Alexandre Dumas - La vie comme un roman (1)

 

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Alexandre Dumas fut sans doute la plus flamboyante incarnation du romantisme.
Écrivain protéiforme, il emprunta tous les chemins de la création littéraire ; il nous a laissé une œuvre monumentale.

Plus de 200 pièces de théâtre, une immense œuvre romanesque, dont  la trilogie des Trois mousquetaires et Monte Cristo ne sont qu'une infime partie.
Il nous raconte toute l'histoire de France, depuis le Moyen-Age jusqu'à la Révolution.

  Voyageur intrépide, il ne tenait pas en place ; il parcourut tous les chemins de l'Europe, navigua en Méditerranée, traversa l'empire des tsars jusqu'à ses confins caucasiens. Courageux, enthousiaste, il s'engagea dans tous les combats, des Trois Glorieuses à l'épopée garibaldienne.

Travailleur acharné, animé d'une incroyable énergie vitale, il sut, grâce à sa plume, gagner une invraisemblable fortune et mieux encore la perdre.

Ses nouvelles et ses brefs romans, ses contes fantastiques, ses récits de voyage, son dictionnaire de cuisine, nous révèlent des facettes peu connues de son immense talent.

 

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Mais, sans doute à cause de son immense succès populaire, son œuvre fut longtemps considérée avec condescendance par la critique universitaire et n'eut pas l'honneur de figurer dans les manuels scolaires.

Depuis quelques décennies, néanmoins on a commencé à lui rendre justice, jusqu'à l'apothéose que fut le transfert de ses cendres au Panthéon.

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La lettre de Jules Michelet à Alexandre Dumas... Constitue le plus magnifique des frontispices à disposer à la première page de tout essai - aussi modeste fût-il - sur l'écrivain  le plus mystérieux du dix-neuvième siècle  (Claude Schopp, éminent spécialiste de Dumas).

Lettre de Jules Michelet à Dumas

J'avais besoin depuis longtemps de vous écrire, de vous exprimer l'étonnement où me tient votre inépuisable génie, le fleuve immense de votre invention. Vous êtes plus qu'un écrivain. Vous êtes une des forces de la Nature, et j'ai pour vous les sympathies profondes que j'ai pour elle-même.

 

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Le jeune et mince dandy qui triompha dans les années 30 était d'une ambition effrénée mais ce Rastignac au grand cœur était un homme bon, généreux, fidèle à ses amis.

Comme son cher Hugo, à qui le lia une indéfectible amitié, Alexandre Dumas était une force qui va.

 

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Il aima la vie, la littérature, et les femmes d'une égale passion que l'âge n'apaisa point; la liste de ses innombrables conquêtes féminines n'a rien à envier aux mille e tre de don Juan.

Ces femmes appartiennent à deux types : des actrices ou des grisettes.

Il a souvent le cœur brisé, il en fait quelques pages de littérature et il oublie mais il est toujours secourable quand elles ont besoin d'aide.

Il a fait des enfants, comme on fait bagages, en les quittant *

Parce qu'Alexandre Dumas a tout vu, tout connu, tout vécu, sa vie est peut-être son plus savoureux roman.**

*          cf Numéro Hors série Le Figaro

**       D. Zimmermann, Alexandre Dumas, le Grand (Julliard)

 

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La gloire de son père

Dumas était, comme Hugo, fils de général.

Ce père était né en 1762 à Saint- Domingue, des amours d'un petit marquis, maître d'une prospère plantation, et d'une ravissante esclave noire, Marie Cessette.

En 1772, Marie–Cessette mourut, victime d'une épidémie. Le marquis, avant de revenir en France, vendit ses biens et ses quatre enfants.

Quatre ans plus tard, il racheta l'aîné et le reconnût pour son fils naturel.

Il devint Alexandre Davy de la Pailleterie. Le jeune homme menait une vie de fils de famille, mais il demeurait un bâtard.

En 1786, le petit marquis, à l'âge de 72 ans, épousa sa femme de charge. Elle avait 32 ans.

Au nom de sa mère qui n'avait pas été épousée, Thomas récrimina.

Le marquis lui coupa les vivres. Le jeune homme s'engagea comme simple soldat, sous le nom de sa mère.

 

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Le premier Alexandre Dumas venait de naître.

En août 1789, le régiment des dragons, auquel il appartenait, fut appelé en renfort à Villers-Cotterêts.

Le beau dragon s'éprit de Marie Louise Labouret, fille d'un assez riche aubergiste.

Ils se marièrent en 1792 ; entre temps, il avait fait une brillante carrière et avait été promu général.

 

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Marie-Louise Labouret

 

En 1795, entraîné dans le sillage de Bonaparte, il l'accompagna en Egypte.

Les deux hommes s'entendirent fort bien jusqu'au jour où Dumas, honnête mais imprudent, pressentant l'ambition personnelle de Bonaparte, osa lui faire sentir son désaccord. Bonaparte ne lui pardonnera jamais.

En 1799, il obtint la permission de revenir en France mais il fut fait prisonnier à Naples. Deux ans de captivité dans des conditions effroyables dont il sortit estropié, à demi paralysé, atteint d'un ulcère à l'estomac.

Depuis deux ans il n'avait pas touché sa solde. A son retour, en vain, fit-il appel à Bonaparte.

En 1802 naquit son fils, Alexandre.

Le général s'attacha passionnément à cet enfant qui l'adorait. Se sachant perdu, il demanda une audience à l'Empereur qui refusa de le recevoir.

Il mourut, en 18O6, à 40 ans. Il laissait sa famille dans une grande détresse financière.

Marie-Louise, à son tour, demanda à rencontrer l'Empereur mais il refusa de la recevoir et de lui accorder la moindre pension.

Ce furent les grands–parents Labouret qui les firent vivre.

Puis elle obtint la gérance d'un bureau de poste.

Alexandre avait 4 ans, c'était un petit garçon tout blond aux grands yeux bleus. Marie-Louise l'entretenait dans le culte de son père.

 

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Ville natale d'Alexandre Dumas

 

En 1812, les anciens compagnons d'armes du général tentèrent d'intervenir auprès de l'Empereur pour qu'une bourse fût accordée à l'orphelin afin qu'il entrât dans un lycée :

Je vous défends de jamais me parler de cet homme-là aurait répondu Napoléon.

Le jeune Alexandre était vigoureux plein de vie, il ne rêvait que de sabre, d'épée.

Il braconnait dans la forêt, apprenait à tirer.

A 15 ans il ressemblait de plus en plus au général, ses cheveux fonçaient, devenaient crépus. Il était déjà une force de la nature, nul ne l'avait discipliné, toute contrainte lui était insupportable.

