Les soleils levants du romantisme

 

René-François de Chateaubriand, Germaine de Staël et Benjamin Constant sont les pères fondateurs du premier romantisme.

Nous savons globalement que c'est un mouvement culturel et littéraire européen qui, de la fin du XVIIIe jusqu'au XIXe siècle, a concerné tous les arts et qui s'oppose à la tradition classique et au rationalisme des Lumières.

Les manuels scolaires par souci de simplification distingue le XVIII, le siècle des Lumières,  et fait de la première moitié du XIXe le siècle du romantisme. Mais si le XIXe voit s'épanouir une nouvelle sensibilité, elle était antérieure. Entre les deux siècles, il ya une continuité.

Cette nouvelle sensibilité s'était fait jour sous l'influence de l'Angleterre.

Dès le XVIIIe, la découverte de l'œuvre romanesque de Richardson avait réhabilité les romans sentimentaux ; cette sensibilité éclatait dans La Nouvelle Héloïse mais également dans les romans de Diderot.

Des traductions des romans gothiques anglais avaient habitué les lecteurs à de nouvelles émotions.

L'influence de l'Angleterre se manifestait également avec la vogue des jardins anglais, bien différents des jardins à la française dont les superbes jardins du château de Versailles étaient les exemples les plus parfaits.

Chateaubriand et Germaine de Staël, Benjamin Constant dans des registres différents, furent dès le début du siècle, ces soleils levants.

 
   

Trois jeunes écrivains qui avaient vécu la Révolution et qui avaient vu s'effondrer leur monde avant qu'ils aient conquis leur équilibre :

"Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles."

C'est dans le creuset des événements historiques, et plus particulièrement de la Révolution qu'il faut chercher l'origine de leurs destinées et leur œuvre future.

La Révolution avait bouleversé non seulement leurs vies mais aussi la littérature.

Il n'était pas concevable que le traumatisme engendré par un tel événement ne se répercutât point dans les lettres et en particulier dans l'œuvre des écrivains qui devaient marquer le nouveau siècle.

Nul ne peut préjuger de ce qu'auraient été leurs ouvrages sans la tourmente de l'Histoire, pas davantage si le hasard de l'Histoire ne les avait pas faits des contemporains de Bonaparte, avec lequel, chacun à sa façon ils vont un jour se mesurer.

 

François-René de Chateaubriand descendait  d'une famille bretonne de très ancienne et noble souche. Ses ancêtres avaient été de hauts et puissants seigneurs. L'un d'eux avait participé à la bataille d'Hasting. Geoffroy de Chateaubriand avait accompagné Saint Louis aux Croisades. Par deux fois, ils s'étaient alliés à la maison royale anglaise, une fois à celle d'Espagne, trois fois à celle de Bertrand du Guesclin.

Puis ces grandes famille s'étaient appauvris car seuls les fils aînés héritaient des biens paternels. Les cadets soit se perdaient dans les classes populaires, ou choisissaient de s'embarquer.

Le père de Chateaubriand, René Auguste choisit la mer. Il eût souhaité servir comme officier sur les vaisseaux du roi mais la famille était trop pauvre pour l'entretenir à Brest le temps de ses études .

Il dut se contenter de chercher fortune sur mer, il fut mousse, terre-neuvier et pirate, mousse, lieutenant, négrier.

En 1753, il épousa une jeune file de la noble famille de Bédée, femme de beaucoup d'esprit, pétulante, animée, cultivée, élégante de manières mais petite, noiraude et laide.

Après son mariage, René Auguste, installé à Saint Malo, devint armateur et fit fortune. Mais l'argent n'était qu'un moyen : humilié par la misère où il avait vu les siens, il voulut rétablir sa maison dans le rang et dans les honneurs auxquels ils avaient droit. Il acheta le domaine et la forteresse de Combourg et prit le titre de Comte de Combourg dont son fils aîné Jean-Baptiste devait hériter, restaurant ainsi toute une tradition familiale.

 

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Château de Combourg

 

Sur les 10 enfants du couple Chateaubriand, 4 moururent en bas âge. Restaient le fils aîné, quatre filles, Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile et enfin le cadet, René François, venu au monde à demi-mort le 5 septembre 1768.

Il naquit à Saint Malo un jour où la tempête secouait, les maisons et les remparts de la ville comme si elle annonçait déjà les tempêtes de son destin

Il eut été dangereux d'élever cet enfant chétif à Saint-Malo.

 

Le bébé fut placé en nourrice à la campagne, sa nourrice le voyant dépérir le consacra à la Vierge. L'enfant ne porterait jusqu'à l'âge de 7 ans, que des vêtements bleus et blancs.

Il passa les 3 premières années de sa vie à Plancoët où vivait sa famille de sa mère.

Sa grand mère Bédée était une aimable vieille femme qui avait reçu une excellente éducation à Saint Cyr. Elle vivait avec sa sœur dans un ravissant village près du domaine de son oncle Bédée, un homme bon, jovial qui menait une joyeuse vie.

Ce fut pour lui le séjour de bonheur.

 

Lorsqu'il revint près de ses parents, son père s'était installé dans son château de Combourg.

Sa mère, dévote, cultivée était demeurée à Saint Malo. Elle qui avait été légère et gaie était devenu avec son mari si austère, un peu mélancolique mais en son absence, elle renouait avec la vie mondaine, la société.

L'enfant se comportait comme le pire des garnements, il jouait avec les gamins qui traînaient sur la plage du Sillon ou rêvait à quelques mètres du Grand-Bé, là où 70 ans plus tard il sera enterré, selon sa volonté.

Hardi, violent, bagarreur, il rentrait le soir les vêtements déchirés, le visage barbouillé, et sa mère disait alors, navrée: Dieu qu'il est laid !

 

L'enfant se sentit frustré par la préférence évidente de sa mère pour le fils aîné, qu'elle avait surnommé Caton tandis que, lui, le benjamin, était l'objet continuel de ses réprimandes.

Elle ne voyait pas qu'il souffrait de paraître déguenillé au milieu de ses camarades et de n'avoir jamais un sous en poche pour s'offrir comme eux des friandises

 

Mais déjà il protégeait sa sœur Lucile, pourtant son aînée de 4 ans qui était comme lui la mal aimée de la famille : une petite fille maigre, trop grande pour son page, bras dégingandés, air timide, faible, timide, mal habillée, une misérable créature, ainsi se souvient-il d'elle dans leur enfance.

A 7 ans, il fut relevé de son vœu au cours d'une grande cérémonie qui se déroula à Plancoët. Il retrouva sa grand mère et la sœur de cette dernière qui lui chantait une chanson de sa composition Un épervier aimait une fauvette qu'il n'oublia jamais.

 

En 1777, toute la famille s'installa dans le château de Combourg imposant édifice datant du XIe siècle, avec ses hautes tours, son donjon, ses remparts, ses escaliers en spirale., ses passages secrets, l'étang dans lequel se réfléchissaient les grands arbres. Il en fut fasciné.

Combourg lui semblait une maison merveilleuse et redoutable ; on la disait hantée par un fantôme à jambe de bois.

 

Ses études ayant été jusqu'alors fort négligées, son père l'envoya dans un petit collège à Dol. Les professeurs le trouvèrent très doué, en latin et en mathématiques ; il faisait preuve d'une prodigieuse mémoire.

Comme à Saint-Malo il souffrit au début d'être privé d'argent et mal vêtu mais ses camarades apprirent à respecter son courage et même à estimer sa violence qui pouvait aller, si un maître voulait le battre, jusqu'à la rébellion. 
Il passa 4 années à Dol où il acquit une solide culture classique. Vers la fin de son séjour, il fut troublé par une précoce puberté. Il cherchait à comprendre dans les livres ce trouble qu'il ressentait et n'identifiait pas.. Il se sentait si confusément coupable qu'il hésita à faire sa première communion.

Il fit une confession sincère qui effraya le bon père pat la nature et sensuelle et ardente de cet adolescent déjà tourmenté.. Mais il comprit sa profonde sincérité et lui donna l'absolution.

