Alfred de Vigny - Entre l'épée et la lyre

  Dans la constellation des Romantiques, Vigny est une figure moins haute en couleur que Dumas. Sa véritable filiation littéraire est à rechercher du côté d'André Chénier, de  Racine ; son héritier fut  sans doute Baudelaire.

Il a partagé les aspirations, les espoirs de tous les jeunes romantiques, mais au contraire de ses amis dont les vers étaient pleins de leurs sentiments, il a voilé les siens. Ils criaient leur détresse, il a maîtrisé son désespoir. Il était sombre :
"La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native. Elle m'a été donnée par la vie."

  Il avait pour Victor Hugo une profonde amitié. Plus tard, il regrettera ce fiancé chaste et passionné qu'il avait connu dans sa jeunesse, un peu sauvage, un peu fanatique de dévotion et de royalisme : "Le Victor que j'aimais n'est plus". 

A mesure que les années passèrent, sans doute ne fut-il pas toujours exempt d'une certaine jalousie, parfois un peu méprisante, à l'égard de ses confrères tapageurs. Il était orgueilleux. Plus peut - être de la conscience de son génie que de ses aïeux. Il puisait dans cet orgueil une force contre le désespoir;  il savait se raidir contre la douleur. Il resta toujours secret. "Personne n'a vécu dans sa familiarité, pas même lui.", disait Dumas.

Il souffrit dans ses affections, dans ses ambitions de soldat, de diplomate, d'homme politique. Mais eût- il réalisé ses rêves qu'il n'eût pas encore été satisfait.

Pourquoi s'est-il imposé cette cuirasse, ce "masque de fer", qui sera l'une de ces images récurrentes où il se reconnaîtra le mieux.  Dans l'un de ses premiers poèmes, en 1821, il raconte la légende de cet homme emprisonné à vie, dont les larmes coulent sous le masque de fer et le rouillent. Un homme condamné à vie pour le seul crime d'exister.

Le moi créateur de Vigny se nourrissait d'une chose et de son contraire "Je suis la plaie et le couteau" dira plus tard Baudelaire.

 

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Vigny romantique ?

Léon de Vigny, son père, avait été capitaine d'infanterie ; gravement blessé aux reins en 1758, il gardera toute sa vie cette démarche de vieillard courbé sur sa canne que nous transmettra son fils. En avril 1790, Léon de Vigny a 53 ans, il épousa Marie- Jeanne de Baraudin. Elle avait 33 ans. Le couple vit mourir, dès le berceau, leurs trois premiers fils, le quatrième, Alfred, naquit le 27 mars 1797, à Loches.

Sans doute sa jeunesse ne fut pas très gaie mais il était passionnément aimé par ses parents et veillé comme une œuvre d'art. Sa mère était sévère.

"Cette tête blonde lui était confiée tout entière ; elle la prit de mon père et s'en empara pour la remplir à son gré. On me sépara des enfants de mon âge et jamais la tendresse sévère et farouche de mes parents ne me laissa dans ces premiers temps ni avec les compagnons de mon âge ni avec les domestiques. Point de jeu qui ne fut un enseignement ou un exercice pour l'avenir."

Son père était plus tendre ; il avait toute la grâce d'un gentilhomme du XVIII. Monsieur de Vigny racontait au petit garçon des souvenirs de sa vie de militaire :

"Il me montra la guerre dans ses blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la guerre dans leurs vieux portraits cuirassés."

Lorsque l'enfant lui demanda : qu'est- ce que la noblesse? Il lui répondit par quelques phrases d'une chanson :

"Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous conduit la charrue. L'un a dételé le matin, l'autre l'après - dîner. Voilà toute la différence."

"Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats héréditaires, et je ne pensais plus qu'à m'élever à la taille d'un soldat."

En 1799, les Vigny vinrent s'installer à Paris. En 1804 ils s'installèrent près de la rue Saint Florentin où habitait une famille amie de Léon-Pierre de Vigny, les Deschamps. Jacques Deschamps avait deux fils, Emile, de 6 ans plus âgé qu'Alfred, et Antoni qui vivront avec Alfred l'aventure du romantisme.

