseau fut très sensible à l'accueil cordial des Strasbourgeois toutefois cette succession de fêtes, de soirées et de visites, le fatiguait; sa santé, très éprouvée à la suite des émotions des derniers mois, s'en ressentait.

Aussi se décida-t-il, pendant la seconde partie de son séjour, à redevenir ours et à refuser les invitations qu'on ne cessait de lui prodiguer.

Il reprit alors aussi les études de botanique, auxquelles il s'était livré avec passion.

Il écrivit le 17 novembre à du Peyrou, le chargeant de trier et de ranger ses herbiers et ses livres, pour pouvoir les lui envoyer dès qu'il aurait trouvé un domicile stable quelque part.

Il avait songé à passer l'hiver en Alsace mais Choiseul ne l’autorisa pas à rester.

Son amie, Mme de Verdelin, lui ayant procuré un passeport pour traverser la France, il quitta Strasbourg le 9 décembre pour aller à Paris, où l'attendaient Hume et de Luze qui devaient faire route avec lui.

Il arriva à Paris le 17 septembre 1765 et logea au Temple dont le prince de Conti était grand-prieur, et dans l'enceinte duquel, le Parlement n'avait aucune juridiction. Il y fut fort bien traité. Son arrivée ne passa pas inaperçue. Tout le monde voulait le voir et tous les matins, les invités défilaient.

L'après -midi, il se promenait dans Paris, retrouvait ses cafés favoris mais il était sous surveillance et Choiseul, le premier ministre de la monarchie française ne dédaigna pas de remplir, dans cette occasion, les fonctions un peu vulgaires de lieutenant de police

Puis ce fut le départ en calèche. Ils partirent dans l'enthousiasme de leur nouvelle amitié.

 

L'exil en Angleterre

 

Ils faisaient connaissance. Ce David tant vanté par par Milord Maréchal, par Madame de Boufflers et Madame de Verdelin, était là devant lui, placide, le ventre rebondi, le regard lourd sous ses paupières tombantes.  

 

23

David Hume


Jean -Jacques, son chien Sultan couché à ses pieds, somnolait. Ou il racontait ses malheurs, parlait des Mémoires qui allait écrire.

David le consolait, le rassurait : c'était le passé, son avenir était dans son pays libre de fanatisme. Jean - Jacques hochait la tête, plein d'espérance.

Un curieux incident, une nuit le troubla : dans son sommeil, Huma aurait crié Je tiens Jean-Jacques ! 
Ces mots le glacèrent mais il ne dit rien, le lendemain, de ses terreurs nocturnes.

Inquiet de ce départ vers l'inconnu, avait-il rêvé?

Quelques mois plus tard, il en conclura que Hume se réjouissait déjà de le trahir.

Hume aura beau jeu de se moquer et dire qu'il ignorait qu'il parlait français en dormant.

Rousseau fut reçu à Londres avec éclat. Le début de son séjour fut un triomphe. Il était attendu.

Les invitations se multipliaient. On l'invitait à souper chaque soir, on l'emmenait au théâtre.

Jean - Jacques qui ne comprenait pas un traître mot d'anglais, riait et applaudissait poliment, comme les autres, mais s'ennuyait ferme.

Thérèse l'avait rejoint.

Un jeune Ecossais qui était venu voir Jean-Jacques à Môtiers s'était proposé d'accompagner Thérèse. Boswell n'avait aucune arrière-pensée mais le voyage, très long favorisa leur intimité. Pourquoi ne pas se distraire avec cette femme, certes ni jeune, ni belle, mais qui n'attendait que cela ?

 

24

Boswell

 

Thérèse n'était plus la femme de Jean-Jacques depuis longtemps, elle trouva le jeune homme à son goût ; elle le lui prouva dès la deuxième nuit.

Il n'était pas très expert mais elle lui donna quelques leçons pratiques. Puis il la conduisit à Chiswick où résidait alors Rousseau et assista aux effusions de leurs retrouvailles.

Un de leurs amis, avec un humour bien involontaire s'écria alors:

Je vous félicite d'avoir amené Mlle Le Vasseur à Rousseau. J'aurais bien voulu me trouver à votre place !

Pour parer à d'éventuelles indiscrétions, Thérèse se plaignit d'avoir été importunée par son compagnon de voyage.

Rousseau lui envoya un biller très sec et ainsi finit leur relation.

Hume avait bien accueilli Thérèse mais il se défiait un peu car on la disait méchante; il la trouva seulement cancanière.

Les jours passaient, Jean -Jacques était toujours fêté, les journaux ne parlaient plus que de lui mais Londres ne lui plaisait guère.

Lassé de la ville, il put retrouver la campagne qui lui manquait tant en louant à Lord Davenport une partie de sa maison de Wotton située dans le Staffordshire.

C'est là où se déroula l’essentiel de son séjour.

 

25

 

Mais bientôt ce séjour anglais allait virer au cauchemar.

La faute initiale fut, de la part de Hume, d’inviter un homme chez qui tout lui était étranger : tempérament, vie privée, sensibilité.

Les deux hommes ne se connaissaient pas et ne s’opposaient pas moins par leur caractère que par leurs principes.

Ce sera encore un épisode bien sombre dans sa vie de que l’on a coutume d’appeler la querelle Rousseau–Hume.

Le malentendu était inévitable. Leur relation se dégrada très vite.

Le point d’origine de la querelle fut sans doute la demande que fit Hume d’une pension royale pour son ami. Rousseau hésita à accepter, au nom de ses principes.

Sa méfiance envenima tout. Il commença à penser que Hume voulait l'acheter.

Il s’imaginait entouré d’ennemis acharnés à le perdre et à ruiner son honneur.

Le soupçon avait gangrené son esprit. Les doutes devinrent des certitudes. Sa méfiance naturelle était exacerbée par l'exil, le climat, la solitude, l'impossibilité de communiquer

Il écrivit à Hume un billet fulgurant.

 

26

 

Hume, tout plein de sa bonne action et qui raffolait du cher petit homme en fut ulcéré.

Il ne comprenait rien et eut l’imprudence de raconter cette querelle à son ami parisien, le Baron d’Holbach.

Ses lettres étaient virulentes et le baron les déchira.

Mais il eut l'imprudence d'en parler dans les salons et aux Encyclopédistes ses amis.

L'histoire courut le Tout-Paris littéraire.

Les amis de Jean-Jacques étaient consternés. Milord Maréchal sentait venir la catastrophe.

Madame de Verdelin pensait qu'il s'était laissé monté la tête par cette imbécile femelle.

Madame de Boufflers, protectrice de Rousseau et ami de Hume, était dans un cruel embarras.

Elle reprocha à Hume ses indiscrétions :

Au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous est susceptible ? Vous auriez évité un éclat qui scandalise.

 

Mais elle réprimanda également Rousseau qui le prit très mal.

