Eugène Sue

 

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Eugène Sue, écrivain aujourd’hui un peu tombé dans l’oubli, fut dès le début de la parution des Mystères de Paris, l’un des écrivains les plus célèbres de son temps. Très vite on le confondit avec son héros Rodolfe, le Justicier. Il devint un mythe et son invraisemblable succès valut autant de haines que d’amour…

 

Dans la biographie passionnée que lui consacra Jean-Bory, en 1962, Eugène Sue, dandy mais socialiste, il l’écrit : 

Ce sont Les Mystères de Paris qui ont créé leur auteur.


C’est ce parcours inhabituel que nous allons tenter de suivre.

 
   

Eugène Sue est né en 1804 dans  une famille où l'on était chirurgien de père en fils.  

Son père, Jean-Joseph Sue 1760-1830,  d'un premier mariage avait eu une fille, Flore, née en 1799. Puis le couple divorça d'un commun accord.

Bonaparte le nomma médecin chef de l'hôpital de la Garde des  consuls.

Deux ans plus tard, il se remariait avec Marie – Sophie Derilly. Leur fils, Eugène, naquit en 1804. Il fut porté sur les fonts baptismaux par Joséphine, épouse de Bonaparte. Son parrain était  Eugène de Beauharnais. 

Sous l'empire, le docteur Jean-Joseph Sue était chirurgien de la Garde  de Napoléon 1er.

Puis le vent tourna.

 Eugène allait avoir 12 ans

Après la chute de l'empire , le docteur Sue accepta si bien le nouveau Régime qu'il fut nommé médecin chef de la maison militaire du roi, puis  professeur d'anatomie et médecin du roi lui-même.

1815 _1830

Eugène étudie au lycée Condorcet. Il se révèle être un élève médiocre et turbulent. Il s'oppose systématiquement  à son père. Il ne supporte pas la gravité, le sérieux compassé de ce père si satisfait de lui-même et qui mène si brillamment sa carrière.

Lui –même envisage une  carrière médicale mais en attendant il mène joyeuse vie en rébellion constante contre les valeurs étriquées de son père. 

Les frasques de l'adolescent défraient la chronique.

La Restauration ne l'a guère touché. Il ne partage pas le malaise de sa génération frustrée de l'épopée napoléonienne au profit d'un souverain podagre.

Mais lui ne cherche pas une compensation dans l'ambition poétique.

Sa frustration se tourne en agressivité contre sa famille, surtout contre son père, car il aura toujours des relations affectueuses avec sa demi-sœur et son demi-frère.

Sa mère meurt  en 1820, il a 16 ans.

Bientôt son père se remarie et lui donner un demi-frère

En 1821, le jeune homme abandonne le lycée en classe de rhétorique.

Son père, lassé de ses incartades décide qu'il apprendra la médecine par la pratique. Il le fait admettre stagiaire à la Maison militaire du roi. Après deux ans d'apprentissage il est affecté en 1823 aux hôpitaux de la 11e division militaire de Bayonne.

Le jeune Eugène se retrouve embarqué dans l'expédition des Cent mille fils de Saint Louis.

Il a 19 ans .

Il va à Madrid, puis en Andalousie. Il soigne les blessés la bataille  du Trocadéro et est ensuite affecté à l'hôpital militaire de Cadix où il demeurera jusqu'en 1825. Il y sera très heureux.

C'est là qu'il écrit sa première œuvre: sur le sacre de Charles X qui est représenté devant les notables de la ville.

Tenté par la littérature, il démissionne en 1825 et part pour Paris.

Ses premiers textes paraissent dans deux petits journaux.

Il retrouve ses amis, fait la connaissance d'Alexandre Dumas.

C'est une joyeuse bande qui s'amuse, explore la campagne autour de Paris , Montreuil , Bagnolet, Montmorency.

On est jeune, sans souci, les filles sont séduisantes.

Eugène ne semble pas ressentir le mal du siècle.

 

Il cultive son dandysme. Il est follement élégant, avec son cheval, son tilbury, son

 

groom. Ses toilettes à la dernière mode sont un défi à la stricte redingote

 

paternelle. On le surnomme Le Beau Sue.

