Vigny - Grandeur et servitude du poète

 

Depuis que  sa liaison avec Marie Dorval n'est plus secrète, Vigny vit dans deux mondes parallèles.
Il est un époux toujours courtois et plein de sollicitude, il est installé avec Lydia  dans un appartement plus semblable à celui d'un bourgeois que d'un aristocrate, écrivain à la mode de surcroît. Les jours s'écoulent mornes, ponctués par la même étiquette et rien ne vient égayer cette vie sans fantaisie.

Chez Marie, c'est un autre univers. Autour de cette jeune femme, débordante  de vitalité, brillante, adulée, se presse le Tout-Paris des boulevards, Alexandre Dumas, Frérérick Lemaître, Victor Hugo, Sainte-Beuve, des vedettes du jour, comme La Malibran.

 

1La Malibran
 
 


Lui, si réservé, supporte mal ce demi-monde trop gai et parfois peu distingué. Et plus encore des hommes que peut-être Marie a aimés.

Peu à peu la jalousie s'est emparée de lui.
Il ne peut pas l'épouser car ils sont tous deux mariés et n'appartiennent pas au même monde Il est jaloux de Dumas, de Victor Hugo, de tous ceux qui l'entourent, qui lui font la cour ou simplement qui l'admirent
Mais dans ce nouveau milieu, il a commencé à explorer le monde de ses contemporains.
Cette nouvelle période qui avait débuté avec Stello et s'achèvera avec Servitude et grandeur militaire ouvrait une nouvelle voie à sa création littéraire.
Dès avant 1830, les innovations de Vigny avaient porté sur le théâtre, le roman et surtout la poésie La révolution de 1830 donna à ce travail créateur une actualité renouvelée.
Avec la Monarchie de Juillet, la bourgeoisie triomphe ainsi que ses valeurs: économie, rendements, essor du capital progrès industriel, utilité et efficacité où l'argent peut tout.
La société se transforme et les poètes ne peuvent s'adapter car leurs exigences profondes sont en contradiction avec cette réalité politico-sociale.
C'est dans ce contexte qu'il faut replacer Stello qu'il publie en 1832.
Première consultation : Stello
C'est un dialogue entre le docteur Noir et le poète Stello poète, dans les années 30.
Ces deux personnages, c'est la dualité même de Vigny.
Stello symbolise la lumière de l'idéalisme, les élans du cœur et de l'imagination.
Le Docteur Noir est son antithèse. Le "moi" philosophique et conscient, qui dénonce les prestiges dangereux de l'illusion. Mais, raison et sentiment sont d'égale dignité.
Vigny, commentant son livre, dit :
"Le Docteur Noir est le côté humain et réel de tout, Stello, le côté divin."
Stello, c'est aussi la composante féminine de son caractère, et le Docteur Noir, sa composante virile.
"Une sensibilité extrêmement refoulée dès l'enfance par des maîtres et à l'armée par des officiers demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon cœur. Le Docteur Noir seul parut en moi, Stello se cacha".
Le poète Stello est enclin à la mélancolie. Il est maladivement tenté, au cours d'une crise de spleen, de s'engager dans la lutte politique.
Or, selon Vigny, le ministère spirituel de Poète exclut l'engagement politique
"Quand on veut rester pur, il ne faut pas se mêler d'agir sur les hommes."
Le docteur Noir, pour le dissuader de choisir cette voie, lui raconte l'histoire de trois poètes, également victimes du pouvoir, sous chacun des trois régimes politiques connus jusque là.
- Gilbert, mort fou sous Louis XV, monarque absolu.
- Chatterton que la misère a conduit au suicide, sous la monarchie constitutionnelle.
- André Chénier, guillotiné sur l'ordre de Robespierre.
Les trois récits sont faits par un même personnage, le médecin qui fut témoin de leurs fins tragiques. Les poètes présentés ont une exemplarité mythique, ils sont des figures représentatives de la condition malheureuse du Poète, des symboles.
Ils ne sont que des supports narratifs.
Le récit I est empreint d'humour, marqué par un goût de la couleur pittoresque et évoque la futilité des dialogues entre Louis XV et sa charmante maîtresse.
Le récit II est marqué par un certain recul de l'humour et un accroissement de la tension. L'intrigue est celle qu'il reprendra dans Chatterton mais Kitty, mariée à Bell, est, ici, une boulangère.
Le troisième récit est le plus long, d'une tonalité infiniment plus tragique, est consacré aux derniers jours d'André Chénier. Il est aussi le plus réussi.

 

2André Chénier

 

La moralité commune aux trois récits est que le poète n'a rien à attendre du pouvoir établi et de ses représentants. Les raisons de cette défaveur varient avec chaque régime.
Le troisième régime, celui de la Terreur, a peu de chances de reparaître en France, quoiqu'il ait eu alors encore ses apologistes.
Mais une leçon autrement redoutable s'en dégage. Ce qu'il montre dressé contre l'Esprit, ce n'est pas le préjugé ni l'égoïsme, c'est un mal né de l'esprit lui -même: un système de pensée fermé, devenu pouvoir sans limite.
Ce pouvoir ne laisse pas seulement mourir le poète, comme Louis XV ou le Lord maire de Londres. Il le pourchasse et le fait mourir, étant en même temps que pouvoir, une pensée exclusive de toute autre, un dogme, ce qui le rend plus meurtrier qu'aucune autre sorte d'autorité humaine. Il est fondé sur la proscription de la pensée indépendante, il ignore tout autre droit que le sien ; il est TOTAL par définition et se glorifie de l'être.
Quelle que soit être la part de préjugés de classe dans la peinture que fait Vigny du gouvernement de Robespierre, il est certain qu'il a réfléchi, avec lucidité, à la logique d'un tel pouvoir.
De la simple critique de l'inhumanité des détenteurs de pouvoirs, il en est venu à l'idée d'un pouvoir totalitaire, à fondement dogmatique.