Tout le tentait, même et surtout l'impossible.

A 17 ans, il se lia d'amitié avec le jeune comte de Leuven qui séjournait à Villers-Cotterêts. Il commença à fréquenter quelques milieux aristocratiques.

Lors d'une escapade à Paris, il vit jouer Talma et fut présenté à l'illustre comédien.

Au printemps 1823, Alexandre décida de tenter sa chance à Paris. Avec l'appui du général Foy, chef de l'opposition libérale, il fut nommé copiste surnuméraire du duc d'Orléans.

A nous deux Paris

Alexandre se lia avec Lassagne, son sous–chef de bureau, écrivain dilettante, dont la culture l'éblouissait.

Lassagne, touché par l'enthousiasme du jeune homme, lui fit un programme de lectures encyclopédique. Alexandre lisait inlassablement et comme il avait une mémoire d'éléphant et une énorme puissance de travail, il comblait peu à peu ses multiples lacunes.

Grâce à Leuven et à Lassagne, il commença à être introduit dans certains milieux cultivés. Il menait, par ailleurs, une patiente stratégie pour s'introduire dans les salons. Il engrangeait patiemment travaux, lectures, relations mondaines, amours.

 

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Il est beau et fougueux, il multiplie conquêtes féminines. Sa voisine, Laure Labay, a 29 ans ; elle est charmante, sérieuse. Elle dirige un petit atelier de couture. Alexandre fait sa cour, on se promène ensemble dans les bois de Meulon. Leur fils, Alexandre naît en juillet 1824.

Le voici père de famille à 22 ans mais il n'a pas avoué l'enfant à sa mère. Ses supérieurs l'augmentent, il décide alors sa mère à le rejoindre à Paris.

 

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Laure Labay

 

Il écrit, en 1825, La Chasse et l'amour, qui est jouée avec un grand succès à l'Ambigu et, un an plus tard, La noce et l'enterrement, à la Porte Saint Martin.

En 1827, il rencontre Mélanie Waldor, femme du monde, mariée à un capitaine d'infanterie retenu en garnison, assez loin de Paris. Elle devient l'âme sœur et son égérie et lui, un habitué de son salon.

Il l'inonde de lettres passionnées, il est amoureux à sa façon, jaloux du mari.

 

L'irrésistible ascension d'un jeune homme pauvre (1823-1830)

Son premier drame romantique, Christine, a été accepté à la Comédie française mais tarde à être représenté.

Il tombe, par hasard, sur une historiette du temps d'Henri III. Il y voit le sujet d'un drame historique, il se documente et écrit, en prose, Henri III et sa Cour.

La pièce est acceptée par les comédiens du Français.

 

L'intrigue

Catherine de Médicis veut se débarrasser de deux ennemis: le duc de Guise qui complote contre le roi et Saint-Mégrin, son mignon, qui exhorte le roi à gouverner seul, donc à l'écarter. Saint-Mégrin est amoureux de la duchesse de Guise.

Par un subterfuge de la reine, les deux amants se retrouvent seuls et s'avouent leur amour. Soudain arrive le duc ; la duchesse s'enfuit mais laisse derrière elle son mouchoir. Le duc le découvre et promet de se venger.

Le duc de Guise se propose comme chef de la Ligue et s'oppose à Saint-Mégrin. Il contraint sa femme à donner un rendez-vous nocturne à son amant mais c'est un traquenard. Saint-Mégrin se sauve par la fenêtre ; 20 sbires l'attendent dans la rue et le tuent.

 

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Henri III et sa Cour

 

Peu avant la Première, il obtient 250 places gratuites, de quoi placer aux endroits stratégiques, les amis qui assureront la claque.

La veille, il annonce à sa mère qu'il va la loger somptueusement dans une belle maison et que lui -même vivra ailleurs, tout près.

Il lui avoue aussi qu'elle est grand–mère depuis cinq ans.

D'avoir mis en scène Catherine de Médicis et son fils semble lui avoir permis de couper le cordon ombilical.

Ce même jour, Marie-Louise a une attaque cérébrale ; elle restera hémiplégique.

 

1829 – 1831. La revanche du bâtard

Henri III et sa Cour est joué le 10 février 1829 devant une salle comble.

Toute l'aristocratie est là, le duc d'Orléans, lui-même. Le duc n'ignore pas la portée politique de la pièce dans laquelle s'affrontent un roi et son cousin.

La bataille romantique lui importe moins que le fait de pouvoir prendre la tête d'une jeunesse qui aspire au changement, et pas seulement en littérature.

Henri III et sa cour sont l'expression littéraire de la coalition de 1829-1830 entre libéraux et orléanistes.

Par delà la peinture d'un adultère passionnel, il est clair que l'intérêt historico–politique repose sur un habile système d'allusions contemporaines.

D'ailleurs, Michelot qui représente le roi Henri III est grimé de façon à ressembler à Charles X.

 

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Mademoiselle Mars

 

Alexandre avait envoyé des invitations à Vigny et à Hugo. Il ne les connaissait pas encore, mais il savait cependant qu'ils étaient de son âge, partisans comme lui de la nouvelle école.

Ils viennent le remercier à la fin du spectacle. Ainsi naquit l'amitié qui allait, pour un temps, les unir.

Somptuosité des costumes d'époque – payés par les comédiens - et des décors, reconstitution minutieuse des meubles et accessoires.

La pièce fut jouée 38 fois avec les plus belles recettes malgré les cabales des auteurs classiques.

Elle est brutalement interdite. Le roi Charles X s'était brusquement avisé que Henri III et son cousin Guise représentaient le présent monarque et son cousin d'Orléans. Il est évident que cette pièce n'est pas sans intention politique.

Peindre Henri III et son royaume divisé, n'est–ce pas en appeler à un Henri IV qui sauvera le trône ?

Charles IV fut le dernier des Capétiens, Henri III, le dernier des Valois. Charles X ne serait-il pas le dernier des Bourbons?

Le duc d'Orléans n'ignore pas la portée politique de la pièce et il n'hésite pas à se déclarer en faveur le la jeunesse romantique

Philippe d' Orléans raconte à Alexandre qu'il a été convoqué par Charles X :

Savez-vous ce qu'on assure, mon cousin, qu'il y a dans vos bureaux un jeune homme qui a fait une pièce où nous jouons un rôle tous les deux. Moi, celui d' Henri III et vous, celui du duc de Guise ?