Sans compter qu’à cette époque, circulait dans les salons parisiens, une fausse lettre du roi Frédéric II, peu charitable à l’égard du pauvre Jean-Jacques. Elle avait été écrite par Walpole mais quand Rousseau en prit connaissance, il l'attribua à d’Alembert.

Je vous veux du bien et vous en ferai, si vous le trouvez bon ; mais si vous vous obstinez à refuser mes secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis à vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.

Sensibilisé par tout ce qu’il avait vécu à Môtiers, il fut ulcéré.

La querelle devint publique quand les journaux s’en firent l’écho.

Hume se crut obligé de publier en 1766 l'Exposé succinct de la contestation qui s'est élevé entre Hume et Rousseau qui enclencha un nouveau cycle de controverses.

La rupture fut rendue publique.

Ce qui, au départ était une brouille entre deux personnes, une querelle privée, fut ainsi livré en pâture.

Qui avait tort, qui avait raison ? Les chercheurs n'ont jamais cessé de s'interroger et d'en débattre.

A Paris, on ne parlait plus que de ce scandale dont les échos parvenaient à Wootton.

Milord Maréchal, qui avait tenté de raisonner Jean- Jacques, abandonna la partie ; il était vieux et fatigué ; il ne se fâcha pas mais ne lui écrivit plus.

La solitude se refermait sur lui.

Voltaire piétinait l'ennemi tombé à terre :

Jean-Jacques est un monstre… le plus méchant fou qui ait jamais existé, un signe qui mord la main de ceux qui lui donnent à manger… une âme pétrie de boue et de fiel… un monstre d'orgueil, de bassesse, d'atrocité, de contradictions.

A Wotton tout n'était pas rose. Jean-Jacques mit à rude épreuve la patience de Lord Davenport.

Il se sentait cerné par des ennemis invisibles, il croyait que son courrier était ouvert, n’avait confiance en personne

Certes il se lia avec quelques gentilshommes, ses voisins.

En juillet 1766, il fit la connaissance de la duchesse de Portland et herborisait avec elle.

Mais son humeur variait en fonction des saisons

Le pays est beau mais triste ; la nature y est engourdie et paresseuse. A peine avons-nous déjà des violettes, les arbres n’ont encore aucune feuille, jamais on n’y entend le rossignol.

 

Quand il faisait beau, il était délivré de ses mélancolies.

L'hiver fut rude, les routes étaient bloquées ; il se sentait perdu dans un désert blanc. Puis la pluie revint, détrempant la campagne.

En février des vents violents hurlaient autour de la maison, courbaient les arbres. Les journées étaient longues, monotones. Il ne voulait même plus lire.

Après ce terrible hiver, le printemps le trouva à bout de forces et de nerfs. Il se sentait captif.

Depuis des années, ses ennemis clamaient qu'il était fou, il sentait qu'il le devenait

Dans la maison, les incidents avec les serviteurs se multipliaient :

J'aimerais mieux me mettre à la merci de tous les diables de l'enfer qu'à celle des domestiques anglais…

 

Il finissait par croire qu'il était vraiment prisonnier.

Une nouvelle querelle entre Thérèse et les domestiques précipita leurs départs.

Le 1er mai 1767, il s’échappa de Wooton, avec Thérèse et revint en France.

 

***

 

27

 

Les persécutions dont il a été victime lui ont montré la vanité des grands ouvrages doctrinaux, désormais il ne cessera plus de répéter qu'il n'est pas un écrivain.

C'est alors qu'il compose ses livres les plus célèbres Les Confessions et Les Rêveries du promeneur solitaire mais il est vrai que ce sont des ouvrages si différents de ceux de Montmorency par leur nature et leur inspiration qu'il pourra affirmer et répéter qu'après son départ de France, il a posé la plume.

Alarmé par l'image mensongère qu'on répand de lui, il n'écrira plus que pour rétablir la vérité.

Il s'efforce de raconter sa vie pour le lecteur mais également pour lui-même, afin d’en démontrer l'unité, la transformer en une ligne droite.

En vérité, si cette ligne n'avait pas été si ondoyante, si hésitante, il n'aura pas eu le lancinant désir de la redresser en invoquant ses motivations profondes. L'austérité et la sévérité de ses principes l'obligent à condamner rigoureusement les fautes mêmes qu'il demande à son lecteur d'excuser.

C'est pour échapper à l'angoisse de la mauvaise conscience qu'il essaiera de cerner ce qu'il y a de plus authentique en lui, pour dissiper l'image d'un être incohérent et versatile. Pour qu’on sache la vérité sur lui, il donne tous les détails afin qu'on puisse juger sur pièce. Il ne nous épargne pas ses erreurs mais justifie tous ses manquements.

Il veut convaincre qu'il a toujours été fidèle à lui-même.

 

28

 

En fait le vrai procès n'est pas celui que lui intentent ses ennemis mais celui qu'il se fait à lui-même.

 

Le retour en France

 

Il arriva à Calais le 21 mai et trouva refuge à Amiens chez Mirabeau, sous le nom de Monsieur Jacques.

Conti sait qu’il que son protégé est en grand danger d’être arrêté et préfère l’installer dans son château de Try, près de Gisors. Jean-Jacques a récupéré son chien, son ami Sultan qui avait été oublié à Pontoise

Conti l'a enjoint de changer d’identité. Il choisit de s’appeler Jean–Joseph Renou, nom de la mère de Thérèse.

 

29

 

Ses premières impressions à Try furent favorables, il était sensible aux charmes du paysage environnant, boisé où serpentent deux rivières.

Il rêvait de pouvoir couler des jours assez tranquilles sous la protection du grand prince qui lui offre l’asile.

Mais très vite, il déchanta, il se plaignait des tracasseries des domestiques qui le méprisaient, il se sentait entouré d’ennemis invisibles. Il voulait partir.

La maréchale de Luxembourg et Mme de Verdelin, émues de ses terreurs, tentèrent de l’aider mais elles étaient déconcertées par ses virevoltes continuelles ; on croyait faire ce qu’il demandait et brutalement il avait changé d’avis.

Il imagina qu’on voulait le faire partir. Mme de Verdelin, si dévouée, devint une ennemie, elle l‘avait trahi.

Rousseau s’enfermait dans sa solitude et la solitude l’affolait. Il était convaincu que celles qu’il avait cru ses amies faisaient partie d’un complot pour le perdre.

Conti vint le voir, tenta de le raisonner, le traita en hôte d’honneur pour que les domestiques comprennent qu’ils n’avaient pas affaire à un pauvre hère.

Il retrouva un peu de calme, se reprit et écrivit le livre IV dans ses Confessions où il évoque le bonheur aux Charmettes.

Las de sa solitude, il attendait avec impatience la visite de Du Peyrou, qui, malade, avait dû retarder la visite promise. Il vint enfin mais ce fut un cauchemar.