Son extrême sensibilité inquiétait sa mère ; à 10 ans elle le fit entrer demi-pensionnaire dans un établissement de bon ton, la pension Hix. Brusquement, il découvrit un autre monde et l'apprentissage fut rude. Il avait l'air d'une fille avec son teint blanc et rose. En outre il portait un nom à particule et les fils de roturiers le rejetaient. Il n'était pas craintif, il fut seulement dédaigneux.

Le jeune garçon vécut dans l'exaltation l'attente de sa première communion, comme l'accomplissement d'un mystère ; il pleurait d'émotion à la pensée d'approcher Dieu. La déception fut immense, à la mesure de son attente, quand en levant les yeux, il vit le prêtre, un gros homme rougeaud qui grommelait "dépêchons-nous".

"Je me levais l'œil sec et le sourcil froncé et je ne vis plus dans la chapelle qu'une salle de spectacle digne d'un village où l'on avait joué une indigne comédie à mes dépens. "

En 1811, il entra au collège Bonaparte (Condorcet) où il se laissa gagner par l'enthousiasme des armées impériales. On lisait aux enfants les bulletins de la grande Armée. Il cria lui aussi " Vive l'Empereur" s'écartant ainsi des opinions de sa famille. Il fut ravi le jour où Napoléon, lors d'une visite au collège, lui pinça l'oreille.

Entre les souvenirs évoqués par son père et l'exaltation qui régnait au lycée lui vint donc "un amour désordonné de la gloire des armes"

Ainsi se trompa-t-il sur sa vocation.

 

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1814- 1816

Les Vigny obtinrent pour leur fils un brevet de sous-lieutenant aux Gendarmes de la garde royale. Il se trouvait grande allure avec sa veste rouge, son manteau blanc, son casque noir surmonté d'un plumet blanc, ses éperons dorés et son sabre, sa cape blanche. Pourtant la foi très vite lui manqua.

"Vint 1814. Me voici mousquetaire à 16 ans. Ce n'est que cela me dis-je après avoir mis les épaulettes. Ce n'est que cela !" (lettre à un ami)

Il avait une séduction qui inquiétait la rigide Marie-Jeanne. Aussi lui remit-elle une "Imitation de Jésus Christ" avec, pour dédicace, "A Alfred, son unique amie."

Jamais il ne s'irrita de l'emprise maternelle, simplement il ne garda le plus souvent que les apparences d'un fils soumis.

Ses compagnons d'armes le déçurent ; il n'aimait pas ces nobles écervelés, sans tenue, sans morale. La discipline le déçut aussi, par sa bêtise, et il passera sa vie à tenter de lui trouver de la noblesse ou de la justifier.

Il renâclait devant "les monstrueuses résignations de l'obéissance passive." Le retour de Napoléon, au moment des Cent Jours, mit, pour un temps, fin à sa carrière militaire.

Il ne faisait pas partie de l'escorte royale qui s'enfuyait.

Un peu plus tard, dans "Servitude et Grandeur militaires", il évoquera cette morne équipée.

"La grande route Artois et de Flandre est longue et triste. Mes camarades étaient en avant, sur la route, à la suite du roi Louis XVIII ; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout à l'horizon ; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances à l'autre horizon... Mon cheval baissait la tête ; je fis comme lui."

Puis Louis XVIII retrouva son trône. Alfred fut nommé lieutenant au 5e régiment d'infanterie et s'ennuya "dans le plat service de la paix." En juillet 1816 mourut son père, Léon-Pierre. L'évocation de ses derniers instants est l'un des passages les plus connus de ses Mémoires.

 

1816-1822 Vie de garnison dans et autour de Paris.

Il n'est pas un bon militaire. Le registre de ses notations annuelles révèle un constant fléchissement. En revanche, le feu romantique qui couvait depuis longtemps allait bientôt s'embraser vraiment et, à défaut de gloire militaire à laquelle il avait cessé de croire, il allait se trouver mêlé à la bataille romantique.