 

Il passait ses vacances à Combourg.

Ses sœurs aînées firent de beaux mariage et menaient une vie mondaine brillante à Fougères.

 

Après le collège de Dol son père l'envoya chez les Jésuites de qui devait le préparer aux examens de marine. il y retrouva des amis de Saint –Malo dont Gesril. Il fit de rapides progrès :il avait l'esprit clair, précis. Tout permettait de penser qu'il ferait un bon officier mais il demeurait, comme à Saint-Malo,  un enfant terrible, complice de toutes les farces. Mais courageux et franc quand venait le temps de la répression

Ìl passa deux ans à Rennes.

Lors du mariage de sa sœur Julie il vit pour la première fois une femme qui n'était pas de sa famille. Il en fut profondément troublé.

Puis il partit à Brest où il attendit en vain son brevet d'aspirant. Il y retrouva sa solitude, il regardait les bateaux, se liait avec des matelots et rêvait.

Comme le brevet n'arrivait pas et que le la limite d'âge allait être atteinte, il retourna à Combourg où il fut tendrement accueilli par sa mère.

Il n'était plus certain de vouloir être marin. Pourqui ne pas entrer dans les Ordres ?

Son père l'envoya au collège de Dinan. Mais il n'avait pas la moindre vocation religieuse. Aux vacances il revenait à Plancoët ou à Combourg.

En vérité, il n'avait pas plus envie d'être prêtre que marin.Peu à peu il prolongea ses séjours à Combourg et bientôt y resta. Il était plus économique de le garder, puisqu'il n'avait pas vraiment la vocation.

 

Le soir dans cette immense forteresse, il n'y avait plus que les 4 maîtres et quelques serviteurs.

Maniaque de la solitude le vieux comte avait rejeté son valet dans un souterrain et son fils au sommet d'une tour. Chaque soir, notre chevalier devait monter un escalier en spirales et suivre un chemin de ronde crénelé. ce trajet nocturne, quand le vent hurlait, devait être assez effrayant mais il n'était pas craintif.

Il lui suffisait d'entendre son père lui dire : Monsieur le Chevalier, aurait-il peur pour que tous les fantômes fussent conjurés ?

 

Déjà dans cette âme  l'honneur s'était installé, solitaire comme le manoir seigneurial sur la lande bretonne.

 

Ces deux années de 1783 à 1785, furent d'apparente inaction mais emplie de rêves, de poésie, d'exaltation aux côtés d'un père qu'il redoutait et de sa romanesque soeur.

 

L'un des passages les plus célèbres des Mémoires évoque les soirées passées dans la château :

Son père vêtu d'une robe de ratine blanche marche. 

Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres ; puis il revenait vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : de quoi parliez- vous ? 

Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent… Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie…
Lucile et moi nous nous tenions sur son passage. Nous l'embrassions en lui souhaitant bonne nuit.Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour dont
nous entendions les portes se refermer sur lui.

Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles…

Parfois, le vieux comte évoquait ses souvenirs, ou racontait des légendes et dans la nuit, le vent soufflait lugubre.

Lucile et lui étaient inséparables

Enfants à Saint Malo, ils avaient été tendrement unis; adolescents, abandonnés de tous ou croyant l'être, quelques années plus tard ils retrouvaient leur complicité.

 

Ils errèrent tout l'automne dans la forêt de Combourg ; l'hiver dans les sentiers couverts de neige, au printemps parmi les premières primevères. Ils erraient savourant leur ennui. Ils s'admiraient mutuellement.

Quand parfois Lucile s'arrêtait et se perdait en une méditation un peu théâtrale, il se lassait entraîner vers des pensées de tristesse et de mort… 

Loin d'elle il avait été fort différent, il était trop bouillonnant de vives passions mais pour Lucile, tout était souci, chagrin, blessure. 

Egarée, sujette aux songes prophétiques elle s'emparait de l'esprit de son frère par une sorte d'exaltation.

Il goûtait avec elle la délectable mélancolie des souvenirs d'enfance.

 

Elle fixait en lui des émotions fugitives en le contraignant à leur donner forme.

Comme lui, elle avait le goût du beau en matière littéraire, de la perfection des phrases. La première, elle devina en ce garçon précoce, violent, et incertain celui qui saurait exprimer la beauté des choses.

Elle lui disait tu devrais peindre ça.

 

Tous deux grands lecteurs tendaient haut leurs filets Ils lisaient Homère, Virgile.

Dans l'évocation des ces histoires qui parlaient d'amours avec des mots si beaux par la littérature, il entrevoyait que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui lui était, inconnue devait être la félicité suprême.

 

Chacun écrivait de son côté et ils s'éloignaient un peu l'un de l'autre.

Lui délirait :

je me composais une femme de toutes les femmes.

 

Ce sera sa Sylphide qui l'accompagnait dans toutes ses rêveries exaltées tandis qu'il parcourait la lande bretonne, les bois et les champs, marchait dans la bruyère ou parmi les roseaux Ensemble ils voyageaient dans des pays inconnus.

 

Dans Les Mémoires d'Outre-tombe écrit que ce furent :
Ces deux années furent des années de délire. 
Ce délire dura deux années entières pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je parlais peu, je ne parlais plus ; j'étudiais encore, je jetai là les livres ; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais ; je ne dormais plus. J'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices.

 

Un jour, il tenta de se suicider avec son fusil mais le coup ne partit pas.

Il maigrissait, ne dormait plus, il tomba malade.

Sa famille l'arracha à cette dangereuse exaltation, son père l'engagea dans un régiment à Cambray où il devint jeune officier.

Pour rejoindre Cambray, il passa par Rennes où un ami le mit en voiture pour Paris avec une fort jolie femme, madame Rose, qui avait accepté de faire frais communs.

 

Terrorisé d'être enfermé pendant 3 jours si près d'elle il se cala dans un angle de la diligence. A leur arrivée, sa compagne de voyage, moqueuse lui fit une brève révérence : Votre servante, Monsieur.

 

Il fut accueilli à Paris par son frère qui avait acheté la fonction de maître des requêtes et le conduisit au couvent où séjournait sa sœur Julie, infiniment plus belle que Lucile ; elle était cultivée, comme tous les enfants Chateaubriand, brillante, mondaine…
Quand un sien cousin, pour le déniaiser, l'emmena chez une beauté, un peu mûre et qu'il la vit allongé, il prit la fuite.

 

Lors de ce premier séjour à Paris la ville ne lui plut guère et il fut heureux de rejoindre son régiment à Cambray.

Là il se fit très vite des amis ; bon garçon il savait écouter, les anciens lui racontaient leurs amours, les jeunes leurs espoirs. 

Pendant ses congés militaires il allait voir ses sœurs mariées qui vivaient à Fougères ou dans leurs château.

 

En 1786, un courrier lui annonçant la mort de son père le ramena à Combourg.

Comme c'était l'usage, son frère aîné hérita de la fortune paternelle et les autres enfants quelques restes.

Son frère, enfin riche, put épouser la petite fille de Malesherbes, Mademoiselle de Rosambo

 

Les deux cadets allèrent à Fougères où vivaient leurs sœurs mariées.

L'année suivante, une lettre de son frère le ramena à Paris. Monsieur de Malesherbes pensait qu'il ne convenait pas que le mari de sa petite fille demeurât  maître des requêtes ; il lui conseillait d'entrer au service du roi

En attendant, il convenait que son jeune frère fût présenté au roi car Jean- Baptiste appartenant à la noblesse de robe, ne pouvait lui  être présenté.

Tout d'abord, il refusa puis finit par accepter. Il fut présenté au Roi vit la Reine.

Dès qu'il le put il retourna en Bretagne…

 

Cette fois Fougères l'ennuya un peu et ses deux plus jeunes sœurs, Julie et Lucile rêvaient de venir à Paris. Elles surent le convaincre de les accompagner. Les trois plus jeunes oiseaux de la couvée partirent à Paris et se nicher à l'abri du puissant Jean-Baptiste.

