Le jour où Victor Hugo est devenu romantique

  Romantique : peu d'adjectifs ont été aussi galvaudés. Il connote souvent une sentimentalité un peu mièvre.

Il est aussi un argument publicitaire : on vous propose d'acheter une chambre à coucher ou une chemise de nuit romantiques.

Mais déjà dans Mme Bovary Flaubert le réduisait à une série de clichés :

Ce n'étaient qu'amours, amants, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans des bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes.

 
 

 

L'adjectif romantique (mot d'origine anglaise), s'est tout d'abord appliqué aux paysages ; il est alors à peu près synonyme de romanesque.

Puis il a désigné ce qui touchait la sensibilité et l'imagination, invitait à l'émotion et à la rêverie. Dès 1804, Sénancour précisait :

Le romantisme n'est pas dans le paysage mais dans l'effet qu'il produit, dans l'accord étable avec la sensibilité.

Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries ; le romantiques suffit aux âmes profondes, à la véritable sensibilité.

 

Nous savons globalement que c'est un mouvement culturel et littéraire européen qui, de la fin du XVII I jusqu'au XIXe siècle a concerné tous les arts et qui s'oppose à la tradition classique et au rationalisme des Lumières.

 

Les soleils levants du premier romantisme

Chateaubriand et Germaine de Staël, dans des registres différents, furent dès le début du siècle, ces soleils levants.

Chateaubriand, avec la publicationdu Génie du christianisme (1802) fut le fondateur de la sensibilité romantique: la littérature doit chercher son inspiration dans la Bible, l'Idéal chrétien.

Au chapitre  IX de son traité, il analyse le vague des passions, état d'âme qui précède le plein développement des passions et qui touche les jeunes oisifs dont les désirs ne peuvent s'exercer sur aucun objet.

 

Ce mal aurait été d'autant plus profond, à la fin du XVIII siècle, leur monde avait été bouleversé par la Révolution.  

On habite avec un cœur plein un monde vide; et sans avoir usé de rien , on est désabusé de tout.

Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec  espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles..

 

 

 

Il y inclut un court récit, en partie autobiographique, René, qu'il en détachera en 1805.

René  curieux et désenchanté, rêveur et lucide, cultive la solitude :

Sans parents sans amis, pour ainsi dire seul sur terre, n'ayant poit encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie...il me manquait quelque chose pour remplit l'abîme de mon existence .Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire, ressemble au murmure que le vent et les eaux font entendre dans le silence du désert… L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrais avec ravissement dans le mois des tempêtes… 

 

1w

 

Levez- vous orages désirés qui devez emporter René. enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.

En 1813, Madame de Staël publia De L'Allemagne le grand manifeste du romantisme dans lequel elle opposait la poésie romantique à la poésie classique :

Le nom romantique a été introduit en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été à l'origine, On prend quelquefois le mot "classique" comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception en considérant la poésie classique comme celle des Anciens et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques.

De même, la poésie des Anglais fondée sur les romans de chevalerie et le merveilleux du Moyen-Age et non sur la mythologie, est plus proche du romantisme.

Les idées de Germaine de Staël ne s'imposeront que vers 1820 mais dans la bataille qui opposa classiques et romantiques, elle leur apportait une doctrine, des thèmes nouveaux.

Mais il s'agit d'une première génération : quand Chateaubriand devint célèbre, Victor Hugo, Dumas venaient de naître.

Ce qui les sépare bien davantage que l'écart entre les générations, c'est la fracture de l'Histoire : il y a un abîme entre eux et ceux qui naîtront quand le siècle aura deux ans.

Les premiers avaient vu s'effondrer leur monde avant qu'ils aient conquis leur équilibre :

Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec  espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles.

 

Les utopies que la Révolution avait engendrées, les horreurs de la Terreur, avaient laissé un profond traumatisme.

Chateaubriand avait donné un statut littéraire à ce mal de vivre qui n'est pas le mal du siècle qui sera théorisé quelques décénnies plus tard.

Cette évolution se préparait depuis le siècle précédent.

Chateaubriand écrivait :  

C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables.

 

Aux origines de la sensibité romantique

Au XVIII siècle, s'est formée en Angleterre une sensibiité nouvelle dont on trouve les premières traces,vers 1740 dans les romans de Richardson et les poésies de Young: sentimentalité bourgeoise, goût de la nature, rêveries mélancoliques, thèmes que l'on retrouvera dans La Nouvelle Héloïse mais également dans les romans de Diderot.

 

En 1760, sont publiés à Londres Les poèmes d'Ossian qui témoignent d'un goût marqué pour le Moyen-âge, le mystère et le surnaturel.

Le roman gothique anglais qui depuis la seconde moitié du XVIII siècle connaissait une incroyable vogue. On lisait les romans d'Ann Radcliffe, ou Le moine de Mathew Lewis (Lire les conférences sur Le roman gothique)

En Allemagne, vers 1770, se constitua le Sturm und Drang (tempête et ardeur) véritable révolution littéraire qui , contre l'imitation classique de l'Antiquité païenne, redécouvrait  le Moye-âge et le merveilleux chrétien.

 

De ces années-là datent les ballades qui allaient se populariser en France cinquante ans plus tard, comme la Ballade de Leonor, de G. Bürger :

Leonor cherche son fiancé parmi les soldats revenus de la guerre de Sept ans. Un chevalier frappe à sa porte. Elle reconnait son amoureux et monte en croupe deririère lui. Il file au galop en murmurant "Les morts vont vite". Une fois arrivés au cimetière,  il redevient squelette  et la terre l'engloutit avec Léonor.

 

En 1774, était paru le Werher de Goethe ; dont le héros blessé par le monde, exalté par une impossible passion, choisit de se donner la mort.

 

A partir de 1814 , dans la diffusion auprès d'un large public de la sensibilité romantique, la technique  va jouer un grad rôle: la lithographie qui permet de faire connaître  non seulement les œuvres d'art mais aussi les objets,la nature sauvage, les ruines gothiques, les attitiudes rêveuse s qui sont ainsi bientôt vulgarisés.

La lithographie joue également un rôle dans la découverte du patrimoine national. Commence alors la publication des Voyages pittoresques dans l'ancienne France.

 

1820-1830

Comme une avan-première à la brillante seconde génération romantique , en 1820, Lamartine publiait Les Méditations poétiques qui furent comme une révolution dans l'histoire de la poésie.

 

Puis vint la grande génération des romantiques.

Dans ces années 1820, il y avait 2 romantismes situés aux deux extrémités de l'échiquier politique.

Le premier était ultra, dans le sillage de Chateaubriand, le sachem du romantisme comme le surnommait Théophile Gautier. A l'ombre du Conservateur, patroné par Chateaubriand, les frères Hugo fondèrent Le Conservateur littéraire.

Pour des raisons où la politique avait sans doute la plus grande part, les écrivains fervents lecteurs de Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Vigny faisaient une large place à toute une thématique politico-religieuse que la Société des Bonnes lettres, fondée en 1821, s'efforça de populariser.

Le même groupe en 1823, fondait La Muse française qui se déclarait romantique ; elle se donnait pour mission le renouveau poétique et affirmait la mission quasiment sociale de la poésie.

Il fallait fermer les plaies que le XVIIIe siècle avait ouvertes. Parmi ces jeunes poètes, Hugo, Vigny et le plus âgé Alexandre Soumet.

Ce romantisme contre-révolutionnaire sut marquer d'un signe de jeunesse le prestige du passé.

Mais lorsque Chaeaubriand fut, en juin 1824, congédié comme un laquais pour avoir critiqué la politique du gouvernement, ils en furent profondément choqués et la volonté d'une rénovation littéraire finit par l'emporter sur la fidélité à la Restauration.

 

Le second romantisme appelé libéral, se situe à l'autre extrémité de l'échiquier politique.

