Jean-Jacques ou les vicissitudes de la vertu (1-2)

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  Jean-Jacques, le musicien, le rêveur, l'écorché, l’insupportable Rousseau, premier penseur de l’indignation : Jean-Jacques  qui chercha la gloire et la dédaigna lorsqu’elle survint, le contempteur des romans qui avec Julie ou la Nouvelle Héloïse  écrivit le premier "best seller" de l’histoire de la littérature romanesque.
L’encyclopédiste en rupture avec ses pairs, le misanthrope ami des hommes. L’homme qui choisit pour devise vitam impendere vero (faire dépendre sa vie de la vérité) et qui confondit souvent, en toute bonne foi "sa" vérité avec la Vérité, si tant est qu’elle existe.
 

 

Insupportable et bouleversant Jean-Jacques, un homme parfois touché par l'aile de la folie, qui se drapait avec orgueil dans son humilité,  un être torturé qui ne cessera plus de revenir sur son passé pour se justifier, comme s'il devait livrer à la postérité une image unifiée de sa vie; sans doute parce qu'il savait que le chemin qu'il avait  parcouru était moins une ligne droite, qu'une ligne brisée.

Pourtant le vrai procès n'était peut-être pas celui qu’on lui avait intenté mais celui qu'il se faisait à lui-même.

Suivre son parcours et parler de son œuvre, alors que tant d’ouvrages savants lui ont été consacrés, est une aventure hasardeuse.

 

La marche à la gloire

Jean-Jacques est né à Genève, le 28 juin 1712, dans une famille protestante ; il est le second fils d'Isaac Rousseau, maître horloger, un homme honnête mais au sang vif, et chatouilleux sur le point de l'honneur.

Point riche, Isaac avait un bon métier ; il épousa une jeune fille qui avait une fort jolie dot ; jeune et belle et sans doute lui laissa t-elle en héritage sa beauté, ses yeux noirs.

Peu après la naissance de leur premier enfant, François, il partit pour Constantinople sans doute séduit par le mirage d'une fortune orientale.

Il revint au bout de six ans d'absence et il faut l'ingénuité de Jean-Jacques pour trouver ce retour empressé !

Elle aimait tendrement mon père, elle le pressa de revenir : il quitta tout et revint.


Jean-Jacques naquit de ces retrouvailles.

Je naquis infirme et malade ; je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.

En effet sa mère mourut dix jours plus tard de la fièvre puerpérale.

L’enfant, entouré des soins attentifs de sa tante Suzon, sœur cadette de son père venue s'occuper des deux orphelins, ainsi que d’une servante dévouée, ne fut pas privé de tendresse féminine.

Il était né chétif, maladif ; sans doute était-il affligé d'une malformation de la vessie et de l'urètre, malformation qui le fit cruellement souffrir toute sa vie et dont il crut souvent mourir.

Isaac, accablé par la mort de sa femme, prenait l'enfant dans ses bras en lui disant rends-la moi. Ou bien allons petit, nous allons pleurer.

Mais il n'était pas toujours sinistre ; il aimait la bonne chère, la chasse et sans doute n'était–il pas trop assidu au travail. Pour des raisons financières, ils  durent déménager dans une maison plus petite.

Sa mère avait laissé une bibliothèque pleine de romans,  son père lui en faisait la lecture, parfois jusqu'à l'aube.

Nourri de romans dès ses premières années, le jeune garçon vécut très tôt dans l'imaginaire.

Dans l'Emile, il écrira : La lecture est le fléau de l'enfance… Tout est perdu si l'enfant aime mieux être un autre que lui.

Isaac, qui n'était pas sans instruction, se faisait le précepteur occasionnel du gamin attentif, à l'esprit éveillé ; il lui parlait du système solaire, d'astronomie.

Vers l'âge de huit ans, il lui lisait les Métamorphoses d'Ovide ; des textes de Bossuet, de Tacite et surtout Les  Hommes illustres de Plutarque.

Jean-Jacques y puisa l'amour de la vertu romaine, de la dignité des républiques grecques, de l'héroïsme antique.

 

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Jean-Jacques entre dans l'atelier de son père

 

Il était l’enfant chéri, le préféré, dorloté, choyé,  tandis que son frère, d'un caractère sans doute plus difficile,  devenait un vaurien.

En 1722, la vie de la famille changea brutalement :

A la suite d'une altercation avec un voisin, Isaac, assigné à comparaître devant le Tribunal, s’enfuit à Nyon où quelques années plus tard, il se remaria.

François, le frère aîné, mis en apprentissage, prit alors la clef des champs, on ne le revit plus.

Jean-Jacques fut confié à son oncle maternel à Boissey qui le mit en pension avec son propre fils chez le pasteur Lambercier.

Pour une fois, il connut une scolarité normale et se livrait à une frénésie de lectures.

Deux années heureuses où il découvrit le plaisir pervers que peut donner une fessée administrée par la main d'une jolie femme.

 

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Il y fit aussi la découverte de l'injustice quand il fut puni pour un méfait qu’il n’avait pas commis.

 

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En 1725,  il fut mis en apprentissage chez un graveur, un maître  tyrannique, violent qui châtiait souvent ses apprentis. Comme ses compagnons, pour la plupart des voyous, il devint menteur, chapardeur.

Il s'éprit sans espoir d'une fillette dont il aimait à se faire maltraiter et d'une demoiselle qui se laissait adorer.

Un soir de mars 1728, les grilles de Genève s'étant refermées avant qu'il ait eu le temps de rentrer, il s'enfuit au hasard des grands chemins.

Il parvint en Savoie, affamé ; il y fut recueilli et nourri par un prêtre catholique qui l'envoya à Annecy vers une certaine Madame de Warens.

Jean–Jacques s’attendait à voir une vieille dévote. Or il découvrit une ravissante jeune femme blonde : Un visage pétri de grâces, de beaux yeux pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse.

 

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C’est à travers cette vision charmante que lui apparut le catholicisme ; il accepta de se convertir.

C’était le jour des Rameaux,  en l’an 1728. Il avait 15 ans, elle 28. Il venait de rencontrer la chance de sa vie.

 

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Pour son rôle de propagandiste de la foi, elle touchait une pension du Prince de Savoie et des évêchés d’Annecy et de Maurienne.

Elle fut touchée par cet enfant perdu, à la dérive, dont nul parent ne se souciait et qui racontait si bien ses malheurs, mais elle ne songeait nullement à le garder auprès d'elle.

 

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Elle organisa son voyage à Turin où il devait, après une brève instruction religieuse, se faire baptiser.

Elle l'embrassa tendrement en lui disant : Pauvre Petit, tu dois aller où Dieu t’appelle, mais quand tu seras grand tu te souviendras de moi.

Contrairement à ce qu’il écrira plus tard, il prononça son abjuration, sans état d’âme, le 21 avril.

Il se retrouva sur le pavé et la petite somme qu’on lui avait remise fondit très vite. Une jolie commerçante italienne, Madame Basile, remonta modestement son petit équipage.

 

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Jean Jacques aux pieds de Mme Basile (illustration des Confessions)

 

Il s’enflamma pour elle mais trop timide se contenta de lui déclarer son amour.           

Grâce à sa logeuse, il trouva, par deux fois, un emploi de laquais. Humilié de sa condition, il décida de retourner chez Mme de Warens qu'il n'avait pas oubliée.

Il ignorait l'accueil qu'elle lui réserverait.

En l'apercevant, il se jeta à ses pieds.

pauvre petit, te voilà donc lui dit-elle. Puis il l'entendit confier à sa femme de chambre :

Puisque la Providence  me le renvoie, je suis déterminée à ne pas l’abandonner.

Elle l’appelait Petit, il l’appelait Maman.

Maman était une jeune femme dynamique, entreprenante,  consciente de ses charmes, gaie, folâtre. C’était aussi une catholique fervente, dépourvue de préjugés.

Petit lui rendait de menus services mais, pour lors, ses  relations le trouvaient bien balourd. A peine fut-il installé chez elle, que ce fut comme s’ils avaient toujours vécu ensemble. 

Il tenta le séminaire, sans conviction ; au bout de 3 mois, il fut prié de partir.

Il aimait la musique et avait  débuté comme joueur de flûte dans le chœur de la chapelle d’Annecy ; puis après avoir appris à déchiffrer la musique s’était essayé au chant.

Mme de Warens était un peu musicienne ; elle  avait une jolie voix et touchait le clavecin. Elle l’inscrivit à la maîtrise de chant ; quelques mois plus tard, à sa demande, il accompagna à Lyon son maître de chant afin de l'aider à transporter une lourde malle.

 

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Quand il revint, elle était partie. Sans doute l’avait-elle éloigné à dessein pour faire un voyage à Paris dont elle garda le secret.

En attendant son retour, il commença une année digne des meilleures aventures picaresques. Il marchait dans l’ivresse de la liberté : Annecy, Nyon, Fribourg, Lausanne, Neufchâtel, Fribourg, Berne et Lyon.

Il fit même un voyage à Paris dans l'espoir d'y trouver un emploi mais on lui  offrait une place de laquais qu'il refusa.

La capitale lui  déplut et il repartit.

 

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Il donnait des cours de musique, organisa un concert qui se solda par un fiasco complet.

A bout de ressources, il passa plusieurs nuits dehors à Lyon.

Il apprit enfin que Maman était de retour et installée à Chambéry ; elle lui envoya l’argent nécessaire. Il la rejoignit en septembre 1731.

Madame de Warens était une hôtesse accueillante, généreuse, entourée d’amis plus ou moins parasites et de nouveaux convertis.

Auprès d’elle Claude Anet, un garçon solide, de bon sens, faisait office d’intendant, d’homme de confiance... Et un peu plus... 

Inquiète de son établissement, elle trouva à son jeune protégé, un emploi au cadastre qu’il abandonna assez vite.