Ils rêvaient de pénétrer dans ce monde des lettres…

Il fréquenta quelques hommes de lettres qui n'étaient pas de grandes gloires littéraires sauf Fontanes et de Chamfort mais ils les éblouissaient.

 

Ils se lièrent avec Malesherbes qui avait été protecteur de Rousseau et des Encyclopédistes. Il les prit en amitié. Le vieux monsieur, l'esprit toujours vif, appréciait beaucoup le jeune Chateaubriand. Ils avaient de longs entretiens. Ils parlaient de botanique, sur son conseil il visita le jardin des Plantes, lut Littré.

Ces conversations l'encouragaient dans ses rêves d'aventures et de voyages vers l'Amérique.

Il est alors tout imprégné de Rousseau.

Au contact des esprits forts, sa foi, déjà ébranlée par ses lectures à Combourg, s'affaiblissait car il trouvait conjurés contre l'église tous les beaux esprits.

Il devint léger, mondain, il se croyait libertin à la Valmont.

Il était à Paris, lors de la prise de la Bastille et bien qu'il fût plutôt acquis aux idées nouvelles, il redoutait la dictature de la rue. Parmi ses anciens amis, hommes de lettres, il notait de troublants changements.

 

A propos de la fête de la Fédération l'un d'eux, breton comme lui ne déclarait-il pas :

Voilà une belle fête ! On devrait pour mieux l'éclairer, brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l'autel.

 

Chateaubriand, sceptique, souhaitait s'éloigner des deux camps qui s'affrontaient jusque dans la famille de son frère mais pour réaliser son projet de voyage, il n'avait aucune aide financière.

Pourtant, au printemps 1791, grâce à son petit héritage et quelques revenus plus substantiels obtenus dans le commerce des bas, il put partir.

 

Pendant la traversée, ce malouin, fils de corsaire se comporta hardiment, il aimait à dormir sur le pont, le matin il montait à la hune du grand mât.

Selon le récit d'un des ses compagnons, lors d'une tempête, René, grand imitateur des héros d'Homère se fit, comme Ulysse, attacher au mât du milieu où il fut couvert de vagues et battu par les vents. mais bravant l'air et l'eau, il s'encourageait en criant :

O tempête, tu n'es pas encore aussi belle qu'Homère t'a faite.

 

Quand il regardait ce grand spectacle que lui offrait la nature, il pensait déjà à en exprimer la beauté, se répétant cette phrase que Lucile lui avait dite à Combourg :

Tu devrais peindre cela.

 

Son séjour de 5 mois dans le Nouveau Monde est resté assez mystérieux.

Qu'a-t-il vu des paysages qu'il décrira avec tant de flamme et de force dans ses œuvres ?

Nul ne le sait vraiment. Il est possible qu'il n' ait vu ni la Floride, ni la Louisiane, qu'il n'ait pas descendu l'Ohio ni le Mississipi.

On est certain qu'il alla jusqu'au Niagara.

 

Mais qu'importe le parcours réellement accompli.

Il avait été en contact avec une nature à demi-défrichée, avec des populations indiennes qui pour n'être pas primitives étaient cependant propres à susciter la curiosité et l'intérêt du voyageur.

Les lectures, la documentation feront le reste car l'important est sans doute l'impression qu'a laissée sur le jeune homme la découverte de ces paysages et de ces hommes.

Un voyage en forêt, avec un Hollandais et quelques Iroquois et pour lequel il s'était équipé comme vrai coureur des bois, fut un vrai bonheur…

 

Le disciple de Rousseau croyait à l'homme vierge de la nature, à l'homme primitif d'avant le Contrat social, au Bon sauvage.
Pourtant il dut reconnaître que les Iroquois avaient leurs vices, que leurs passions étaient dangereuses, leurs supplices affreux.

Pourtant, les préjugés sont si tenaces que plus tard, lorsqu'il peignit des sauvages, il en fit des héros, des philosophes, des poètes.

Cependant, le journal qu'il tint pendant ce voyage montre que son enthousiasme alla plutôt vers la nature que vers les hommes.

 

Toute son oeuvre sortira des pages de son journal, de son éblouissement devant l'exubérance de la nature américaine et il sera toujours sévère pour les peintres et pour les écrivains qui se fient à leur seule imagination :

Gardons-nous de croire que notre imagination est plus féconde et plus riche que la nature.

 

Mais, et c'est le privilège du grand d'écrivain, sur le souvenir d'une nuit dans un campement d'indiens, sur quelques images fortes que son exaltation portent à incandescence, il bâtira un monde et il orchestrera une superbe symphonie dont les échos devaient retentir bien longtemps et jusqu'en Amérique.

 

Pendant des années sur l'expérience et sur ses lectures, l'imagination de Chateaubriand s'exerça de telle sorte que le séjour en Amérique devint une source constante d'inspiration.

Les Natchez et des chapitres de son Essai sur les révolutions en découlent, sans compter l'ouvrage qui paraîtra bien plus tard, en 1827, le Voyage en Amérique.

 

C'est la nouvelle de la fuite du roi et l'arrestation du roi à Varennes qui l'auraient amené à revenir en France, d'où, sur le conseil de Malesherbes et devant la violence qui se déchaînait dans les rues de Paris. il se décida sans enthousiasme à rejoindre l'armée des émigrés.

Il partit avec son frère, Jean-Baptiste

Pour financer son départ Lucile lui fit épouser une jeune fille, Céleste Buisson de la Vigne dont la dot se révèlera bien inférieure à ce que la famille espérait.

 

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Il ne la connaissait pas. Peut-être l'avait –il croisée au hasard dans sa pelisse rose?

Céleste, aux beaux cheveux blonds, n’était pas jolie,  son nez était trop long, mais, à défaut de beauté, elle avait de l’esprit et du caractère.

 

René, pour éviter de s’opposer à Lucile qui voulait ce mariage se laissa faire. Faites donc, lâcha-t-il.

Il l'épousa en janvier 1792.
Marié pour la vie. 
Marié, mais si peu !

 

Mais il était si peu sage qu'avant de partir il perdit au jeu presque tout l'argent du voyage et oublia le reste dans un fiacre.

Heureusement, le portefeuille, découvert par un moine honnête, lui fut restitué.

 

Avec son frère, il passa clandestinement la frontière par des sentiers perdus et des chemins creux.

A Bruxelles, il trouva l'émigration fâte et mondaine. Il avait retrouvé ses bagages passés en fraude et parmi eux le manuscrit des Natchez.

 

Il rejoignit l'armée de Condé, se battit à Thionville, à Verdun, fut blessé. Atteint de la petite vérole il obtint un congé.

Miné par la fièvre, couvert de pustules, la cuisse ensanglantée enveloppée d'un torchis de foin, l'uniforme en loques, il se traîna par les Pays- Bas et le Luxembourg vers Bruxelles.

Il y retrouva son frère, assez richement installé, qui le fit soigner, lui raconta les massacres de septembre et lui avança l'argent pour rejoindre son oncle Bédée réfugié à Jersey où il arriva dans un état de santé effroyable.

Soigné pendant 4 mois, il finit par guérir.

 

Son frère était retourné à Paris pour tenter de sauver ses biens menacés d'être saisis René, se rendant compte qu'il était à charge pour son oncle, se décida à passer en Angleterre.

Après une effroyable traversée, il arriva, maigre, mal vêtu, déchiré par la toux..

Sa timidité, sa pauvreté et ses amitiés le lièrent aux émigrés bretons qui n'appartenaient pas à la haute émigration.

 

Pour survivre, Chateaubriand envisagea d'écrire un ouvrage sur les révolutions comparées.

La chance lui fit rencontrer un certain Peltier qui s'enthousiasma pour le projet.

Il se mit au travail, surtout la nuit car pendant la journée, il faisait des traductions de l'anglais et du latin.

 

Il partageait son pauvre logis avec Hingant, conseiller au Parlement de Rennes qu'il avait rencontré pendant la traversée. Tous les deux durent peu à peu diminuer leurs rations alimentaires ; se contentant à la fin d'eau chaude :

je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau. Je mâchais de l'herbe et du papier.

