Les Espagnes de Victor Hugo

 

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Surgie du plus secret de son enfance, l'Espagne irradie toute l'œuvre de Victor Hugo. Elle est l'un des creusets de la mythologie hugolienne.
Beau pays dont la langue est faite pour ma voix…
Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon
Fortes villes du Cid ! Ô Valence, ô Léon
Castille, Aragon, mes Espagnes
(Feuilles d'automne)

 

La place que l'Espagne occupe dans son œuvre et dans sa vie est sans commune mesure avec le temps réel qu'il y a passé. Il vécut dix mois à Madrid entre 1811 et 1812 et, en 1843, il y fit un second voyage avec Juliette Drouet, voyage qui s'acheva tragiquement, puisque c'est sur la route du retour qu'il apprit brutalement la mort de sa fille Léopoldine.

  Pendant ce bref séjour, il visita le Pays Basque, s'attarda à Pasajes et à Pampelune, et ce second voyage fut comme des retrouvailles avec son enfance. Un petit volet vert battu par le vent, le bruit des roues d'une charrette lui rendent la saveur du temps perdu.

Je suis à Pampelune et ne saurais dire ce que j'y éprouve. Je n'avais jamais vu cette ville, et il me semble que j'en reconnais chaque rue, chaque maison, chaque porte. Toute l'Espagne que j'ai vue dans mon enfance m'apparaît ici comme le jour où j'ai entendu passer la première charrette à bœufs.

Trente ans s'effacent de ma vie : je redeviens l'enfant, le petit Français, "el niño", "el chiquito francés", comme on m'appelait. Tout un monde qui sommeillait en moi s’éveille, revit et fourmille dans ma mémoire. Je le croyais presque effacé ; le voici plus resplendissant que jamais.

 

On ne saurait dire plus clairement combien le regard qu'adulte il porte sur l'Espagne se confond avec le souvenirs de son enfance.

 

Un rêve d'enfant

Tout a peut-être commencé quelque temps avant son premier voyage, quand leur oncle paternel, le frère de Léopold, de retour d'Espagne, est venu aux Feuillantines.

Il est mince, élégant, il porte un bel habit chamarré, un sabre brillant, il ressemble à leur père, et il leur raconte comment ce père, cet astre lointain, se couvre de gloire là-bas, de l'autre côté des Pyrénées.

 

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Louis-Joseph Hugo

 

Qui sait dans quelle mesure ces impressions d'enfant travaillent aux idées de l'homme ?

Et Sophie leur annonce la grande nouvelle : Soyez bien contents, votre père est nommé général.

 

Et puis, Louis raconte aux enfants l'héroïque bataille d'Eylau.

A mes frères aînés, écoliers éblouis

Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis

Qui me disait à moi de sa voix la plus tendre

Joue, enfant, me jugeant trop petit pour comprendre

J'écoutais cependant et mon oncle disait…

(Le cimetière d'Eylau - La Légende des Siècles)

 

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Louis-Joseph Hugo à Eylau (Lucien Lapeyre)

 

Ainsi s'inscrivaient déjà, les premières traces de la légende napoléonienne associées à l'image paternelle auréolée du prestige de la gloire conquise dans un pays inconnu.

Aussi, quand Sophie, à la demande du roi Joseph, décida de rejoindre son mari, les enfants préparèrent-ils leur départ avec enthousiasme. Ils commencèrent à apprendre l'espagnol et, en mars 1811, ils quittaient Paris. Dans les bagages, deux dictionnaires.

 

La guerre en Espagne

C'est un pays en guerre, aux villages morts, désertés, aux portes obstinément fermées aux voyageurs français, et où se trament des embuscades, que les voyageurs vont découvrir.

L'Espagne était occupée par l'armée française. Les souverains, le roi Charles IV, sa femme et le prince héritier Ferdinand, étaient à Bayonne où Napoléon les avait convoqués.

 

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La famille de Charles IV (Goya)

 

Soudain avait couru la rumeur que les Français allaient emmener les Infants. Le peuple de Madrid se souleva contre les troupes de Murat. Malgré la féroce répression du 3 mai, ce fut le coup d'envoi de la Guerre d'Indépendance qui se répandit comme une traînée de poudre. L'armée française découvrit la guerre en espadrilles, la guerilla, avec ses guérilleros, qui tombaient à l'improviste sur les troupes lourdement chargées, et fuyaient sans qu'on ait pu les saisir. C’est une guerre des ombres, l'ennemi surgit brusquement, frappe et disparaît dans la foule complice.

Il s'est fait en Espagne une loi du silence qui laisse les troupes d'occupation dans un isolement total, mais qu'un homme se détache de la troupe, et l'on retrouve son cadavre égorgé. La résistance aux occupants était soutenue par les prêtres qui voyaient dans les armées révolutionnaires des suppôts de Satan, et qui proclamaient que tuer un Français n'était pas un crime, mais un mérite.

 

La route vers Madrid

Ce que fut ce voyage qui dura trois mois, nous en avons le récit dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, écrit par Adèle Hugo.

Les voyageurs partirent en diligence jusqu'à Bayonne où ils restèrent un mois, puis se rendirent à Irun où ils rejoignirent un convoi de 35 voitures qui accompagnaient le Trésor, l'argent nécessaire au fonctionnement de l'Etat espagnol.

Péripéties, dangers, éblouissements, réception sans chaleur dans des maisons réquisitionnées, assaut des puces et des punaises dans les auberges, rien n'affectait le petit Victor qui était plongé dans un perpétuel ravissement.

Il aime le grincement des essieux dans les roues en bois plein des charrettes espagnoles.

Et, pour nous, les étapes de ce voyage semblent transformer la carte de l'Espagne en catalogue de ses œuvres complètes.

Hernani, dont toutes les maisons portent des blasons, Torquemada, Burgos et sa cathédrale où les heures sont frappées par un bonhomme de bois, le papamoscas, cette intrusion inattendue du grotesque dans le sublime que l'on retrouvera dans la préface de Cromwell. Valladolid où ils s'arrêtent un mois pour attendre du renfort.

 

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Le Papamoscas

 

On l'emmène au théâtre où il voit du sang couler sur la scène : un personnage tué d'un coup de poignard et qui saignait pour de vrai. Sa première leçon de théâtre romantique.

En jouant dans les ruines de Saladas incendiée, il s'ouvre le front, perd connaissance, il en gardera la cicatrice toute sa vie comme un stigmate; le vieux carrosse qui manque de verser ; la rencontre avec un régiment d'éclopés, jambes de bois, yeux crevés, des manchots, des jambes de bois. Quelque chose entre la chaîne des forçats et la cour des miracles de Notre Dame de Paris.

 

Au Palais Masserano

Début juin 1811, les voyageurs arrivent à Madrid.

Ce Madrid ! Son ciel bleu, son paysage noir,

Le Manzanares, roi des fleuves patriarches,

Roulant trois pouces d'eau sous un pont de trois arches,

Grands chapeaux espagnols, petits pieds, majos et manolas

Et les Españoles et les Españolas !

(Fragment d'une comédie - 1840)

 

Les angoisses du voyage s'effacèrent quand ils furent installés dans le Palais Masserano, réquisitionné pour la famille Hugo. Une disposition similaire du vestibule décidera plus tard le poète à louer l'appartement de la Place des Vosges et, à Hauteville House, il en reconstitua l'agencement : un grand salon de damas rouge, à côté d'un petit salon de damas bleu.

Le salon rouge à Hauteville House

Les fils Hugo passèrent une partie de l'été avec les enfants de la générale Lucotte, mais plus souvent encore avec Pepita, la fille du marquis de Monte Hermoso. Ils jouaient à cache-cache dans la vaste demeure et Pepita se glissait dans l'un des grands vases de Chine décorant le salon.

Pepita avait 16 ans et, malgré la différence d’âge, il semble que le petit Victor avait sa préférence.

Elle est jolie, coquette, provocante et le cœur de l'enfant s'émeut.

Je disais quelque sottise

Pepa répondait : Plus bas

M'éteignant comme on attise.

Léopold n'était pas à Madrid, il parcourait alors la province de Guadalajara à la poursuite d'un des guérilleros les plus redoutés, El Empecinado.

 

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El Empecinado (Goya)

 

Il revint enfin et on annonça sa visite au Palais Masserano. Les trois fils l'attendaient impatiemment, mais il ne vint pas.

Et soudain, en septembre 1812, ils furent arrachés à ce paradis et emmenés dans un austère collège madrilène.

Les enfants avaient le cœur si gros qu'ils en étaient hébétés. Ils éclatèrent en larmes quand leur mère les laissa dans cette vaste prison solitaire.