Chez Maman, le soir on faisait de la musique.

 

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Illustration des Confessions

 

A sa demande, elle lui offrit des cours à Besançon. Bientôt, Il donna des leçons de musique ; il était  beau garçon et les mères lui faisaient des agaceries, le provoquaient,  surtout l’une d’elles ; alors maman décida de traiter Petit en homme pour le protéger des femmes et l’arracher aux périls de la jeunesse, sans doute en 1732.

A peu près à cette époque, Claude Anet, à la suite d’une querelle,  tenta de se suicider.

Mme de Warens, affolée, le soigna et Jean- Jacques comprit alors les liens qui les unissaient.

Je n'appris pourtant pas sans peine que quelqu'un pouvait vivre avec elle dans une plus grande intimité que moi. Je n'avais pas songé même à désirer pour moi cette place, mais il m'était dur de la voir remplir par un autre ; cela était fort naturel.

Cependant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l'avait soufflée, je sentis réellement s'étendre à lui l'attachement que j'avais pour elle. Je désirais sur toute chose qu'elle fût heureuse et, puisqu'elle avait besoin de lui pour l'être, j'étais content qu'il fût heureux aussi.

Et dans les Confessions il ajoute :

De son côté, il entrait parfaitement dans les vues de sa maîtresse, et prit en sincère amitié l'ami qu'elle s'était choisi. Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu détruire...

Combien de fois elle attendrit nos cœurs et nous fit nous embrasser avec des larmes, en nous disant que nous étions nécessaires au bonheur de sa vie… Ainsi s’établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être sur terre.

C'est déjà la constellation triangulaire qu'il rêvera de revivre plus tard.

Son initiation par Mme de Warens ne l’éblouit pas :

je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme. J’étais comme si j’avais commis un inceste.


Lui qui s’affole quand un jupon le frôle, qui n’a pas oublié le trouble étrange que lui a procuré la fessée de Mlle Lambercier, les jolies femmes rencontrées pendant ses errances, lui qui a avoué des pulsions sexuelles incontrôlables, Maman ne le trouble pas, n’apaise pas ses désirs, il la chérit. Il évoque la pureté de leurs étreintes.

 

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Etre son amant lui permettait de prolonger leur intimité.

Elle lui acheta de beaux habits, une épée, une montre ; elle l’introduisit dans la bonne société locale à laquelle elle appartenait mais il s’y sentait souvent mal à l’aise, gauche.

tête à tête avec elle j’étais aussi parfaitement à mon aise ainsi que j’eusse été seul et cela ne m’est jamais arrivé près de personne d’autre, ni homme, ni femme.

Elle le mettait en confiance, elle ne le vexait jamais  et lui communiquait une inappréciable tranquillité.

L’intimité avec elle avait la vertu de l’apaiser.

Claude Anet mourut brutalement, en avril 1734, soit -disant d’une pleurésie mais plus vraisemblablement,  il s’était suicidé.

Jean-Jacques dit avoir perdu son meilleur ami mais se réjouissait d’hériter du bel habit noir du défunt.

Pour toute réponse, elle se mit à pleurer.

Ces larmes, dit-il, m'ont régénéré pour la vie... Elles y lavèrent jusqu'aux dernières traces d'un sentiment bas et malhonnête ; il n'y en est plus jamais entré depuis ce temps-là.

Avec sa générosité, ses dépenses inconsidérées, Mme de Warens se ruinait  peu à peu. Anet son intendant, dévoué,  savait la freiner. Jean-Jacques en était  incapable.

Il est heureux auprès d’elle mais  il s'échappe souvent  pour faire des escapades dans les environs. Il n’aime ni Chambéry, ni  leur maison et il la presse de partir à la campagne.

Elle cède et loue une maison aux Charmettes où ils passent la belle saison.

 

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Ce nom, Les Charmettes,  est celui d’un lieu-dit et la maison qu’on visite aujourd’hui n’est pas la première où il connut un bonheur parfait.

Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles mais rapides moments de ma vie qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu.

 

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Le bonheur aux Charmettes

 

Dans les Confessions, nulle date ne permet de comprendre clairement le déroulement des faits. Seul demeure le souvenir de ce bonheur.

Je me levais avec le soleil, et j'étais heureux ; je me promenais et j'étais heureux, je voyais maman et j'étais heureux, je la quittais et j'étais heureux, je parcourais les bois, les côteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais des fruits, j'aidais au ménage et le bonheur me suivait partout.

      

C’est un étrange couple que celui d’une dévote dévergondée et d’un futur penseur puritain. Leur liaison est discrète, il y va de la réputation de la belle dévote.

Il est heureux car il n’a plus à chercher une situation :

Aimé d’une femme  pleine de complaisance et de douceur je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être.

Et ce qu’il voulait c’était se jeter dans l’univers du savoir.

Les Charmettes, ce n’est pas une maison d’écrivain mais la maison d’un liseur infatigable, la chrysalide d’un génie, une formidable période d’accumulation.

Il s’est fixé un programme d’études gargantuesque.

Les philosophes, l’algèbre, le latin, le matin ; l’après-midi des lectures plus légères, l’histoire, la géographie, l’astronomie. Il se désole de ne pas tout retenir ; peu à peu  il acquiert une vraie  culture.

Il n’exerce pas son esprit critique; ce sera pour plus tard ; il se constitue un magasin d’idées.

Alors que ceux qui, à Paris,  seront ses amis, ses pairs, ont tous fait de solides études,  lui était un autodidacte. Madame de Warens a fait naître le Rousseau qu’il sera, elle l’a élevé, éduqué, lui a appris la délicatesse dans les manières.

Elle lui a offert la stabilité, et n’a craint ni sa pauvreté, ni sa grossièreté.

Il ne se demande jamais s’il la comble lui, il est un amant puéril et distrait.

Il se contente d’être là, auprès d’elle. Avec elle, il n’a pas cherché à se faire léger. Il dépend totalement d’elle : il s’est abandonné à elle.

Je lui disais: vous voilà dépositaire de mon être ; faîtes en sorte qu’il soit heureux.

Il dira qu’au cours de ces années sa vie a été aussi simple que douce.

Pourtant il était souvent malade:

Les vapeurs sont les maladies des gens heureux ; c’était la mienne.

Mme de Warens, avec une patience angélique, le soignait, l’écoutait mais sans doute était-elle lassée de cet amant puéril.

A sa majorité, il partit à Genève recueillir l’héritage maternel ; quand il revint, il trouva sa place prise par un nouveau converti de 20 ans, Wintzenried, aussi fier de son corps que Jean-Jacques l’était de son esprit.

 

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 Triste retour de Jean-Jacques auprès de Mme de Warens

 

Maman était prête à se partager mais il refusa.

Dans Les Confessions, il situe plus tard l’arrivée de ce nouvel amant dans la vie de Mme de Warens ; à savoir quand il revint de Montpellier où il était allé se faire soigner d'un polype au cœur.

Mais la vérité affleure, comme à son insu quand il évoque son arrivée dans l’Aude :

Je suis ici depuis deux jours ; on ne peut être plus satisfait d'une ville que je le suis de celle-ci. On m'y marqué tant d'amitiés et d'empressements, que je croyais en sortant de Chambéry, me trouver dans un nouveau Monde.

Il est clair que la vie avec Mme de Warens n’était plus si idyllique.

C’est au cours de ce voyage à Montpellier qu’il rencontra la brune et volcanique Mme Larnage avec laquelle il vécut une brève mais éblouissante liaison.

Elle a 45 ans, lui se faisait appeler Lord Dudding.

Voilà Madame Larnage qui m'entreprend ; et adieu le pauvre Jean-Jacques, ou plutôt adieu la fièvre, les vapeurs, le polype ; tout part auprès d'elle, hors certaines palpitations.

Pendant quatre jours et cinq nuits ; il s'enivra des plus douces voluptés.

Ce sont les premières et les seules que j'aie ainsi goûtées, et je peux dire que je dois à Madame Larnage  de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir.

Il flâne, découvre Valence, Montélimar, Pont Saint-Esprit, le pont du Gard, Nîmes ; enfin il se rappelle qu'il doit se faire soigner à Montpellier.

Les lettres de maman se faisaient de plus en plus rares, elle n'avait nulle hâte de le voir revenir. Il fut accueilli fraîchement.

C'en était fini de leur tendre intimité. Jean-Jacques passa seul de longs hivers, aux Charmettes, dans la nouvelle maison qu'elle avait louée. Il l'attendait en vain.

C'est Wintzenried qui venait parfois pour surveiller des travaux car Mme de Warens avait pris goût à la vie de fermière.

Il espéra longtemps retrouver le bonheur perdu et supporta cette situation pendant 4 ans avec une interruption d’une année lorsqu’il fut précepteur à Lyon.

Madame de Warens, dépensière, incapable de gérer un budget, était au bord de la ruine.

Il décida alors de partir pour Paris pour être en mesure de l'aider, disait-il ; en fait il se sentait de trop.

Une page de sa vie était définitivement tournée.

Jamais il ne pourra lui rendre ce qu’elle a fait pour lui.

Il reviendra avec Thérèse en 1754, lui proposera de l’emmener à Paris mais elle refusera.

Elle finira dans la plus noire misère, hébergée par charité.

 

***

 

Quand Rousseau, censeur puritain, écrit ses Confessions, on se demande comment il peut concilier la vérité et la vie de Mme de Warens pendant ces années où elle avait deux amants en même temps et l’exonérer de reproches qu’il ne cesse de formuler contre les femmes légères.

Mais puisqu’il a résolu de tout dire, il ne doit pas travestir la vérité :

Pardonnez-moi, ombre chère et respectable, si je ne fais pas plus de grâce à fautes qu’aux miennes. Qu’on mette le bien et le mal dans la balance et qu’on soit équitable. Quelle autre femme, si sa vie secrète était manifestée ainsi que la vôtre, s’oserait jamais comparer à vous ?

