Benjamin Constant (1767-1830)

 

 

Une rare sincérité.

 

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Benjamin Constant de Rebecque naquit  à Lausanne le 25 octobre 1767 mourut à Paris le 8 décembre 1830.

Le gouvernement lui fit des funérailles nationales; des milliers de personnes accompagnèrent son cortège funèbre de la rue d'Anjou au cimetière du Père Lachaise, où il n'arriva qu'à la nuit.

A la lueur des torches, le général Lafayette voulut prendre la parole mais accablé d'émotion et de fatigue, il trébucha et faillit rejoindre le cercueil dans la fosse restée ouverte.

C'est essentiellement à l'homme politique que cet hommage fut  rendu et non à l'écrivain. 

On saluait en lui le premier grand penseur de la démocratie libérale, le théoricien du parti libéral, le paladin des libertés, l'auteur de nombreux ouvrages politiques.


Élu député en 1819 il était devenu l’un des plus redoutables orateurs politique. Appartenant par sa formation à l'époque des Lumières, par sa carrière au XIXe siècle, Benjamin Constant est l'un des représentants les plus illustres et les plus controversés de cette période charnière de notre histoire…

Ses biographes ont été longtemps tributaires d'une documentation partielle, mutilée et faussée par des amateurs incompétents.
La version authentique et intégrale de son Journal intime n'existe que depuis 1952 ; les archives n'ont été accessibles que depuis 1953, 1974 et 1980. C'est pourquoi on assiste actuellement à une redécouverte progressive de l'œuvreBenjamin.

 

 
 

Ses œuvres

Si l'on met à part'une monumentale Histoire des religions, fruit de 25 années de méditations, ses œuvres proprement littéraires ne constitue qu'un mince volume :une tragédie Wallenstein, adaptée de Schiller, un bref roman, chef d’œuvre incontesté, Adolphe, un joyau d’analyse psychologique qui fut tenu parfois, mais à tort, pour une transposition de sa tumultueuse liaison avec Germaine de Staël.

Seul cet ouvrage fut publié en 1816.

Mais il écrivit par ailleurs deux brefs récits autobiographiques qu'il'ne se soucia jamais de faire publier.

Le premier Ma vie appelé parfois le cahier rouge écrit en 1811 raconte ses 20 premières années, de sa naissance en 1767 à 1787.

Il fut retrouvé presque par hasard.

 

A la mort de sa femme Charlotte, en 1846, le manuscrit fit légué à son demi frère qui lui-même le céda, vers 1863 à un parent éloigné, Victor de Constant, qui cherchait alors à réunir des documents sur sa famille.
C'est dans les archives de la famille que la belle fille de ce Victor de Constant le découvrit… Elle le fit publier en 1907.

 

Le second manuscrit autobiographique Cécile demeura introuvable pendant plus d’un siècle.

Il resta dans les archives de la famille où il fut retrouvé par hasard quinze ans plus tard par le dernier descendant des Constant qui le fit publier, en mai1951.

Mais la découverte essentielle fut celle de son journal intime. Ce fut là encore le fruit du hasard.

 

Peu après la mort de sa seconde femme, Charlotte, le détenteur des manuscrits les envoya au demi-frère de Benjamin qui les aurait cédés à un cousin qui lui-même les aura remis à son frère.

C'est le fils dudit cousin, Adrien de Constant, qui déchiffra les manuscrits et prépara l'édition d'extraits mais il fit de nombreuses coupures qui le plus souvent faussaient l'image de Benjamin, et même des ajouts personnels toujours très mal venus.

 

La première édition publiée à la fin du siècle était donc très fautive, approximative, incomplète ; c'est cette édition qui fut reprise pendant 40 ans mais elle intéressa le public.

Il fallut attendre que les manuscrits originaux fussent déposés aux archives pour en donner une édition définitive et complète; elle parut pour la première fois en 1951.

 

Il n'y a pas UN journal mais des journaux intimes.

- Le premier journal date de 1803.et s'achève en 1803.

A-t- il commencé plus tôt ? nous n'en savons rien.

Adrien de Constant cite un passage bien antérieur mais peut-on s'y fier ?

Il a un statut un peu différent et porte un titre Amélie et Germaine.

- Le deuxième journal va du 22 janvier 1804 au mois de mai 1805.

- Le troisième, appelé journal abrégé de janvier 1804 (il reprend en abrégé le précédent) et va jusqu'au 27 décembre 1807.

- Le quatrième du 15 mai 1811 au 26 septembre 1816.

 

On ignore si les intervalles de temps correspondent à des périodes de silence ou à des feuillets perdus.

On peut supposer que l’écrivain cessa de tenir son journal en 1816 car cette année-là, il entra dans une saison de sa vie plus sereine. Il connaissait alors une certaine stabilité affective et se consacrait surtout à la politique, ce qui expliquerait qu’il n’ait plus eu besoin de cet exutoire.

Benjamin gardait le plus grand secret sur son Journal et il était bien loin de se douter que ses notes intimes seraient un jour divulguées et que leur publication lui vaudrait l'un de ses plus beaux titres de gloire.

 

Avec une constance étonnante chez lui, il s'appliqua à noter au jour le jour, du 6 janvier 1803 au mois de septembre 1816, ses impressions sur les hommes et les choses, à analyser les sentiments souvent contradictoires qui l'agitaient, à décrire les phases orageuses de ses liaisons tenus au jour le jour.

 

Ces journaux n’étaient pas destinés à la publication, et c'est pourquoi ils ont une telle importance. Ils nous révèle l'homme qu'il fut, dans toute sa complexité.

Ils apportent non seulement de précieuses éléments d’information sur sa biographie mais surtout, ils révèlent le regard lucide que l’auteur portait sur sa vie, sur lui-même.

Nous sommes confondus par cette absolue sincérité, si entière, si rare d'un homme qui ne s'est jamais menti à lui-même. Et l'on trouve la même sincérité dans ses deux récits autobiographiques.

 

C’est donc à partir de ces journaux intimes mais également de ses deux récits autobiographiques que nous allons tenter de suivre son parcours jusqu'en 1816 et de cerner quelques traits de la personnalité de cet homme multiple dont le nom sonne comme une gageure car, du moins dans son comportement affectif, nul ne fut plus que lui inconstant.

 

Qui est donc Benjamin Constant ?

Il y a une légende Constant ; il a subi des attaques d'ennemis acharnés.

Henri Guillemin l'accuse de toutes sortes de turpitudes et sa malveillance a porté ses fruits.

Si l'on ajoute à cela des jugements sans nuance, qui se basent sur une documentation insuffisante à cette époque, on se doit d'être méfiant devant ces jugements.

Avant de parler de Benjamin ; il faut accorder une place spéciale à la curieuse personnalité de son père, Jules Constant de Rebecque, sans doute le personnage le plus original et pittoresque de la tribu.

Il était un vrai nœud de contradictions.

Un être fantasque et sévère, impérieux et irrésolu, timide et orgueilleux, sensible et glacial, ironique, sarcastique, habile parfois à louvoyer ou biaiser, mécontent de lui-même-même et des autres.

 

Il fut militaire fort jeune, engagé dès l'âge de 10 ans. Il gravit très vite les échelons car il était fort brave sur les champs de bataille et ne redoutait pas les dangers. Mais dans la vie, il était velléitaire, irrésolu, autoritaire, cassant, timide et réservé.

En 1761, il avait 35 ans, il fut envoûté par la grâce et l'intelligence d'une petite paysanne, Marianne. Elle avait 9 ans. Il décida que plus tard il en ferait sa maîtresse.

Il l'enleva, la mena en Hollande pour la mettre à l'abri des poursuites paternelles et lui fit donner l'éducation d'une jeune fille de condition.

Lui-même se maria en 1766, à 40 ans avec une jeune personne d'une illustre famille qui, des années auparavant, avait repoussé ses avances. Elle s'appelait Henriette. Elle mourut en 1767, quelques jours après la naissance de son fils Benjamin.

