Pleins feux sur le drame romantique (1-2)

 

Pendant la révolution, le théâtre a constitué une vraie caisse de résonance des émotions et des idées d'un peuple en effervescence, qui, même pendant les années les plus terribles de la Terreur, se ruait dans les multiples théâtres qui avaient ouvert leurs portes dès 1790.

 

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Théâtre de la Porte Saint -Marin en 1790

 

Rien ne peut mieux souligner ce rôle éminent de propagande que la remarque de Louis XVI à la lecture qui lui fut faite du Mariage de Figaro :
"Cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fut pas une conséquence dangereuse. Cet homme se joue de tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement".

  Des années plus tard, Napoléon rappelant cette représentation - qui eut lieu car Louis XVI finit par céder - déclara :

"Le mariage de Figaro, c'est déjà la révolution en action".

 

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En 1790, une autre pièce de théâtre, Charles IX ou la conspiration, dont l'auteur était Marie-Joseph Chénier, le frère du poète qui devait mourir sur l'échafaud, eut une importance équivalente.

Danton se déchaîna à la tribune pour que cette pièce fût jouée et lorsque, malgré l'interdiction, elle fut représentée, Danton s'écria :

"Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX a tué la royauté"

Trois  grands noms, Dumas, Vigny, Hugo se disputent le champ clos de l'expérimentation littéraire.

Pour la postérité Hugo a éclipsé ses amis et rivaux.

Cependant, avant la célèbre et tumultueuse Première d'"Hernani", c'est avec Dumas, futur auteur du triomphal Antony, que naquit officiellement le premier  drame romantique : Henri III et sa cour.

Huit mois plus tard, Vigny ouvrait une nouvelle brèche avec Le More de Venise.

 

Brève histoire du théâtre du XVIII au XIX

La Comédie française était située à l'hôtel de Guénégaud, rue Mazarine. En 1689, les Comédiens s'installèrent dans un grand théâtre, bien aménagé, rue des Fossés St. Germain (14 rue de l'Ancienne Comédie) où ils jouèrent pendant 80 ans.

Puis ils partirent pendant 12 ans au Palais des Tuileries avant de s'installer définitivement en 1782 au théâtre de l'Odéon. Un incendie le détruisit en 1900 et le théâtre fut reconstruit au même endroit.

 

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En 1789, la Comédie française devint le "Théâtre de la Nation" mais la troupe garda le nom de "Comédiens du roi".

En décembre 1789, l'Assemblée nationale accorda les droits civiques aux comédiens et, en 1790, prit une mesure officielle qui mettait un terme aux privilèges de la Comédie française et libérait l'art dramatique en la dépossédant d'une exclusivité qui paralysait ainsi toute initiative.

On accorda à quiconque le droit d'ouvrir un théâtre. Trois mois plus tard, de nombreux théâtres nouveaux s'ouvrirent à Paris. Amateurs, candides ou aigrefins, se mirent à courir leur chance, déstabilisant du même coup les comédiens chevronnés.

Cette libération eut également des conséquences en province où, auparavant, la profession était également rigoureusement réglementée. On était souvent comédien de père en fils mais la révolution changea tout cela ; bien des errants, des aventuriers, rebelles, des nobles en fuite, des hommes, qui voulaient échapper à quelque danger, vinrent grossir les rangs des comédiens ambulants.

A partir de 1790, ce fut une vraie frénésie de théâtres. 45 salles furent ouvertes. 51 l'année suivante, 1500 pièces furent créées en 10 ans : pantomimes, drames larmoyants, arlequinades ; il en alla de même en province.

En 1791, se produisit une scission au sein de la Comédie française et quelques sociétaires, dont l'illustre Talma, quittèrent l'Odéon et s'installèrent dans une nouvelle salle du Palais Royal construite par Philippe d'Orléans, dit Philippe-Egalité. Ils la baptisèrent "Théâtre français de la rue la Loi"(rue de Richelieu). Dès lors les deux théâtres se concurrencèrent.

Le Théâtre de la Nation était plus conservateur. Le Théâtre français plus révolutionnaire prit le nom de "Théâtre de la République". L'affrontement prit une tournure politique. En 1792, le Théâtre de la Nation, accusé d'avoir joué une pièce réactionnaire, Paméla ou la Vertu récompensée, fut fermé à la demande de Robespierre.

L'auteur et les comédiens furent emprisonnés ; ils furent sauvés par un comédien, Labussière, et par la chute de Robespierre.

En 1795, il n'y avait plus de Comédie française. En mai 1799, le Directoire décida de la réouverture de la salle rue de Richelieu qui devint la seule salle.

En 1804, Napoléon mit le théâtre sous surveillance.