Il déclare qu’elle a été égarée par de mauvais principes et qu’elle ne pense qu’à faire plaisir.

N’écrit-il pas :

Elle eût couché tous les jours avec 20 hommes en repos de conscience et sans même en avoir plus de scrupules que de désirs.

En fait en ce temps là, et plus tard encore, il se refuse à voir que si Mme de Warens le sacrifie à son nouvel amant c’est qu’elle n’est pas aussi insensible qu’il a bien voulu le croire. 

Mais il est surprenant de lire, au début du livre 5où commencent les souvenirs de sa vie auprès d’elle :

Une des preuves de l'excellence du caractère de cette aimable femme est que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux. La jalousie, la rivalité, même cédait au sentiment dominant qu'elle inspirait, et je n'ai jamais vu aucun de ceux qui l'entouraient se vouloir du mal l'un à l'autre. Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture à cet éloge, et s'ils trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils puissent en dire autant, qu'ils s'attachent à elle pour le repos de leur vie, fut-elle au reste la dernière des catins.

 

*** 

Jean-Jacques découvre Paris

 

Il a 30 ans.

Jamais la capitale n'avait été si charmante, pas pour le petit peuple mais,  en ces années-là, il n'y pensait pas encore, mais pour les gens du monde dans lequel il rêvait de pénétrer.

La mode était alors d'être aimable, ce qui supposait autant de vices que de vertus, de la frivolité, un certain art de parler, de persifler. Il ne s'agissait que de plaire et le ridicule passait pour plus coupable que le vice.

Dans ce monde léger et cynique, quelles chances avait Jean-Jacques, lui si sérieux, si grave ? Heureusement Maman avait commencé à le former et pour le moment, il était pressé de parvenir,  avide de se faire une place.

Il joua le jeu avec d'autant plus d'application  qu'il y était moins habile.

Ce timide rêva d'être désinvolte, galant. Il alla loger rue des Cordiers, près de la Sorbonne;  par l'intermédiaire d'un autre pensionnaire, il fit la connaissance de Diderot. Aussi pauvre, aussi fou que lui.

 

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Ils avaient à peu près le même âge, fils d'artisans tous les deux, plébéiens, Cordial, débordant de vie, de projets audacieux, de générosité parfois brouillonne, Diderot va entraîner son ami plus timide.

Depuis leur rencontre en 1742, ils sont inséparables, ils se promènent au Luxembourg, ils rêvent, ils refont le monde, la société.

Le bonheur de ces années parisiennes ce fut l'amitié qui les lia.

Il tenta la gloire en proposant à l'Académie de musique un nouveau système de notations musicales mais, si on loua la clarté de l'exposé,  on ne retint pas son projet. Obstiné, il en fit un ouvrage qui parut en 1743. Il composa Les Muses galantes.


Il entra dans une grande maison comme secrétaire de Dupin, fermier général et conseiller du roi.

De 1742 à 1743,  ce fut un intermède dans sa vie parisienne, il fut nommé secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise.

Il prenait son rôle très au sérieux et se révélait plus compétent que l’ambassadeur fort  peu consciencieux ; bref, il croyait  être devenu celui qu'il méritait d'être, mais les déconvenues se multiplièrent, il se sentit humilié. Sans doute fut-il insolent : il fut congédié comme un valet.

Il revint à Paris, aigri, découragé, sans ressources, retourna vivre à l'hôtel rue des Cordiers.

Il fut alors chargé de faire quelques arrangements au livret d'une comédie galante de Voltaire et Rameau. Ce fut son premier contact avec Voltaire.

Jean-Jacques avait retrouvé Diderot, qui entretemps avait épousé une jolie lingère.

 En 1744, il rencontra Thérèse, la gouverneuse comme il l'appelle dans les Confessions...

 

Elle était modeste servante à l'hôtel des Cordiers, exploitée par sa famille. Pauvre Thérèse ! Elle seule a mis d'accord les amis et les ennemis de Rousseau ; la postérité la voit souvent comme cette vieille ménagère à double menton, seul portrait qu'on ait d'elle et l'on raisonne comme si Jean-Jacques avait toujours été le philosophe chargé de gloire des années 70, ce maître de vertu promis au Panthéon. 

 

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Mais, en ce printemps,  elle avait 20 ans, un maintien modeste... Un regard vif et doux...un caractère aimable. Elle était timide, Jean-Jacques l'était aussi.

Avec elle il se donnait un amusement et elle admirait sans doute ce beau jeune homme. Lui jura-t-il comme il le prétend qu'il ne l'abandonnerait jamais ni ne l'épouserait.

Le serment, dans sa première partie, en tout cas, est banal, mais c'est le tenir qui lui donnera son importance.

Sa destinée était en train de se fixer.

Au bout de quelques années, ils s’installèrent ensemble. Jean-Jacques a honte de Thérèse mais il est double, tantôt moquant dans le beau monde l'ignorance, la sottise de sa compagne, tantôt l'imposant comme sa femme et exigeant pour elle un respect que lui-même ne pratiquait pas toujours.

Il devint de plus en plus dépendant d’elle ; il était faible, malade, elle le soignait et il entra dans leur petit ménage, la reconnaissance et l'habitude feraient le reste.

Et pour vivre l'amour, il aurait toujours ses rêves.

Diderot le bouscule, l'exhorte à écrire ; tous deux s'enthousiasment pour les idées nouvelles,  pour ces Lumières qui commencent à s’imposer.

Il fait la connaissance de Condillac, de d’Alembert, un intellectuel surdoué, brillant, drôle, séduisant malgré sa voix de fausset et sa taille courte ; un homme modeste et discret qui regagne chaque soir le simple logis de sa mère adoptive.

 

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Ces quatre  jeunes hommes aux génies si multiples, sont prêts pour la grande aventure intellectuelle du siècle : L'Encyclopédie.

Les directeurs seront d’Alembert et Diderot.

Rousseau se chargera des articles consacrés à la musique.

Il semble qu'en ce milieu du siècle, brusquement se cristallisent tous les mouvements, toutes les aspirations, toutes les lentes transformations sociales et intellectuelles qui s'étaient accumulées depuis les dernières années du règne de Louis XIV.

Dès 1748, arrivent en France les deux volumes de  L'Esprit des Lois de Montesquieu.

En 1749, Buffon publie le premier volume de son Histoire naturelle.

Les encyclopédistes se lancent dans une bataille à la fois morale, sociale, politique et scientifique.

Ce sera La Défense et l'illustration des Lumières.

C'est aussi l'apparition dans la société française de l'intellectuel comme une puissance sociale autonome, recherché dans les meilleurs salons qui sont fiers de les recevoir.

Ce qui explique pourquoi, lorsque Jean-Jacques rompra avec ses amis, cette rupture revêtira une telle importance et débordera largement le domaine du privé.

Mais pour l'heure, ils forment encore un front uni.

Jean-Jacques est le secrétaire de Madame Dupin. Elle l'emmène à Chenonceau où il mène belle et bonne vie ; il croise pour la première fois Louise d’Epinay.

De sa liaison avec Thérèse un enfant est né.

Tandis que j'engraissais à Chenonceaux, ma pauvre Thérèse engraissait à Paris et d'une autre manière, et quand j'y revins, je trouvais l'ouvrage que j'avais mis sur le métier plus avancé que je n'avais cru. Cela m'eût jeté, dans ma situation dans un embarras extrême, si des camarades de table ne m'eussent fourni la seule ressource qui  pouvait m'en tirer.

Il fait porter le bébé aux Enfants trouvés :

Je m'y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule.

Un  second naîtra en 1748, trois autres encore, que pour l'heure, il abandonnera sans états d'âme excessifs.

Avec le beau-fils de Madame Dupin, Dupin de Francueil, il fait de la chimie et devient son ami ; ce dernier le conduit chez sa nouvelle maîtresse, Louise d'Epinay.

En 1749, malgré une certaine notoriété comme musicien, il semble aigri, mécontent, rogue, sa vie de dépendance chez les Dupin lui pèse beaucoup et il déplore le règne des grands fripons à Paris.

Le temps n'est plus très loin où il va s'ériger en censeur et se mettre du côté des humbles.

En octobre 1749, Diderot est jeté en prison. Sa Lettre sur les aveugles a déchaîné les foudres de la censure.

 

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Sur le chemin de Vincennes, un jour d'octobre,  alors qu'il se rendait  auprès de son ami, enfermé au château  il eut l'illumination qui scella  son destin...

En parcourant le Mercure de France, il était tombé sur une question proposée par l'Académie: Si les progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture: tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières, des foules d'idées vives s'y présentèrent  à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable.


Dans une exaltation fiévreuse, sous le fameux chêne de Vincennes, il composa son Discours sur les Sciences et les arts.

En arrivant au château, il dit son projet à Diderot et le trouble dans lequel il était.

Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement.

Qu'ils en aient débattu avec fougue, la chose est vraisemblable, c'était dans le droit fil de leurs échanges exaltés.

Mais qu'il devint auteur malgré lui, cela est faux ; depuis 20 ans il cherchait sa voie et il venait de la trouver et ces lumières le révélèrent à lui-même ; ce fut l'instant de sa profonde conscience.

Il allait dénoncer cette société hypocrite, cruelle et brillante ; la vertu ne portait pas les beaux habits des grands seigneurs mais se réfugiait dans le cœur des hommes simples.

Il était entré comme les autres dans le jeu, il avait tenté de jouer son rôle ; il avait cru pouvoir faire son chemin, il avait dû ramper mais il n'était pas assez soumis.

Maintenant ses chaînes tombaient.

Or, de cette illumination, la critique et surtout les ennemis de Jean-Jacques ont beaucoup débattu, selon ces ragots,  ce serait Diderot qui lui aurait soufflé la réponse.