Orléans aurait alors répondu :

Sire, on vous a trompé, pour trois raisons : la première c'est que je bats pas ma femme. La seconde c'est que la duchesse d'Orléans ne me fait pas cocu ; la troisième, c'est que votre majesté n'a pas de plus fidèle sujet que moi.

 

Michelot, qui représente le roi Henri III, est grimé de façon à ressembler à Charles X.

Michelot doit changer de tête et l'interdiction est levée. Malgré le succès, la bataille continue à faire rage dans les journaux. 

 

16Henri III 17Charles X

Stendhal écrit dans un article publié en Angleterre :

La plus séduisante des nouveautés qui ont paru ici, c'est Henri III et sa cour de M. Alexandre Dumas. Cette pièce, dans le genre de Richard III de Shakespeare représente la cour d'un monarque faible. Elle a sans doute de grands défauts ; elle est néanmoins profondément intéressante et sa représentation peut être regardée comme l'événement littéraire le plus remarquable de cet hiver.

 

Dans le Mercure:

J'ignore si M. Dumas a fait un ouvrage conforme à la poétique de M. Hugo, mais il a fait une pièce admirable.

 

Du côté des adversaires:

Les anarchistes de la littérature ont envahi la scène française...

Nous voudrions qu'il fût possible d'appliquer une peine et aux auteurs qui choisissent de pareils sujets et aux acteurs qui emploient un admirable talent à les faire réussir.

Une conspiration flagrante contre le trône et l'autel…

La royauté et le religion sont livrées aux bêtes de l'amphithéâtre.

 

Par cette pièce, Dumas fait voler en éclats les sacro-saintes unités d'action et de lieu, montre sur scène ce qui chez les classiques se déroule en coulisses.

Certes, l'analyse des sentiments et des caractères manque de profondeur mais le drame touchait.

Etait–ce de l'histoire ? Pas plus et pas moins que Walter Scott. L'époque voulait de l'action violente, des duels, des complots, des haines politiques.

L'Histoire que proposait Dumas était celle que souhaitait le public français, colorée, toute en contrastes, les Bons, les Méchants.

Le public était ce peuple du parterre qui avait fait la Révolution, les guerres de l'Empire. Bref, ce peuple qui avait fait l'Histoire.

Au cœur de la bataille romantique

Cette année-là, Victor Hugo vient d'achever Marion Delorme, mais la pièce est interdite par la censure en août 1829. Hernani est jouée le 25 février 1830. Dumas décide de reprendre sa Christine et de donner sa pièce à l'Odéon ; c'est la sculpturale Mlle George, ex-maîtresse de Napoléon, qui tiendra le rôle de Christine.

Le 30 mars 1830, c'est la Première de La reine Christine.

La pièce est trop longue ; il faut la reprendre. Alors qu'Alexandre reçoit superbement ses amis pour un fastueux souper, Hugo et Vigny s'emparent du manuscrit et se mettent au travail.

Quatre heures plus tard, alors que les convives sont couchés :

Ils laissèrent le manuscrit, prêt à la représentation, sur la cheminée, et sans réveiller personne, ils s'en allèrent, ces deux rivaux, bras dessus, bras dessous, comme deux frères... une chose inouïe dans les fastes de la littérature.

 

La vie sentimentale d'Alexandre est chaotique.

Sans avoir rompu avec Mélanie, il a séduit une comédienne, Belle Kreslamer. Mélanie, aigrie, le poursuit de son dépit amoureux. Marie-Louise, sa mère, se plaint d'être seule, infirme, abandonnée.

Son refuge est le salon de l'Arsenal dont Nodier a été nommé bibliothécaire. Alexandre est devenu un familier de la maison.

Chaque dimanche, il y retrouve ses amis et il a sa place attitrée à table, entre Mme Nodier et sa fille la délicieuse Marie.

 

18Charles Nodier  19sa fille Marie

Comme il possède un talent de conteur égal à celui de Nodier, c'est souvent c'est lui qui anime la soirée en racontant, avec verve, son enfance, son père, ses démêlés avec Mlle Mars.

Il achève Antony, très inspiré par sa liaison avec Mélanie Waldor.

C'est un drame en 5 actes et en prose qui met en scène l’amour impossible entre Antony, un bâtard sans nom, et la douce Adèle qu’on a mariée contre sa volonté. Ils cèdent à leur passion et leur liaison s’achève tragiquement.

Le comité du Français reçoit Antony à l'unanimité.

La censure interdit la pièce. L'insurrection éclate, Dumas va y prendre part. Ce sera le récit de la Fronde dans Vingt ans après. Il va seul s'emparer d'une poudrière à Soissons.

 

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Il s'est beaucoup amusé, il a fait le coup de fusil, a sauvé le casque et la cuirasse de François Ier ; il est invité au dîner que le roi donne pour fêter le nouveau régime.

Alexandre est républicain mais il aime avec passion Ferdinand, le fils aîné de Louis-Philippe. Le très jeune homme, alors duc de Chartres, avait souhaité rencontrer Alexandre. Ils étaient devenus des amis très proches et Alexandre avait pour lui l'affection d'un grand frère.

 

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Le Duc de Chartres

 

Dumas est l'homme des Orléans, c'est avec la protection du futur souverain qu'il avait eu une sinécure, à savoir un poste de bibliothécaire.

C'est pourquoi il est prêt à se compromettre avec le nouveau régime.

Mais la lune de miel durera peu. Devenu roi, Louis-Philippe fait un peu grise mine au trop libéral Dumas, sans lui retirer son appui ambigu. Il entre dans la garde nationale.

En clair, la révolution de 1830 n'a rien changé aux conditions du conflit entre l'individu et la société, mais elle a permis d'en prendre plus clairement conscience.

La pensée de Dumas évolue ; l'amitié du Prince est un étrange et dangereux privilège. Il démissionne de son poste de bibliothécaire et dans sa lettre au Roi des Français, il proteste de son amour pour la personne royale mais déclare que :

Le dévouement aux principes passe avant le dévouement aux hommes.

 

Après 1830, le tableau change insensiblement.

La situation est explosive en cet automne 1830. Crise économique, inflation, chômage galopant, faillites.

On peut lire en écho l'analyse que fera de 1830, Tocqueville:

En 1830, le triomphe de la classe moyenne avait été si complet que tous les pouvoirs politiques, toutes les prérogatives, le gouvernement tout entier se trouvèrent renfermés et comme entassés dans les limites étroites de cette seule classe, exclusive en droit, de tout ce qui était au-dessous d'elle, et, en fait, de tout ce qui avait été au-dessous. La classe moyenne devenue gouvernement, prit un air d'industrie privée, elle se cantonna dans son pouvoir et bientôt dans son égoïsme.

