Alexandre Dumas - Sa vie comme ses romans (3)

 

Depuis 1843 tout en conservant un appartement à Paris, il avait loué à Saint Germain en Laye la "Villa Médicis" et avait assumé le fonctionnement du petit théâtre de la ville. Il y faisait venir la Comédie française, logeait et nourrissait les comédiens, garantissait la recette et à ce jeu perdait des fortunes. 
Sa cour, son harem grouillait joyeusement autour de lui et le chemin de fer de Paris à Saint Germain vit ses recettes monter. Pour le voir de près, les curieux affluaient, lui, bon prince serrait toutes les mains. 
Le roi, surpris, demanda un jour à l'un de ses ministres : 

- Qu'a donc Saint Germain à se trémousser ainsi ?

- Sire, votre Majesté veut-elle que Versailles devienne gai jusqu'à la folie ? Dumas, en 15 jours a galvanisé Saint Germain. Ordonnez-lui de passer 15 jours à Versailles.

 

Pendant ce temps, la petite ville de Saint-Germain en Lauze ressuscitait, les hôtels étaient complets.

 

1La gare de Chatou

 

La ligne de chemin de fer qui va de Paris à Saint Germaine en Laye connaît Une augmentation de recettes de vingt milles francs par an, depuis l'arrivée d'Alexandre. Au point que le roi, dans un Versailles désert, en prend ombrage.

 
 

 

Sa cour, son harem, grouillaient joyeusement autour de lui et le chemin de fer de Paris à Saint Germain vit ses recettes monter. Pour le voir de près, les curieux affluaient, lui, bon prince serrait toutes les mains.

Il avait fait l'acquisition du Théâtre Historique, à l'angle du boulevard et du faubourg du Temple.

 

En 1847, le premier spectacle La reine Margot, avait été un triomphe. La salle était archicomble. Pendant 24 heures, on avait fait la queue pour avoir des places. On vendit du bouillon vers 22 heures, des petits pains tout chauds vers minuit, des bottes de paille pour qu'on puisse s'étendre. Des centaines de lampions éclairaient cette joyeuse nuit, au petit jour, on apporta du café et du lait, des porteurs d'eau vinrent offrir leurs services.

 

2Le théâtre historique

 

La représentation, commencée à 18h, s'acheva à 3h du matin.
Théophile Gautier, rendant compte du spectacle, raconte, non sans humour :
A. Dumas retint sur les banquettes tout un public à jeun pendant 9 heures de suite. Seulement vers la fin, pendant les cours entractes, on se regardait comme sur le Radeau de la Méduse et les spectateurs potelés n'étaient pas sans inquiétude… On n'a cependant à déclarer aucun crime d'anthropophagie.

 

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La reine Margot (Patrice Chéraud. 1964)

 

Désormais, il était riche.

 

Son théâtre historique, inauguré avec La reine Margot, lui apporte de fabuleuses recettes. Comme Dumas ne distingue pas vraiment ce qu'il écrit, de la réalité, il se fait construire un château Renaissance. Le nom de ce château ? Monte-Cristo.

 

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Alexandre Dumas, au sommet de sa gloire

Ayant par le truchement de Dantès vécut une existence fabuleuse, il fut tenté de la revivre dans sa propre vie. Puisqu'il était si riche, pourquoi ne bâtirait-il pas le château de ses rêves ? Ainsi, surgit, sur la grand-route de Bougival, le château de Monte-Cristo.
L'excavation coûta une fortune, Dumas n'en avait cure.

Le parc existe encore, avec ses saules pleureurs romantiques, ses théâtres de verdure.
Le château lui -même nous semble aujourd'hui une villa de style composite, à la fois baroque et touchante, avec son salon mauresque, ses fenêtres moulées sur celles du château d'Anet, ses têtes sculptées autour de la maison, une fresque de génies, qui vont d'Homère à Goethe, de Byron à Victor Hugo et à lui-même.

Une devise au-dessus du perron: J'aime qui m'aime.

 

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À deux cents mètres du château, un petit pont franchit les douves et donne accès à un donjon miniature; sur chaque pierre est gravé le titre d'une œuvre de Dumas.

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Une pièce unique occupe tout le rez-de-chaussée, au plafond un semis d'étoiles sur champ d'azur. Là était le refuge de l'écrivain où il pouvait travailler en paix. Parfois, il montait l'escalier en spirale qui conduisait à une cellule où il dormait.

Une plate-forme de guetteur lui permettait d'observer ses hôtes.