Nous nous en tiendrons au témoignage de Diderot.

Il n'y a pas à balancer. Vous prendrez le parti que personne ne prendra.

Diderot connaissait bien son ami.

Jamais, il ne pensa jamais à s'attribuer ce discours.

Rousseau fit ce qu'il devait faire, parce que c'était lui. Je n'aurais rien fait ou fais autre chose, parce que j'aurais été moi.

Le paradoxe est que ce Discours sur les Sciences et les arts était parfaitement opposé à l'idéologie des encyclopédistes dont il faisait alors partie.

Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection.


Les sciences et les arts doivent leur naissance à nos vices.

L'idée centrale est très claire : ce siècle aveuglé dit pourtant des lumières appelle paradoxalement le progrès une dégradation par rapport à l'état originel et naturel de l'homme, dégradation due à l'action des sociétés humaines.

L'instauration des sociétés humaines a corrompu la bonté originelle de l'homme, vision idyllique et hypothétique de l'homme à l'état de nature, qui aboutit à une critique systématique des institutions corruptrices.

La propriété et les techniques industrielles et agricoles ont introduit l'inégalité et sont donc à la source de tous les malheurs de l'espèce humaine.

Cette dénonciation de la corruption des mœurs trouve ici sa première expression mais elle sera une constante de la pensée rousseauiste et servira d'ouverture à l'Emile.

Tout est bien qui sort des mains de l'Auteur des choses ; tout dégénère entre les mains de l'homme.

Le Contrat social n'aura pas un point de départ différent

l'Homme est né libre et partout il est dans les fers.

Il envoya son Discours en mars 1750, quelques mois après son illumination.

En  juillet 1750, son Discours fut couronné par l'Académie de Dijon et publié en janvier 1751.

Du jour au lendemain, il devint célèbre

Il n'y a  pas d'exemple d'un succès pareil lui écrivait Diderot.

Le public, dont il avait par avance révoqué le jugement :

Je prévois qu'on me pardonnera difficilement le parti que j'ai osé prendre, ce public applaudit ; le succès fut immédiat et il prouvait que la société était autre dans ses profondeurs qu'elle ne lui était apparue.

Cet air de fête trompait sur la réalité et son discours allait à la rencontre de ses inquiétudes et certains trouvaient dans ce petit livre l'occasion d'un examen de conscience.

Le siècle avait proclamé le droit au bonheur sur terre.

Qu'en était-il du bonheur de vivre en 1750 ? Les hommes étaient-ils heureux ? Il criait que non, il proclamait sa haine du temps ; c'était une fausse fête qui cachait la misère et l'injustice.

Il faut des jus dans nos cuisines ; voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. il faut des liqueurs sur nos tables ; voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n'ont pas de pain.

Ce petit mot la vertu qui évoquait l'âge d'or, faisait rêver au bonheur, réveillait l'espérance, il était ici à chaque page.

La justice avait régné aux premiers temps du monde. Elle était née avec l'homme. Qui donc l'avait exilée ? Elle pouvait revenir.

Ce qui inspirait ce petit livre était le principe éternel des révolutions: un homme se fait juge de la société et veut la remettre en ordre selon sa vertu.

La naïveté n'était pas le défaut de cette société qui n'avait que la peur d'être bête.

Elle l'écouta, s'intéressa à ce sauvage et les plus malins, les plus blasés, puis d'autres lecteurs, s'y intéressèrent également car il ne manquait pas dans ce monde futile d'hommes de bonne volonté, préoccupés du bien public et sensibles à toutes les misères.

Pourtant il concluait ce Discours par un paradoxal morceau d'éloquence.

En effet, après avoir mis à part les grands maîtres, Bacon, Descartes, Newton, il écrit:

Restons dans notre obscurité… Ne courons point après une réputation qui nous échapperait… Laissons à d'autres le soin d'instruire les peuples de leurs devoirs…

Il donne des verges pour se faire battre.

Jamais on n'aura vanté avec tant d'éloquence les vertus du silence, de l'humilité, de l'obscurité. Concourir pour un prix académique quand on est persuadé de la vanité de la gloire, c'est courir au devant d'une réputation de Tartufe.

En fait, Rousseau alors est assoiffé de gloire, et il le reconnaît ingénument dans la seconde partie de ce même discours :

Les éloges de ses contemporains sont la partie la plus  précieuse de sa récompense.

Cette démarche est parfaitement conforme au désir d'ascension sociale et de gloire de Jean-Jacques, dégrossi par madame de Warens auprès de laquelle, il a perdu ses principes genevois d'austérité et a pris le goût des valeurs mondaines.

Contrairement à ce qu'il écrit dans les Confessions, ce ne fut pas l'inspiration de Vincennes qui détermina le coup de barre et qui  amena un grand tournant dans son existence mais le succès.

Soyons clair : poser sa candidature par un brillant  morceau d'éloquence n'est pas le signe d'une conversion. Bien au contraire. Et c'est sans doute l'une des multiples contradictions du pauvre Jean-Jacques. 

En novembre 1750, Diderot avait lancé  le Prospectus de l'Encyclopédie.

 

*** 

Les années de gloire à Paris 1751 -1756

 

Quand il écrit qu'à l'instant de cette illumination je vis un autre univers, et je devins un autre homme.
Rousseau joue avec les dates et d'une certaine façon, il en convient lui-même au Livre VII des Confessions en évoquant le succès de son discours :

Quoique la mauvaise honte et la crainte des sifflets m'empêchassent de me conduire d'abord sur ces principes… J'en eus la volonté décidée, et je ne tardais à l'exécuter qu'autant qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.

C'est parce que le discours a été primé, et à cause de ce succès et de la publicité qui est faite autour de lui  que son auteur est désormais tenu de se conformer aux principes austères qu'il avait exposés.

Son livre était un acte de foi, un engagement total et sans retour que sa vie devait authentifier mais avant de changer les autres, il prit le parti de se changer lui-même.

Ce n'est pas encore le moment décisif de sa réforme et mais cette prise de conscience annonce un tournant essentiel.

L'homme de lettres n'était pas mort en lui et il ne renonçait pas à la musique.

Il partageait avec Grimm, son nouvel ami, la passion de la musique.

La gloire brusquement l'assaillait de toutes parts, elle ne le lâchait plus. En 1752 on joua son opéra Le devin de village.

 

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Le Devin de village

 

Dès les répétitions, l'acclamation fut générale, ce n'est qu'alors qu'il révéla en être l'auteur.

La pièce fut jouée à Fontainebleau, devant la Cour et devant le roi et Madame de Pompadour.

Toutes les femmes, belles comme des anges, pleuraient et Jean-Jacques pleurait avec elles.

J'ai vu des pièces exciter de vifs transports d'admiration, mais jamais une ivresse aussi pleine, aussi douce, aussi touchante régner dans tout un spectacle et surtout à la Cour.


Pendant quelques heures, ce 18 octobre 1752,  Jean-Jacques savoura la gloire et le bonheur.

Le lendemain, il devait être présenté au Roi qui voulait lui donner une pension.

Peu de pages dans les Confessions sont aussi véridiques que celles où il raconte son angoisse et sa perplexité, sa lutte entre la vanité et l'orgueil.

En outre, il  était malade, il souffrait, il fallait le sonder plusieurs fois par jour.

La maladie vint à son secours, il craignit que son infirmité lui interdît une telle présentation. Se donnait-il un prétexte ?

Par ailleurs, il comprit que son triomphe serait d'autant plus authentique qu'il refuserait la pension du Roi. Il n'alla pas voir le Roi.

Commençait alors cette tragi-comédie qui durera toute sa vie : cet homme, qui faisait profession de se contenter de sa propre estime, ne cesserait plus d'obliger l'univers à reconnaître qu'il la méritait.

Dans ses Confessions, il veut nous faire croire - le croit-il ? - qu'il renie alors la gloire, les arts, les lettres.

Il parle de ses soi-disant amis mais il n'a pas rompu avec eux, il est encore un encyclopédiste enthousiaste.

Il se bat aux côtés de Grimm pour défendre la musique italienne et publie sa Lettre sur la musique française qui fait un énorme bruit :

Le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue... Les airs français ne sont point de vrais airs ; que le récitatif français n'est point du récitatif. D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.

Ce fut un beau charivari.

Il courait sur lui des chansons :

Les Lulli et les Rameaux /sont des esprits opaques

des ignorants et des sots/ Ainsi l'a dit en deux mots

Jean-Jacques, Jean-Jacques

Aux Beaux Arts, bien à crédit/Peuple  français tu vaques

Tout succès t'est interdit/En deux mots ainsi l'a dit

Jean-Jacques, Jean-Jacques.

Il était désormais Jean-Jacques.

En 1754,  en réponse à une question posée par l'Académie de Dijon Quelle est origine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisé par la loi naturelle ?, Rousseau écrivit son Discours sur les origines de l'inégalité.

Il accusera Diderot de lui avoir soufflé les passages les plus durs de cet ouvrage.

Mais en ce temps-là,  la dureté ne lui faisait pas peur et son ton était bien celui de ses amis les encyclopédistes.

On a souvent moqué l'exposé de Rousseau sur la bonté naturelle de l'homme mais ce n'était pas là son originalité, cette utopie de l'homme naturellement bon venait des livres et n'avait nulle force révolutionnaire.

La révolte, la vraie éclatait dans ces phrases :

Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour le croire fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdu si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne.

 

La propriété était née et avec elle les injustices sociales, la misère, les pauvres et les puissants.

L'inégalité en était au point que les puissants et les riches n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privés et  que sans changer d'état, ils cesseraient d'être heureux si le peuple cessait d'être misérable… Plus on pouvait compter de fainéants dans une famille, et plus elle devenait illustre.

