L'amour chez Stendhal

 

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Stendhal par Johan Olaf Sodemark

 

Avant de commencer, je tiens à préciser pour éviter tout malentendu que cette étude se propose d'interroger un aspect moins connu de l'œuvre de Stendhal : ses écrits autobiographiques, sa correspondance, son journal intime et cela dans le cadre du thème proposé, à savoir Les éducations sentimentales. Il est évident que cet angle d'approche peut sembler assez réducteur, pourtant il s'agit d'un pan très important de son œuvre qui a fait l'objet de nombreuses et savantes exégèses.

 

  I - Préambule

Dans le courant des années 30, Stendhal, écrivain, n'était apprécié que des happy few. Un critique, sans doute plus lucide que ses confrères, écrivait dans le journal L'artiste :

Stendhal sera sans nul doute connu de la postérité, mais ses contemporains l’ignorent.

Lui-même, sans forfanterie, croyait en sa gloire posthume.

Certes, il était connu dans le monde. Mais, ce n'est pas sans étonnement que nous, amateurs de Stendhal - j'emploie ce mot dans l'acception que lui donnait Valery Larbaud : ceux qui aiment - découvrons qu'en son temps, il était tenu généralement pour un être au cœur sec, un provocateur, un cynique.

Son roman, Le Rouge et le Noir, ne fit que conforter cette opinion.

Ainsi dans un article, par ailleurs fort élogieux, on peut lire :

Non, Julien Sorel, ce jeune homme si atroce, n’est pas dans la nature.

Stendhal en fut blessé.

Vu que Julien est un coquin, on se brouille avec moi.

Il est vrai que les témoignages de ceux qui l’avaient rencontré s'accordaient pour évoquer sa causticité, son irrespect systématique, son insolence, parfois même sa bouffonnerie.

En vérité, Stendhal était un homme secret, totalement opaque même pour ses amis ; Mérimée, sans doute celui qui lui fut le plus proche, constatait :

On ne sait rien de ses voyages, de sa manière de vivre, de ses relations.

Il ajoutait cependant :

C’est un esprit fier, loyal, incapable de bassesse.

Or, nous en savons aujourd'hui beaucoup plus sur lui que n'en surent jamais ses contemporains. En effet, nous disposons non seulement de ses deux autobiographies, ignorées de son vivant car, selon sa volonté exprimée par testament, elles ne devaient être publiées qu’après sa mort, mais également de son journal, de ses écrits intimes, d'une partie de sa correspondance et des brouillons de certaines de ses lettres.

En 1801 - il avait alors 18 ans - il commença son journal. Il le tint régulièrement pendant seize années, jusqu'en 1812, puis d'une façon plus intermittente ; il l'abandonna en 1817 ; après cette date ne subsistent que des fragments.

Mais il ne cessera pas pour autant s'interroger sur lui-même. Il avait la manie de tout noter. Jusqu'à sa mort, il écrivait n'importe où, n'importe quand, des pensées-éclair ou des petits faits vrais, des sensations, des notes rapides, elliptiques ; parfois même sur ses bretelles ou sur sa ceinture.


C’est à son cousin, le fidèle Romain Colomb, que l’on doit d’avoir retrouvé tous ces précieux papiers intimes.

L'ensemble de ces notes a été rassemblé et publié en 1955 sous le titre de Marginalia.

Les plus éminents stendhaliens, Del Litto et Henri Martineau, et bien d'autres chercheurs ont déchiffré au prix d’un énorme travail ces fragments épars. Ils étaient parfois confrontés à de véritables hiéroglyphes.

Ils durent interroger les remarques, les annotations que Stendhal avait laissées dans les marges de ses manuscrits, dans celles du livre qu’il lisait, sur des papiers épars; ils procédèrent par recoupements afin de les dater: il était parfois d'une importance capitale de savoir à quel jour précis correspondait telle note.

Le décodage fut très long ; un travail minutieux et subtil. Ainsi ont-ils découvert que les notes mises entre parenthèses correspondaient en fait à un mensonge. Par exemple, à propos d' une femme que Stendhal avait beaucoup aimée et qui ne lui avait jamais cédé, il écrit entre parenthèses : Je l’ai eue à tel moment. Ce qui veut dire exactement le contraire.

C'est ainsi que fut reconstitué son journal de 1825 à sa mort en 1842.

Sa correspondance ne se donnait pas à lire immédiatement, en particulier pendant les années qu'il passa en Italie. Il y était tenu pour un personnage inquiétant et politiquement dangereux. Son courrier était ouvert, aussi rédigeait-il ses notes de façon bizarre, sibylline.

Si nous faisons le bilan des textes qui relèvent strictement du domaine intime, nous avons :

- deux autobiographies,

- des essais d’autobiographie,

- son journal,

- Earline 

- Les Privilèges

- La correspondance

La première autobiographie, Souvenirs d'égotisme, où il évoque un passé proche, de 1821 à 1825, fut écrite en 1832.

La seconde, La vie d’Henri Brulard, écrite trois ans plus tard, renvoie à son enfance et sa jeunesse.

En d'autres termes, les dates de composition de ces deux autobiographies sont à rebours de la période qu'il raconte. Ce sont des récits éclatés, avec de brusques sauts chronologiques, des digressions, de fréquents retours au temps présent de l'écriture.

Si nous voulons retrouver les principales étapes de sa vie dans un ordre chronologique, nous avons :

- La vie d'Henri Brulard: son enfance, sa jeunesse jusqu'en 1800

- Le journal de 1801 à 1823, suivi des annexes du journal

- Souvenirs d’égotisme de 1821 -1825

- Quelques essais d’autobiographie dans lesquels il résume sa vie.

- Earline

- Les Privilèges

Entre 1800 et 1820 s'ouvre une béance chronologique, en partie comblée par le journal.

Une seconde béance de 1825 (date à laquelle s'achève Souvenirs d’égotisme) à sa mort, le 22 mars 1842, là encore en partie comblée par le journal reconstitué, les Marginalia et la correspondance.

Il est bien évident que ses écrits intimes n'étaient pas destinés à une publication, ce qui leur donne encore plus de prix. En les lisant, on découvre avec émotion que cet être cynique, amoral, ce cœur sec, insensible, était en réalité un cœur passionné, dévoré d’un irrépressible besoin de tendresse.

Il aimait la musique, la peinture, les femmes. Il était continuellement occupé d’amour et le plus souvent d’amours malheureuses. Il riait beaucoup, se moquait de lui-même, cabotinait, mais jamais il n’a montré sa nature courageuse.

Pourquoi ? Il le dit :

Pour ne pas se blesser sur les sots, les indifférents, les cœurs froids, il faut faire la part des choses, s’ouvrir à quelques âmes tendres et se cacher aux autres.

C’est sans aucun doute pour cela qu'il a porté dans le monde ce masque de cynisme, d’immoralité, d’être sans générosité, derrière lequel il cachait une sensibilité à vif.

Par pudeur, aussi il dissimula sa soif inapaisée de tendresse, d'amour qui sourd de l'inguérissable blessure que fut pour le petit Henri la disparition de sa jeune mère (Voir l’ouvrage en deux tomes de H. Martineau, Le cœur de Stendhal Ed. Albin Michel).

Au commencement de l'itinéraire, qui conduisit Henri Beyle à devenir Stendhal, est cette ascèse du regard quotidiennement porté sur soi, de la vie incessamment traduite en mots.

Jamais psychologue n’a porté plus d’attention à se décrire, à s’analyser avec sincérité. Non pour se raconter mais pour analyser son moi avec une totale sincérité, car pour connaître le cœur de l'homme il n'est de meilleur document que sa propre conscience.

C’est là, dans le rapport intime entre l'écriture et la vie, que résident son originalité et le principe de sa cohérence. (Béatrice Didier Thèmes et Etudes. Col Ellipse)

Peu d'œuvres sont aussi étroitement liées à la personnalité de leur auteur que celle de Stendhal. En fait, l'autobiographie s'étend chez lui à l'œuvre toute entière – ce qui ne veut pas dire que ses romans sont autobiographiques - mais, dans les limites de temps imparti à cette conférence, j'ai été dans l'obligation de laisser de côté, non seulement l'œuvre romanesque, mais également d'autres écrits qui ont valeur de confidences et que Béatrice Didier a classés sous les rubriques Le moi du voyageur et Le Moi face à l'Histoire. (Cf B. Didier, opus cit)

Cependant j'accorderai une place à part à De l'amour dont certains passages relèvent à l'évidence de l'autobiographie comme nous le verrons plus avant.