Il rétablit la censure en 1806 et, deux ans plus tard, réduisit le nombre des théâtres : Opéra. Opéra comique. Le Théâtre français. L'Odéon. L'Ambigu, La Gaîté. Les Variétés, et La Porte Saint Martin.

En 1806, il signa Acte Constitutif de la Société du Théâtre français et en octobre 1812, de Moscou, il signa le décret qui la réorganisait.

Napoléon, comme Louis XIV, avait un vrai projet de politique culturelle. Il aimait passionnément le théâtre ; pendant toutes les années de son règne, il n'a jamais pu se passer de son comédien favori, François Joseph Talma

 

Talma

Il compte parmi les acteurs les plus prodigieux et les plus adulés de son temps ; Pour Chateaubriand, il allia le beau, idéal de l'antiquité, à la modernité. Il porta le jeu dramatique à une intensité et à une simplicité exemplaires.

 

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Talma dans Charles IX

 

Dans le rôle de Charles IX il fut prodigieux ; il s'était inspiré du portrait du roi ; il portait un pourpoint de velours noir brodé d'or, une fraise tuyautée, un justaucorps et un haut de chausse bouffant de satin blanc, une toque posée de biais, ornée de rubans et de plumes.

"Jamais effet ne fut plus grand que celui de ce jeune Talma, avec cette noble et pâle figure, semblable au portrait du roi sorti vivant de la toile et dans son costume historique".

Ce fut un triomphe absolu. Dans la salle, il y avait de nombreux révolutionnaires, dont le futur Philippe-Egalité, Mirabeau.

Et Camille Desmoulins, de commenter : "Voila une pièce qui avance plus la chute de la monarchie et de la prêtraille que les journées révolutionnaires"

Talma jouait désormais rue de Richelieu, au théâtre de la République. Il avait épousé Julie Carreau qui recevait dans son salon toute l'élite littéraire. En janvier 1791, dans le rôle de Néron, une pièce de Voltaire, il subjugua le public. Vêtu de guenilles, il innovait en montrant ses pieds nus ; il en appelait à Robespierre :

"Que d'échafauds dressés me paieront mes douleurs

Que je sois criminel mais que je règne encore

Du fond des noirs abîmes s'élancent jusqu'à moi des fantômes sanglants."

Des bravos frénétiques, des cris "Mort aux tyrans" ; Le succès de la pièce protégeait l'auteur et son interprète mais le comité de Salut Public instaura une censure, on supprima des vers de Voltaire jugés trop audacieux.

Talma se savait en danger ; sa femme, Julie s'était cachée à la campagne. L'atmosphère se faisait de plus en plus lourde. Lorsqu'en 1792, il tenta d'intervenir en faveur de ses compagnons du théâtre de la Nation qui avaient été emprisonnés mais on lui fit comprendre qu'il mettait en jeu sa propre liberté et sa vie.

La chute des Girondins, parmi lesquels il comptait bien des amis, rendit la menace plus précise.

David lui conseilla de se cacher.

"Si une fois tu te fais pincer par Robespierre qui ne m'aime pas, je te laisse guillotiner, mon ami."

 Seule son immense popularité semble lui avoir épargné l'échafaud. Lui aussi fut sauvé par la chute de Robespierre.

 

Talma et Napoléon

 

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Ils se sont rencontrés en 1795, peut être dans l'atelier du peintre David, peut–être chez Madame Tallien. Bonaparte était alors simple officier ; il a 6 ans de moins que le comédien.

Talma raconte : "Il a parfois été mon modèle. Je l'ai observé dans des circonstances fort importantes et jusqu'à ses regards, sa physionomie, ses accents, tout m'a servi de leçon".

Dans son irrésistible ascension, Bonaparte n'oublie jamais son acteur favori.

En 1800, le Premier Consul est à Lyon, il le convoque avec la troupe qui jouera pour lui, Œdipe, Andromaque, Sémiramis.

Talma crée une pièce de Népomucène Lemercier Pinto ou la journée de la conspiration et certaines répliques évoquent irrésistiblement l'ascension de Bonaparte. "Patience, audace, volonté, voilà de quoi renverser le monde... La gloire est le rêve du génie", Talma réécrit avec l'auteur certaines scènes.

Le succès du comédien ne se dément pas qu'il joue à Paris ou en province.

Dans les Mémoires d'Outre tombe, Chateaubriand fait de lui un remarquable portrait ; il lui apparaît déjà comme la personnification du romantisme:

"La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front. Grec pantelant et funeste, un immortel Oreste tourmenté qu'il était depuis 3000 ans… Il marchait, forçat de sa destinée, inexorablement enchaîné entre fatalité et terreur."