 

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Sa table de travail dans son donjon

 

Un majordome italien veillait sur la maison. Il avait de nombreux domestiques dont un petit nègre, cadeau de Marie Dorval. Son parc était peuplé d'animaux, cinq chiens, un chat, trois singes dont une guenon, deux grands perroquets, un faisan doré, un coq, un vautour. 
Le jour de la pendaison de la crémaillère, le 25 juillet 1848, fut son triomphe. Il circulait radieux, la poitrine constellée de plaques et de croix, le gilet barré d'une lourde chaîne en or massif, au milieu de ses 600 invités.

 

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Certes, il n'est plus le très mince jeune homme des grandes années du Romantisme ; avec les années, tous les jeunes hommes pâles et efflanqués du temps d'Hernani, avaient pris de la bedaine ; seul Vigny conservait sa minceur aristocratique.

 

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Alexandre est heureux, toujours amoureux, toujours entourée d'un essaim de femmes. 
Il mène de front plusieurs liaisons.
Pourtant déjà autour de lui la mort a frappé. A l'enterrement de son vieil ami Frédéric Soulié, il n'a pas pu parler; il s'est effondré en sanglots.

 

Il a fait meilleure contenance à celui de Mlle Mars. Oubliant les offenses et ses démêlés avec elle, il lui a rendu hommage.
La foule l'entoure, l'admire au point d'en rendre jaloux V. Hugo :
Il faut à ce peuple de la gloire. Quand il n'a pas de Marengo ni d'Austerlitz, il veut, il aime les Dumas et les Lamartine.

 

La Monarchie de Juillet vit ses derniers mois.

Le 2 et 3 février 1848, le comte de Monte-Cristo est donné en deux époques au Théâtre Historique.
Peu après éclate la révolution. Louis–Philippe s'exile en Angleterre.
En 1848, Dumas se lance dans la politique et se porte candidat à la députation. Mais le peu de voix qu'il obtient le décourage vite. Il travaille, fait répéter ses pièces.

 

De l'opulence à la misère

La révolution, qui vide les théâtres et les folles dépenses de Dumas, entraînent sa ruine. Ida réclame le remboursement d'une dot qu'elle n'a jamais donnée.
Maquet lui réclame de l'argent ; les choses s'arrangeront avec lui mais l'amitié est brisée. Ils ne travailleront plus ensemble.

Il écrit inlassablement pour combler le gouffre financier dans lequel il va tomber.
Il est criblé de dettes. Il doit mettre en vente son château.

 

Lorsqu'en 1849, Marie Dorval, au seuil de la mort, l'appelle à son chevet et lui demande de ne pas la laisser enterrer dans la fosse commune, il lui en fait le serment mais il n'a plus rien ; pas même les six cents francs qu'il faut débourser pour acheter une concession provisoire. Il fait le tour de tous les amis pour réunir la somme nécessaire.

 

Hugo, toujours aussi parcimonieux, intervient auprès du Ministère de l'Intérieur publique et obtient un secours de 200 francs. Il manque à Dumas encore cent francs, il dépose ses décorations chez un prêteur à gages pour compléter la somme.

 

Lors de l'enterrement, il est incapable de prononcer un seul mot, ses lourdes épaules secouées de sanglots.
A cause des troubles politiques, le Théâtre historique fait moins de recettes, et devient un gouffre où s'engloutit peu à peu son immense fortune; les directeurs qui le gèrent le creusent sans cesse en grugeant Dumas qui ne sait pas compter.
Son univers se défait. Il écrit toujours pour le théâtre, et un immense et excellent roman de son cycle révolutionnaire Ange Pitou.

 

A partir de 1849, ses romans s'inscrivent sous le signe du fantastique. 
Il commence à publier Les mille et un fantôme et en septembre La femme au collier de velours noir, récit inspiré par Nodier, dit-il ; tout de début de ce texte est une évocation des dimanches heureux de l'Arsenal et un long hommage à cet ami disparu en 1844 :
J'ai quelque chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.

 

Il se rend en Angleterre à l'enterrement de Louis-Philippe mais la famille fait grise mine à leur ami devenu républicain ; il se sent de plus en plus de l'autre côté de sa jeunesse.
Girardin a commencé à écrire ses Mémoires.

 

Il retourne à Paris pour voler au secours de son Théâtre où il va donner une nouvelle pièce. Il destinait le premier rôle à l'une des maîtresses mais elle est en tournée.
Mlle George lui propose une de ses élèves, la blonde, la fragile, la gracieuse, Isabelle Constant ; elle n'a que 15 ans et demi.