 

Son ami tenta de se tuer, puis il fut pris en charge par un parent.

Il partagea alors sa misère avec un autre malheureux, qui un jour tomba paralysé.

 

Ce fut encore Peltier qui le sauva en lui proposant d'être répétiteur en province

A Beccles, Chateaubriand prit le nom de Chevalier de Combourg plus facile à prononcer d'autant plus que son nom déformé par la prononciation anglaise aboutissait à un shatter brain, qui voulait dire cerveau troublé.

 

Les cours particuliers ne manquèrent pas à ce jeune professeur au beau visage, on le trouvait instruit, il était souvent invité, il s'amusait à la graphologie. Mais sa fierté ombrageuse souffrait de sa position subalterne et il contracta alors pendant ces années de misère une horreur du monde qui lui resta.

Il s'enfermait dans sa chambre et travaillait à son Essai sur les Révolutions et rédigeait une version plus élaborée de l'ouvrage qui sera les Natchez.

 

Un soir, un Anglais qui parcourait une gazette lut à haute voix les noms des Français qui avaient été guillotinés quelques jours auparavant.

C’est ainsi qu’il apprit la mort de Malesherbes et de toute sa famille. donc son frère et sa belle-sœur

Il ne put cacher son émotion et c’est ainsi qu’il révéla à ceux qui ne le connaissaient que comme le chevalier de Combourg, son nom véritable.

Il apprit également que ses soeurs et sa mère avaient été arrêtées.

 

Il lui semblait de plus en plus difficile de concilier son rousseauisme avec l'horreur que lui inspiraient les nouvelles venant de France. Il se rappelait les dernières paroles de Malesherbes : Condorcet a été mon ami, mais à présent je ne me fera aucun crime de l’assassiner.

 

Le jeune François-René commençait à demander un modèle politique à ces Anglais dont il admirait la discipline et le sens civique.

C'est à Bungay où il prit logement chez un pasteur anglican, riche et cultivé, qu'il connut une tendre histoire d'amour dont il devait faire le récit dans Les Mémoires d'Outre-tombe.

 

Il donnait des cours de littérature comparée à Charlotte, la jeune fille de la maison.

Puis ayant fait une chute de cheval, il fut soigné par ses hôtes comme un membre de la famille. Charlotte était charmante et les deux jeunes gens commencèrent une idylle que les parents approuvaient.

Mais quand la mère de la jeune fille lui proposa d'épouser sa fille, René ne put que sangloter, non pas de joie comme le crut la brave femme, mais de désespoir et avouer : je suis marié.

Il se sauva sur le champ et disparut.

 

Il ne revit Charlotte que bien plus tard, lorsqu'il fut nommé ambassadeur à Londres.

Rentré à Londres, son désespoir et son isolement furent tragiques, on le croyait devenu fou. Il maudissait son absurde mariage, se persuadait qu'il était un être fatal, semant le malheur autour de lui.

Son orgueilleuse mélancolie le sauva du désespoir

 

Une mélancolie, aussi générée par les circonstances historiques, un présent désolé, un avenir trouble, le bouleversement de son pays ; si nous ajoutons à cela un amour douloureux, nous comprenons mieux ce qui constitue le fond de désespoir sur lequel se développera le personnage de René.

Ce personnage que bien que plus tard il renia mais la tristesse farouche et orgueilleux de René fut bien la sienne.

 

Le premier volume de l'essai sur les Révolutions parut en 1797. C'était un livre ambitieux, bouillonnant un chaos dira de lui son auteur 30 ans plus tard, pourtant un chaos très organisé suivant un plan exposé dans le prospectus.

Doué d'un sens d'un sens de la relativité rare en ce temps troublé, il ne montre ni haine ni passion.

 

Ce livre dédié à tous les partis les mécontenta tous ; il déplut aux républicains, choqua les monarchistes et atterra la famille de Chateaubriand qui avait trop souffert de la révolution pour en disserter du point de vue de l'éternité.

Pourtant ce livre avait fait la réputation de son auteur, et dans le salon d'Anna Lindsay. il rencontra de nombreux amis et retrouva le poète Fontanes qu'il avait connu à Paris.

Fontanes sut reconnaître le génie du jeune Chateaubriand, lui donna de judicieux conseils ;il lui affirmait que la France était redevenue chrétienne ou qu'elle n'avait jamais cessé de l'être, hormis dans les hautes classes, déistes rationnels comme Voltaire ou sentimentaux comme Rousseau. Il l'invita à employer son talent à défendre les idées politiques et religieuses dont la France était avide. et prédit : Il nous passera tous.

 

Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mère qui avait été blessée par l'Essai sur les révolutions, il évolua brusquement :

Je n'ai point cédé à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sorti du coeur ; j'ai pleuré, j'ai cru.

 

A la croisée des chemins, une occasion s'offrit à lui de défendre le christianisme mis violemment en accusation par un de ses anciens amis et cet ouvrage, signe de l'évolution des esprits, fut très mal accueilli.

Fontanes avait donc raison.

Au printemps de 1799, il commença à penser à un petit ouvrage qui devint le génie du christianisme.

 

La jeune gloire de Bonaparte rassurait les proscrits ; il avait renversé le Directoire et affirmé la résolution, non de désavouer mais de terminer la révolution et de faire la fusion des partis..

Comme beaucoup d'émigrés monarchistes, Fontanes était revenu en France. Persécuté par Fouché, il avait su faire la conquête de Bonaparte.

Il écrivait à Chateaubriand des lettres affectueuses :

Vous êtes la seconde personne (la première étant Joubert) à qui dans le cours de ma vie, j’ai trouvé une imagination et un coeur à ma façon… Travaillez mon cher ami, devenez illustre Vous le pouvez. L’avenir est à vous.

 

Confiant en l'aide de Fontanes, Chateaubriand revint à son tour, sous un faux nom en 1800 car il était sur la liste des émigrés.

En quittant l'Angleterre, il avait laissé ses manuscrits des Natchez cette grande épopée américaine, chez sa logeuse, à l'exception des deux récits Atala et René.

Il avait passé 7 ans en Angleterre et ce séjour devait en lui une empreinte profonde.

Il est plus que jamais un mélange de hauteur et de timidité, de passion et de bon sens.

Paris lui était devenu étranger.

 

Aux poètes anglais, il devait quelques uns de ses plus beaux thèmes, aux lois anglaises, son respect des libertés et sa foi dans une monarchie constitutionnelle, aux moeurs anglaises qui étaient venues renforcé sa réserve de Breton, cet air boutonné qui masquera la violence de ses passions. La misère, les humiliations, avaient  développé en lui ce rebelle impénitent qu’avait fait naître sa position de cadet ; les crimes de la Révolution lui avaient enseigné les limites de la rébellion.

 

Le bon garçon demeurait en lui très vivant quand il se trouvait dans un milieu amical. Mais il avait découvert le prestige que pouvait  donner de beaux malheurs. Il avait appris à se faire de la mélancolie un bouclier contre la douleur et à chercher le vent des orages pour dissiper les vagues de l’ennui.

 

Il est plus que jamais un mélange de hauteur et de timidité, de passion et de bon sens

Pendant cette sanglante décennire la France et lui-même ont beaucoup changé.

Fontanes, ami de Lucien Bonaparte et amant d'Elisa Baccioli, la sœur de Napoléon le guida dans ce monde en pleine effervescence où se côtoyaient républicains et émigrés d'hier, rescapés de la Terreur ou assassins d'hier, jacobins devenus nobles ou enrichis, l'introduisit dans les salons à la mode.

 

Il lui présenta son meilleur ami, Joubert, auteur de Maximes.

Lettré, d'un goût exquis, avait alors 46 ans. C'était un personnage étrange, un peu lunaire, dt un esprit critique très aigu et très souvent il détruisait ce qu'il avait écrit.