 

La censure ayant momentanément disparu, Antony devrait entrer en répétition en octobre avec Mlle Mars et Firmin dans les rôles principaux.

En octobre, Mlle George l'oblige à écrire un Napoléon Bonaparte ou 30 ans de l'Histoire de France.

Le rôle principal est attribué à Frédéric Lemaître, l'étoile montante.

Une pièce médiocre.

Le 5 mars naît sa fille Marie Alexandrine et Belle obtient de lui qu'il reconnaisse l'enfant. Il en profite pour reconnaître le petit Alexandre.

Ce qu'il fait le 17 mars. De son côté, la mère fait de même le 21 avril.

Les deux parents vont désormais se battre pour la garde de l'enfant. Le père gagne ; le jeune Alexandre doit aller vivre chez Belle jusqu'à ce que Dumas la quitte pour Ida Ferrier.

L'enfant est mis en pension où l'on sut très vite qu'il n'était qu'un bâtard et vécut un enfer. Pendant ce temps Antony dépérit à la comédie Française.

Les acteurs du Français ne conviennent pas à un drame aussi novateur. Ils exigent des modifications.

Nulle femme n'était moins capable que Mlle Mars de comprendre le caractère tout moderne d'Adèle, avec ses nuances de résistance et de faiblesse, ses exagérations et de repentir... D'un autre côté, nul homme n'était moins capable que Firmin de reproduire la mélancolie sombre, l'ironie amère, la passion ardente et la divagation philosophique du personnage d'Antony.

 

Selon les Mémoires de Dumas, Mlle Mars aurait demandé de retarder la Première de trois mois, le temps qu'on installe un nouvel éclairage qui mettra ses toilettes en valeur, puis elle se serait mise en congé maladie.

Sans doute ne sentait–elle pas faite pour ce rôle et cherchait ainsi tous les moyens de décourager l'auteur.

Victor Hugo a porté sa Marion Delorme à Crosnier, directeur de la Porte Saint Martin, et incite Alexandre à faire de même mais lui préfère s'adresser directement à Marie Dorval.

La comédienne est bouleversée par la pièce. Mais elle lui demande de refaire le dernier acte qu'il avait dû édulcorer pour complaire à Mlle Mars. Il s'exécute.

Dorval propose Bocage pour le rôle d'Antony.

Un beau garçon de 34 à 35 ans, avec de beaux cheveux noirs, de belles dents blanches et de beaux yeux voilés pouvant exprime trois choses essentielles au théâtre : la rudesse, la volonté, la mélancolie.

 

Bocage, qui lit la pièce, est saisi :

Ce n'est ni une pièce, ni un drame, ni une tragédie, ni un roman, c'est quelque chose qui tient de tout cela.

 

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Bocage

 

Désormais, Alexandre connaît parfaitement son métier et il se fait metteur en scène et dirige les comédiens.

Les acteurs développent des qualités inconnues à eux-mêmes. Dorval, à côté des choses du cœur, avait des effets de dignité dont je l'eusse cru incapable et Bocage, à qui je n'avais accordé d'abord qu'une certaine sauvagerie misanthropique, avait des moments de tristesse poétique et de mélancolie rêveuse que je n'ai vu qu'à Talma

 

La première a lieu le 3 mai 1831.

Mélanie Waldor est dans la salle ; émaciée, un spectre sinistre de maigreur, elle est blême dans sa robe rouge : elle regarde Dumas ; elle est un reproche incarné.

La salle est transportée d'enthousiasme.

C'est un triomphe. Marie Dorval est sublime.

 

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Le triomphe d'Antony, le 3 mai 1830 est l'une des rares victoires indiscutables du drame romantique, le chef d'œuvre de Dumas.

 

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Avec Henri III et sa cour, Dumas a écrit le premier drame romantique historique.

 

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Dernière scène d'Antony

 

Avec Antony, il a innové car cette pièce, qui connut un incroyable succès, est le premier drame moderne du théâtre romantique.

Il a gagné son pari et règne sur le théâtre français.

Il excelle à introduire des remarques ou des allusions politiques mais, comme il est parfois imprudent, il se heurte alors à la vigilance de la censure.

Désormais, il ne cessera plus d'écrire pour le théâtre; certes, il y des fours mais, en son temps, il a triomphé sur la scène, comme jamais Hugo ne triomphera.

Il est célèbre et le restera jusqu’à sa mort.

Son train de vie devient fastueux. Il est généreux avec ses nombreuses femmes. L'argent coule à flots :

M. Dumas est une des plus curieuses expressions de  l'époque actuelle. Passionné par tempérament, rusé par instinct, courageux par vanité, on de cœur, faible de raison, imprévoyant de caractère, c'est tout Antony pour l'amour, c'est presque Richard Darlington pour l'ambition… franc avec indiscrétion, obligeant sans discernement, oublieux jusqu'à l'insouciance.. riche en illusions, et en caprices, pauvre de sagesse et d'expérience... aussi aimable par ses défauts et pas ses qualités, plus séduisant par ses vices que par ses vertus; voilà M. Dumas tel qu'on l'aime, tel qu'il est, ou du moins tel qu'il me paraît en ce moment; car obligé de l'évoquer pour le peindre, je n'ose affirmer qu'en face du fantôme qui pose devant moi je ne sois pas sous quelque charme magique ou quelque magnétique influence.

 

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Au printemps 1831, Alexandre est encore à Paris pour assister à la première de La maréchale d'Ancre de Vigny puis il part en voyage avec Belle. Ils prennent la diligence pour Rouen puis le bateau pour Le Havre.

 

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La maréchale d'Ancre

 

Il commence Charles VII chez ses grands vassaux, hélas en vers. Puis il accepte d'aider Victor Ducange qui peine sur une pièce : Richard Darlington

Ils reviennent à la mi-août.

Dans la diligence, il apprend le peu de succès de la Marion Delorme de Hugo. En août, il assiste lui–même à la représentation et essaie de communiquer son enthousiasme aux spectateurs.

Fontaney note dans son Journal qu'il a vu :

Le grand Dumas, toujours fou, toujours excellent, parlant, criant, à toute la salle.

 

En vain. Il est triste de cet insuccès et accablé par le talent poétique de Hugo.

Ah si je faisais des vers pareils, sachant faire une pièce comme je sais la faire…

J'ai eu besoin de laisser passer quelques jours pour avoir le courage de revenir à mes vers, après avoir entendu et relu ceux d'Hugo.