 

En 1772, soit cinq ans plus tard, il signait une promesse de mariage à Marianne et lui confiait le soin d'élever son fils.

Lorsqu' enfin il l'épousa ils avaient eu ensemble deux enfants, Charles et Louise.

Juste eut de graves problèmes avec la hiérarchie militaire, il prit la fuite pour éviter le Conseil de guerre qui allait lui donner tort, Il s'engagea dans une suite de procès ruineux.

 

Pour mettre ses biens à l'abri, il donna sa fortune à Benjamin. Grâce à son fils, il obtint la révision de son procès en 1796.

Dès lors, il essaiera d'arracher, lambeaux par lambeaux, cette fortune pour ses autres enfants. D'où une crise qui éclatera entre le père et le fils en 1811 :

J'ai tout épuisé pour satisfaire un père qu'une influence déplorable égare.. accusations inouïs violations des engagements…

 

Le père mourut et Benjamin, pourtant toujours à cours d'argent, aida son demi- frère et sa demi sœur, dans la mesure de ses moyens.

On dirait que Juste préfigure son illustre fils.

 

Benjamin est né en 1767, sa mère meurt quelques jours après sa naissance. L'enfant est élevé par son père militaire de carrière, cet homme, agressif et timide, si peu fait peu pour ce rôle.

Benjamin connut enfance invraisemblablement instable, ballottée entre ses grands parents et des précepteurs plus invraisemblables les uns que les autres.

Le premier, un allemand, le rouait de coups puis le cajolait. Ils jouaient à inventer une langue qu'ils seraient seuls à connaître et ainsi apprit-il le grec ; il avait alors 5 ans,

Le père prit ensuite la relève puis ce furent successivement un chirurgien-major, parfaitement nul mais qui le laissait lire tous les romans à la mode, un maître de musique, puis un avocat de douteuse réputation.

Son père l'emmena en Suisse et le confia à un moine défroqué, bon et spirituel (à 50 ans ce moine perdit la tête pour une belle et se suicida).

 

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Son père méprisait tous ces précepteurs qui devinrent pour l'enfant un objet de dérision. Il apprit l'anglais avec l'un d'eux.

Il l'emmena ensuite en Hollande, puis à Londres ; il voulait l'inscrire à Oxford mais l'enfant n'avait que 13 ans.

On le retrouve étudiant à 14 ans dans une université allemande, en 1783, iI fut envoyé en Ecosse où il passa 18 mois et suivit les cours de l’université d'Edimbourg. Il commençe à jouer et à perdre de l'argent, donc à accumuler les dettes.

 

En 1785, il était de retour à Paris. Pour le former aux usages de la société, son père le mit en pension à Paris, chez les Suart dont le salon était célèbre.

Il fit la connaissance d'un Anglais fort libertin, dont il imita les folies, Entraîné par lui il commença à jouer. Il perdit des sommes considérables, le père intervint, le confia à un homme perdu de mœurs qui l'emmenait chez les filles et lui empruntait de l'argent.

Le père ramèna le jeune homme à Bruxelles, puis à Lausanne et l'envoya à nouveau à Paris.

 

Pessimiste, élégant, impertinent, débauché, caustique, désabusé, il faisait excellente figure dans le salon des Suard. Mûri avant l'âge, studieux et bohème, sincère et cabotin, sensible et désabusé, il était lui aussi un véritable nœud de contradictions.

Il avait tout vécu dans les livres, se croyait revenu de tout.

 

C'est lors de ce second séjour parisien que Benjamin rencontra Belle de Charrière, elle avait 27 ans de plus que lui (née 1740).

Elle vivait d’ordinaire en Suisse à Colombier, près de Genève, mais elle faisait alors un séjour à Paris.

Née dans une riche famille aristocratique hollandaise, elle avait fait de très brillantes études, elle était séduisante, très féminine; elle affichait une liberté de langage et d'allure qui choquait.

Elle avait aussi de l'esprit à revendre, peut-être trop.

 

Depuis son très jeune âge, elle écrivait car elle avait une autre ambition que celle de plaire.

A 20 ans, lors d’un bal, elle avait rencontré, le colonel David Louis Constant d'Hermenches, un Suisse au service de la Hollande ; il avait alors 37 ans et une réputation justifié de grand séducteur.

Elle l’invita à danser. Ce soir-là, ils parlèrent très longtemps.

 

Ce fut Belle qui prit l'initiative de la première lettre.

Ce n'était pas coquetterie de jeune écervelé qui s'éprend du premier venu. L'amour viendra plus tard. 

Cette jeune fille si curieuse des choses de l'esprit avait enfin rencontré un interlocuteur. Et d'Hermenches, habitué aux fades missives de sa femme ou de ses maîtresses, répondit, flatté sur le ton du badinage puis bientôt de l'admiration .

Leur attirance se fonde sur un sentiment de leur différence, de la profonde complicité entre deux esprits qui se sentent supérieurs à leur entourage. Lui regimbe contre les obligations de la vie militaire, elle contre les contraintes infligées à la condition féminine.

Ils ne voyaient comme seul remède à l'ennui qui rongeait la société aristocratique que l'étude et l'art. .

Il est l'oncle de notre Benjamin Constant

Ils s'engagèrent dans correspondance régulière, tout d'abord clandestine, qu’ils poursuivront pendant 16 ans.

Une passionnante correspondance publiée sous le titre de Une liaison dangereuse.

 

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Elle voyait en lui son alter-ego et lui confiait ses rêves les plus secrets, les plus inavouables : Être courtisane, avoir été Ninon de Lenclos.

Son correspondant, fasciné par sa vivacité d'esprit et son intelligence, la confortait dans la certitude de sa différence. Avec les années le ton des lettres évolua.

 

Tous deux étaient convaincus de la qualité de leur correspondance ; ils conservaient précieusement chaque lettre et plus tard, lorsque le scandale de leur relation fut apaise, leur courrier devint une sorte de gazette et ils en faisaient parfois la lecture à leur entourage.

Il est l'oncle de ce Benjamin Constant.

 

Quand Benjamin fit sa connaissance, elle était une romancière reconnue. Benjamin qui avait lu ses romans fut frappé de constater l'absence totale d'affectation chez une femme dont le nom était célèbre.

Belle remarqua ce jeune homme qui voilait sous un cynisme élégant une sagesse amère si peu en rapport avec sa jeunesse.

Rencontre qui fut un éblouissement réciproque, 27 ans les séparaient mais chacun eut l'impression de découvrir en l'autre un frère, un esprit jumeau.

Dans le cahier rouge, il écrit :

C’est à cette époque (1786) que je fis connaissance avec la première femme d’un esprit supérieur que j’aie connue, et l’une de celles qui en avait le plus que j’aie rencontrée.

 

Ils partagaient aussi un sens aigu du ridicule :

J'avais contracté, dans mes conversations avec la femme qui la première avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et toutes les formules dogmatique.

 

Comme elle-même s'était confiée à Constant d'Hermenches, Benjamin se raconta sans réticence à cette femme capable de tout entendre.

Par ailleurs, il continuait de mener une vie assez dissolue, il perdait des sommes considérables au jeu ; il crut s'éprendre d'une femme, voulut l'épouser, se ridiculisa en tentant de s'empoisonner à l'opium, à nouveau il s'endettait au jeu.

Son père envoya un ami pour le ramener auprès de lui. Sur un coup de tête, en laissant un peu le hasard décider pour lui, il prit le large en empruntant de l’argent aux Charrière.

 

Il partit en Angleterre où il y resa de juin à novembre 86. Il n'avait que fort peu de ressources mais il acheta deux chiens et un singe avec lequel il ne parvint pas à s’entendre ; il l’échangae contre un troisième chien. Il revendit assez vite les deux premiers.

Il vivait de tout et de rien. A chaque halte il écrivait à Belle, ce sont des feux d'artifice de mots d'esprit, d'impertinences, de divagations où parfois perce l'aveu de sa nostalgie :

Henri IV écrivait à sa maîtresse : Ma dernière pensée sera pour Dieu et l'avant dernière pour vous. moi, qui ne suis pas Henri IV et qui ai le malheur, mais n'en dîtes rien, de ne pas trop croire en Dieu, je vous dis avec vérité : ma première pensée est pour mon cheval et la seconde est pour vous..Il ne faut pas vous fâcher de la préférence que je donne à mon cheval - sans lui comment irai-je au Colombier ?