Le Premier consul lui demande de reprendre des tragédies de Corneille, moins connues, en particulier La mort de Pompée dont il sait, lui-même, par cœur plusieurs tirades. En homme politique, il critique le jeu de son ami.

"Vous avez fait parler César en orateur de club. Mais songez qu'il n'était rien moins que Jacobin... d'ailleurs ce que disent ces gens- là est toujours loin de ce qu'ils pensent."

Napoléon le critique également dans Britannicus :

"Vous n'avez pas compris le rôle de Néron. Vous le jouez comme avant la révolution. Dans la scène avec votre mère, vous figurez un enfant maussade recevant une réprimande. Un autre moyen doit être trouvé pour transmettre au public l'ennui des remontrances d'Agrippine.

Talma médite les observations de l'Empereur, invente un jeu de scène avec sa toge.

A la fin du spectacle, Napoléon lui dit simplement :"J'ai vu Néron."

 

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Napoléon ne peut se passer de son comédien. Pendant les deux mois d'un armistice en Prusse, il le fait venir avec la troupe.

En 1808, à Erfurt, il décide de le faire jouer "devant un parterre de rois" ; un spectacle tous les jours, essentiellement des pièces de Corneille. Talma rencontre l'empereur de Russie, le roi de Saxe, Goethe.

 

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Pendant toutes les années de l'Empire, le comédien sera ainsi à la disposition de Napoléon. Il s'épuise à répondre à ses demandes, le rejoint à Saint-Cloud, à Fontainebleau, et poursuit cependant sa carrière et ses tournées dans les villes de province.

Il est de toutes les cérémonies, au mariage de l'Empereur, à la naissance du Roi de Rome, et pendant toutes ces années, il enchaîne succès sur succès.

Il joue des pièces de Shakespeare bien qu'il n'aime guère les traductions de Ducis et la version fade et édulcorée qu'il a donnée de Hamlet.

Il crée le rôle et bouleverse les spectateurs. Germaine de Staël vint le voir jouer à Genève et commença entre eux alors une importante correspondance, remplie de remarques concernant le jeu du comédien.

Elle donne une très belle description de son interprétation :

"Quand Talma aperçoit le spectre, on suit tous les mouvements de les yeux qui le contemplent. Dans le fameux monologue "to or not to be "Il ne faisait pas un geste...  Quelquefois il remuait la tête pour questionner le ciel et la terre... Lorsqu'il demande à sa mère l'aveu de son crime, il tire son poignard… Au moment de frapper se retournant vers l'ombre de son père, il s'écrie : "Grâce, grâce".

 

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Dans Le rôle d'Hamlet

 

Vers 1805, la maladie et la mort de sa première femme, Julie Carreau, qu'il n'a pas cessé de voir malgré leur divorce, est sans doute l'origine de sa première grande crise nerveuse. Il a des hallucinations morbides.

Son attachement à Napoléon est profondément sincère, désintéressé.

Lors de la campagne de Prusse, il était chargé de lire sur scène les bulletins de la grande armée que le public écoutait avec ferveur. Au moment de son abdication à Fontainebleau, il adresse à l'Empereur déchu une émouvante lettre dans laquelle il lui dit son indéfectible fidélité :

"C'est votre personne et vous seul que je pleure… Le malheur, le sort qui vous a trahi, n'ont fait qu'accroître mon attachement à votre personne, et vous ont rendu, si possible, plus grand et plus vénérable à mes yeux... Sire, mon cœur vous suit"

Il doit cependant jouer devant l'empereur de Russie qu'il avait rencontré à Erfurt, et le roi de Prusse. Pour la première fois, il joue moins bien. Louis XVIII qui vient l'applaudir dans Britannicus est ému aux larmes. Talma demande un congé et part en tournée.

Il joue à Londres, en province ; malgré ses demandes réitérées, il n'obtient pas la résiliation de son contrat avec la Comédie française et poursuit, harassé, son métier et ses tournées en province.

Elles se succèdent, triomphales L'un de ses plus extraordinaires spectacles, donné à Paris, fut Sylla d’Etienne de Jouy. Il s'était transformé en Sylla ; il a réécrit certaines phrases de la pièce et il a une idée qui va faire sensation : il joue de sa ressemblance avec Napoléon ; il se fait la tête de l'Empereur qui vient de mourir.

Alexandre Dumas se souvient:

"Oh oui, c'était bien le masque sombre de l'homme que j'avais vu passer dans sa voiture, la tête inclinée sur sa poitrine, et que j'avais vu revenir le lendemain de Waterloo. Nul ; ô Talma n'a eu ton œil plein d'éclairs, avec cette calme physionomie sur laquelle la mort de 30.000 hommes n'avait pu imprimer la trace d'un remords."