Dans la mesure où le romantisme (celui de Chateaubriand) s'identifiait pour eux à la défense de la monarchie et à l'illustration de la religion, les libéraux, admirateurs de la révolution et héritiers de la pensée du XVIIIe y étaient opposés. Néanmoins, ils souhaitaient que la littérature fût le reflet de la société post-révolutionnaire moderne.

 

Le renfort leur vint du nord de l'Italie par l'intermédiaire de Stendhal.

Il publia une première édition de Racine et Shakespeare où il professait que se ses contemporains ne sauraient prendre plaisir à une œuvre d'art que si elle leur parlait de leur temps.

Leur romantisme se définit donc par un accord entre l'écrivain et son époque :

Le romanticisme est l'art de présente aux peuples les œuvres littéraires qui sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus de plaisir possible à leurs arrière-grands-pères.

 

Ces idées étaient partagées par un certain nombre de libéraux qui se réunissaient autour du critique et dessinateur Delécluze.

Un texte humoristique a le mérite de montrer les deux sources du romantisme des années 1820 :

Le romantique naïf, ou si vous l'aimez mieux, le romantique idiot, pleure la mort d'un lézard ou s'extasie sur la destinée d'un puceron. C'est d'Allemagne que ce genre est venu. Le romantique frénétique vit dans le sang et les larmes, cause familièrement avec le cauchemar, et compose sur des cadavres. L'Angleterre est le parnasse de cette poésie.

Panthéon des lectures des jeunes romantiques :

- Goethe

- Byron, dont les œuvres apportaient des affirmations d'individualisme. 

Sa séduction, sa vie frénétique et, quelques années plus tard, sa mort héroïque en Grèce en 1824, contribuèrent à faire de lui un modèle, surtout à partir de 1825, lorsque les jeunes poètes ne crurent plus qu'ils devaient être nécessairement catholiques, royalistes et traditionalistes.

Ses personnages  lui ressemblent tous.

 

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L'un de ses héros, Mazeppa, frappa très vivement les imaginations romantiques.

Mazeppa, page du roi de Pologne, fut cruellement puni par mari trompé et attaché sur un cheval fougueux qui l'emporta dans son pays d'origine, l'Ukraine.

Epuisé, il fut recueilli par les Cosaques, et finit par être nommé prince d'Ukraine par tsar.

Ce personnage avait tout pour séduire les imaginations romantiques. Il inspira de nombreux peintres, Louis Boulanger, Horace Vernet et surtout deux tableaux de Géricault.

 

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Il inspira aussi les poètes.
Victor Hugo lui consacra un poème des Orientales. Dans une première partie, il évoque longuement la fuite en avant du coursier, puis sa chute. Dans une seconde partie plus brève, il donne la clef de la scène : le coursier, c'est le génie. Mazeppa, c'est le poète emporté loin du monde réel dans un univers plus large ; Il parcourt tous les champs du possible et les mondes de l'âme.

 

Comme  Mazeppa, le poète souffre, a peur, mais sort grandi de l'épreuve.

Enfin le terme arrive… il court, il vole, il tombe… Et se relève roi !

 

- Walter Scott qui, traduit à partir de 1816, fut à l'origine de la vogue du roman historique en France. Ses ouvrages répondaient aux besoins d'une époque sevrée des coups de théâtre de l'empire.

Un peuple qui avait fait l'histoire souhaitait pénétrer dans l'intimité de ce passé si proche.

La voie royale s'ouvrait au talent de Dumas qui fit apprendre l'Histoire à des générations de Français. Vigny allait écrire Cinq Mars, Hugo Notre Dame de Paris, Balzac Les Chouans, Mérimée La chronique de Charles IX.

 

Ces ouvrages connurent un grand succès auprès d'une élite mais seul Hugo toucha un plus large public.

- Le roman gothique anglais dont la vogue perdurait.

C'est à cette vogue que sacrifiera Hugo à 19 ans dans Han d'Islande 

Sans le gothique anglais il n'y aurait pas eu la Légende de la nonne.

- Enfin Shakespeare qui fut la plus grande réhabilitation du romantisme.

 

En 1823, les comédiens anglais venus jouer Hamlet au Théâtre de la Porte Saint-Martin avaient été hués. Cinq ans plus tard, en 1827, ils triopmphèrent.

Les Anglais étaient très attendus et l'Odéon, rempli à craquer par une foule d'étrangers de toutes les classes, un bataillon d'hommes de lettres tant clasiques  que romantiques et de nombreux acteurs.

Ce fut une révélation.

Le romantisme français est donc à la confluence des littératures allemande, anglaise mais sa spécificité tient au contexte historique dans lequel il s'est manifesté.

Avant que d'être écrit, le romantisme fut vécu pendant l'épopée napoléonienne qui a occupé 20 ans de la vie des Français, de 1795 à jusqu'à 1815.

 

Pendant la Restauration, des années sans grandeur, l'image de l'empereur déchu ne cessa de grandir chez tous ces jeunes gens qui avaient été bercés par l'épopée napoléonienne :

Pendant les guerres de l'Empire, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération pâle, ardent nerveuse. 
Un seul homme était en vie alors en Europe.

Jamais il n'y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme.
Et pourtant jamais il n'y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs.

 

Puis l'Homme tomba :

Tous ces enfants étaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre… Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues, les chemins ; tout cela était vide…

 

La prodigieuse destinée de Bonaparte agit sur la génération de 1820 et de 1830 comme un véritable mythe d'autant plus puissant que la monarchie constitutionnelle était sans grandeur.

Hugo et Dumas sont fils de généraux d'Empire.

Désormais la France s'ennuie.

Ces enfants du siècle, venus trop tard au monde pour vivre l'exaltation napoléonienne, étaient en proie au mal du siècle mais ce n'était pas celui de Chateaubriand.

Tous ceux qui prenaient peu à peu conscience de faire partie d'un monde en devenir étaient à la recherche d'une idéologie. Dans la mesure où le romantisme exaltait l'originalité, le talent, l'intelligence conquérante, il correspondait aux aspirations d'une jeunesse menacée d'étouffement et au dynamisme d'une bourgeoisie impatiente de prendre en main ses propres affaires.

Ils admiraient, Shakespeare, Byron, Ossian, Goethe.

 

1824 est une année charnière dans l'histoire du romantisme.

 

Le 15 septembre paraît le premier numéro du journal libéral Le Globe, fondé par Pierre Leroux et Paul-François Dubois.

Le journal recruta de jeunes journalistes dont Saint-Beuve. Il paraissait 3 fois pas semaine et trouva très vite son public. Chaque lundi, Dubois recevait dans son salon ses collaborateurs et aussi des hommes qui avaient de la sympathie pour son entreprise.

Les rédacteurs avaient de nombreuses relations dans la société parisienne : ils fréquentaient  les salons de Mme Récamier, du général Lafayette, de Delécluze.

 

Très vite un article du Courrier des théâtres, malveillant, le désigna comme le corps d'armée principal du parti romantique. Or les Libéraux,  loin de prendre parti pour la Nouvelle Ecole, y étaient hostiles dans la mesure où le romantisme était défendu par des écrivains catholiques et royalistes conservateurs.

Mais ils ne pouvaient rester indifférent aux violentes attaques lancées par les Ultra: Lacretelle au nom de la Société des bonnes lettres, Le Mémorial catholique  qui dénonçait l'hérésie romantique, Le Mercure qui le ridiculisait.

Le romantisme 
C'est un je ne sais quoi dont on est transporté.
Et moins, on le comprend,plus on est enchanté.

 

Le Globe, pour qui la liberté était le mot d'ordre, se devait de prendre le parti des agressés. Au nom de cette liberté, il combattait la tyrannie des règles et les Académiciens qui voulaient les imposer à une époque pour laquelle elles n'était plus faites.

L'art doit s'inspirer de la réalité et de l'histoire, non seulement au théâtre mais aussi en peinture.