 

La décision brutale qui les séparait de leur mère était le dernier avatar d'un conflit qui, depuis des années, couvait entre les deux époux. Que s'était-il passé ?

 

Un couple qui se défait

Léopold Hugo était un homme jovial, exubérant, bon vivant. Sophie Trébuchet était réservée, assez froide, élégante. Tout semblait les opposer.

Ils s'étaient rencontrés à Chateaubriand où Léopold, soldat de l'armée républicaine, était cantonné. Sophie n'était pas encore royaliste, son grand-père avait choisi le camp des Républicains. Ils vécurent une brève idylle qui s'acheva sur leur mariage à Paris en 1797.

 

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Sophie Trébuchet

 

Dans la capitale, ils se lièrent d'amitié avec homme appelé à jouer un rôle essentiel dans la vie de la famille, Lahorie. Ami du général Moreau, Lahorie avait participé activement à la liquidation du Directoire par Bonaparte. Il était bien en cours et aida Léopold dans sa carrière. Très proche du jeune couple, il fut le parrain de leur troisième fils Victor qui naquit, à Besançon en 1802.

Six semaines après la naissance de l'enfant, la famille partit pour Marseille où Léopold avait été nommé. Il rencontrait alors des difficultés avec ses supérieurs et Sophie, sous le prétexte de solliciter l'appui de Moreau et de Lahorie, se rendit à Paris

Elle laissait ses trois enfants, dont le chétif nouveau-né, âgé de neuf mois, à la seule garde du père.

Léopold veillait sur les enfants, il écrivait longuement à Sophie, lui répétait combien elle leur manquait, combien Abel et Eugène étaient tristes, combien le chétif bébé pleurait.

Puis, comme si le hasard s'amusait à entremêler les fils de sa destinée et celle de l'Empereur, Léopold, toujours avec ses fils, partit pour la Corse, puis à l'île d'Elbe (son séjour précède de 11 ans celui de Napoléon et aura exactement la même durée).

Cette jeune vie s'harmonisait déjà par des rapports anticipés et fortuits avec la grande destinée qu'elle devait célébrer un jour ; ce frêle écheveau invisible se mêlait à la trame splendide et courait obscurément au bord de la pourpre encore neuve dont il rehaussa le lambeau. (Sainte-Beuve)

 

Le séjour de Sophie se prolongeait et, malgré les appels de plus en plus pressants de son mari, elle demeura plus d'un an loin du foyer familial. Elle écrivait de moins en moins souvent. C'est dire qu'on peut légitimement s'interroger sur les vers si connus de ce poème :

Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée

M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée.

 

A l'automne 1803, la jeune femme se décida à rejoindre sa famille, mais elle n'aimait plus son mari et, considérant qu'il n'avait plus aucun droit sur elle, elle repartit en emmenant ses trois enfants, sans se soucier du chagrin de son mari.

Elle s'installa à Paris, rue de Clichy, où elle demeura avec ses trois fils jusqu'en 1807. Victor fut scolarisé avant l'âge de 3 ans.

L'enfant désespéré, qui n'avait retrouvé sa mère que pour perdre son père, ne cessait de pleurer.

Quand j'allais chez Madame Hugo, je trouvais toujours Victor dans un coin, pleurnichant et bavant dans son tablier, raconte l'ami de la famille, Pierre Foucher.

En 1808, pourtant, Sophie se décida à rejoindre Léopold, nommé à Naples. Victor allait avoir 6 ans, et ce départ fut un énorme événement pour lui car, au bout du voyage, était un père.

Mais ce père tant attendu, le plus souvent en campagne, ne voyait guère sa famille. Ce séjour désastreux fit éclater au grand jour les divergences entre les deux époux.

Léopold, lassé de réclamer le retour de sa famille, avait refait sa vie avec une autre femme, Catherine Thomas.

Sophie repartit avec les trois enfants et peu après son retour, en février 1809, elle s'installait aux Feuillantines.

 

Les Feuillantines

 

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Les Feuillantines (Victor Hugo)

 

C'est le second creuset de la mythologie hugolienne. Tout s'y rapporte, tout y converge.

Le jardin était grand, profond, mystérieux,

Fermé par de hauts murs aux regards curieux,

Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières,

Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres,

Plein de bourdonnements et de confuses voix,

Au milieu, presque un champ, dans le fond, presque un bois.

(Les rayons et les ombres)

Victor avait 7 ans et, pour la première fois, semblait heureux :

Après le nourrisson inquiétant de Besançon, le bébé pleurnichard de la rue de Clichy, l'enfant grave et apeuré du voyage en Italie, Victor Hugo apparaît pour la première fois sous la figure d'un petit garçon comme les autres, écrit Pierre Foucher.

Adèle, sa fille, est la compagne de jeux des enfants ; née en 1803, elle était très proche du petit Victor.

Elle revenait elle aussi d'un voyage traumatisant en Italie et leur deux vies errantes et tristes s'étaient rejointes dans le vert paradis des amours enfantines.

 

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Victor Hugo

 

Mais ce vaste domaine, rue Saint Jacques, où les enfants jouaient, recelait un mystère.

Lahorie, impliqué dans un complot contre Bonaparte, était traqué par la police. Sophie lui avait offert un refuge dans une chapelle au fond du vaste domaine. Il n'en sortait jamais et partageait la vie de la famille ; il veillait sur les études des trois garçons qui le connaissaient sous un autre nom. Il fut pour eux plus qu'un répétiteur, un ami, une autre image paternelle. Mais aussi la première image du proscrit.

Ils vécurent ainsi une secrète mais paisible vie de famille pendant dix-huit mois.

Léopold avait été appelé en Espagne, et commençait une brillante carrière auprès de Joseph Bonaparte qui le tenait en grande estime. Nommé tout d'abord gouverneur d'Avila, il fut ensuite promu général. Il vivait avec Catherine Thomas, qui avait quitté l'Italie avec lui.

Les deux époux avaient gardé quelques relations épistolaires, mais le plus souvent les lettres

échangées entre les Feuillantines et l'Espagne ne concernaient que des querelles d'argent et ne contenaient que récriminations et reproches.

Léopold, à son tour, s'était détaché d'elle :

Tu es forte de ta conscience; la mienne ne me reproche rien. Laissons au temps à apaiser le souvenir. Elève les enfants dans le respect qu'ils nous doivent, avec l'éducation qui leur convient.

Rattachons-nous à eux puisque nous nous sommes prouvés les difficultés de nous rattacher l'un à l'autre.

Le roi Joseph, fâché de voir la liaison de Léopold et le mauvais exemple donné par un général, avait envoyé un émissaire à Madame Hugo chargé de la prier de rejoindre son mari ; cette démarche fut faite à l'insu de Léopold.

On venait de découvrir la cachette de Lahorie ; il avait eu l'imprudence de croire qu'on allait cesser de le poursuivre; il s'était montré et avait été arrêté.

Rien ne retenait plus Sophie à Paris où elle risquait même d'être soupçonnée de complicité.

C'est alors qu'elle prit la décision de rejoindre son mari.

 

La rupture

Léopold n'avait pas été mis au courant de l'initiative du roi Joseph et il prit en mauvaise part l'arrivée de sa famille.

Quand il revint à Madrid, le souverain joua les conseillers conjugaux ; le général Hugo finit pas se soumettre ; il s'engagea à renoncer à sa maîtresse, à revenir vivre auprès de sa femme. On avertit les enfants de son arrivée imminente. Il ne vint pas.

Il avait appris brutalement que Lahorie avait séjourné aux Feuillantines à son insu. Furieux, blessé, il se considéra alors comme un mari bafoué et raconta ses déboires conjugaux au roi Joseph.

 

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Joseph Bonaparte (Jean-Baptiste Wicar)

 

Usant de son droit paternel, il enleva à sa femme la garde des trois garçons, la prévint qu'il ne lui verserait plus de pension. Il les plaça dans un collège pour jeunes nobles, en partie déserté par les familles hostiles aux Français, calle Hortaleza.

Abel, l’aîné, le quitta dès novembre, quand il eut l'âge requis pour devenir page du roi Joseph. Les deux plus jeunes y passèrent le rude hiver de 1811.

De hauts murs gris percés de petites fenêtres, de vastes salles de classe, des couloirs délabrés, d'immenses dortoirs presque vides. 150 crucifix, et. 12 pensionnaires.

A la tête de l'institution, deux religieux.

Le matin, à 6h 30, un petit bossu au costume bigarré sonnait la cloche et réveillait les élèves en frappant trois coups devant chaque lit. Toilette à l'eau froide dans des auges de pierre, messe, puis commençaient les cours.

Eugène et Victor furent en butte à une vague hostilité, mais ils s'imposèrent par l'excellence de leurs résultats et se firent respecter.