Il jouera pour la dernière fois à la Comédie française en janvier 1826.

Lorsque le jeune Hugo rencontre le comédien, il lui dit: "Ce que vous rêvez de jouer, c'est justement ce que je viens d'écrire. "Il lui lut quelques scènes de "Cromwell" "Dépêchez-vous de finir votre drame, j'ai hâte de le jouer. "

Mais Talma est vaincu par la maladie. Il meurt d'un cancer des intestins, le 21 octobre 1826.

Il est resté jusqu'à la fin un acteur exceptionnel mais il n'a pas trouvé chez les auteurs de son temps, des pièces à sa mesure.

 

Le drame romantique avant Hernani

Le drame romantique n'a pas surgi ex nihilo.

Il doit beaucoup à l'ouvrage de Madame de Staël, De l'Allemagne, et au groupe de Coppet, en particulier à Schlegel et à Sismondi.

A Coppet s'écrivent ou se préparent des ouvrages essentiels et dans lesquels on peut reconnaître la manifestation du premier romantisme français.

Germaine de Staël apporta aux romantiques des arguments, des thèmes nouveaux, et bien des écrivains, Lamartine, Gérard de Nerval, par exemple, lui furent redevables de leur initiation à la culture d'outre-Rhin.

Le drame romantique s'explique en partie par l'influence des modèles étrangers ; Angleterre, Allemagne, Espagne, mais il plonge ses racines dans notre propre littérature.

Dans Le Barbier de Séville, Bartholo énumère, parmi "les sottises enfantées par son siècle : la liberté de pensée, l'attraction, l'électricité, le tolérantisme, l'inoculation, l'encyclopédie et les drames."

Voici donc le drame promu au rang des conquêtes du siècle des Lumières.

D'ailleurs, Le Fils naturel de Diderot, en son temps fut dénoncé comme une intolérable incursion des philosophes dans le jardin des Lettres, une annexion de l'art dramatique au bénéfice des Lumières.

 

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Mais autant qu'à l'auteur, le théâtre appartient au public et la fortune du drame est fonction des transformations de la société. Pour vivifier la scène, il faut que les auteurs atteignent un nouveau public; aussi le drame ne s'adresse-t-il pas essentiellement à l'assistance aristocratique mais davantage aux nouveaux privilégiés de la fortune et de la culture, la bourgeoise montante.

Le choix des personnages et des sujets manifeste la complaisance du drame à l'égard de cette bourgeoisie qui influe sur le goût.

Le drame au XVIII est essentiellement bourgeois.

"Un spectacle destiné à un auditoire bourgeois ou populaire et lui présentant un tableau attendrissant et moral de son propre milieu."

Le père de famille de Diderot fut joué au Théâtre français en 1761, et trouva la faveur du public.

En 1769, le genre est acclimaté: "trois pièces comme cela par an tueront la tragédie "

 

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Evincé du Théâtre-français, le drame fut repoussé vers les scènes du boulevard et il se plia aux exigences d'un public populaire; ainsi s'orienta-t-il vers le mélodrame.

 

Vers le romantisme

En 1819 Abel et Victor Hugo avaient fondé "Le Conservateur littéraire" qui exposait les théorie de l'aile ultra-royaliste des écrivains romantiques (Hugo, Lamartine, Vigny, Alexandre Soumet)

Ces théories vont s'enrichir d'apports nouveaux avec la fondation en 1823 de "La Muse française" dont la cheville ouvrière est Emile Deschamps qui publiera des traductions et des adaptations de poètes allemands et espagnols.

Timide au début, elle prit rapidement une attitude décidée, au début de l'année 1824,

En janvier un des collaborateurs de la revue publiait un article qui avait pour titre

Nos doctrines :

"La lutte n'est pas engagée entièrement entre deux partis politiques ; elle existe entre ceux qui veulent croire quelquefois à leur cœur et ceux qui ne croyant qu'à leur raison ou à leur mémoire, ne se fient qu'aux routes déjà tracées dans le domaine de l'imagination."

Choqué, le parti ultra dénonçait l'origine "toute révolutionnaire " du romantisme et le 24 janvier un journal ultra déclarait :

"L'alarme est dans le camp des romantiques, ils viennent de commencer la guerre. Leur manifeste a paru sous le titre de "Nos doctrines"

C'est désormais autour de Nodier, nommé bibliothécaire de l'Arsenal en 1824, que vont se regrouper ceux qui, tout en restant fidèles à la monarchie, souhaitent que la littérature aille de l'avant.

Dans le salon de l'Arsenal, on retrouvait les fidèles de "La Muse française", mêlés à tout ce qui comptait dans le monde des arts, de la littérature, et de la pensée, et aussi à tout ce qui ferait l'avenir, Balzac, Dumas, Musset.