 

Il emprunta de l'argent, demanda pardon à son père qui ne lui répondit pas; il erra pendant des semaines, retrouve des amis à Edimbourg qui se cotisèrent pour lui payer le voyage de retour.

L'un de ses amis londoniens, Kentish, l’avait profondément déçu ; après avoir prormis de l’aider en toute circonstance, le moment venu, il fit preuve d’une avarice sordide et le traita comme un mendiant. Arrivé à Douvres, au moment de s'embarquer, il chargea un postillon d’apporter un de ses chiens à ce Kentish ; un mot accompagnait l’envoi de l’animal. Puisqu’il traitait ses amis comme des chiens, il espérait que son chien serait traité comme un ami.

On sait que cet individu dés lors montrait ce chien comme une preuve de leur grande amitié.

 

Quand il retrouva son père dont il craignait les foudres, malgré les lettres d'excuse qu'il lui avait envoyées, il fut accueilli par ces mots : Votre habit est déchiré. Voilà toujours ce que j'avais craint de cette course.

Et plus rien, les paroles d'excuses se glacèrent dans sa gorge, le père était drapé dans sa timidité, à l'évidence ne savait pas quoi dire. Ils attendaient chacun que l'autre parle mais ils restèrent tous les deux murés de leur silence.

Il le renvoya à Lausanne et il se réfugia à Colombier où il goûta les joies d'une existence paisible.

 

Belle l'encourageait à travailler, à écrire. Benjamin lui offrit son aide pour préparer l'édition de ses Observations et conjectures politiques sur la Hollande puis d'autres, d'intérêt plus général.

De son côté, Benjamin entreprit son Histoire des religions puis le soir commençaient leurs interminables conversations qui se prolongeaient des nuits entières.

Ce furent les jours plus heureux de l'amitié amoureuse entre Belle et Constant, ce qui n'empêchait pas Benjamin de courir les filles.

 

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Absurdement, son père l'obligea à partir en Allemagne, en février 1788, où il devint chambellan du duc de Brunswick. C’est sur le récit de son départ que s’achève le cahier rouge.

Le second ouvrage Cécile commence lors de son séjour à Brunswick. 

Benjamin avait décidé de se ranger et sur un coup de tête, il épousa une jeune allemande, Wilhelmine, ni très belle, ni très brillante ; son mariage fut un échec, sa femme lassée de ses humeurs le trompa avec le premier freluquet venu. Benjamin accepta le rôle de mari complaisant puis se révolta. Ils divorceront assez vite.

 

Benjamin s’éprit alors d’une femme mariée, Charlotte de Hardenberg. Elle avait été mariée à l'amant de sa sœur et les relations entre ces deux personnes continuaient pour la, plus grande humiliation de la jeune femme.

Charlotte est douce et tendre ; elle s'éprit de Benjamin et ce fut le début de leur idylle.

Après bien des serments, les hasards de la vie et des obstacles les séparèrent.

 

Benjamin dut revenir en Suisse pour régler des problèmes de fortune. En mai 1793 il retourna en Suisse et se retrouva à Colombier. Il cessa de répondre aux lettres de Charlotte.

Un jour, en l'absence de Benjamin, Germaine de Staël, la brillante fille de Necker vint rendre visite à Belle pour lui dire son admiration. Au retour de Benjamin, elle lui raconta cette visite; ensemble ils se moquèrent un peu d'elle, de son exhibitionnisme sentimental, de son style parfois superbe, éloquent mais souvent aussi chaotique et de mauvais goût.

 

Belle croyait Benjamin à l'abri du pathos de Germaine et c'est sur ses instance qu'il fit le voyage à Coppet.

C'est elle qui le poussa à rencontrer la femme qu'il allait le lui enlever.

Au lieu de revenir au Colombier pour raconter à son amie ce que fut cette entrevue, elle reçut une lettre.

Il avait été séduit et était demeuré chez elle.

Il écrit à Belle :

C'est la connaissance la plus intéressante que j'aie faite depuis longtemps.

 

D'autres lettres arrivèrent qui toutes chantaient les louanges de Germaine. Il eut même la muflerie de lui écrire :

C'est la seconde femme que j'ai trouvée, qui m'aurait pu être un monde à elle seule pour moi. Vous savez quelle a été la première.

Son esprit original, hardi, étendu, me captivait entièrement. L’image de Charlotte s’effaça graduellement de ma pensée…

 

Il ne trouvait pas Germaine de Staël très belle mais lorsqu’elle parlait et s’animait, elle devenait d’une séduction irrésistible.

Benjamin ne résista pas. Il fut séduit par son esprit le plus étendu qui ait jamais appartenu à aucune femme et peut-être à aucun homme.

 

Habituée à aimer et à se faire aimer d'hommes jeunes et beaux, Germaine ne tomba pas sous le charme de Constant. L'intérêt si vif qu'il lui portait la laissait parfaitement indifférente même si elle se laissa attendrir par une scène assez grotesque au cours de laquelle il feignit d'être à l'article de la mort.

Constant avait décide de s'en faire aimer, puis il se prit au jeu : Je passais, écrit-il, tout l’hiver à l’entretenir de mon amour.

 

Il avait été totalement subjugué par cette femme. Il avait succombé à la magie du regard, de la voix, surtout quand ses cheveux sous le coup d'une émotion violente se dénouaient sur de belles épaules rondes et blanches.

Pour la première fois, il se sentait dominé par l éloquence de cette femme, éloquence qui ne venait pas seulement de l'esprit mais du cœur. Il découvrait une femme sur laquelle l'ironie n'avait pas de prise parce que son enthousiasme la rendait insensible au ridicule ; peu importaient la confusion de ses idées, l'outrance de ses expressions :

Je n’avais rien vu de pareil au monde. J’en devins passionnément amoureux, son esprit m'éblouit, sa gaîté m’enchanta.. Au bout d’une heure elle prit sur moi l’empire le plus illimité qu’une femme ait peut-être jamais existé.

 

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C’est Germaine de Staël qui l’entraînera sur le chemin de la politique.

Ses relations avec Belle se tendirent de plus en plus. Elle ne le reconnaissait plus. Par ailleurs leurs opinions divergeaient. Elle ne croyait plus en la révolution.

Les excès de la Terreur avaient fait vaciller la foi de Constant mais il soutenait le Directoire comme un moindre mal.

Il était trop intelligent pour ne pas savoir que la Révolution ne parviendrait jamais à réaliser l'idéal démocratique qui l'avait inspiré et que les hommes se serviraient d'elle pour satisfaire leur ambition.

 

Même si cette constatation le décevait, elle ne le découragea pas ; il était prêt pour sa mutation politique mais trop faible et désemparé pour trouver en lui-même l'expression définitive de sa personnalité, il avait besoin de l'impulsion de Mme de Staël.

Elle sut insuffler à ce théoricien politique l'énergie d'exercer ses talents, au révolutionnaire passif elle ouvrit un champ d'activité :

Au printemps de 1795, je la suivis en France. Je me livrais avec toute l'impétuosité de mon caractère et d'une tête plus jeune encore que mon âge aux opinions révolutionnaires L’ambition s’empara de moi et je ne vis plus dans le monde que deux choses désirables, être citoyen d’une république, être à la tête d’un parti.

 

Benjamin voulait se faire aimer d'elle. Enfin il y parvint.

C'est vers 1795 que commença leur liaison.

Fin décembre, il avait reçu une lettre de Charlotte qui s'était. égarée; il lui avait répondu mais la lettre ne l'atteignit jamais. Et il perdit sa trace.

 

En 1797, Albertine, fille de Benjamin et Germaine de Staël, vint au monde, rue du Bac. Neuf mois plus tôt une rencontre opportune entre Germaine et son mari avait permis de légitimer l’enfant.