 

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En 1835, il publia "Servitude et grandeur militaires".
L'ouvrage se compose également de trois récits qui paraissent en trois livraisons dans La revue des deux mondes qui a pour titre "Laurette ou le cachet rouge" (1833), "La veillée de Vincennes" (1834), "La vie et la mort du capitaine Renaud ou La canne de jonc". (1835).
Vigny a mis les deux premiers récits sous le signe de la servitude et le dernier sous celui de la grandeur mais il est clair que la grandeur est présente dans les trois. Comme dans Stello, les récits alternent avec des idées générales et une grave réflexion sur le métier de soldat.
L'auteur commence par évoquer la naissance, chez lui, de ce qu'il croyait une vocation de soldat.
Il avait été bercé par les souvenirs de guerre que son père évoquait pour lui et adolescent, au collège, il avait été gagné par l'exaltation que faisait naître chez les jeunes gens l'épopée napoléonienne.
Mais l'histoire en avait décidé autrement. Il n'évoquera pas des souvenirs personnels.
"Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre."
Avant de commencer son premier récit, Vigny nous livre une réflexion très personnelle sur le métier de soldat et éclaire le sens du mot servitude.
"Servir" est en effet le mot en usage, on "sert" dans un corps d'armée.
"C'est bien servir, en effet, qu'obéir et commander dans une Armée. Il faut gémir de cette servitude mais il est juste d'admirer ces esclaves. Tous acceptent leurs destinées avec toutes ses conséquences...La Servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer du prisonnier sans nom et donne à tout homme de guerre une figure uniforme et froide".
Ces phrases introduisent donc le récit qui a pour titre "Laurette ou le cachet rouge".
Lorsque Vigny nous dit que "tout est vrai" dans ce qu'il raconte, il ne faut pas se méprendre, pas plus dans ce premier récit que dans les deux suivants, il s'agit de témoignages rapportés mais de l'œuvre d'un écrivain qui recompose des éléments du réel, les combine pour les plier à son dessein.
Ainsi dans ce premier récit admirablement construit, ce qui intéresse Vigny, ce n'est pas l'exactitude historique mais de rendre sensible et bouleversante l'iniquité dune exécution.


***

 

Nous sommes en 1815. Le jeune Vigny est sur la route de Flandres, il voit au, loin, le cortège du roi Louis XVIII qui fuit devant Bonaparte. Il rejoint un homme "au visage endurci mais bon" qui marche aux côtés de son mulet traînant une étrange petite charrette de bois blanc "dans laquelle se trouve une jeune femme".
Ils font route ensemble et le vieux soldat lui dit qui est cette femme et pourquoi il la traîne avec lui.
Suit alors le récit de la vie.
Les événements révolutionnaires l'ont propulsé commandant d'un brick de guerre, "Le Marat". Il a reçu l'ordre d'appareiller pour Cayenne pour y conduire 60 soldats et un déporté. Avant son départ, on lui a remis un pli officiel à ne décacheter que quelques jours avant l'arrivée du bateau. Pendant la traversée il se prend d'amitié pour le jeune déporté et pour sa toute jeune femme, qui a voulu l'accompagner. Il les invite à sa table tous les jours et envisage de quitter la Marine et de s'installer avec eux à Cayenne.
Le moment venu, il prend connaissance du pli et apprend qu'il doit exécuter le jeune homme, coupable d'avoir écrit trois couplets de vaudeville sur le Directoire.
"Je sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps, je ne sais quoi me faisait obéir et me poussait en avant."
"Allons, un canot à la mer puisqu'à présent nous sommes des bourreaux."
Avant de mourir le jeune homme lui a confié sa femme afin qu'il la ramène dans sa famille.
Laurette, en voyant mourir son mari, devient folle. A son retour en France, les parents de la jeune femme étaient morts et sa sœur refuse de s'occuper d'elle. Il quitte la Marine et se fait engager avec le même grade dans l'armée de terre.
Le narrateur lui dit "je comprends bien qu'après une aventure aussi cruelle on prenne son métier en horreur.
"Oh! Le métier ; êtes-vous fou? Me dit-il brusquement ; ce n'est pas le métier. Jamais le capitaine d'un bâtiment ne sera obligé d'être un bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de voleurs qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obéir aveuglement, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécanique."
Pendant 18 ans il a pris soin de Laurette, avec une vraie tendresse paternelle. Il a fait toutes les campagnes napoléoniennes, y compris la campagne de Russie, sans jamais abandonner la pauvre démente.
Puis les chemins de Vigny et du vieux commandant se séparent.
Ce n'est qu'en 1825 qu'il apprit par hasard que le commandant était mort à Waterloo et que Laurette, transportée à l'hôpital d'Amiens, était morte, folle furieuse au bout de trois jours.
Comment mettre d'accord le devoir et la Conscience?
En se rappelant cette histoire tragique il écrit:
"Ce fut peut-être là le principe de ma lente guérison pour cette maladie de l'enthousiasme militaire."
Le second récit "La veillée de Vincennes", se passe pendant la nuit du 27 juillet 1830, à l'intérieur de la forteresse où Vigny est en garnison.
Le modeste héros est un adjudant de la garde, déjà âgé, qui raconte sa vie au jeune officier. Dans la nuit, l'explosion de la poudrière ébranle le fort et il trouve la mort, victime de son sens du devoir.
La troisième nouvelle, "La vie et la mort du capitaine Renaud ou La canne de jonc", constitue, à lui seul, les "Souvenirs de grandeur militaire."
C'est un long récit, fait en 1830, par un ancien soldat de l'empire, le capitaine Renaud, surnommé "canne de jonc" car il ne se déplace qu'en s'appuyant sur cette étrange canne.
Vigny le croise pendant la nuit du 27 juillet 1830 mais il le connaissait déjà, et savait combien ses soldats l'aimaient, l'admiraient.
Le capitaine Renaud s'exposait toujours le premier mais jamais il ne tenait en main son épée, même quand sa vie était en jeu.
"Très grand, très pâle, de visage mélancolique il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice, assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage habituellement froid et paisible"
C'est à l'occasion de cette rencontre nocturne qu'il raconte sa vie à Vigny.
A 12 ans, il accompagnait à Malte, son père, militaire quand Bonaparte le remarqua et prit sa destinée en main. Ebloui, l'enfant quitta son père sans regret. Il était tombé sous le charme de Bonaparte.
"Son approche m'enivrait, sa présence me magnétisait."

