Des romans comme la vie

  Les romans

Pendant la première partie de sa vie, Alexandre Dumas, aux yeux du public et de la critique, avait été l'homme-théâtre.

 

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Alexandre Dumas

 

Sans doute il avait écrit des essais, des impressions de voyage, des contes  mais il ne s'était pas encore lancé dans l'immense entreprise qui, plus que ses drames, allaient lui assurer la gloire de son vivant mais aussi dans la postérité. Les genres littéraires naissent de la rencontre d'un génie et de circonstances.

 

Dumas avait, à coup sûr, une certaine forme de génie, celui de la verve et du drame. Les circonstances firent le reste et la première de ces circonstances fut la renaissance du drame historique sous l'influence de W. Scott.

 

Nous avons déjà vu, au cours de la première conférence que ce genre répondait aux besoins d'une époque sevrée de grandeur et d'événements. L'imagination des jeunes hommes en 1820 ressemblait à un palais vide, orné de beaux portraits d'ancêtres. 

 

Mais pour intéresser les foules à ces rois, ces reines, ces cardinaux, ces cardinaux, ces favorites, il fallait révéler, sous leur manteaux d'apparat, des êtres humains. Et Dumas possédait cet art. 

 

D'ailleurs, il confessait : 
Qu'est-ce que l'histoire ? C'est un clou auquel j'accroche les romans.
Il ne se craignit jamais de la violer et lui fit de beaux enfants
Il disait encore : 
Ce sont les histoire illisibles qui font sensation ; c'est comme les dîners qu'on ne digère pas. Les dîners que l'on digère, on n'y pense plus le lendemain.

 

Il n'était ni un érudit, ni un chercheur. Il aimait l'histoire mais ne la respectait pas. Il ne possédait pas la patience nécessaire aux travaux d'érudition, il voulait réduire les recherches au minimum. Il savait bien que, comme historien, on ne le prendrait jamais au sérieux. 
Il avait besoin qu'on lui apportât une matière première sur laquelle il pût exercer ses dons d'animateur.

Le hasard opéra la jonction de son génie avec les qualités plus modestes mais précieuses d'un grand lecteur de mémoires. Dumas avait déjà pour collaborateur le jeune Gérard de Nerval, qui avait lui-même pour ami un jeune professeur d'histoire, Auguste Maquet. 
C'était un homme élégant, portant moustache à la mousquetaire, et fils d'un riche industriel et féru de lettres.

 

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Auguste Maquet


Depuis 1833, il faisait parti d'un petit groupe anti classique où il rencontrait, Nerval, Théophile Gautier, Petrus Borel, Arsène Houssaye, et le peintre Célestin Nanteuil. 

 

Auguste Maquet, trouvant son nom trop peu romantique se faisait appeler Augustus Mas Keat. 
Il enseignait au lycée Charlemagne mais n'aimait pas l'enseignement et ne rêvait que de le quitter.
En 1736 il entra au Figaro et se mit à bâtir de pièces. 
Il soumit l'une d'elle au directeur du théâtre de la Renaissance qui la refusa en ces termes : 
Bien écrit mais pas pour le théâtre.

Nerval lui suggéra de montrer la pièce à Dumas qui avait l'art de retaper une pièce mal venue. 
Dumas, surchargé de travail, refusa mais Nerval se montra tenace, et Dumas finit par accepter. 
Maquet fit ainsi la connaissance de Dumas. Sa pièce reçut un nouveau titre Bathilde et fut jouée en 1839.
L'année suivante, Maquet apporta à Dumas l'esquisse d'un roman qui racontait l'histoire de la conjuration de Cellamare - un ambassadeur d'Espagne qui complota contre le régent pour aider la duchesse du Maineaux qui prétendait à la couronne.

 

Dumas connaissait bien cette époque qu'il avait déjà mise en scène ; il offrit de remanier le texte. 
Or la conjoncture était favorable aux romans en chaîne. 