Il retrouvait un père en la personne de Jacques Deschamps. C'est chez lui qu'il fit la connaissance de Victor Hugo qui, pendant des années, sera son ami intime. Ce jeune homme, si secret, a vécu l'aventure romantique dans la chaude atmosphère de l'amitié. C'est peut-être chez Byron qu'il apprit à nommer "désespoir" l'angoisse qu'il traînera toute sa vie.

Il plaît beaucoup. Mais il n'en fait jamais confidence.

Vers la fin de l'année 1822, on le voit souvent chez Sophie Gay, où il rencontre sa fille, l'éblouissante Delphine, qui plus tard épousera Emile de Girardin. Tous deux formaient un couple radieux ; blonds, lumineux, "ils ressemblaient à des archanges". Cultivés l'un et l'autre, ils se plurent, s'aimèrent mais on les sépara.

 

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Sophie aurait donné son accord mais Madame mère refusa. Delphine n'avait pas de fortune et Alfred sa seule solde militaire. Il se soumit et s'éloigna d'elle, au grand désespoir de la jeune fille. Fut-il moins amoureux qu'elle? Était-elle trop cultivée, trop brillante ?

Pourtant, dans le Journal d'un poète, il écrit sévèrement :

"Ce qui m'a souvent lassé dans les femmes, c'est qu'à chaque maîtresse que j'eus -valant la peine de s'appeler ainsi ce fut une éducation à faire pour qu'elle fût en état de causer avec moi."

Les déclarations de Vigny, à propos des femmes, plongent le lecteur dans la plus totale perplexité. N'écrit-il pas également : "Après avoir réfléchi sur la destinée des femmes dans tous les temps et toutes les nations, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme, au lieu de Bonjour : pardon, car les plus forts ont fait la loi."

Vigny a, toute sa vie, entretenu des relations avec les femmes. Il était sensible à toute forme de féminité ; on a pu dire de lui qu'il aima toutes les femmes, les jeunes et les moins jeunes, les sottes et les intelligentes, les femmes légères ou vertueuses, les comédiennes (Ô Pauvre Marie-Jeanne), sa mère et sa femme qu'il a toujours entourées d'une attention courtoise et affectueuse.

 

1823-1825

Il travaille à son grand poème qui parut plus tard dans "Poèmes antiques et modernes", "Moïse", symbole de sa pensée, de sa situation dans le monde des lettres et dans la société et qu'il dédicaça à son ami Hugo.

Il est curieux de voir comment ce jeune homme de 25 ans se projetait dans cette figure d'un vieillard gigantesque et rayonnant :

"Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre ".

 

Au début de l'année 1823

Vigny était en garnison à Orléans. Il espérait participer à l'expédition des Cent mille fils de Saint Louis qui devait remettre sur le trône d'Espagne Ferdinand VII, chassé par un coup d'état libéral.

Mais, au début de l'année 1823 il fut envoyé en mission à Angoulême. Le domaine de Maine-Giraud, qui, en 1797,  avait été légué à la chanoinesse Sophie de Baraudin. sa tante maternelle.

 

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Il fit alors la connaissance de sa tante et découvrit, accrochés aux murs, les multiples portraits de lui que Marie-Jeanne avait exécutés et envoyés à sa sœur. Sophie commentait les nombreuses lettres dans lesquelles Marie-Jeanne racontait "toute l'histoire de ton enfance, et de ton adolescence, de tes qualités et de tes défauts".

Ainsi, alors qu'il rêvait de partir vers l'aventure de la guerre en terre étrangère, se trouvait-il renvoyé par une sorte de régression narcissique à son propre passé. Puis il dût partir à Bordeaux où il demeura 5 mois. Entre temps, la campagne d'Espagne était terminée.