Très vite la liaison de Benjamin et de Germaine devint orageus  et bientôt cataclysmique.

Germaine est exigeante, elle attend de lui une totale allégeance, Benjamin commence à se lasser.

Bientôt Charlotte revient dans sa vie

 

C'est ce que nous raconte le second récit autobiographique Cécile. Mais il y a un blanc entre août 96 et le début de l'année 1803.

Ce fut la découverte de sa correspondance qui apporta les informations qui manquaient.

 

En 1798, Benjamin, envoyé à Paris par Germaine pour s'occuper de la publication de l'un de ses ouvrages, avait trouvé auprès de Julie Carreau, épouse malheureuse de Talma, la tendresse, la compréhension et un peu de paix après la tornade.

Elle lui est un havre de douceur, de sérénité, de tolérance car sa liaison avec Germaine est devenue un enfer.

En juillet 1800, deux ans plus tard, chargé de négocier pour Mme de Staël le droit de se réinstaller dans la capitale, il rencontra Mrs Lindsay, la belle irlandaise.

De milieu modeste, elle avait acquis chez une dame de qualité une culture et des manières qui en faisaient une déclassée. Elle trouva un protecteur, se laissa séduire, fut abandonnée avec un enfant.

 

Quand Benjamin la rencontra elle avait, depuis plus de onze, une liaison avec Auguste Lamoignon qui ne l'épousa pas et lui donna deux enfants.

Après avoir vécu la tourmente révolutionnaire à Londres, elle était revenue à Paris où elle avait fait la connaissance de Julie Talma, chez qui elle rencontra Benjamin.

Benjamin et Anna tombèrent dans les bras l'un de l'autre, en l'absence de leurs propriétaires légitimes !

 

Dans son Journal, Benjamin revient rétrospectivement sur cette liaison passionnée car pendant quelque temps, il vécut la plénitude d'un amour partagé, comblé :

Tout ce que j'apprécie dans la vie est en toi chaque goutte de mon sang ne coule que pour toi seule lui écrit-il en décembre 1800.

Je vous consacrerai toute ma vie… Seule tu réponds à toutes les aspirations de l'esprit, à tous les désirs du cœur, tout sauf vous m'est étranger. Le monde ne m'est plus rien.

 

Mais Germaine avait obtenu du Directoire le droit de s'installer à Saint-Ouen et Benjamin, la mort dans l'âme, referma la parenthèse de sa vie.

Il avait pensé épouser sa belle Irlandaise mais au bout de deux mois, il commençait à entrevoir ce que les expressions précédentes pouvaient avoir d'hyperboliques.

Ana Lindsay se donnait toute entière et demandait tout. Alors, lui se mit à reculer.

Il a peur de ne pas la rendre heureuse. Il ne pense plus à faire son bonheur mais à ne pas faire son malheur. Sans doute, parce qu'il ne sait plus s'il l'aime.

 

Et puis il y a Germaine de Staël qui est revenue à Paris. Il est retombé sous le joug de sa tyrannique compagne ; peu à peu sa tendresse pour Anna perdait de sa sincérité. Il se sentait acculé à un choix qu'il ne pouvait pas faire; les scènes entre eux se multipliaient pourtant, il ne voulait pas la perdre. Il avait peur de souffrir et de faire souffrir. Il lui conseilla de ne pas rompre avec son ancien amant.

Anna Lindsay, alors  choisit de s’éloigner, lasse de s'entendre prêcher la patience par un homme trop prudent.

La vie de Benjamin ne se limitait pas à son expérience amoureuse.

Il avait des ambitions politiques. Il fut nommé au Tribunat, malgré les réticences de Bonaparte.

 

En 1802, Bonaparte le révoqua :
Je fus, avec 19 collègues, exclu d’une assemblée qui, après s’être laissée mutilée, se laissa bientôt détruire ; et je rentrai dans la vie privée.

Et cette vie privée partait à la dérive.

 

Pendant des années, Benjamin va lutter pour se libérer de Germaine de Staël et retrouver son indépendance mais chaque fois qu'il croit l'avoir regagnée elle lui pèse.

Ce sera là son drame pendant les longues années de sa liaison avec elle.

 

Pour échapper à une situation intolérable, se libérer, Benjamin ourdit, avec la complicité de sa famille qui déteste Germaine de Staël, des intrigues matrimoniales ; après bien des hésitations son choix s’était porté sur Amélie Fabri.

D’où le titre de ce premier Journal Amélie et Germaine, qui forme un tout assez homogène et s’achève le 10 avril 1803.

 

En été 1803, il avait reçu des nouvelles de Charlotte, cette jeune femme mal mariée qu’il avait aimée en Allemagne. Elle s’était remariée sans amour et regrettait que la vie les ait séparés.

Et ils reprirent leur tendre correspondance et il rêvait d'une vie plus sereine avec elle mais il ne pouvait abandonner Germaine de Staël, proscrite.

Exilée loin de Paris, elle  partit pour l'Allemagne en octobre 1803, avec lui et leur fille Albertine.

 

Constant commença son journal pendantc e voyage .

Il connaissait bien l'Allemagne et attendait de ce séjour la possibilité de travailler en paix.

Enfin Germaine l'autorisa à demeurer à Gottingen où il voulait poursuivre ses recherches.

Quand il la rejoignit à Weimar, il arriva à temps pour sauver le prestige de la culture française car Germaine, car après avoir étonné, elle détonnait à force d'attirer l'attention sur son génie.

Il la laissa partir seule à Berlin et demeura avec bonheur dans la paisible ville de Weimar.

 

Il tint régulièrement son journal, sans coquetterie littéraire et nous y découvrons avec intérêt les réactions d'un Français cultivé au contact de génie allemand, et en particulier de Goethe et de Schiller.

Jamais il n'autant travaillé à son Histoire des religions.

 

Mais Germaine l'arracha à sa paix studieuse pour lui enjoindre de se rendre à Coppet d'où lui étaient parvenues des nouvelles alarmantes concernant son père. La gloire ne lui permettait pas de partir et Benjamin devait la remplacer auprès de Necker.

Benjamin obéit en renâclant ; peu après Necker mourut ; aussitôt, oubliant tous ses griefs, il repartit pour l'Allemagne afin d'être auprès d'elle dans ces moments si douloureux.

D'Allemagne, elle avait ramené Auguste Schlegel (1765-1845), qui était devenu son collaborateur et le  précepteur de ses enfants. On le retrouvera désormais à ses côtés non seulement à Coppet mais pendant ses voyages. Il est théoricien de la littérature et remarquable traducteur, aussi bien de Shakespeare que de Calderon. C'est l’un des meilleurs esprits du temps, au savoir encyclopédique, doué d'une grande sensibilité littéraire. 

Puisqu'il ne pouvait échapper à Germaine, Benjamin décida de donner à sa servitude l'excuse de la légitimité. M. de Staël était mort en 1802, il envisagea de l’épouser. Germaine refusa  :elle ne veut pas abandonner son titre de noblesse et un nom qui avait pris la valeur d'un symbole.

Benjamin s'inclina mais ne rêvait plus que de retrouver sa liberté.

A plusieurs reprises dans son journal, il note sa résolution définitive d’épouser Germaine ou de la quitter, comme s’il prenait un engagement vis à vis de lui-même.

Ils revinrent à Coppet où au milieu de sa cour de Germaine de Staël orchestrait son désespoir et organisait une sorte de culte à son père.

Tout cela, Benjamin le voit, le vit et le note au jour le jour.

 

Germaine de Staël, avec Schlegel, partit pour l'Italie en décembre 1804 et ne voulaît  pas que Benjamin l’accompagnât.

Les sentiments contradictoires qui le déchirent sont particulièrement évidents lors de ce départ pour l’Italie. Il est lassé de ses perpétuelles exigences, de l’emprise qu’elle a sur sa vie, il attend avec impatience d'être délivré de son tyran : Je la trouve douce parce que, prêt à la quitter, je fais tout ce qu’elle veut pour esquiver des scènes.