 

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"L'admiration pour un chef militaire peut devenir une passion, un fanatisme, une frénésie qui font de nous des esclaves, des furieux, des aveugles."
En 1804, il reçoit une dernière lettre de son père mourant. Il met en garde son fils contre l'excès d'admiration pour un être qui, malgré tout, n'est qu'un homme.
Il faudra des années et une douloureuse expérience pour qu'il prenne conscience des petitesses, des limites de cet homme de génie.
Le jeune homme est fait prisonnier par une frégate. Il a 18 ans et demeure prisonnier sur parole pendant 5 ans. Il éprouve une profonde affection et une grande admiration pour l'amiral Collingwood. Pourtant, l'exil qui se prolonge lui pèse de plus en plus. Il rêve de fuir comme d'autres prisonniers le font. Mais, à la dernière minute, le sens de l'honneur l'emporte. Enfin, il est libéré.
Quand il retrouve l'Empereur, Napoléon ne semble nullement apprécier son sens de l'honneur:
"Je n'aime pas les prisonniers ; on se fait tuer".
C'est un autre regard qu'il va désormais poser sur celui qui n'est plus son dieu mais auquel il reste fidèle pour ne pas manquer à l'Honneur.
Désormais il ne se battra plus pour un homme mais pour la Patrie.
En 1814, il prend part à la campagne de France. Au cours d'une attaque nocturne, il est blessé au front par le père d'un enfant russe qu'il vient de tuer. En voyant la douleur du père, il est bouleversé, atterré par ce qu'il vient de faire.
Il prend dans ses bras le cadavre de l'enfant puis il le repose à terre.
"L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je l'enveloppais et sa petite main laissa échapper une canne de jonc qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée"
Sur le champ de bataille, il revoit Napoléon, défait : "seul, triste, à pied, debout devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son chapeau ruisselant de pluie"
Napoléon ne le reconnaît pas. Il se sent délivré de son engagement.

 