 

Il serait prêt à remettre son Charles VII en prose mais il n'en fit rien et la lecture qu'il en donna à quelques amis ne les enthousiasma pas. Il est décidé à renoncer et en avise Harel, le directeur de l'Odéon, qui croyant à une surenchère de la Comédie française, lui remet 5.000 francs en billets.

Dumas n'en accepte que quelques billets en échange de la lecture qu'il fera le lendemain à l'Odéon : les 4 autres ne m'appartiennent pas encore, ajouta-t-il.

Les comédiens sont plus indulgents que les amis. Mlle George, ex-maîtresse de Napoléon, et actuelle maîtresse et compagne de Harel, directeur de l'Odéon, est ravie de son rôle, à la mesure de son embonpoint.

Le 21 octobre 1831, Charles VII fait salle comble.

Richard Darlington repris et corrigé par Dumas est mis en répétition à la Porte Saint Martin dont Harel vient de prendre la direction.

Dans le rôle principal, Frédéric Lemaître alors dans toute la fougue de son talent... Inégal comme Kean, sublime comme lui.

 

 

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Frédéric Lemaître dans le rôle de Robert Macaire (L'auberge des Adrets)

 

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Pierre Brasseur dans le rôle de F.Lemaître

 

Le soir de la Première le 10 décembre 1831, encore une fois, la pièce fait la salle omble. Si Frédéric Lemaître a été admirable aux répétitions, cette fois il est prodigieux.

Les Jeunes-France hurlent d'enthousiasme.

L'année 1832 commence bien pour Dumas ; il a fait la conquête d'une jeune actrice, Ida Ferrier, qu'il installe au théâtre du Palais royal.

 

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Ida Ferrier

 

Mais le 26 mars le choléra fond sur Paris. Un vrai décor d'apocalypse.

Dans Les mémoires d'Outre-tombe, Chateaubriand écrit :

Dans la rue de Sèvres, les corbillards allaient et venaient de porte en porte. Ils ne pouvaient suffire aux demandes. On leur criait par les fenêtres : "corbillard par ci" Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait servir tout le monde. Un de mes amis qui venait dîner chez moi le jour de Pâques, arrivé au boulevard du Montparnasse, fut arrêté par une succession de bières presque toutes à portée de bras.

Il aperçut dans cette procession le cercueil d'une jeune fille sur lequel était déposé une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.

 

Dumas n'y échappe pas. Il s'engloutit sous des tonnes de couvertures, sur un malentendu, il avale un verre d'éther pur. Il brûle à l'intérieur, on le frictionne, on bassine son lit avec des braises chaudes. Il s'en tire, exténué mais vivant malgré tout.

C'est dans cet état qu'Harel, le directeur de l'Odéon, lui fait remet le manuscrit d'une mauvaise pièce d'un inconnu, Félix Gaillardet et de Janin : La Tour de Nesles. Janin s'est désisté et Harel compte sur Dumas pour la reprendre.

C'est l'histoire de la reine Marguerite de Bourgogne et de ses deux sœurs qui, chaque nuit, dans une chambre secrète, s'offrent les joies de l'adultère avec de beaux jeunes gens récemment arrivés à Paris, puis, après une seule nuit d'amour, elles les font assassiner et jeter au pied de la tour.

Dumas lit le manuscrit et comprit immédiatement ce qu'on pouvait en tirer. Il en fera bientôt un succès, non sans de nombreux démêlés avec le premier auteur, sans talent. Ce sera l'un de ses plus grands succès.

 

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Il en tire un sombre mélodrame d'une extrême violence donne un sombre éclat à l'inquiétant personnage de Buridan.

La Première a lieu le 29 mai 1832.

 

L'intrigue

Philippe d'Aulnay vient d'arriver à Paris pour retrouver son frère jumeau Gaultier, capitaine très aimé de la reine. Dans la taverne d'Orsini, il rencontre Buridan, arrivé comme lui depuis quelques jours, pour chercher fortune. Tous deux reçu la même invitation à un mystérieux rendez-vous d'amour dans la nuit, Gaultier lui recommande d'être prudent. En effet depuis quelques temps, la Seine rejette presque chaque jour au niveau de la tour de Nesle, les cadavres de nobles et beaux jeunes hommes étrangers à la ville.

Le lendemain, on retrouve deux corps dans la Seine dont celui de Philippe d'Aulnay. Buridan a pu s'échapper de la tour de Nesle. Il a reconnu en leurs étranges partenaires masquées la reine Marguerite et ses deux sœurs. Il obtient un rendez-vous avec Marguerite. Il lui dévoile alors qu'il est un rescapé de cette terrible nuit Il veut être nommé ministre sinon Gaultier d'Aulnay, que la reine aime tendrement, apprendra qu'elle est responsable de la mort de son frère Philippe.

Il détient en outre un terrible secret. Sous son vrai nom, Lyonnet de Bournonville, Buridan a été l'amant de Marguerite ; à sa demande, il a tué le père de la jeune femme car ayant découvert qu'elle était enceinte, il voulait l'envoyer dans un couvent.

Buridan est en outre en possession d'une lettre de Marguerite le chassant après le fait accompli.

Marguerite cède au chantage. En contrepartie de l'éloignement de Gaultier en province, Buridan propose à Marguerite de lui rendre sa lettre le soir même à la tour de Nesle. Il sait pertinemment que les sbires de la souveraine l'attendront pour le tuer.

Il y envoie Gaultier à sa place et ordonne à ses gardes d'arrêter quiconque sera dans la tour de Nesle cette nuit-là.

Buridan apprend alors d'un complice que les jumeaux, fruits de leur liaison, n'ont pas été tués mais abandonnés avec une marque sur le bras gauche, marque que Buridan avait vu sur le bras de Philippe et Gaultier d'Aulnay, il accourt à la tour de Nesle pour essayer d'empêcher l'irréparable. Mais il arrive trop tard, son fils est en train de périr sous les coups des gardes de la reine. Philippe meurt en maudissant sa mère.

Buridan et Marguerite sont arrêtés.

La pièce est jouée le 29 mai 1832. La salle est en ébullition.

La fin du second tableau fut d'un effet terrible :

Buridan sautant dans la Seine, Marguerite démasquant sa joue sanglante qui s'écrie : Voir ton visage et puis mourir, disais –tu? Qu'il en soit donc fait ainsi que tu le désires. Regarde et meurs.

 

L'amant d'une nuit est assassiné sans pitié par sa royale maîtresse. Il expire ; tandis que dehors la voix du crieur lance insouciante et monotone Il est 3 heures. Tout est tranquille. Parisiens dormez.

 

Dumas eut souhaité donné sa chance à sa nouvelle conquête, Ida Ferrier, Juliette Drouet était aussi sur les rangs. Harel choisit Mlle George dans le rôle de la reine.