Nodier appuyait de sa sympathie agissante les futurs romantiques et fut, un peu à son corps défendant et jusqu'en 1830, le chef de file de la nouvelle École.

Néanmoins, il refusait de se poser en chef d'école et laissait, non sans s'en amuser légèrement, V. Hugo faire l'apprentissage de ce rôle.

Les années 1826-1828 voient la carte du romantisme se modifier.

 

Du Romantisme ultra ou romantisme libéral

Des groupes plus ou moins accessibles aux idées nouvelles se sont peu à peu constitués et le débat engagé depuis la publication de De l'Allemagne quitte le domaine théorique pour donner naissance à une esthétique nouvelle et libérer des forces créatrices originales.

Chose curieuse et qui explique en partie les incertitudes et les tâtonnements, ces groupes se sont manifestés en deux points opposés de l'horizon politique.

En effet le premier groupe est essentiellement composé d'ultras.

Le second groupe dans lequel s'élaborèrent les idées qui allaient donner naissance au mouvement romantique français se situe à l'autre extrémité de l'horizon politique du côté des libéraux.

Dans la mesure où le romantisme s'identifiait pour eux à la défense de la monarchie et à l'illustration de la religion, les libéraux, admirateurs plus ou moins déclarés de la révolution et héritiers de la pensée de XVIII, y étaient fermement opposés.

Néanmoins, ils souhaitaient que la littérature fût le reflet de la société post- révolutionnaire. Une société moderne, éprise de liberté, mais qu'ils ne concevaient pas de la même manière que les collaborateurs de "La Muse française."

Stendhal, en France, allait alimenter la polémique en faveur de la modernisation du théâtre, et faire pénétrer un certain nombre d'idées romantiques dans les milieux libéraux qu'il fréquentait.

 

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De 1814 à 1821, à Milan, il avait été en contact avec de Brême et ses amis. Rentré en France, il profita des remous provoqués par les représentations d'une troupe anglaise à Paris, en 1822, pour se lancer dans la bataille.

Il publia une première édition de "Racine et Shakespeare", ouvrage dans lequel il définit et défend une conception du romantisme (qu'il appelle romanticisme pour bien marquer son origine italienne) fort éloignée de celle qui avait cours dans les milieux de La Muse française.

Il professe que se ses contemporains ne sauraient prendre plaisir à un œuvre d'art que si elle leur parle de leur temps et avec le langage de leur temps.

Ce qu'il faut imiter chez Shakespeare :

"C'est la manière d'étudier le monde au milieu duquel nous vivons, et l'art de donner à nos contemporains précisément le genre de tragédie dont ils ont besoin mais qu'ils n'ont pas l'audace de réclamer, terrifiés qu'ils sont par la réputation du grand Racine. "

Le romantisme se définit donc par un certain accord entre l'écrivain et son époque.

Un nouveau journal "Le Globe", partisan de la monarchie libérale s'ouvre, à partir de 1824, aux idées de ce romantisme résolument tourné vers le présent et dont les exigences se confondent avec celles de la lutte pour une plus grande liberté.

L'action du "Globe" fut décisive en faveur du romantisme. C'est en grande partie grâce à Victor Hugo que la jonction s'opéra entre ce romantisme libéral, bourgeois, anticlérical et le romantisme aristocratique monarchiste, religieux de "La Muse française".

Encouragé par son ami Sainte-Beuve (qui faisait ses premières armes comme critique au "Globe") et déçu, ainsi que beaucoup de jeunes monarchistes, par l'attitude du pouvoir, V. Hugo s’éloigna des Bourbons.

Au début de l'année 1827, il écrit l'Ode à la Colonne de la place Vendôme où il ose égaler Napoléon à Charlemagne et aux rois de France qui ont fait la grandeur de leur pays.

"Cromwell" puis "Marion Delorme", marqueront les étapes de cet itinéraire, qui l'amène à lier de plus en plus étroitement, ainsi que le faisaient les amis de Stendhal, le combat pour la liberté dans l'art, amorcé dès 1826 dans la Préface des Odes et Ballades, à la revendication d'une plus grande liberté politique.

 

La révolution dramatique

Un parti–pris de réalisme impliquait une nouvelle orientation dans le choix des sujets et des personnages. Plus de héros de l'Antiquité ; le drame va s'attarder à peindre les humbles péripéties de l'existence moyenne, ce sera "une tragédie domestiquée", un drame bourgeois qui entend saisir l'individu dans l'exercice concret de l'existence et dans le réseau complexe de ses relations personnelles et sociales.