La grande célébrité du moment était le chansonnier Béranger qui moquait la royauté, ridiculisait le couronnement de Charles X et ne cachait son bonapartisme.

 

Il serait bien difficile de réunir en un corps de doctrines les idées de cette école romantique au delà d'une assez vague revendication de liberté mais les raisons profondes pour lesquelles elles vont à la bataille en formant un front relativement uni sont ailleurs que dans l'esthétique.

La monarchie légitime, amenée à s'appuyer sur les forces les plus conservatrices, avait déçu les espoirs d'une génération qui avait cru pouvoir réaliser l'alliance de l'aristocratie de l'esprit et de l'aristocratie de sang.

Mais, peu à peu les oppositions entre les 2 romantismes, se firent moins nettes : royalistes et libéraux se rencontraient dans leur volonté de renouveler la littérature.

 

C'est Victor Hugo qui fera le lien entre ces deux romantismes.

 

Le jour où Victor Hugo devint romantique 

Rare évolution que celle Victor Hugo qui commença sa carrière comme ultra et finit républicain.

Mais cette évolution s'inscrit aussi dans son histoire familiale

 

Son père, soldat de l'armée républicaine sa mère Sophie Trébuchet, orpheline vivait avec sa tante. Elles fréquentait les salons où étaient reçus les soldats républicains .Les deux jeunes gens avaient un culte commun pour la liberté et les Lumières .Mais mises à part ces valeurs partagér tout semblait les opposer., Léopold était un homme jovial, exubérant, bon vivant. Sophie Trébuchet , était réservée,bien élevée,  froide, élégante. .

 

4wLes parents de Victor Hugo

 

Ils se mariérent en 1797 à Paris où ils se lièrent d'amitié avec homme appelé à jouer un rôle essentiel dans la vie de la famille, Fanneaude Lahorie. Il aida Léopold dans sa carrière. Il fut le parrain de leur troisième fils, Victor, qui naquit à Besançon en 1802.

 

Six semaines après la naissance de l'enfant, la famille Hugo partit pour Marseille où Léopold avait été nommé. Il rencontrait alors des difficultés avec ses supérieurs - sans doute parce qu'il était d'un caractère emporté - Sophie, sous le prétexte de solliciter l'appui de Lahorie. Il avait participé a à la liquidation du Directoire par Bonaparte et était bien en cours. Elle se rendit à Paris en novembre 1802.

Elle laissait ses trois enfants, Abel (4 ans), Eugène (3 ans) et le chétif nouveau-né, âgé de neuf mois, à la seule garde du père. Abel et Eugène étaient tristes, Victor pleurait.

 

Au hasard de ses affectations, Léopold les emmena en Corse puis en Italie où, au début de l'hiver 1803, elle vint le rejoindre. Elle ne l'aimait plus et reprit les enfants.

Ils n'avaient retrouvé leur mère que pour perdre leur père :

Quand j'allais chez Madame Hugo, je trouvais toujours Victor dans un coin, pleurnichant et bavant dans son tablier, raconte leur ami, Pierre Foucher.

 

Ce n'est qu'en février 1809 quand Sophie s'installa aux Feuillantines - Victor avait 7 ans - que, pour la première fois, l'enfant semblait heureux. Il avait 7 ans et jouait avec la petite Adèle Foucher.

Mais ce vaste domaine, rue Saint Jacques, recelait un mystère.

 

5wLes Feuillantines

 

Lahorie, impliqué dans un complot contre Bonaparte, était traqué par la police et Sophie lui avait offert refuge aux Feuillantines. Il n'en sortait jamais et partageait leur vie. Les enfants le connaissaient sous un autre nom. Ils vécurent ainsi une secrète mais paisible vie de famille pendant dix-huit mois.

 

Pendant ce temps, la brillante carrière militaire entrainait Léopold en Espagne où il fut nommé général.

Las de réclamer sa femme, il avait une autre compagne. Le roi Joseph, fâché du mauvais exemple donné par un général, avait envoyé un émissaire à Madame Hugo pour la prier de rejoindre son mari. Lahorie avait eu l'imprudence de se montrer et avait été arrêté.

Rien ne retenait plus Sophie à Paris où elle risquait d'être soupçonnée de complicité.

Elle partit avec ses 3 enfants.

 

Léopold qui n'avait pas été mis au courant de l'initiative du roi, fut irrité par la venue de sa famille. Il finit pas se soumettre au roi Joseph et s'engagea à renoncer à sa maîtresse, quand il apprit appris que Lahorie avait vécu aux Feuillantines.

Blessé, il se considéra comme un mari bafoué et enleva à sa femme la garde de leurs trois fils. Il les mit en pension à Madrid et très vite fit entrer l'aîné dans l'Ecole des pages du roi Joseph.

 

En mars 1812, quand la situation se dégrada, sur l'ordre du roi, Madame Hugo et ses deux plus jeunes fils reprirent la route avec les troupes qui se retiraient. Abel resta en Espagne avec son père. Il était sous-lieutenant à la chute de l’Empire.

Sophie et ses deux enfants retrouvèrent les Feuillantines.

 

Le 23 octobre 1812, à la fausse nouvelle de la mort de Napoléon, un gouvernement provisoire avait été constitué qui libéra tous les prisonniers, dont Lahorie. Mais le coup d'Etat échoua.

Arrêté ainsi que tous les autres conspirateurs, il fut condamné à mort à la suite d'un procès.

Jamais le poète ne reniera cette grande figure tutélaire de son enfance.

Tel est le fantôme que j'aperçois dans les profondeurs de mon enfance. Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit sur la tête, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit et du devoir : Liberté.
(Actes et Paroles)

 

A la chute de l'Empire, Sophie triomphait.

Il semble que c'est parce que son mari détesté était soldat de l'Empire qu'elle était devenue une royaliste convaincue. Elle arborait les couleurs du roi. Ses trois enfants furent faits chevaliers de l'Ordre du Lys d’Argent.

 

Le petit Victor, qui arborait sa décoration, donnait fièrement le bras à la petite Adèle. Il passe sous silence le poème qu'il écrivit alors :

Tremble, tyran
Champ de Waterloo, bataille mémorable.

 

Léopold, en demi-solde, s'était retiré à Blois avec Catherine Thomas.

Le couple ne cessait de disputer à coups de procès la garde des enfants. Abel se faisait l'intermédiaire entre eux.

Victor et Eugène ne voyaient plus leur père mais ils lui écrivaient régulièrement.

Jamais ils ne rompirent les ponts, jamais ils ne se révoltèrent.

 

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Sous l'aile de leur frère Abel, ils firent officiellement leur entrée dans la vie littéraire. Dans un restaurant de la rue de l'Ancienne Comédie, Abel réunissait, le premier dimanche de chaque mois, ses amis littérateurs et il y amenait ses frères.

 

Le plus jeune s'y distinguait déjà par sa maturité littéraire.

C'est au cours d'un de ces dimanches, à la fin d'un dîner, qu'ils décidèrent d'écrire un ouvrage collectif, en deux volumes : Contes sous la tente.

Victor fit le pari d'écrire le sien en 15 jours. Pari tenu : en 1818, il achevait la première ébauche de Bug-Jargal.

C'est en mars 1820 qu'il rencontra Chateaubriand. Il revint régulièrement Néanmoins, il prendra assez vite conscience qu'il y a plus d'avenir pour lui dans la fréquentation de la nouvelle génération que dans son inféodation à son idole littéraire et politique.

 

Les années 1819 et 1820 furent, sans doute, les plus décisives de sa vie.

Il s'était épris d'Adèle Foucher mais Sophie ne voulait pas de ce mariage : un fils de général ne s'abaisse pas à épouser la fille d'un chef de bureau.

Victor obéit à sa mère ; il cessa de rencontrer Adèle ouvertement mais cherchait des subterfuges pour l'apercevoir; il était désespéré ; néanmoins, il poursuivait sans relâche son activité littéraire.