Une nouvelle passion et Alexandre s'émerveille d'être aimé avec une telle dévotion. Il veille sur elle comme un tendre père. Bien d'autres femmes passent encore dans sa vie, lui font parfois des enfants mais Isabelle demeurera. 
Son fils est indulgent, en revanche, sa fille Marie, avec laquelle il vit maintenant, lui reproche sa vie désordonnée et ses maîtresses, parfois plus jeunes qu'elle.

 

10Marie

 

Le 2 décembre c'est le coup d'état. Le 3 décembre, il écrit à son ami Bocage :
Aujourd’hui, à 6 h, 25.000francs ont été promis à celui qui arrêterait ou tuerait Hugo. Vous avez où il est. Que sous aucun prétexte, il ne sorte.

 

Dans la nuit du 4 au 5 décembre, la résistance est anéantie. Le 10, Victor Hugo s'enfuit vers Bruxelles sous un faux nom ; Dumas l'accompagne à la gare.
Pour fuir ses créanciers, il part lui aussi en Belgique, retrouve Hugo.
Il s'installe somptueusement, les commerçants lui font crédit. Il engage un domestique, un secrétaire, Noël Parfait, un ancien député, un prodige d'honnêteté de dévouement, d'humour, qui saura remettre de l'ordre dans les finances extravagantes de son employeur.

 

Il ouvre sa maison aux Français exilés, et lui se retire pour travailler. Il offre de somptueux repas aux exilés. Il fait parfois la cuisine. La sauce est de Maquet, dit-il.

 

11Caricature de Dumas

 

L'argent s'épuise. Parfait prêche, en vain, l'économie. En 1852, on joue une nouvelle pièce de lui à la Porte Saint Martin, qui vient renflouer ses finances.
Désormais, il se partage entre Bruxelles et Paris; la ronde des jeunes maîtresses continue dans les deux pays. Il écrit toujours mais ses textes, ses pièces sont censurées et Giradin refuse de continuer à publier ses Mémoires.

Tandis qu'il décline, son fils Alexandre devient de plus en plus célèbre et il en est fier.

 

En 1853, Dumas crée un journal Le Mousquetaire consacré à la littérature. Il y publie El Desdichado de Nerval. Il continue à défendre l'œuvre de Hugo.

Il donne des conférences. Elles sont très applaudies et lui rapportent un peu d'argent.

 

En novembre 1854, on crée à l’Odéon une de ses pièces.
Devant le théâtre, errent des étudiants trop pauvres pour entrer. Le bon géant passe, il est reconnu et acclamé :

Que faîtes-vous dans la rue… pas le sou ? Le théâtre devrait être gratuit pour la jeunesse.

Il fait ouvrir les portes et paye leurs places.

 

En 1857, Girardin l'envoie à Londres pour couvrir les élections ; il en profite pour faire un saut jusqu'à Guernesey afin de revoir son cher Victor.
Il proclame haut et fort son indéfectible amitié pour l'illustre exilé, ce qui n'arrange pas ses relations avec Napoléon III.

 

En juin 1858, profitant d'une invitation, il part pour la Russie. Des milliers de kilomètres et il se fait ethnographe. Après un immense périple, il revient à Paris en février 1859.

 

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Dumas en costume de cosaque Dumas et sa réputation en Russie (caricature)

 

En 1860, il publie Les Mémoires de Garibaldi ; puis, accompagné de sa jeune maîtresse, au printemps il va le rejoindre, à bord de sa goélette, Le Véloce ; il dépense ses dernières ressources pour lui apporter des armes à Palerme.

 

 

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Il entre à Naples avec Les Chemises rouges et est nommé conservateur en chef des musées napolitains; il reste à Naples jusqu'en mars 1864, séjour coupé de brefs voyages à Paris. Il s'est mis en ménage avec la très jeune Emilie Cordier.

En 1861, une petite fille est née de leur liaison, Micaëlla.

C'est pour lui un grand bonheur mais comme il trompe la jeune mère avec une cantatrice, elle le quitte. Néanmoins il continuera de voir l'enfant et elle sera la joie de ces années qui ne cessent de s'assombrir.

L’Eglise a mis ses livres à l’Index.

 

Le 10 août 1864, il écrit une lettre de protestation à Napoléon III :
Il y avait, en 1830, et il y a encore, trois hommes à la tête de la littérature française. Ces trois hommes sont : Victor Hugo, Lamartine et moi-même. Hugo est proscrit, Lamartine est ruiné. On ne put me proscrire comme Hugo : rien dans la vie, dans mes écrits, dans ma vie ou dans mes paroles ne donne prise à une proscription. 