 

II - La tentation de l'autobiographie

Sur son exemplaire du roman de Steele et de Richardson, Clarisse Harlow, Stendhal avait noté en 1831 :

J'ai écrit les vies de plusieurs grands hommes, Mozart, Rossini, Michel-Ange, Léonard de Vinci. Ce fut le genre de travail qui m'amusa le plus. Je n'ai plus la patience de chercher des matériaux, de peser des témoignages contradictoires ; il me vient à l'idée une vie dont je connais fort bien tous les incidents. Malheureusement, l’individu est bien inconnu, c'est moi. Je naquis à Grenoble le 23 janvier 1783. (cité par Béatrice Didier)

Avant d'entreprendre la rédaction de sa première autobiographie, au début de l'année 1832, il avait écrit à son ami Domenico de Fiori :

Pour passer le temps de l’exil, je vais me rappeler ces moments heureux.

Quand il commence la rédaction de ce premier récit, Souvenirs d'égotisme, il va avoir cinquante ans.

Il a choisi son nom de plume. C’est sous le pseudonyme de Stendhal, qu’il a fait paraître De l’amour, Armance et Le Rouge et le Noir.

Nous sommes en 1832, il est alors consul de France à Civitavecchia. Il aurait dû être nommé à Trieste si le ministre autrichien Metternich n’avait pas refusé sa désignation.

Trieste n’était pas l’Italie mais, à défaut de Milan, la ville qu'il aimait tant, c'était pourtant un moindre mal. En revanche, Civitavecchia n'était qu'une petite ville portuaire, sinistre, sans culture, sans vie intellectuelle.

A Civitavecchia, il s’ennuie. Il donne suite à son projet de raconter sa vie.

 

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Porte de la ville de Civitavecchia

 

Dans une autre lettre, du 12 juin, il précisait :

Quand je suis exilé ici, j'écris l'histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à novembre 1831. Je m'amuse à décrire toutes les faiblesses de l'animal ; je ne m'épargne nullement.

Ce sera Souvenirs d’égotisme.

La période couverte par cette première autobiographie est proche et brève. Douze chapitres seront rédigés en deux semaines ; il s’arrête à l’année 1825, il n’ira pas au-delà.

 

Souvenirs d’égotisme

 

Rien de plus fondamental que cette notion d’égotisme stendhalien. Il s’agit d’un anglicisme qui désigne l’amour-propre avec un sens quelque peu péjoratif : Stendhal l’emploie pour caractériser une disposition de l’individu à se scruter lui-même mais selon Del Litto ce terme garde pour Stendhal une nuance péjorative

L’égotisme conduit directement à l’autobiographie ; cependant, au moment où il en commence la rédaction, il émet des réserves sur ce projet lui-même :

Je sens, depuis un mois que j’y pense, une répugnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d’amour-propre. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis.


C'est dire aussi que ce titre doit être retenu comme une expression de l’humour stendhalien et de la pudeur stendhalienne. Car il y a certes un paradoxe à dénoncer l’écriture autobiographique comme étant une vanité à soi-même alors qu'il la pratiqua toute sa vie et jusqu’à la veille de sa mort.

Ce que recherche Henri Beyle, c’est être vrai sans étalage impudique.

 

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Stendhal jeune par Quenedey

 

On prête à Victor Hugo cette phrase Être Chateaubriand ou rien !

Stendhal disait, lui : N’être jamais Chateaubriand !

Stendhal n’avait évidemment pas lu les Mémoires d’outre-tombe. Mais il détestait chez Chateaubriand ce qu'il ressentait comme de la vanité et, plus encore, son manque de sincérité, même s'il admet avoir été ébloui en 1801 à la lecture du Génie du Christianisme.

Pour qui écrire ?

J’avoue que le courage d’écrire me manquerait si je n’avais pas l’idée qu’un jour ces feuilles paraîtront imprimées et seront lues par quelque âme que j’aime, par un être tel que Madame Rolland, mais les yeux qui liront ceci s’ouvrent à peine à la lumière. Je suppute que mes futurs lecteurs ont en ce moment dix ou douze ans. Les "Souvenirs d’égotisme" sont un travail fait pour la postérité.

Ce qui intéresse Stendhal, c’est de se connaître.

Ai-je tiré tout parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m'a placé pendant les 9 ans que je viens de passer à Paris ? Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens, ai-je du bon sens avec profondeur ? Ai-je un esprit remarquable? En vérité, je n'en sais rien. Emu par ce qui m'arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur.

Qui est–il ?

"Voyons si, en faisant mon examen de conscience la plume à la main, j'arriverai à quelque chose de positif et qui reste "longtemps vrai" pour moi ?

Mais il constate :

Je ne me connais point moi-même et c'est ce qui quelquefois, la nuit, quand j'y pense, me désole. Suis-je bon, méchant, spirituel, bête ?

C’est là une cruelle constatation pour un homme qui depuis l’âge de dix-huit ans s’emploie à se connaître.

Se connaître pour trouver les moyens de parvenir au bonheur.


Il avait écrit, je vous rappelle :

Pour passer le temps de l’exil, je vais me rappeler ces moments heureux.

Il se disposait donc à dire le bonheur, mais au moment d’écrire, il s’aperçoit que le bonheur est indicible.

Je craindrais de déflorer les moments heureux que j’ai rencontrés en les écrivant. C’est ce que je ne ferai pas. Je sauterai le bonheur.

Il va sauter les moments heureux, sauter le bonheur car il est indicible. Le bonheur, c'est le non-dit, l'interdit, l'inter-dit.

Quant au malheur, il ne veut pas en parler; il n'est pas de ceux qui portent leur tête comme le Saint Sacrement, dit-il et il ajoute :

Malgré les malheurs de mon ambition, je ne crois point les hommes méchants. Je ne me crois pas persécuté par eux. Je les regarde comme des machines poussées en force par la vanité, par toutes les passions, la vanité y compris.

S'il a choisi de raconter sa vie à partir de 1821, c'est qu'il ne veut pas évoquer le souvenir d’un amour malheureux, d'une femme qu'il a dû quitter en 1821.

Il écrit :

Je quittais Milan pour Paris le… …juin 1821 avec la somme de 3500 francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait épuisée. Je quittais après trois ans d’activité une femme que j’adorais, qui m’aimait et qui ne s’est jamais donnée à moi.

Il arrive à Paris, meurtri, au bord du désespoir et avec une obsession.

Le pire de mes malheurs serait que ces hommes si secs, mes amis, près desquels je vais vivre, devinassent ma passion pour une femme que je n’avais pas eue.

Il se protègera désormais derrière ce masque railleur, cynique, désabusé :

Je me disais cela en juin 1821 et je crois en 1832 que cette peur mille fois répétée a été le principe dirigeant de ma vie pendant 10 ans. C’est par là que je suis venu à "avoir de l’esprit", chose qui était le "bloc", la butte de mes mépris à Milan en 1818 quand j'aimais Métilde.

Ses amis l’avaient trouvé triste, déprimé. Ils avaient organisé une partie fine avec une jeune et superbe courtisane, une certaine Alexandrine mais, dit-il, l'amour me donna une vertu bien comique, la chasteté. Ce fut un fiasco.

Un peu plus tard, il se rendit en Angleterre pour oublier. Il trouva de la tendresse auprès d’une fille, une prostituée très douce et gentille. Elle aurait voulu qu'il la ramenât avec lui en France; elle lui affirmait qu’elle ne lui coûterait rien, qu'elle ne se nourrirait que de pommes de terre.

Il est clair qu’avec les femmes simples et surtout avec une femme qu’il n’aime pas, Stendhal pouvait être lui–même, charmant, attachant. Naturel.

Je ne suis éloquent que lorsque je suis naturel.


Mais quand il est amoureux, il ne peut plus être naturel.

L'amour le paralyse ; pourtant il a beaucoup aimé et, souvent, il a été payé de retour.

Des pulsions de mort traversent Souvenirs d’égotisme, dès le premier chapitre.

En 1821 j’avais beaucoup peine à résister à la tentation de me brûler la cervelle. Je dessinais un pistolet à la marge d’un mauvais drame d’amour. Il me semble que ce fut la curiosité politique qui m’empêcha d’en finir ou peut- être, sans que je ne m’en doute, aussi la peur de me faire mal.

Puis, au chapitre 6 d'un ouvrage que en compte 12, il écrit :

Je n’ai aimé avec passion dans ma vie que Cimarosa, Mozart, et Shakespeare.

Puis, il ajoute :

À Milan, en 1820, j’avais envie de mettre cela sur ma tombe. Je pensais chaque jour à cette inscription croyant bien que je n’aurais de tranquillité que dans la tombe. Je voulais une tablette de marbre de la forme d’une carte à jouer.


Il trace le quadrilatère qui a la forme d’une page et il écrit en milanais ce qui lui semble résumer son existence, la passion de la musique, l’Italie et l’écriture :

Enrico Beyle,

milanese,

visse, scrisse, amo…

quest'anima

adorava

Cimarosa, Mozart e Shakespeare

mori di anni

il, 18…

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Eros et Thanatos étroitement liés, puisque sur la dalle funéraire qui dit la mort est aussi inscrit l’amour. Amour de la musique, amour de la femme, amour de Milan, où il a laissé son cœur.