En ces premières années de la Restauration, l'influence de Sophie était prépondérante et le jeune Victor Hugo était ultra, comme sa mère.

 

En mai 1818, avec son frère Eugène, il concourut pour les jeux floraux de Toulouse. Puis pour la seule fois de sa a vie, Eugène remporta le prix En 1819, ce fut Victor Hugo qui gagna le Lys d'or, le prix le plus convoité. Il choisit le trophée et non la rétribution financière.

 

L'année suivante Eugène, malade, ne participa pas aux Jeux. Victor fut reçu maître ès jeux Floraux. 

L'Académie de Toulouse lui apporta une aide réelle pour le début de sa carrière, tant pour les relations qu'il y noua, que par la prestige de son titre lui offrant le début de considération dont il avait besoin pour fortifier sa vocation après de son entourage. 
Cf. J.M Hovasse

 

En 1819, avec un groupe d'amis (Lamartine, Alfred de Vigny, Alexandre Soumet) les trois frères fondèrent Le Conservateur littéraire, dans le sillage du Conservateur de Chateaubriand.

Le jeune Hugo s'était fait une spécialité de l'ode traditionnelle, vouée aux grandes célébrations publiques.

Il y déployait les annales pathétiques de la contre- révolution, de ses épreuves, de ses triomphes : La Vendée, Quiberon. Mais ces odes différaient des odes officielles, courtisanes.

 

C'était un commentaire inspiré des événements, signe d'une communion du poète et de l'histoire.

Le jeune poète se faisait historien et devenait le révélateur du lien forme par Dieu entre les générations et les siècles.

 

Il était en correspondance avec l'abbé de Lamennais (1782-1854) prêtre, écrivain, philosophe et homme politique qui  écrivait à Chateaubriand en 1821 :

M. Victor Hugo que je viens de connaître a l'âme la plus pure que j'ai rencontrée dans le cloaque de Paris. Hugo entre de plain pied dans l'arc de la poésie. Il donnera des ailes à la pensée catholique que nou,s écrivains pieux, traînons souvent dans la boue et même dans le ruisseau de la rue.

 

A 18 ans, Hugo était, comme Marius, son héros des Misérables royaliste, fanatique, austère.

Dans les salons des Deschamps ou de Sophie Gay, il était surnommé l'ange.

Il s'était fait le chantre des Bourbons Ode à la mort du duc de Berry La naissance du duc de Bordeaux (1820), firent de lui le poète des princes.

 

En 1821 il était plus ultra qu'aucun des ses compagnons de route.

Dans la Préface à ses odes, de 1821, il écrivait :

L'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses.

 

Du premier texte de ce recueil (1821) Le poète dans les révolutions, une figure du poète se dégage. Il est celui qui entend la douleur des hommes, la partage et contribue à la soulager.

Il exalte ce rôle de témoin compatissant dans les époques troublées qui engendre la souffrance. Tel le prophète, il parle au nom de Dieu :

Le seigneur m' a donné le don de la parole…
Accompli ta mission sacrée.
Chante, juge et bénis ; ta bouche est inspiré !
Le seigneur en passant t'a touché de sa main.

 

Nodier note

Chez les anciens , ce sont les poètes qui ont fait la religion ; chez les modernes, c'est la religion qui crée enfin  les poètes.

 

Sophie, gravement malade depuis plusieurs mois, mourût, le 27 juin 1821. Trois semaines après sa mort, Léopold épousait Catherine Thomas.

Le 3 juillet, on apprenait la mort de Bonaparte.

La disparition de sa mère le rapprocha de son père qui autorisa son mariage.

 

7wVictor et Adèle 

 

En octobre 1822, il épousait Adèle. Son frère Eugène sombrait à peu à peu dans la schizophrénie et il sera interné.

Le Conservateur littéraire cessa de paraître en 1822, au grand regret de Vigny qui y avait publié son premier poème Le Bal.

Tout comme il regretta le premier Victor Hugo avec lequel il s'était lié d'amitié :
Le Victor Hugo que j'aimais n'est plus. Il était un peu fanatique de dévotion et de royalisme : chaste comme une jeune fille, un peu sauvage aussi, tout cela lui allait bien ; nous l'aimions ainsi.

 

Le lien avec le père tant aimé était renoué.

Leurs lettres étaient désormais de vrais échanges. Après 7 ans de séparation ils se revirent lorsque Léopold et sa femme vinrent à Paris.

Il donna à son premier fils, le prénom de Léopold. Le bébé d'une santé très fragile fut emmené à Blois chez ses grands-parents. Malgré les soins attentifs, il mourut.

 

En 1824, naissait Léopoldine.

Nouvel hommage à son père, mais également gage de réconciliation, car la marraine du bébé est Catherine, la seconde femme de Léopold.

 

La tendresse paternelle retrouvée lui a rendu l'Espagne de son enfance. Et ce père retrouvé est indissociable de l'ombre immense de l'Empereur déchu qui ne cessait de grandir depuis qu'il n'était plus.

Sophie, c’était la royauté.

Léopold, la Révolution et l'Empire.

 

L'écroulement de l'Empire avait coïncidé avec l'abandon officiel de son père.

Bien des années auparavant, Léopold, ayant appris que son jeune fils professait des opinions farouchement ultra, aurait dit :

Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère ; l’homme sera de l'opinion de son père.

 

Vraie ou non cette phrase témoigne du désir de les faire se rejoindre dans sa propre histoire, de dépasser le déchirement du conflit familial.

Le retour vers le père contenait en germe l'évolution politique de l'écrivain :

Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive
Ô mon père et je vais dans l'ardeur qui m'enlève,
Suivre au pays du Cid, nos glorieux soldats.

(À mon père - 1823)

 

Hugo mêlait ainsi sa voix à celles de nostalgiques de l’Empire, qui à la Restauration, élaboraient le mythe de Napoléon, mais pour le fils de Léopold il était secrètement lié à sa propre histoire :

Va, tes fils sont contents de ton noble héritage
Le plus beau patrimoine est un nom révéré.

(Ode à mon père Odes et ballades)

 

En juillet 1823, avec A. Soumet, Emile Deschamps et Vigny, il avait lancé La Muse Française, véritable tribune littéraire et politique qui ne vécut qu'un an.

Dans cette revue où alternaient poèmes et articles de fond, le romantisme royaliste se déclarait ouvertement.

Ce premier Cénacle portait en lui une espérance créatrice. Et Sainte-Beuve, libéral et tout a fait étranger à La Muse la moquait mais un peu plus tard, il reconnaissait que ce fut le moment éblouissant, pindarique de la Restauration.

 

En janvier la revue publiait Nos doctrines :

La lutte n'est pas engagée entièrement entre deux partis politiques ; elle existe entre ceux qui veulent croire quelquefois à leur cœur et ceux qui ne croyant qu'à leur raison ou à leur mémoire, ne se fient qu'aux routes déjà tracées dans le domaine de l'imagination.

 

Le 24 janvier un journal ultra déclarait :

L'alarme est dans le camp des romantiques, ils viennent de commencer la guerre. Leur manifeste a paru sous le titre de "Nos doctrines".

 

La Muse Française devint la cible de critiques acerbes de l'Académie, de la Société des gens de lettres et du Constitutionnel, on imagine mal la violence de leurs attaques :

Le romantisme n'est pas un ridicule, c'est une maladie, comme le somnambulisme et l'épilepsie. Un romantique est un homme dont l'esprit commence à s'aliéner. Il faut le plaindre, lui parler raison, le ramener peu à peu ; mais on ne peut en faire le sujet d'une comédie ; c'est tout au plus celui d'une thèse de médecine.

 

Victor Hugo tentait encore de nier la distinction entre classicisme et romantisme. Puis Soumet qui briguait l'Académie française fut soumis à un chantage : son élection contre la disparition de La Muse Française.

Victor Hugo décida de la saborder et Soumet entra à l'Académie française.