Pendant ce séjour bordelais, sur une recommandation de Sophie Gay, il entra dans le cercle littéraire où régnait Marceline Desbordes-Valmore, ex-comédienne et poète. Elle avait alors 37 ans. Entre eux, une grande sympathie s'éveilla aussitôt. S'aimèrent-ils? Ils gardèrent toute leur vie une amitié et une estime réciproques. Vigny était-il le père de Blanche de Valmore qui naquît en 1825. On l'a dit mais comment savoir quels furent les enfants qu'il a semés au hasard de ses rencontres ?

 

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Il travaillait alors à son poème "Dolorida" qui sera publié dans La Muse française. Il en fit la lecture à Bordeaux : un texte plein de passion, de romantisme, d'effets terrifiants, d'originalité qui enchanta l'auditoire.

A son retour à Paris, en 1824, on le vit assidu auprès de Virginie Ancelot. Elle et son mari tenaient salon rue de Seine et réunissaient chez eux les noms connus ou plus obscurs de la vie littéraire et artistique parisienne. Vigny très vite y régna.

"Quelle est donc cette figure gracieuse et maligne en même temps, qui ressemble à un page prêt à faire une espièglerie ? Prenez garde, il est capable, à en juger par son air, de dérober un ruban à celle-ci, un baiser à celle-là. C'est Chérubin, blond, vif, alerte, et déjà officier."

En février 1825 naissait Louise Ancelot qui était sans doute la fille de Vigny. Nulle certitude si ce n'est que c'est elle, devenue par son mariage Louise Lachaud, qui fut l'héritière du Maine-Giraud et de tous les documents qu'il contenait. Il lui remettra son ultime carnet.

La vie sentimentale de Vigny, dans ces années-là, demeure toujours aussi secrète ; on sait qu'il s'éprit de Marie de Flavigny, future comtesse d'Agoult et future maîtresse de Litz. Elle ne répondit pas à sa flamme ; il en garda "une peine profonde."

 

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Mais plus que ces errances sentimentales, ce furent les soirées passées dans le salon de l'Arsenal qui firent le bonheur de Vigny et de tous les jeunes romantiques qui gravitaient autour du charmant Nodier et sa délicieuse fille Marie.

C'est dans ce salon qu'il lut pour la première fois son poème "Eloa." L'histoire de l'ange radieux qui veut sauver l'ange noir. Satan est beau sous sa sombre chevelure désordonnée. Il la trouble, la fascine et l'entraîne dans l'enfer avec lui car son pouvoir est irrésistible. Le parti catholique fut horrifié par la victoire finale de Satan, sur les puissances célestes et le poème fut considéré comme une pure hérésie.

 

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Une soirée à l'Arsenal

 

Vers la fin de l'année 1824, il rejoignit sa garnison à Pau puis à Oloron où il fit la connaissance de Lydia Bunbury.

Un étrange aveuglement le fit tomber, tête baissée, dans un désastreux mariage avec cette Anglaise de 25 ans. La mère de Lydia était morte et son père, fort riche, original venait, à 65 ans, de se remarier avec une très jeune femme. Il avait hâte de se débarrasser de sa fille.

Mme de Vigny non seulement donna son consentement, sans même avoir vu la jeune fille, mais elle aurait plus ou moins voulu ce mariage, sans doute en espérant que cette union assurerait l'avenir financier de son fils.

 

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Il la voyait belle, elle ne l'était guère. Il la croyait riche, elle ne reçut qu'une part infime de son fabuleux héritage car son père la déshéritera en faveur des huit enfants qui naquirent de son second mariage. Il voulait des enfants : Lydia ne put jamais mener une grossesse à son terme et très vite elle cessa d'être sa femme.

Le milieu parisien fut ahuri de voir le beau, le lumineux Vigny marié à cette femme plus qu'ordinaire et qui allait devenir incroyablement laide, obèse et toujours malade.

Une femme sans esprit, sans beauté, qui passa le plus clair de sa vie alitée : elle ne lisait pas les œuvres de son mari et elle parla de plus en plus mal le français. Il veilla toujours sur elle avec une tendresse qui ne se démentit jamais.