La révolution dramatique anticipait la révolution politique. Après la bourgeoisie, le peuple accédait à la dignité théâtrale. L'exigence de naturel et de vérité conduisirent le drame vers la prose. Il fallait faire naître l'émotion, donner le plaisir des larmes. Pour accentuer le pathétique, l'auteur ne reculera pas devant les scènes violentes mais il s'y ajoute toujours une intention moralisatrice.

En favorisant l'ascension du Tiers-État et en proscrivant l'aristocratie, elle remplit les salles d'une foule plus sensible aux malheurs du peuple qu'aux infortunes des héros antiques ; par ailleurs, le spectacle quotidien de l'horreur pendant la Terreur avait éveillé dans l'assistance le désir de sensations fortes.

Entre Diderot et Victor Hugo, la distance paraît immense; cependant du drame bourgeois au drame romantique, il existe une continuité historique, sociologique et esthétique. Loin d'entraver le mouvement précédemment amorcé, la Révolution contribua à le précipiter dans la direction ébauchée sous les Lumières.

Le répertoire des salles subventionnées est classique par vocation, on y joue des auteurs consacrés ou des tragédies néo-classiques contemporaines. Et cette tradition classique ne suscitait le plus souvent que l'ennui ou de fades imitations. Ce sera le bastion que les romantiques voudront investir.

La tragédie néo-classique obtient le suffrage de l'élite, ses auteurs sont élus à l'Académie française, mais les recettes sont catastrophiques. L'un d'eux, Népomucène Lemercire, farouchement anti romantique, détestait tout particulièrement Hugo

"Moi vivant vous n'entrerez pas à l'Académie". Il ne se trompait pas, à sa mort, Hugo lui succéda et dût faire son éloge.

 

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Nepomucène Lemercier

 

Les sujets grecs sont épuisés et la tendance naturelle du siècle, c'est la tragédie historique. Il est vrai qu'on publiait une foule de Mémoires, on aimait les scènes d'époque. Walter Scott faisait fureur.

Le rénovateur de la tragédie fut Casimir Delavigne, dont la pièce Les Vêpres siciliennes connut un grand succès en 1819.

En 1829, il donna à la Porte Saint Martin Marino Faliero et en 32 Les enfants d'Edouard. Il cherchait un compromis entre les idées classiques qui étaient les siennes et les idées romantiques à la mode.

Très célèbre de son vivant, il tomba vite dans l'oubli. Selon le jugement, sévère mais juste de Gautier, il n'était qu'un poète de second ou troisième ordre.

 

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Casimir Delavigne

 

En fait, la majorité des spectateurs lettrés voulaient, tout en acceptant le renouvellement du fond, rester fidèle à la forme classique ; renoncer à la règle des trois unités, à la séparation du comique et du tragique, à la noblesse de l'alexandrin, c'était laisser envahir notre grande scène dramatique par le mélodrame populaire.

C'est au point qu'à la suite de la représentation de Henri III et sa cour, sept auteurs dramatiques adressèrent une protestation à Charles X.

Cela dit, la remise en cause des unités classiques datait déjà de 1818 quand dans

"Le Tour de faveur" Henri de Latouche écrivait : "Voulez–vous rendre l'âme et le mouvement ? Brisez vos unités, voilà mon sentiment."

 

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Eugène Scribe (1791-1861), auteur de boulevard, fit les beaux jours du Théâtre des Variétés.

 

Le mélodrame

On a souvent rapproché le drame romantique du mélodrame pour le déprécier. Or le mélodrame est un genre parfaitement autonome, original, qui naît au XVIII siècle d'une sorte d'opéra populaire ou d'opérettes contant des aventures périlleuses ou sentimentales, souvent accompagné de musique.

C'est à partir du Directoire que le mélodrame se chargea de sens et d'une nouvelle charge émotionnelle, tandis que la part proprement musicale diminua.

Le mélodrame raconte presque toujours les malheurs d'un père que la volonté perverse d'un Traître, d'un Méchant, a privé de son rang, de sa famille et que le Héros, redresseur de torts, va restaurer dans ses droits après avoir puni le traître et présidé à l'heureux mariage du jeune couple.

C'est donc un genre codé, un système rigide et les personnages sont des types préconstruits. Le traître, avide et hypocrite, dont le mot est "dissimulons".

En face de lui, son adversaire, le Héros (rarement une femme) ; il agit par pur mouvement de vertu, il n'est pas l'amoureux et ne recevra de récompense que de sa conscience.

Son auxiliaire est un personnage populaire le "Niais" dont les maladresses de langage et de conduite font rire sans méchanceté. La Jeune Fille est la Victime désignée, dont le traître convoite la personne et la fortune ; elle est souvent enlevée, mais reste pure et vierge.

Le Père, qu'on a persécuté, retrouve à la fin, grâce au Héros, sa famille et son rang.