Il fit une très grave rechute, il délira. Jean-Jacques crut qu’il l’accusait de l’avoir empoisonné. La convalescence fut longue ; en apparence les deux hommes avaient oublié la crise mais quelque chose était désormais brisé entre eux.

La même obsession lui revint lorsque le concierge du château mourut subitement ; il pensa qu'on l'accusait de l'avoir empoisonné et exigea une autopsie.

Le prince l’autorisa à quitter Try, toujours sous sa fausse identité. Il partit le 12 juin et se rendit chez le Prince qui lui fit mille recommandations et l’autorisa à partir à Lyon.

Il respire. Enfin il se sentait libre, il revit de vieux amis, il herborisait.

Il fit une excursion avec eux à La Grande Chartreuse où il fut très impressionné par la sérénité des moines.

Puis il partit pour Grenoble où Conti lui avait ménagé une halte. Il explorait les environs ; néanmoins le secret de son incognito était mal gardé ; un soir des jeunes gens se réunirent pour l’acclamer et chantèrent une des sérénades du Devin de Village.

Au bout d’une semaine les exigences de Conti furent oubliées, au lieu d’une retraite discrète, une notoriété tapageuse.

Il fit un pèlerinage aux Charmettes, quittés depuis 25 ans, qu’il venait d’évoquer dans ses Confessions. Il alla se recueillir sur la tombe de Mme de Warens, un pauvre tumulus couvert d’herbes folles.

 

30

 

Sa jeunesse dormait là, ensevelie avec la jeune femme blonde qu’il avait rencontrée un dimanche des Rameaux.

Il voulut quitter Grenoble, un ami lui proposa Bourgoin où très vite il se sentit mal, surveillé, espionné. Thérèse le rejoignit et, lors de ce séjour, il l’épousa au cours d'une cérémonie étrange où il était la fois l'officiant et le marié

Ses angoisses l’avaient repris, il se débattait dans un univers qui n’existait que dans son esprit ; à ces moments de crise, succédaient soudain des éclaircies.

Le couple s’installa à une demi-lieue de Bourgoin à Monquin sur les hauteurs. Il s’y sentait mieux, la vie reprenait, il herborisait. Il y demeura une quinzaine de mois.

Son ménage traversait une crise aiguë ; Thérèse irritable, semblait ne plus le supporter, elle en avait assez de leur relation fraternelle ; il s’éloigna une semaine, le temps d’une excursion au mont Pila, pour qu’elle pût réfléchir loin de lui.

Avant de partir, il lui laissa une longue lettre grave, émouvante et inquiète :

Depuis 26 ans, il s’efforçait de faire son bonheur mais il voyait bien qu’elle n’était pas heureuse. L’aimait-elle encore ?

Voilà ce qui me déchire.

L’excursion par très mauvais temps fut désastreuse et, à son retour, on ne parla plus de rien. Avec l’automne, le mauvais temps et le froid, ses obsessions le reprirent ;

En novembre 1769, en grand secret, il commença la seconde partie des Confessions. C’était la même œuvre mais ce n’était plus le même ton.

L’hiver fut glacial et il retomba en pleine crise

A une lectrice inconnue, il fit cette surprenante confidence :

J’aime mieux cent fois être ce père infortune qui négligea son devoir par faute, par faiblesse et qui pleure sa faute que d’être l’ami perfide qui trahit la confiance de son ami et divulgue pour le diffamer le secret qu’il a versé dans son sein.

 

En janvier 1770, il était malade, souffrait le martyre. En pleine crise, il était plus énervé, plus écorché que jamais.

Il fallait attendre le printemps pour partir. En avril, Il quitta Monquin, où i l laissa le souvenir de sa bienfaisance car jamais sa bourse ni sa porte ne furent fermées aux malheureux.

Il passa deux mois à Lyon où la gentillesse de ses amis adoucit son humeur morose. Ce fut un retour à la musique.

M. Renou était oublié. Rousseau renouait avec la célébrité.

Au début juin, il apprit qu’une souscription pour la statue de Voltaire, dont s’était chargé le sculpteur Pigalle, était ouverte et réservée aux hommes de lettres.

Il fit parvenir deux louis à d’Alembert accompagnés d’un court billet :

J’ai payé assez cher le droit d’être admis à cet honneur pour oser y prétendre.

 

Puis il quitta Lyon, passa par Dijon et revint à Paris avec Thérèse le 24 juin 1770.

Le temps des errances était révolu.

On ne l’inquiéta pas ; les autorités demandaient seulement qu’il s'engageât à ne rien publier. Ils s’installèrent dans leur ancien hôtel rue de Plâtrières.

Les premières semaines, il se laissa happé par le tourbillon de la gloire. On le voyait à la promenade, dans les jardins publics, il jouait aux échecs au Café de la Régence, place du Palais Royal, les comédiens du Français lui offraient l’entrée libre à leur spectacle.

Les curieux s’assemblaient pour le voir, on lui faisait fête :

Le retour de cet homme singulier dans une ville où il a passé la plus grande partie de sa vie a fourni pendant quelques jours un sujet de conversation. Il s'est montré plusieurs fois au café de la Régence, sur la Place du Palais Royal ; sa présence y a attiré une foule prodigieuse, et la populace s'est même attroupée sur la place pour le voir passer. On demandait à la moitié de cette populace ce qu'elle faisait là, elle répondait que c'était pour voir Jean-Jacques. On lui demandait ce que c'était que Jean-Jacques, elle répondait qu'elle n'en savait rien, mais qu'il allait passer.

 

Les visiteurs affluaient.

Le Prince de Ligne qui vint le voir tomba sous son charme mais fut gêné par sa vilaine femme ou servante.

Jean–Jacques lui rendit sa visite et le Prince fut ensorcelé ; Jean-Jacques parlait calmement du complot, de ses ennemis ses yeux étaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans son regard et m’électrisaient. Il me laissa en me quittant le même vide que l’on sent à son réveil, après avoir fait un beau rêve.

Tous les visiteurs étaient frappés par ses yeux bruns pleins de feu, son visage agréable, son expression bienveillante. Il avait renoué avec ses plus anciennes connaissances mais ne voulait plus revoir Madame de Boufflers ni la maréchale. D’autres étaient victimes de son caprice, de ses soupçons ou de son indifférence, comme la pauvre Marianne.

Il trouva un appartement au cinquième étage d’un immeuble dans la même rue. Un perchoir un peu étroit : une pièce servait de cuisine et d’antichambre, une autre, plus grande était, à la fois, salle de séjour, cabinet de travail et chambre à coucher avec ses deux petits lits.

Dans un coin son épinette, son seul luxe. Un serin chantait dans une cage suspendue au plafond. C’était propre et pauvre, paisible, avec des fenêtres fleuries.