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Il reprend du service dans l'armée sous les Bourbons.
Le 29 juillet, Vigny apprend que le capitaine a été gravement blessé et qu'il le demande. On lui raconte qu'alors que tout était calme, que son épée était au fourreau, un enfant de 14 ans l'avait visé à la poitrine; avec sa canne de jonc, le capitaine avait détourné le fusil et la balle l'avait frappé en haut de la cuisse.
L'enfant, voyant le sang qui inondait le pantalon blanc de sa victime, s'était effondré en larmes. Le capitaine avait été amputé mais depuis il était dévoré par la fièvre.
L'écrivain accourt aussitôt et voit à ses côtés, veillant sur lui, le jeune garçon qui l'avait blessé.
"Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur" lui dit le capitaine, en passant affectueusement sa main dans les cheveux de l'enfant qui le regardait en pleurant.
"Ce n'est qu'un gamin", explique-t-il, deux hommes l'avaient fait boire et l'avaient payé pour qu'il tire sur lui.
"Nous étions en guerre, il n'est pas plus assassin que je le fus à Reims. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut -être aussi un assassin"
A son heure dernière il dit :
"Cet enfant-là ressemble à l'enfant russe. Ils avaient 14 ans tous les deux. Qui sait si ce n'est pas cette jeune âme revenue dans cet autre jeune corps pour se venger"
Peu après le capitaine Renaud meurt en disant :
"J'ai fait mon devoir. Cette idée-là me fait du bien"
Ce dernier récit contient lui aussi de nombreuses approximations chronologiques ou de pure invention ainsi le chapitre qui raconte l'entrevue entre Napoléon et le Pape VII, les répliques échangées, Vigny lui - même s'en amusa plus tard, non sans fierté
"Un roman historique, construit avec les matériaux de l'histoire devient l'histoire même et grave son récit comme la vérité."
Il avait pensé faire à propos de la condition d'officier telle qu'il l'avait vécue, une vaste sociologie romanesque de l'armée à travers les siècles.
Traçant le plan de Servitude, il écrivait:
"La profession du soldat est le martyre comme la race du noble"
L'armée reste au XIX siècle ce que la monarchie l'a faite avec cette aggravation que, depuis la chute de l'empire, vouée à l'inaction et à l'ennui, elle n'a plus foi en elle-même.
Elle n'est plus qu'un instrument politique entre les mains du pouvoir et n'a plus d'emploi que dans l'écrasement de l'émeute.
Dans ses projets de romans, il oppose souvent à l'abnégation d'un soldat, l'éclat d'une carrière civile frauduleuse.
Sur le sujet de l'armée, Vigny dit parler d'expérience et décharge sa bile ; mais ses conclusions sont des plus incertaines. La servitude du soldat ne lui paraît plus en harmonie avec la liberté générale. Mais peut-on légaliser, jusqu'à un certain point, la discussion et éventuellement le rejet des ordres reçus?
La question reste encore posée aujourd'hui et les gouvernements les plus libéraux restent toujours très réticents sur ce chapitre.
Vigny, d'ailleurs, après avoir suggéré une armée délibérante ajoute aussitôt :
"Je ne me dissimule point que c'est là une question d'une extrême difficulté et qui touche à la base même de la discipline"
Les économistes libéraux et les utopistes caressaient cette idée. Peut - être, notre poète avait-il pris cette idée chez les saint-simoniens? Ou dans l'air du temps?
En tout cas, elle est chez lui le corollaire naturel d'un adieu personnel au passé. Si la noblesse a pu périr, pourquoi pas l'armée?
Vigny avait, de la guerre, une horreur de principe, en tant qu'effusion du sang innocent et cette horreur le dresse contre les doctrines de Joseph de Maistre.
"Il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la guerre soit divine ; il est point vrai que la terre soit avide de sang; la guerre est maudite de Dieu et de hommes mêmes qui la font"
Cependant la paix universelle ne lui semble pas pour demain.
"L'homme de guerre cessera d'exister mais dans un avenir très lointain"
Donc tant qu'une armée existera, l'obéissance passive doit être honorée. Mais c'est une chose déplorable qu'une armée. Déplorable mais nécessaire.
"Il faut gémir de cette servitude mais il est juste d'admirer les esclaves"
Vigny tire la leçon de l'expérience militaire qui, au sortir de l'adolescence, avait occupé dix ans de sa vie. Il dit lui -même que c'est là la source toute personnelle de son livre mais il laisse également entendre, par son désenchantement même, que la vie militaire ne l'intéresse pas et ne l'a jamais intéressé que parce qu'il espérait qu'elle donnerait un sens à sa vie.
Il est clair qu'il a échoué. La condition militaire est, à ses yeux, avilie, et l'espoir de la relever très problématique.
Son livre de 1835 est donc un adieu rétrospectif à l'armée. Il est clair aussi que le Soldat n'est pas le personnage en qui Vigny choisit de s'incarner pour figurer dignement devant lui-même et devant l'Histoire. Pourtant, même après "Servitude," il est obsédé par le problème de la condition militaire.

 

La religion de l'honneur.
L'honneur, comme tout principe de moralité, commande à l'individu des sacrifices qui peuvent être cruels mais il les lui commande de façon plus sensible que toute autre morale en tant que condition de l'estime de soi et des autres.
Le mot " honneur " qui désigne à l'origine la manifestation visible de la révérence publique, signifie, à partir de là, le respect de soi, la ferme détermination de ne pas s'avilir.
Perdre l'honneur, c'est se voir déchu sur ces deux plans.
L'honneur exalte donc l'obligation morale mais il lui oppose en même temps ses limites: car il inclut, par sa nature même, un conflit entre l'impératif extérieur et l'imprescriptible dignité de soi.
Doit–on toujours obéir ? Quand sa propre dignité est menacée, l'obéissance est amère.
C'est le cas du soldat qui prend conscience de la limite où le refus peut être licite, hésite à la franchir et garde un douloureux silence.
Le capitaine Renaud qui avait quitté l'armée, reprend du service au moment en prévision des troubles, pour ne pas sembler avoir esquivé le danger.
"Je n'ai pas voulu, dit-il, que l'apparence même fût contre moi"
L'honneur fait donc autant cas du paraître que de l'être.
(Voir ce sujet l'ouvrage majeur de Paul Bénichou " Les mages romantiques ")