Et la mort, sa menace : une date et des points de suspension Il, 18…
.

Mais l'homme qui écrit en 1832 n'est plus tout à fait le même. Il se souvient de sa douleur ; les pulsions de mort qui l'assaillaient en 1821 appartiennent au passé.

En dix ans, il est devenu écrivain.

Les livres à venir sont dans les blancs réservés à la date de son décès.

C'est ce qui fait que je ne me brûlerai jamais la cervelle par dégoût de tout, par ennui de la vie. Dans la carrière, je vois encore une foule de choses à faire. J'ai des travaux possibles de quoi occuper dix vies.

C'est pourquoi, sans doute, ces souvenirs d'égotisme, qui racontent un amour impossible, la déception politique, la tentation du suicide, la menace permanente de la mort, ont cependant une étrange allégresse qui provient de son humour, de son sens du comique et surtout de l'intense bonheur d'écrire.

Tant de fois, je croyais être à deux heures, je regardais la pendule, il était six heures et demie. Voilà ma seule excuse pour avoir autant noirci de papier.

De l'amour

Ce qu’il a caché à ses amis, c’est le chagrin qui le ravagea après avoir quitté cette femme qu’il aimait.

Or, de cet amour malheureux, il en avait fait l’aveu caché dans De l’amour.

Cet essai est né de ses diverses expériences amoureuses, de Melanie à Annela Pietragrua et de bien d'autres, mais le fantôme d'une femme précise hante ces pages, d'une femme qu'il considéra comme le grand amour de sa vie.

De nos jours, de nombreuses notes permettent d’éclairer notre lecture.

On connaît aussi l’histoire de cette passion désespérée grâce aux lettres qu'il lui adressait.

Malheureusement des mains sacrilèges et bien intentionnées en ont brûlé beaucoup. Heureusement, on a retrouvé parfois les brouillons de ces lettres et bien sûr des fragments de notes.

On sait qu’elle s’appelait Mathilde Dembowski. Elle avait 28 ans. Il l'appelle Métilde.

Il avait fait sa connaissance chez un libéral de leurs amis en 1818.

Il avait toujours rêvé d’aimer une femme sublime et, cette fois, il était sûr de l’avoir trouvée.

Elle ressemble à Hérodias peinte par Vinci, dit-il.


C’est elle qui apparaît sous le nom de Francesca de Paolo dans Promenades dans Rome.

Elle avait de grands yeux mélancoliques et tendres qui m’ont toujours bouleversé et des cheveux châtain foncé.

 

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Mathilde Dembowski

(Bibliothèque municipale de Grenoble)

 

En fait, bien des choses les séparent.

Stendhal avait la réputation d’un cynique et d’un libertin.

Elle était séparée de son mari et le couple se disputait les enfants. Elle était militante politique engagée dans la lutte contre l’Autriche.

Au début, elle l'avait accueilli sans réserve, mais l’amour maladroit qu’il lui portait finit par entraîner ses rigueurs.

Engagé dans cette passion, loin d’elle, il se sent l’âme d’un Don Juan, mais quand il est en sa présence il est transi de timidité au point de trembler sans pouvoir lui dire un mot.

Entre désespoir et découragement, il lui fait une cour très malhabile. Métilde craint les maladresses de cet amant au zèle encombrant, car sa situation n’est pas facile.

L'idée même de ces difficultés semble ne pas traverser l’esprit de cet amoureux maladroit.


En 1819, avant de partir pour Volterra, où elle allait voir ses fils, elle lui avait interdit de venir. Il vint cependant, et pour passer inaperçu, il changea d'habit et portait des lunettes vertes. Il la croisa. Elle lui en voulut et montra une grande rigueur.

Alors il lui adressa une lettre d’amour, éperdue de chagrin, à laquelle elle répondit en l’écartant impitoyablement.


Cependant, il continua à rôder jusqu’au moment où elle lui accorda un sourire et lui annonça qu'elle allait se rendre à Florence. Il partit l'attendre à Florence ; il l'attendit quarante jours. Elle ne vint pas.


Enfin ils se retrouvèrent à Milan ; elle lui accorda alors la permission de venir la voir deux fois par mois.

Bientôt, il dut quitter l’Italie, victime d’une calomnie qui le faisait passer pour un espion. Pour échapper à la prison, il se résigna à partir. Il ne revit jamais Métilde car elle mourût en 1825.

De l'amour est présenté avec une note de Stendhal à la fin du chapitre I :

Ce livre est traduit librement d’un livre italien de Monsieur Visconti, un homme de la plus haute distinction qui vient de mourir à Voltera, sa patrie.

C'est le souvenir de Métilde qui hante certains passages de cet essai comme une confidence voilée.

C'était un de mes amis qu'une femme qu'il aimait à l’idolâtrie, se prétendant offensée de je ne sais quel manque de délicatesse qu'on n’a jamais voulu me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la force de caractère de Salviati pour qu'elle ne parût pas dehors.

Le chapitre XXXI est présenté comme un extrait du journal de Salviati. Or, il s'agit de son propre journal.

Le pauvre Salviati, qui a écrit ce qui précède sur son Pétrarque, mourut quelque temps après ; il était notre ami intime à Schiassetti et à moi; nous connaissions toutes ses pensées et c'est de lui que je tiens toute la partie lugubre de cet essai. C'était l'imprudence incarnée, du reste la femme pour laquelle il a fait tant de folies est l'être le plus intéressant que j'aie rencontré.

 

Tous ces masques qui le dissimulent évitent l'aveu direct. La jeune femme est désignée sous diverses identités : Léonore la comtessina L., la comtesse Ghigi.

De cette analyse du sentiment amoureux, on a retenu essentiellement le célèbre passage sur la cristallisation.

Si l’on jette un rameau dans une fontaine de Salzburg, il se couvre de cristaux et devient étincelant comme du diamant, ainsi l’amour pare-t-il de toutes les qualités l’être aimé. Une première cristallisation s’opère lorsque l’être aimé est encore mystérieux, presque inconnu. La possession risque d’arrêter la cristallisation si elle écarte toute crainte. Mais êtes-vous quitte ? La cristallisation recommence. La cristallisation suppose une certaine distance, une part d’incertitude favorable au travail de l’imagination.

Mais le relire à la lumière de ce que l'on sait aujourd’hui, permet de comprendre combien certaines pages sont lourdes de souffrances et de tendresse nostalgique.

De l'amour avait été écrit en Italie ; il avait envoyé son manuscrit avant son retour en France mais il semblait avoir été égaré. Il le croyait définitivement perdu quand, en 1821, il fut retrouvé.

Pour en corriger les épreuves loin de l'agitation parisienne, il loua une chambre près d'amis qui vivaient à Montmorency. Montmorency où errait encore l'ombre de Jean-Jacques Rousseau.

Est-ce pour cela qu'en 1832, quand il évoque ces jours passés à Montmorency consacrés à relire son manuscrit, alors que la blessure était encore à vif, est-ce pour cela qu'il demanda d'être enterré dans le cimetière d'Andilly, proche de Montmorency ?


Après avoir dessiné sa dalle mortuaire, il précise :

[…] Si je laisse de quoi faire cette tablette, je prie qu'on la place dans le cimetière d’Andilly, près de Montmorency, exposée au levant.

Dès le début de son autobiographie il s'interrogeait sur le regard qu'il porterait sur ce qu'il écrivait.

Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en relisant vers 1835, si je vis ?

Or trois ans plus tard, au lieu de relire, il l'abandonna pour commencer La vie d'Henri Brulard.

 

La vie d'Henri Brulard

Cette seconde autobiographie fut écrite en 1835, dans des circonstances identiques, l’ennui à Civitavecchia, la cinquantaine venue, le désir de faire le point sur sa vie.

Dans La vie d'Henri Brulard, il explore une couche beaucoup plus éloignée de son passé. C’est l’histoire de sa naissance et de sa vie jusqu'en 1800.

Il n'alla pas au-delà et ne reprit jamais son récit. 47 chapitres, dont 35 consacrés à sa vie à Grenoble.

L'enfance absente de la première autobiographie constitue l’essentiel de La vie d'Henri Brulard. C'est là encore un récit éclaté, avec de fréquents retours au présent de l'écriture.

Le présent de l'écriture s'inscrit dans le texte selon une série fort subtile de degrés : réflexions intégrés dans le fil même de la narration, ajouts entre les lignes, marginales. écrit Béatrice Didier dans sa remarquable préface (Folio – classique) et elle ajoute :

L'impression aurait probablement obligé Stendhal à des choix, à des réductions, à des mutilations : c'est finalement une chance de ne connaître d'une œuvre que le manuscrit.

Dans cette seconde autobiographie, le dessin tient une place tout à fait exceptionnelle.