Que lui donnait-elle en retour?

Mais que sait-on aussi de ce qu'elle souffrit ?

Déception dans sa vie sentimentale, dans sa vie militaire. Seule demeurait et importait la littérature.

Le 29 mai 1825, au sacre de Charles X à Reims, furent invités Hugo, Lamartine, Nodier et Chateaubriand. Vigny fut oublié, mais la blessure d'amour propre fut cicatrisée par le succès de son roman historique, "Cinq Mars". Il fut couvert d'éloges, seul un article désobligeant, anonyme, mais écrit par Sainte-Beuve, l'attaqua, dans "Le Globe".

 

1826 - 1830

Mis à la mode par les traductions de Walter Scott, les romans historiques ont le vent en poupe et tous les jeunes romantiques s'y essayent, Vigny le premier avec "Cinq-Mars ou une conjuration sous Louis XIII".

Ce roman historique est aussi une réflexion sur la décadence de la monarchie. Dans sa défense de la noblesse et de l'ancienne royauté, le jeune marquis d'Effiat est un héros romantique et traqué, véritable incarnation du Romantisme légitimiste. Ce roman connut un grand succès. Hugo écrivait "la foule le lira comme un roman, le poète comme un drame, l'homme d'Etat comme une histoire."

De 1826, date entre autres poèmes Le cor dont quelques vers sont restés fameux même si aujourd'hui on oublie parfois leur auteur :

"J'aime le son du cor, le soir au fond des bois."

Vigny, qui avait demandé à être réformé pour raison de santé, fut rayé des cadres de l'armée en 1827. Il quittait sans regret les décevantes épaulettes qu'il portait depuis sa jeunesse. Il n'avait plus 20 ans et un habit noir seyait davantage à cet homme blond et mince. Un an plus tard sa tante Sophie de Baraudin mourait, Marie-Jeanne héritait du domaine du Maine Giraud.Vigny se rendit en Charente pour régler la succession. Malgré les dettes qui grevaient le domaine, il ne voulut pas s'en séparer et il s'occupera avec sérieux et intelligence de ses terres.

En 1826, Hugo commence à prendre la stature de chef de file du jeune mouvement mais pour lors, cette gloire ne lui fait pas encore ombrage. Vigny n'avait ni l'audace ni la puissance de Hugo. Shakespeare lui servit de guide, de modèle, de tremplin. Sa traduction d'Othello, sous le titre "Le more de Venise" fut jouée au Français avec Mlle Mars dans le rôle de Desdémone. Mlle Mars se scandalisait des folles hardiesses de langage. N'allait-elle pas être contrainte d'employer le mot "mouchoir"?

La Première eut lieu en octobre 1829. L'orgueilleux Vigny ayant refusé d'engager des claqueurs, la claque siffla alors que le public applaudissait.

Ce fut un succès.

"Pour la première fois on entendait les rugissements de la jalousie africaine et l'on s'en émut, l'on frissonna, l'on frémit aux sanglots de cette terrible colère."

En février 1829, Dumas avait ouvert la voie avec "Henri III et la cour d'Angleterre" mais Vigny eut, lui aussi le sentiment d'avoir gagné une bataille. Il déclarait fièrement au baron Taylor "La brèche est ouverte." Bientôt viendrait "Hernani".

En 1830, l'exaspération montait contre l'ordre établi.

Vigny notait :

"Le roi va à Compiègne et laisse ses ministres faire feu sur le peuple. On l'entend pendant que j'écris. Je me sens heureux d'avoir quitté l'armée ; 13 ans de service mal récompensés m'ont acquitté envers les Bourbons. Dès l'avènement de Charles X, j'avais prédit qu'il tenterait d'arriver au gouvernement absolu... Il croit pouvoir faire le Bonaparte : Bonaparte était debout derrière ses canons à Saint Roch. Charles X est à Compiègne".