 

La Presse d'Emile de Girardin et le Siècle de Ledru-Rollin attendaient des feuilletons qui accrocheraient les lecteurs.
Sainte-Beuve écrivait : 
La Presse, par une spéculation audacieuse, vient d'acheter tout ce qu'il y avait d'écrivains sur le marché ; elle les a achetés à tout prix et comme à perpétuité ; elle a fait comme ces riches capitalistes qui, pour être maîtres de la situation, achètent tout ce qu'il y a d'huiles ou de blés et accaparent, sauf à revendre ensuite en détail aux petits marchands. Si vous voulez, par exemple, vous petit journal, journal moins riche que Le Presse donner à vos abonnés de l'Alexandre Dumas, la Presse vous en recédera pour tant, car elle a acheté tout ce que peut faire et signer Dumas, pour douze ou quinze ans ; elle en a plus qu'elle ne peut en consommer mais c'est par elle et par ses conditions désormais que vous devez en passer.

La Presse annonça un Mémorial de Sainte Hélène refait par le général Montholon ; revu par Alexandre Dumas qui prêtera sa plume, pour plus d'authenticité aux souvenirs du digne général…


Dumas avait, plus qu'on ne le pensait, médité sur son métier. Il avait étudié avec soin le procédés de Walter Scott. 
Le romancier anglais commençait par décrire longuement ses personnages pour que les lecteurs les reconnaissent.
Or dans un feuilleton, l'auteur n'a pas le droit de s'attarder sur de semblables descriptions. Il l faut accrocher le lecteur dès le début. 
C'est pourquoi Dumas sautait immédiatement en pleine action dialoguée.
C'est dire que ses qualités de dramaturge trouvaient là leur plein emploi. Quant à l'art de suspendre l'action au point le plus haletant avec la mention la suite au prochain numéro, il le possédait pleinement, lui qui en jouait à la fin de chaque acte de ses drames. 


En 1838, il avait donné au Siècle un roman, imité de Fenimore Cooper qui avait valu au journal 5000 abonnés de plus en trois semaines.
Or les directeurs de journaux avaient tout misé sur la multiplication des lecteurs.

 

Dumas était leur homme. 
Il reprit le roman que Maquet lui avait apporté et lui donna pour titre Le chevalier d'Harmental. Il aurait laissé volontiers le jeune homme signer avec lui mais le journal ne le permit pas.
Un feuilleton signé Alexandre Dumas vaut 3 francs la ligne ; signé Dumas et Maquet il vaut 30 sous disait E. de Girardin.
Girardin se soumettait aux goûts du public.

 

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Emile de Girardin

 

Je n'ai pas le temps de lire, disait-il. Si Dumas ou Eugène Sue écrivent ou font écrire des billevesées, le public, sur la foi du drapeau, prend cela pour des chefs d'œuvre. L'estomac s'habitue à la cuisine qu'on lui donne.

 

Et à Théophile  Gautier qui se plaignait de n'être pas parmi les élus, il répondait cyniquement : 
Vous êtes tous de grands écrivains, c'est entendu mais vous n'êtes pas fichus de m'amener dix abonnés. Tout est là.


Dumas signa seul. Mais Maquet reçut en compensation la somme de 8.000 francs, somme énorme à l'époque et que jamais il n'eût gagnée. 
Le succès de ce roman fit voir à Dumas qu'il y avait là une mine d'or. 
Aussi quand Maquet lui présenta le plan d'un livre sur le temps de Richelieu, d'Anne d'Autriche et de Louis XIII, il fut enthousiasmé. Ce roman devint Les trois mousquetaires. 

 

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Qui avait le premier découvert les Mémoires de monsieur d'Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires du roi ?


Mémoires apocryphes écrits par Gratien de Courtilz et publiés à Cologne en 1700, puis à Amsterdam en 1704 ? 
Maquet soutient que ce fut lui mais une fiche de la Bibliothèque de Marseille prouve qu'A. Dumas emprunta ce livre en 1843 et ne le rendit jamais. 