Lassé du tapage mené autour de lui, il avait repris sa vie tranquille et régulière. Curieux et changeant, Paris l’avait oublié.

 

31

 

Penché sur sa table, coiffé d’un bonnet blanc, il copiait de la musique avec application.

Mais il se préparait aussi à livrer bataille. Il ne pouvait pas publier ses Confessions mais il pouvait les lire dans quelques salons influents.

L'évocation des douloureux souvenirs de Môtiers et de l’expulsion de l’île Saint –Pierre l’avait assombri.

Il semble qu'il fît quatre lectures.

Le romancier, Dorat fit le récit de l'une d'elles ; ce fut, dit-on un prodigieux spectacle. Réunis en demi cercle, les auditeurs regardaient ce petit homme à perruque ronde, dans son habit de roturier, assis à une table devant une épaisse liasse de papiers.

Il lisait, ce jour-là, la seconde partie de Confessions.

La première séance dura 18 h, à peine interrompues par les repas.

Sa voix s’affermissait, ses yeux étincelaient. Jean–Jacques s’arrachait le cœur, l’offrait, pantelant à ceux qu’il prenait comme témoins de sa bonne foi.

Il termina sur ces phrases :

J’ai dit la vérité. Si quelqu’un sait des choses contraires à celles que je viens d’exposer, fussent-elles mille fois prouvées, il sait des mensonges et des impostures …Pour moi, je déclare hautement et sans crainte : Quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses propres yeux mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes et pourra me croire un malhonnête homme, est lui –même un homme à étouffer.

Personne ne souffla mot. Il n’y eut que le silence.

Madame d’Egmont fut la seule qui me parut ému ; elle tressaillit visiblement, mais se remit bien vite et garda le silence ainsi que toute la compagnie.

Tel fut le fruit que je tirai de cette lecture et de ma déclaration.

Il dut bientôt mettre un terme à ses séances car Louise d’Epinay pria le lieutenant de police, M. Sartine, d’intervenir très doucement auprès de Jean-Jacques pour qu’il cessât ses lectures diffamantes.

En 1772, insatisfait des Confessions qui ne donnaient qu'une image incomplète de lui, il se mit à composer Les Dialogues - Rousseau juge Jean-Jacques, auxquels il travailla pendant 4 ans comme s'il ne s'était pas déjà peint dans les Confessions où il prétendait avoir tout dit : Qui suis-je moi-même ? Voila ce qu'il me reste à chercher.

 

Ce sont trois entretiens sur Jean-Jacques entre un Français qui a ajouté foi aux calomnies sur l'écrivain et un interlocuteur. Il ne connaît que l'œuvre et veut connaître l'homme.

A mesure que les entretiens se déroulent, la lumière se fait et les préventions tombent.

Le second Dialogue est sans doute le plus connu, on y trouve la hantise du complot. Rousseau est allé voir Jean-Jacques l'a écouté, l'a regardé vivre et il a eu affaire à un homme totalement différent de celui que dépeignaient ses ennemis.

Le troisième plus âpre voit se développer l'idée du complot. Ses plus féroces ennemis sont les philosophes qui ont voulu faire croire que ce grand prêcheur de vertu n'était qu'un monstre chargé de crimes cachés qui depuis 40 ans masquait l'âme d'un scélérat sous les dehors d'un honnête homme.

 

Il achevait le troisième Dialogue en disant renoncer à se défendre et s'abandonner à son destin. Il s'absout comme il désire que l'absolve la postérité. La folie de Jean-Jacques est au cœur de cette œuvre. Texte touffu, délirant et pathétique s'il en fut jamais.

Les Dialogues achevés lui semblent la seule image fidèle de lui-même, la résolution de tous ses paradoxes.

Le 24 avril 1776 il tente de déposer le manuscrit sur le grand autel de Notre-Dame de Paris, de les remettre entre les mains du Protecteur des opprimés, Dieu de justice et de vérité.

Les grilles du chœur sont fermées ; il y voit un signe d'hostilité qui le désespère.

 

32

 

Il craint que ses manuscrits ne soient perdus après sa mort, il compose alors un tract assez délirant : A tout Français aimant encore la justice et la vérité qu'il recopie à de multiples exemplaires et distribue dans les rues de Paris ou qu'il envoie à des inconnus. Tant d'éloquence et tant d'angoisse ne rencontrèrent qu'indifférence.

Toujours obsédé par le besoin de se justifier, il compose L'Histoire du précédent écrit, commentaire isolé des Dialogues.

Mais à côté de ces heures sombres, il y avait aussi bien des jours dans la douce habitude de cette vie paisible qu'il avait choisie, modeste.

Bien des visiteurs en témoignèrent. Il exerçait son métier de copiste de musique, confectionnait des herbiers.

Les Dialogues le laissaient disponible pour la création musicale. Il continuait à composer des romances, écrivit six nouveaux airs pour Le Devin de village, presque deux actes d’un autre opéra : Daphnis et Chloé.

Il assista à toutes les représentations d'Orphée et Eurydice de Gluck. Amené par son ami Corancez, le compositeur viendra lui rendre visite.

Au mois d'août 1777 la frénésie l’avait quitté, il s’acheminait vers la sérénité des Rêveries Enfin résigné, il tire un trait sur sa vie et attend la mort avec sérénité.

Cette réforme, tant de fois reprise, est désormais accomplie.

 

Les Confessions

Jean-Jacques s'explique sur lui-même.

Déjà dans Les quatre lettres à Malesherbes écrites en 1762, s’ébauchait déjà le thème central des Confessions. Ce fut son premier grand texte autobiographique

Jean-Jacques qui souffrait d’intolérables coliques néphrétiques se croyait aux portes de la mort, il s’imaginait victime d’un complot pour retarder l'édition en cours de l'Emile et du Contrat social. Ces lettres furent écrites aussitôt après cet épisode délirant où devant le silence de ses imprimeurs, il s'était répandu en appels désespérés.

Malesherbes, responsable de la Censure royale, ému par sa détresse et son délire, lui avait écrit une longue lettre pour le rassurer sur le cours de l'édition pour laquelle, il allait jusqu'à se compromettre et lui faisait savoir toute sa sympathie.

 

33

 

Revenu à lui, il fait amende honorable et attribue son affolement à son extrême solitude aussi éprouve-t-il le besoin de s'expliquer pour réfuter le jugement que ses amis ont pu porter alors sur lui.

Son accès de folie était dû à la solitude et il va en révéler les vrais motifs : c'est par amour de la justice et de l'humanité, c'est par dégoût de l'action qu'il a choisi de vivre dans la retraite ; il n'est pas misanthrope, il aime trop tendrement les hommes pour ne pas être blessé en leur présence.

A la source de son comportement injuste, il n'y a primitivement que des intentions et des sentiments innocents ; il fournit ainsi les pièces justificatives en vue de la révision de son procès.