 

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Mademoiselle George

 

Ce mélo répondait aux goûts du public qui faisait la fortune du théâtre de la Porte-Saint Martin.

Le XVIII siècle avait mis les voyages à la mode, Voltaire en Angleterre ou en Prusse, Diderot en Russie mais ils visitaient les rois et les princes.

Rousseau, lui, avait lancé le voyage pittoresque, à pied. Grâce au succès de La nouvelle Héloïse dont l'action se situait dans le canton de Vaud, il fit à la Suisse une réputation mondiale. D'autres écrivains contribuèrent après lui à l'élaboration de ces paysages sentimentaux, Oberman, le héros de Sénancour, qui promène son vague à l'âme de sommet en sommet, Chateaubriand, Byron, Stendhal.

Dumas se refait des forces à gravir les glaciers, à traverser les lacs, à se promener sur les sommets. Il tirera de ses marches sportives plusieurs nouvelles, puis deux volumes de Souvenirs.

 

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Il part dans les Alpes suisses, françaises et italiennes, voyager c'est vivre.

Il veut tout voir, tout savoir des curiosités locales. Il visite un institut d'avant-garde pour sourds et muets. Il rencontre Chateaubriand, il passe par le château d'Arenenberg où Hortense de Beauharnais vit en exil forcé avec son fils le futur Napoléon III.

Elle s'interroge sur l'avenir politique de son fils.

- Que doit–il faire ?

- Obtenir sa radiation de l'exil, tâcher de disposer la majorité de la Chambre et de s'en servit pour déposer Philipe et se faire élire roi à sa place se faire élire député.

 

Chez elle, il rencontre Juliette Récamier dont la beauté l'éblouit.

Quand il revient à Paris, l'épidémie de choléra touche à sa fin. Il commence à rédiger ses Impressions de voyage dans les Alpes suisses, françaises et italiennes qui paraîtront en février 1833.

Retour à Paris

Dumas réussit à partager sa vie entre Belle et Ida mais Ida devient la sultane favorite. Le ménage Hugo n'est plus qu'une façade, Adèle est tombée sous le charme (?) de Sainte-Beuve.

 

34Sainte-Beuve 35Adèle Hugo

 

Et Victor s'est épris de la belle Juliette Drouet.

Des conflits vont surgir entre les deux hommes qui protègent chacun leur vedette mais Dumas avait trop bon caractère pour lui en tenir rigueur longtemps.

 

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Le 18 février 1833

Le roi Louis-Philippe donne un bal costumé aux Tuileries. N'y sont conviés ni les romantiques chevelus, ni les républicains.

Dumas organise un bal concurrent. Son logement est trop petit pour le nombre d'invités prévus. Il annexe pour la soirée l'appartement contigu. Mais le décor est trop sévère, des murs nus. Ses amis vont le décorer ; on effacera tout le lendemain pour ne pas fâcher le propriétaire.

Tous les peintres illustrent les murs de scènes inspirées des récents chefs d'œuvres dramatiques. Alfred Johannot esquisse une scène de Cinq Mars, Clément-Boulanger, une Tour de Nesles, un autre Lucrèce Borgia. Nanteuil campe sur deux portes deux portraits symétriques de Hugo et Vigny. Manque Delacroix.

La veille du bal, le peintre entre en sifflotant; il visite l'appartement, félicite les artistes puis il se joint à eux pour déjeuner.

- Eh bien, dit- il en se tournant vers un panneau vide. Que voulez-vous que je vous bâcle là-dessus ?

- Vous savez, lui répond Dumas, un roi Rodrigue après la bataille.

 

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Delacroix

 

Sans même retirer sa redingote cintrée à la taille qu'il avait fine, il lance sur le panneau, une esquisse au fusain, incompréhensible pour tout autre que lui. Puis il commence à peindre :

Alors en un instant, et comme si l'on eût déchiré une toile, on vit sous sa main apparaître d'abord un cavalier tout sanglant, tout meurtri, tout blessé traîné à peine par son cheval, meurtri et blessé comme lui, n'ayant plus assez d'appui des étriers, et sa courbant sur sa longue lance ; autour de lui, devant lui, derrière lui, des morts par monceaux - au bord de la rivière, des blessés essayant d'approcher leurs lèvres de l'eau, et laissant derrière eux une trace de sang - à l'horizon, tant que l'œil pouvait s'étendre, un champ de bataille acharné, terrible - sur tout cela se couchant dans un horizon épaissi par les vapeurs du sang, un soleil pareil à un bouclier rougi à la forge - puis enfin, d'une teinte inappréciable, quelques nuages roses comme le duvet d'un ibis… En deux ou trois heures, ce fut fini.

 

Le bal fut un immense succès. Dumas portait un costume de seigneur de 1525, les acteurs de la Comédie française des costumes de l'époque de Henri III, Mlle George était déguisée en paysanne italienne, Rossini en Figaro, Musset en paillasse rieur, E. Sue en domino pistache, Delacroix en Dante. On ignore les costumes que portaient ce jour–là Hugo et sa belle Juliette.

Deux orchestres étaient installés, chacun dans un appartement. On commença un galop dans un appartement, on passa sur le palier puis dans l'appartement voisin. Il y eut à un moment 700 personnes. On fit ripaille et le maître de maison, lui-même, y avait contribué directement en rapportant 9 chevreuils et 3 lièvres.

 

Le jour du bal

A 7 heures, Chevet arrivait avec un saumon de 50 livres, un chevreuil rôti tout entier, et dressé sur un plat d'argent, qui semblait emprunté au dressoir de gargantua, un pâté gigantesque, et le tout à l'avenant. 300 bouteilles de bordeaux chauffaient, 300 bouteilles de bourgogne rafraîchissaient, 500 bouteilles de champagne se glaçaient.

 

Ce bal était aussi un cadeau d'adieu à Belle; le récit de ce bal clôt chronologiquement les Mémoires, il ne les reprendra pas en dépit de sa promesse, en fin de volume ; encore que son art de la digression et des associations d'idées font que les Mémoires recèlent des anecdotes, des jugements, et des éclairages sur des faits postérieurs à mars 1833.

Il écrit Angèle, en collaboration avec Anicet Bourgeois qu'il signera seul.

Mais l'idée est de lui, on la trouve déjà dans une de ses nouvelles, Le cocher de cabriolet. Angèle, un drame bourgeois et réaliste.

C'est l'histoire d'Almavivar, arriviste forcené, qui séduit une riche héritière, secrètement aimée par le docteur Muller mais elle est enceinte jusqu'aux yeux et Almavivar refuse de réparer.