 

Heureux qu'on lui rende sa liberté, il n'attend pas le jour de son départ pour s'éloigner, on ne sait jamais. Mais à peine sont-ils séparés qu’il change d’avis.

Le 6 mars 1804, on peut lire :

Elle est partie. Il n’y a rien de si bon, de si aimant, de si spirituel, de si dévoué je l’aime de toute mon âme. J’irai à Lyon.

Et il va à Lyon : Personne ne connaît comme moi ce que cette femme vaut.

Germaine part rassurée. Il a témoigné à sa maîtresse exigeante la tendresse peureuse et l'humble docilité d'un amant condamné aux travaux forcés de la passion.

 

Benjamin profite de ses vacances pour aller à Paris où on le rencontre chez madame Récamier, chez Anna Lindsay, chez Madame de Condorcet ou chez la tendre Julie Talma, déjà gravement malade.

Il revoit Charlotte en décembre 1804, 11 ans, 7 mois et 9 jours après l’avoir quittée.

Il s’éprend d’elle à nouveau.

 

En mai 1805, il est auprès de Julie Talma pendant sa douloureuse agonie et jusqu'à la fin. Dans une note postérieure ajoutée à cette date sur son journal, il écrit :

La mort de Madame Talma m'avait jeté dans un tel abattement qu'à dater de ce jour mon journal où j'avais tracé tous les détails de sa maladie et jugé quelquefois sévèrement son caractère me devint insupportable ; cependant ne voulant pas l'interrompre complètement, j'imaginai de ne l'écrire que fort en abrégé et en grande partie en chiffres.

 

Curieusement il affecte ses revirements de chiffres : il veut fuir. 3, 2 il veut revenir.

A peine Germaine est-elle revenue d'Italie qu'il accourt auprès d'elle. Charlotte, elle a dû repartir en Allemagne.

Germaine avait repris sur moi tout son ascendant.

Elle lui paraît à nouveau attirante, renouvelée par l'absence, son inquiétude et sa jalousie.

Les bons amis ne manquent pas de glisser à l'oreille de Benjamin les noms des beaux jeunes hommes dont elle a fait la conquête et il a sous les yeux l'attention incessante qu'elle porte au tout jeune Prosper de Barante.

Il rumine en secret des projets de vengeance, pense même au suicide mais ces précédentes tentatives n'avaient réussi qu'à le ridiculiser.

 

Ce sont les années les plus tumultueuses de leur liaison mais aussi les grandes années du groupe de Coppet.

Car de ce lieu l'exil où Bonaparte l'a reléguée, Germaine de Staël va faire un centre intellectuel, un caravansérail où se rencontrent les meilleurs esprits européens, où vont s'élaborer les doctrines d'où surgira le romantisme.

Et Benjamin est son meilleur interlocuteur et lui-même prépare là, au contact de ses amis, à travers parfois de profondes divergences de vue, le bagage qui fera de lui le théoricien du libéralisme.

Mais tout cela dans une atmosphère d'orages passionnels, de scènes tumultueuses qui ne cessent de les opposer.

Il note au jour le jour dans son journal ses comportements contradictoires : souffrance, colère, amour, haine mais aussi retour de sa flamme.

 

Lorsqu'il s'éloigne, il ne voit plus que les qualités de Germaine et les liens qu'ensemble ils ont tissés ; il ne rêve plus que de revenir.

Il est aussi attaché à Charlotte mais il ne peut pas échapper à ses scrupules et à la crainte que lui inspire la seule éventualité de rompre avec Germaine.

Le temps passe et naît en lui une sourde exaspération contre lui-même, un ennui mêlé de remords et de dégoût devant sa vie inutile.

 

De ces tristes réflexions va naître Adolphe Il attendra dix ans savant de le faire éditer.

Charlotte est revenue en France; il veut l’épouser, mais redoute d’affronter sa terrible maîtresse.

Charlotte lui semble un havre de paix mais doit-il une fois encore bouleverser sa vie ?

En fait c’est lorsqu’il aime moins Charlotte qu’il a le souci de ne pas la troubler. Quand la passion l’emporte, il semble que rien ne pourra l’arrêter.

 

Germaine a senti quelque chose, le spectre d'une rupture l'affole, d'ailleurs bientôt Benjamin lui avouera sa nouvelle liaison.

Schlegel écrit à Benjamin qu'elle se tuera s'il la quitte. Benjamin accourt auprès d’elle et la rassure ; la crainte de rompre le paralyse.

Benjamin écrit à sa cousine et confidente, Rosalie :

Elle menace de se tuer. Les enfants, les domestiques, toute la terre est dans la confidence de cette menace et tous me regardent comme un monstre de ne pas apaiser ce qu'elle souffre.

 

Il s’éloigne puis retourne vers l'enfer poussé par un projet qu'il croit machiavélique et le plus propre à lui rendre cette liberté qu'il veut offrir à Charlotte.

Il la demande à nouveau en mariage, elle refuse au cours d'une scène grotesque devant témoins.

 

Benjamin se traîne à ses pieds, demande pardon, pleure sans doute sur sa faiblesse; à l'aube, épuisé d'avoir pleuré, il se sauve à Lausanne chez sa cousine, Rosalie. Elle vient le rechercher. Benjamin repart avec elle mais il soufre de la souffrance de Charlotte :

Je ne l’abandonnerai pas. Mon Dieu faîtes que l’autre parte.

 

Le mari de Charlotte qui a monnayé sa complaisance donne son autorisation au divorce, le dernier obstacle est levé.

Germaine part pour Vienne, il profite de son absence pour épouser Charlotte en juin 1808, mais en secret sans le dire à Madame de Staël.

Ce n'est qu'un an plus tard que Charlotte la convoquera dans une auberge près de Genève pour lui annoncer leur mariage. Après une scène assez grotesque, pitoyable, Madame de Staël dicte ses conditions, ce mariage demeurera encore secret et Benjamin restera à Coppet aussi longtemps qu'elle le voudra. Il s’échappe parfois sans autorisation et Germaine envoie Eugène rechercher son amant et l’arracher à sa femme légitime.

A bout de forces, Charlotte fait une tentative de suicide. Benjamin accourt, bouleversé de remords.

 

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C'est dans les années 1808-1808 les plus douloureuses,les plus chaotiques de sa vie  que sa pensée prend une profondeur, une étendue dont jusqu'à alors il n'avait été capable.

Avant 1807, sa vie spirituelle n'était que pur égoïsme.

C'est l'année des dissimulations faites à Germaine et à Charlotte, de son mariage secret, des tentatives de fuite.

Mais c'est aussi l'époque de la première rédaction d'Adolphe., de sa traduction de Wallenstein, avec sa remarqua préface et des premiers chapitres de l'Histoire des religions.

 

C'est alors et pas avant que Constant cesse d'être exclusivement un écrivain du XVIIIe siècle et devient, plus tardivement que Chateaubriand et Germaine de Staël, romantique.Il a dans son roman une présence de la nature et le lien étroit e celle-ci et les sentiments profonds du personnage.

D'autre part, ce récit est à la première personne du singulier, centré sur le moi, On sait que le romantisme place l'individu – et ses sentiments au premier plan :

Je me peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver auprès d'elle.

 

C'est alors et seulement alors qu'il devient l'un des grands écrivains de cette de cette première génération romantique et qu'il accède à cette profondeur de sentiments inégalable.

Il a quitté son ignorance dédaigneuse, sarcastique pour s'ouvrir à la souffrance de l'autre.

 

La rupture définitive entre les deux amants terribles n’aura lieu qu’en 1811.

Il écrit : Tout est bien rompu… Mon âme au fond est déchirée.

Mais loin des intenses échanges intellectuels de Coppet, il s’ennuie ; Charlotte lui semble la plus ennuyeuse créature que la terre ait jamais portée.

Même si deux jours plus tard il la trouve à nouveau touchante.