 

Les Confessions

 

34

 

Rousseau entreprit d'écrire ses mémoires dans une période particulièrement difficile de sa vie. Il est réfugié à Môtiers après la condamnation de L'Emile par le Parlement, et par la république de Genève et la Hollande.

Son éditeur Rey lui demande d’écrire l'histoire de sa vie, il s'y décide en 1763, dans l'état d'esprit d'un homme traqué.

Le choc causé par la parution de la brochure, anonyme mais écrite par Voltaire, le sentiment des citoyens et le caractère venimeux des accusations portées contre lui le déterminèrent à poursuivre cette œuvre. Tant que le Parlement et l’Eglise se bornaient à frapper le contenu de son système, il pouvait se contenter de répondre par un polémique philosophique mais cette fois c’était sa personne qui était mise en cause.

Il importait dès lors de rétablir la vérité sur soi et d’établir qu’entre le système et l’homme aucune contradiction n’existait.

Toute son œuvre autobiographique sera une apologie personnelle et repose sur une démarche essentielle : avouer publiquement le mal qu’il découvre en lui afin que tout le reste lui soit imputé à crédit.

Les 12 livres des Confessions se divisent en deux ensemble distincts, définis par l’auteur lui–même.

La première partie, rédigée de 1765 à 1767 (livres I à VI), couvre les années 17212- 1740 et est précédée d’un Préambule :

Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.

Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là.

 

Il raconte son enfance à Genève, puis les années à Bossey.

A Genève où l'on ne m'imposait rien, j'aimais l'application, la lecture ; à Bossey le travail me fit aimer les jeux. La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien inestimable en ouvrant mon cœur à l'amitié Jusqu'alors je n'avais connu que des sentiments élevés mais imaginaires.

 

Puis la découverte de l'injustice ce fut là le terme de la sérénité enfantine.

Ses deux premières amours : le petite Gotton qui le battait parfois, et son adoration pour Mademoiselle de Vulson à laquelle il vouait une passion silencieuse et jalouse. Son cœur battait en silence.

On découvre aussi son maître tyrannique quand il était apprenti. J'atteignis ma seizième année, inquiet mécontent de tout et de moi, sa fuite et la première rencontre avec Madame de Warens.

Cette première partie, c'est le roman de sa vie.

L’éloignement dans le temps qu’il racontait lui permettait une sorte de sérénité, alors même qu’il était au plus profond de l’angoisse. Il regarde avec amusement cet enfant perdu qu’il avait été.

 

35

 

Il va tenter de rendre la sensualité des jours, le grain du temps vécu ; la connivence entre les plaisirs passés et l'écriture présente s'éloigne du témoignage traditionnel ; le bleu d’une pervenche cueillie un jour de printemps avec Maman a désormais plus d'importance que tel événement public car il retrouve ainsi l’émotion d’alors.

Il se revoit à Turin, aux pieds de Madame Basile.

 

36

 

Il se souvient mieux de ce qu’il croit avoir voulu être que de ce qu’il a été.

Cette première partie s'achève avec le livre VI sur son départ des Charmettes.

La seconde partie (livres VII à XII), rédigée de 1769 à 1770, couvre les années passées à Paris, de 1712 à 1765, dans le milieu de la musique et des philosophes.

Le ton en est bien différent.

J'écrivais la première partie avec plaisir à Wooton ou dans le château de Trye… Tous les souvenirs que j'avais à me rappeler étaient autan de nouvelles jouissances… Aujourd'hui, son cœur serré de détresse… Ne lui offre que des malheurs… Les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m'entourent ont des oreilles…

Il ne fait pas vraiment un délire de persécution car nous savons qu’il existait une coalition d’intérêts et de haine à l’encontre de celui qui se plaçait en marge de tous les conformismes.

Mais si l’idée de complot n’était pas délirante, elle devint néanmoins obsessionnelle dans la seconde partie au point de déceler des complots qui n’existaient pas

L’œuvre sera publiée après sa mort en 1782 et en 1789

En choisissant pour titre Les Confessions, il accomplit un acte à connotation symbolique : celui de l’aveu et de la confession.

Dans les ébauches des Confessions, Rousseau insiste sur le fait que son projet est très insolite.

Il n'est pas évêque, il n'est pas gentilhomme, il n'a pas été mêlé à de grands événements. Il n'a donc aucun titre à s'exposer aux yeux du public, en plus il est pauvre et roturier. Mais tout roturier qu'il est, pourquoi ne réclamerait-il pas l'attention par cela même qu'il est un homme et que les sentiments qui habitent le cœur d'un homme ne dépendent ni des conditions ni de la richesse ?

L'affirmation des droits du sentiment et la justification de l'homme du peuple vont de pair :

Dans quelque obscurité que j'aie pu vivre, si j'ai pensé plus et mieux que les Rois, l'histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs.

 

L'œuvre de Rousseau ne sera pas seulement le plaidoyer d'un persécuté qui proclame son innocence, ce sera aussi le manifeste d'un homme du Tiers- état qui affirme que les événements de sa conscience et de sa vie personnelle ont une importance absolue.

C'est pourquoi la signification sociale qui s'attache à l'entreprise même des Confessions.

ne doit pas être négligée.

Cet ancien laquais revendique une meilleure connaissance de l'humanité et proclame ouvertement la supériorité du serviteur sur le maître.

Il a pu tout connaître puisqu'il n'a sa place nulle part.

Parce qu'il est un homme de rien, il a pu acquérir le pouvoir de tout comprendre.

L'image universelle de l'humain, qui jusqu'alors réservée à l'aristocrate, à l'honnête homme ou à l'homme de qualité, passe, maintenant, entre les mains d'un parvenu de la culture, d'un petit bourgeois qui, tirant parti de la décomposition de la société aristocratique, a su tout voir et tout juger.

 

***

 

Au moment où il écrit ses Confessions, il est hanté par deux mauvaises actions, le vieux ruban qu'il avait dérobé, lorsqu’il était valet, larcin dont il avait accusé la jeune servante Marion :

Bonne fille et sage et d’une fidélité à toute épreuve C’est ce qui surprit quand je la nommais… On la fut venir… On lui montre le ruban… Je la charge effrontément… Elle nie, m’exhorte à ne pas déshonorer une fille innocente… Je lui soutiens en face qu’elle m’a donné le ruban…

 

37

 

La pauvre fille se mit à pleurer et ne me dit que ces mots Ah ! Rousseau je vous croyais un bon caractère ; vous me rendez bien malheureuse, je ne voudrais pas être à votre place.

 

Le comte de La Roque se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l‘innocent. Sa prédiction n’a pas été vaine, elle ne cesse pas un seul jour de s’accomplir.

Plus de 30 ans après, Rousseau entreprend la rédaction des Confessions largement pour essayer d'expier cette faute :

Je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.