 

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Dumas avait choisi son camp, il participa à l'émeute. Pour Vigny, "Les trois Glorieuses" furent une source de conflits intérieurs. Il ne voulait pas tirer sur la foule, ni se battre en émeutier. Il savait que la cause du roi était mauvaise ; il était prêt à se placer aux côtés du Dauphin. Il se serait fait tuer sans hésiter mais devant l'incroyable lâcheté du souverain, son mépris éclata "Race des Stuarts !"

Par fidélité au trône, il vint auprès du nouveau souverain.

Il travaillait à un nouveau drame, "La Maréchale d'Ancre" (1831). L'histoire de Léonora, Galigaï condamnée au bûcher après la mort de son mari Concini, pour avoir exercé sur la reine Marie de Médicis une autorité incompréhensible. Procès politique, procès en sorcellerie, tout ce qui pouvait intéresser Vigny…

Un beau rôle de femme qu'il avait écrit pour la jeune comédienne qu'il venait de rencontrer, Marie Dorval, dont il allait bientôt tomber follement amoureux.

"Je l'ai fait pour Mme Dorval; je la crois la première tragédienne existante."

A son regret, le rôle de La Maréchal sera par Mademoiselle George.

 

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Marie Dorval

 

Vigny avait découvert Marie dans "Marino Faliero" de Casimir Delavigne. Il prit ensuite l'habitude de venir la saluer dans sa loge après le spectacle. En avril 1831, sans indulgence pour la pièce qu'elle venait de jouer et qu'il jugeait "digne de mépris", il célébrait son talent de comédienne dans un article qu'il signait "Y "

Il la regarde, il est ébloui, fasciné, ému. Il la respecte. On se gausse de sa timidité mais il avait su reconnaître, par delà les aventures de la jeune femme, ce qu'il y avait en elle de pur, de vrai. Certes, tout semblait les opposer ; on a beaucoup souligné leurs différences, surtout à l'époque où courait la légende d'un Vigny séraphique.

Mais Vigny n'était pas un ange. Elle n'était "pas belle mais bien pire". Ils avaient tous deux la science du mot juste, il détestait les conversations vides, elle détestait les tirades creuses. Ils avaient le même âge et fréquentaient les mêmes milieux. En aucune autre femme Vigny ne trouvera cette nature artiste qui pouvait si parfaitement communiquer avec la sienne.

Puis elle devint sa maîtresse et ils entrèrent dans le tourbillon de la passion.

En juin 1831, Vigny loua une garçonnière où ils se retrouvèrent s'aimèrent, s'attendirent, se déchirèrent, pendant plus de six ans. C'est pendant ces années brûlantes, parfois au cœur du désespoir amoureux, de la jalousie qu'il écrivit quelques unes des plus belles pages de son œuvre.

 

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La vie continuait. Louis-Philippe était roi des Français ; le roi-citoyen avait tout pour déplaire au poète. Il n'avait nulle prestance.

Chef de bataillon de la garde Nationale, Vigny fut invité à dîner sans être ébloui par cette faveur royale. Il nota la simplicité de la table, la courtoisie des jeunes princes mais cette rencontre ne raviva pas chez lui la flamme royaliste. En fait, son journal nous le montre dans sa volonté de rester parfaitement indépendant, à l'écart. Ce furent aussi les années de ses utopies saint-simoniennes.

En 1840, il y renoncera mais il en gardera une aspiration vers la démocratie largement tempérée par la peur d'une révolution et d'un peuple en fureur. Il ne suivra pas Victor Hugo et son glissement vers la gauche politique. Néanmoins, cet essai de socialisme trouvera un écho dans "Chatterton". C'est au plus fort de sa passion pour Marie que le choléra s'abattit sur Paris. Vigny et Lydia furent atteints légèrement. Le poète crut mourir et il brûla trois de ses tragédies.

En mars 1833, la mère de Vigny fut brusquement frappée d'hémiplégie.

Marie, dans ces moments douloureux, se montra secourable, attentive, tendre. Elle lui faisait passer de courts billets, montait discrètement la garde près de chez lui pour suivre l'évolution de la maladie.