De nombreux épisodes du roman, y compris les noms furent empruntés à Courtilzy mais les meilleurs épisodes furent entièrement transformés ; en grand partie réinventés par Dumas et Maquet. 

 

Avec des collaborateurs Dumas avait une méthode de travail à peu près constante : 
Le collaborateur bâtissait un scénario, Dumas lisait avec avidité et se servait ensuite de ce premier texte comme d'un brouillon. Il réécrivait, ajoutait mille détails qui donnaient de la vie, refaisaient les dialogues et là il était passé maître, soignait les fins de chapitres et allongeait le tout pour répondre aux exigence du feuilleton qui devait durer des mois et tenir le lecteur en haleine. 

 

Dumas introduisait de nouveaux personnages, comme le valet Grimaud, taciturne qui ne répondait jamais que par un mot ; artifice fort ingénieux car les journaux payaient à la ligne. 
Un dialogue rapide avait un double avantage : une lecture plus facile et le moyen de décupler les droits d'auteur.
Jusqu'au jour où La Presse et Le Siècle décidèrent de ne plus considérer comme de des lignes, celles qui n ne dépasseraient pas la moitié de la colonne. 

 

Lorsque Dumas sut cela il tua Grimaud, On le vit relire son manuscrit et biffer de des pages entières : 
Que faites-vous, Dumas ? 
Eh bien je l'ai tué. 
Qui donc ? 
Grimaud… Je ne l'avais inventé que pour les bouts de ligne. Il ne me sert plus à rien.

Que Maquet ait beaucoup travaillé aux Trois Mousquetaires, la chose est prouvée. L'échange de billets avec Dumas le prouve. Mais c'est Dumas qui menait le jeu. 


Maquet publia plus tard le texte de la mort de Milady, telle qu'il l'avait d'abord écrite. Il voulait ainsi démontrer qu'il était le véritable auteur des Trois mousquetaires.


Or, il prouva le contraire. Ce qu'il y a de meilleur dans la scène, ce qui lui donne couleur et vie, venait de Dumas.
Par ailleurs on sait que Dumas faisait aussi des recherches ; ce fut lui qui corrigea ce qu'il avait de faux dans les Mémoires en recherchant d'autres informations chez Mme de Lafayette ou Tallemand des Réaux et bien d'autres.
Surtout, de ces trois personnages qui dans les Mémoires sont fort peu sympathiques, il fit des personnages légendaires.


Lui qui avait été bercé par la légende paternelle racontée et répétée par sa mère, il "sentait" l'Histoire de France en fils d'un soldat qui lui avait fait l'histoire :
Un sentiment vif de la France, en cela résidait le charme des quatre héros. La volonté ardente, la mélancolie aristocratique, la force un peu vaine, l'élégance subtile et galante font d'eux comme des abrégés de cette aimable France, brave et légère, telle qu'il nous plaît encore de la revoir en imagination.

 

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Le Vrai (?) d'Artagnan


D'Artagnan, Gascon adroit avec son doigt caressant sa moustache, Porthos, infatué et musclé, Athos, grand seigneur un peu romantique, Aramis, le discret Aramis, qui cache sa religion et ses amours, fringant élève des bons pères… Ces quatre amis, et non pas quatre frères comme l'avait imaginé Courtilz figurent les quatre points cardinaux de notre pays. 
La popularité universelle des Trois mousquetaires montre que Dumas, en exprimant sa propre nature à travers ses héros, répondait à un besoin d'action, de force, de générosité qui st de tous les temps et de tous le pays.

 

 

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Dans cette première trilogie (Les Trois mousquetaires, 20 ans après, Le vicomte de Bragelonne), il nous raconte les règnes de Louis XIII et Louis XIV.
Le Vicomte de Bragelonne est sorti des Mémoires de Mme de La Fayette. Elle raconte sans dialogue, l'histoire des premières amours de Louis XIV, sa rupture avec Marie Mancini, la rencontre avec Louise de La Vallière, la mort de Mazarin, la disgrâce de Fouquet.