 

Hugo devint ainsi, presque malgré lui, la voix du romantisme.

L'intransigeance de l'Académie et des conservateurs l'obstination bornée de leurs adversaires suscita l'adhésion massive des jeunes écrivains

 

Ce fut le début du combat romantique.

 

Autour de Nodier, nommé bibliothécaire de l'Arsenal en 1824, se retrouvaient ceux qui, tout en restant fidèles à la monarchie, souhaitaient que la littérature se renouvelle, les fidèles de La Muse Française, et tout ce qui comptait dans le monde des arts, de la littérature, et de la pensée, et ceux qui étaient l'avenir : Balzac, Dumas, Musset.

 

nodier

 

Nodier appuyait de sa sympathie agissante ces futurs romantiques et fut, un peu à son corps défendant et jusqu'en 1830, leur chef de file.

Néanmoins, il refusait de se poser en chef d'école et laissait V. Hugo faire l'apprentissage de ce rôle.

 

En cette même année, chantre officiel des Bourbons, il se dut d'écrire une Ode à la Guerre d’Espagne pour célébrer l'expédition des Cent mille fils de Saint Louis, qui avait remis sur le trône d'Espagne, Ferdinand VII. Ce souverain borné et impitoyable qui avait bafoué la Constitution de 1812 à laquelle il avait prêté  serment  ,a vait été chassé par une insurrection libérale. (soulèvement de Riego en 1820)

Au congrès de Vérone, Chateaubriand défendit ardemment la politique d'intervention et une expédition fut organisée par La Sainte Alliance qui mit un terme à l'intermède libéral.

Bien des années plus tard, dans Les Misérables, il porta un tout autre regard sur cette guerre, qu'il stigmatisa hautement :

C'était une entreprise d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples et non pour l'étouffer…
La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc en même temps un attentat à la Révolution française.

(Cosette. Chapitre 3. Le vaisseau d’Orion)

 

 

En 1824, à la mort de Louis XVIII, Chateaubriand et Hugo, les deux écrivains officiels de la Monarchie, durent célébrer ces funérailles par une ode.

Dans celle de V. Hugo, la moitié est consacrée à Napoléon sans que cela retienne l'attention des censeurs :

De Saint-Denis à Sainte Hélène,
Ainsi je méditais le sort.

 

Pour la première fois, il prend la parole comme s'il tenait entre ses mains les deux destins contraires de Louis XVIII et de Napoléon.

C'est un tournant dans la poésie officielle de V. Hugo : les sujets semblent s'égaliser sous les regards d'un témoin qui se veut impartial.

Il n'a pas 23 ans quand il est nommé chevalier de la Légion d'honneur, en contre partie, il devrait se rendre officiellement, ainsi que Chateaubriand et Nodier au sacre de Charles X.

 

En 1825, avec Adèle et la petite Léopoldine, Victor Hugo partit pour Blois. Ce séjour scella ses vraies retrouvailles avec son père.  Ce fut  un des moments parfaitement heureux de sa vie, un pur bonheur dont témoignera Adèle.

La Restauration avait privé Léopold des décorations et titres que lui avait conférés l'Empire, grâce aux démarches de son fils, il avait été nommé Lieutenant-Général à titre honoraire.

 

Puis Hugo laissa sa femme et sa fille à Blois pour se rendre à Reims avec Nodier au sacre du roi le 25 mai 1825.

Ce sacre pompeux qui devait faire oublier Napoléon en avait au contraire ravivé le souvenir, comme le nota Chateaubriand dans les Mémoires d'outre–tombe, "Le figure de l'Empereur domine toute désormais.

Avec son talent et son savoir faire, Hugo écrivit son Ode au sacre qui lui valut les louanges royales et le sacra poète officiel.

 

A leur retour, pour préparer un ouvrage commandé par un éditeur, Un Voyage pittoresque au Lac Léman et au Mont Blanc, la famille Hugo et les Nodier partirent pour un long voyage. Nodier, érudit passionné des vieux livres était toujours en quête d'éditions rares tandis que V. Hugo découvrait la beauté des monuments gothiques :

Nous nous étions donné à chacun un diable Nodier me disait Vous avez au corps le démon Ogive.
Et vous lui disais-je le démon Elzevir.

 

En effet le démon Ogive s'était emparé du poète :

Je vous aime, ô débris…
Vieilles tours, que le temps l'une vers l'autre incline.

 

Bientôt viendra Notre Dame de Paris.

 

Il avait fait la connaissance de Sainte-Beuve, jeune rédacteur au Globe et trouvé en lui un lecteur intelligent, cultivé sensible, un admirateur.

Très vite ils deviendront des amis inséparables. Chaque jour, il venait le voir et Adèle l'avait adopté sans réserve. Il avait déjà quelques relations avec quelques romantiques libéraux.

 

Les années 1820-1830 couvrent une période d'intense création :

Hugo avait publié en 1826 la première édition des Odes et Ballades. Il avait longuement réfléchi à la composition de ce recueil, l'avait maintes fois remaniée.

Entre les odes officielles, l'évocation de son père figure de l'épopée napoléonienne :

Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive,
O mon père ! et je vais, dans l’ardeur qui m’enlève,
Suivre au pays du Cid nos glorieux soldats.

 

Les poèmes intimistes, les brillantes ballades et l'Ode à la Colonne de la place Vendôme, ajoutée en 1827 où il ose égaler Napoléon à Charlemagne :

L’histoire, qui des temps ouvre le Panthéon,
Montre empreints aux deux fronts du vautour d’Allemagne,
La sandale de Charlemagne,

L’éperon de Napoléon.

 

On peut s'interroger. Est-il ultra ou libéral ?

Simplement il ne se renie pas.

 

Dans ces années décisives, il va passer du légitimisme au libéralisme, ample trajectoire non seulement politique mais impliquant une mutation générale de sa personne et de sa littérature

Le jeune chantre de la Restauration va devenir penseur libéral, poète du présent et de l'avenir, il va lever le drapeau d'une révolution des formes littéraires qui devait aller de pair avec un élargissement du public et un empire accru des écrivains sur la société.

Il croit en la mission du poète. Le poète missionnaire qu'il portait en lui dut en renouveler le sens et les moyens.

 

A la notion de droit divin de la poésie, déjà mise en crédit dans les années du romantisme royaliste et chrétien, s'ajoutèrent la revendication de la liberté et de la souveraineté de l'Art, la refonte générale des genres poétiques, le rejet des bienséances classiques en matière de style et de goût, l'exaltation du fantastique et de la couleur, l'inclusion de la laideur et du grotesque parmi ingrédients possibles du beau littéraire, l'institution d'un drame moderne libéré des conventions tragiques.

 

Victor Hugo, convaincu de la mission du poète écrivait en 1833 :

Il y a 30 ans, le sceptre c'était une épée. Aujourd'hui c'est une plume.

 

La foi en sa mission est ancrée en lui :

Ah insensé qui croit que je ne suis pas toi

Le poète vient préparer des jours meilleurs.

ll est l'homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

soit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue,

Comme une torche qu'il secoue,

Faire flamboyer l'avenir !

 

Dans la tradition romantique, à l'instar de Vigny ou de Lamartine, Hugo exprime ici sa haute ambition en plaçant le poète au-dessus de tout, au service des hommes et de leur progrès. Le poète est en communion avec les autres et leurs souffrances, leurs problèmes. Sa mission est d'orienter l'Histoire, de guider les hommes vers la lumière, le progrès.

 

En ces années décisives le théâtre est la forme sous laquelle il envisagea surtout sa mission.

Sa carrière dramatique couvrira une courte période, (1830-1843)

Marion Delorme (août 1831)

Le roi s'amuse (1832)

Lucrèce Borgia (1833)

Marie Tudor (1833)

Angelo, tyran de Padoue (1835)

Ruy Blas (1838)

Les Burgraves (1843)

 

Le théâtre est une chose qui enseigne et qui civilise. Le théâtre est devenu pour les multitudes ce qu'était l'église au moyen-âge. Tant que ceci durera, la fonction du poète sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce.