Nodier le qualifie fort justement de "moralité de la révolution" ; il se présente comme le dénouement heureux d'une crise, comme le récit d'une restauration, comportant une sorte de repentir de la Terreur, et peut–être surtout de la mort du Roi, le Père de la nation.

Genre théâtral moral, le mélodrame est un théâtre, non du peuple mais pour le peuple qu'il contribue à moraliser.

Le grand auteur de mélodrame fut Pixérécourt ; il connut, après l'émigration et la misère, un indéniable succès : 94 pièces jouées, 30.000 représentations, à Paris et en province, d'innombrables traductions à l'étranger. Il triompha sur le Boulevard du crime dont il était le dieu.

 

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Le boulevard du crime vers 1848

 

Quand il se promenait dans son manteau de velours et décoré de sa croix de la Légion d'honneur, il était suivi avec admiration par la foule qui le reconnaissait à sa seule silhouette.

 

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Guibert de Pixérécourt

 

En 1832, il écrit :

"Le mélodrame sera toujours un moyen d'instruction pour le peuple, parce qu'au moins ce genre est à sa portée."

"J'écris, disait-il pour ceux qui ne savent pas lire De plus le mélodrame a l'avantage de canaliser les émotions populaires."

Nodier qui préface les œuvres de Pixérécourt écrit, non sans un certain humour noir : "La guillotine ayant fait relâche, la nécessité des spectacles émouvants et d'émotions fortes se faisaient encore sentir."

 

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Hugo, Dumas, Vigny...

Quelle magnifique constellation! Hugo et Dumas ont le même âge, Vigny est leur aîné de 5 ans. Des fées se sont penchées sur leurs berceaux, donnant à chacun le talent, le génie et la beauté.

Car, au moment où nous allons les rencontrer, ils sont beaux tous les trois: Victor, "l'archange", Alexandre, dont le pâle visage romantique est éclairé par des yeux d'un bleu saphir, et Alfred, chérubin aux traits fins et spirituels "follement élégant dans son bel uniforme".

 

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Trois jeunes hommes dévorés, chacun à leur façon, de l'ambition de réaliser leur destin d'écrivains, trois jeunes adultes qu'accompagneront longtemps, et peut être jusqu'à la fin de leur vie, les ombres prégnantes d'un père et d'une mère.

Trois amis enfin qui partageront, Vigny plus discrètement qu'Alexandre ou que Victor, un goût immodéré pour les femmes.

Trois amis mais aussi trois rivaux dont cette anecdote porte l'éloquent témoignage.

Victor Hugo dit à Dumas : "Je suis furieux contre Vigny. Il raconte partout qu'il a écrit la première pièce romantique."

Et Dumas de répondre: "Vous avez raison. C'est insupportable. Tout le monde sait que c'est moi".

 

Leurs interprètes :

 

 

20Mademoiselle Mars 21Marie Dorval

 

22Bocage 23Mademoiselle Georges 24Frédéric Lemaître

Mais l'amitié triomphera. Dans une lettre au fils d'Alexandre, Hugo écrit :

"Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on peut appeler les semeurs de civilisation. Nous avons été jeunes ensemble. Je l'aimais et il m'aimait. Alexandre Dumas n'était pas moins haut par le cœur que par l'esprit; c'était une grande âme bonne."

Shakespeare est, à coup sûr, le père du drame romantique aussi bien en Allemagne qu'en France où l'on le connaissait quelques pièces dans les traductions très édulcorées de Ducis. Son influence avait pu également s'exercer, indirectement, par l'intermédiaire des auteurs et des théoriciens allemands que Germaine de Staël avait fait connaître.

Il apportait aux Français des drames historiques empruntés à l'histoire nationale. Or, en France, l'Histoire avait le vent en poupe. Les romans de Walter Scott faisaient fureur. Pourtant, bien du chemin restait à parcourir.

En 1822, quand des comédiens anglais étaient venus jouer Shakespeare en anglais, ils avaient été conspués par le public ; une comédienne fut même blessée par un projectile. Puis un revirement se produisit et, en 1828, une seconde troupe anglaise fut bien accueillie.

Par ailleurs, les travaux d'Abel Hugo allaient rendre accessible "La Comedia" espagnole du Siècle d'or.

 

Le drame romantique avant Hernani

Lorsqu'il écrivit Cromwell, Victor Hugo se plaça sous les figures tutélaires de Shakespeare et de Walter Scott.

Publié en 1827, c'était un drame de l'Histoire, dont chaque acte avait la dimension d'une pièce : 6000 vers, 60 personnages; la pièce était injouable.

En revanche la Préface est un jalon essentiel, une Défense et Illustration du drame romantique, dont la pièce n'est que l'application ; elle est née de la pratique et non l'inverse.