 

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Louis XIV

 

Le récit est sobre, court, le drame demeure tout intérieur. Elle se garde d'imaginer les scènes auxquelles elle n'a pas assisté.

 

 

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Louise de la Vallière

 

Dumas lui, s'empare de cette armature et de ces personnages. Il écrit chaque scène comme pour le théâtre, avec des effets de surprise de violence ou de comique. 

 

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Les personnages historiques chez Dumas sont peints avec un parti pris affirmé de l'auteur. Il les aime ou les déteste. 
Son Mazarin est antipathique. Il prend fait et cause pour Fouquet contre Colbert. L'Histoire exigerait plus de nuances mais le lecteur de feuilleton aime qu'un caractère soit blanc ou noir.


Mais surtout, et c'est là son secret, Dumas introduit des personnages secondaires qui sont bien à lui et explique les grands événements de l'histoire par l'action de ces inconnus. 
Parfois, ils ont existé, Mme de La Fayette fait une brève allusion à un vicomte de Bragelonne, parfois il les crée de toutes pièces. 

Et ces héros imaginés sont toujours présents aux moments cruciaux de l'histoire réelle. 


Athos se trouve sous l'échafaud de Charles Ier Stuart et recueille ses dernières paroles. Àthos et Aramis rétablissent, à eux deux, Charles II sur le trône d'Angleterre. Aramis tente de substituer à Louis XIV un frère jumeau du jeune roi qui deviendra le Masque de fer.


L'histoire se trouve ramenée au niveau des personnages familiers, et du même coup au niveau du lecteur. 
La méthode est infaillible mais il faut pour cela que l'auteur ait le riche tempérament de Dumas qui se divise pour engendrer Porthos et Aramis. 


Porthos c'est la force qu'il tient de son père, Aramis, c'est l'élégance des Davy de la Pailleterie. 
Ajoutons à cela que sa morale et sa philosophie étaient celles, non des Français les plus réfléchis, mais de la masse de ses lecteurs ; amour de la gloire et un certain sens commun, parfois non dépourvu de cynisme. 

Comme Rabelais, il aime les festins, les beuveries, les amours faciles, cela dit, les romans de Dumas n'étaient ni indécents ni immoraux. 

 

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L'œuvre formait un brillant contraste avec le magasin d'accessoires funèbres et macabres de certains romantiques. 
Jamais on n'avait vu fécondité pareille pendant la période qui va de 1845 à 1855. 
Toute l'histoire de France nous est contée.

Une autre trilogie met en scène les Valois (La reine Margot, La dame de Montsoreau, Les Quarante cinq).
En même temps il écrivait une nouvelle série qui racontait le déclin et la chute de la monarchie française (Le collier de la reine, Le chevalier de Maison Rouge, Joseph Balsamo, Ange Pitou, la comtesse de Charny).


Dans cette énorme production, peu d'échecs.
Personne n'a lu tout Dumas (ce serait impossible) mais toute la terre a lu Dumas. Le monde et la France ont appris l'histoire de France dans Dumas. Elle n'y est pas entièrement vraie ; elle est loin d'y être entièrement fausse ; mais elle es toujours merveilleusement dramatique.
Dumas fait-il penser ? Rarement. Rêver ? Jamais, Tourner les pages ? Toujours.

Le Comte de Monte-Cristo 
C'est à partir d'un document recopié par un certain Jacques Peuchet, dans les archives de la Police que Dumas trouva le sujet de son roman le plus célèbre Le Comte de Monte-Cristo.


 

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L’île de Montecristo


Fiche de Police 
En 1807, vivait à Paris un jeune cordonnier, François Picaud. Ce pauvre diable, fort joli garçon était fiancé. Un jour, vêtu de ses habits du dimanche, il se rendit place Sainte Opportune, chez un cafetier de se amis, comme lui originaire de Nîmes. Ce cafetier, Mathieu Loupian, possédait un estaminet prospère mais la réussite d'autrui lui causait une extravagante jalousie. Picaud trouva dan le café, trois compatriotes du Gard, comme lui amis du patron. On le plaisanta sur sa tenue endimanchée. Il annonça son prochain mariage avec une orpheline très belle, Marguerite Vigoreux, dont la fortune s'élevait à 100.000 francs et qui l'aimait. 