Ces jeunes nobles s'interpellaient par leurs titres, comme les héros du Cid.

On l'appelait Victor baron et, sur la page de garde de son Tacite, l'enfant écrivit Bittor de Hugo.

Son ennemi le plus acharné, Francisco Elespuro, deviendra, dans Cromwell, Elespuru le fou, et le jeune comte Frasco de Belverana, qui blessa Eugène, se retrouvera espion dans Lucrèce Borgia, sous le diminutif de Gubetta.

Il fit très froid pendant l'hiver 1811 ; la disette s'aggrava. De cet hiver madrilène, Hugo conserva l’usage, qui étonnait ses invités à Guernesey, de mélanger à midi tous les plats en pot-pourri, olla podrida, et de faire ses ablutions du matin à l’eau froide.

Léopold, nommé commandant de Madrid, s'y était installé avec sa maîtresse. Il promenait de temps en temps ses deux plus jeunes fils en calèche dans les rues de la capitale, mais on peut supposer que les enfants éprouvaient un certain ressentiment. Ils avaient attendu avec une telle impatience de le revoir. Or, non seulement ils ne le voyaient guère, mais encore il les avait séparés de leur mère.

Une année bien triste et que je me rappelle pourtant avec charme, comme toutes les tristesses de l'enfance.

Le roi Joseph, renonçant à réconcilier les deux époux, demanda à Madame Hugo de repartir. La situation des troupes françaises ne cessait plus de se dégrader ; le soleil d'Austerlitz se couchait en Espagne.

Sophie reprit la route sous la garde du maréchal Victor en mars 1812, avec les troupes qui se retiraient. Abel resta en Espagne avec son père.

Le voyage de retour fut éprouvant.

On jetait des pierres sur le passage des Français. A l'entrée de Ségovie, ils virent une scène affreuse : un cadavre coupé en morceaux, reconstitué et cloué sur une croix de trois mètres de hauteur par les Français. A Burgos, une procession de pénitents conduisant sur la place où est dressé l'échafaud, un condamné à mort sur un âne, hébété de terreur.

L’Espagne de ses dix ans, nous dit Alain Decaux, restera peuplée de ces images dignes des eaux-fortes de Goya.

 

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Yo lo vi (Goya)

 

La parenthèse espagnole semble se refermer mais, en fait, elle scelle une fontaine magique, celle des souvenirs :

Je revins, rapportant de mes courses lointaines

Comme un vague faisceau de lueurs incertaines

Je rêvais, comme si j'avais, durant mes jours

Rencontré sur mes pas les magiques fontaines

Dont l'onde enivre pour toujours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;

J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée ;

Et ma mère, en secret observant tous mes pas,

Pleurait et souriait, disant : C'est une fée

Qui lui parle, et qu'on ne voit pas !

 

Ses souvenirs germeront pendant dix ans et rien jamais ne les effacera.

Ils mêlent éblouissement, victoires, défaites, joies et chagrins. Et associent tout naturellement à l'Espagne, l'image contradictoire de ce père attendu, espéré, qui a déçu son besoin d'aimer.

Il est évident que, désormais, ce pays est pour lui au cœur d'un réseau affectif et politique très complexe car, dans sa mémoire, la désillusion familiale est indissociable de la débâcle nationale.

L'écroulement de l'Empire, coïncidant à peu de choses près avec l'abandon officiel de son père, sera toujours pour lui une affaire personnelle.

Dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, et écrit en collaboration avec Adèle, sa femme, il raconte longuement ce voyage en Espagne. Mais il prétend, ce qui est peu vraisemblable, que les enfants furent tenus à l'écart du conflit conjugal.

Ce qu'il tait, c'est la blessure qui a scellé, presque à son insu, entre ce pays et sa propre histoire, un lien indéfectible. Jamais il n'en livrera le secret, et ce n'est que dans son ombre portée qu'on peut tenter de l'entrevoir.

 

La chute de l'Empire

Sophie et ses deux enfants retrouvent les Feuillantines que la famille quittera à la fin de l'année 1813.

Le 23 octobre 1812, à la fausse nouvelle de la mort de Napoléon, un gouvernement provisoire est instauré qui libère tous les prisonniers, dont Lahorie. Il est chargé d'arrêter le duc de Rovigo et de prendre sa place à la tête du Ministère de la Police. Mais le coup d'Etat échoue.

Lahorie n'aura été ministre que pendant quelques heures. Arrêté ainsi que les autres conspirateurs, il est condamné à mort à la suite d'un procès.

Jamais le poète ne reniera cette grande figure tutélaire de son enfance.

 

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Le général Lahorie

 

Tel est le fantôme que j'aperçois dans les profondeurs de mon enfance. Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit sur la tête, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit et du devoir : Liberté
(Actes et Paroles)

Le 21 juin 1813, les Français doivent abandonner l'Espagne.

Léopold reste fidèle. Il rejoint la Grande Armée en Allemagne, mais il ne participera plus directement à la grande épopée napoléonienne. L'Empereur, qui lui tient rigueur de sa fidélité aveugle à Joseph, l'en a écarté.

En janvier 1814, il est chargé de défendre Thionville, à une vingtaine de kilomètres des frontières allemandes, ce qu'il fait avec un grand courage.

Il reçoit avec retard l'annonce de l'abdication de l'Empereur et refuse de rendre la place avant d'en avoir reçu l'ordre officiel.

Comportement borné ou sublime ?

Il se rallie, la mort dans l'âme, mais sans bassesse, au nouveau régime qui, reconnaissant son courage, lui rend son titre de général et le fait officier de la Légion d'honneur.

 

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Le général Hugo

 

Tandis que Léopold résistait, Sophie, elle, en revanche, exultait.

Quoi qu'elle ait pu en dire, quoi qu'ait pu en dire Victor Hugo, elle n'avait pas été une amazone des bocages vendéens.

Il semble bien que c'est parce que son mari détesté était soldat de l'Empire qu'elle était devenue une royaliste convaincue.

Elle, qui avait toujours montré une certaine réserve, ne cache plus ses sentiments royalistes, et arbore les couleurs du roi. Victor Hugo et ses frères sont faits chevaliers de l'Ordre du Lys d’Argent. Pourquoi ? Peut-être a-t-elle donné des preuves de sa loyauté au parti royaliste ?

Avec ses deux jeune fils et la famille Foucher, elle assiste à tous les défilés, à toutes les manifestations dans lesquelles paraît Louis XVIII. Le petit Victor, qui arbore sa décoration, donne fièrement le bras à la petite Adèle.

 

L'enfer sur terre

C'est le titre que donna l'écrivain à un manuscrit contenant des fragments de ses premiers essais dramatiques. Il l’offrit, en 1834, à Juliette Drouet, accompagné d'une dédicace :

Qu'elle ait les premières pensées de l'enfant, elle qui aura les dernières pensées de l'homme.

Cet enfer, c'est la dispute d'un ménage.

Mais c'est aussi le titre que J.M Hovasse donna à l’un des chapitres du remarquable ouvrage qu'il a consacré à l’écrivain.

Il y analyse longuement les multiples et violents conflits qui vont séparer les deux époux Hugo.

La situation politique donne l'avantage à Sophie.

Elle part avec Abel pour Thionville pour réclamer ses droits sur la pension de son mari qu'elle a demandée par voie de justice.

Les choses se passent encore plus mal qu'en Espagne. Excédé et ne supportant pas d'entendre injurier sa compagne, Catherine Thomas, il la met à la porte. Elle dépose une plainte, exige de réintégrer le domicile conjugal (quoiqu’il en ait, il est toujours son mari) et qu'on expulse sa rivale. Léopold réplique en demandant le divorce pour cause d'adultère, et manœuvre pour obtenir la garde exclusive des enfants et la mise sous scellés du domicile parisien de Sophie, avant de vendre ses biens à l'encan.

Sophie, sans doute alertée par quelque indiscrétion, revient en hâte le 17 juin 1814, mais trop tard : six jours plus tôt, les deux enfants ont été emmenés chez leur tante paternelle, les scellés ont été mis.

Elle se bat, obtient la levée des scellés, récupère ses enfants.

Pierre Foucher parvient à calmer la fureur du général qui se contente de demander une séparation de corps et de biens.

Léopold s'installe à Paris en janvier 1815. Il intente un nouveau procès qu'il gagne le 10 février 1815. Manu militari, il enlève Victor et Eugène et les placent à la pension Cordier pour les soustraire à l'influence de leur mère. Pas de sorties, pas de vacances, pas même de congés. Seules les visites sont autorisées.