Dans Souvenirs d’égotisme, il y avait trois croquis: celui du salon de Tracy, celui de la situation de la maison de Rousseau à Montmorency et celui de la pierre tombale.

Dans La vie d'Henri Brulard, il y a recours systématiquement. Peut-être par pudeur.

Tous les moments importants sont ponctués par un schéma des lieux d'une précision étonnante.

Il fait ainsi l'économie de trop longues descriptions ; insérés dans le texte, les dessins comportent parfois des légendes. C'est sans nul doute sa mère qui avait un rare talent pour le dessin qui lui a légué ce don.

 

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Dégagé du soin minutieux de décrire les lieux, l'auteur fera revivre les scènes, dans une véritable anamnèse :

Je ne prétends pas peindre les choses en elles-mêmes, mais seulement leur effet sur moi.

Il revient souvent sur cette impossibilité de faire revivre son enfance dans sa réalité.

Non pas oubli, mais parce qu'il ne connaît les faits que par son interprétation enfantine :

Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n'en puis représenter que l'ombre… je vois des images, je me souviens des effets sur mon cœur.

Je ne veux pas dire ce qu'étaient les choses, ce que je découvre pour la première fois à peu près en 1836.

Le pacte autobiographique (cf PH Lejeune), dans lequel s’inscrit cet ouvrage, pose problème.

Dans La vie d’Henri Brulard, le nom de Stendhal n’apparaît pas.

Henri est son prénom mais Brulard est le celui d’un vieil oncle chanoine dont il est comique d’affubler un enfant fort peu tourné vers la dévotion. Le dit chanoine était semble-t-il connu pour sa laideur.

Or, son grand-père Gagnon lui avait dit quand il était enfant :

Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais ta laideur.

En vérité le grand-père avait raison car tout le monde oubliait qu’il était laid, il fascinait les femmes, mais lui ne l’oubliait jamais. Qu'il se soit donné ce nom en dit long sur le sentiment aigu qu’il a gardé de sa laideur, et ce jusqu’à la fin de sa vie

Les deux premiers chapitres forment une vaste introduction et constituent une magnifique réflexion sur l'acte autobiographique qui s'entrelace avec les souvenirs surgis du passé, des émotions lointaines.


L'ouvrage s'ouvre sur une superbe évocation de San Pietro in Montorio à Rome où l'a conduit sa promenade.

Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, il faisait un soleil magnifique.

 

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San Pietro in Montorio

 

De là, il contemple la Ville Eternelle où tant de strates du passé conduisent involontairement à explorer sa propre histoire et il rêve.

Je vais avoir cinquante ans, je passe pour un homme de beaucoup d’esprit donc insensible, roué même, et je vois que j’ai été constamment occupé par des amours malheureuses. À quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour ?

Il évoque quelques femmes pour lesquelles il a souffert.

Lorsque tombe le soir, il revient.

J'étais en pantalon de… blanc anglais, j’ai écrit sur la ceinture en dedans : le 16 octobre je vais avoir la cinquantaine, ainsi abrégé pour n'être pas compris : J.vaisa voirla 5

Au chapitre suivant, sa mémoire vagabonde encore.

Je tombais avec la chute de Napoléon…

Après la chute, écrivain, étudiant, écrivain fou d’amour faisant imprimer "L’histoire de la Peinture en Italie" en 1817.


Un peu plus loin, il ajoute :

Je passe pour l’homme le plus gai et le plus insensible, il est vrai que je n’ai jamais dit un seul mot des femmes que j'aimais… J'’ai eu très peu de succès.

Nous retrouvons le promeneur solitaire et rêveur du premier chapitre.

Assis sur un banc, du bout de sa canne, il avait tracé sur le sable les initiales des femmes qu’il avait aimées.

La plupart de ces êtres charmants ne m’ont point honoré de leur bonté, elles ont à la lettre occupé toute ma vie.

Il rêve devant ces initiales, à ces noms, et aux étonnantes bêtises qu'ils m'ont fait faire  (je dis étonnantes pour moi, non plus pour le lecteur, et d'ailleurs je ne m'en repens pas).

 

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D'autres souvenirs affleurent avant qu'il ne conclue ce chapitre sur ces mots :

Après tant de considérations générales, je vais naître.

Déjà en 1822, il avait résumé ainsi le drame de son enfance profondément lié à la mort de sa mère dont il rend son père responsable.

Il aima tendrement sa sœur Pauline et abhorra Grenoble, sa patrie où il avait été élevé d'une manière atroce. Il n'aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu'il perdit à 7 ans.

Avec une étonnante prescience du freudisme, Stendhal a perçu que c'est en remontant vers son enfance qu'il pourrait peut-être se connaître. L’ordre du récit suit dans les grandes lignes les différentes étapes de sa vie jusqu'en 1800 mais avec de sauts chronologiques qui permettent des allusions à des périodes que l'autobiographie ne racontera pas systématiquement. Un récit éclaté, qui privilégie la mémoire spontanée et respecte les trous de mémoire.

 

De Grenoble à l'Italie

 

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Maison de Stendhal à Grenoble

 

Chérubin Beyle, son père était né en 1747. En février 1781, il épousait Henriette Gagnon, fille d'un médecin réputé qui lui apportait une jolie dot. Il avait 34 ans. Henriette 24.

Henriette était petite, fraîche, potelée, fort jolie, adroite de surcroît, généreuse, pleine d'esprit, cultivée, grande lectrice de Dante, qu'elle lisait en italien, aimant les arts. Elle était la vivacité, la franchise, le rire.

Chérubin était austère, grave, terne, laid, nous dit son fils. La jeune femme mourut des suites d'une grossesse par la faute d'un médecin incompétent (du moins c'est Stendhal qui le dit) en laissant un fils unique et deux filles, Pauline, née en 1786, la confidente, la sœur bien-aimée et Zénaïde la plus jeune, née en 1788, la rapporteuse.

Chérubin avait aimé passionnément sa jeune femme mais avec gaucherie. Il était à l'évidence attaché à ses enfants.

Pourtant, il ne sut jamais toucher le cœur de son fils. Un malentendu persistant s'installa entre ces deux êtres également sensibles. Henri déteste son père. Il le trouve terne, sans intérêt, méchant.

Chérubin était maladroit, Henri rétractile ; tout de suite, ils se heurtèrent irrémédiablement.

Jamais deux êtres plus antipathiques que mon père et moi, dira Stendhal.

Ils avaient en commun la faculté de sentir profondément en demeurant maîtres de leur émotion.

Tous les deux adoraient La Nouvelle Héloïse, mais le goût de Chérubin pour les Belles Lettres ne survécut pas à son veuvage. Chérubin (quel prénom difficile à porter !) devint plus sinistre, plus triste.

 

 

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Pauline Beyle - Chérubin Beyle - Zénaide Beyle (Bibliothèque municipale de Grenoble)

 

Quand Henriette mourut, toute joie abandonna la maison ; une morne tristesse tomba sur l'appartement vide et sur la ville entière. Henri n'avait pas 8 ans.

Il aimait passionnément sa jeune mère. Avec la violence, la tendresse et l'émoi du petit cœur le plus sensible et le plus fou qui ait jamais été. L’amour de l'enfant pour sa mère le rendit logiquement jaloux de son père, ce fut le premier ferment de son hostilité. Il avoue en avoir été amoureux, au temps où il ne connaissait de plus doux passe-temps que de la couvrir de baisers.

Cet aveu a fort scandalisé quelques-uns de ses lecteurs et a contribué à accroître la réputation de cynisme répugnant dont Stendhal jouit encore dans certains milieux. Il eut en effet l'indécence d'évoquer sa mère comme s'il avait décrit une estampe de Fragonard : une jeune femme en chemise, franchissant d'un bond le lit bas où l'enfant était couché.

Henriette, avant de mourir, avait confié les orphelins à sa sœur, Séraphine. Stendhal l'évoque comme une horrible mégère acariâtre, méchante, toujours prête à dénoncer l'enfant qui lui semble un petit monstre d’insensibilité et de perversion.

Le troisième personnage sinistre est l’abbé Raillane qui le châtie impitoyablement.

 

13L'abbé Raillane (Bibliothèque municipale de Grenoble)

 

On a le sentiment d'un tragique malentendu entre un enfant trop fragile et ces trois adultes qui ont méconnu le sensibilité d’un petit garçon trop tendre, blessé à mort par la disparition de sa mère. Depuis, il ne cesse de faire le compte de ses griefs à l’égard de son père, de sa tante et de l’abbé. Pour survivre, il s'est construit une carapace d’insensibilité et de dureté. Le seul moment de bonheur, il le trouve dans sa famille maternelle auprès de son grand-père, le Docteur Gagnon.

Stendhal évoque un univers très manichéen.