L’autre mauvaise action était l'abandon de sa protectrice, Madame de Warens. Il voit dans ses malheurs actuels le châtiment de ses fautes passées.

Mais ses remords doivent convaincre le lecteur qu'il n'est pas le mauvais homme que ses ennemis ont vilipendé.

Il n'était pas même responsable de ce qu'il était devenu, ni de son œuvre, ni de sa gloire. Il était devenu homme de lettres sans l'avoir voulu.

Plus heureux s'il eût pu demeurer auprès de maman et continuer sa vie innocente. Il se souvenait de cette peur de l'enfer qu'il avait :

Si je mourais à l'instant, serai-je damné ?

 

Quand l'heure viendrait, Dieu sauverait ce vieil enfant qu'il était encore et ce livre, sa petite histoire, continuerait de témoigner pour lui.

Les Confessions sont aussi une justification de cette ligne brisée que fut sa vie. Il a parfaitement conscience de ses inconséquences, d'où son embarras pour justifier à la fois les arguments de son discours et le succès du Devin de village ou encore lorsque, dans sa retraite de Montmorency, il se voit l'auteur de deux livres aussi incompatibles que La lettre à d'Alembert sur les spectacles et La Nouvelle Héloïse.

A cause de ces inconséquences on a pu l'accuser d'être fourbe, hypocrite ; il doit donc s'en expliquer.

Il s'efforce de raconter sa vie pour le lecteur, mais également pour lui-même, afin d’en démontrer l'unité, la transformer en une ligne droite.

En vérité, si cette ligne n'avait pas été si ondoyante, si hésitante, il n'aurait pas eu le lancinant désir de la redresser en invoquant ses motivations profondes. L'austérité et la sévérité de ses principes l'obligent à condamner rigoureusement les fautes mêmes qu'il demande à son lecteur d'excuser.

Il veut convaincre qu'il a toujours été fidèle à lui-même.

En fait le vrai procès n'est pas celui que lui intente le public mais celui qu'il se fait à lui-même.

C'est pour échapper à l'angoisse de la mauvaise conscience qu'il essaiera de cerner ce qu'il y a de plus authentique en lui, pour dissiper l'image d'un être incohérent et versatile.

Pour qu’on sache la vérité sur lui, il donne tous les détails afin qu'on puisse juger sur pièce. Il ne nous épargne pas ses erreurs mais justifie tous ses manquements.

Ce besoin de justification est sensible surtout dans la seconde partie de l'ouvrage ; l'ensemble du récit se présente comme une exploration tout à fait nouvelle de la vie intime, des affections et des sentiments.

Ce sont des confessions sans pénitence, ni repentir.

Rousseau affirme qu'on peut dire la vérité sur soi-même et que l'autobiographie seule permet d'accéder à la vérité.

S'il existe une part de la vie psychique qui demeure inconnaissable, cette ignorance ne concerne que l'observateur extérieur.

Nul ne peut écrire la vie d'un homme que lui-même. Sa manière d'être intérieure, sa véritable vie n'est connue que de lui.

 

Certes, on peut la déguiser en l'écrivant, rendant l'autoportrait aussi arbitraire que le portrait, mais ces objections, Rousseau ne se les adresse pas à lui-même ; elles ne concernent que ses prédécesseurs, comme Montaigne.

Lui, Rousseau sera le seul, le premier à offrir de soi un portrait complet, sa peinture ne sera pas arbitraire, ne sera pas hypocrite, à la différence de toutes les autobiographies. Son récit marquera l'avènement de la vérité :

Je forme une entreprise qui n'a jamais eu d'exemple, entreprise unique d'un être à part qui aura pourtant une portée considérable car elle offrira aux autres hommes une pièce de comparaison et aux philosophes un objet d'étude.

 

Les autres ne savent pas juger et ne connaissent qu'eux-mêmes, ils devraient s'astreindre à ne pas juger leurs prochains d'après eux-mêmes : Jean-Jacques vient leur faire cadeau de sa vérité pour que les hommes cessent de vivre dans l'erreur. Ils ont besoin de lui :

Je veux tâcher que pour apprendre à s'apprécier, on puisse avoir du moins une pièce de comparaison ; que chacun puisse connaître soi et un autre, et cet autre, ce sera moi. Oui moi, moi seul.

 

Mais, soyons logique : si Rousseau s'astreignait à la règle qu'il énonce, il devrait aussi se tourner vers l'extérieur, à la recherche de quelque pièce de comparaison. Après avoir affirmé que tout esprit reste enfermé dans les limites du moi et donc menacé d'erreur, il s'arroge le droit de ne parler que de soi. Il est incapable de se mettre en situation de réciprocité ; la vérité est un privilège unilatéral. Les autres devront le connaître afin de se mieux connaître ; ils devront le juger et l'innocenter pour parvenir à s'apprécier eux-mêmes.

Mais, par ailleurs, les Confessions dans leur lointaine référence à Saint-Augustin ont la gravité d'une parole, d'un témoignage à la barre de l'éternité. Dieu sera son seul juge.

Rousseau écrit qu'il a pris la plume pour éclairer les autres pour révéler au public les vérités nécessaires à son bonheur…

 

Jean-Jacques et l'autobiographie.

Chez Rousseau, aucune différence entre se connaître et sentir.

Pour traduire cette évidence intérieure, Rousseau va déployer tous les replis de son âme., il va fournir tous les éléments permettant de juger sur pièces, une surabondance de documents pour que les autres puissent découvrir le vrai Rousseau :

Qui suis-je ? Je sens mon cœur.

 

Pour Jean-Jacques, la connaissance de soi est une donnée :

Passant ma vie avec moi, je dois me connaître.

 

Donnée intuitive qui vient du sentiment.

Le spectacle de sa propre conscience doit toujours être sans ombre. Les lacunes de sa mémoire ne l'inquièteront jamais, ce qui lui échappe ne peut pas être important et il ne pensera jamais que l'oubli cache une vérité essentielle.

Jean-Jacques se dit incapable de dissimuler.

Le sentiment devient signe visible et se manifeste ouvertement et il croit que tous ses mouvements affectifs sont lisibles sur son visage.

L'impossibilité où je suis par mon naturel de tenir caché rien de ce que je sens et de ce que je pense ; mon cœur transparent comme le cristal n'a jamais su cacher durant une minute entière un sentiment un peu vif qui s'y fût réfugié.

 

Mais les autres ne savent pas lire, ils méconnaissent sa vraie nature, ses vrais sentiments. L'erreur est dans le regard des autres.

Ce que les écrits autobiographiques mettront en question ce ne sera pas la connaissance de soi mais la reconnaissance de lui par les autres. L'apologie personnelle et l'autobiographie deviennent nécessaires parce que la clarté ne s'est pas propagée au dehors, il faut convaincre les autres de sa transparence :

Je voudrais pouvoir rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur, et pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue… afin qu'il puisse juger par lui-même.