 

À la date du 29 septembre 1812, il fait ce triste bilan :

Pourquoi me suis-je remarié ? Sotte situation, sotte chaîne. Autrefois j'étais entraîné par un torrent. Aujourd'hui je succombe sous le poids d'un fardeau... Le souvenir de Madame de Staël et celui d'Albertine me déchirent. Le cœur est inexplicable Mon coeur se fatigue de ce qu'il a et regrette tout ce qu'il n'a pas. Que la vie est triste et que je suis fou !

 

A la fin de l'année 1814, il s'enflamme pour Juliette Récamier qu'il connaît depuis plus de 10 ans. Il perd pied. Il n'est plus qu'une suite de plaintes, de cris douloureux. Il accepte toutes les rebuffades, tous les affronts car l'inaccessible Juliette est assez coquette pour entretenir la passion de Benjamin sans rien lui accorder. Elle voudrait l'apprivoiser comme elle l'a fait de tant d'autres. Passion malheureuse.

Juliette ne l'aimera jamais.

En novembre 1815, il parvient à s’arracher à son amour malheureux

 

En 1815, sans doute pour éblouir Juliette dont l'entourage est composé surtout de royalistes, partisans des Bourbons, dont il ne partage pas les vues, il publie un article violemment hostile à Napoléon au moment où l'Empereur déchu débarque en France.

Quand l'article paraît, le roi a déjà passé la frontière.

C’est le début des « Cent jours » Le roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle, note-t-il.

 

Sur les instances de Juliette, Benjamin s'enfuit puis revient à Paris, se cache chez elle.

Par un de ses amis, elle obtient que Napoléon rencontre Benjamin.

Napoléon qui veut alors ménager une transition entre le pouvoir absolu et un empire qui serait constitutionnel est assez lucide pour comprendre que Benjamin est un homme capable de concilier les contraires.

La rencontre des deux hommes les révèle plus proches qu'ils ne le pensaient. De cette rencontre naît un projet de constitution cet Acte additionnel que Benjamin rédige et qui devrait garantir la liberté.

 

Napoléon le nomme au Conseil d'Etat. Il est renié par la société de Juliette, suspect aux libéraux, jugé sans indulgence par ses meilleurs amis.

Il ne reniera pas l'Empereur déchu.

Dans son journal du 21 juin 1815, il écrit :

L'Empereur est de retour, il m'a fait appeler. Il est toujours calme et spirituel. Il abdiquera demain. Les misérables ! Ils l'ont servi avec enthousiasme quand il écrasait la liberté et ils l'abandonnent quand il veut l'établir.

 

Mais, encore une fois, il a joué la mauvaise carte car après Warterloo, les jours de l'empire sont comptés.

En novembre 1815, il parvient à s’arracher à son amour malheureux. Le retour des Bourbons le contraint à s’éloigner Il va rejoindre sa femme à Bruxelles, puis ils se rendent à Londres.

Il publie Adolphe, ce roman qui dormait dans les tiroirs depuis dix ans. Puis il revient à Paris en France où l'attend une brillante carrière politique Il a enfin trouvé sa voie.

 

Benjamin, tel qu’en lui-même.

Le journal de Benjamin, écrit au jour le jour, permet enfin de rectifier le jugement sévère porté sur lui et l’accusation d’insensibilité formulée sévèrement par Sainte-Beuve.

 

Benjamin n’est pas un être insensible et calculateur mais un homme déchiré, en proie à la lucidité la plus impitoyable envers lui-même.

Elle éclate à toutes les pages de son journal Il a écrit pour lui.

Je me suis fait une loi d’écrire tout ce que j’éprouverai ; je l’ai observé, cette loi du mieux que j’ai pu que j’ai pu, et cependant telle est l’influence de l’habitude de parler pour la galerie que, quelquefois je ne l’ai pas complètement observée.

 

Il écrit son histoire comme celle d’un autre pour ne pas m’oublier sans cesse et m’ignorer. Sa sincérité, sa franchise semblent parfois du cynisme.

Dès la première page de son journal présentée sous le titre de Germaine et Amélie, il écrit le 6 janvier 1803 :

Depuis longtemps, je n’ai plus d’amour pour Germaine. Une grande mobilité de caractère m’aide à suppléer à l’amour, sans mauvaise foi. De grands rapports d’esprit nous rapprochent l’un de l’autre.

 

C’est pour lui échapper qu’il songe à se remarier

Il faut me marier mais avec qui ? (6 janvier 1803)

 

Son choix se porte sur Amélie Fabri Le projet échoue et un an plus tard, il écrit :

Comme je l’aurais prise en aversion si on était parvenu à me la faire épouser !

Il n’était pas le moins du monde amoureux de la jeune fille.

Il écrit sans fard : J’ai besoin d’un être que je protège, que je tienne dans mes bras, dont le bonheur soi t aisé à faire, dont l’existence inoffensive se plie sans effort à la mienne, j’ai besoin d’une femme, presque inaperçue.

 

Il lui faut une femme suffisamment jeune, bête et pauvre, inférieure. Facile à diriger, un peu laide de surcroît.

Bref une femme qui n’existe pas par elle-même :

Si on la traitait doucement ce serait un animal facile à diriger.

Ces propos seraient odieux si on ne lisait peu après (2 mars 1803) : 

Ai-je jamais dominé quelqu’un ? Soyons de bonne foi et n’écrivons-nous pas pour nous comme pour le public. Avec beaucoup d’esprit sur les idées, j’ai très peu de forces.

 

Dans ses journaux, Germaine de Staël est désignée par un surnom affectueux. Minette ou Biondetta. Selon les crises que traverse leur couple, il est attendri ou révolté. Il note avec humour, à plusieurs reprises qu’il n’en peut plus de veiller des nuits entières pour parler avec Minette : ous verrez que je me marierai pour me coucher de bonne heure !
Il est certain que je ne vis d'esprit, de coeur et d'abandon qu'avec elle. Les autres me sont aussi étrangers que des arbres ou des rochers. Elle ou rien, il n'y a pas de doute.

 

Il lui est impossible de vivre avec elle, elle envahit sa vie, l’empêche de travailler par ses exigences, souvent il envisage de se tuer pour mettre un terme à son esclavage mais loin d’elle elle lui manque.

Quand ils sont séparés, ils s’écrivent au moins tous les deux jours. Au jour le jour, les notations contradictoires se multiplient ; et il analyse impitoyablement ces incessantes volte-faces.

Quoiqu’il écrive, il sait qu’il pourra écrire le contraire trois jours plus tard.

 

Lorsqu’il s’éprend à nouveau de Charlotte et souhaite l’épouser, il ne se méprend pas.

Il chante ses mérites, sa séduction mais il ajoute :

Evidemment, c'est la comparaison avec Madame de Staël qui cause tout cela. Le contraste entre son impétuosité, son égoïsme, sa constante occupation d'elle -même et la douceur, le calme, l'humble et modeste manière d'être de Charlotte me rend celle-ci mille fois plus chère. Je suis las de l'homme -femme dont la main de fer m'enchaîne depuis dix ans quand j'aime une femme qui m'enivre et m'enchante. Si je peux l'épouser, je n'hésite plus. 

 

Mais avec la même lucidité, il écrit le lendemain :

Soirée avec Charlotte. La fièvre passerait -elle et l'ennui commencerait -il ? J'en ai eu diablement peur.

 

Par un revirement psychologique que Proust analysera si subtilement dans la Recherche, c’est lorsque Benjamin est tellement sûr de toucher au terme de son esclavage, tellement sûr de se libérer, qu'il peut laisser libre cours à un regain de tendresse pour celle qu'il va quitter.

Benjamin s’éprend souvent mais comme le lui écrira Julie Talma il ne se déprend jamais complètement.

Cependant il est sans illusion sur les liens qui peuvent unir un homme et une femme.

Quand il s’est marié pour la première fois, il rêvait de ne faire qu’un avec sa femme. Mais il a compris que ce n’était qu’une chimère : Les autres sont les autres, on ne fera jamais qu’ils soient «soi».

 

La fusion n’est en réalité que la soumission de l’un des deux.