Emplacement de la Pension Cordier

En mars 1815, le retour en France de l’Empereur a troublé la joie de Sophie. Léopold est reparti défendre Thionville. En hommage à son héroïsme, la petite ville lui consacre une place. Son fils, notre poète, lui, n'aura jamais droit qu'à une petite rue à Thionville.

A l’annonce de la défaite et de l'exil de Napoléon, Madame Hugo s'en frottait ses petites mains de joie.
Dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, il passe sous silence le poème qu'il écrivit alors :

Tremble, tyran

Champ de Waterloo, bataille mémorable

Jour à la fois pour nous heureux et déplorable.

A 14 ans, Victor écrit une tragédie qui se termine par une morale convenue :

Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois.

Il l'offre à sa mère pour le jour de l'an 1817.

Sophie, qui a intenté un nouveau procès, le gagne en juin 1818. Elle pourra recevoir ses enfants pendant les congés scolaires puis, ensuite, leurs études secondaires achevées, ils s'installeront avec elle. Victor et son frère Eugène préparent l'Ecole Polytechnique et suivent les cours au "Collège royal Louis le Grand". Leurs résultats sont honorables, sans plus.

Au cours de l'été 1817, Léopold, en demi-solde, s'est retiré à Blois avec Catherine Thomas, Abel se fait l'intermédiaire entre ses parents, il reçoit de l'un l'argent qu'il apporte à l'autre.

Toutes les lettres que Victor et Eugène écrivent à leur père sont signées de leurs deux prénoms. Même lorsque Léopold se refuse à tenir compte de leurs graves soucis financiers, ils ne se plaignent jamais, restent impassibles et respectueux. Cette attitude énerve Léopold, il se cabre, croit toujours deviner derrière chaque courrier, la main de Sophie.

Pourtant leur attitude ne témoigne d'aucune sournoiserie. Ils ne veulent pas le perdre. Jamais ils ne rompront les ponts, jamais ils ne se révolteront.

 

Un jeune poète ultra

Victor Hugo ne passe ni le baccalauréat, ni le concours ; avec l'accord de son père, il s'inscrit en droit. Mais surtout, il écrit, compose des poèmes, participe à des concours poétiques.

Sous l'aile de son frère Abel, il va faire officiellement son entrée dans la vie littéraire.

Dans un restaurant de la rue de l'Ancienne Comédie, près du célèbre Procope, Abel réunissait le premier dimanche de chaque mois, ses amis littérateurs et il y amenait ses frères.

Le plus jeune s'y distinguait déjà par sa maturité littéraire.

C'est au cours d'un de ces joyeux dimanches, à la fin d'un dîner, qu'ils décidèrent d'écrire un ouvrage collectif, en deux volumes : Contes sous la tente.

Victor fit le pari d'écrire le sien en 15 jours. Pari tenu ; en moins de deux semaines, il achevait la première version de Bug-Jargal.

C'est l'histoire de Delmar qui, tout juste débarqué de France à Saint Domingue, sauve, contre les violences de son oncle colon, la vie de l'esclave Bug-Jargal dont la noblesse, la bravoure et la force le fascinent. Leur amitié est mise à rude épreuve lors de la révolte des Noirs en août 1791 dont Bug-Jargal est le meneur. Mais, à son tour, l'ancien esclave sauve la vie de Delmar et de ses maîtres.

Curieusement, l'année précédente, Léopold, leur père, avait publié un traité sur le problème de la colonisation et des noirs.

Le conte n'est pas parfait ; il en fera un roman en 1826, et le personnage principal s'appellera Léopold, mais tel qu'il se présente alors il surprend assez les convives pour que les autres participants renoncent à rivaliser avec lui.

En ces premières années de la Restauration, le jeune Victor Hugo est ultra, comme sa mère. L'influence de Sophie est prépondérante.

Pour l'heure, les libéraux lui apparaissent comme :

Ces assassins d'hier qui parlent de la loi

Ces brigands qui pour vivre espérant les tempêtes,

Voudraient nous rendre égaux en abattant nos têtes.

Ces vers se trouvent dans une épître qu'il envoie au Moniteur en août 1818.

Il ajoute un peu plus bas :

Suis-je ultra ? Je ne sais, mais je hais tout excès.

Quand je vois un Bourbon, mon cœur se sent français.

En 1819, Victor Hugo publiait deux plaquettes : Les destins de la Vendée et Le Télégraphe. Le premier poème sera repris dans Les odes et ballades.

Puis les trois frères décidèrent de fonder Le Conservateur littéraire qui s'inscrivait dans le sillage du Conservateur de Chateaubriand fondé un an plus tôt.

 

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Chateaubriand

Entre Chateaubriand et lui, deux phrases à l'authenticité douteuse : Je veux être Chateaubriand ou rien et L'enfant sublime.

Il admire l’homme politique, et il admirera de plus en plus l'écrivain, le prosateur.

Sa première ode ? Un article de Chateaubriand en vers.

Sa première satire ? Une attaque contre les hommes politiques sauf Chateaubriand.

Son premier Journal ? Le Conservateur.

Les années 1819 et 1820 furent, sans doute, les plus ardentes, les plus décisives de sa vie.

Il est épris d'Adèle Foucher et ils s'avouent leur mutuel amour le 26 avril 1819. L'été de 1819 est l'âge d'or de leur naissante idylle. Ils s'écrivent en cachette. Il signe ses lettres ton mari et elle ta fidèle épouse. Le 26 avril 1820, leur commerce secret est découvert.

Sophie ne veut pas entendre parler de ce mariage. Un fils de général ne s'abaisse pas à épouser la fille d'un chef de bureau

Victor ne désobéit pas à sa mère ; il cherche cependant des subterfuges pour apercevoir celle qu'il aime.

 

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Victor Hugo en 1820 (Jean Alaux)

Eloigné d'Adèle, il est désespéré ; néanmoins, il poursuit sans relâche son activité littéraire.

Il concourt pour les jeux floraux de Toulouse.

Son ode sur un sujet imposé, Le rétablissement de la statue de Henri IV, remporte le Lys d'or, le prix le plus convoité.

Il choisit le trophée et non la rétribution financière.

L'académie de Toulouse lui apporte une aide réelle pour le début de sa carrière grâce au prestige du titre et les relations qu'il peut y nouer.

Proclamé le prince des poètes sous l'influence de Sophie, il va se faire le chantre des Bourbons et devenir le poète des princes.

 

Le poète des princes

En 1820, un ouvrier fanatique assassine le duc de Berry, devant sa voiture, au sortir de l'opéra.

Il écrit très vite une Ode à la mort du duc de Berry que le roi apprécie assez pour lui accorder une gratification.

En septembre 1820, à la naissance du fils du duc assassiné, il écrit une nouvelle ode, La naissance du duc de Bordeaux, pour laquelle il reçoit une nouvelle gratification. Son premier recueil de poèmes, Odes, paraît en 1821.

Hugo reniera ses articles du Conservateur, mais non ses odes qui traduisent le tournant du royalisme voltairien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand.

C'est en mars 1820 qu'il rencontra Chateaubriand pour la première fois. Il revint régulièrement lui rendre visite. Mais il redoutait et détestait Céleste qui ne répondait même pas à son salut, sauf un jour où elle lui extorqua de l'argent pour ses bonnes œuvres 15 francs, c'est-à-dire 20 jours de nourriture. Ce jour-là, elle daigna lui sourire, le sourire de femme le plus cher qui m'ait jamais été vendu.

Victor Hugo avait été très impressionné de voir des piles de pièces d'or sur la cheminée du vicomte, prêtes à soulager les nécessiteux qui le sollicitaient. Mais le revers de cette générosité était l'incapacité absolue de Chateaubriand de gérer sa fortune. Au point d'en être réduit à la fin de sa vie à vendre ses livres, ses propriétés et à hypothéquer ses Mémoires pour continuer de vivre décemment.

Si Victor Hugo reçut du maître des leçons de générosité qu'il n'oublia jamais, en revanche il était bien décidé à consolider sa fortune, d'où son sens de l'économie, ses comptes d'apothicaire qui lui permirent de léguer à ses descendants une solide fortune.

Néanmoins, il prendra assez vite conscience qu'il y a plus d'avenir pour lui dans la fréquentation de la nouvelle génération née autour de 1790 que dans son inféodation à son idole littéraire et politique.

 

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Sophie Gay

 

Il fréquentait de plus en plus le salon des deux frères Deschamps, celui de Sophie Gay, et ce fut le début de son étroite amitié avec Vigny.

 

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Alfred de Vigny (F.J. Kinston)

 

Le retour vers le père

Sophie, gravement malade depuis plusieurs mois, meurt le 27 juin 1821.