Les quatre amis furent abasourdis par la chance du cordonnier. 
La noce leur dit-il était fixé au mardi suivant. 
Loupian, jaloux, décida de faire retarder le mariage. 
Il confia sa ruse aux trois autres compères. 
Il allait dénoncer Picaud au commissaire en disant qu'il le soupçonnait d'être un "agent des Anglais" on l'interrogera, il aura grand peur ; le mariage sera remis. 


Mais la police de Napoléon ne badinait pas avec les crimes politiques. Antoine Allut, l'un des trois Nîmois dit alors :
C'est un mauvais jeu.


Les autres trouvèrent l'idée plaisante. Il faut bien s'amuser à Carnaval.


Loupian mit son projet à exécution mais le commissaire imprudent et zélé vit là une occasion de briller; sans se renseigner, il fit un rapport au ministre de la police, à Savary, duc de Rovigo. 

Des mouvements insurrectionnels troublaient alors la Vendée. 


Il vit en Picaud un agent secret de Louis XVIII. 
Le malheureux jeune homme fut enlevé dans la nuit, il disparut et on n'entendit plus parler de lui. 
Ses parents et sa fiancée entreprirent des recherches puis se résignèrent.

Sept an passèrent.

1814, chute de l'Empire. 
Un homme vieilli par la souffrance sort du château de Fénestelle où il était emprisonné depuis 7 ans. 
C'est François Picaud, ravagé, méconnaissable, affaibli. 
En captivité, il a soigné avec dévouement un prélat italien, Baldini détenu politique. 


Avant de mourir, il lui a légué ses biens, en particulier un trésor caché à Milan : ducats, diamants, florins de Venise, guinées anglaises, louis d'or, monnaies françaises. 
Sorti de prison Picaud cherche le trésor, le trouve, le met en sûreté, puis sous le nom de Joseph Lucher retourne Paris dans son ancien quartier.


Il demande ce qu'est devenu le cordonnier qui, vers 1807, allait se marier avec la riche demoiselle. On lui apprend qu'une farce de carnaval, faite par quatre mauvais garçons, a causé la perte de ce malheureux. 
Sa fiancée l'a pleuré deux ans, puis le croyant mort a épousé Loupian, veuf et père de deux enfants.
Picaud s'informe des noms des autres responsables. 
On lui répond de se renseigner à Nîmes auprès d'Antoine Allut. 


Picaud, cousu d'or et de joyaux, déguisé en prêtre italien se rend à Nîmes où il se fait passer pour l'abbé Baldini. 
En échange d'un diamant, Allut lui livre les noms des trois autres complices du Carnaval. 
Quelques jours plus tard un garçon limonadier, Prosper, se fait engager au café Loupian. 
C'est un homme au visage tourmenté, aux habits râpés, il semble avoir 50 ans. C'est Picaud sous un nouveau déguisement. 


Les deux Nîmois dénoncés par Allut sont restés des habitués du café. 
Un jour, l'un d'eux, Chambard, ne paraît pas. 
On apprend que la veille, à 5 heures du matin, il a été poignardé sur le Pont des Arts. Sur le manche du couteau resté dans la blessure, on lit numéro 1.