 

Depuis la Révolution le théâtre constituait une vraie caisse de résonance des émotions et des idées d'un peuple en effervescence ; il atteignait toutes les couches sociales.

 

En favorisant l'ascension du Tiers-État et en proscrivant l'aristocratie, les salles se remplissaient  d'une foule plus sensible aux malheurs du peuple qu'aux infortunes des héros antiques ; par ailleurs, le spectacle quotidien de l'horreur pendant la Terreur avait éveillé dans l'assistance le désir de sensations fortes.

 

Mieux que tout autre Victor Hugo l'avait pressenti et allait prendre la tête du mouvement.

 

Le répertoire des salles subventionnées est classique par vocation, on y joue des auteurs consacrés ou des tragédies néo-classiques contemporaines. Et cette tradition classique ne suscitait le plus souvent que l'ennui ou de fades imitations. Ce sera le bastion que les romantiques voudront investir.

 

Quand il commence Cromwell, il se place sous les figures tutélaires de Shakespeare et de Walter Scott.

Pendant la Restauration, il était périlleux d'évoquer la révolution, la mort du roi, Robespierre, Bonaparte et Napoléon. Il était plus prudent de procéder par analogie, à une époque où l'histoire d'Angleterre était aussi familière que l'histoire de France : on parlait de Cromwell pour parler de Robespierre et de Napoléon.

Le Protecteur, surnom de Cromwell, rimait au choix avec Usurpateur ou Empereur.

 

Analyse :

Cromwell veut se faire sacrer roi ; deux conspirations, politiquement opposées mais alliées pour la circonstances veulent le tuer : les puritains qui l'accusent de trahir sa propre révolution, et les Cavaliers qui rêvent à la restauration des Stuarts. Une série de quiproquos fait échouer le complot et Cromwell, au dernier moment, refuse la couronne.

Cromwell est vu au moment non du procès de Charles Ier mais lorsqu'il est indécis, un an avant sa mort. Il n'est pas seulement vu dans sa seule grandeur tragique car les hommes de génie, si grands qu'ils soient, ont toujours en eux leur bête qui parodie l'intelligence.

 

Cromwell est la figure idéale de ce mélange.

L'histoire est vue dans sa précision concrète, comme un lieu de tensions

Cette pièce, avec ces registres si différents est un monde. La chanson du Bouffon est une pure merveille.

C'était un drame de l'Histoire, dont chaque acte avait la dimension d'une pièce : 6000 vers, 60 personnages ; la pièce était injouable.

Il est dommage que l'importance de la Préface ait  fini par éclipser l'œuvre.

Elle est une Défense et Illustration du drame romantique, dont la pièce n'est que l'application ; elle est née de la pratique et non l'inverse.

 

Le mélange des genres :

- Pour une peinture totale de la réalité.

Le drame est la poésie complète.

L'originalité du drame romantique sera dans une forme infiniment libre et souple,

 

- Contre l'unité de lieu :

La couleur locale exacte est un des premiers éléments de la réalité.


- Contre l'unité de temps.

Croiser l'unité de lieu à l'unité de temps c'est enfermer la drame derrière les barreaux d'une cage.

Toute action a sa durée propre comme son lieu particulier.

Aucune conjuration ne peut s'ourdir, aucun mouvement populaire ne peut se développer en 36 heures.

 

Il faut cependant respecter l'unité d'action en la considérant comme une unité d'ensemble, sans pour autant rejeter les actions secondaires sur lesquelles doit s'appuyer l'action principal.

Hugo avait pensé la réduire pour qu'elle fût jouée par Talma mais le comédien disparut en octobre 1826.

 

La pièce fut publié en 1827. Cromwell est un jalon essentiel dans ce combat pour le romantisme car l'obstination bornée de ses adversaires entraîna l'adhésion massive des jeunes écrivains; ce fut le début du combat romantique.

 

Léopold venait souvent à Paris où il avait loué un appartement. En janvier 1828, après une soirée avec son fils, il fut foudroyé par l'apoplexie :

J’ai perdu l'homme qui m'aimait le plus au monde, un être noble et bon qui mettait en moi un peu d'orgueil et beaucoup d’amour, un père dont l'œil ne me quittait jamais.

 

Un plus tard, parmi les papiers de son père, il trouva un document qui lui apprenait la liaison de sa mère et de Lahorie.

La mort de Léopold accentua jusqu'à l'exaspération l'importance de l'Empereur.

 

A la charnière des années 1827 et 1828, le chantre de la royauté va se muer en vengeur de l’Empire.

Un fil relie son père, l'Espagne, l'Empereur, la liberté.

Redire la bonté, la noblesse de Léopold, c'est tenter de conjurer les ombres du passé.

Il va tenter l'impossible réconciliation entre ses deux défunts. Ne rien renier de sa mère et rendre justice à un père glorieux.

 

Au cour de l'année 1829, il publiait Les Orientales, Le dernier jour d'un condamné et une nouvelle pièce de théâtre, Un duel sous Richelieu, la future Marion de Lorme dont le thème essentiel est la rédemption d'une femme par l'amour.

 

Marion de Lorme, célèbre courtisane, s'est retirée à Blois pour cacher son identité à son nouvel amant, Didier, un enfant trouvé, follement épris d'elle.

Il se juge indigne d'elle cependant, il lui demande de l'épouser ; elle refuse afin de ne pas lui révéler son identité.

Richelieu vient d'interdire le duel mais Didier, provoqué par le marquis de Saverny, se bat contre lui ; il est pris en flagrant délit et aussitôt condamné à mort.

 

Marion parvient à faire échapper son amant et le couple rejoint une troupe de comédiens ambulants pour se cacher. Didier apprend incidemment la véritable identité de sa compagne et préfère se dénoncer plutôt que de se cacher plus longtemps.

 

Mais quand Marion entre dans la geôle de Didier, celui–ci devine par quels moyens elle y est parvenue ; il refuse à la fois de s'échapper et de lui pardonner.

Plus tard, Hugo, cédant aux instances de Dumas et de Vigny, reviendra sur cette fin trop dure et Didier mourra après avoir pardonné.

 

Entre ces deux Didier, celui de 1829 et celui de 1831, il y a l'espace qui sépare le Victor Hugo inflexible des années 20 et celui qu'il est devenu. C'est lui-même qui l'écrit :

Toute ma vie je pourrai la diviser en deux époques : mes opinions sans pitié et mes opinions indulgentes.

 

Victor Hugo lut sa pièce à son Cénacle. Les amis furent enthousiasmés non seulement parce qu'Hugo lisait bien, mais parce que la pièce était remarquable avec son héros taciturne, son héroïne gracieuse et pathétique, ses personnages historiques :

On m'eut demandé dix ans de ma vie en me promettant qu'en échange j'atteindrai un jour à cette forme sublime, je n'eusse point hésité, je les eusse données à l'instant même. écrit Dumas.

 

La pièce fut interdite par la censure au prétexte que dans Louis XIII, gouverné par un prêtre, tout le monde verrait Charles X.

 

Malgré les dénégations de l'auteur, Martignac, ministre de l'intérieur lui dit :

Je suis convaincu que ce n'est pas Charles X que vous avez mis dans votre drame, mais c'est Charles X qu'on y verrait.

 

Hugo demanda une audience au roi qui appréciait la pièce mais ne revint pas sur la décision de son ministre.

On lui offrit en dédommagement de siéger au Conseil d'Etat et une place dans l'administration que le poète refusa dignement.

Puis une indemnité financière compensatoire, sa pension était triplée.

Il refusa avec une insolence respectueuse.

 

Le Globe érigea Marion de Lorme en première victime du nouveau ministère, loua Hugo d'être incorruptible.

Son geste fit une impression profonde sur le Cénacle.