 

Mais il fait des dettes, son père découvre les lettres de change. Ce fils est incorrigible. Il l'expédie dans la Marine.

Il s'embarque en 1826 sur la corvette le Rhône, à destination des mers du sud, comme chirurgien de la marine.

Pendant trois ans, il occupe ce poste en mer, passant d'un navire militaire à l'autre,  allant des Antilles à la Méditerranée orientale.

Mais il profite au maximum de ses permissions en France pour retrouver ses joyeux compères, ses maîtresses. On le voit dans tous les lieux à la mode.

 

 

En 1827, à Navarin, il assiste à la destruction de la flotte turque par une coalition regroupant la France, l'Angleterre et les États-Unis.

En 1828, aux Antilles, il est gravement atteint par la fièvre jaune mais s'en sort notamment grâce aux soins d'une femme de couleur dont il s'est épris. 

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Après deux ans d'apprentissage, il est affecté en 1823 aux hôpitaux de la 11e division militaire de Bayonne. La même année, il soigne les blessés de la prise de Trocadéro et il est ensuite affecté à l'hôpital militaire de Cadix où il demeurera jusqu'en 1825. 

 

C'est là qu'il écrit sa première œuvre : sur le sacre de Charles X qui est représenté devant les notables de la ville.

Tenté par la littérature, il démissionne en 1825 de son poste et part pour Paris.

 

Ses premiers textes paraissent dans deux petits journaux : La Nouveauté et Le KaléidoscopeMais il revient assez vite à son premier métier et s'embarque en 1826 sur la corvette le Rhône à destination des mers du sud, comme chirurgien de la marine.

 

Pendant trois ans, il occupe ce poste en mer, passant d'un navire militaire à l'autre, allant des Antilles à la Méditerranée orientale.

 

En 1827, à Navarin, il assiste à la destruction de la flotte turque par une coalition regroupant la France, l'Angleterre et les États-Unis.

 

En 1828, aux Antilles, il est gravement atteint par la fièvre jaune mais est guéri grâce aux soins d'une femme de couleur dont il s'est épris. 
Il n’aura qu’à puiser dans ses souvenirs pour écrire la série de ses romans maritimes.

 

De retour à Paris en 1829, il se tourne vers le métier de peintre et devient l’élève du peintre de marines, Gudin. Il mène l'existence dissolue d'un dandy. Il écrit des sketches des petites scènes prises sur le vif, puis des articles polémiques. Il y attaque la canaille républicaine, les goûts bourgeois, les temps modernes, etc

Son éducation décousue se soldait par un triple échec, échec du médecin,  du marin, du peintre mais qui préparait sa carrière littéraire.
Il a 26 ans, il beaucoup vécu, beaucoup appris.

Il n'oubliera jamais qu'il a été médecin; en témoignent les noms de 3 ses personnages dans Les Mystères de Paris. Le notaire Ferrand et les Pipelet.

 

Son père meurt en 1830 .

A 26 ans, il hérite de la fortune paternelle, devient l’amant des plus belles femmes de Paris. Il adhère au très snob Jockey Club, dès sa création en 1834.

Il s'est lié avec Balzac, avec tous ces jeunes romantiques dévorés d'ambition. Il était là lors du triomphe au théâtre de son ami Alexandre Dumas.

Il mène grand train, est d'une élégance folle mais toujours d'un goût exquis. 

Il est bel homme, sa santé est florissante, son dynamisme inépuisable, étonnant. Il est bon,  très bon, généreux, gai.

Il a une sensibilité à fleur de peau marquée par ses expériences mais aussi par ses lectures. Il a un joli talent de plume.

Puis il commence une vraie carrière d’écrivain.

 

Romans maritimes
Son premier roman, Kernok le pirate, paraît en 1830, se place dans la veine de Fenimore Cooper ou de Lord Byron. 
Kernok son pirate, est un monstre cruel et brutal, un démon des mers auquel rien ne résiste sort tout entier de l’imaginaire romantique. Dans ce roman on retrouve bien des certains stéréotypes de bandits romanesques du XVIIIe siècle, Mandrin, Cartouche.