Accablés, Abel et Victor, mènent le deuil. Eugène, terrassé par la douleur, ne peut les accompagner. Ils sont dans un total dénuement. Ils ont dû se séparer de leurs montres et de l'argenterie pour payer les frais de l’enterrement.

Désormais, ils n'ont plus que des dettes. Victor Hugo écrit à son père :

Dans cette profonde douleur, c'est une consolation pour nous de pouvoir te dire qu'aucun fiel, aucune amertume contre toi n'ont empoisonné les dernières années, les derniers moments de notre mère. Aujourd'hui que tout disparaît devant cette immense douleur, tu dois connaître son âme telle qu'elle était : elle n’a jamais parlé de toi avec colère et les sentiments profonds de respect et d’attachement que nous t'avons portés, c'est elle qui les a gravés dans notre cœur. …Il ne nous appartient pas, il ne nous a jamais appartenu de mêler notre jugement dans les déplorables différends qui t'ont séparé d'elle, mais maintenant qu'il ne reste plus d'elle que sa mémoire pure et sans tache, tout le reste n'est- il pas effacé ?

Il est exact que jamais sa mère n'avait tenté de détruire chez ses fils l'image paternelle ; elle ne manquait jamais de leur rappeler que leur père était général et comte. Tout au plus incriminait-elle la faiblesse de Léopold et l'influence de sa maîtresse.

Léopold, lui, ne faisait pas preuve d'une telle retenue.

Trois semaines après la mort de Sophie, les bancs de son mariage avec Catherine Thomas étaient publiés.

Le 3 juillet, on apprenait la mort de Bonaparte.

 

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Mort de Napoléon (Charles de Steuben)

 

La disparition de sa mère lui permit d'amorcer le rapprochement avec son père, figure de l'énergie napoléonienne, mais elle lève aussi l'interdiction qui pesait sur son mariage.

Léopold lui donna son consentement contre la reconnaissance de sa nouvelle femme. Victor souscrivit à cet accord et, en octobre 1822, il épousait Adèle.

Mais ce n'était pas là un marchandage.

Le lien avec le père tant aimé est renoué. Leurs lettres sont désormais de vrais échanges.

La tendresse paternelle retrouvée lui a rendu l'Espagne de son enfance et a libéré la source de ces magiques fontaines :

L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles.

Burgos sa cathédrale aux gothiques aiguilles,

Irun, ses toits de bois ; Vitoria, ses tours,

Et toi, Valladolid, tes palais de famille…

Des images, qui avaient alors frappé son regard, frayent leur chemin dans sa mémoire. Le dernier jour d'un condamné à mort, dessine l'ombre tremblée de Lahorie, mais peut-on oublier que c'est en Espagne qu'il a croisé, pour la première fois, un homme hébété qu'on menait à l’échafaud ?

L'Espagne m'accueillit, livrée à la conquête…

Là, je voyais les feux des haltes militaires

Noircir les murs croulants des villes solitaires,

La tente, de l'église envahissait le seuil,

Les rires des soldats, dans les saints monastères,

Par échos répétés semblaient des cris de deuils.

Léopold n'est pas tenu à l'écart de la vie du jeune couple.

A la mi-janvier 1823, Léopold se rend à Paris avec sa femme. Victor n'avait pas revu son père depuis 7 ans. Le général est venu chercher Eugène qui sombre peu à peu dans la démence.

En juillet de cette même année naît leur premier fils. Victor lui donne le prénom de Léopold

Le bébé d'une santé très fragile est emmené à Blois chez ses grands-parents dans l'espoir de le voir prendre quelques forces mais, malgré les soins attentifs de Léopold et de sa femme, le bébé meurt.

Tout concourt à les rapprocher. Léopold a laissé l'épée pour la plume. Depuis toujours, il a taquiné la muse, et sa retraite à Blois lui laisse le temps de s'y consacrer.

Le fils s'occupe de la publication des œuvres paternelles et rêve d'une carrière militaire :

J'ai des rêves de guerre en mon âme inquiète

J'aurais été soldat si je n'étais poète

(Mon enfance)

Et ce père retrouvé est indissociable de l'ombre immense de l'Empereur déchu, qui ne cesse de grandir depuis qu'il n'est plus :

Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive

O mon père et je vais dans l'ardeur qui m'enlève,

Suivre au pays du Cid, nos glorieux soldats.

(À mon père)


Cette ode est toute entière centrée sur l'image du glaive paternel, et la logique et la force de la rêverie associent étroitement le Cid, Napoléon par l'évocation des glorieux soldats, et le comte Hugo.

Hugo mêlait ainsi sa voix à celles de nostalgiques de l’Empire, qui, pendant les ternes années de la Restauration, élaboraient le mythe de Napoléon, mais pour le fils de Léopold il était secrètement lié à sa propre histoire.

 

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Napoléon à Fontainebleau (Paul Delaroche)

 

Sophie, c’était la royauté.

Léopold, la Révolution et l'Empire.

L'écroulement de l'Empire avait coïncidé avec l'abandon officiel de son père.

Bien des années auparavant, Léopold, entendant son jeune fils professer ses opinions farouchement ultra aurait dit :

Laissons faire le temps. L'enfant est de l'opinion de sa mère ; l’homme sera de l'opinion de son père.

Vraie ou non cette phrase, comme bien d'autres, témoigne du désir de les faire se rejoindre dans sa propre histoire, de dépasser le déchirement du conflit familial.

Le retour vers le père contenait en germe l'évolution politique de l'écrivain :

"Va, tes fils sont contents de ton noble héritage

Le plus beau patrimoine est un nom révéré.

(Ode à mon père)

En 1824, naît Léopoldine. Nouvel hommage à son père, mais également gage de réconciliation, car la marraine du bébé est Catherine, la seconde femme de Léopold,

Certes, l'évocation de l'Empereur vient de plus en plus souvent se mêler aux odes consacrées aux Bourbons, mais même s'il n'est plus le jeune ultra exalté, il lui reste encore bien du chemin à parcourir avant de dépasser ses convictions de jeunesse.

C'est encore une fois l'Espagne qui va être la pierre de touche.

 

Les cent mille fils de Saint Louis

Après la chute de l'Empire, Ferdinand VII était devenu roi d'Espagne. Souverain lâche et borné, il ne tint nul compte de l’évolution des esprits et bafoua la Constitution de 1812 à laquelle il avait prêté serment.

 

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Ferdinand VII (Goya)

 

Les soulèvements se multiplièrent jusqu'au triomphe de Riego en 1820.

L'Espagne connut alors trois années de troubles, comme si les débordements de la Révolution Française avaient gagné la péninsule.

Or, en France, c'est la Restauration où l'on tente de gommer les événements de 1789.

Les souverains européens ne sauraient accepter qu'au-delà des Pyrénées triomphât un pouvoir démocratique.

Il fallait aller au secours de Ferdinand et de son gouvernement : le défendre, c'était soutenir les principes mêmes sur lesquels reposaient les trônes de la sainte Alliance.

Ce fut la politique ardemment défendue par Chateaubriand au Congrès de Vérone. Chateaubriand écrit dans le journal Le conservateur, en février 1820, qu'il faut défendre le clergé espagnol contre les "réformateurs ignorants."


L'expédition des Cent mille fils de Saint Louis mit un terme à l'intermède libéral.

Les armées rencontrèrent en fait peu de résistance, elles rendirent le trône à ce souverain débile et cruel qui se vengea de sa peur par une sanguinaire répression.

On étouffa systématiquement l'esprit. La censure était toute puissante, les perquisitions à domicile monnaie courante et chaque délation était récompensée. Ce fut le début de la decada vergonzosa (la décade honteuse).

Bien qu'hostiles aux idées révolutionnaires, les organisateurs de l'expédition s'effrayèrent de la violence de la réaction.

L'exagération des royalistes de ces contrées n'est comparable à rien ; nos ultra de 1815 y passeraient pour des jacobins.


Chantre officiel des Bourbons, Victor Hugo se doit de célébrer cette victoire. Il composa alors une Ode à la Guerre d’Espagne assez maladroite.

On le sent fort mal à l'aise, et il trouve toutes sortes d'échappatoires.

Mais bien des années plus tard, dans Les Misérables, il porta un tout autre regard sur cette guerre, qu'il stigmatise hautement.

[…] L'esprit de liberté et de nouveautés mis à la raison par des baïonnettes ; les principes matés à coup de canon ; la France défaisant par les armes ce qu'elle avait fait par son esprit…Peu de sang versé, peu d'honneur conquis ; de la honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par les généraux de Napoléon.*

(*Oudinot)…

…C'était une entreprise d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples et non pour l'étouffer ….

La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc en même temps un attentat à la Révolution française.