Muller le tue en duel et épouse Adèle. Il rencontre un petit problème car l'embonpoint d'Ida Ferrier convenait à merveille à la fin du drame mais comment apparaître mince, au début ? (on ignore comment ce problème fut résolu).

Almavivar sera joué par Bocage, alors pensionnaire du Français et qui voudrait que la pièce y fût montée.

Alexandre n'y tient guère d'une part parce qu'il est las des avanies que lui fait subir Mlle Mars, et d'autre part, Ida ne veut pas lâcher le rôle et il n'est pas question qu'elle soit engagée à la Comédie française.

Harel embauche Ida à la Porte Saint Martin, ce qu'il refusait depuis un an.

La guerre fait rage chez les comédiennes. Mlle George est la vedette de Marie Tudor et Hugo impose Juliette Drouet dans le second rôle.

Juliette est plus belle que Ida et joue encore plus mal. Harel est convaincu que Juliette va faire échouer Marie Tudor.

Une querelle éclate entre Hugo et Dumas.

Angèle est jouée avec succès le 28 décembre 1833.

Et les comédiens sont louangés et la Gazette des théâtres, le 29, couronne Alexandre Dumas véritable chef de l'école dramatique moderne.

Thiers, ministre de l'Intérieur, veut redonner vie à La comédie française et demande aux deux écrivains, Hugo et Dumas, de le ranimer. On remplacera les antiquités par des acteurs qui jouent le drame, Mme Dorval, Bocage, Frédéric Lemaître.

Marie Dorval va pourvoir entrer à la Comédie Française et débutera dans une reprise d'Antony.

Au lendemain du bal, Dumas a laissé à Belle l'appartement qu'ils occupaient ensemble, rue Saint Lazare, et emménage à deux pas, rue Bleue, où bientôt viendra s'installer Ida Ferrier.

Il est tout près de son ami tant aimé, Ferdinand, qui habite aux Tuileries et il a installé sa mère, à deux pas, rue du Roule. Il vient la voir régulièrement mais toujours en courant et si plein de vie alors que la pauvre Marie-Louise, qui fut si vaillante, si courageuse, est clouée dans son fauteuil. La déchéance de sa mère le torture.

Il tombe amoureux tous les deux jours. Il a des liaisons multiples avec les jeunes comédiennes, avec Marie Dorval, fin 1833-janvier 1834 ; ces femmes, il les aime très sincèrement mais pas longtemps ; il leur fait des enfants comme on fait se ses bagages, avant de partir. Il mène souvent deux ou trois intrigues amoureuses en même temps et ne comprend pas que ses multiples maîtresses puissent être jalouses.

Toujours généreux, jamais il ne refuse de les aider financièrement. Et comme la liste de ses conquêtes va s'allonger prodigieusement jusqu'à la fin de sa vie, ce sera une lourde partie de ses dépenses.

La seule femme à laquelle il est profondément attaché est sa mère, Marie Louise.

Infidèle à ses maîtresses, il a le culte de l'amitié, sera toujours fidèle à Victor Hugo et éprouve une affection passionnelle pour le prince Ferdinand.

Alexandre a le projet d'un voyage scientifique autour de la Méditerranée, projet qui séduit Guizot qui envisage de le financer, ce qu'il ne fera que fort parcimonieusement.

De telle sorte qu'il y a deux départs avortés puisqu'il se contentera de visiter le sud de la France, voyage dont il fera le récit passionnant. Puis, en 1835, il réalise enfin son projet, en grande partie à ses frais.

Ida qui a su qu'une autre femme l'avait accompagné lors de son précédent voyage ne le laisse pas partir seul. Elle ne le lâche pas d'une semelle. Ils sont installés à Naples mais Alexandre veut faire le tour de la Sicile et de la Calabre. Il loue un bateau, le Speronare et ses dix matelots.

Ida a le mal de mer, il la convainc de rester à terre. Elle l'accompagne à Livourne où il s'embarque en compagnie d'un ami, et d'une cantatrice, Caroline Hunger. Elle doit rejoindre Palerme où elle a un engagement. Ida ignore qu'Alexandre et Caroline sont en coquetterie depuis Paris.

Caroline charme les matelots avec les grands airs de son répertoire et, une nuit de tempête, le vent fait choir Caroline dans les bras d'Alexandre.

Puis il y eut d'autres nuits étoilées. A Messine ils se séparent momentanément. Caroline rejoint Palerme et lui fait le tour de la Sicile par le sud, Taormina, L'Etna, Agrigente.

Il la rejoint à Palerme et entre août et septembre, ils vont vivre six semaines d'amours passionnées. Ils se sont déjà séparés mais en sortant du théâtre, Caroline saute dans une barque et le rejoint pour une dernière nuit volée.

Leurs adieux sont déchirants; au matin tandis que la barque s'éloigne, il lui crie Je t'aime, tu es belle, je t'aime.

Malgré les promesses échangées, ils ne se reverront pas.

Pour garder intact le souvenir de cet amour flamboyant, parfait, il faut trancher impitoyablement car une histoire pareille on en a qu'une comme celle-là dans sa vie ou tout simplement parce qu'il ne l'aime plus.

Il poursuit son voyage vers la Calabre et ne revient à Naples qu'en novembre. Son ami et lui ont passé trois mois sur le Speronare. Les marins, le capitaine, Dumas, tous pleuraient en se séparant.

De ses deux séjours à Naples, il tirera un pur chef d'œuvre Le Corricolo (la voiture à cheval avec laquelle il visite les environs.) Un gros volume de 500 pages.

 

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Le corricolo

 

A son retour, en 1836, il fait jouer Don Juan de Mañara. Ce don Juan, selon la légende est un descendant du premier; il vécut une vie de débauche avant de finir par se convertir et mourir en odeur de sainteté.

Dumas s'est emparé du mythe pour créer un drame fantastique à connotations religieuses. Un bon et un mauvais ange se dispute son âme. Don Juan est un être sans scrupules, sans remords ni regrets devant le mal qu'il a fait, d'une impiété totale, libertin, criminel responsable de la mort de sept personnes dont des femmes pour le plaisir de la conquête et son frère pour ne pas perdre ses biens et titres. Enfin il séduit une religieuse.

 

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En modifiant la fin de la vie de Don Juan, il en a fait un personnage d'une noirceur telle que l'on trouverait gênant et même malsain qu'un tel comportement ne fût pas puni. La pièce est un four. L'apparition de Ida en ange si peu immatériel, trop potelé, déclenche l'hilarité des spectateurs.