 

Il n'envisageait pas encore de se consacrer à la carrière des lettres mais le succès de cette première œuvre le conduit à enchaîner les récits maritimes. 

 

Il publie tour à tour El Gitano (1830), puis Plik et Plok (1831), Atar-Gull (1831) dont le héros est un noble pervers et machiavélique, et La Salamandre (1832)

 

Toutes ces œuvres sont également chargées de l’imaginaire du romantisme noir, avec des personnages sataniques, acharnés à détruire d’innocentes créatures. S’y mêlent également des thèmes propres aux romans de voyages : naufrages, aventures dans des contrées lointaines.

 

La veine du récit maritime s’épuise vite cependant : à la suite de l’échec de son Histoire de la marine française (1835-1837), il se décide à tirer parti de sa réputation pour publier quelques romans de mœurs, auxquels il adapte cet univers sulfureux qu’il avait réservé jusqu’à présent aux aventures sur mer : Arthur (1838-39), ou Mathilde (1841), des récits de mœurs et des perversités du monde, qui représentent la première étape de l’auteur vers le roman social.

 

En parallèle, Sue continue de publier des romans plus exotiques. Mais, il préfère désormais l’exotisme du passé, passant de Fenimore Cooper à Walter Scott.

 

Enfin il bascule résolument dans le genre du roman historique, et renoue avec le romantisme noir de ses premières œuvres. Latréaumont (1837) un récit très gothique, Le Commandeur de Malte (1841).
Ces œuvres connaissent un succès inégal, et paraissent témoigner de la difficulté de Sue à se renouveler. Pourtant, certaines ont été goûtées par des lecteurs fort attentifs.

 

A 26 ans, en 1830, il hérite de la fortune paternelle. Enfin riche, il mène la vie à grandes guides, devient l’amant des plus belles femmes de Paris (il est surnommé le Beau Sue). 
Il adhère au très snob Jockey Club, dès sa création en 1834.

 

Bref, en sept ans, Il dilapide la fortune de son père et se tourne encore vers la littérature pour s'assurer des revenus.
C’est alors qu’il fait la connaissance d’un auteur dramatique, Félix Pyat. Ce dernier l'invite à dîner le lendemain chez un ouvrier, Figères, chef d'atelier et père de famille qui appartenait à mouvement intellectuel qui s'opérait au seine de la classe ouvrière.

 

Figères lui parle des nouvelles doctrines politiques, du socialisme naissant, des problèmes économiques. Sue est séduit par cet homme simple et modeste et par cette nouvelles religion qui ramène tout à la question humaine. Ce socialisme utopique le séduit. Eugène Sue est généreux . Il lui apparaît comme une charité rationalisée. 
Sans compter que le dandy qu'il est méprise les valeurs bourgeoises.

Ce serait pour lui, à la fois, une façon d'être secourable à l'humanité souffrante, de lutter pour une société nouvelle.

 

Il est à un tournant de sa vie, mais ce n'est pour l'instant qu'une vue de l'esprit. 

Les Mystères sont une commande. L'idée lui est soufflée par un éditeur qui a découvert Les Mystères de Londres et pense tenir un filon.

 

Eugène Sue n'est guère convaincu. 
Mais, il se cherche. Un ami, Prosper Goubaux, lui dit alors :
Mon cher Eugène, vous croyez connaître le monde et vous n'en avez vu que la surface ! Vous croyez connaître les hommes et les femmes […] Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez, que vous ne voyez pas, C'est le peuple ! Jamais on ne l'entrevoit, même dans vos livres. Vous le dédaignez, vous le méprisez, vous le mettez à néant…

 

Sue lui aurait répondu : 
Mon cher ami, je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais.

 

Et puis il se décide. Il se procure une blouse rapiécée, se coiffe d’une casquette, se déguise en ouvrier et se lance dans une expédition dans les bas-fonds parisiens. Il se fond dans le décor pour explorer le labyrinthe des rues de la Cité, s'aventure la nuit dans le monde des cabarets, rôde dans les faubourgs. 

 

Avec lui, il emmène deux gardes du corps, le costaud Duflos et Lacour, son professeur de boxe française. 
Il écoute, prend des notes, se rompt à l'argot.