 

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Mais on peut me ruiner comme Lamartine, et en effet, on me ruine. Je ne sais quelle malveillance anime la censure contre moi. J’ai écrit et publié douze cents volumes. Ce n’est pas à moi de les apprécier au point de vue littéraire… Quoique je sois le moins digne des trois, je suis le plus populaire des trois. L’un est un penseur, l’autre un rêveur, je ne suis moins qu’un vulgarisateur.
Des ces douze cents volumes il n’est pas un qu’on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg saint Germain le plus pudique de nos faubourgs. Eh bien, Sire, aux yeux de la censure, je suis l’homme le plus immoral qui existe.

 

Il ne supporte plus Paris et le Second Empire; il part à Lyon, à Naples, à Florence, en Allemagne, en Autriche.
Il est le mouvement perpétuel. Il a gardé son incroyable vitalité mais tant de morts jalonnent sa route : les chers amis, Nerval, Delphine de Girardin, Béranger, Musset, Delacroix, et tous les peintres des belles années du romantisme, et tant d'autres, Balzac, Eugène Sue.
Le gouvernement lui reproche son amitié affichée pour Victor Hugo et sa sympathie proclamée pour les Républicains.

Micaëlla, qui a maintenant 6 ans, l'aide à se survivre.


Parmi les écrits mineurs, désolants, de ces dernières années car il écrit comme un galérien des lettres, en 1866, il publie un nouveau chef d'œuvre La San Felice.


A 66 ans il semble être encore une force de la nature :
Cravaté de blanc, gileté de blanc, énorme, suant, soufflant... Un moi énorme débordant d'enfance mais pétillant d'esprit (Les Goncourt)


En 1867 ses amours avec une jeune et belle écuyère font scandale. 

 

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Ils ont posé enlacés. Sur l'un des clichés, Ada, est assise sur ses genoux. Ces photos qui furent tirées, à leur insu, en cartes postales ont beaucoup choqué. L'année suivante, la belle Ada meurt subitement d'une péritonite aiguë.
Les femmes de petite vertu viennent lui rendre visite, malgré la surveillance attentive de sa fille Marie. 


Il écrit, ce qui est peut-être son dernier ouvrage, Le grand dictionnaire de cuisine.

 

Malgré ses dénégations, il est évident que sa santé se dégrade. Lors de son dernier voyage à Madrid, chacun a pu constater chez lui une perte d'attention, une insidieuse somnolence ; son ventre est devenu énorme ; ses jambes ont du mal à le porter.
Il est à Biarritz quand il apprend la déclaration de la guerre. 
Une récente attaque l'a beaucoup diminué. En septembre, c'est la chute de Sedan. La République est proclamée.

En apprenant la nouvelle Alexandre ne dit rien. Deux larmes roulent sur ses joues.
Marie emmène son père à Puys, non loin de Dieppe, où son fils, maintenant auteur à succès, a une maison.
Je viens mourir chez toi.

 

S'il faut en croire son fils, ses derniers mois furent paisibles dans l'atmosphère chaleureuse de la famille. Il a la plus belle chambre avec vue sur la mer ; il joue aux dominos avec ses petites filles.

 

Il est souvent somnolent mais soudain l'humour et l'esprit lui reviennent. A son fils qui lui dit que la femme de chambre le trouve très beau, il répond :
Pousse-la dans cet idée là.

 

Puis une autre boutades, bien connue :
Tout le monde a dit que j'étais prodigue. Toi-même tu as fait une pièce là dessus. Mais vois comme on se trompe. Quand j'ai débarqué à Paris, j'avais deux louis en poche, regarde sur ma table de nuit. Je les ai encore.

 

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Le bon géant s'éteignit le 5 décembre 1870.

 

Le lendemain, les Prussiens entraient à Dieppe. Il fut inhumé provisoirement et presque à la sauvette dans le cimetière de la petite ville. Un peu plus tard, son fils fit transporter le corps à Villers-Cotterêts où il reposait auprès de son père et de sa mère tant aimés.

 

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Avant qu'il soit transféré en grande pompe au Panthéon en 2002.

 

Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on peut appeler les semeurs de civilisation Nous avons été jeunes ensemble. Je l'aimais et il m'aimait. Alexandre Dumas n'était pas moins haut par le cœur que par l'esprit ; c'était une grande âme bonne.
Victor Hugo

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