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Alfred de Vigny Les années de maturité
En 1836, Marre Dorval repartit en tournée et fin de l'année 1836 fut sinistre. Vigny, tiraillé entre sa mère qui détestait Lydia ainsi que sa femme toujours malade, vivait un enfer :
"Ma vie est un drame perpétuel ; je marche sur une poudrière. Placé entre ma mère qu'une soudaine apoplexie m'enlèvera à la suite de quelques accès de colère et ma femme contre qui ma mère s'emporte sans cesse, craignant la mort de l'une et l'affliction de l'autre également, ne pouvant faire cesser cette position, faute d'une fortune assez grande"
Il eut, cependant, une satisfaction de vanité quand l'ambassadeur du roi de Bavière vint lui demander de devenir le correspondant du prince royal.
Le prince avait 26 ans. Vigny accepta sous la condition qu'il n'en recevrait nulle récompense financière.
Marie avait été engagée à La Comédie française. Mais après avoir joué dans "Angelo, tyran de Padoue", on continuait à l'écarte de la scène. Elle ressentait douloureusement cette sourde hostilité, elle repartit en tournée.
Elle était entraînée dans un vrai tourbillon: Arles, Ales, Nîmes, Montpellier, Sète, Pézenas, Toulouse. Partie pour trois mois, elle ne revint qu'au bout d'un an.
Le succès de Chatterton n'avait pas apporté la sérénité aux deux amants déchirés.
Les journaux, avides de scandales, se plaisaient à évoquer les conquêtes de la comédienne et Vigny en les lisant souffrait mille morts.
Des malentendus se glissaient entre eux et la lenteur de la poste ne permettait pas aisément de les dissiper.
Marie entrait dans une période des plus sombres de sa vie.
Elle se tourmentait pour ses filles, Louise, comédienne dans une troupe ambulante venait d'avorter, Gabrielle était au plus mal.
La correspondance avec Vigny la soutenait puis brusquement elle ne reçut plus rien de lui et s'affola de son silence ; enfin elle reçut une lettre qui s'était égarée pendant des semaines et à laquelle elle ne comprit rien.
Vigny lui disait qu'"il pleure avec elle" qu'il pense à sa souffrance…
Elle ne comprend pas ou se refuse à comprendre. Gabrielle s'était éteinte le 15 avril à 21 ans.
Vigny pensait que Merle, son mari, l'avait prévenue, or le pauvre homme n'en avait pas eu le courage. Il comptait sur le poète pour remplir cette douloureuse mission, mais à mesure que Vigny voyait le moment approcher, il sentait fléchir son courage et s'enfermait dans un mutisme qu'il ne se décidait pas à rompre. Ce n'est donc qu'à la fin du mois de juin, à son retour, qu'elle apprit la mort de Gabrielle.
Après cette si longue séparation, ils se retrouvèrent, aussi épris l'un de l'autre.
Quelques mois plus tard, un deuil cruel frappa Vigny.
Dans la nuit du 19 décembre1837, alors qu'il avait passé une soirée heureuse avec Marie, sa mère eut une nouvelle atteinte cérébrale. Il arriva pour la voir mourir entre ses bras. Il ne se pardonnera jamais d'avoir été absent ce soir–là; il se jugeait coupable et en voulait à Marie.
Dans sa douleur il apostrophait Dieu qui nous donne "les tendresses du sang et des nœuds de famille"
"Quand vous les rompez pour toujours, pourquoi ne pas nous donner la force de croire qu'ils seront retrouvé, et de le croire sans hésiter"
Pendant trois semaines, il s'enferma dans une volonté de pénitence et d'isolement. Ils se revirent encore mais l'épreuve avait laissé en eux des traces indélébiles.
Bientôt, ils vont se mentir.
Une meilleure connaissance de Vigny permet aujourd'hui de faire justice de la légende d'un cœur pur de poète trahi par une femme de théâtre.
S''il est vrai que Marie se laissa attendrir par l'amour de Jules Sandeau, Vigny, lui, chercha l'oubli auprès d'une jolie Julia dont il s'était épris et avec qui il eut une liaison volcanique. Pourtant, il faisait suivre Marie. Entre eux les scènes se multipliaient
Ils finiront par rompre en 1838.
Après la mort de sa mère, pour fuir son chagrin, Vigny partit pour le domaine du Maine Giraud dont il était désormais le maître.
Il veillait à tout, à la direction du ménage, des domestiques, aux dépenses, soignait sa femme perpétuellement alitée mais continuait œuvre poétique.
C'est là qu'en octobre 1838, dans le silence de la campagne, la nuit, il acheva "La mort du Loup" qu'il avait commencée à Paris.
Il y a dans ces vers, une grandeur, une force bouleversante, une puissante métaphore de la condition humaine, de la dignité telle que la concevait notre poète au Masque de fer.
"Il nous regarde en encore, ensuite il se recouche
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche
Et, sans daigner savoir comment il a péri
Refermant ses grands yeux, meurt, sans jeter un cri."
"Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler."

 

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En novembre 1838, à la mort de son beau-père, il partit avec sa femme pour l'Angleterre. M. Bunbury avait "pris toutes les mesures" pour déshériter sa fille et pour Vigny commencèrent toutes sortes de difficultés avec les notaires et les lois anglaises pour récupérer une infime partie de l'héritage promis.
Cependant, dans les milieux littéraires londoniens, il fut accueilli comme un écrivain reconnu et célèbre.
A Gore House, il fit la connaissance de Louis -Napoléon Bonaparte, avec qui il eut, dit- on, un long entretien.
Il avait commencé à écrire "La colère de Sanson " qui pour s'être montré plus faible que la femme va perdre sa divinité et du même coup sa force prodigieuse.
Souvenir sans doute de son amour pour Dorval, tant aimée et tant haïe, mais surtout une vision de profonde angoisse instinctive inspirée par l'épouvante que ressentent l'homme et la femme devant le compromis amoureux.
"Bientôt se retirant dans un hideux royaume
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome.
Et se jetant de loin un regard irrité
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
En 1839, il écrivit "Le mont des Oliviers"
"Alors il était nuit et Jésus marchait seul
Vêtu de blanc ainsi qu'un mort dans son linceul ;
Les disciples dormaient au pied de la colline.
Parmi les oliviers qu'un vent sinistre incline
Jésus marche à grand pas en frissonnant comme eux ;
Triste jusqu'à la mort; l'œil sombre et ténébreux
Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe…"
Le Christ supplie son Père de ne pas le laisser mourir avant d'en avoir assez dit. Il faut que l'homme sache enfin s'il est vraiment pourvu d'une âme immortelle, s'il y a quelque part un dieu pour l'accueillir. A quoi bon la mort affreuse qui attend Jésus si elle laisse l'humanité dans un doute total, où naissent tous les crimes? Dieu se tait. Jésus renonce.
Vigny prend alors la parole, seul devant Dieu,
"Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté
Le Juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité."