 

Dans une taverne mal famée d’une des zones les plus misérables de Paris, il assiste à une rixe entre deux personnes qui seront Fleur-de-Marie et le Chourineur du premier chapitre des Mystères de Paris qu’il rédige sitôt rentré de son expédition. 

 

4

 

Il a découvert Le tapis-franc, lieu de rencontre du Chourineur, de la Goualeuse, du Maitre d’école, du Squelette et les autres.

 

Puis il rédige un second chapitre, un troisième et fait lire le tout à son ami Goubaux, lecteur et conseiller. 
Le roman prend forme et Sue soumet ses premiers chapitres à un éditeur qui est immédiatement conquis : 
je ne lisais pas, je le dévorais.

C'est dans Le Journal des débats que le feuilleton est publié. 

 

2

 

Son projet
Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper, le Walter Scott américain, a tracé les mœurs féroces des sauvages, leur langue pittoresque, poétique, les mille ruses à l’aide desquelles ils fuient ou poursuivent leurs ennemis.
Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d’autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les sauvages peuplades si bien peintes par Cooper. Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous ; nous pouvons les coudoyer en,nous aventurant dans les repaires où ils vivent, où ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se partager enfin les dépouilles de leurs victimes.
Ces hommes ont des mœurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux, langage mystérieux, rempli d’images funestes, de métaphores dégouttantes de sang.
Comme les sauvages, enfin, ces gens s’appellent généralement entre eux par des surnoms empruntés à leur énergie, à leur cruauté, à certains avantages ou à certaines difformités physiques.
Nous craignons d’abord qu’on ne nous accuse de rechercher des épisodes repoussants, et, une fois même cette licence admise, qu’on ne nous trouve au-dessous de la tâche qu’impose la reproduction fidèle, vigoureuse, hardie, de ces mœurs excentriques.
En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé, nous n’avons pu échapper à une sorte de serrement de cœur… En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le même ressentiment, nous nous sommes demandé s’il fallait nous arrêter ou persévérer dans la voie où nous nous engagions,si de pareils tableaux devaient être mis sous les yeux du lecteur.
Nous abordons avec une double défiance quelques-unes des scènes de ce récit.

 

Vaines craintes ; le succès est immédiat phénoménal.
Le livre de M. Sue fait fureur ici tous les soirs, écrivait Lamartine. Mes belles nièces en lisent ce qu'on leur permet et ne rêvent que de lui.

 

Et Sainte-Beuve : Il faut y voir un des phénomènes littéraires et moraux les plus curieux de notre temps [...]
Dans les cafés, on s'arrache Les Débats dès le matin, on loue chaque numéro jusqu'à dix sous.

 

 

Les personnages

Rodolphe est le héros, prince de Gérolstein, un pays imaginaire appartenant probablement à la Confédération germanique et qui se travestit en modeste ouvrier. 

Il est doué d'une force étonnante, il comprend les codes de la pègre, il sait parler l’argot. Il sera le Justicier.

Il est accompagné d’amis précieux : Sir Walter Murph, un Britannique, et David, un médecin noir surdoué, ancien esclave.

 

Fleur-de-Marie, la Goualeuse, héroïne fragile, abandonnée par sa mère, a été élevée dans un infâme cabaret et contrainte à la prostitution. 
Elle a une grâce, une distinction, une force d’âme qui trahissent ses origines nobles. On apprend à la fin qu'elle est la fille cachée de Rodolphe.

 

 

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Le Chourineur, (celui qui "chourine" = qui frappe au couteau), est le principal personnage secondaire du roman, un ancien apprenti boucher qui, à force de tuer des bêtes, a fini par tuer un homme. Il a passé quinze ans au bagne, criminel presque malgré lui mais jamais voleur.
Il est remis dans le droit chemin par la seule vertu d’une phrase, de Rodolphe qui va l’illuminer : 
Vous avez du cœur et de l’honneur.

 

Le Maître d’école, un ancien bagnard brutal et dangereux, un monstre de cruauté. 
Sa complice est La Chouette, une vieille femme borgne aux projets diaboliques.