L'injustice sociale, l'inégalité. C'est là que saignait la blessure.

Jean-Jacques, humilié, obligé d'être le laquais des Grands, d'être servile pour ne pas leur déplaire, prenait une éclatante revanche, avec hauteur, impartialité et les condamnations qu'il portait n'en étaient que plus accablantes.

Ce sont toutes les souffrances, les humiliations de sa vie qui trouvaient un exutoire mais son génie lui permettait de prendre de la hauteur, à la limite de se placer en juge, en censeur.

Comme s'il écoutait venir les orages à venir.

Il fit hommage de son discours à Genève.

S'il ne voulait pas continuer à se mentir à lui-même et aux autres, il devait aller à Genève, abjurer ses erreurs et retrouver la religion de ses pères.

Il partit avec Thérèse, revit Madame de Warens, vieillie, ruinée, avilie, un peu folle.

Désormais, il signera Rousseau, citoyen de Genève.

Vers le milieu du mois d'octobre, en 1755,  il était de nouveau à Paris. Il pensait revenir définitivement dans sa patrie au moment où Voltaire devenait suisse en s'installant aux Délices.

Il fut jaloux en dépit de lui -même et comme dépossédé.

 

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Dans les Confessions, il écrit :

Je compris que cet homme y ferait la révolution; que j'irai retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris, qu'il me faudrait batailler sans cesse, et que je n'aurais d'autre choix dans ma conduite que celui d'être un pédant insupportable ou un lâche et un mauvais citoyen.

Ces idées ne lui vinrent que plus tard mais d'instinct il avait compris qu'il ne pouvait y avoir de place en Suisse pour eux deux.

Il avait envoyé son discours à Voltaire qui lui répondit par une lettre fameuse :

J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie... On n'a jamais tant employé d'esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend l'envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de 60 ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi.

Rousseau lui répondit :

Ne tentez de retomber à quatre pattes. Personne au monde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Ils n'avaient été sincères ni l'un ni l'autre.

Sur l'exemplaire qu'il avait reçu, Voltaire avait  griffonné

Fou que tu es ! Tu mets tout dans un faux jour.

Quoi, celui qui a planté, semé et enclos, n'a pas le droit au fruit de ses peines… Quoi un homme injuste et voleur aurait été le bienfaiteur du genre humain. Voilà la philosophie d'un gueux !

Le débat devint public.

Rousseau était dans une grande crise d'indépendance et d'orgueil ;

Il avait choisi la pauvreté alors que la fortune s'offrait à lui. Il voulait vivre de son métier de copiste de musique, il jouait admirablement son rôle.

Car il y croyait.

Plus il était humble, plus il était grand.

Paris et tant de gloire lui pesaient ; c'est alors qu'avec une extrême délicatesse, Louise d'Epinay offrit à celui qu'elle appelait affectueusement son ours le refuge de l'Ermitage, une petite maison aménagée à son intention, à la limite de la forêt de Montmorency et du  parc de son  domaine de La Chevrette.   

 

Jean-Jacques à l'Ermitage

 

Il s'y installa en avril 1756 avec Thérèse et sa mère. Il avait décidé de vivre de son métier de copiste de musique.

 

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Les trois premiers jours à l'Ermitage lui semblèrent les plus tranquilles et les plus doux de sa vie.

Il se croyait revenu aux Charmettes.

Pourtant malgré ses affirmations, il n'était pas heureux. L'absence de Diderot, qui malgré ses promesses, ne venait pas le voir, lui pesait. Et puis son cœur était vide, sans amour.

Bien sûr, il y avait  Thérèse, la gouverneuse, mais il ne l'aimait  pas.

Pour échapper à sa solitude affective, il se réfugia dans son monde imaginaire qu'il peupla d'êtres selon son cœur. 

L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et ne voyant rien d'existant digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur.

Il avait dit adieu pour jamais à la littérature qu'il avait tant aimée, sous toutes ces formes, théâtre, opéras, contes, poèmes. Or, deux mois plus tard, il était plongé dans des rêves beaux et obsédants d'où allait naître son roman, La Nouvelle Héloïse.

Comment s'est opéré le passage à ce monde enchanté ?

A l'Ermitage, en cette belle saison, il marchait à pied, comme au temps de se jeunesse, à travers les bois et les champs. Une saison faite pour aimer mais il était seul.

Alors il s'abandonna à la toute puissance d'une rêverie amoureuse vague, peuplée de fantômes du passé qui le plongeait dans de continuelles extases et dans des torrents des plus délicieux sentiments.

Il avait  toujours trouvé dans ses mondes imaginaires une compensation à ses malheurs.

Son rêve prit alors plus de consistance

Les êtres célestes devinrent humains, il les imagina vivant sur les bords du Lac Léman.

L'intrigue se dessinait: deux jeunes filles liées d'amitié, un jeune homme, amant de l'une d'elle.

Je fis l'une brune, l'autre blonde, l'une vive, l'autre douce, l'une sage, l'autre faible…


Bien entendu, lui-même s'identifiait  à l'amant, Saint Preux :

Je le fis aimable et jeune, lui donnais au surplus les vertus et les défauts que je me sentais.

C'est Jean-Jacques, non seulement tel qu'il rêvait d'être mais tel qu'il rêvait d'avoir été.

Aux côtés de Saint Preux, un ami d'une égale noblesse de cœur, Mylord Edouard, donc deux philosophes comme Diderot et lui-même.

Ces fictions, à force de revenir prirent enfin   plus de consistance et se fixèrent dans mon cerveau sous une forme déterminée.

Ce fut alors que la fantaisie me prit d'exprimer sur le papier quelques unes des situations qu'elles m'offraient.. Je jetais d'abord sur le papier quelques lettres éparses sans suite, sans liaison... sans que j'eusse de plan bien formé.

Il avançait ainsi, sans suite, sans plan, pour le pur plaisir d'organiser un rêve compensateur : Et rappelant tout ce que j'avais senti dans ma jeunesse, de donner ainsi l'essor en quelque sorte au désir d'aimer que je n'avais pu satisfaire dans ma jeunesse.

Des lettres écrites à une femme imaginaire et des lettres qu'il aurait aimé recevoir.

C'est ainsi que naquit ce beau roman d'amour.

Lorsque la mauvaise saison fut venue interrompre ses promenades dans la campagne, il reprit ses lettres éparses et commença la rédaction de ce roman qui raconte l'amour impossible entre la noble et riche Julie et son précepteur Saint-Preux, roturier.

Dans sa première version ce roman comportait 4 parties; il envisageait de l'achever sur le suicide de Julie et de son amant qui, désespérés, se noyaient dans le lac Léman.

Il en interrompit la rédaction  pour répondre au poème de Voltaire sur Le désastre de Lisbonne.

Voltaire réfutait les thèses optimistes selon lesquelles le monde créé par Dieu était organisé de manière à ce qu’un Mal nécessaire, en proportion infime, soit compensé par un Bien toujours plus grand.

Cette philosophie lui semblait dangereuse car elle menait au fatalisme et à l’inaction.  Ce qu’il caricaturera à l’envi dans Candide :

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Rousseau lui répondit en août 58 par sa Lettre sur la Providence.

C'était leur première opposition frontale. Une lettre remarquable, solidement argumentée qu’il terminait  ainsi :

Je ne puis m'empêcher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosopher paisiblement sur la nature de l'âme et si le corps ou le cœur souffre vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre.  Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite  et trouve que tout est bien.

D'où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l'avez vous-même expliqué: vous jouissez mais j'espère et l'espérance embellit tout. Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j'honore le plus le talent et dont les écrits parlent le lieux à mon cœur : mais il s'agit de la providence dont j'attends tout.

Non, j'ai trop souffert en cette vie  pour ne pas en attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter de l'immortalité de l'âme et d'une providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, le la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir et ce sera, de toutes les disputes que j'aurai la seule où mon intérêt ne sera pas oublié.

Jean-Jacques avait presque achevé son roman quand Sophie d'Houdetot, cousine et belle-sœur de Louise d'Epinay, qui résidait alors à Eaubonne, vint le voir.

Son amant, Saint-Lambert,  avait été envoyé en Allemagne et lui avait conseillé de rendre visite à son ami Jean- Jacques.

Rousseau avait souvent rencontré Sophie mais il n'avait jamais répondu à son invitation à venir la voir à Paris.

Pourquoi, par quel mystère, en ce mois de mai 1757,  fut-il bouleversé en la voyant?

Sophie n'était pas très belle mais charmante avec sa longue chevelure brune.

Ce jour-là, elle était vêtue en cavalière, dans une tenue masculine et avait à la main une cravache.

 

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Il était alors ivre d'amour sans objet.

Pour cet homme qui vivait dans l'imaginaire, fiction et réalité se confondirent.

Sa Julie était blonde et pourtant soudain il vit en la brune Sophie, la vivante incarnation de son héroïne.

Il venait de découvrir celle qui serait le grand, l'unique amour de sa vie.

Elle revint, ils prirent l'habitude de se rencontrer chaque jour.

Elle lui parlait de son amour pour Saint Lambert mais lui n'entendait que les mots passionnés qu'elle prononçait.

Il tremblait d'amour et d'excitation en allant la rejoindre.

Elle se laissait attendrir, accorda un baiser, de furtives étreintes dans les bosquets.

A La Chevrette, on clabaudait, on le surnommait le berger amoureux.

Ce marivaudage devenait de plus en plus dangereux. Allait-elle trahir un amant tendrement aimé? Allait-il trahir l'amitié ?

Vaincue par son exaltation, la petite Comtesse aurait sans doute succombé mais Jean-Jacques avait si peur des femmes !!


Fin juillet, on apprit que Saint-Lambert était de retour à Paris.

Certes la trahison n'avait pas été consommée mais ils se sentaient, se savaient coupables.