Du côté Beyle c'est l'ombre, la vie mesquine, en revanche, du côté maternel, les Gagnon, c'est aussi Grenoble, mais dans la lumière, la tendresse, l'esprit, la poésie, la culture, et l’héritage italien.

Henri Gagnon, le cher grand papa, médecin en vogue dans sa ville natale, avait connu Voltaire à qui il vouait un culte, et Rousseau qu'il avait rencontré lors de son passage dans la ville.

Le premier rejet de Dieu par Stendhal est provoqué par la mort de sa mère, quand, enfant, il entend un ami de la famille dire à Chérubin, son père : C’est Dieu qui l’a voulu ! Comment admettre l'idée d'un Dieu qui enlevait une mère à ses enfants ? Le petit Henri ne jugeait des choses qu’en prenant systématiquement le contre-pied des idées de son père.

La Révolution s’approche et le conflit familial tourne à l’affrontement politique.

J’étais républicain forcené, rien de plus simple, mes parents étaient ultras et dévots au dernier degré.

Henri va se réjouir de la mort de Louis XVI bien qu’il n’ait rien contre ce pauvre roi. C'est Chérubin qu’il déteste. Son père l’autorité, le roi, il rejette tout, et l’histoire lui apporte une sorte de justification puisque la Révolution voit le sursaut des opprimés

Ses études achevées, par amour des mathématiques qu'il adore et aussi pour fuir Grenoble, il se rend à Paris.

Après quelques errances, il trouve refuge chez un cousin de son grand père Gagnon, Nestor Daru, dont le fils aîné, Pierre, à trente-trois ans, débute une brillante carrière dans le département de la guerre.

L’insupportable petit cousin ne fait rien, traîne et n’est jamais content ; Pierre Daru use de ses relations pour le faire entrer au ministère de la guerre On préparait  l'expédition d'Italie. Ses cousins, Pierre et Martial Daru partirent fin avril 1800. Ils avaient invité leur cousin  à les rejoindre. Le 7 mai, Henri Beyle partit à l'aventure,  plus en touriste qu'en soldat. Il admirait passionnément La Nouvelle Héloïse  aussi voulut-il mettre ses pas dans ceux de Rousseau. Le passage par Rolle  qu'il confond peut-être avec Vevey, l'emplit de bonheur :

Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait.
Pour un tel moment, il vaut la peine d'avoir vécu.

 

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Passo Rolle

 

Ainsi le jeune homme se trouve t-il en Italie au début de l’année 1800 avec le grade de sous-lieutenant. Très fier de sa belle allure, avec son casque à crinière noire, son manteau vert, il parcourt la campagne italienne avec joie sans trop s’occuper de son avenir.

Il n’a que dix-sept ans. A Milan, il découvre la musique et l’amour dans la personne d’Angela Pietragua. Un amour qu’il n’ose pas avouer. Elle est belle, plus âgée que lui et très entourée.

Deux années de soupirs, de larmes, d’élans, d’amour et de mélancolie.

Cet amour ne trouvera son accomplissement qu’en 1811 à l’occasion d’un voyage au cours duquel elle tombera dans ses bras.

"Cet amour si ardent, si céleste, si passionné, n’arrivera à ce que l’on appelle le bonheur qu’en septembre 1811. Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité mais d’une sorte de constance. La femme que j’aimais et dont je me croyais aimé avait d’autres amants. J’avais, moi aussi, d’autres maîtresses.

Il se souvient de ce temps, de cette folie amoureuse, de cette passion qui le consumait.

"Quel part prendre? Comment peindre le bonheur fou ? Le lecteur n’a-t-il jamais été amoureux fou ? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec la maîtresse qu’il a le plus aimée dans sa vie ? Ma foi, je ne peux plus continuer, le sujet dépasse le disant. Je sens bien que je suis ridicule ou plutôt incroyable, ma main ne peut plus écrire, je renvoie à demain.


La vie d’Henri Brulard s'achève sur ces mots :

On gâte les sentiments tendres en les disant.


Il est significatif que cette seconde autobiographie s’achève en 1800, là où commence La Chartreuse de Parme, marquant ainsi une certaine continuité entre les deux ouvrages. Car si dans Souvenirs d’égotisme, l’Italie était le paradis perdu dans La vie d'Henri Brulard, c'est le paradis à venir : l'Italie qu'il vient de découvrir et où il ne cessera plus de revenir.

 

Le journal

Il commence en 1801 et, de temps en temps, double La vie d’Henri Brulard.

J'entreprends d'écrire l'histoire de ma vie jour après jour.

Une carrière sous l'empire :

En 1802, le sous-lieutenant Henri Beyle démissionne. Une liaison avec une actrice, Mélanie Guilbert, Louison au théâtre l'entraîne à Marseille où il se fait épicier. Ils se séparent et il revient à Paris en 1806.

Le petit cousin en a pris à son aise, mais le grand-père Gagnon s’entremet et Henri rentre en grâce auprès de Pierre Daru qui reprend en main sa carrière militaire ; il le fait nommer commissaire de guerre adjoint en 1807.


Voici Henry Beyle devenu un personnage officiel ; l’amour, l’administration et les distractions occupent tout son temps. Quand il se trouve en Allemagne ou à Paris, il va au théâtre. Il est reçu partout et mène une vie de dandy.


Un contemporain écrit :

"Il montrait, à cette époque, un tel air de jeunesse et de fierté, ses yeux étaient si plein de feu sous sa crinière de cheveux noirs et bouclés, sa bouche si railleuse, si gourmande que les femmes lui témoignaient une curiosité pleine de sympathie.

Cependant il se sait de corpulence massive, il sait qu’il a les épaules trop larges, un cou épais et court et que sa démarche manque d’élégance. Il va s’employer à compenser cette disgrâce de sa silhouette par une recherche d’élégance raffinée. Il dépense tout son argent en gilets, chemises à jabot, et en calèches pour faire  figure d'homme à le mode. Son dandysme cache une profonde timidité, un manque de confiance en soi.

Heureux j’aurais pu être charmant, non par la figure et les manières, assurément, mais par le cœur. J’eusse pu être charmant pour une âme sensible.

En 1810, il est nommé Auditeur au Conseil d’Etat. Dans cette fonction, il se pare d’un superbe costume, mais son souci d’élégance s’accompagne d’une volonté de dissimulation.

Il écrit :

Pour réussir dans le monde, il faut prendre l’habitude d’une profonde dissimulation.

En 1812, chargé du courrier de l’Empereur, il se trouve en Russie à Moscou au moment de l’incendie. La ville brûle, on pille, et lui en profite pour voler un petit volume de Voltaire. La panique est générale; dans cette confusion, ce dilettante, ce fou de musique, de peinture, cet amoureux impénitent, ce vagabond indiscipliné va faire preuve d’un courage admirable, d’un sang-froid étonnant. Il va sauver les vivres, s’occuper des hommes et des chevaux dont il a la responsabilité et, au petit matin, il se présente rasé de frais devant Pierre Daru.

Alors Pierre Daru reconnaît que le petit cousin est quelqu’un de bien. Tu es un homme.

Mais de ce courage jamais il ne se vante, il cabotine, il se moque à chaque instant.

Il rentre en France en janvier 1813.

L’Empire s’effondre, le corps des auditeurs est supprimé, il se rallie à la monarchie, mais il n’a pas la patience d’attendre l’attribution d’une place et retourne en Italie.

L'Italie, c’est l’échappée belle où le bonheur l’attend, du moins le croit-il.

Des éducations sentimentales :

Son journal enregistre les victoires, les échecs de son moi sur le chemin de l’ambition, mais également dans sa vie amoureuse

Après avoir été l'amant timide et platonique d'Angela Pietragrua, il est revenu en France.

Il tombe amoureux de Victorine, la sœur d’un de ses amis. Encore une passion, douloureuse pour une femme inaccessible. En bon mathématicien, en stratège, il se refuse à lui déclarer directement son amour et écrit de sublimes lettres adressées au frère de la jeune fille en espérant que celui-ci en fera la lecture à sa sœur ; cette dernière alors ne manquera pas de s’éprendre de lui. Évidemment la tactique fait long feu et la jeune femme ne s'intéressa jamais à lui.

A Marseille, avec l'actrice Mélanie Guilbert, il va vivre un grand amour avant de s’apercevoir qu’elle est bête et sans intérêt. Ils se séparent et il revient à Paris en 1806.


Bien des aventures jalonnent ces années.

Pendant deux ans, (1809–1811) au terme d'une lente cristallisation qu'il devait plus tard si bien analyser, il devient éperdument amoureux de l’épouse de son cousin Pierre Daru, Alexandrine, qui apparaît sous le nom de la Comtesse de Palfy. Cet amour à sens unique occupe des pages et des pages de son journal. On le voit timide, maladroit, se croyant sur le point de triompher, puis se couvrant de ridicule.

Alexandrine est cette femme qu'il dit avoir eue, alors que la parenthèse signifie qu'il est en train de mentir.