***

 

Le Ier mai 1840, un article de Sainte-Beuve lui infligea un camouflet. Le critique dressait un bilan du mouvement romantique et ne le citait pas.
"Lorsque je fis escalader par cet arable (Othello) la citadelle du Théâtre français, il n'y arbora que le drapeau de l'art aux armoiries de Shakespeare et non le mien. Et pourtant, j'en appelle aux témoins qui ont survécu à ce jour de bataille, ce fut un scandale qui eût été moins grand si le More eût profané une église. "
Mais telle devait être la destinée de Vigny, son étoile devait toujours être obscurcie par l'astre Hugo.
Il en fut, et à bon droit, blessé. Le rôle d'initiateur qu'il avait joué n'était pas une illusion même si "Hernani "avait fait plus de bruit que "Le More de Venise "et "Notre Dame de Paris", plus de bruit que "Cinq Mars".
Semoncé par le directeur de la revue des Deux Mondes, Sainte-Beuve fit amende honorable. Il se disait son ami mais en fait il ne parvenait guère à dissimuler antipathie.
Les relations avec Hugo se tendaient.
Hugo écrivait :
"Vigny a deux raisons pour ne pas m'aimer. Primo que "Marion de Lorme" a fait plus d'argent que "La Maréchale d'Ancre" et "Hernani" plus d'argent qu'"Othello". Secundo que j'ai donné quelques fois le bras à Mme Dorval. Envieux et jaloux."
Fut–il envieux du succès de ses anciens amis?
Sur ce point les avis divergent, tant chez ses contemporains que chez ses actuels biographes. La sagesse de Vigny est sans doute un masque. Lorsque l'ambition demeure refoulée, le refuge de la philosophie et de la poésie cache la souffrance de l'âme.
Vigny appartient à cette catégorie des artistes qui associent succès et médiocrité.
En 1844, à la suite d'un article élogieux du Globe, à propos de son poème la maison du berger, il écrit à l'auteur de l'article :
"Un des plus grands malheurs qui puissent arriver à un homme, c'est d'être populaire. La popularité est le signe infaillible de sa faiblesse pour un côté de l'esprit. C'est la partie commune de son être qu'il est populaire".
Aucun risque pour lui ; ce malheur lui sera épargné.
Il écrivait alors "La flûte" triste réflexion sur l'impossibilité pour un homme de donner ce qui est bon et beau en lui :
"Ayant tout essayé, rien ne lui réussit"
Pourtant quand il s'agit d'aider les autres, il réussit beaucoup mieux; il se bat pour que l'on continue de verser une pension à un écrivain sans ressources, pour que les héritiers d'un écrivain puissent percevoir des traits d'auteur, alors que lui–même est sans héritier.
A Paris, il reçoit les jeunes écrivains qui souhaitent le rencontre. Son sujet favori était la littérature; il évitait les sujets politiques.
Il mène une vie d'une simplicité spartiate, son appartement parisien est relativement modeste avec des meubles fort simples et quelques objets d'un goût très sûr.
Lui–même commence à vieillir mais il a gardé ses yeux d'un bleu de mer qui comme le disait Lamartine "inspirait à l'instant une confiance absolue en cet homme. C'était limpide comme un firmament"
Sa voix était douce, grave, il avait une façon de parler très précise, il monologuait "les yeux à moitié fermés, comme s'il cherchait dans les profondeurs de son esprit".

 

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"Un gentilhomme courtois et élégant, au sourire charmant, aux façons calmes et pleines dignité, si différent du Français gesticulant de tous les jours... La courtoisie d'Alfred de Vigny, qui avait quelque chose de l'élégante galanterie de L'Ancien régime, exerçait une fascination particulière... Quand il me mettait un baiser sur la main, il me rappelait les preux chevaliers dont j'avais entendu parler dans les contes français".