 

La Louve, une amie de Fleur-de-Marie à la prison pour femmes de Saint-Lazare. 

 

Rigolette, une grisette, gaie, sérieuse et digne. Elle est couturière et habite également un très modeste immeuble, rue du Temple. Issue d’un milieu pauvre, elle n’en incarne pas moins les vertus de l’épouse idéale : joyeuse, optimiste, travailleuse, honnête, économe, propre, ordonnée, fidèle et d’une moralité irréprochable.

 

Morel, un ouvrier lapidaire vertueux, et sa famille. 

 

Monsieur et Madame Pipelet, les concierges de cet immeuble, les ancêtres de tous les bavards.

 

Ferrand, le notaire véreux qui, par cupidité, plongera des familles entières dans la misère.

 

Polidori, un abbé et dentiste au sombre passé.

 

Cecily, l’ex-femme du docteur David, une mulâtresse aussi belle que fondamentalement mauvaise.

La comtesse Mc Gregor, femme fatale, ambitieuse et comploteuse, ex femme de Rodolfe et mère indigne de Fleur de Marie.

 

Bras-Rouge, un caïd parisien.

 

Tortillard, son fils, boiteux, rusé et mauvais.

 

Le Squelette, assassin entièrement insensible à l’influence positive de Rodolphe.

 

Martial et sa famille, sur une île terrifiante de la Seine.

 

Le roman
Le coup de génie de Sue est d’avoir compris que la ville pouvait figurer un équivalent moderne des châteaux fantastiques du roman gothique. 
Comme ces châteaux, la ville possède sa surface brillante, prestigieuse : c’est celle de la grande bourgeoisie, de la Noblesse et du clergé ; mais comme ceux-ci, elle a ses oubliettes, ses culs de basse fosse, ses passages secrets et ses trappes.

 

Eugène Sue, le dandy, sonde le cœur d'un Paris qui va disparaître. Un fatras de rues, étroites et biscornues où le petit peuple vit dans des conditions épouvantables. 

 

Il est devenu le Fenimore Cooper des Bas fonds. 

 

La société de Louis-Philippe découvrait effrayée et fascinée, une ville dangereuse, un monde parallèle qu'elle côtoyait mais ignorait : celui des classes dangereuses.

 

Paris est du jour au lendemain tenu en haleine par les aventures du Chourineur et de Fleur de Marie.

Dans les cafés, on s'arrache Les Débats le matin, on loue chaque numéro jusqu'à dix sous…
La foule des boulevards et des faubourgs patiente parfois jusqu'à quatre heures dans les cabinets de lecture où les quotidiens se louent à la demi-heure. 

 

Ceux qui ne savent pas lire se font conter Les Mystères à la veillée :
Des malades ont attendu pour mourir la fin des Mystères de Paris, s'enflamme Théophile Gautier. Le magique « la suite à demain » les entraînait de jour en jour, et la mort comprenait qu'ils ne seraient pas tranquilles dans l'autre monde s'ils ne connaissaient le dénouement de cette bizarre épopée.

 

Eugène Sue décrit ses misérables au présent, dans l'entrain et la contrainte du feuilleton. 
Une fois l'entreprise lancée, il ne peut que s'y soumettre. Jour après jour, son succès l'entraîne. 

 

Comme l'avaient fait son grand père et son père, il ausculte le corps social et fait un diagnostic :
La ville est malade.
Le vice et le crime se réfugient dans les bas-fonds, dans les égouts, sur les bords de la Seine. Les statistiques sont accablantes et la multiplication des crimes s'explique, en partie, par l'expansion urbaine.
La prolifération des classes dangereuses est une forme de l'angoisse sociale. Son origine c'est la misère sociale.
Il fait de la société même le reflet de cette maladie de l’âme dont on a pu dire qu’elle était, sous le nom de spleen, la préoccupation première de toute la littérature frénétique anglaise.
Le riche n'est pas responsable de son égoïsme. Son péché est l'ignorance. La fatalité qui, dans les romans, pèse sur les personnages prend la forme d'un déterminisme social. 
Riches = égoïsme = la haine des pauvres. 
La misère est un dissolvant social.