Dumas se croit dépassé cependant il renoue avec le succès en août 1836, avec Kean, ou désordre et génie.

Un drame dont le héros est le grand acteur anglais qui vient de mourir Frédéric Lemaître a le rôle titre. La peinture du monde théâtral et le personnage joué par Lemaître firent de la pièce un immense succès.

 

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Kean dans le rôle d'Hamlet

 

Frédéric Lemaître, que Dumas le tenait pour le premier comédien de son temps, était un homme difficile, d'une vanité folle; jamais son nom n'était imprimé sur les affiches en assez gros caractères.

Une vérité frappante règne dans tout ce tableau. Il existe entre le personnage et l'acteur une étonnante affinité.

(H. Heine)

 

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1837: mariage du duc d'Orléans.

 

Un grand dîner suivi d'un grand bal seront offerts dans le palais de Versailles à toutes les gloires de la France. La veille de la fête, Dumas vint voir Hugo. Le roi l'avait rayé de la liste des promotions à la Légion d'honneur.

Blessé, Dumas avait renvoyé son invitation. Hugo écrivit au duc d'Orléans qu'il était solidaire de son ami ; le prince royal intervint auprès du roi et tout s'arrangea; ils se rendirent ensemble à Versailles, vêtus tous deux en garde nationaux. Ils y retrouvèrent Balzac et Eugène Delacroix.

L'amitié du prince royale était acquise aux deux écrivains; Hugo reçut la rosette d'officier de la Légion d'honneur, Dumas la croix de chevalier.

En 1837, Hugo et Dumas, obtiennent le privilège de fonder un second théâtre français : le Théâtre de la Renaissance. Hugo l'inaugura avec Ruy Blas en1838, joué par Frédéric Lemaître.

Ida règne rue Bleue, possessive, jalouse, elle régente la vie d'Alexandre mais elle a pris en charge ses deux enfants, Alexandre et Marie. Marie, ballottée depuis l'enfance, s'attache à elle. Alexandre, qui aime tendrement Laure, sa mère, la déteste.

La vie avec Ida est traversée de criailleries, de scènes. Aussi est-il ravi d'être incarcéré deux semaines à cause de ses absences répétées à la garde nationale.

Incarcération qui lui laisse tout le temps pour écrire ; il aune chambre confortable, des repas savoureux et les visites de sa maîtresse du moment. Il faut seulement s'organiser pour qu'elle ne croise pas Ida.

L'ambition d'Ida était d'entrer à la Comédie française, Dumas promit deux pièces à ce théâtre en échange et elle entra comme jeune première le 1 octobre 1837 avec une tragédie en six actes et en vers de Dumas, Caligula.

La comédie française fit de folles dépenses pour monter cette pièce, une rue de Rome donnant sur le Forum, une villa grandiose. Le char de César devait être traîné par 4 chevaux.

Les décors firent rire.

 

Le 26 décembre 1837, Caligula fut un four

Delphine de Girardin exécuta en ces termes Ida Ferrier :

Comment prend-on la profession d'ingénue avec une taille semblable… L'embonpoint de Mlle Ida, jeune fille rêveuse et sentimentale, toujours vêtue de blanc, vierge timide au pied léger, fuyant un infâme ravisseur, ange et sylphide dont on cherche les ailes, est risible et révoltant… Il faudrait être au moins transportable quand on se destine à être enlevée tous les soirs.

 

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Caligula

 

Il est soudain appelé près de sa mère; c'est la fin. Alexandre va passer la nuit auprès d'elle dans son alcôve, comme lorsqu'ils dormaient ensemble à Villers-Cotterêts ; elle s'éteint au matin du 1 août 1838.

Il espère que son ombre chère viendra le visiter comme autrefois son père. Mais il attend en vain et de ce jour perd la foi.

Pour fuir son chagrin, il part en voyage avec Ida, en Belgique, puis en Allemagne où il rejoint Nerval. Ils sont de retour à Paris en octobre 38. Il vit avec Ida sans lui être fidèle pour autant, mais elle le lui rend bien.

Depuis 7 ans, elle partage sa vie. Brusquement, on apprend qu'il va l'épouser. Pourquoi ce mariage avec cette femme que chacun s'accorde à trouver égoïste, violente, dominatrice, intéressée ?

Alexandre se sent si orphelin!

A moins que pour prétendre à entrer à l'Académie, il faille avoir une vie officiellement plus rangée. Le 5 février 1838, il épouse Ida ; les témoins sont prestigieux, Villemain, le ministre de l'Instruction publique et Chateaubriand.

Désabusé et sarcastique, Chateaubriand, contemplant la lourde poitrine de la mariée, glisse à l'oreille de son voisin : Voyez, ma destinée ne change pas… Tout ce que je bénis tombe.

Son fils est fou de rage.

La vie continue ; il a l'impression de marquer le pas, les dettes s'accumulent, Ferdinand est en Algérie, il tremble pour lui; rien ne le retient plus à Paris; ils partent vivre en Italie, à Florence où les palais somptueux sont loués pour rien et moins nombreuses les occasions de dépense.

Alexandre trime comme un forcené, comédies, drames, récits de voyage ; il correspond beaucoup avec son fils. Les deux hommes se rapprochent. Ils voyagent ensemble.

 

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Alexandre Dumas, fils

 

A Florence, il a noué une nouvelle amitié avec le jeune prince Napoléon Joseph, fils de Jérôme, l'ex-roi de Westphalie.

Ensemble, ils font un pèlerinage à l'île d'Elbe. Ils aperçoivent au loin un rocher en forme de pain de sucre une île minuscule. Son nom Monte-Cristo.

Il rêve silencieux puis dit au jeune prince, en souvenir de notre excursion je donnerai ce nom à l'un de mes prochains romans.

Le 18 juillet 42, il est invité à dîner chez l'ex-roi Jérôme.

Sur le perron du palais, le prince l'attend, le visage décomposé. Ferdinand est mort. Les chevaux de sa calèche se sont emballés, près de la porte Maillot. Il a été projeté hors de la voiture et peu après il succombait, la colonne vertébrale brisée. Il avait 30 ans.

Alexandre s'effondre en sanglotant :

Monseigneur, permettez-moi de pleurer un Bourbon dans les bras d'un Bonaparte.

 

Il brûle les étapes pour assister à l'enterrement.

Jamais il ne se consolera de ce deuil, 4 ans, jour pour jour, qu'il a enterré sa mère Il a perdu les deux êtres qu'il aimait le plus, sa mère et Ferdinand.

Une partie de mon cœur est enfermé dans ce cercueil.

 
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