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Scandale à l'Académie française
Ses pairs, Lamartine, Hugo, Nodier étaient déjà entrés sous la coupole. V. Hugo a été élu académicien à 39 ans et Vigny ne cesse de se demander: Pourquoi pas moi?
Il se présenta pour la première fois en 1842. Il joua le jeu des visites auprès des Immortels et en même temps se jugeait sévèrement et il en avait un peu honte.
"Quand le soir on revient du monde des salons, on s'étonne d'avoir faussé son caractère et de s'être renié dix fois soi-même."
Il devait connaître cinq échecs. En 1844, Nodier, à qui il était demeuré fidèle jusqu'au bout, disparût. Autour de sa tombe se retrouvèrent les anciens "jeunes romantiques", Hugo, Vigny et Dumas en pleurs.
Vigny se présenta au fauteuil vacant et ce fut un nouvel échec. Les Immortels lui préférèrent Sainte-Beuve.
Il fut enfin élu en mai 1845, mais sa réception officielle n'eut lieu que huit mois plus tard à cause de la mauvaise volonté et de l'hostilité du baron Molé.
Vigny lui avait remis son discours de réception en octobre mais il garda le texte un mois, au prétexte d'une modification à y apporter; Vigny devait y inclure un éloge au roi. Au nom de tous les Vigny et Baraudin, emprisonnés ou morts pour les Bourbons, il refusa.
Molé d'autre part refusa de lire à Vigny son propre discours.
Les discours devaient être lus devant la Commission de lecture, deux jours avant la séance publique. Molé commença par refuser puis dut s'exécuter. Quand enfin il le lut on constata qu'il contenait certains propos venimeux qu'il promit de retirer. Il n'en fit rien
Vigny, confiant en sa parole, attendait avec calme sa réception officielle. Pourtant Hugo l'avait averti qu'on lui préparait une perfidie, plus ou moins orchestrée par Sainte-Beuve ; Il savait le traquenard qui se préparait et n'y assista pas.
Le discours de Vigny fut long, emphatique et vague. Quant à Molé, il n'avait rien retranché et son discours était une attaque en règle. Il reprocha à Vigny de ne pas avoir parlé de Chateaubriand, d'avoir bafoué la vérité historique dans "Cinq Mars", d'avoir glorifié un amoureux écervelé en rabaissant l'image du grand Richelieu, lui reprocha les préfaces du "More de Venise".
"Vous n'avez pas voulu mettre les pieds chez Madame Récamier et devoir votre élection à son salon… Ce salon se venge par ma bouche. Vous n'avez pas supporté l'influence de Royer Collard, j'en fais l'éloge devant vous (…) Vous avez peint la terreur des courtisans assis derrière le fauteuil de l'empereur, j'en étais et je les venge…"
Vigny répondit dignement:
"Je ne désire ni ne demande aucun éloge. Je trouve même tout simple que M. Molé n'ait pas fait mention de mes poèmes s'il n'aime pas la poésie, mais M. Molé a faussé et travesti le sens moral et politique de mes livres qu'il n' a sans doute pas lus. Il a confondu servitude et servilité"
Jamais de mémoire d'académicien, pareil réquisitoire n'avait été prononcé contre un récipiendaire. Vigny en resta suffoqué. Les amis étaient indignés.
Il refusa de siéger à l'Académie tant que Molé en serait directeur, de sorte qu'il ne siégea à l'académie qu'en juillet 1846. Il refusa d'aller voir le roi en sa compagnie comme c'était la coutume.
Louis-Philippe feignit d'être "mécontent de Molé " et on trouva un compromis ; ce fut un autre immortel qui accompagna Vigny chez le roi le 14 juin 1846.
La rencontre avec les souverains fut cordiale.
"Comment vous me présentez M. de Vigny mais il y a 20 ans que je le connais".
Et l'on y bavarda sans contrainte.
A ces déboires avec l'académie, Vigny consacra deux cents pages de ses Mémoires inédits. Cette fois le masque de fer avait sauté. Il avait été trop offensé.
Il repartit pour Maine-Giraud où il retrouva un peu de sérénité, puis il revint à Paris
La révolution éclata en 1848.