Sophie s'affola, se reprit.

Cependant elle le ménagea encore car elle redoutait ses réactions.

Le mois d'août fut sinistre pour lui. Les relations avec La Chevrette devenaient de plus en plus difficiles. Jean-Jacques se faisait soupçonneux.

Louise d'Epinay fut-elle curieuse d'en savoir plus ? Thérèse et sa mère surtout parlaient trop. Les soupçons allaient bon train.

Ce furent des mois de tensions, de brouilles, suivies de réconciliations, plus en moins sincères.

Grimm, qui ne supportait plus Jean-Jacques, et c'était réciproque, ne faisait rien pour calmer le jeu.

Jean-Jacques avait refusé d'accompagner Madame d'Epinay à Genève où elle allait se faire soigner par l'illustre Dr.Tronchin. Diderot lui en fit reproche.

Louise, exaspérée, prit la route et par un bref courrier elle le pria de quitter l'Ermitage.

La belle et triste histoire d'amour s'acheva dans le fracas des amitiés brisées

Le 15 décembre 1757, Jean-Jacques qui avait loué une pauvre demeure à Montlouis, entassa ses hardes et ses quelques meubles dans une charrette, et accompagné de Thérèse qui pleurait, il partit vers sa nouvelle retraite.

 

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Il avait renvoyé à Paris la mère de Thérèse qui avait joué un rôle très trouble dans cette histoire douteuse.

 

Jean-Jacques à Montlouis

 

Les premières semaines qui suivirent cette rupture furent difficiles mais de vieux amis vinrent lui rendre visite.

Toujours épris de Sophie mais ayant renoncé à tout espoir, il lui écrivait des Lettres morales ; certaines d'entre elles passeront dans le roman.

Puis Sophie s'éloigna définitivement ; désormais elle n'était plus une ombre.

En 1758, en réponse à l’article Genève, paru dans l’Encyclopédie il écrivit,  en 3 semaines La lettre sur les spectacles, un pamphlet déroutant, admirablement argumenté, contre le théâtre, souvent irritant dans lequel il tient des propos férocement misogynes.

Cette lettre aviva l’hostilité entre lui et Voltaire qui se sentit visé car à Genève, il organisait des représentations théâtrales.

Il considéra Rousseau comme un traître à la philosophie.

Rousseau lui écrivit une dernière lettre à laquelle Voltaire ne répondit pas.

Ils  étaient aux antipodes. La rupture était inévitable.

En 1760 Jean -Jacques lui  écrivit :

Je ne vous aime point, Monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu [...]

 

La guerre était alors déclarée et Voltaire s’emploiera à diffuser anonymement libelles et pamphlets contre le gueux. La férocité mesquine de ces attaques ne sont pas toujours à son honneur.

1 757 fut une rupture dans la vie affective de Rousseau  mais nullement dans sa pensée. Ce furent les années les plus fécondes  de sa carrière.

Il pensait mener à bien

- une vaste étude sur les Institutions politiques

- un traité de  morale sensitive

Il voulait élaborer une sorte de théorie psychologique à partir de laquelle édifier une Morale ou une thérapeutique.

Ces principes permettraient l’amélioration de l’individu par un contrôle judicieux des divers éléments qui influent sur son comportement et contrarient sa nature qu'il s'agisse de problèmes physiologiques ou des influences du monde extérieur.

Il a l'intuition de la mémoire involontaire, de la résurgence d'un moment du passé, qui redonne vie  avec intensité à un instant, à une sensation vécus autrefois.

Problèmes physiologiques, influences du monde extérieur, mécanisme de la mémoire involontaire  sont les responsables  des changements et des contradictions d’un individu.

Il n’écrira jamais ce traité mais en mettra les principes en œuvre dans le monde imaginaire des livres.

Il travaillait  au Contrat Social et à l'Emile et voulait reprendre la rédaction de son roman.

Mais auparavant, il devait résoudre une de ses nombreuses contradictions.

Dans sa Lettre à d'Alembert il avait condamné sévèrement les romans avec son éloquence habituelle.

Pouvait-il se déjuger?

Pourtant son roman lui tenait à cœur.

La décision d’en transformer profondément la signification morale et spirituelle lui permit de résoudre cette contradiction.

 

***

 

C'est à Montlouis qu'il reprit la rédaction de La Nouvelle Héloïse.

 

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La Nouvelle Héloïse

 

Puisque Jean-Jacques était connu pour l'austérité de ses principes il montrerait le triomphe de la vertu et l'harmonie qui en résulte la beauté du sacrifice et du renoncement.

Il y exposerait quelques unes des certitudes religieuses qu'il achevait de découvrir et qui avaient apporté un certain apaisement à son angoisse métaphysique.

Il réorganisa toute la matière romanesque, écrivit, corrigea, reprit plusieurs fois certaines lettres. Les diverses versions en apportent la preuve.

Il est évident que ce roman, bien qu'écrit par un contempteur de la littérature romanesque, ne fut pas une erreur de jeunesse.

Au contraire, il fut longuement médité dans ses moindres détails et est resté au centre de ses préoccupations pendant des années.

La rencontre avec Sophie, la douleur de leur séparation, en fait, l'échec d'une rencontre manquée avec la femme de sa vie,  l'amena à concevoir deux autres parties.

Dans cette suite, Julie s'est haussée jusqu'à la vertu-sacrifice dans la fragile sérénité de Clarens.

Jean-Jacques se réfugiait encore une fois dans le rêve, dans ce pays des chimères, seul digne d'être habité, pour y retrouver des amants héroïques, une société de belles âmes, de cœurs sans jalousie, où coexistent harmonieusement époux et amants, athées vertueux et tendres dévotes. 

 

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La Nouvelle Héloïse ou Lettres de deux amants

 

En septembre 1758, il envoya son manuscrit à son éditeur, Marc-Michel Rey, libraire suisse, établi à Amsterdam.

Il commencerait à l'imprimer dès février. Jean-Jacques voulait une impression impeccable, sur beau papier, et l’on respectât scrupuleusement son orthographe, sa ponctuation, même ses fautes.

Publier était, au XVIIIe siècle, toute une aventure, car rien ne mettait le libraire étranger à l’abri des contrefaçons. Or l’impression hollandaise coûtait cher.

Rey avait investi beaucoup d'argent pour le papier, les caractères.

Si un libraire français réimprimait très vite et à bas prix, qui achèterait son édition ? Pour parer à ce danger, il s’entendit avec un diffuseur en France, le Libraire Robin, à qui il céda la moitié du tirage, soit deux mille exemplaires, que Robin pourrait revendre jusqu’au double de ce prix.

Mais il fallait que Malesherbes autorisât l’entrée du roman dans le royaume.

Pour calmer les inquiétudes de Rey, Rousseau suggéra à Malesherbes d’interdire toute contrefaçon.

Impossible, répondit le Directeur de La Librairie. Restait une solution, plutôt surprenante pour nos mœurs modernes: désigner un faussaire agréé, en priant Malesherbes de donner au libraire Robin le droit exclusif d’imprimer une contrefaçon (voir l'ouvrage de R. Trousson).

Mais puisque le Directeur de la Librairie protégeait l’édition pirate, pas question de mettre celle de Rey sur le marché avant d’avoir écoulé l’autre.

Celle-ci sortit de presse fin janvier et on la bazarda au plus vite.

L’édition authentique, celle de Rey, fut enfin mise en vente dans les premiers jours de février 1761.

 

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Un succès ? Non, un triomphe, qui passa tout ce que Rousseau avait pu rêver.

Pourtant dans sa première Préface, il avait écrit

Ce livre n'est point fait pour circuler dans le monde et convient à très peu de lecteurs. Le style rebutera les gens de goût ; la matière alarmera les gens sévères ; tous les sentiments seront hors nature pour ceux qui ne croient pas à la vertu.

Il doit déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes ; il doit choquer les femmes galantes, et scandaliser les honnêtes gens.

A qui plaira-t-il donc? Peut-être à moi seul ; mais à coup sûr, il ne plaira médiocrement à personne.

Il fut tout de suite question de publier nouvelle édition autorisée, cette fois sous la surveillance de l’auteur.

Après les exemplaires de Robin, on s'arracha l'édition de Rey et les contrefacteurs imprimaient à tour de bras à Lyon, Bordeaux, Rouen, Avignon, Hambourg, Liège, Lausanne, Londres.

Soixante-douze éditions jusqu’en 1800 : le best-seller du siècle.

 

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L'intrigue

Sept personnages :

Julie d'Etange, la blonde

Claire, la brune, cousine et amie intime de Julie

Saint Preux, précepteur de Julie

Baron d'Etanges, père noble, autoritaire et emporté

Baronne d'Etanges, mère de Julie, tendre et compréhensive

Milord Edouard, lord anglais qui deviendra le meilleur ami de Saint -Preux

M. de Wolmar, compagnon d'armes du Baron qui lui a promis la main de sa fille, après qu'il lui avait sauvé la vie.

La Nouvelle Héloïse est un roman épistolaire et se présente comme un ensemble de 4 parties (en tout 173 lettres)

 

Première Partie

(la plus longue)

 

Saint- Preux est précepteur dans une famille aristocratique. Il est roturier.

Il s’éprend de son élève Julie d'Etanges. Ils échangent un baiser qui les a jetés dans un égarement dont il ne peut revenir.

 

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A la demande de Julie qui craint que l'on découvre leur relation, Saint Preux part faire un voyage dans le Valais. A son retour, Julie devient sa maîtresse.

L'amour est ici parfaite union parfaite du corps et de l'âme, qui a reculé les bornes de la condition humaine :

Mourons ma douce amie, lui écrit-il, car seule la mort pourra éterniser semblable plénitude.

 

Jean-Jacques est hanté par la précarité des choses humaines. Pour lui, jamais le temps ne suspend son vol.