Quand il lut les premières pages de Chateaubriand, il reconnut un grand écrivain :

Ce sauvage me charme. Il faut le débarbouiller de Rousseau, des vapeurs de la Tamise… Lui laisser la croix, les couchers de soleil en plein océan, les savanes d'Amérique et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire…

 

Ils se lièrent d'une vraie amitié ; Chateaubriand disait de lui : C'était un égoïste que ne s'occupait que des autres .
Joubert le fit entrer dans le salon de Pauline de Beaumont, la femme qu'il aimait follement, timidement et sans espoir.

A son retour d'exil, Pauline de Beaumont qui lui ouvrit les portes de son salon.

Toute sa famille avait péri pendant la Terreur.

 

Elle vit entrer, amené par un ami, un Breton de petite taille, disproportionné, avec des épaules hautes, une forte tête engoncée, très belle mais évidemment faite pour un autre corps, des manières un peu guindées, un charmant sourire.

 

L'originalité de ses idées, la beauté de sa voix, la légende de mélancolie dont il savait s'entourer firent merveille sur cette femme sensible.

En mars 1801, Chateaubriand lut pour la première fois des extraits d'Atala et Pauline s'enflamma : 

Le style de M de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour ; il joue du clavecin sur toutes mes fibres.

 

Fragile, fiévreuse, déjà rongée par la tuberculose qui devait l'emporter, indifférente à son sort, se sentant déjà condamnée, en sursis ; elle inaugure la galerie des poitrinaires romantiques près d'un demi-siècle plus tard. 

 

Dans les Mémoires d'outre-tombe il écrivait

Mme de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes qui ont passé devant moi. Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur des cendres.

 

Ce que furent les premières années de l'écrivain nous en trouvons le récit dans les pages les plus heureuses de ces Mémoires d'Outre-tombe sus lesquelles reposent aujourd'hui la gloire de l'écrivain.

Chateaubriand amena un de ses amis, le poète Chênedollé. Un homme si triste que lorsqu'il s'approchait d'une fenêtre ses amis croyaient qu'il allait s'y jeter. La petite société le baptisa Le Corbeau de Vire, Chateaubriand fut le Chat, Fontanes le Sanglier, Joubert, le Cerf et Mme de Beaumont l'Hirondelle.

Et le Chat fondit sur l'Hirondelle.

 

Le lancement de l'enchanteur devint la grande affaire du petit groupe qui se réunissait chez cette femme tendre et fragile si durement éprouvée par la révolution.

Comme un ballon d'essai, il détacha pour une publication isolée Atala.

 

Dans le salon de Pauline de Beaumont où Germaine de Staël apparaissait parfois comme un tourbillon, Chateaubriand lut des extraits d'Atala, (mars 1801) et Pauline s'enflamma.

Le 3 avril 1801 paraissait à Paris Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert.

 

Selon les prévisions de Joubert, le succès d'Atala passa toute espérance. Chateaubriand voulait toucher et charmer.

Et Chateaubriand charma.

Atala allait devenir des chapitres du Génie du christianisme, destiné à illustrer la thèse des Harmonies de la religion chrétienne mais il parut donc, détaché de l'oeuvre principale encore à l'impression.

Cinq éditions se succédèrent jusqu'en 1802, date à laquelle Atala parut dans le Génie du christianisme.

Détaché à nouveau en 1805 et réuni à René, l'épisode reçut sa forme définitive.

De ces douze éditions, il n'en est pas deux qui soient identiques.

Dans la mesure où Atala et René sont des récits passionnés, ils ne pouvaient se passer d'une conclusion édifiante

Puis, il exclura ces deux récits du Génie du christianisme en 1826 ; et les replacera dans Les Natchez.

Les remaniements, les suppressions surtout, indiquent l'évolution de l'auteur, son sens de l'actualité et sa docilité intelligente devant la critique..

 

Atala 

Chateaubriand commence par un prologue dans lequel l'auteur décrit en quelques pages le lieu de la scène. Le Meschacebé (nom plus harmonieux du Mississipi) nous apparait dans toute sa majesté et donne lieu à un tableau où l’auteur a prodigué ses plus riches couleurs.

Après ce tableau ravissant, s'ouvre le récit.

En 1755, un jeune Français, René, malheureux et désespéré arrive chez les Natchez, peuplade indienne des bords du Meschacebé et demande à être reçu guerrier de cette nation.

Chactas, un des chefs les plus vénérés de ces Indiens, adopte René.

Il avait lui-même visité la France dans l'espoir de calmer, par de lointains voyages, le souvenir d'infortunes dont les forêts du Nouveau-Monde avaient été les témoins.

 

Au cours d'une expédition, pendant une nuit douce et paisible, René demande au vieillard le récit de ses aventures, et c'est ce récit qui forme le sujet d'Atala.

Chactas raconte à René ce qui lui arriva quand il ne comptait que dix-sept chutes de feuilles

Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez, allié aux Espagnols, l'avait emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi, ayant succombé dans le combat, Chactas courait le risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieil Espagnol, Lopez, s'intéressa à lui, l'adopta et essaya de l'apprivoiser à la vie civilisée.

 

Mais, après avoir passé trente lunes auprès de son protecteur, Chactas fut saisi du dégoût de la vie des cités. Un matin, il revêtit ses habits de sauvage et alla se présenter à Lopez, l'arc et les flèches à la main, en déclarant qu'il voulait reprendre sa vie de chasseur.

 

Il part, s'égare dans les bois, et, pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles, il confesse hardiment son origine et sa nation : Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Mescou, qui ont enlevé plus de cent chevelures au Museegulges.

Le chef ennemi lui dit : Chactas, réjouis-toi, tu seras brûlé au grand village.

L'âge et la figure du prisonnier intéressent les femmes, qui lui apportent divers présents.

Atala, fille de Simaghan, s'attache à lui. Arrivé au grand village, Chactas est à la à la veille.de son supplice, mais Atala trouve le moyen d'éloigner le guerrier qui le garde, détache ses liens et fuit avec lui dans le désert.

 

La peinture de cette dangereuse fuite entre crainteet d'espoir, de remords qui tourmentent ces fugitifs, ont fourni au génie poétique de Chateaubriand des pages admirables.

Un jour, pendant un orage, sous les coups redoublés du tonnerre, à la lueur des pins embrasés, Atala raconte à Chactas son histoire : elle est chrétienne, elle n'est pas, comme on le croit, la fille du magnanime Simaghan ; elle est fille de Lopez, de ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas.

 

Les fugitifs sont trouvés pendant l'orage, par le père Aubry, un vénérable missionnaire qui a fondé, près de là, une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Le père Aubry emmène les deux sauvages dans sa cabane, et, le lendemain, ils assistent à la messe que le pieux ermite célèbre en plein air. Dans la description de ce mystère, le poète déploie toute la grandeur et la puissance de son génie. Ils sont heureux dans ce paisible refuge

Chactas, qui se sent aimé par sa jeune libératrice, voudrait unir à jamais son existence à la sienne,. Le père Aubry et Chactas visitent la mission où s'instruisent les Indiens.

Un jour à leur retour, ils découvrent Atala mourante. Vouée à la Vierge par sa mère s'est empoisonnée pour ne pas trahir ses voeux et succomber à son amour.

Le père Aubry explique que la religion n'est pas si cruelle et que l'évêque aurait pu la délier de son serment.

 

L'épilogue rapporte comment Chateaubriand entendit cette histoire d'une indienne et quelle fut la fin tragique du père Aubry, de Chactas et des Natchez

Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert conquit en peu de jours le faubourg Saint Germain, les Tuileries, la France, l’Europe et un peu plus tard, l’Amérique latine.

 

Les gravures populaires firent beaucoup pour répandre le renom de l'œuvre. Bientôt les auberges de rouliers furent ornés de gravures, rouges, vertes et bleues, représentant les héros. Dans les boites des quais, Chateaubriand retrouvait ses personnages en cire, sans compter le tableau de Girodet, présenté au Salon de 1808, La mort d'Atala.

 

1 enterrementAtala

 

Succès inimaginable qui en fit l'homme du jour, au grand étonnement de l'auteur lui-même qui au début n'en croyait pas ses yeux. et puis les lettres pleuvent, de tendres billets parfumés :

Si ces billets n'étaient aujourd'hui que des billets de grands mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe subscrite par moi, et comment, avec rougeur on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.