 

Or, on le prend pour ce qu'il n'est pas, comme autrefois à Bossey. Il est innocent l'opinion égare ses juges.

Il s'accuse de contradictions, de volte-face, mais ne doute pas de son unité, la multiplication des détails, des événements, des circonstances de sa vie forcera le jugement et amènera le lecteur à découvrir son unité, unité qu'il ne met jamais en doute :

Tout se tient… tout est un dans mon caractère.

 

Donc, puisqu'il a lui-même le sentiment de son unité, les autres se sont trompés, en l'accusant de se contredire ; la responsabilité vient des autres qui n'ont pas su voir, et grâce à son autobiographie, il va pouvoir convaincre d'erreur ceux qui, sur la foi de ses ennemis, ont cru à son imposture.

Il faut tout dire :

Il faut que rien de moi ne lui reste caché… Qu'il me suive dans tous les égarements de mon cœur, dans tous les recoins de ma vie… Je donne assez de prise à la malignité par mes récits, sans lui en donner encore par mon silence.

 

Et c'est pourquoi il révèle des moments scabreux de son adolescence, de sa jeunesse, que nul ne pouvait connaître, son onanisme, son exhibitionnisme.

Il veut suivre chronologiquement le développement de sa conscience, revivre l'enchaînement des causes et des effets qui ont déterminé son caractère et sa destinée.

Il remonte aux origines pour y trouver les sources cachées du moment présent. C'est le même procédé qu'il avait suivi dans le Discours sur l'Origine de l'inégalité.

 

Tout se tient :

Je m'applique à bien développer les premières causes pour faire sentir l'enchaînement des effets.

 

Mais c'est sa décision que de choisir le ici commence ; il ordonne les événements, établit les relations de causes à effets, imposant ainsi un sens. Enchaînement des effets, donc loi du destin qui l'enchaîne à son passé. Il se met dans la situation de victime qui subit les conséquences d'un passé dont il n'est pas le maitre.

Déterminisme fatal qui démontre qu'il est la victime innocente d'une hostilité sur laquelle il n'a pas de prise.

Rien n'est de sa faute, rien n'a jamais été de sa faute.

Sa vie a été une destinée imposée par le sort mais son autobiographie sera un acte de liberté. Il dira la vérité sur lui-même, il s'affirmera libre dans son sentiment.

 Il s'agit de s'abandonner au sentiment, de lui confier la parole et cette non-résistance au sentiment et au souvenir garantira la vérité de l'autobiographie.

Je peindrai doublement l'état de mon âme.

 

Donc, il ne s'agit plus d'exhumer un fait exact, la mémoire de l'évocation est faillible, mais l'émotion est infaillible. Le sentiment d'autrefois peut surgir à nouveau et devient

émotion actuelle.

Le sentiment est le cœur indestructible de la mémoire et c'est à partir du sentiment que

Rousseau pourra retrouver les circonstances extérieures, les causes occasionnelles.

C'est le surgissement de ce qu'on appellera la mémoire affective :

C'est l'histoire de mon âme que j'ai promise, et pour l'écrire fidèlement, je n'ai pas besoin d'autre mémoire ; il me suffit, comme je l'ai fait jusqu'ici, de rentrer au dedans de moi.

 

Ce qui compte par dessus tout, ce n'est pas la vérité historique mais l'émotion d'une conscience, si l'image est fausse, l'émotion actuelle ne l'est pas.

Il se peindra doublement puisqu'au lieu de reconstituer son histoire, il se raconte lui-même tel qu'il revit l'histoire en l'écrivant…

Les rêves expriment notre nature :

Je suis persuadé qu'on est toujours très bien peint lorsqu'on s'est peint soi-même, quand même le portrait ne ressemblerait point.

 

La parole est le moi authentique, née d'une sincérité irréfléchie, elle exprime directement son expérience personnelle.

Quand il entreprit de raconter sa vie, Rousseau aurait pu n'écrire que des mémoires s'il ne s'était installé dans un rapport nouveau à la vérité. Il se veut l'apôtre de la justice et de la vérité :

Ma fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire croire.

 

Toute sa vie, il sera hanté par la question de la vérité. Et toute sa vie, il cherchera des excuses valables à ses mensonges, même les plus légers.

C'est pour avoir été le porte-parole de la vérité qu'il a souffert :

Je ne trouve si rien de si grand et de si beau, que de souffrir pour la vérité. J'envie la gloire des martyrs.

 

Or, ses ennemis traitent d'imposteur ce martyr de la vérité. Intolérable tourment qui le suivra toute sa vie, tourment remontant à cette cause lointaine dont il a chargé sa conscience en accusant une pauvre servante du larcin qu'il avait commis.

Rousseau assimile justice et vérité.

Le signe de la vérité, comme celui de la justice, c'est le témoignage de la conscience.

A partir du livre VII, on se rend compte qu'il entre dans son délire de persécution ; il croit, environné d'espions et de surveillants malveillants et vigilants.

 

Néanmoins, ce sentiment qui fonde la connaissance de soi varie selon les circonstances.

Le "connais-toi toi-même" n'est pas une maxime si facile à suivre que je l'avais cru dans mes "Confessions".

 

Ainsi, entreprend-il les Dialogues comme s'il ne s'était pas déjà peint dans les Confessions où il prétendait avoir tout dit, puis viendront les Rêveriesoù tout est à recommencer :

Qui suis-je moi-même ? Voila ce qu'il me reste à chercher.

 

A mesure que Jean-Jacques perdra ses attaches avec les hommes et s'enfoncera dans son délire, la connaissance de soi-même lui paraîtra plus complexe et plus confuse

 

***

 

Mais à côté de ces heures sombres, il s'installait dans la douce habitude d’une vie paisible.

Les Dialogues le laissaient disponible pour la création musicale. Il était altéré de composition. L’un de ses derniers amis Cortanze lui fournissait les paroles.

Seuls les airs qu’il créait lui importait. Il ne pouvait écrire que sous contrôle mais on lui avait laissé le droit de chanter.

Il refusait de faire parler de lui par ce moyen. Sa musique était son seul plaisir. Il ne voulait plus être auteur.

Il créa six nouveaux airs pour Le Devin de village, presque deux actes d’un autre opéra Daphnis et Chloé.

Il assistait à toutes les représentations d’Orphée et Eurydice de Gluck.

Il eut la visite de Gluck lui -même que Cortanze avait conduit rue des Plâtrières.

Il eut la chance de rencontrer un autre ami, Bernardin de Saint- Pierre. Il avait environ 35 ans. Ils avaient tous les deux fort mauvais caractère ; ils se brouillèrent plusieurs fois mais se réconcilièrent toujours.

 

38

 

Quand je suis triste, disait Jean-Jacques, il faut que je reste seul. L’humeur me surmonte. Je la contiens quelques heures ensuite je n’en suis plus maître… Elle éclate malgré moi.