La liberté, l'indépendance en amour ne sont que des valeurs relatives.

J'ai beaucoup pensé à Minette et avec une grande tendresse. Son silence de 5 jours m'a prodigieusement rattaché. Je retourne avec bonheur auprès d'elle, parce qu'elle ne m'a pas demandé d'y retourner.

 

L'histoire de sa passion pour Ana Lyndsay puis pour Juliette illustre l'implacable logique du désir et l'utopie d'une impossible fusion : J'aime mais je n'ai le choix qu'entre deux malheurs. Ou l'objet de mon amour répond à ma demande et le désir meurt ou il ne répond pas et le désir est frustré.

 

Sa passion malheureuse pour Juliette est la version inverse de sa liaison avec Mme Lindsay.

Anne Lyndsay avait pour lui un amour aussi total qu’il éprouve aujourd’hui pour Juliette.

C’est parce qu’Anna Lyndsay lui avait fait le don total de sa vie qu’il avait cessé de l’aimer mais alors c’est la pitié qui l’avait enchaîné. Ana Lindsay s'est donnée toute entière et demande tout et toujours plus Je ne sais par quel charme mon amour s'augmente de jour en jour lui écrit-elle.

Mais elle se rend compte que leur relation est devenue asymétrique : Il peut vivre sans moi et moi je meurs loin de lui.

 

En vérité sa passion a le souffle court et surtout il ne veut pas faire mal à Germaine et ne peut renoncer à sa dépendance.

Avec Juliette la situation est inversée. Il ne demande plus, il supplie :

Si votre porte m'était fermée, je me coucherai dans la rue à votre porte. (janvier 1815)

S'il n'était pas si cruel de se tuer sans intéresser personne, je ne résisterai pas à l'envie qui me pousse. (novembre)

 

La banalité même de ses plaintes est émouvante :

Jamais on n'a aimé comme je vous aime, jamais on n'a souffert autant que je souffre. Ô mon Dieu, je n'en puis plus. Vous m'avez trop blessé, trop humilié, trop marché dessus.

Même s'il accumule les maladresses, il est toujours aussi lucide sur la loi du désir humain: on aime parce qu'on est pas aimé ; on n'aime plus dès que l'autre vous aime.

Pour obtenir quelque chose, n'exigeons rien.

 

Le désir n'obéit pas à la volonté.

Parce que je vous aime, j'ai tout perdu à vos yeux

Son amour ne l’aveugle pas sur lui-même il écrit dans son journal, le 10 février 1815 : Si elle m'aimait, je m'en lasserais.

 

Il a parfois le sentiment de payer pour le mal qu’il a fait à d’autres. Benjamin parfois se révolte et il note avec son impitoyable lucidité : Ma foi, j'y renonce, elle m'a fait passer une journée diabolique. C'est une linotte, un nuage, sans mémoire, sans discernement, sans préférence.

 

Benjamin, tel quand lui-même

Dans ses textes 2 autobiographiques, on dirait que l’humour dont il fait preuve à l’égard de lui-même avait pour fonction de dédramatiser une enfance malheureuse, privée de tendresse.

Jamais il ne se donne le beau rôle.

 

Le récit de ces années d'apprentissage sont ponctués de ses aventures féminines toujours présentées avec le même humour.

Simplicité du style, goût de la précision, sens de l'observation Deux types de récits ou deux registres.

Les uns comiques, picaresques.

Il se moque de lui et se donne le plus souvent un rôle ridicule et surtout dans ses aventures féminines.

Une tendre et courte liaison avec une douce femme; une passion pour une coquette, Mme de Trévor, qui répond à ses lettres passionnées en parlant d'amitié.

Lui veut qu'elle parle d'amour, très ennuyée d'un amant qui disputait sur un synonyme, elle s'irrite secrètement que le jeune galant reste si réservé.

 

En effet il s'éloigne, par timidité chaque fois qu'elle tente de l'approcher.

Ainsi sa relation avec une fille de mauvaise réputation. Il est le seul homme vraisemblablement à qui elle ait résisté.

 

Il est pathétique et grotesque dans l'aventure avec Mlle Pourrat et de sa mère. Il adresse des lettres enflammées à la demoiselle et face à elle, il a un comportement distant et timide.

Il prétend enlever la fille sans jamais lui demander son avis. Il fait sa première fausse " tentative de suicide" ; avec la même verve, il se rappelle le fâcheux malentendu entre une dame de 65 ans, elle est la seule à se rappeler qu’elle fut belle et le jeune homme timide et maladroit qui vient lui emprunter quelque argent pour régler une dette de jeu.

 

Elle couvrit de ses mains son visage, et elle tremblait de tout son corps. Je vis clairement qu'elle avait pris tout ce que je venais de lui dire pour une déclaration d'amour. Ce quiproquo, son émotion et un grand lit de dams rouge qui était à deux pas de nous, me jetèrent dans une inexprimable terreur. Je devins furieux comme un poltron révolté.

Il s'explique. Mme Saurin resta immobile.

Ses mains descendirent de son visage qu'il n'était plus nécessaire de couvrir. Elle se leva sans un mot et me donna l'argent que j'avais demandé.

 

Il se fait régulièrement tromper, voler, il accumule les fausses promesses, les dettes de jeu.

L'ironie de l'auteur sur lui-même lui attire la sympathie du lecteur.

Les récits lyriques, tendres: la rencontre avec Mme Johanot Le bonheur avec les amis. Le paisible voyage à cheval à travers la campagne anglaise.

Descriptions de personnages, présentées sans dérision et sans idéalisation, telle Mme de Charrière, esprit moqueur et cynique :

Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions; nous nous enivrions de plaisanteries et de notre mépris pour l'espèce humaine.

 

Malgré son ton léger et humoristique cet ouvrage a une dimension tragique. L'évocation de destin ultérieur de ces personnages introduit une note dramatique.

Tous les personnages finissent mal, deviennent fous, s'empoisonnent: Mme Johannot vit à deux pas de chez lui mais il l'ignore; humiliée, bafouée par son mari qui lui impose d'être la servante de sa maîtresse elle s'empoisonne, se croyant oubliée et abandonnée de toute la terre.

 

Mme de Trévor devient folle ; d' autres joyeux compagnons se suicident.

Ma vie évoque les joies et les rires de la jeunesse mais ceux qui riaient pleurent aujourd'hui.

Derrière le joyeux récit des aventures juvéniles se dessine en filigrane un rappel du destin qui nous attend : folie, souffrances, mort.

Dans Cécile, il choisit de masquer les personnages sous des noms d’emprunt. Mme de Charrière devient Mme de Chènevière, femme de beaucoup d’esprit, bizarre d’ailleurs pour laquelle j’avais eu à Paris un sentiment presque semblable à l’amour.

 

Germaine de Staël apparaît sous le nom de Mme de Malbée et Charlotte, sa future femme est appelée Cécile.

Benjamin raconte le début de sa relation avec Charlotte,

Sa liaison avec Germaine est peu développés, car son projet initial était l'histoire de son amour pour Charlotte.

L'ouvrage est divisé en 7 époques. Rencontre ; fascination réciproque. Puis des obstacles les éloignent l'un de l'autre.

Il rencontre Mme de Malbé mais très vite mes liens avec Mme de Malbée s’étaient resserrés sans nous rendre heureux.

 

Quand il revoit Cécile,12 ans plus tard il pense à l'épouser. Cécile tout comme son journal intime témoignent du trouble et de la faiblesse de Constant, déchiré entre deux femmes incapable de se résoudre à quitter l’une ou l’autre.

Il redoute le spectre de la douleur de Germaine. Mais il sait aussi que la souffrance, même sincère, se convertit en chantage affectif.

A bout de forces, Charlotte fait une tentative de suicide. Benjamin accourt, bouleversé de remords.

 

Adolphe ou l'impossible amour.

Une analyse psychologique et sociologique du sentiment amoureux.

Début d'un récit.

L'éditeur a rencontré  dans une auberge de Sicile, un inconnu profondément mélancolique.