C'est lui le vrai roi, sacré par le génie :

Ce ne sont pas le roi et son ministre qui ont fait chuter Marion de Lorme, c'est Marion de Lorme qui a précipité la fin des Bourbons en enclenchant le compte à rebours de la révolution de juillet.

 

Cromwell puis Marion Delorme furent les étapes de cet itinéraire, qui l'amenèrent à lier de plus en plus étroitement, ainsi que le faisaient les amis de Stendhal, le combat pour la liberté dans l'art, amorcé dès 1826 dans la Préface des Odes et Ballades, à la revendication d'une plus grande liberté politique.

La révolution dramatique anticipait la révolution politique.

 

Le répertoire des salles subventionnées est classique par vocation, on y joue des auteurs consacrés ou des tragédies néo-classiques contemporaines. Et cette tradition classique ne suscitait le plus souvent que l'ennui ou de fades imitations. Ce sera le bastion que les romantiques voudront investir.

 

Après l'interdiction de Marion de Lorme, les circonstances les meilleures étaient réunies pour un nouveau coup d'éclat de Victor Hugo.

La pièce d'un jeune homme, encore fort peu connu, Alexandre Dumas, Henri III et sa Cour, avait été jouée le 10 février 1829 devant une salle comble.

Par cette pièce, Dumas faisait voler en éclats les sacro-saintes unités d'action et de lieu.

L'Othello de Vigny était achevé, il avait passé le cap de la censure, Hugo risquait d'être menacé dans son propre camp par les succès de ses amis.

 

Il fallait très vite une nouvelle pièce. Ce sera Hernani.

Le sous–titre est Tres para una : doña Sol, figure solaire, est convoitée par trois hommes : un jeune roi, un fiancé âgé et tyrannique et le hors la loi bien-aimé.

La jeune doña Sol qui est promise à son oncle, le vieux Ruy Gomez, aime le jeune Hernani, un hors-la-loi, chef d'une bande. Le jeune roi Carlos, lui aussi épris de la jeune femme, tente de l'enlever la nuit même où elle doit s'enfuir avec Hernani.

 

Après une tentative de soulèvement, Hernani est vaincu par les troupes du roi ; on le croit mort. Il réapparaît, au moment où la jeune fille va épouser son oncle.

Ruy Gomez surprend une scène d'amour entre les deux jeunes gens quand survient le roi qui réclame le hors-la loi. Ruy Gomez refuse de le lui livrer ; le roi emmène doña Sol et Hernani promet sa vie à Ruy Gomez qui l'avait sauvé.

 

A l'acte IV le roi va être élu empereur; des conjurés dont Hernani et Gomez attendent pour le tuer mais Charles est averti.

Elu, il pardonne aux conjurés et donne la jeune fille à Hernani qui est, en réalité, Jean d'Aragon, Grand d'Espagne.

Lors du mariage, Gomez fait retentir le cor fatal, réclamant ainsi à Hernani la vie qu'il lui avait promise.

Il y va de l'honneur du jeune homme de tenir son serment. Les deux époux s'empoisonnent et Ruy Gomez se tue sur leurs corps.

 

On lui avait interdit un roi à la fin de son règne, il présentait un empereur au début du sien. Charles, en 1519 roi de Castille, va bientôt ceindre sa couronne d'empereur.

V. Hugo nous le présente au début comme un jeune seigneur dissipé, coureur de femmes, ce qu'il fut.

Certes Hernani n'a pas existé mais néanmoins Charles 1 eut maille à partir avec des mouvements populaires dans certains province et du affronter la révolte des Comuneros.

Et il est historiquement exact que devenu Empereur il se mua brusquement en un prince plein de dignité et de mesure, de grandeur d'âme.

 

La pièce fut reçue au Français. Firmin, 46 ans joue Hernani 20 ans. Michelot 44 ans est le roi Carlos 19 ans, Mlle Mars 51 ans joue Sol 17 ans.

 

La censure n'intervint pas ; on se débarrasserait de la pièce en l'autorisant.

Au mépris de toute déontologie on répandait dans les salons et dans la presse des extraits tronqués - et parfois déformés de la pièce afin de la ridiculiser

Les ennemis menaient une guerre psychologique pour démoraliser les comédiens. Les répétitions furent une terrible épreuve.

On avait rarement connu un hiver aussi rigoureux. Hugo y assistait chaque jour. Ses relations avec Mlle Mars étaient souvent tumultueuses.

Elle refusait de dire certains vers, en particulier vous êtes mon lion superbe et généreux, trouvait la scène des portraits de famille beaucoup trop longue.

 

Aucune œuvre théâtrale ne peut réussir sans l'appui de la claque mais la claque est classique, Hugo la refusa et fit appel aux amis ; chacun fut chargé de recruter des amis sûrs dans les ateliers de peinture, de sculpture.

 

Pour cette mémorable occasion, le jeune Théophile Gautier - il avait alors 20 ans - admirateur inconditionnel de Victor Hugo, fit exécuter sur mesure, son fameux gilet rouge, un pantalon vert d'eau, très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours.

 

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Un ruban de moire servant de cravate et de col de chemise entourait le cou. Il avait en outre une longue chevelure mérovingienne.

 

T. Gautier dans son Histoire du romantisme précise :

On s'est plu à représenter ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d'art et de poésie, peintres,, musiciens, sculpteurs ou architectes comme un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux – on ne peut naître avec des perruques – et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et brillantes.

 

Hugo avait confectionné des billets rouges qui portaient les noms de leur propriétaire, de celui par lequel il l'avait obtenu, le numéro de la place et apposée par la main du poète ou d'Adèle une griffe Hierro :

Je remets ma pièce entre vos mains, entre vos mais seules. La bataille qui va s'engager à Hernani est celle des idées, celle du progrès. Nous allons combattre cette vieille littérature crénelée, verrouillée. C'est la lutte de l'ancien monde et du nouveau monde, nous sommes tous du monde nouveau.

 

Toute la société avait voulu assister à la Première d'une pièce qui  faisiat tant de bruit. On acceptait des places au paradis : 

Elle se serait accrochée aux lustres plutôt que de ne pas être dans la salle du théâtre français à cette première représentation.

 

Le jeudi 25 février 1830, les jeunes gens qui possédaient le billet rouge devaient entrer par une porte latérale, fermée jusqu'à 15 heures par ordre du préfet.

Vêtus de manteaux à l'espagnole ou couverts de chapeaux à la Henri III, les tribus se pressèrent à partir de 13 heures devant l'entrée encore fermée et mirent tout le quartier en émoi. C'est bien sur quoi comptait la police. Quelque rixe aurait fait davantage encore son affaire. Elle aurait suspendu Hernani.

 

Les employés du théâtre secondaient en ce point la police. Ils jetèrent des combles du théâtre des ordures sur cette troupe de jeunes gens. Mais admirablement disciplinés ils supportèrent stoïquement ce premier assaut…

A 15 heures, la porte latérale s'ouvrit puis se referma. Ils passèrent 4 heures dans la salle obscure et pour passer le temps, ils festoyèrent à califourchon sur les banquettes, en chantant.

Enfin, détail trivial mais qui avait son importance, les lieux d'aisance étant fermés ils ne leur restaient plus qu'à s'arranger sur place ou dans les couloirs.

 

Le premier acte se passa dans un calme relatif.

Les ennemis attendaient le second acte pour siffler la scène des portraits mais elle avait été considérablement réduite par une formule appelée à devenir célèbre j'en passe et des meilleurs.

 

Mlle Mars refusa mon lion superbe et généreux, mais elle fut sublime et fit oublier ses 50 ans.

Le spectacle était sans cesse interrompu par des acclamations et la noce du cinquième acte dans un décor champêtre dans un jardin d'Espagne enchanta le public.

Il se fit un accord entre la jeunesse de la salle, celle des personnages et celle du texte. Ce fut un moment magique, d'émotion partagée, de grâce suspendue : Delphine applaudissait comme un simple rapin, entrée à deux heures avec un billet rouge.