(Cosette. Chapitre 3. Le vaisseau d’Orion)

(Ce développement sur la guerre d'Espagne est une addition de l'exil (note dans l'édition des œuvres complètes)

 

Mon père, ce héros

En 1825, le jeune couple avait rejoint à Blois, Léopold et son épouse. Ce séjour scella leurs vraies retrouvailles. Ce fut pour Victor Hugo un des moments parfaitement heureux de sa vie, un pur bonheur dont témoignera Adèle.

 

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Adèle Hugo (A.Deveria)

 

J'étais mariée et du voyage ; notre Léopoldine n'avait pas un an encore. Mon mari et moi nous étions tout jeunes. On était au printemps…

Tout le soleil qui était dans cette maison, nous l'avions au cœur. Nos lèvres ne quittaient pas les joues roses, nos mains la main vénérée. Maison, père, enfant, bonheur, tout a disparu. Le père mort a fermé la maison ; l'enfant mort a enlevé le bonheur.

En effet, en janvier 1828, Léopold, après une soirée chez son fils, fut foudroyé par l'apoplexie.

J’ai perdu l'homme qui m'aimait le plus au monde, un être noble et bon qui mettait en moi un peu d'orgueil et beaucoup d’amour, un père dont l'œil ne me quittait jamais.

La mort de Léopold accentua jusqu'à l'exaspération l'importance de l'Empereur. A la charnière des années 1827 et 1828, le chantre de la royauté se mue en vengeur de l’Empire.

Un fil relie son père, l'Espagne, l'Empereur, la liberté.

Redire la bonté, la noblesse de Léopold, c'est tenter de conjurer les ombres du passé, de dépasser la sourde rancœur d'un enfant blessé et, sans doute aussi, un secret sentiment de culpabilité qui l'accompagnera jusqu'à la fin de sa vie. Il va tenter l'impossible réconciliation entre ses deux défunts.

Ne rien renier de sa mère et rendre justice à un père glorieux.

Dans les larmes du poète septuagénaire, il y a encore le désarroi d'un enfant inconsolable :

Le père, c'est le toit béni, l'abri prospère

C'est l'honneur, c'est l’orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout près.

Hélas! Le père absent, c'est le fils misérable …

Et je suis un vieillard, mais je suis ton enfant.

 

Les Espagnes de Victor Hugo

L'Espagne ne cessera plus de surgir dans son œuvre. Certes, il n'était pas le seul écrivain à trouver dans ce pays une source d'inspiration. Elle est à la mode en France et l'un des thèmes privilégiés dans la littérature dans la première moitié du 19ème siècle, en partie pour des raisons historiques.

Après les deux invasions de l'Espagne s'élabore une série de stéréotypes qui réunissent tous les éléments de la légende espagnole : culte de l'honneur, violence, cruauté, brigands impitoyables mais au grand coeur, moine guerrier tenant la croix d'une main et de l'autre un poignard, femmes passionnées, dangereuses, aux danses sensuelles, gitanes à la noire prunelle qui se cristallisera dans le personnage de Carmen de Mérimée.

Mais chez notre poète, le seul nom de ce pays éveille des échos bien plus profonds.

Multiples sont ses Espagnes : Espagnes poétiques, légères, rêvées, qui défient la géographie.

 

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Eglise San Isidro (Goya)

 

Comme dans La légende de la nonne, d'une éblouissante virtuosité, scandée par le refrain :

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers.

Le poète joue avec les clichés, Grenade y rime sans vergogne avec sérénade ; rien n'y manque, ni la prunelle espagnole, ni le fier brigand.

Il est des filles à Grenade,

Il en est à Séville aussi,

Qui, pour la moindre sérénade,

A l'amour demandent merci ;

Elle prit le voile à Tolède,

Au grand soupir des gens du lieu …

Or, la belle à peine cloîtrée,

Amour dans son cœur s'installa.

Un fier brigand de la contrée

Vint alors et dit : Me voilà !

Quelquefois les brigands surpassent

En audace les chevaliers.

 

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Tolède

 

Et la légende se poursuit par une brillante variation sur le roman noir.

De Grenade (1828), on retient le défilé éblouissant des images et la cascade de mots sonores dans un choix apparemment désordonné, appelé le plus souvent par les besoins de la rime ou la magie des syllabes.

 

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Grenade

Qu'importe si l'aqueduc de Ségovie se retrouve avec trois rangs d'arches, s'il n'y a pas de minarets à Alicante, tant pis pour la botanique si Medina la chevalière n'a pas de sycomores, si son Alhambra sort tout droit des pages du Dernier des Abencérages.

Inutile de relever que dans Les Bluets, Peñafiel, ville andalouse, devient castillane avec un rien de Galice, puis se retrouve dans la province de Madrid où l'héroïne, perle de l'Andalousie, cache ses amours avec le roi.

 

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L'aqueduc de Ségovie

 

Dans Les Orientales (1828), son Espagne est parfois une terre à demi-africaine ; sous l'influence conjuguée de la mode du temps et de la lecture des romanceros moriscos surgissent des minarets, apparaissent des sultans échappés du Dernier des Abencérages de Chateaubriand.

Dans Guitare (Les rayons et les ombres - 1837), le poète défie la géographie, mêle sans vergogne Antequera, la Cerdagne, la tour de Nîmes et Madrid

Le poème dans son rythme brisé nous entraîne sur les pas de la belle Sabine :

Quand vers le soir

Elle passait sur le pont de Tolède

En corset noir.

Tandis que du refrain lancinant qui scande le poème sourd une mystérieuse angoisse : Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou.

Victor Hugo n'a jamais voulu sacrifier la poésie à l'histoire, à la géographie et les précisions ne sont que des tremplins pour l'imaginaire, des points de repères pour authentifier l'affabulation. On voyage au gré de la fantaisie du poète, par des mots qui sont semeurs de rêve.

Victor Hugo écrit :

L'auteur de ce recueil n'est pas de ceux qui reconnaissent à la critique le droit de questionner le poète sur sa fantaisie, et de lui demander pourquoi il a choisi tel sujet, broyé telle couleur, puisé à telle source… L'art n'a que faire des lisières, des menottes, des baillons ; il vous dit : "Va" et vous lâche dans ce grand jardin de la poésie où il n'y a pas de fruit défendu. L'espace et le temps sont au poète.

Romantique Espagne de ses deux plus célèbres drames, Hernani et Ruy Blas.

Il avait lu le Romancero general, et en particulier les romances historiques qui constituaient, selon lui, la véritable Iliade de la chevalerie.

L'ouvrage avait été traduit par Abel, l'hispaniste de la famille, qui préparait un ouvrage en trente volumes intitulé Le Génie du théâtre espagnol. Ce livre ne verra pas le jour, mais le génie de Hugo y puisera en pratique comme une théorie.

La fameuse préface de Cromwell s’appuie explicitement sur El Arte nuevo de hacer comedias de Lope de Vega.

Quando he de escrivir una comedia, encierro los preceptos con seís llaves.

Pour enfermer les préceptes, en effet, ce n’est pas trop de six clefs, commente le libérateur des trois unités.

 

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Lope de Vega (Tristan de Escamilla)

 

Hernani, Tres para una

La Première d'Hernani fut tumultueuse, cependant, malgré les cabales, ce fut un succès. Le premier acte se passa dans un calme relatif. Les ennemis attendaient le second pour siffler la scène des portraits, mais elle avait été considérablement réduite et la rumeur hostile n'eut pas le temps de s'amplifier puisque la suite avait été abrégée par une formule appelée à devenir célèbre j'en passe et des meilleurs.

Certes Mlle Mars refusa de dire vous êtes mon lion superbe et généreux mais elle fut sublime et fit oublier ses 50 ans dans le rôle de la toute jeune Doña Sol. Il se fit un accord entre la jeunesse de la salle, celle des personnages et celle du texte. Ce fut un moment magique, d'émotion partagée, de grâce suspendue.

 

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Mademoiselle Mars

 

Doña Sol, l’unique image solaire, dans sa robe blanche, promise au vieux et tyrannique Ruy Gomez, et convoitée par le jeune roi Charles 1er, est éprise d’Hernani, le hors-la-loi, l’homme au destin fatal et ténébreux, le héros romantique.


Don Carlos est roi mais au début, il se comporte comme un bandit.

Doña Sol le lui dit : Le bandit, c'est vous.

 

Hernani, bandit gentilhomme, poursuit implacablement un désir de vengeance, mais il aime de toute la noblesse de son âme.

Au début du drame, le jeune roi Charles, séducteur, est un avatar de Don Juan. Mais à son retour d'Allemagne, ceint de la couronne, il est devenu Charles-Quint. Don Carlos meurt à ce qu'il fut. Hernani reprend son identité : il est Don Juan de Aragon.