Le récit que nous allons lire est le manuscrit abandonné par ce jeune homme  après un départ précipité.

Le récit proprement dit commence alors à la première personne.

Adolphe est un jeune homme âgé de vingt-deux ans au début du récit. Il vient d’achever ses études à l’université de Göttingen.

Il se prépare à embrasser une brillante carrière. Il se montre cependant très désabusé et il n’hésite pas à manifester en public une humeur des plus caustiques.

 

Séparé de son père, il  a reçu une éducation très spéciale d’une vieille dame très spirituelle et douée d’une ironie mordante.

Le roman se présente sous la forme d'une confession, dans un style dépouillé, comme si le jeune homme tout en ne s'intéressant qu'à soi, ne s'intéressait que faiblement à lui-même, pour reprendre la célèbre formule constantienne.

 

Adolphe raconte qu’il quitte Göttingen pour se rendre dans une autre ville allemande, où il se mêle aux courtisans d'une petite cour princière.

Il s’y fait délibérément une réputation de légèreté, de persiflage et de méchanceté. 

 

Pour remplir un vague besoin d'être aimé, il séduit une femme de dix ans son aînée, très belle mais socialement déchue.

Ellénore est la maîtresse d'un homme riche dont elle a eu deux enfants. Elle ne tombe pas immédiatement dans les bras de son séducteur et le désir d'Adolphe est attisé par la résistance qu'il rencontre.

 

 

Il croit au début qu'il l'aime vraiment :

Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion que nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre âme qu’une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de plaisir dans la présence, et dans l’absence tant d’espoir, ce détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de l’amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire.


C'est le début de leur liaison. Elle devient sa maitresse. Il veut se persuader qu'il l'aime.

Malheur à l'homme qui, dans les premiers temps d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle.

Mais l'union des amants se dégrade très vite.

 

Inquiet de voir son fils compromettre de belles espérances de carrière, le père d’Adolphe lui ordonne de le rejoindre. Ellénore qui ne veut pas le perdre est prête à tout sacrifier, enfants, fortune et protection, pour garder son jeune amant auprès d’elle.

Ellénore sacrifie tout pour Adolphe et par ces sacrifices elle enchaîne son amant qui ne sait plus si c'est l'amour ou la pitié qui l'attache à elle et dont la seule défense est de devenir à son tour victime.

 

Il se soumet à sa maîtresse mais il se détache d'elle, et il s'aperçoit avec horreur qu'il ne l'a jamais véritablement aimée.

Habile à le dissimuler, il reste avec Ellénore, qui ne tarde pas à comprendre qu'il ne l'aime pas.

Les amants prennent la fuite et se fixent dans une ville de Bohème où Adolphe rencontre un ami de son père, le baron de T***.

 

Ce dernier lui représente toute l’impasse d'une telle situation et qu’Ellénore n’est qu’un obstacle entre toutes les voies de sa future carrière.

Adolphe répond par les plus vives protestations d'amour et de fidélité à l'égard de sa maîtresse.

Mais il finit par prendre la résolution de rompre et pour mieux s'y tenir, il écrit une lettre de rupture qu’il rmet au Baron.

Ce dernier n'a pas confiance en cette promesse et fait parvenir cette lettre de rupture à Ellénore : terrassée de chagrin, elle meurt peu après.

 

Loin d'être libéré, Adolphe mène désormais une existence morne et désespérée qu’il traîne jusqu'à Cerenza où nous le trouvons au début du roman.

 

En guise d'épilogue, un correspondant anonyme adresse à l'éditeur une lettre explicative dans laquelle il l'incite à publier le manuscrit :

L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez qu'après avoir repoussé l'être qu'il aimait, il n'a pas été moins inquiet, moins agité, moins mécontent ; qu'il n'a fait aucun usage d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes ; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est aussi rendu digne de pitié.

Le roman s'achève par une réponse morale de l'éditeur qui accepte la publication et condamne l'attitude du héros :

Chacun ne s'instruit qu'à ses dépens... Les circonstances sont bien peu de choses, le caractère est tout.

 

Ellénore n'est pas Mme de Staël même si dans les scènes qui opposent Adolphe à Ellénore on peut trouver l'écho de ce qu'il avait vécu avec elle.

Elle n'est pas non plus Anna Lyndsay, même si les données apparentes peuvent la rappeler : à savoir une femme qui a une situation douteuse dans la société. On sait qu'il y a eu une première version d'Adolphe, mais il n'en n'existe pas de traces. En revanchen la douloureuse fin de son amie Julie Talma lui inspirera les derniers instants de son héroïne.

 

Il était plongé dans l'enfer de sa liaison, déchiré entre Germaine et Charlotte quand il écrivit ce roman émouvant à force d'impartialité.

C'est peut-être là le miracle et dont il n'aura jamais conscience : qu'il ait raté sa vie pour réussir son chef d'oeuvre.

Ce livre écrit presque distraitement et qui le rendra immortel.

Alors qu'il était en train de l'écrire, il en avait fait la lecture devant Madame de Staël, elle avait réagi par une scène d'une extrême violence.

 

Dix ans plus tard, il craignait encore de la blesser, c'est ce qu'il écrit à Juliette Récamier, en soulignant que ce personnage d' Ellénore n'est absolument pas elle.

D'ailleurs, toute haine apaisée, Germaine de Staël le comprend et Benjamin écrit, un peu plus tard :

Adolphe ne m'a point brouillé avec la personne dont je craignais l'injuste susceptibilité.

 

Il lira son roman devant divers auditoires, à Londres et à Paris .Personne ne reste indifférent, les uns critiquent, les autres pleurent et lui –même, alors que les événements relatés sont bien loin de lui, les revit si intensément que sa voix se noue et que les sanglots parfois l'empêchent de poursuivre sa lecture. Si l'on en croit son journal, c'était sur sa vie qu'il pleurait, sur la misère de son coeur si faible, si inconstant, si vite lassé.

 

Le dernier journal que nous possédons s'arrête au mois de septembre 1816. Il va quitter Londres.

Le 19, il écrit :

Il y a 22 ans qu'à pareille heure je voyais Madame de Staël pour la première fois. J'aurais mieux fait de ne pas contracter cette liaison et ensuite de ne pas la rompre. »

et le 24 : Combien ma femme me gêne par son obstination à me suivre ! Il y aurait mille choses à faire et elle sera un obstacle à tout. Laissons aller la vie.

 

Egoïste, Benjamin ?

A coup sûr, mais l’est-il plus que d’autres ?

Il est impitoyable dans les jugements qu’il porte sur lui-même et ne se contente pas de fausses bonnes raisons pour justifier sa conduite.

Il ne prend pas une pose avantageuse ; il se sait faible, double, instable et ne se cherche pas d’excuses. Conscient d’être un être multiple, il donne une voix à tous ces êtres contradictoires qui le constituent.

Savoir une femme malheureuse par sa faute rend son bonheur impossible, lui est insupportable. Il sait qu'il sera plus heureux avec Charlotte, douce, patiente, maternelle mais il sait aussi que renoncer à Germaine, la quitter l’oublier, c’est s’amputer de 15 ans de sa vie, c’est couper un membre qui vous fait mal, c’est mourir à soi-même Minette est une partie de moi, je ne puis l’arracher de mon existence.

 

Les souffrances comme les joies sont la vie ; s’en priver c’est renoncer à la vie.

Insensible Benjamin,

Plutôt un homme qui n’a jamais dépassé le chagrin d’une enfance sans tendresse, la mort de sa mère qui est morte en lui donnant la vie.

 

7BCfin

 

Quitter c’est mourir, c’est tuer.

Peut-on vivre sans faire mal à un autre, à une autre.

En 96 il l'écrivait à son cousin :

Tous les hommes sont malheureux. toute la nature humaine est combinée pour notre malheur.

L'une des clefs pour tenter de saisir cet être multiple, double, comme chacun de nous, sauf que lui est parfaitement lucide, se trouverait-elle dans cet extrait de la préface à Adolphe:

"La grande question dans la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui l'aimait.

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