 

Il écrit l'épopée d'un prolétariat souffrant. De cette misère gluante dont il est prisonnier, l'ouvrier ne peut sortir que par le crime.
Entre pauvreté et pègre il y a un rapport de cause à effet. 

 

Ce feuilleton, documentaire criminel, passionnait un public déjà sensibilisé par la lecture de La Gazette des tribunaux qui rendait compte régulièrement de ces crimes crapuleux : meurtres, infanticides, suicides.
Les grands procès et les exécutions faisaient courir les foules.


Les faits divers horribles étaient chantés dans la rue sous forme de complaintes avec les déformations épiques que l'on imagine.

 

La descente de Rodolphe dans les bas-fonds de Paris a valeur de pacte de lecture : le voyage du personnage contraint l’auteur à se plonger dans les abîmes de la société, et à en découvrir avec lui les horreurs et les injustices. 
Les lecteurs lui écrivent, se racontent, lui demandent d'épargner Fleur de Marie ou racontent leur histoire. Souvent,il leur répond. 

 

L'écrivain ne s'est pas encore découvert socialiste que les gens lui montrent la voie. Pendant deux ans, il sera leur guide, un révélateur, un dénonciateur et un moralisateur : 
Comme vous avez bien compris, monsieur, tous les abus d'un système qui ne fait qu'accroître le mal au lieu de le couper à la racine, écrit une admiratrice.

 

 

5

 

L’importance des Mystères de Paris, leur influence littéraire, ne s’expliquent pas seulement par la faculté de l’auteur à jouer en virtuose des ficelles du feuilleton (la suite au prochain numéro). 
Il a su donner une densité nouvelle à ce peuple (le prolétariat, la petite bourgeoisie et artisans) que Balzac avait le premier exploré dans ses romans.

 

Le monde littéraire est bouleversé. Sand, Hugo, Dumas, admirent, Balzac enrage. Son immense succès sera à cause de leur rupture.

 

Le mythe Eugène Sue se forge.
On le confond avec Rodolphe ; on lui envoie de l'argent pour secourir Morel, l'un de ses personnages. 

 

Les ouvriers le bénissent d'avoir révélé leur terrible existence.

M. E. Sue fait fondre les cœurs. Certainement les riches vont aider maintenant les travailleurs malheureux. Sils ne l'ont pas fait c'était par ignorance. Ce que l'on peut demander à Dieu c'est qu'il envoie souvent de pareils hommes sur terre.

 

Les gravures des Mystères ornent les murs de la ville, leurs personnages peuplent les chansons des rues.
Entre le juin 1842 et le 15 octobre 1843, les événements les plus importants furent les malheurs de Fleur de Marie ; ils ont passionné d'innombrables lecteurs dans le monde entier.

 

Une pièce de théâtre est tirée du roman. Elle dure 7 heures.
Elle est ratée mais pourtant elle déchaine l'enthousiasme.

 

Le génie de Sue est de ne pas juger, il dit la réalité la plus crue, aborde tous les problèmes de l’époque, la condition de l’homme, de la femme, de l’enfant, les ouvriers, les prostituées, la vie dans les prisons.
Il parle simplement des classes les plus déshéritées. Il fait prendre aux gens du peuple conscience de leur véritable condition. 

 

L’exergue donne le ton :
Il n’est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères n’aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur sang, par l’insurrection.

 

Sue devient une idole, suscitant la jalousie de ses confrères. 
Même de l’étranger afflue un courrier monumental. Les libéraux belges iront même jusqu’à offrir le livre aux plus déshérités.

 

 

6

 

A son grand étonnement, les journaux socialistes couvrent son feuilleton de louanges.
Ce feuilleton non seulement, répondait aux à la curiosité d'un lectorat sensibilisé par la peur mais par son explication de causalité du Mal, il permettait au grands courants humanitaires du moment de toucher le public.

Cette rumeur qui enfle va contribuer à sa conversion définitive.

 

Le roman, véritable synthèse du romantisme social, par son contenu polémique et revendicatif, a su cristalliser les aspirations diffuses des classes populaires et bourgeoises de la Monarchie de Juillet et ainsi semer chez ses lecteurs les germes de ce qui allait bientôt devenir l'esprit de 1848.