 

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Alexandrine Daru par David

 

En 1811, Pierre Daru accorde un bref congé au petit cousin qui retourne en Italie, à Milan, où il revoit Angela Pietragrua.

Elle le reconnaît, il lui avoue l'amour qu'il lui avait porté en secret. Elle lui aurait demandé alors très simplement : Pourquoi alors ne me l'avoir pas dit ?

Ils se revoient souvent. Entre poésie, musique, inquiétudes, tourments, soupçons vite occultés, il découvre sa belle âme.

Sa passion flambe. Il désire cette femme mais il craint de tuer son amour en le satisfaisant. Puis, enfin, il fut heureux. Il note en termes sibyllins sur ses bretelles que le 21 septembre 1811, à onze heures et demie du matin il avait remporté cette victoire si longtemps espérée.

 

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Angela Pietragrua

 

Rentré en France en janvier 1813, il est toujours amoureux d’Alexandrine Daru. Néanmoins, pour oublier le froid russe, il trouve plus confortable de se réchauffer dans les bras de sa maîtresse, Angéla Bereitter, cantatrice.

Car les amours qui le ravagent ne lui interdisent pas de courir des aventures plus légères qui ne lui accrochent pas le cœur.

Il peut gaillardement évoquer ses prouesses. Dans certaines lettres à ses amis, il emploie des termes précis qui défient la civilité puérile et honnête. Quant il écrit à Mérimée, il appelle un chat un chat. Il continue de noter ses échecs comme ses réussites.

Au début de la Restauration, il repart en Italie. L'Italie, c’est l’échappée belle où le bonheur l’attend, du moins le croit-il.

Son rêve se brise contre la vénale Angela Pietragua, qu’il appelle la catin sublime. Elle lui soutire de l’argent, le trompe tant qu’ils finiront par rompre.
Puis, toujours à Milan, son cœur va à nouveau se briser devant l’inflexible Méhilde.


Il regagne Paris en 1820.

Nous rejoignons les Souvenirs d’égotisme.

Tenir son journal pour se mieux connaître

Il l'écrit pour lui-même, avec le souci permanent de ne pas céder au délayage.

Mieux se connaître, être plus soi-même, tel est le but de cette inlassable interrogation qu’il poursuivra jusqu’à la fin de sa vie et que ni le vieillissement ni la maturation de l’analyse n’interrompront.

Se connaître, connaître ses goûts et la forme de son bonheur.

Le relire lui permet de jeter un regard distant sur ce qu’il avait écrit et de réfléchir sur lui-même et sur son comportement en amour.

C'est pourquoi bien des pages semblent être le journal de son éducation sentimentale.

La relecture de son aventure avec Alexandrine va-t-elle lui permettre de ne plus tomber dans les mêmes faiblesses maintenant qu’il est amoureux d’une autre femme ?

Ou encore :

1827 - Relu avec beaucoup d’utilité et, pour la première fois, je crois, huit ans après, ce que j’écrivais le 20 avril 1819. Je trouve Banty bien singulier, bien faible et bien timide.

Banty est l'un de ses nombreux pseudonymes ; tout comme Dominique, Machiavel, Mossenigo, qui sont les plus courants. On en aurait dénombré plus de 200. Celui qu’il semble préférer est Dominique, pour l'amour de Cimarosa.

Ces multiples pseudonymes accentuent l'effet de distance. Néanmoins le lecteur saisit assez vite le jeu. La chose est plus compliquée lorsqu'il s'agit de se repérer dans ses aventures sentimentales car le nom des femmes aimées varie également, ce qui en l'absence de notes rendrait la lecture bien difficile.

Ainsi rencontre-t-on une Alexandrine, qui plus loin s’appelle, Marie et devient plus tard Madame de…


Henri Beyle dans les années 1820-1830 : 

Au début des années 20 coexistaient deux romantismes. Le premier  catholique, conservateur   s'inscrivait  dans la lignée de Chateaubriand. Le second  se situe à l'autre extrémité de l'échiquier politique. Il est à l'origine constitué par des libéraux. Ils  se réunissent autour du critique et dessinateur Delécluze.

Stendhal fréquente le salon Delécluze où il apportera des idées libérales recueillies en Italie. Il lance son premier manifeste sur Racine et Shakespeare.

Au début, Delecluze le trouve intéressant puis il s’en lasse, Stendhal prend trop de place.

Il ajoute :

Je n’ai eu qu’à me louer de la délicatesse de ses sentiments dans les rapports habituels de la vie, mais cet homme me paraît arranger toute sa vie pour jouir à tout moment et en tous lieux de l’indépendance. Cependant, je dois pour rendre hommage à la vérité dire que jamais je ne me suis surpris à le taxer d’égoïste.

Dans les salons qu'il fréquente sa conversation amuse mais agace, ses boutades déconcertent. Il choque son auditoire avec des paradoxes débités d’un ton impavide.

Pour résoudre le problème des émigrés, il dit :

Il suffit de tous les parquer.

Ou encore :

Il faut alléger le vaisseau de l’Etat. Pourquoi ne pas envoyer, ad patres, tous les hommes de plus de cinquante ans !


Il refuse violemment l’idée de Dieu.

"Si Dieu existe et qu’il a fait mourir son fils, alors c’est l’Être le plus cruel et je ne comprends pas comment on peut le vénérer.

Ainsi se construit sa réputation d’être immoral, méchant et personne ne comprend que ses propos satiriques cachent sa peur du ridicule, son peu d’assurance et lui donnent cette affectation.


Mais tous ne sont pas aveugles.

"Que cet homme qui passait pour méchant auprès de ceux qui ne le connaissait pas était aimé de ses amis. Que je sais de lui des traits délicats d’une âme toute libérale,  écrit l'une de ses amies.

Il est toujours soucieux de l’élégance de sa toilette. Tout le monde oublie qu’il est laid, mais lui jamais.Pourtant tout semble lui sourire.


De Menti à Giula

Métilde, la tant aimée, l'a rejeté, puis elle est morte, mais une passion flatteuse et orageuse va effacer sa douleur.

Elle s’appelle Clémentine Curial. Elle apparaît dans ses souvenirs sous le nom de Menti.

Il l’a connue huit ans plus tôt, elle avait été charmante avec lui. Il la revoit. Elle est mariée, mal mariée et a un faible pour lui.

Il attend deux ans avant de se déclarer pour être sûr qu’elle tient à lui.

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Clémentine Curial

 

Ils vont vivre une passion ardente, orageuse, romanesque. En deux ans, elle lui écrit deux cent quinze lettres. Ces lettres trop scabreuses ont été brûlées par les héritiers. Ne restent que les brouillons de Stendhal. Menti, la superbe Clémentine, est folle de lui. Comme elle est mariée, il vient la voir en cachette. Quand il ne peut pas la rencontrer, il marche la nuit sous ses fenêtres.

Une fois, lors de ses visites secrètes, le mari arrive. Elle le cache pendant trois jours dans la cave, s’occupe de sa nourriture, lui apporte des aliments et vide ses eaux sales. Rien ne la rebute.

Une grande passion, mais qui ne va pas durer ; Menti est fantasque, capricieuse, belle ; ni l’un ni l’autre n’ont renoncé à leur vie respective. Des scènes de jalousie éclatent et la passion de Menti semble se refroidir.

Alors, il s’éloigne dans l'espoir de la regagner. Il part pour Londres avec ses amis Mérimée, Mareste et Delacroix. Les trois compères fréquentent la bonne société londonienne, vont au théâtre ; ils s’en retournent au bout de deux mois et demi. Mais, encore une fois, la stratégie fait long feu.

Menti l’a remplacé par un amant plus élégant, plus jeune et sans doute plus beau.

Stendhal note :

J’ai envie de me suicider !

Il souffre et dit dans son journal que la rupture lui est plus douloureuse et plus importante que le bonheur qu’il a connu avec elle :

Il vaut mieux souffrir que de ne rien sentir.

La force de vie qu'éveille en lui ce chagrin est plus intense encore que la souffrance. Une belle histoire d’amour qui se délite même si elle lui accorde encore quelques compensations. Il part faire un voyage en Italie, à Gènes, Florence, Naples. Il voudrait s’arrêter à Milan, mais il en est expulsé.

 

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Madame Ancelot

 

De retour à Paris en janvier 1828, il a toujours le cœur en écharpe. Il fait alors la connaissance de la cousine de son ami le peintre Delacroix, Albertine de Rubimpré. Elle est jolie et spirituelle et le console de l’abandon de Menti. Ils se plaisent, mais Delacroix est un obstacle car lui aussi a des vues sur sa cousine.