 

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Le triomphe était complet.

La cabale n'avait pas eu raison de l'enthousiasme de la jeunesse et le rideau tomba sous un tonnerre d'applaudissements qui couvrit le nom de l'auteur.

Ce fut une victoire mais le combat n'était pas fini.

 

L'état de grâce ne dura que l'espace de trois représentations. Puis les cabales reprirent et à la quatrième représentation le vacarme commença.

 

Il y a dans cela une contradiction : si la pièce est mauvaise pourquoi y vient-on ?

Certains spectateurs lisaient ostensiblement le journal, tournaient le dos à la scène, sortaient en claquant la porte de leur loge ou éclataient de rire bruyamment à la mort des héros.

Pourtant pour alléger le calvaire des acteurs, Hugo n'avait lésiné pas sur les coupes.

Quoiqu'il en soit, les représentations étaient toutes bénéficiaires.

 

Du côté des partisans, on était aussi très monté.

Heureusement Victor Hugo avait misé sur ces jeunes gens ; ils étaient environ 600 et ils revinrent tous les soirs soutenir la représentation.

Ils se battent pour la liberté de l'art, et le principe d'un grand art pour le peuple, d'un art pour tous.

 

Dans la préface d'Hernani Hugo écrit :

Le romantisme tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre et c'est là sa définition réelle si l'on ne l'envisage que sous son côté militant que le libéralisme en littérature.

 

Ils avaient dû déménager à  la demande de leur propriétaire importuné par les visites incessantes des amis et s'étaient installés dans un quartier alors  lointain, rue Jean Goujon.

 

Le paisible foyer de V. Hugo ne résista pas au tourbillon d'Hernani.

 

Adèle écrit :

Il ne dormait plus, ne mangeait plus,  Hernani affiché à toutes librairies, à tous les coins de ure… son nom était dans toutes les bouches. Cette renommée n'était pas une compensation à cette perpétuelle tension de l'esprit. Elle n'en pouvait plus.

 

Peu à peu, elle s'éloignait de lui ; il n'imaginait que Sainte-Beuve allait peu à peu le remplacer dans le cœur de sa femme.

Son ami venait moins souvent. Lui-même commença à faire le lien entre son comportement mystérieux et l'éloignement de sa femme, toujours rêveuse, silencieuse.

 

Pourtant en 1830, Hugo lui demanda d'être le parrain de leur dernière fille Adèle, née au mois de juillet.

Sa femme, lasse de ses maternités successives, lui ferma la porte de sa chambre.

Ce drame domestique dura de longues années. Sainte-Beuve finit par lui avouer avoua son amour pour Adèle.

Il était malheureux et les poèmes de son futur recueil Les Feuilles d'automne le disent.

 

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Il prenait conscience qu'il reproduisait dans sa vie ce qui avait été le drame de son enfance.

Sût-il quand, après avoir renoncé à leur mutuel amour Adèle et Sainte-Beuve décidèrent de se retrouver en cachette ? Leur liaison dura des années puis ils se lassèrent.

 

Les 27, 28 et 29 ce furent les Trois Glorieuses mais le fracas de la révolution n'atteignit pas le vrai far-west qu'était la lointaine rue Jean Goujon.

 

Le 9 août 1830, Louis-Philippe Ier fut intronisé roi des Français et fit le serment de respecter la Charte.

Pendant les années qui suivirent les journées de juillet 1830, la jeunesse vécut dans l'exaltation la plus extrême en réaction contre ce que la Restauration avait tenté d'étouffer.

 

Dans leur enthousiasme, ils formèrent le Petit Cénacle et furent de tous les combats de l'armée romantique .En 1833, Gautier publia Les Jeunes-France, témoignage précieux et savoureux de la petite histoire du romantisme. Il y moquait avec tendresse leur enthousiasme mais quarante ans plus tard, à la veille de sa mort, il évoquera encore ce qui avait été son plus beau souvenir : Le plus beau de tous les rêves , nous l'avons fait les yeux ouverts et l'esprit plein de foi, d'enthousiasme et d'amour.

 

Hugo laissait derrière lui un pan de son passé. Symboliquement, sans avoir besoin d'argent, il avait vendu la fleur de Lys, trophée qui lui été avait remis lors des Jeux Floraux.

 

En août 1831, La Porte Saint-Martin donnait Marion Delorme avec un succès mitigé.

 

En novembre 1832 il signa un contrat avec la Comédie française pour son drame historique : Le roi s’amuse.

Le drame est centré sur Triboulet, le bouffon, personnage historique.

 

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Lors d’une fête, le roi boit et rit des railleries de son bouffon qui l'incite à la débauche. Tous ignorent que l'amuseur bossu a une fille, Blanche, qu'il chérit et tient précieusement éloignée des frasques des courtisans.

Le roi, déguisé, et qui l’avait déjà croisée, la séduit. Triboulet, sans reconnaître son roi, va venger l'honneur de sa fille et le faire assassiner mais Blanche, par amour, se fait volontairement tuer à sa place. Quand on remet à Triboulet le cadavre de sa victime dans un sac, il est fou de joie, quand soudain il découvre que le sac contient sa fille mourante.

Son dernier cri est J'ai tué mon enfant.

 

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La représentation fut un four absolu. Malgré la présence de son groupe de fidèles amis, la pièce, mal montée, mal jouée, fut un désastre retentissant.

Cet échec réjouissait ses nombreux ennemis coalisés contre ce jeune auteur dont on parlait trop.

Un critique acerbe fit cette remarque lapidaire : Le roi s'amuse ? Il n'y a bien que lui.

 

La pièce fut interdite dès le lendemain, tant la critique de la monarchie et de la noblesse y était sensible.

Triboulet lance aux courtisans cette apostrophe :

Vos mères aux laquais se sont prostituées : Vous êtes tous bâtards.

 

Vers qui pouvaient viser la conduite, loin d'être irréprochable, de la propre mère de Louis-Philippe.

Pour lutter légalement contre cette mesure arbitraire qui avait frappé la propriété de son ouvrage, il attaqua la Comédie française Elle devait se retourner contre le gouvernement ou l'indemniser. Ce qui aboutit à un procès contre le gouvernement.

 

Le procès eut lieu le 19 décembre 1832 dans une salle noire de monde.

Après la plaidoirie de l'avocat (assez timide) V. Hugo prit la parole :

Bonaparte, quand il fut consul et quand il fut empereur, voulut aussi le despotisme ; mais il fit autrement : il y entra de front et de plain-pied. Il n’employa aucune des misérables petites précautions avec lesquelles on escamote aujourd’hui toutes nos libertés, les aînées comme les cadettes, celles de 1830 comme celles de 1789.

 

Napoléon ne fut ni sournois, ni hypocrite ; Napoléon ne nous filouta point nos droits l’un après l’autre, à la faveur de notre assoupissement, comme l’on fait maintenant ; Napoléon prit tout à la fois, d’un seul coup et d’une seule main. Le lion n’a pas les mœurs du renard.

Alors, messieurs, c’était grand. L’Empire, comme gouvernement et comme administration, fut assurément une époque intolérable de tyrannie ; mais souvenons-nous que notre liberté fut largement payée en gloire.

 

Aujourd’hui, on fait prendre ma liberté de poète par un censeur ; demain, on me fera prendre ma liberté de citoyen par un gendarme. Aujourd’hui, on me bannit du théâtre ; demain, on me bannira du pays. Aujourd’hui, on me bâillonne ; demain on me déportera…

Je n’ai plus que quatre mots à dire, messieurs, et je désire qu’ils soient présents à votre esprit au moment où vous délibérerez.

 

Il n’y a eu dans ce siècle qu’un grand homme, Napoléon, et une grande chose, la liberté ; nous n’avons plus le grand homme, tâchons d’avoir la grande chose.

 

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