Un jour, elle aperçut Vigny qui se rendait au chevet de sa mère accompagnée de Lydia, presque obèse qui se traînait lourdement accrochée au bras de son mari; elle le trouva amaigri, ravagé par l'inquiétude.

Quand elle sut que Mme Vigny survivrait elle lui écrivit de penser à lui :

"Tu te tuerais et d'autres avec toi. Tu te dois à ta femme, à ton amie, à ta pauvre Marie qui ne vit que par toi en enfin à toi-même, à ta gloire, Tu dois aux hommes de beaux et grands ouvrages qui les soutiennent."

Vigny eut des remords d'avoir si mal jugé Marie. Au moment où sa mère diminuée le laissait dans une grande solitude affective, il retrouvait la douceur et la vigilance d'une sollicitude féminine.

Sa mère ne mourut pas mais resta lourdement handicapée. Elle avait 73 ans. Il devait désormais se substituer à elle dans l'administration de tous ses biens. Jamais il n'accepta de l'envoyer dans une maison de santé comme on le lui conseillait ; il la fit transporter chez lui où elle fut "parfois douloureusement présente" parfois délirante. Il veillait aussi sur sa femme, éternellement malade.

En 1833, il écrivit pour Marie Dorval une charmante pochade : "Quitte pour la peur". Il s'était inspiré d'un fait divers qu'une amie lui avait raconté. Un aristocrate apprend que sa très jeune femme, qu'il délaisse depuis le jour de son mariage, est enceinte. Pour lui éviter un déshonneur dont il se sent quelque peu responsable, il revient en pleine nuit au domicile conjugal.

Il s'amuse à effrayer sa femme par quelques allusions à double sens mais il passe la nuit dans un fauteuil et s'en va au petit matin.

Les domestiques auront vu le duc entrer dans les appartements de sa femme et en sortir ; cela suffira pour que la naissance paraisse légitime. La petite duchesse s'exclame :

"Ah! Je n'ai pas de meilleur ami. Il m'a sauvé, il m'a traitée comme une enfant, avec une pitié dédaigneuse qui m'anéantit et me punit bien plus que la sévérité d'un autre."

Dorval y fut charmante. Mais cette courte pièce ne connut qu'un médiocre succès.

Harcelée par les créanciers, la comédienne partit en tournée. Pendant son absence, il écrivit "Chatterton."

Il voulait ainsi donner à Marie qui venait d'entrer à la Comédie française, l'occasion de commencer par un grand rôle, mais il voulait aussi porter sur la scène une idée qui lui est chère, celle de l'artiste esclave et victime de la société, idée qu'il avait développée dans "Stello".

S'inspirant de la vie d'un personnage réel, Chatterton, qui mourut à Londres à 18 ans en 1770, Vigny montre le suicide du jeune poète, victime à la fois d'une accusation d'imposture, de la misère matérielle et de l'incompréhension générale qui pèse sur la poésie et le poète.

Chatterton a loué une chambre chez un riche industriel, John Bell. On verra ce bourgeois enrichi traiter rudement ses ouvriers, prononcer l'éloge du profit, s'en prendre à sa femme pour une erreur de compte, s'inquiéter de la disparition de ses guinées.

Quand il croit Chatterton, un "personnage de considération" il l'invite à sa table, quand il apprend qu'il n'est rien, il est prêt à le chasser.

Chatterton ne parvient pas à achever son manuscrit, il médite sur son impuissance. Il est accusé injustement de plagiat, menacé de prison pour dettes.

Kitty Bell est, secrètement, tombée amoureuse du jeune homme, elle tente de l'aider en se servant de ses enfants ou par l'entremise d'un saint homme, un Quaker qui habite aussi dans la maison.

Poussé par la misère, Chatterton écrit au Lord Maire pour lui demander son aide. Il lui répond en lui offrant "une place de premier valet de chambre dans sa maison." Chatterton déchire ses œuvres et se suicide en avalant de l'opium. Kitty meurt de saisissement.