Sans compter que Stendhal craint beaucoup Mérimée qui, lui aussi, semble trouver la cousine à son goût. Ce dernier le rassure : il a vu les bas d’Albertine retomber sur ses chevilles et cela a suffi pour qu'elle perde toute séduction pour lui

Henri Beyle est à nouveau amoureux et malheureux ; en bon stratège, il fait ouvertement la cour à une autre femme, la brillante Madame Ancelot.

Cette fois, la tactique réussit : Alberte tombe dans ses bras. Il la nomme dans ses notes Madame Azur.

De cette Madame Azur, il dit qu'il l'a adorée pendant un mois seulement.

En octobre 1829, il sent que la jeune femme se détache.

Il part en voyage, quand il revient, quatre-vingt-cinq jours plus tard, elle a pris un autre amant, le meilleur ami de Stendhal, Mareste. Elle s’est engagée dans une liaison qui va durer trente-sept ans.

Henri Beyle a perdu une maîtresse, mais aussi un ami car, pendant son séjour à Paris, ils se retrouvaient chaque jour au café et passaient ensemble la matinée. Neuf années d’amitié brisée sans qu’aucun mot soit prononcé. Stendhal se contente de changer de café. Il se vengera d’Albertine en prêtant quelques-uns de ses caprices à Mathilde de La Mole.


Il est à la veille de connaître deux immenses consolations.

Un roman écrit : Le Rouge et le Noir, qu'il avait ébauché à Marseille.

Un roman vécu : sa liaison heureuse avec la jeune et belle Giulia Rinieri.

Elle est née en 1801; orpheline, elle vit avec le sigisbée de sa mère disparue qui la présente comme sa nièce.

Giulia est en coquetterie avec Stendhal depuis février 1827 ; il évoquera plus tard un amour latent, tacite.

Elle a 29 ans ; 18 ans de moins que lui et elle se jette à sa tête.

Je sais que tu es vieux, que tu es gros et laid. Et je t'aime.

Il a le sang froid de lui dire qu'il ne répondra à son amour que deux mois plus tard quand il sera sûr que ce n'est pas un caprice. En tout cas, Mathilde de la Môle lui sera redevable de bien des traits de son caractère. Stendhal est chez elle dans la nuit de l'insurrection du 29 au 30 juillet 1830.

En 1830, il publie Mina de Vanghel et Le Rouge et le Noir.

En 1832, il est nommé consul de France à Civita Vecchia.

 

Henri Beyle, consul

Nous avons vu que c'est un peu pour tromper son ennui pendant les années de son consulat qu'il commença ses deux autobiographies.

Néanmoins, il assumait fort bien ses fonctions,…quand il était là.

Mais il fuyait chaque fois qu'il le pouvait, au grand courroux des autorités.

Heureusement l’ambassadeur de France à Rome, un homme charmant, cultivé, faisait preuve à son égard de la plus complète tolérance. Il le soutint constamment, non seulement contre les tracasseries des bureaux, mais aussi contre le gouvernement romain qui n'avait pas perdu l'espoir de le faire renvoyer

En outre, la femme de l'ambassadeur était délicieuse, née dauphinoise comme Beyle; elle avait 40 ans et déployait toutes les facettes de sa séduction pour son compatriote.

Il était traité par eux en ami et, dans leur sillage, bien d'autres personnalités ouvrirent leur porte à cet homme si peu "liant», qui ne savait pas s'épancher mais qui était d'un abord aisé et d'une courtoisie exemplaire.

Horace Vernet lui ouvrit les portes de son atelier.

Il était de toutes les réceptions à l'ambassade ou à la Villa Médicis.

 

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Villa Medici

 

Il regarde, il observe.

L’homme des salons parisiens est devenu l’homme des salons de Rome.

Quel rôle jouait–il ?

Dans les salons, Beyle était l'effigie exacte de son pseudonyme, c'est-à-dire qu'il se plaisait à persifler les présents et les absents, à parler avec ironie des événements petits et grands, tout en restant dans les limites de la bienséance et sans jamais prêter le flanc. Il réservait ses pointes les plus malicieuses pour les apartés entre quatre ou six yeux, dans un coin du salon ou dans l'embrasure d'une fenêtre. Il s'amusait à égratigner l'épiderme de son interlocuteur mais se gardait de mettre de l'huile sur la blessure. Se donnant des airs de fanfaron du vice, il aimait à paraître plus mauvais qu'il n'était en réalité.

(Louis Spach, cité par H Martineau)

Ses traits ne sont pas beaux mais extrêmement mobiles. Ses yeux expriment les moindres nuances de ses émotions.

Romain Colomb nous le décrit ainsi :

Il était d'une taille moyenne, et chargé d'un embonpoint qui s'était beaucoup accru avec l’âge. Il avait le front beau, l'œil vif et perçant, la bouche sardonique, le teint coloré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules larges et légèrement arrondies; le ventre développé et proéminent, les jambes courtes, la démarche assurée. Ce que Beyle avait de mieux c'était la main et, pour attirer l'attention il tenait ses ongles démesurément longs.

 

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Stendhal consul par Valeri (Bibliothèque municipale de Grenoble)

 

Dès qu'il le peut, il part pour Rome. Un compagnon l'a croqué dans un restaurant populaire de la Via dei Condotti devant un potage et une bouteille de vin d'Orvieto : un homme assez gros en frac noir, qui parle sans arrêt d'art. Il connaît admirablement la ville, aime à la faire visiter aux hôtes de passage.

Tous ceux sont passés par Rome dans les années où il fut consul à Civita Vecchia ont pu connaître Beyle et souvent furent accompagnés par lui dans leurs visites car ce narquois et ce railleur était le plus obligeant des hommes. Il promenait les voyageurs dans la campagne romaine. Lui qui pouvait être si grinçant, si redoutable en société se montrait alors le plus agréable des compagnons ; et, par ailleurs, il trouvait tout naturellement le ton qu'il fallait pour établir de cordiales relations avec les paysans rencontrés.

Il égayait les autres à chaque pas de ses saillies et savait mettre ses doctes compagnons en rapport avec l'esprit des gens du pays.

Pourtant, pendant ces jours où il était ce compagnon disert et charmant, il avait encore une fois le cœur en écharpe.

Jusque-là sa liaison avec Giulia avait été heureuse.

Avant de partir pour l'Italie avec l'accord de la jeune femme, il l'avait demandée en mariage et avait reçu une réponse dilatoire de l’oncle.

Peu importe, ils n'ont pas rompu, ils s'écrivent, elle revient assez souvent en Italie; il la rejoint à Sienne ou à Florence.

Cela correspond aux absences vagues et mystérieuses du consul. Sur ces escapades amoureuses, seules quelques notes des marginalia et l'obstination des chercheurs ont permis de lever le voile ; ses amis ignoraient ces nouvelles amours, et Mérimée plaisantait le grandissime secret du consul.

Mais, peu à peu, leur ciel s'était obscurci. Depuis quelque temps il était sans nouvelles d'elle, Giulia n'écrivait plus. Il souffre de ce silence qui le plonge dans l'angoisse. Il est douloureusement incertain.

Sur un feuillet manuscrit, il trace ce simple cri :

L'ennui étouffe ce pauvre garçon.

Enfin, le 9 avril, il reçoit la fatale lettre de Pietra Santa, une longue lettre d'elle, affectueuse, dans laquelle elle lui raconte qu'elle est en train de vivre une triste histoire d'amour, elle lui confie ses chagrins, ses inquiétudes.

Adieu mon cher ami, écrivez-moi vite et montrez-moi que vous me conservez votre amitié.

 

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Pietra Santa

 

Sa première réponse, griffonnée sous le coup de l'émotion est un peu grinçante mais il ne l'envoie pas.

Il répond enfin avec un humour héroïque :

Est-il plus beau que moi ? J'ai peine à le croire.

Plus il est blessé, plus il dissimule.

Il la console, lui demande de lui parler à cœur ouvert.

En amour comme en amitié, dès qu'il y a de la défiance, ou seulement de la réserve chez l'un des deux, l'autre est paralysé à moitié pour peu qu'il soit timide et délicat.

Henri Martineau, dans l'ouvrage qu'il a consacré à l’écrivain sous le titre Le cœur de Stendhal, analyse longuement l'histoire de cette liaison et sa douloureuse conclusion.

Il cite cette dernière lettre et ajoute :

De telles effusions d'une sincérité non feinte mais qui sent l'application éclairent mieux que de longues analyses la sentimentalité profonde de ce gros homme effectivement timide et délicat.


Son chagrin est profond ; pourtant il n'en voudra jamais à Giulia de son éloignement ; ils se reverront et, parfois, elle saura encore récompenser son amour.

Un congé lui avait été accordé qu'il avait négligé de prendre pour ne pas manquer une rencontre avec elle. Puisqu'il n'y plus d’espoir, il peut partir. Il passe trois mois à Paris. Il regagne son consulat en décembre 1833 ; sa santé se dégrade. Il va avoir 50 ans mais son cœur n'est pas apaisé. Il songe à se marier.