 

Même Germaine de Staël fut vaincue et ne l'appelait plus que Dear Francis tandis qu'il terminait ses lettres par God bless you.

C'est de la publication d'Atala que date le bruit que j'ai fait dans le monde. Je cessais de vivre de moi-même et ma carrière publique commença. 

 

Déjà l'amorce de son triomphe politique.

Les traductions furent immédiates et nombreuses, en anglais, en italien, en russe et même en grec moderne.

Grâce à Fontanes, à Lucien Bonaparte et à Elisa, la soeur de Bonaparte il obtint sa radiation de la liste des émigrés et elle lui inspira de la sympathie pour le nouveau régime.

Le Génie du Christianisme, avait été commencé en Angleterre avant que Bonaparte prenne le pouvoir, mais en 1800,. l'accord entre cette entreprise et la politique nouvelle devenait plus sensible

il était donc urgent de l'achever.

 

L'ouvrage attendu devait accoutumer à regarder avec quelque ferveur le christianisme.. en ne mettant en usage que des moyens qui fussent nouveaux, qui fussent du temps et de l'auteur.

Pour perfectionner, parfaire le grand ouvrage, Le Génie du Christianisme.

 

il fit une retraite studieuse et amoureuse à Savigny sur Orge chez Pauline de Beaumont.

Elle était heureuse de l'aider à réunir de la documentation, Joubert lui apportait les ouvrages dont il avait besoin mais surtout, tous les deux insistaient pour qu'il n'alourdisse pas son texte par des citations :

M de Chateaubriand ne ressemble pas aux autres prosateurs; par la puissance de sa pensée et de ses mots , sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier et qu'il nous enchante.  

Pauline était bouleversé par le talent de l 'homme qu'elle aimait qui savait tirer de trois volumes insipides une page si touchante qu'elle fondait en larmes en l'écoutant.

Hors les Joubert, peu de visiteurs venaient troubler leur tête à tête. Lucile après avoir bien aimé Céleste ne s'entendait plus avec elle ; elle s'attacha à Pauline ou plutôt elles communièrent dans une même admiration pour lui.

Un an plus tard, en avril 1802, il publiait Le Génie du christianisme.

 

1 GenieChristianisme

 

Voltaire et les Encyclopédistes avaient voulu prouver que le christianisme tel qu'il s'était constitué dans les Eglises était incompatible avec la raison.

Rousseau, en établissant le primat du coeur, en professant un déisme plus chaleureux que celui de Voltaire, avait rendu ses droits à l'émotion religieuse et Chateaubriand était disciple de Rousseau.

 

Au cours de ce XVIIIe siècle où l'esprit libertin avait gagné les classes supérieures de la société, le peuple était demeuré fidèle à l'ancienne Eglise et celle-ci avait accompli des progrès dans le sens de la spiritualité avec un clergé plus instruit, plus digne. Les femmes avaient contribué à maintenir la foi ; enfin tant de souffrances étaient venues qui empêchaient de croire les hommes capables de fonder, par leur seule volonté et leurs seules forces, le bonheur de l'humanité.

C'est d'ailleurs dans son entreprise religieuse que la Révolution avait le moins bien réussi.

Le premier Consul tenait de son origine corse des traditions religieuses et une sympathie ouverte pour le christianisme.

Ainsi, sa route et celle de Chateaubriand se rapprochaient.

Entre-temps, le Concordat avait été signé avec le pape et le culte avait été rétabli, le dimanche suivant, 18 avril.

Dans la cathédrale Notre- Dame, désaffectée depuis dix ans, se déployèrent les solennités du jour de Pâques.

Le concours entre le rétablissement de l'ancien culte et la publication d'un livre qui devait exercer tant d'influence sur la vie religieuse du pays, réhabiliter la liturgie et l'art chrétien est un fait majeur.

 

En 1803, la seconde édition était précédée d'une épître dédicatoire au Premier Consul :

On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent ; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance depuis que vous appuyez sur la Religion les bases de l'Etat et de vos prospérités. Continuez à tendre une main secourable à trente millions de chrétiens qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.

 

1erConsul

 

Dans les Mémoires Chateaubriand a raconté ce que fut son entrevue avec Bonaparte.

Un face à face entre le premier des Français et le premier écrivain. La foule s'écarte lorsque s'élève la voix du Premier Consul qui s'écrie : Monsieur de Chateaubriand. Il lui parle comme si j'eussé été de son intimité de religion, du christianisme et Chateaubriand poursuit, Bonaparte s'éloigna.

Comme à Job dans ma nuit un esprit était passé devant moi ; les poils de ma chair se sont hérissés ; il s'est tenu là…

Ce succès transforma l'idée qu'il se faisait de lui-même et lui fit concevoir une ambition sans borne.

 

3 napoleon

 

Il s'était trouvé associé aux grands desseins de Bonaparte ; il pensera désormais lui et moi, Le poète et le Consul :

On ne fut plus cloué sur place par un préjugé antireligieux. le heurt que le Génie donna aux esprits fit sortir le XVIIIe siècle de l'ornière.

 

Publié en 1802 René est la suite du roman Atala,

Exilé dans la tribu des Natchez, René raconte, à la demande de Chactas et du père Souël, l’histoire de son passé et de son existence malheureuse.

À la recherche d’une identité qu’il ne trouve pas, obsédé par cette quête infructueuse et bouleversé par la mort de son père, René décide de voyager mais rien n’y fait. En proie à des tourments méconnus, il aspire au suicide.

Pour l’en empêcher, sa sœur Amélie lui apporte le réconfort de sa présence ; mais elle dépérit aussi d’un mal inconnu et va s’enfermer dans un couvent.

René assiste à l’émouvante cérémonie de ses vœux et surprend le secret de ce mal étrange : Amélie qui s’est prise pour son frère d’une tendresse excessive, est torturée de remords. Le jeune homme s’attache également à sa sœur Amélie.

Le désespoir du jeune homme vient enfin combler le vide de son existence malheureuse. Laissant sa sœur repentante et apaisée par la vie du couvent, il s’embarque alors pour l’Amérique où il apprend par une lettre qu’Amélie est morte comme une sainte en soignant ses compagnes.

 

Telle fut l'histoire de René. Chactas ému le prit dans ses bras et le vénérable père Souël, auditeur de ce touchant récit, lui adressa de tendres reproches et lui dit que la mort d'Amélie était le juste châtiment de la vie errante et inutile qu'il avait menée jusqu'alors.

Le narrateur mentionne que René, aux côtés des deux vieillards, mourra dans le massacre des Français et des Natchez à la Louisiane, sans avoir trouvé le bonheur. On montre encore un rocher où il allait s'asseoir au soleil couchant.

 

Comme Atala l'épisode consacré à René étaient à l'origine deux épisodes des Natchez qui furent ensuite inclus dans le Génie du christianisme.

René est le pendant Chactas.

 

René, l'Européen qui s'est fait sauvage, le héros désabusé des livres et des civilisations qui cherche dans les vastes régions primitives la paix de l'âme.

Ainsi l'histoire se rattache-t-elle en premier lieu à la leçon de Jean-Jacques.

Les deux récits se correspondent, se complètent et ont subi la même évolution.

René constitue le livre IV et le chapitre du vague des passions qui définit le mal du siècle.

Dans l'essai sur les Révolutions, l'auteur l'avait déjà diagnostiqué :

Je l'ai aussi senti cette soif vague de quelque chose. Elle m'a traîné dans les solitudes muettes de l'Amérique..je me suis enfoncé pour la satisfaire dans l'épaisseur des forêts du Canada.

 

René naquit sans doute à Londres aux heures les plus sombres de l'exil et la part d'autobiographie est très grande, nombre de pages rappellent les mémoires et son héros ressemble à l'auteur dans sa jeunesse René ne saurait se confondre avec son créateur.