Il n'y pas à proprement parler d'action. Vigny résumait ainsi sa pièce : "C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au soir : elle arrive et le tue."

Le Théâtre français refusa tout d'abord de laisser Dorval jouer Kitty Bell ; elle venait d'entrer dans la Maison de Molière et Melle Mars voulait le rôle. Vigny et elle tinrent bon. Il fit front, même devant le roi. Lorsque Louis-Philippe le félicita d'avoir l'illustre Melle Mars comme interprète, il objecta "Ce n'est point à Mlle Mars que j'ai confié le rôle de Kitty Bell ; j'ai cru devoir en disposer en faveur de Mme Dorval, une grande actrice, elle aussi, qui possède précisément la grâce, la poésie, la passion que j'ai prêtées à mon héroïne."

Ils obtinrent gain de cause.

Marie, sublime, en fit un triomphe.

Parmi les spectateurs, beaucoup de ceux qui auraient pu être choqués par les accusations portées contre leur classe sociale, en particulier, les industriels, les riches bourgeois, tous essentiellement conservateurs, ne s'en offensèrent pas ; ils avaient été bouleversé par le jeu de Dorval.

Au sortir de la représentation, Musset écrit pour remercier Vigny "de nous avoir prouvé à tous tant que nous sommes, que malgré les turpitudes qui nous ont blasés, dépravés et abrutis nous sommes encore capables de pleurer et de sentir ce qui vient du cœur".

Le jeune Labiche confie "qu'il voudrait baiser la main de l'homme qui a écrit ce drame, et m'agenouiller devant le front qui l'a conçu."

George Sand avait quitté le théâtre, en larmes, submergée par l'émotion.

Le témoignage le plus émouvant est celui de Maxime du Camp qui n'était alors qu'un adolescent et qui se souvient :

"Elle essuyait des larmes réelles. Je la vois encore avec ses mitaines de dentelle noire, son chapeau de velours, son tablier de taffetas ; elle maniait ses deux enfants avec des gestes qui étaient ceux d'une mère et non ceux d'une actrice. D'un mouvement rapide et souvent répété de la main, elle relevait une mèche latérale de ses cheveux qui se dénouait sans cesse. Malgré sa voix trop grasse, elle avait des accents plus doux qu'une caresse; dans sa façon d'écouter, de regarder Chatterton, il y avait une passion contenue, peut-être ignorée, qui remuait le cœur et l'écrasait.. Chez les spectateurs, l'angoisse comprimait jusqu'à l'admiration. A je ne sais plus quel passage, on cria "Assez". Immobile, appuyé sur le rebord de la loge, étreint par une émotion jusqu'alors inconnue, j'étouffais."

Bien sûr, il y eut bien sûr des critiques, un peu mélancolique de la part de Lamartine,

"Un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses" écrivit un peu mélancolique Lamartine.

Balzac, jaloux de ce succès, railla :

"Premier acte : dois-je me tuer ? Deuxième acte : je dois me tuer. Troisième acte : je me tue."

En revanche, Musset qui avait tant souffert des critiques, y compris de la part de Sainte-Beuve envoya un sonnet à publier dans la revue des pour dénoncer "celui qui s'était acharné comme un chacal sur une œuvre qu'elle n'est pas capable de comprendre."

 

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Marie avait apporté à l'incarnation de Kitty bien davantage que ce qu'elle avait donné dans ses meilleurs rôles.

Le drame de Chatterton revêtait pour eux une signification qui débordait le cadre de la création dramatique. Dans cet univers qui était né de son amour, Marie l'avait rejoint dans l'harmonie enfin réalisée. Et bien des spectateurs ressentirent, parfois obscurément, que le drame se jouait aussi dans un registre plus intime. Ce qui se jouait là, c'était l'amour absolu entre deux êtres, au point extrême de son exaltation.

Ce fut sans doute le chant du cygne de leur passion.

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