Ils partageaient la même espérance religieuse, la même nostalgie.

Vers le mois d'août 1777, sa frénésie l’a quitté, il s’achemine vers la sérénité des Rêveries. Enfin résigné, il tire un trait sur sa vie et attend la mort avec sérénité.

Il a enfin choisi la vie qu'il mène, modeste, simple ; il copie de la musique, confectionne des herbiers, compose. Tous les après-midis, il fait, à pied de longues promenades. Il aime à parler avec les enfants, leur achète des friandises.

 

39

 

Et les passants croisaient :

Un petit homme maigre, aux yeux noirs perçants qui porte une perruque ronde poudrée, qui marchait un peu penché, une épaule plus basse que l'autre, une petite canne à la main…

 

40

 

Il est volontairement pauvre, sa demeure est modeste, il règle sa vie avec rigueur, et la gagne avec son métier de copiste. Cette réforme, tant de fois reprise, est désormais accomplie. Il sauvegarde sa solitude, toujours partagé entre la méfiance et l'orgueil.

Thérèse est son Cerbère. Il s'est brouillé avec tout le monde, a écarté bien des bonnes volontés, des admirateurs, des admiratrices.

Seuls sont restés Corancé, un brave homme et Bernardin de Saint Pierre.

Le 24 octobre 1777, il s’était promené dans le village de Charonne. Un équipage descendait à toutes brides la côte de Ménilmontant. Un grand chien danois, qui courait auprès du carrosse, le heurta ; il tomba la tête en avant. Il faisait presque nuit quand il revint à lui. Il arriva rue des Plâtrières, meurtri, le visage couvert de sang.

Bien des vieux amis vinrent prendre de ses nouvelles. La fidèle Marianne, la première. Certains journaux annoncèrent sa mort.

Vers la fin de l’année, il jeta sur le papier les premiers mots de ce qui serait son ultime ouvrage : Me voici donc seul sur la terre.

Il n’était plus qu’un Promeneur solitaire qui rêvait et méditait.

L’angoisse et la peur ne le quittaient jamais tout à fait mais il voulait mourir en paix.

Il était convaincu d’avoir été un sage.

Peut-être chacun de nous vieillit-il avec une fable qu’il se raconte sur sa vie…

Il découvrait que ses jours les plus vides avaient été les plus beaux. Que le temps le plus riche avait été le temps perdu.

Un souvenir malheureux était peut-être plus vrai que le vrai bonheur.

Il entendait encore le bruit des vagues qui se brisaient sur les grèves de ce lac de Bienne dont on l’avait chassé.

Un jour, son ami Corancez lui apporta de la part de sa femme, la chanson de Desdémone dans Othello. Il ne connaissait pas la pièce et il avait décidé de ne plus lire mais pouvait-il blesser la femme de son ami ?

Il la lut et composa La chanson du saule dont l’air, les paroles, tout, disait la nostalgie.

Le remords d’avoir abandonné ses enfants, revenait. Il plaidait : il avait toujours aimé les enfants. Il se souvenait du petit garçon qui l’avait embrassé spontanément dans la rue, des friandises qu’il avait offertes à un groupe de petites filles.

Le 12 avril 1778, les carillons sonnaient à tous les clochers. Il se pencha à la fenêtre C'était le printemps et il se rappelait le bonheur de jadis.

Il s'installa à sa table et écrivit les dernières pages de ce texte qu'il ne finira jamais.

Aujourd’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément 50 ans de ma connaissance avec Madame de Warens… Elle avait 28 ans. Je n'en avais pas encore 17… Ce premier moment décida pour moi de toute ma vie.

Madame de Warens qui lui avait dit, cinquante ans plus tôt : Pauvre Petit quand tu seras grand, tu te souviendras de moi.

Il tissait dans sa mémoire le fil qui unissait l'adolescent innocent et au vieillard solitaire. La ferveur du souvenir ne le trompait pas. Il avait été toute sa vie l’homme qu’avait fait cette femme qu’il avait appelée Maman.

Il se rappelait ce court temps de ma vie où je fus moi, et où je puis véritablement dire avoir vécu.

 

Le vieux couple vieillissait, la machine se délabrait. Il dût cesser de copier car il voyait mal. Ils avaient engagé une servante. Mais en 14 mois, 11 femmes de ménage se succédèrent !

Leur train de vie devenait de plus en plus limité. Jean-Jacques voulait trouver un hôpital pour eux deux.

Sachant qu’il cherchait une autre retraite, Monsieur de Girardin leur offrit un petit pavillon à côté de son château à Ermenonville, au milieu d’un parc. que le marquis, amoureux de La Nouvelle Héloïse, avait conçu selon l’ordre et le désordre qu’aimaient Julie et Saint Preux.

 

41

 

Il se rendit à Ermenonville et tomba sous le charme du parc.

Il y a si longtemps que je n’ai pas pu voir un arbre qui ne fut couvert de fumée et de poussière ! Laissez- moi m’en approcher le plus que je pourrai, je n'en voudrais pas en perdre un seul.

Il s’installa avec Thérèse quelques jours plus tard.

L'annonce de la mort de Voltaire, le 20 mai, le toucha vivement et au marquis qui s'en étonna, il répondit : c'est que mon existence était attachée à la sienne ; il est mort, je ne tarderai pas à le suivre.

 

Jean-Jacques était heureux.

Il se promenait longuement dans le parc avec le second fils du marquis, jeune garçon de 12 ans qui aimait à l’accompagner. Ils ramassaient des plantes. Jean –Jacques envisageait de constituer un herbier.

Le soir, le soir il dînait au château ; il chantait en s’accompagnant à l’épinette La Romance du saule.

Une nuit, M. de Girardin lui fit la surprise d’un concert. Des musiciens, dissimulés dans les bocages, jouaient de sérénades du Devin de village.

Le 2 juillet il se leva de très bonne heure, se promena. Il revint vers 8 heures, déjeuna avec Thérèse. Soudain il sentit une insupportable douleur qui lui déchirait le crâne.

Il tomba de sa chaise. Il était mort.

Le samedi 4 juillet, vers 23 heures, on porta son cercueil jusqu’au lac des Peupliers

 

42

 

Les paysans du village et des environs étaient venus avec des torches ; les eaux du lac reflétaient leurs flammes rouges agitées par le vent léger. Le marquis demeura une partie de la nuit avec des ouvriers pour bâtir un tombeau provisoire.

La nuit était claire. A minuit on n’entendait plus que le frémissement des eaux ; il y avait des reflets de lune sur l’eau et dans les branches des arbres.

 

43

 
Tous les textes sont la propriété exclusive de ©Jaqueline Mathilde Baldran Conception & réalisation : Olivier Bernacchi/artoonum.com - 2015