Loupian, de son premier mariage avait eu un fils et une fille. Cette dernière, à 16 ans, est d'une angélique beauté. 
Un dandy, qui se prétend marquis et millionnaire, la séduit. Elle est enceinte et doit avouer sa faute,mais les Loupian pardonnent facilement et même avec joie car le séducteur est gentilhomme et prêt à épouser la demoiselle. 
Il l'épouse civilement et religieusement mais entre la cérémonie et le repas de noces, on apprend que le marié s'est enfui. C'était un forçat libéré; ni marquis, ni millionnaire. 
Le dimanche suivant, leur maison, à la fois domicile et siège de leur affaire, est détruite par un mystérieux incendie, Loupian est ruiné. 
Seul lui reste son ami Solari, le dernier survivant de habitués de jadis, et Prosper qui est bien sûr l'auteur de tous les malheurs qui fondent sur lui. 
Solari meurt empoisonné et sur le drap noir qui recouvre le cercueil, on trouve épinglé un papier portant en caractères imprimés : Numéro 2.

Le jeune Eugène Loupiau, fils du cafetier est un garçon écervelé, sans force de caractère .De mauvais sujets, venus on ne sait où, le débauchent. Il est compromis dans une affaire de vol avec effraction et condamné à 20 ans de prison. 


Les Loupian touchent le fond du déshonneur et de la misère.
Ils ont tout perdu; fortune, réputation, bonheur. La belle Mme Loupian meurt de douleur et comme elle n'a pas donné d'enfant au cabaretier, tout ce qui reste de ses biens revient à sa famille, ses héritiers naturels. 
Alors, Prosper, le garçon limonadier, offre toutes ses économies à la condition d'épouser Thérèse, la superbe fille de Loupian et femme du galérien en fuite. Thérèse accepte le marché pour sauver son père mais se déshonore en se mettant en ménage avec Prosper.

Les malheurs de Loupian l'ont rendu à demi-fou. Un soir, dans le jardin des Tuileries il rencontre un homme masqué qui s'adresse à lui :
- Te rappelles-tu 1807 ? 
- Pourquoi ? 
- C’est l'année de ton crime. 
- Quel crime ? 
- Ne te souviens-tu pas d'avoir, par jalousie, fait mettre au cachot ton ami Picaud ? 
- Ah Dieu m'en a puni bien rigoureusement. 
- Non, pas Dieu, mais Picaud qui pour assouvir sa vengeance a poignardé Chambard, empoisonné Solari, brûlé ta maison, déshonoré ton fils et donné à ta fille un forçat pour époux. 
- Dans ton garçon, Prosper, reconnaît Picaud mais que ce soit au moment où il placera son Numéro 3.

 

Et Loupian tombe assassiné. 
Mais au moment où Picaud va sortir des Tuileries, on le saisit et à la faveur de la nuit, on l'emporte et on le jette dans une cave. Il se retrouve devant un homme qu'il ne reconnait pas. 

 

C'est Antoine Allut qui lui dit : 
- Tu as passé 10 années de ta vie à poursuivre trois misérables que tu aurais dû épargner… Tu as commis des crimes horribles et je suis ton complice car c'est moi qui l'ai vendu le secret de ton malheur, je t'ai suivi dans tes forfaits, j'ai fini par comprendre qui tu étais. J'étais venu à Paris pour tout révéler à Loupian. Le diable t'a donné une minute d'avance sur moi. 
- Où suis- je à présent ?
- Que t'importe, Tu es en un lieu où tu ne dois attendre ni secours, ni pitié.

Et vengeance pour vengeance Picaud est sauvagement mis à mort. 
En 1828, Allut, gravement malade fait venir un prêtre à son chevet et lui dicte un récit détaillé de ces terribles aventures en l'autorisant à le communiquer après sa mort à la justice française 
Les dernières volontés du mourant ayant été exécutés, par son confesseur, le précieux document se trouva déposé aux Archives de la Police où Jacques Peuchet put en prendre connaissance.