 

Si le discours de Sue est marqué par les idéologies de son époque, la forme qu’il privilégie, en accentuant certaines visions de ses contemporains (celles de Balzac et de Soulié en particulier) est nouvelle, et va être à l’origine d’un véritable genre, celui des mystères urbains.
Il a créé le scandale et lancé la mode.

 

Il y aura toujours quelque chose de ce christianisme républicain dans l’œuvre tardive de Sue, y compris et surtout dans Les Mystères du peuple qui feront du Christ le premier des martyrs socialistes.

 

Il connaitra un nouveau et immense succès avec Le Juif errant qui parut en feuilletons dans Le Constitutionnel du 25 juin 1844 au 26 août 1845 puis en volume de 1844 à 1845. 

Le titre est cependant trompeur puisqu’il ne constitue pas le sujet du roman.

Il relate les intrigues menées des Jésuites. C'est un réquisitoire contre le fanatisme et l’intolérance religieuse. Publié à l’époque du débat autour de l’enseignement secondaire, il suscita une véritable « jésuitophobie ». Avec ce roman de 800 pages, le nombre des abonnés du Constitutionnel passa de 3 600 à 23 600.

 

Ce livre est l'un des plus grands succès de librairie du XIX e siècle, après Les Mystères de Paris.

Il a toujours la plume aussi facile. 
Il publiera encore au moins 8 feuilletons avec un certain succès.

 

Postérité du roman d'Eugène Sue 
La vision de la ville que propose Sue, entre pathologie sociale et psyché torturée, a eu une influence littéraire qui dépasse largement les limites du strict mystère urbain
L’imaginaire de l’aventure sociale et de la plongée dans les bas-fonds a nourri les récits d’aventures sociales et d’aventures criminelles. 

 

Derrière les méfaits de Fantômas du Mystérieux Docteur Cornélius (Gustave Le Rouge), derrière Les aventures de Chéri Bibi (Gaston Leroux) ou d’Arsène Lupin (Maurice Leblanc). 
Mais désormais, le discours social a reflué au profit de l’obsession pour le crime et les perversités et la descendance de ces œuvres sera à rechercher dans le roman policier.

 

Les dernières années d'Eugène Sue
Lorsque le prince Napoléon - le petit-fils de sa marraine - est élu président de la République en 1848, il le juge ridiculement incapable.
Après le 2 décembre 1851, Sue s’insurge violemment contre le coup d’État. Emprisonné au Mont-Valérien, il est condamné à l’exil. 


Il refuse la grâce de l’empereur et part s’installer en Savoie. 
Il a commencé entre-temps la rédaction des Mystères du peuple, vendu par souscription depuis 1849 et envoyé aux lecteurs par la poste pour déjouer la censure.

 

L’ouvrage est mis à L’Index par Rome et il est inquiété par la police.

En 1857, et le procureur Pinard, (qui obtiendra l’interdiction de six poèmes des Fleurs du Mal de Baudelaire) poursuit Eugène Sue
Ses Mystères du Peuple, sont à ses yeux un appel à la République universelle, inacceptable pour ce fervent partisan de Napoléon III :
L'auteur des Mystères du peuple n'a entrepris cet ouvrage et ne l'a continué que dans un but évident de démoralisation.

 

Eugène Sue ne survivra pas à la saisie des 60 000 exemplaires chez son éditeur de ce qu’il avait considéré comme son grand œuvre.

 

Il meurt le 3 août 1857.

 

Ses obsèques rassemblèrnet une foule immense, bien qu'elles aient eu lieu à six heures du matin pour éviter tout rassemblement. Il fut enterré à Annecy,


Son ouvrage sera condamnée post- mortem pour outrage à la morale publique et religieuse, aux bonnes mœurs, à la religion catholique, apologie de faits qualifiés crimes ou délits par la loi pénale, attaques contre le principe de la propriété , excitation à la haine et au mépris du gouvernement établi par la Constitution. 

 

La sentence sera très sévère pour l’éditeur comme pour l’imprimeur : amendes et prison. La suppression de l’œuvre et la destruction des clichés seront également ordonnées.

 
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