Mais, comme le jeune roi s'est dépouillé de lui-même entre les mains de Charlemagne, Hernani s'est remis entre les mains de Ruy Gomez qui lui apparaît comme le mythe dégradé du Commandeur, et qui va briser le bonheur promis aux amants

Il suffit de se rappeler sa première apparition, vêtu de noir, qui découvre Doña Sol dans les bras d'Hernani :

Si noire trahison

Pétrifia un vieillard au seuil de sa maison

Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe

A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe.

 

Puisque Hernani renonce à sa vengeance, la fatalité aurait pu être désarmée, mais la mort viendra le saisir du fond du passé dont le vieux duc est la suprême incarnation.

C'est le sens profond de la scène des portraits. Plus qu'un morceau de bravoure, cette fameuse scène éclaire la force aliénante du passé, le code moral de vertus qui transforme en pierre le dernier rejeton de l'illustre lignée.
Hernani, le hors-la loi, reconnaît lui-même ce code de l'honneur castillan.

Il a profané l'hospitalité, je suis damné, et c'est sur la tête de son père qu'il prête le serment qui le condamne.

L'image du Duc et du Père se confond.

Le Duc a ma parole et mon père est là- haut.


Et quand le revenant surgit au milieu de la fête, masque ou spectre, sous son domino noir, Hernani "reste pétrifié.

Aragon doit payer cette dette à Silva.

Doña Sol se révolte contre cette mort absurde, mais en accomplissant elle-même le geste fatal, en se donnant la mort la première et en tendant le poison à Hernani, elle inverse les signes. L'ultime instant de leur vie devient extase d'amour.

L'amour est plus fort que la mort.

 

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Charles-Quint (Bernaerd van Orley)

 

La métamorphose du jeune roi en un souverain plein de sagesse, qui peut sembler un coup de théâtre facile, n'est cependant que le raccourci dramatique d'un fait historique dont témoignent les historiens : le souverain devenu Charles-Quint, de retour en Espagne, ceint de la couronne d'Empereur, ne ressemble plus désormais au freluquet qui arriva de Flandres en 1517.

La réalité historique aurait peut-être préféré qu'un drame sur la jeunesse du futur Empereur se situât en Flandres, mais nul ne saurait s'étonner que l'auteur ait choisi l'Espagne, présente au cœur de ses rêves et de ses nostalgies de l'enfance, en cette terre hugolienne de cruauté, de la fatalité.

Ernest Martinenche, dans son ouvrage, L’Espagne et le Romantisme français écrit :

Si la clef d'Hernani est dans le romancero, c'est dans un romancero très subjectivement ressenti où il croit saisir la saveur farouche du Moyen-Âge. Une Espagne sans date qu'il transporte au début du 16ème siècle et que son imagination élève au rang d'épopée.

 

Historiquement inexact, ce parti pris est artistiquement légitime. Ce sont les géants du Moyen-Âge qui, au cours des âges précédents, ont forgé l'âme et la force espagnoles. Et c'est une vérité plus subtile que nous donne le poète lorsqu'il transcende un moment précis pour réunir en une vision synthétique plusieurs époques qui s'expliquent les unes par les autres.

La couleur locale nous est donnée par divers procédés : par des descriptions minutieuses des costumes, tel celui de Doña Josefa Duarte, avec son corps de jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la Catholique, celui d'Hernani, en costume de montagnard d'Aragon, puis dans son habit de velours noir décoré de la Toison d'or ; par la suggestion des décors, le château de Ruy Gomez, la colonnade mauresque du Palais Royal de Saragosse ; par la suggestion des mots : des syllabes sonores ou des termes en espagnol qui véhiculent une réalité étrangère, un élément inaltérable d'altérité.

Parmi les accessoires romantiques, Hugo a trouvé le poignard, mais qui relève tout

autant de la comedia. La Dama est toujours prête à en user pour défendre son honneur.

La comedia lui a suggéré des mots, des situations. L'enlèvement de Doña Sol et l'acte III utilise des ressorts fréquents de la comedia.

Il est vrai, cependant, que certains éléments vont à l'encontre des traditions et des mœurs espagnoles, telle la réplique de Ruy Gomez : Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme, et même le désir de vengeance d'Hernani n'est guère recevable. En effet, les héros de la comedia, qui ne badinaient pas sur la question de l'honneur et n'hésitaient pas à faire tomber une tête, si haut placée qu'elle fût, respectaient celle du roi que tous considéraient comme sacrée.

Quant au suicide, il est impensable. E. Martinenche fait remarquer que le code sanglant de l'honneur, qui ne reculait ni devant le meurtre, ni devant l'assassinat, et qui explique, s'il ne le justifie pas, l'assouvissement de la haine par n'importe quelle ruse, n'a jamais accepté le suicide, un péché qui entraîne la damnation éternelle.

L'honneur castillan, thème du drame, sera spirituellement moqué par José Maria de Larra au début du XIXème siècle, dans l'un des ses plus brillants articles consacrés au théâtre, (En ce siècle, nous montrer le serment respecté et accompli jusqu'à la mort est une chose qui vraiment peut faire mourir le spectateur le plus grave). Mais Ruy Gomez et Hernani n'appartenaient pas à ce siècle. Dans le passé, les exemples sont nombreux de cette foi respectée jusqu'au crime, non seulement dans les chroniques, mais aussi dans les comedias.

Là encore, Martinenche remarque que, s'il y a parfois chez Hugo une tendance à donner à l'expression de ce sentiment une ampleur lyrique, une violence raisonneuse qui sortent un peu de la comedia, l'inévitable anachronisme de certaines touches n'empêchent pas la vérité du tableau.

Et il ajoute :

Victor Hugo ne trahissait pas l'honneur castillan quand il le représentait comme le culte de la superstition même du serment.

Il a retrouvé là l'essence même de la comedia espagnole.

 

Ruy Blas

Entre Hernani et Ruy Blas, écrit-il, deux siècles de l'histoire de l'Espagne sont encadrés. Dans Hernani, le soleil de la Maison d'Autriche se lève, dans Ruy Blas, il se couche.

Hernani se situe en 1519. Pour Ruy Blas, la date est moins précise ; la pièce se situe vers la fin du XVIIème siècle.

Le sujet philosophique de Ruy Blas, précise-t-il, c'est le peuple aspirant aux régions élevées, le sujet humain, c'est un homme amoureux d'une femme, le sujet dramatique, c'est un laquais qui aime une reine.

Donc, au cœur du drame, l'humiliation d'un homme arrivé au faîte de sa puissance

Peut-être a-t-il trouvé son sujet dans l'aventure de Valenzuela, bien connue de tous les historiens. Fernando de Valenzuela, petit hobereau originaire de Ronda, devint le favori de la reine Marie-Anne d'Autriche, veuve de Philippe IV ; il franchit tous les degrés de l'ascension sociale, devint Grand d'Espagne et Premier ministre. Au retour de Don Juan d'Autriche, le bâtard royal, il fut brutalement destitué et écarté de la reine. Il accepta sa disgrâce avec dignité.

 

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Fernando de Valenzuela (Claudio Coello)

 

Ruy Blas, bien plus que l'incarnation de Valenzuela, est le héros romantique par excellence. Et la veine authentiquement espagnole se trouve dans le personnage de Don Cesar de Bazan, qui ressemble à s’y méprendre au célèbre hidalgo du Lazarillo de Tormes.

On trouve dans Ruy Blas le même souci d'authenticité que dans Hernani. Il n'y a pas un détail de la vie privée ou publique d'intérieur, qu'il s'agisse d'ameublement, de blason, d'étiquette, ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact, y compris l'évaluation chiffrée de la maison de la reine, ce que confirme l'étude d'Ernest Martinenche (L'Espagne et le Romantisme français).

Cette précision dans les détails est attestée également dans "Solo Madrid es corte" de Deleite y Piñuela où l'on trouve cette somme exacte, citée par Hugo, sans un maravedi d'erreur.

L'Espagne de Ruy Blas n'est pas différente de celle que nous peignent les historiens : la décomposition de l'Etat sous le règne de souverains incapables est authentique.

 

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Derrière un décor d'apparat, même corruption, même misère ; les favoris donnent des leçons de pillage.

L'on peut être sûr que, lorsque Victor Hugo prend ses distances avec la vérité historique, ce n'est pas par ignorance, c'est délibérément.

Mais là encore affleurent des souvenirs : la rue Hortaleza est celle que la reine emprunte tous les soirs, (Victor Hugo orthographie ce nom avec un "h") pour se rendre chez les sœurs du Rosaire, cette même rue madrilène où se trouvait le triste collège de son enfance.