 

Le roman de Dumas
Y a-t-il un plus beau sujet que celui du Justicier qui réparent les maux causés à des innocents ? Un redresseur de torts ? La victime qui se venge. 
L'intrigue était toute faite et Dumas était déjà fort avancé dans son travail quand il alerta Maquet : 
- Je lui racontai ce qu'il y avait de fait et ce qui restait à faire. 
- Je crois me dit-il que vous passez par dessus la période la plus intéressante de la vie de votre héros… C'est à dire par dessus ses amours avec la Catalane ; par dessus la trahison de Danglars et de Fernand, par dessus les dix années de prison avec l'abbé Faria. 
- Je raconterai tout cela, lui dis- je. 
- Vous ne pourrez pas "raconter" quatre ou cinq volumes et il y a quatre ou cinq volumes là dedans. 
- Vous avez peut -être raison… Revenez donc dîner avec moi demain, nous reparlerons de cela. 
pendant la soirée et la nuit et la matinée, j'avais pensé à cette observation et elle m'avait parue tellement juste qu'elle avait prévalu sur mon idée première. Aussi lorsque Maquet vint le lendemain, trouva-t-il l'ouvrage coupé en trois parties bien distinctes : Marseille, Rome Paris.
Le même soir nous fîmes le plan des cinq premiers volumes. De ces cinq volumes, un devait être consacré à l'exposition, trois à la captivité, le dernier à l'évasion et à la récompense de la famille Morel. Le reste, sans être fini complètement était à peu près débrouillé. 
Maquet croyait m'avoir rendu un simple service d'ami. Je tins à ce qu'il eût fait œuvre de collaborateur.

 

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L'abbé Faria


Dumas va utiliser avec génie ce document de police. 
Il dédouble le personnage de Loupian, dont il fait Fernand et le traître Danglars. 
Le magistrat Villefort qui voit dans la perte de Dantes un moyen d'avancement a eu pour modèle vivant le commissaire trop prompt à tenir pour véridique une dénonciation mensongère.

 

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Edmond Dantes et l'Abbé Faria


L'abbé Faria tient la place du prélât milanais qui légua son trésor à Picaud. 
Après son évasion, Dantes, comme Picaud portera des masques successifs pour mener à terme sa vengeance. 
Il romance l'épisode véridique du mariage de la fille de Loupian avec un forçat. 
Il en fait le fils adultérin de Villefort que le père avait cru faire disparaître à sa naissance. 
Benedetto qui, escroc, voleur, faussaire a jadis été envoyé au bagne de Toulon. 
L'aimable Eugénie, fille de Danglars, qui le rencontre après son évasion sous les traits d'un prince italien lui accorde sa main.


Le jour où le contrat de mariage va être signé, le fiancé, poursuivi pour meurtre est arrêté. 
A partir de l'histoire véridique on comprend comment travaille Dumas. 
En effet, Picaud, dans la poursuite de sa vengeance avait été cruel, il était criminel. 
Mauvais départ pour un héros populaire. 
Dantés sera un Justicier mais non un féroce meurtrier. 
Picaud assassinait lui-même ses persécuteurs. Dantés s'est vengé par un mécanisme implacable mais il n'a pas les mains tachées de sang. 
Fernand, devenu comte de Morcef, l'époux de Mercedes se suicide. 
Danglars est ruiné ; Villefort perd la raison. 
Pour éclairer un peu ce sombre drame, Dumas imagine une maîtresse orientale, la belle Haydée, fille du pacha de Janina. 

 

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Dantes en prison


A la fin du livre, Dantés saturé de vengeance, ira jusqu'à doter Mademoiselle de Villefort, la fille de son ennemi qui épousera Morel le fils de son ami. 
Les deux jeunes gens veulent remercier Monte-Cristo, leur bienfaiteur. Ils demandent à Jacopo, son marin :
Où est le comte ? Où est Haydée ?

Jacopo étend la main vers l'horizon : 
les yeux des jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le marin et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait du ciel, la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme l'aime d'un goéland…

Enfin Dumas eut ce coup de génie le nom Comte de Monte-Cristo qui devait se fixer à tout jamais dans les mémoires, ce nom qu'il avait rencontré par deux fois et qui s'était fixé dans sa mémoire. 

Même si on n'a pas lu le roman tout le monde sait qui est Monte-Cristo.