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Après la révolution de 1848
Vigny tenta de se lancer dans la politique mais il échoua à la députation. Il demeurait le plus souvent à Maine de Giraud; il écrivait dans le silence et la solitude; il connaissait très bien les paysans, et le dimanche après dîner, ils les recevait dans la salle à manger, leur faisait des lectures.
La destinée lui préparait un autre rendez-vous avec l'Histoire. En octobre 1852 à Angoulême, lors d'une tournée de propagande, le prince président avait rencontré Vigny. En décembre 1852, après le coup d'Etat, il se rallia au régime au grand scandale des républicains.
Il appréciait un pouvoir fort qui mettait le pays à l'abri des mouvements populaires.
En novembre 1853, Vigny et Lydia quittèrent le Maine- Giraud et n'y revinrent plus ; il se contenta de diriger son domaine par correspondance.
En 1854, il fut reçu aux Tuileries, puis invité à dîner.
Mais de son allégeance, il ne tira nul profit sauf peut–être la légion d'honneur en 1855.
En 1856, il fut invité au château de Compiègne. Belle revanche de l'amour–propre pour celui qui avait été méprisé par les Bourbons.
En 1859, il dîna chez l'empereur.
Pour la première fois, il pouvait parler de littérature avec un souverain mais c'est au moment où il ne se sentait plus la force d'écrire.
Guillemin, venimeux, l'accusera d'avoir été indicateur de police à la solde du
pouvoir - accusations fondées sur quelques maladroites interventions de Vigny qui craignait pour la vie de l'Empereur.
Mauriac scandalisé contestera cette accusation "en frémissant d'horreur à la pensée que les pauvres écrivains risquent après leur mort d'être livrés à des Guillemin"
La soixantaine passée, Vigny n'offrait plus la même apparence que dans sa jeunesse, sa silhouette s'était un peu épaissie mais les traits étaient toujours fins.
Une chute en 1856 rendit sa démarche moins souple. Il était toujours d'une sobre élégance
Et toujours très sensible au charme féminin, il multipliait les liaisons, plus ou moins éphémères et entretenait une abondante correspondance avec plusieurs femmes ou jeunes filles, sans cesser pour autant de veiller sur Lydia, incroyablement affectueux et toujours prêt à satisfaire tous ses caprices.
L'Académie lui était devenu un refuge ; il était attentif aux jeunes talents.
Il avait rencontré, peut-être chez Louise Colet, une jeune fille de 22 ans, Augusta Froustey Bouvard ; elle est préceptrice, très cultivée. Lui avait sans doute encore assez de charme pour la séduire en 1858.
Il renoua alors avec le cycle de la passion et retrouva le goût du bonheur mais au bout de deux ans, ses vieux démons de la jalousie, qui avaient transformé sa relation avec Dorval en un enfer, s'emparèrent à nouveau de lui.
A tort ou à raison? Parfois c'est en vain qu'il l'attendait dans le petit appartement qu'il avait loué pour la rencontrer. Il lui écrivait des lettres bouleversantes, parfois désolantes.
Il commençait à souffrir d'un cancer et les rencontres avec Augusta s'espacèrent.
En 1861, il reçut un homme jeune au visage déjà ravagé, Baudelaire. Il le reverra à plusieurs reprises et une vraie relation se noua entre l'homme rongé par la maladie et le jeune poète qui se sentait si proche de lui.
Lydia allait de plus en plus mal. L'appartement des Vigny se transforma en une sorte d'hôpital; elle mourut le 22 décembre 1862.
Augusta espérait sans doute épouser Vigny.
Il n'en sera rien.
Pour des raisons qu'il ne lui donna jamais clairement, il refusa même lorsqu'il sut que la jeune femme attendait un enfant. Les tensions se multipliaient entre eux; il était las. Il s'éloignait, la repoussait.
Egoïste ? Masochiste surtout, il écrit : " j'aime, j'attends donc un malheur."
L'Eglise et les femmes qui l'entouraient souhaitent lui voir faire une fin chrétienne. Le siège avait commencé avant la mort de Lydia dont on avait tenté de faire une alliée. De guerre lasse, on trouva un compromis. Il accepta de recevoir l'ex-curé de Saint Philippe du Roule qui ferait savoir officiellement que le poète était mort en bon catholique.
Il avait légué à son exécuteur testamentaire, Louis Ratisbonne, et à Louise Lachaud, née Ancelot, qu'il nomme sa filleule, mais qui était très vraisemblablement sa fille, de nombreux et précieux inédits.
Ratisbonne publia en 1867, le "Journal d’un poète" mais très amputé.
Vigny s'éteignit le 17 septembre 1763. Il avait voulu des obsèques très simples, sans discours officiels. Parmi ceux qui l'accompagnent -relativement peu nombreux car c'est encore l'été étaient présents Berlioz et Baudelaire.
Un mois après la mort du poète, Augusta mettait au monde le petit Auguste- Antoine, qu'elle ne reconnut qu'en 1871.
Elle avait demandé que les lettres de Vigny fussent placées dans son cercueil mais lorsqu'elle mourut, en 1882, à 46 ans, Auguste, son fils, alors gravement malade, ne put faire exécuter sa dernière volonté. Ces lettres demeurèrent dans la famille.
Une bonne partie fut dérobée, vendue puis rachetée par le professeur Jean Sangnier, arrière-petit fils de Louise Lachaud et sans doute de Vigny qui les publia en 1952, puis il publia ses Mémoires en 1958, auxquelles s'ajoutèrerent de nombreux "fragments et projets"
Restaient encore 19 lettres que Maurice Toesca put consulter vers 1973.
Nicole Casanova retrouva également quelques feuillets encore inédits. Des pages parfois profondes et très belles; d'autres navrantes qui disaient l'attente désespérée dans une chambre vide d'une jeune femme qui ne viendra pas
Jean Sangnier confia à des chercheurs ces précieux documents. De telle sorte que nous pouvons avoir accès maintenant aux documents familiaux et à une Correspondance jusqu'alors bien dispersées et incomplète.
Tous ces documents nous permettent de mieux connaître cet homme si tourmenté, si profondément malheureux qui aurait pu faire sien ce vers de Baudelaire " je suis la plaie et le couteau
Auguste, son fils, né un mois après la mort du poète, en octobre 1863, épousa une nièce d'Edmond Rostand, Marguerite.
Ils eurent trois enfants.
Leur dernière fille, Suzanne épousa un membre de la famille Assouad, proche parent du souverain du Liban. Leur fils Lionel Assouad est né en 1930 et se rappelle son grand père qui disparut en 1940.
Il ressemblait, dit-il à Vigny. Il a connu davantage sa grand- mère, Marguerite, amie de Louise Colet qui disparut en 1952
Cependant, Lionel Assouad ignorait le secret de famille, si bien gardé.
Il ne lui fut révélé par sa mère vers l'âge de 16 ans.
Au lycée il devait faire une dissertation " Lequel des grands romantiques préférez-vous Lamartine, Hugo, Vigny, Musset...
Il avait choisi Vigny et avait fait un si remarquable devoir qu'il avait obtenu la meilleure note.
Tout heureux, il le raconta à sa mère qui lui dit alors:
"Mon petit je dois te dire quelque chose Vigny, c'était son arrière grand père."

 

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