 

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Mais pour l'apprécier pleinement il faut lire en parallèle ce récit et les pages qui correspondent aux souvenirs de la jeunesse de l'auteur :

Ils ont ce même besoin de solitude mêlé à un besoin d'action bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons, puis les abandonnant tout à coup, j'allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive ou entendre tomber la pluie sur les feuillages. raconte René.

 

Il s'attarde pensif et solitaire sur les bords de la Rance ou joue à perdre haleine avec les polissons de son âge, raconte un témoin de sa vie d'enfant :

Il avait une exaltation d'esprit que loin de calmer, il voulait accroître. Il ne rêvait que de désert, de solitudes et méditations; se permettant -peine de sourire et, emporté par son caractère gai, riant parfois de tout son cœur, malgré qu'il en eût. Il nous quittait souvent pour aller rêver sur les rochers ou au bord des ruisseaux, où sûrement il épuisait toute sa mélancolie, car au retour, il était fort gai et fort aimable en dépit de lui-même.

Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens, et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait.

[…]Ingénieux à me forger des souffrances, je m'étais placé entre deux désespoirs. Quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever au dessus du vulgaire ; quelquefois il me semblait sentir en moi des qualités qui ne seraient jamais appréciées.

 

Mais l'ouvrage n'est pas seulement réclame et confidence. Il porte la marque des années sombres pendant lesquelles il fut composé et nous donne un témoignage sur la situation politique et sociale où l'âme de la jeunesse désoccupée s'exaspère.

René cultive la solitude, curieux et désenchanté, rêveur et lucide, orgueil et tristesse. Nul mieux que lui n'a senti et décrit la fatigue de vivre qui est celle de son temps, ou de tous les temps :

Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie… Il me manquait quelque chose pour remplir l'abime de mon existence… Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades. Les sons que rendent les passions dans le vide d'un coeur solitaire, ressemble au murmure que le vent et les eaux font entendre dans le silence du désert… L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrais avec ravissement dans le mois des tempêtes…

Levez-vous orages désirés qui devez emporter René… En disant ainsi, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon coeur.

 

Miroir d'une certaine jeunesse, c'est aussi un récit romanesque.

La fuite dans un couvent de sa soeur Amélie lui porte un coup fatal; il assiste à sa prise de voile et comprend que sa soeur a choisi d'entrer au couvent pour échapper à l'amour incestueux qu'elle lui porte.

Les amours incestueuses, non consommées certes, étaient alors un thème littéraire dans le drame et dans le roman noir.

Ainsi René est -il un récit composite qui a ses attaches avec le siècle précédent et le goût du jour.

Les réminiscences livresques s'y mêlent à l'expérience personnelle et cette première oeuvre romantique plonge ses racines dans le XVIIIe.

 

Ce mal du siècle on le trouve déjà chez Prévost, chez Rousseau avec le personnage de Saint-Preux.

C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables.

 

René fixait le type moral du héros fatal de la génération naissante. Dès lors, pullulèrent les René Oberman Adolphe, Edouard, de Madame de Duras…

Le livre IV du Génie du Christianisme est l’histoire de René inséparable de celle d'Atala. Les deux oeuvres se correspondent, se complètent et ont subi la même évolution Le concours entre le rétablissement de l'ancien culte et la publication d'un livre qui devait exercer tant d'influence sur la vie religieuse du pays, réhabiliter la liturgie et l'art chrétien est un fait majeur.

 

Le Génie du Christianisme, si puissant sur tant d'esprits fut impuissant à transformer la vie et les moeurs de son auteur qui continua son inlassable poursuite de la sylphide à travers de multiples incarnations.

 

A Pauline de Beaumont, s'est ajoutée Delphine de Custine. Elle avait été l'une des nombreuses admiratrices d'Atala et lui avait écrit avant de la rencontrer dans un salon. Elle était une rescapée de la Terreur.

 

4DeCustine

 

Née Delphine de Sabran , surnommée la reine de roses pour la fraîcheur de son teint de blonde, elle avait vu son mari périr sur l'échafaud. Veuve à 23 ans elle avait été à son tour incarcéré aux Carmes dans la même cellule que Joséphine de Beauharnais.

 

Elle était devenue la maîtresse d'Alexandre de Beauharnais, puis d'autres encore.
Elle était tendre, généreuse ; Fouché lui-même avait été séduit et le terrible ministre de la Police signait Ché, ché, les billets tendres qu'il lui envoyait : Je vous embrasse comme je vous aime.

 

René délaissa la pauvre Hirondelle. Prenant prétexte d'un voyage à Lyon pour saisir des contrefaçons de son livre, il revint par la Bretagne, rendit visite à sa femme, ruinée par un oncle et dont il fallait assurer l'existence puis rejoignit Delphine dans son château de Fervaques.

 

Il espérait une nomination officielle qui tardait à venir. Nommé enfin secrétaire d'ambassade à Rome auprès du cardinal Fesch, oncle de Bonaparte, il partit pour Rome en mars 1803.

 

Il pleurait en s'éloignant mais au terme d'un voyage d'un mois, il entra à Rome avec ivresse. Mais il accepta fort mal d'observer le rang subalterne qui lui était attribué par son patron. Il multiplia les démarches qui ne lui incombaient pas. Il se comporta comme s'il était l'ambassadeur.

 

Tout se passa très mal. Il fut relégué dans les combles du palais, assiégé par les puces qui couvraient son pantalon blanc Mais le souvenir le plus émouvant de ce séjour romain dans les mémoires est le récit des derniers jours de Pauline de Beaumont.

 

Pauline de Beaumont dont la santé n'avait cessé de se détériorer vint rejoindre son enchanteur pour mourir dans sa bras Elle ne se faisait aucune illusion sur sa fidélité; elle le savait faible, changeant, égoïste mais elle l'aimait . Joubert n'en voulait pas à son ami; il avait laissé partir la jeune femme en sachant qu'elle mourrait heureuse auprès de René. Il avait écrit à Joubert :
Le chagrin est mon élément ; je ne me retrouve que quand je suis malheureux.
 

 

Et il fut malheureux, au désespoir. Dédaignant les ragots et l'opinion publique – on le savait marié - et pour l'auteur du Génie, cet adultère affiché pouvait scandaliser. Il ne quitta plus Pauline.

 

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Leur dernière promenade au Colisée est devenue célèbre, Devant la douleur que manifestait Chateaubriand, le voyant pleurer, elle se crut aimée, et peut-être à cet ultime instant le fut- elle et mourut-elle heureuse. Les funérailles, émouvantes et belles eurent lieu à Saint Louis des Français. Chateaubriand fit à Joubert les récit des derniers moments de Pauline et de la cérémonie :

On adore ce bon garçon en le lisantEt quant à elle, on sent qu'elle eût donné dix ans de sa vie pour être ainsi regrettée.

Puis il s'occupa d'élever un monument de marbre blanc dans une des chapelles et composa lui-même l'inscription :

Après avoir vu périr toute sa famille, son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, Pauline de Montmorin, consumée d'une maladie de langueur, est venue mourir sur cette terre étrangère. F. A de Chateaubriand a élevé ce monument à sa mémoire.

 

Il revint à Paris. Il avait promis à Pauline de vivre désormais avec sa femme. Il fut nommé ministre en Suisse mais l'assassinat du duc d'Enghien l'amena à rompre avec Bonaparte…
La mort du duc d'Enghien lui offrait de faire une sortie éclatante comme il les aimait. Et puis la perspective de se retrouver en tête à tête avec céleste, dans le canton de Vaud ne devait guère l'enthousiasmer. Cette démission fit de lui un monarchiste militant.

 

Napoléon ne crut pas un mot de l'excuse qu'il avait donnée pour refuser ce poste qu'il avait tout d'abord accepté . Tous ses amis craignirent pour lui le courroux du maître Bonaparte, quelques jours plus tard dit à sa sœur :

Vous avez eu bien peur pour votre ami ?