 

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Le Comte de Montecristo


Créer un personnage possesseur d'un trésor fabuleux, faire ruisseler diamants, émeraudes, rubis par personnages interposés, quelle joie pour Dumas. 
Faire de ce personnage un Vengeur engagé dans une grande cause, pouvait être aussi une subtile compensation pour l'écrivain qui, malgré son succès ou à cause de son succès, avait de nombreux ennemis qui l'humiliaient. 
Dumas avait bien des griefs secrets contre la société en général. Son père avait été une victime. 
Lui-même était harcelé par les créanciers, calomnié par des maîtres chanteurs. 
Bref, ils partageaient avec bien des humains, injustement traités, une soif de vengeance. 
Il compensait dans cette fiction réparatrice les iniquités du réel.

Le feuilleton mit Paris en délire. 
Le château d'If devint si célèbre que les visiteurs venaient pour voir le cachot d'Edmond Dantès. 
Le succès engendra un monde d'ennemis. 
Dumas irritait bon nombre de gens par sa faconde, par sa hâblerie, ses décorations, ses gilets. 
Vers 1843, Louis de Loménie, auquel des travaux estimables n'avaient pas apporté la gloire tonnait contre "cette entreprise de littérature" et Sainte-Beuve tonnait contre "la littérature industrielle".

En 1845, un pamphlétaire, Eugène de Mirecourt, publia "Fabrique de romans : Maison Dumas et Compagnie" qui fit grand bruit. 
Or, Mirecourt, avant d'attaquer Dumas s'était offert à travailler avec lui et avait proposé un sujet de roman qui "serait une affaire importante". 
Bref, il eut volontiers participé à l'entreprise s'il avait pu le faire. 
Il s'adressa tout d'abord sa plainte à la Société des gens de Lettres Éconduit, il écrivit à Giradin pour lu demander de fermer sa porte "au honteux mercantilisme me d'Alexandre Dumas et de l'ouvrir aux jeunes de talent".
 Girardin lui répondit que les lecteurs voulaient Dumas et qu'il leur donnerait Dumas. 

C'est alors qu'il écrivit et publia son pamphlet. 
Il était assez bien renseigné. Quelques collaborateurs de Dumas jugeant leurs services mal reconnus, leur génie privé d'une gloire légitime avaient fait à Mirecourt, leurs confidences. 
Mirecourt prenait l'œuvre de Dumas, roman par roman, drame par drame pour révéler les vrais auteurs.


Peut-être cette attaque aurait-elle porté si elle avait été faite avec modération. Mais Mirecourt insulta bassement Dumas : 
Grattez l'œuvre de M. Dumas et vous trouverez le sauvage. Il déjeune en tirant de la cendre du foyer de des pommes de terre brûlantes qu'il dévore sans ôter la peau… Il court après les honneurs. Il embauche des transfuges de l'intelligence, des traducteurs à gages qui se ravalent à la condition de nègres travaillant sous le fouet d'un mulâtre.

Le pamphlet était si grossier qu'il révolta même les ennemis de Dumas. 
Balzac qui voyait en Dumas un rival qui lui portait ombrage et n'aurait pas regretté qu'il fut mis à mal, mais il jugeait Mirecourt avec sévérité : 
C'est ignoblement bête, mais c'est tristement vrai... Et comme en France, on croit bien plus à une calomnie spirituelle qu'à la vérité sottement articulé, cela fera peu de tort à Dumas.

 

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Eugène de Mirecourt

 

L'affaire fut portée devant les tribunaux. Mirecourt fut condamné pour diffamation à 15 jours de prison et insertion du jugement dans les journaux.

Mirecourt perdit tout crédit auprès des gens de lettres. 
Or ce même accusateur, plus tard fut accusé, justement, d'avoir employé des collaborateurs qu'il ne nommait pas. 
Quant à Dumas qui jamais n'avait tracé une frontière bien précise entre ses romans et sa propre vie, et ayant par le truchement de Dantès vécut une existence fabuleuse il fut tenté de la revivre dans sa propre vie.

 
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