 

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Victor Hugo en 1833

 

Après 1840, Victor Hugo écarte un peu l'Espagne de sa poésie, mais elle ne disparaît pas pour autant totalement : elle réapparaît dans des épigraphes, dans ses écrits politiques et dans ses ouvrages en prose, elle continuera de hanter son œuvre d’écrivain, même si son engagement politique et parlementaire l'entraîne sur d'autres voies.

Pendant ses années d'exil, il s'intéresse à l'Espagne du présent, il fustige les méfaits de la monarchie et du clergé et, dans l'immense épopée qu'est La Légende des siècles, l'Espagne trouve tout naturellement sa place.

Lors de son second voyage dans le pays basque, il découvre dans une église de Pampelune un bas relief du XIV siècle.

J’ai cru voir revivre, rudement et superbement taillée dans le granit, la belle romance castillane qui commence ainsi :

Bernard, la lance au poing, suit en courant les rives d'Arlanza.

Il est parti, l'Espagnol gaillard, vaillant et déterminé.

Les fiers héros mi-légendaires, mi-historiques, célébrés dans les Romances, lui inspirèrent plusieurs poèmes de La légende des siècles.

Il consacre un cycle tout entier au Cid, la figure la plus haute de l'histoire médiévale espagnole du temps de La Reconquista.

Le Cid fut capitaine de Don Sanche, roi de Castille et de Léon, puis d'Alphonse VI, qui le bannit par jalousie. Il inspira, dès 1140, la célèbre chanson de geste le Cantar del Mio Cid, qui le présente comme un chevalier loyal trompé par un roi félon.

Ce n'est que vers le XVème siècle que La cronica rimada raconta la jeunesse du Cid, son mariage avec Chimène ; ces deux chroniques furent sans doute à l'origine des romances auxquels Guillén de Castro emprunta le sujet de la pièce, Las mocedades del Cid, source d'inspiration de Corneille.

 

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Le Cid

 

Or le Cid assiège l'imaginaire de Victor Hugo, sous l'influence d'une double fascination : fascination exercée sur l'écrivain par Corneille, ce génie moderne, tout nourri de culture hispanique (ne voit-il pas dans Le Cid un exemple de pièce romantique ?), mais aussi fascination très romantique pour le Moyen-Âge si cher aux Romantiques.

Le héros qui l'intéresse n'est pas le jeune amant de Chimène, mais le héros dans la force de l'âge. Imitant le rythme du Romancero, il compose et recompose une figure moderne, inquiétante, du Cid, homme libre, révolté contre le Roi. Comme si la destinée du Cid se confondait avec sa propre histoire et s'enlaçait encore une fois à sa vie.

Le Cid, exilé par un roi injuste

Et lui, le Proscrit.

Et Napoléon le petit et l'ombre de l'Empereur.

Et, dans l'ombre de l'Empereur, Léopold toujours dont, à 20 ans, il rêva de suivre les traces glorieuses au pays du Cid.

 

En 1859, il compose le poème justement célèbre, La Rose de l'Infante, dans lequel il évoque la défaite de l'Invincible Armada (1588). Avec le naufrage retentissant de la glorieuse flotte espagnole, s'ouvrait le gouffre où allait s’abîmer la grandeur de l'Espagne.

Dans son poème, Victor Hugo fait se télescoper deux périodes de l'histoire, de deux règnes. La petite infante et le portrait de l'homme en noir.

La petite infante de cinq ans, un peu dédaigneuse, qui tient à la main une rose, est la fille de Philippe II ; elle ne vécut que trois ans, mais elle évoque pour nous la charmante petite princesse, fille de Philippe IV, que peignit Vélasquez, un demi-siècle plus tard.

 

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L'infante (Velazquez)

 

Même flou dans le cadre spatial. C'est à la fois Aranjuez, Burgos et l'Escorial. Les bassins riants d'Aranjuez se reflètent sinistrement dans les marbres polis du caveau des rois de L'Escorial.

L'ombre de l'homme en noir, qu'il réveille ici, reprend à son compte l'image sinistre que les écrivains romantiques contribuent à propager de ce souverain :

Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main,

Dans le vaste palais catholique romain

Dont chaque ogive semble au soleil une mitre,

Quelqu'un de formidable est derrière la vitre

On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur,

De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur

Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière,

Parfois est immobile une journée entière ;

C'est un être effrayant qui semble ne rien voir ;

Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir ;

Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe ;

Spectre blême ! Son ombre aux feux du soir s'allonge ;

Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi ;

Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi. [...]

 

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Felipe IV (Velazquez)

 

Une forme d'épopée, immobile et miniaturisée, tempête sous un crâne de roi. Le naufrage de la flotte s'imprime dans l'œil de fantôme :

On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.

Et la rose que tenait l'infante qui s'effeuille au souffle du vent :

Ses cent feuilles, que noie et roule l'eau profonde,

Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés

Sur mille petits flots par la brise irrités ;

On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.

"Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre

A la petite fille étonnée et rêvant,

Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.

 

Pepita

C'est l'autre fil léger qui court depuis le temps de l'enfance jusqu'à la vieillesse du poète.

Pepita, l'adolescente dont il s'était épris à Madrid, sa compagne de jeux dans le palais Masserano, et qui se confond avec Lise, l'autre jeune fille qui l'avait émue à Bayonne.

Bien plus tard dans Le voyage aux Pyrénées, il raconte :

L’hôtesse a deux filles ; la cadette s'appelle Pepita comme toutes les Espagnoles.


Pepita apparaît encore au Chapitre XXXIII.

Dans Le dernier jour d'un condamné, son souvenir se mêle à celui d'Adèle aux Feuillantines :

Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage.

Et puis quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais déjà rêveur et passionné

La petite Espagnole, avec ses grands yeux verts et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'andalouse de quatorze ans, Pepa.

Elle apparaît à nouveau dans le poème Fantômes (Les Orientales - 1828) :

Hélas que j'en ai vu mourir de jeunes filles !

Une surtout. - Un ange, une jeune Espagnole !

Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents,

Un œil noir, où luisaient des regards de créole,

Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole,

Qui couronne un front de quinze ans !

En 1877, on la retrouve dans L'Art d'être grand-père :

Ce devait être Inesilla, mais non, c'était Pepita…

Mon père avait une escorte

Nous habitions un palais

Dans cette Espagne que j'aime

Au point du jour, au printemps

Quand je n'existais pas même

Pepita - j'avais 8 ans

Me disait - Fils, je me nomme

Pepa, mon père est marquis

Moi, je me croyais un homme….

Etant en pays conquis…

Et c'était presque une femme

Que Pepita mes amours…

Je disais quelque sottise ; Pepa répondait : Plus bas !

M'éteignant comme on attise,

Et pendant ces doux ébats,

Les soldats buvaient des pintes,

Et jouaient au domino,

Dans les grandes chambres peintes,

Du palais Masserano.

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Victor Hugo en famille à Hauteville House

 

Et, dans Les quatre vents de l’esprit, son nom dit toute la nostalgie qui sourd d'une blessure secrète :

Je revois 1812

Mes frères petits

Le puisard et la pelouse

Et tout le bleu d'autrefois

Enfance ! Madrid ! Campagne

Où mon père nous quitta

Et dans le soleil d’Espagne

Toi dans l'ombre, Pepita.

 

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Madrid - Plaza Mayor

 

Hispanisme de Victor Hugo

Mendez y Pelayo, le grand critique espagnol, jugeait sans indulgence les nombreuses erreurs grammaticales que le poète commettait en espagnol.Cependant, comparant son hispanisme à celui de Mérimée, infiniment plus érudit, plus solide, il lui reconnaît néanmoins un hispanisme inné.

Al estar en castellano parece que esta entre los suyos y en su propia lengua, écrit le critique espagnol.

Quand il écrit en espagnol, il semble avoir retrouvé les siens et sa propre langue.


Que s'est-il joué dans l’ombre, en son enfance, pour que jusqu'à la fin de sa vie, il s'enchante des sonorités du castillan ?

Les hasards de l'Histoire ont fait de lui un poète français.

C'est par la chute de l'Empereur et, en conséquence, celle du roi Joseph, que mon père, de général espagnol qu'il était, est devenu général français, et que moi, de futur poète espagnol, je suis devenue poète français.

Tant de chansons, d’épigraphes citées dans leur langue d'origine ne sont-elles pas un écho d’autrefois, du temps où il était el chiquito francés ?

Et si l'espagnol était pour lui une langue paternelle ?

 

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Victor Hugo lisant devant un mur de pierre

(photo Auguste Vacquerie/Musée d'Orsay, Paris)

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