Julie attend un enfant mais sa grossesse n'arrive pas à terme.

Milord Édouard, dont Saint-Preux avait fait la connaissance lors de son voyage dans le Valais, leur rend visite et propose de se faire le champion de leur amour auprès du baron d’Étanges, mais ce dernier ne veut rien entendre.

Après une explication avec sa fille, il la frappe et la blesse au visage et exige une séparation définitive.

Saint-Preux doit quitter Clarens.

 

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Cette première partie, qui est le temps de l'abandon à la passion, est presque uniquement composée des lettres des deux amants. A la fin s'intercalent quelques lettres de tiers ou à des tiers qui interviennent pour rompre ce dangereux tête à tête, pour séparer les amants et éloigner Saint-Preux. C'est l'intrusion de l'opinion et des interdits de la société, qui entravent le développement de la passion.

Dès la fin de la première partie, les amants sont séparés.

 

Deuxième partie

 

En exil, Saint- Preux s'abandonne au désespoir.

Leur ami Edouard leur propose un asile dans le duché d'York. Julie refuse afin de ne pas couvrir ses parents de douleur et d'opprobre.

Saint Preux part à Paris et dans ses lettres raconte à Julie la vie parisienne, les mœurs conjugales des Parisiennes.

Les amants n'ont pas renoncé l'un à l'autre et les lettres sont les substituts de la présence.

J'ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m'aurait causé ta présence, et dans l'emportement de ma joie, un vain papier me tenait lieu de toi.

Cependant les lettres des tiers sont plus nombreuses et plus encore dans la troisième partie où la proportion se renverse totalement : la séparation définitive se prépare et se consomme.

Julie lui apprend que sa mère a probablement découvert ses lettres.

 

Troisième partie

 

La Baronne tombe malade et meurt, Julie est persuadée qu'elle en est responsable en dépit du caractère fort ancien de sa maladie. (La Pléiade, de la p. 434 à la p. 365).Le Baron oblige sa fille à épouser M. de Wolmar et somme Saint-Preux de lui rendre sa parole. Il obéit. Julie est atteinte de la petite vérole. Saint Preux parvient à s'introduire dans sa chambre et embrasse sa main avec passion. Il contracte, à son tour, la maladie. Ils en réchappent tous les deux.

 

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Visite de Saint-Preux à Julie, malade

 

Julie, bouleversée, décide d'épouser M. de Wolmar mais sans renoncer à son amant.

Ici se situe le tournant essentiel du roman.

C'est la très longue lettre 18 de la Troisième partie (La Pléiade, de la p. 434 à 365).

Julie pénètre dans le temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où on va l'immoler quand elle est bouleversée par une révélation soudaine : Un bonheur criminel ne saurait être un bonheur.

Elle obéit alors à une puissance inconnue, poussée par une exigence de fidélité envers elle-même. Elle renonce à son coupable projet. Saint-Preux ne peut plus être que l'amant de son âme ; elle l'aimera de loin. Elle révèle son secret à M. de Wolmar.

Saint-Preux ne peut plus être que l'amant de son âme ; elle l'aimera de loin.

Elle révèle son secret à M. de Wolmar.

Dans les 2 dernières parties, on trouve les longs développements sur l'éducation, sur l'agriculture, sur l'économie politique mais aussi toute une spiritualité, une méditation sur la vertu, sur l'amour, sur le bonheur.

 

Quatrième partie

 

Saint-Preux est parti avec son ami faire le tour du monde. Il revient six ans plus tard. Monsieur de Wolmar pense que Saint-Preux est épris de la jeune fille qu’était Julie et non de la femme qu’elle est devenue. Il entend le guérir de sa passion ; il l’invite à partager leur existence heureuse et sereine à Clarens. Julie lui écrit pour l’assurer de son amitié. Elle l'attend à Clarens.

En retrouvant ce paysage si chargé de souvenirs, Saint-Preux est saisi d’une intense émotion.

Chez les Wolmar, il découvre un asile de paix où règnent l'innocence et le bonheur. On y vit frugalement dans la paix, l’innocence des plaisirs simple et dans le bonheur.

Monsieur de Wolmar envisage de proposer à Saint- Preux de devenir le précepteur de leurs enfants. Il s'absente quelques jours.

Les deux anciens amants font sur le lac une promenade qui manque pourtant de mettre leur vertu à mal car se retrouver dans ces lieux où ils se sont aimés réveille le souvenir de leur bonheur passé. Leur passion n'est pas morte.

C’est bien là une manifestation de la mémoire involontaire.

 

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Cinquième Partie

 

La vie à Clarens est une utopie sociale où règne une forme d'égalité. Les bons villageois ont des âmes sensibles et se dévouent sans limite pour leurs maîtres. La vertu des maîtres engendre celle des domestiques. Sains, honnêtes et simples, les plaisirs qu'on éprouve à Clarens sont ceux de la vie champêtre.

La vie citadine ne se prête pas aux vertus.

C’est aussi une exaltation d'une religion du cœur. Et le Dieu de Julie a une résonance déiste assez éloignée d'un catholicisme rigoureux :

Ô dieu de paix, Dieu de bonté, c'est toi que j'adore. C'est de toi, je le sens, que je suis l'ouvrage ; et j'espère te retrouver au jugement dernier tel que tu parles à mon cœur durant la vie.

L’arrivée de Claire à Clarens pour n’en plus partir est une joie pour tous les habitants de Clarens. L’époque des vendanges est une nouvelle occasion de dessiner le tableau de l’idylle rustique à Clarens.

Le renoncement pèse cependant à Saint-Preux qui parvient à grand peine à faire prévaloir la raison et la volonté sur les sentiments qu’il continue de porter à Julie.. Julie rêve de voir Saint- Preux épouser son amie, Claire.

Arrivé à son tour à Clarens, Milord Édouard emmène Saint-Preux en Italie.

 

Sixième partie

 

Saint-Preux refuse d‘épouser Claire. Il ne ressent pour elle qu’une affection mêlée de tendresse.

Julie tombe de plus en plus dans le mysticisme, mais se défend de devenir une dévote et déplore l’athéisme de son mari.

Les deux amis sont à Rome quand ils apprennent la mort de Julie. Elle avait plongé dans le lac pour sauver son fils de la noyade et était tombée gravement malade.

Avant de mourir avec une grande sérénité d'âme, elle a fait une longue profession de foi qui ressemble à une thèse de théologie, un peu étonnante dans la bouche d'une moribonde.

Elle a écrit une ultime lettre à Saint Preux dans laquelle elle lui révèle qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer. M. de Wolmar lui fait tenir cette lettre.

 

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Mort de Julie

 

La passion n'était pas morte et revit dans les lieux où ils s'étaient aimés.

Elle a gardé toute sa force car ils ont renoncé à la vivre ; ce faisant, ils l'ont sauvée.

Elle devient éternelle :

Vous m'avez cru guérie. J'ai cru l'être. Oui, j'eus beau vouloir étouffer le premier sentiment qui m'a fait vivre, il s'est concentré dans mon cœur. Il se réveille au moment qu'il n'est plus à craindre. Il me ranime quand je meurs.

Elle a découvert que seul le dépassement des sens peut éloigner la menace d'une usure par le temps et que c'est en renonçant à son amour qu'elle l'a sauvé.

 

37Mort de Julie

 

Julie s'est haussée jusqu'à la vertu du sacrifice dans la fragile sérénité de Clarens.

Ce rêve de paradis terrestre et d'innocence retrouvée s'accompagne d'une sévère méditation sur la condition humaine et place le bonheur véritable au-delà de l'épreuve et du sacrifice.

Rêve d'un monde d'harmonie, utopie d'une société unie, d'une réunion d'âmes bien nées d'un monde d'où toutes tensions seraient exclues, d'un monde où règnerait la confiance, où l'on ne craindrait plus la trahison d'un ami, d'un monde de la transparence, d'un monde doux aux âmes tendres, où l'on pourrait aimer sans renoncer à la vertu, où les larmes les plus cruelles élèveraient l'âme.

Mais il est aussi une profonde réflexion sur l’organisation d’une société, le droit au bonheur, la vie conjugale.

L’éthique évoquée dans le traité que Rousseau avait commencé à composer, trouvait ici son illustration.

En dominant leur passion et en mettant leur conduite en accord avec l’idéal de vertu et d’honneur qui était le leur au moment de leur chute, ils connaissent la paix de la conscience et la récompense de leur sacrifice.

On ne peut devenir soi-même qu’au prix du sacrifice de ce qu’on a été ou comme il l’écrira dans Les Confessions :

Je sens qu’il faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être.

Le roman porte la trace du combat spirituel de Rousseau, de sa réflexion métaphysique qui conduira à La profession de foi vicaire savoyard.

Après avoir tant mêlé la théologie à l'amour, il était légitime que Rousseau plaçât son roman sous le patronage de l'illustre abbesse en l'appelant La Nouvelle Héloïse, elle qui avait montré, cinq siècles plus tôt, par ses épreuves et par sa gloire, que Dieu et l'Amour étaient inséparables.

Mais dans la remarquable composition symphonique du roman, le thème central n'est jamais bien loin : Passion et vertu.

Saint-Preux développe abondamment le thème de la fatalité de la passion et du malheur des âmes sensibles:

Ô Julie, que c'est un fatal présent qu'une âme sensible ! Celui qui il 'a reçue doit s'attendre à n'avoir que peine et douleur sur la terre.

Ce thème a été celui qui le plus attiré les lecteurs et que retiendront les Romantiques.

 

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Lamartine disait :

Grands Dieux, quel livre ! Comme c'est écrit! Je suis étonné que le feu n'y prenne pas.


La Nouvelle Héloïse, ce roman si différent des productions habituelles, donnait une impression de fraicheur.

Plus de petits appartements, de boudoirs, mais des paysages sauvages, avec un air des cimes.