 

En 1804. Il avait retrouvé Mme de Custine mais vivait désormais avec sa femme que les Joubert avaient adoptée. La jeune fille aux cheveux blonds, à la pèlerine rose avait mûri en 12 ans. Elle était devenue une petite dame, énergique, combative.

Elle était originale, caustique un peu amère, divertissante, elle taquinait son mari, parfois même l'influençait ; elle l'aimait mais ne l'importunait pas de son amour. Elle l'amusait mais pour être aimée de lui, il lui manquait de la beauté, de la tristesse, de la folie.

 

C'est encore un Chateaubriand plein de charme et de naturel, délivré des contraintes de la vanité qui partageait alors l'intimité des Joubert.

Devant les Joubert et Céleste il abandonnait toute pose :

Je n'oublierai jamais combien furent heureuses ces six semaines. On travaillait tout le matin, et l'après – midi on allait sur les jolis coteaux "Quelque grave personnage qui n'aurait connu de M. de Chateaubriand que ses ouvrages, qui aurait vu l'auteur du Génie du Christianisme et le chantre d'Atala se prêter à des jeux enfantins aurait pu s'étonner un peu puis aurait fini par dire " cet homme de génie doit encore être un excellent homme. " En novembre 1804 sa soeur Lucile, devenue presque folle, mourut tragiquement.

 

En 1796, elle avait fait un mariage malheureux avec un vieillard, s'était enfuie, était devenue veuve. Malade, nerveuse, à demi ruinée elle ne vivait plus que pour son frère; elle commençait à perde la tête et sana doute se suicida-t-elle.

En janvier 1805, il était le héros des salons royalistes mais le couple est pauvre. Exilé volontaire de l'intérieur, il n'est pas pour autant victime de la vindicte du maître.

 

Il commence les Martyrs. Il fit alors la connaissance de la jolie Nathalie de Noailles, future duchesse de Mouchy. Elle avait été marié à 15 ans avec le comte de Noailles ; son père avait été guillotiné, son mari avait émigré. Quand elle put le rejoindre en Angleterre, elle trouva la place prise. Il souhaitait se débarrasser d'elle. Les consolateurs ne lui manquèrent pas car elle était alors la séduction même.

 

C'est Delphine de Custine qui avait eu la fâcheuse idée de la lui faire connaître à lui qui cherchait toujours sa sylphide à travers les femmes réelles. Pour parachever Les Martyrs, René voulait faire un voyage en Orient et jusqu'au Saint Sépulcre Grâce à l'intervention de la baronne de Krudener, il obtient de l'impératrice de Russie les fonds nécessaires pour entreprendre son voyage à Jérusalem, dont il publiera le récit en 1811, sous le titre de Itinéraire de Paris à Jérusalem. Un voyage par la Grèce, et la Palestine qui le ramène en Espagne.

 

Il fallait à toutes forces empêcher Céleste de l'accompagner jusqu'au bout car s'il part en Orient en 1806, c'est avec l'espoir de retrouver à Grenade la nouvelle incarnation de la sylphide, Delphine de Noailles , Céleste a percé à jour les intentions de son mari. 

 

Elle l'accompagne jusqu'à Venise. Elle resta 11 mois sans nouvelles de lui ; d'aucuns disaient qu'il avait péri lors d'une tempête mais Napoléon refusa de le lui faire savoir avant d'en avoir la certitude. Il avait bien essuyé une violente tempête mais il aborda enfin aux rivages de l'Andalousie et après une série de contretemps, de malentendus qui exaspérèrent son désir de revoir la jeune femme, il la retrouva dans le magnifique palais de l'Alhambra.

 

Ce fut un séjour inoubliable dans la beauté de ce lieu admirable, tendres promenades dans les jardins du Généralife . René grave sur une colonne leurs deux prénoms enlacés Ces heures de passion amoureuse dans la beauté de ce palais arabe se retrouvent dans le charmant roman mauresque  Le dernier de Abencerrages  . où l'ombre de Nathalie revit en Bianca. 

 

De retour à Paris en 1807 dans un article du Moniteur dont il est devenu directeur, il osa par allusion défier l'homme au faîte de sa puissance : 
Lorsque dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa grâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples.

 

La colère de Napoléon fut violente :

Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile ? Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries.

 

Mais il n'en fit rien, Il semble que ce fut Fontanes qui détourna l'orage en lui disant :

Sire, son nom illustre votre règne et sera cité, dans l'avenir, au dessous du vôtre. Quant à lui, il ne conspire pas; il ne peut rien contre vous; il n' a que son talent. Mais à ce titre il est immortel dans l'histoire du siècle de Napoléon. Voulez-vous qu'on dise un jour, que Napoléon l'a tué, ou emprisonné pendant dix ans ?

Le coupable fit amende honorable, il perdit la direction du journal mais y gagna de quoi acheter la Vallée aux Loups où il se retira avec sa femme Céleste, femme spirituelle, plutôt gaie et très attachée à son volage mari, elle écrit avec drôlerie : Monsieur de Chateaubriand est si bête que si je n'étais pas là, il ne dirait de mal de personne.

 

Curieuse union que celle de ces deux êtres à la fois proches et dissemblables mais et qui resteront unis jusqu'à la mort. Autant Chateaubriand se complaît dans ses mélancolies autant Céleste les dissimule :

J'ai passé l'âge où l'on aime à soupirer, je n'aime ni le vent , ni la lune. Je ne me plais qu'à la pluie pour mon gazon et au soleil pour me réjouir.

 

5ValleeLoup

 

La Vallée aux Loups fut une retraite favorable au travail. Chateaubriand y acheva  Les martyrs, y commença les Mémoires et y écrivit L'itinéraire de Paris à Jérusalem.

 

Ce sont peut-être les dernières années où Chateaubriand fut le bon garçon rieur et charmant, docile qu'avait aimé Joubert :

Nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table de salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre ? Il faisait un cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses papiers sous le coussin d'une vieille bergère et d'un bond arrivait au devant de nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de la classe.

 

Il recevait de nombreuses visites, tous les amis d'autrefois. Céleste reçoit son amie Madame Joubert et les Madame de son mari qui sont, dit-elle, aux petits soins pour elle.  
A-t-elle un rhume : elle reçoit cinq bouillons pectoroaux.

 

Entre ces Madame elle introduit une classification Les favorites et c'est pour l'heure Nathalie de Noailles qui s'évanouit avec grâce sous l'oeil indifférent de Chateaubriand qui continue à lire son journal. Nathalie de Noailles qui mourra folle. Les Egéries dont la généreuse Claire de Duras, la good sister que Chateaubriand tentera de persuader qu'elle a la meilleure place, une place à part, sans trouble, ni rivale Madame de Duras, au dévouement de laquelle il rend hommage, bien tardivement.

Elle fut pour lui comme une soeur, dit-il, mais c'est bien parce que l'Enchanteur l'a constamment repoussée ; elle a pour lui un amour passionné qui s'exprime par un inlassable dévouement ; elle l'aidera dans sa carrière comme en témoigne leur importante correspondance, et elle fera l'impossible pour lui permettre de vaincre ou de contourner les obstacles qui s'opposent à sa carrière politique. et les autres, amies comme dont Madame de Boigne ou inconnues.

 

En 1809, il publie Les Martyrs, une sorte d'épopée chrétienne qui devait monter que le merveilleux chrétien pouvait rivaliser sans peine avec la mythologie.

 

Malgré quelques beaux passages et en particulier des tableaux historiques réussis qui donnent un premier élan à la résurrection du passé, malgré aussi la qualité de l'écriture la lecture de ce livre est parfois très pesante. En 1811, il publie l'itinéraire de Paris à Jérusalem, le récit de son voyage Peu avant la chute de Napoléon, Chateaubriand avait écrit un pamphlet De Buonaparte et des Bourbons.

 

Ce petit livre éclatant fut publié après la défaite mais Louis XVIII déclara que  la brochure lui avait plus profité qu'une armée de cent mille hommes. Désormais sa fortune était liée est lié aux Bourbons. Chateaubriand eut une brillante et chaotique carrière politique dont les échecs firent autant pour sa gloire que les réussites…

     
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