Il a commencé Lucien Leuwen qu'il abandonne pour commencer, en novembre 1835, La Vie d'Henri Brulard, ce violent récit de son enfance et de son adolescence.

Il s'ennuie, sa santé se détériore encore davantage ; de plus en plus souvent malade, il va en convalescence à Castelgandolfo.

Il reçoit la légion d'honneur à titre d'homme de lettres. Il eût préféré recevoir cette décoration pour ses services militaires.

Il se sent vieillir. Il n'a pas abandonné la philosophie qu'il professait autrefois : nous accommoder de notre situation et d'en tirer la plus grande masse de plaisir possible.

Désormais, il se trace un programme moins ambitieux, moins glorieux

Ce qui s'appelle se f… de tout. Ô happy state. J'en suis bien près.


Ce qu'il résume par la formule : SFCDT.

Son second récit autobiographique est brusquement interrompu - il ne sera jamais repris - quand il reçoit l'acceptation d'un nouveau congé de trois mois.

Il repart à Paris en 1836. Il y restera trois ans grâce à la protection du comte Molé.

Il a retrouvé Clémentine Curial ; il aurait souhaité renouer avec elle, mais elle repousse ses timides avances. Cependant elle l'aime tendrement et lui a gardé toute sa confiance.

Vous m'êtes nécessaire; sans vous je me débarrasserai de la vie, car c'est sur vous que je m'appuie pour reprendre un peu de force.

Il envisage à nouveau de se marier.

Il avait irrésistiblement le goût de l'amour ; il aimait les femmes et désirait en être aimé, recherchant non seulement leur possession, mais encore leur tendresse, leur enveloppement, ce qui est tout à fait fâcheux pour embrasser une carrière de séducteur  (H Martineau. op.cit)

 

Il revoit une amie de longue date, Madame Julie Gaultier, avec laquelle il avait été en coquetterie ; il tente sa chance mais elle le repousse gentiment.

Dix ans plus tard, elle écrira à Romain Colomb :

Je me demandais comment une si belle âme a pu être si souvent méconnue ? C'est qu'elle était vraie, c'est qu'elle était l'ennemi de l'affectation et que ces deux qualités heurtent presque les gens du monde et les gens de littérature.

Mais cette simplicité du cœur, Stendhal ne  la révèle qu'à un cercle  d'amis intimes ou lorsqu'il écrit pour lui  même?

C'est à Paris, grâce à ce congé qui se prolonge, qu'il compose en trois semaines, du 4 novembre au 26 décembre, "La Chartreuse de Parme" qui, chronologiquement, enchaîne sur la fin de La vie de Henri Brulard.

Le roman paraît en avril 1839, suivi en décembre du dernier livre publié de son vivant et qui rassemble en un volume L'abbesse de Castro et trois autres chroniques italiennes.

Dès le 13 avril, il commence un nouveau roman qu'il ne parviendra pas à achever. Pas plus qu'il n'a pu terminer Le Rose et le Vert.

Ni même Une vie de Napoléon.

Qu'importe !

Sans l'échec et la fragilité, Stendhal ne serait pas Stendhal, celui que nous aimons.

Mais le comte Molé a dû abandonner son poste, il doit repartir à Civita Vecchia en juin 1839.

De sa fenêtre il regarde la mer, le port ; il s’ennuie. Il s'intéresse aux fouilles de Cerveteri. Il a repris un logement à Rome.

Il rêve de devenir ce monsieur qui passe.

 

Earline

Un nouveau coup de cœur pour une femme, que les chercheurs n'ont jamais vraiment identifiée et qui apparaît sous le nom de Earline, rend à ce vieil amoureux impénitent le sentiment de renaître.

Il a noté les phases de cette nouvelle passion dans le désordre, des notes qui semblent jetées au hasard, ponctuées de quelques mots en anglais.

Les regards d'Earline jouèrent comme un archet sur son âme, écrit H. Martineau.

Ils furent pour moi comme un beau paysage, plus ils me remuent, moins j'en garde le souvenir.

C'est une coquette, il souffre, en chacune des phases de cette nouvelle passion, il revit quelques épisodes de ses autres amours.

Le 9 mars il écrit :

Dominique était entièrement dans la désoccupation ou impossibilité d'attention "for nothing", produite par le retour de la même idée agréable et inquiétante se présentant à chaque instant. Cet état me rappelait la situation de 1819 et 1820 "in the time of Métilde.

Il a conscience de vivre the last romance.

Le 29 janvier 1841, il notait :

J'erre dans le forum, "I think" mais non tragiquement to Earline.

Earline s'effaçait.

Vraisemblablement une rencontre avec Giulia en Italie lui fit oublier la coquette.

De 1840 date le curieux texte Les Privilèges qui, d'une certaine façon, appartiennent aussi au registre autobiographique.

Il y exprime en 23 articles des souhaits magiques dont je ne citerai que deux exemples.

Article premier :

Jamais de douleur sérieuse, jusqu'à une vieillesse fort avancée ; alors non douleur, mais mort par apoplexie, au lit, pendant le sommeil, sans aucune douleur physique ou morale.

Article 20 :

Le privilégié ne sera jamais plus malheureux qu'il ne l'a été du 1er août 1839 au 1er avril 1840…


A propos de cette dernière œuvre, V. Del Litto écrit :

C'est Stendhal tout entier qu'on y découvre, dans les plus subtiles particularités de son être. Œuvre déroutante, ouvert sur l’imaginaire, peut–être elle aussi inachevée.

Puis, au début du mois de juillet 1841, une fort jolie femme, Madame Bouchot, vint prendre les eaux à Civita Vecchia ; avec elle la ville et la vie s’ensoleillent.

Elle le provoque en le recevant dans une tenue suggestive. Lui qui ne rêve que d'attaquer, et qui en est le plus souvent incapable, ose et il remporte une dernière victoire.

L'aventure tourne court avec l'arrivée de l'amant en titre, le peintre Henri Lehmann.

Stendhal revient à Paris en 1841.

Ses amis le trouvent bien changé.

Je m'aperçus douloureusement des traces que la maladie avait laissées et j'eus bien de la peine à lui cacher la triste impression que j'en éprouvais. Le physique et le moral me parurent singulièrement affaissés. Le caractère s'était sensiblement modifié, ramolli pour ainsi dire; sa conversation plus lente offrait moins d’aspérités, de sujets de contradictions. Il comprenait mieux les petits devoirs qu'entraînent les relations de société s'en acquittait plus exactement; tout en lui avait un caractère plus communicatif.

En décembre 1841, il semble aller mieux.

Madame Ancelot l'accueille avec la même affection; elle souhaitait, grâce à ses appuis, le faire entrer à l’Académie française.

Il ne refuse pas mais se souvient avoir écrit un texte humoristique en 1824.

Circulaire à messieurs les membres de l'Académie française.

Monsieur ? J'ai le projet, un peu hardi peut-être, de solliciter votre voix pour être admis à l'Académie française. Je compte prendre cette liberté vers l'an 1845. A cette époque, j'aurai 60 ans.

Il meurt à Paris le 22 mars 1842, foudroyé par une attaque d'apoplexie, rue des Capucines.

Il avait trouvé la mort qu'il souhaitait.

Chaque fois que Beyle parlait de la mort, il exprimait le désir de terminer sa vie par une attaque d'apoplexie, pendant le sommeil, en voyage, dans une auberge de campagne.

Un an auparavant, il avait écrit à Romain Colomb :

Je trouve qu'il n'y a pas de ridicule à mourir dans la rue quand on ne le fait pas exprès.

Conclusion

Qu'ajouter pour conclure ?

Ce n'est pas sans émotion que l’on parle de Stendhal.

Claude Roy écrit : Stendhal est presque le seul écrivain qui se soit fixé pour tâche la peinture du bonheur.
Stendhal, écrivain du bonheur, est aussi le grand peintre du tragique de l'existence.

Mais qu'est-ce qu'être heureux ?

La première condition du bonheur, c'est peut-être dans une admirable lettre de Julie de Lespinasse, citée par Stendhal dans La Vie de Rossini, qu'on la trouve.

 

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Julie de Lespinasse

 

J'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel ; j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable… Je préfère avant tout, par-dessus tout, la simplicité et la bonté, mais surtout la bonté. C’est la bonté qui supplée à tout ; et dût-on en abuser, et dûssé-je en souffrir, je n'hésiterai pas, si on me donnait le choix, d'avoir la bonté de Mme Geoffrin ou la beauté de Mme de Brionne, je dirai : donnez–moi la bonté et je serai aimée. Si je me laissais aller, je dirais l'unique bien dont je veuille. Si je ne me trompe pas, il y en a un plus grand encore, c'est d'aimer…

Stendhal avait une âme généreuse et passionnée, il était intelligent et bon.

Stendhal tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change.

 

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Tombe de Stendhal
 
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