A une époque où l’Europe était tournée vers Paris le Bonheur était loin de la ville

Au lieu du style elliptique de Voltaire, de son ironie, de son humour acéré, le prestige des grandes images poétiques.

Le paysage n'est plus un simple élément du décor, il devient partie intégrante des sentiments, et en ce sens, La Nouvelle Héloïse est le plus beau roman sensualiste du XVIII siècle.

 

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Ce livre-somme est une rhapsodie lyrique et poétique.

Ce pourfendeur de la littérature romanesque avait écrit le roman le plus propre à séduire ce siècle fatigué, désabusé, même si la critique s’acharnait sur lui au nom de la morale.

Celle de Voltaire fut au vitriol ; Voltaire avait le sens du raccourci.

Le héros est un précepteur qui prend le pucelage de son écolière pour ses gages.

Saint-Preux est une espèce de valet suisse, assez ivrogne ; Julie fait un faux germe, ce qui priva malheureusement la Suisse d’un petit Jean-Jacques qui en eût fait les délices et l’admiration.

Elle épouse un gros Russe naturalisé dans le pays de Vaud qui se déclare très content du tonneau, quoiqu’un autre l’eût percé.

Jamais catin ne prêcha plus et jamais valet suborneur de filles ne fut plus philosophe.

 

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Ces attaques étaient basses et indignèrent d’Alembert qui pourtant admirait et vénérait Voltaire.

Mais qu’importe, le livre fut lu comme Jean-Jacques le souhaitait, avec le cœur.

Son succès fut éclatant, prodigieux, tel qu'aucun roman du siècle n'en avait connu.

Les librairies étaient prises d’assaut, malgré le prix élevé de l’ouvrage.

Des libraires débrouillards tiraient profit de ceux qui n’avaient pas les moyens de l’acheter. Ils le louaient à raison de douze sous, par volume et de soixante minutes par tome. Ils lisaient avidement, debout dans les boutiques, pendant que d’autres piétinaient en attendant leur tour.

Les femmes surtout en avaient la tête tournée. Elles se sentaient à la fois justifiées, comprises par ce roman où l'on voyait une pécheresse comme elles faire une sainte mort pour avoir trop aimé. Elles se reconnaissaient, s'admiraient en Julie. Sans voir qu’elles étaient parfois maltraitées par l’auteur.

Le succès ne se démentit pas : devoir, héroïsme, sacrifice n’étaient plus de simples mots. On lui écrivait pour lui dire le bien qu’il avait fait, la révolution qu’il avait jetée dans certaines existences qui, sans lui, couraient à l’abîme.

Rousseau devint un directeur de conscience ; le prophète d’une régénération des âmes. Il apportait aux lecteurs qui n’avaient qu’une dévotion machinale une volonté de vivre à la pointe d’eux-mêmes, il était un apôtre et un exemple. On écrivait à l’auteur pour lui dire que son roman était le plus bel ouvrage du monde, qu’il devrait être imprimé en lettres d’or, qu’il faudrait dresser des autels à l'auteur, qu’il était au-dessus de l’humanité :

Si le grand Rousseau n'existait pas, lui écrit un hobereau qui chaque semaine lui envoyait une lettre, je n'aurais besoin de rien. Il existe et je sens qu'il me manque quelque chose.

Son vieil ami Gauffecourt trouva une formule : Socrate était l’accoucheur des pensées, vous l’êtes des vertus.

Une lectrice anonyme lui écrivit : Je me sens meilleure depuis que j’ai lu votre roman.

Fromaget, ex-jésuite, disait avec ferveur: À chaque page mon âme se fondait. Oh que la vertu est belle !

 

Le succès de La Nouvelle Héloïse fut profond et durable.

Désormais et pendant plus d'un siècle, les plus grands romanciers, Laclos, Mme de Staël, Chateaubriand, Stendhal, Balzac, Sand et même Flaubert, le salueront comme un des sommets de leur art et le considèreront comme le grand modèle avec lequel il faut rivaliser.

Ce pourfendeur de la littérature romanesque avait écrit le roman le plus propre à séduire ce siècle fatigué et qui trouvait plaisir à la gravité de cette histoire d'amour.

Il occupe une place exceptionnelle dans notre littérature. Quelques rares chefs d'œuvre comme La princesse de Clèves ou Manon Lescaut avaient eux aussi laissé une trace fulgurante mais ils n'avaient pas eu assez de poids pour fonder en dignité un genre dévalorisé.

Ce qui fait le charme de La Nouvelle Héloïse, c'est bien plus que Julie, la jolie prêcheuse ce qu'ici Jean-Jacques nous révèle de lui-même. Il n'y a pas inséré des détails de sa vie, c'est pourtant une œuvre essentiellement personnelle. Il a transmué l'échec de sa vie affective en une œuvre qui porte tous ses rêves, ses espoirs.

C'est bien le sens de ces lignes qu'écrit la marquise de Merteuil à Valmont (Les Liaisons dangereuses) :

Il n'y a rien de si difficile en amour que d'écrire ce qu'on ne sent pas. je dis écrire d'une façon vraisemblable.. C'est le défaut des romans. L'Auteur se bat les flancs pour s'échauffer et le lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu'on en puisse excepter ; et malgré le talent de l'Auteur, cette observation m'a toujours fait croire que le fonds en était vrai.

Il nous reste un témoignage très attachant de l’engouement que suscita le roman de Jean-Jacques, en particulier chez les femmes (même s’il est avéré que des hommes aussi pleuraient sur les peines de cœur de nos deux héros). Ce sont les lettres échangées entre Jean-Jacques et Mme de La Tour, Marianne pour les intimes.

Née en 1730, de petite noblesse, elle avait 18 ans de moins que Rousseau. Après un mariage malheureux à 20 ans avec un homme irresponsable qui dissipa sa fortune, au point d’être placé sous tutelle, elle se sépara de lui cinq ans plus tard.

C’était une femme blessée, sensible. On ne lui connaît aucune liaison à part cette correspondance avec Jean-Jacques. Ce fut la grande aventure de sa vie.

Ils s’écrivirent pendant 15 ans. Cette femme se distingue de ses nombreuses admiratrices par la sincérité de ses sentiments, la délicatesse de ses manières, la qualité de son style, son élégance naturelle. Selon une expression devenue un peu désuète, elle avait une belle âme.

Marianne a eu la détermination, la patience de surmonter tous les obstacles pour atteindre Rousseau.

La Nouvelle Héloïse fut le pont d’ancrage de leur histoire. Vous vous souvenez, je pense, que Julie avait une amie, une ravissante brune, plus hardie que la douce Julie.

Marianne avait une amie intime, Mme Bernardoni, qui assuma le rôle de Claire. Avec l’accord de Marianne, et poussée par la curiosité, elle écrivit la première à Rousseau, en septembre 1761 :

Vous saurez que Julie n’est morte et qu’elle vit pour vous aimer.

C’est ainsi qu’elle lui présente son amie ; sans elle Marianne ne se serait peut-être pas engagée dans cette liaison épistolaire.

Elle-même lui écrivit pour la première fois le 7 octobre 1761.

Rousseau, vulnérable, sensible, flatté sans doute, entra dans le jeu.

Bien vite elle devint Julie, il était Saint-Preux.

Il est certain qu’ils furent amoureux l’un de l’autre.

Il y eut entre eux des moments d’harmonie, de tendresse réelle, des querelles d'amoureux, du tendre marivaudage. Marianne était éprise de lui.

Mais il était difficile d'être l'ami de Jean-Jacques, d'humeur si changeante, parfois sans raison, grognon, grondeur. Le 11 janvier 1762, fâché contre elle pour de mauvaises raisons, il lui écrivait :

Saint-Preux avait 30 ans, se portait bien. Rien ne ressemble moins à Saint-Preux que J. J. Rousseau… Rien ne ressemble moins à Julie que Madame de La Tour.

Au bout de 6 semaines de bouderie, il fut finalement vaincu par la tendre patience de Marianne.

En juillet 1763, il l’appelait charmante, Marianne, douce Marianne, belle Marianne.

Il la sermonnait, lui faisait des reproches.

Déconcertée, attristée sans toujours comprendre ce dont elle était coupable, elle pardonnait :

C’est du sort que je dois me plaindre qui n’a pas mis en moi, ce qu’il fallait, pour que j’obtinsse de vous une préférence que j’aurais si bien sentie. (nov. 1762)

 

En 1763, à sa demande, elle s'était décrite dans une de ses lettres. Puis en digne émule de Julie, elle lui avait envoyé son portrait dont il accusa réception avec une galanterie inhabituelle chez lui :

J'ai le plaisir de vous aimer sous deux figures ; c'est comme avoir deux maîtresses à la fois, c'est passer délicieusement de l'une à l'autre, c'est goûter les plaisirs de l'inconstance sans manquer à la fidélité.

 

Elle lui fut une amie fidèle et le défendit toujours contre vents et marées même après sa mort, dans des écrits publiés anonymement puis sous son nom.

Les personnages de La Nouvelle Héloïse étaient nés d’une rêverie amoureuse, d’une frustration intime. Pour Marianne, le monde du roman fut un moyen d’échapper à une réalité décevante.

Le sous-titre du roman était Lettres de deux amants.

De ce roman naquit une correspondance qui fut une autre histoire d’amour mais vécue.

Marianne gardait une copie des lettres qu’elle écrivait. Elle remit toute leur correspondance à Du Peyrou, légataire universel de Rousseau. A la mort de Marianne, en 1789, il les publia. C'est ainsi que cette émouvante correspondance devint, à son tour, un authentique  roman épistolaire.

A sa mort en 1789, elle confia à Du Peyrou, fidèle ami de Rousseau et son légataire universel leur correspondance, qui fut publiée 14 ans plus tard.

 
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