Le mélange des genres :

Pour une peinture totale de la réalité.

Le drame est la poésie complète.

L'originalité du drame romantique sera dans une forme infiniment libre et souple, ouverte à tous les souffles poétiques.

Contre l'unité de lieu :

La couleur locale exacte est un des premiers éléments de la réalité.

Contre l'unité de temps.

Toute action a sa durée propre comme son lieu particulier.

Croiser l'unité de temps à l'unité de lieu.

Aucune conjuration ne peut s'ourdir, aucun mouvement populaire ne peut se développer en 36 heures. La tragédie racinienne ne prend que les dernières heures d'une crise passionnelle, donc jamais de développement des passions.

Il faut cependant respecter l'unité d'action en la considérant comme une unité d'ensemble, sans pour autant rejeter les actions secondaires sur lesquelles doit s'appuyer l'action principale. Cependant, ces actions secondaires doivent sans cesse graviter autour de l'action centrale.

 

Le drame romantique triomphe.

Ce sont les trois amis, Dumas, Vigny et Hugo qui feront son succès.

Le premier triomphe revient à Dumas avec Henri III et sa Cour joué le 10 février 1829 devant une salle comble. Par cette pièce, Dumas faisait voler en éclats les sacro- saintes unités d'action et de lieu.

Vigny et Hugo rêvaient d'écrire pour le théâtre et ils furent éblouis par le génie élémentaire du jeune Dumas qui franchissait d'instinct les obstacles devant lesquels leur culture et leur réflexion avaient bronché.

En 1829, Hugo écrivait Un duel sous Richelieu, la future Marion de Lorme dont le thème essentiel est la rédemption d'une femme par l'amour.

 

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Marion de Lorme est la plus célèbre courtisane de la première moitié du XVIIème siècle. Elle s'est retirée à Blois pour cacher son identité à son nouvel amant, Didier, un enfant trouvé, follement épris d'elle.

Il se juge indigne d'elle cependant, il lui demande de l'épouser ; elle refuse afin de ne pas lui révéler son identité.

Richelieu vient d'interdire le duel mais Didier, provoqué par le marquis de Saverny, se bat contre lui ; il est pris en flagrant délit et aussitôt condamné à mort.

Marion parvient à faire échapper son amant et le couple rejoint une troupe de comédiens ambulants pour se cacher. Didier apprend incidemment la véritable identité de sa compagne et préfère se dénoncer plutôt que de se cacher plus longtemps.

Mais quand Marion entre dans la geôle de Didier, celui–ci devine par quels moyens elle y est parvenue ; il refuse à la fois de s'échapper et de lui pardonner.

Plus tard, Hugo, cédant aux instances de Dumas et de Vigny, reviendra sur cette fin trop dure et Didier mourra après avoir pardonné.

Entre ces deux Didier, celui de 1829 et celui de 1831, il y a l'espace qui sépare le Victor Hugo inflexible des années 20 et celui qu'il est devenu :

"Toute ma vie je pourrai la diviser en deux époques : mes opinions sans pitié et mes opinions indulgentes."

Victor Hugo lut sa pièce à son Cénacle élargi le 10 juillet 1829. Etaient présent, Sainte-Beuve, Vigny, Dumas, Soumet, Delacroix, Taylor, Musset, Mérimée, et même Balzac.

Les amis l'applaudirent sans réserve, non seulement parce qu'Hugo lisait bien, mais parce que la pièce était enthousiasmante, avec ses beaux vers, son héros taciturne, son héroïne gracieuse et pathétique, ses personnages historiques.

"On m'eut demandé dix ans de ma vie en me promettant qu'en échange j'atteindrai un jour à cette forme sublime, je n'eusse point hésité, je les eusse données à l'instant même." écrit Dumas.

Mais la pièce fut interdite par la censure.

 

Alfred de Vigny

Vigny n'avait ni l'audace ni la puissance de Hugo ; il avait déchiré les ébauches de ses premières tentatives dramatiques.

Avec son ami, Emile Deschamps, il avait traduit Roméo et Juliette vers la fin de l'année 1827. La pièce fut reçue par acclamation au Théâtre français mais ne fut jamais jouée. Mlle Mars ne pouvait guère tenir le rôle de Juliette.

Peu après il entreprenait, seul, de traduire Othello, qui fut reçu au même théâtre en juillet 1829 et joué le 24 octobre de la même année, avec Mlle Mars dans le rôle de Desdémone, sous le titre Le more de Venise.

 

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Vigny avait dû lutter contre la mauvaise volonté des comédiens. Mademoiselle Mars se scandalisait des folles hardiesses de langage. N'allait-elle pas être contrainte d'employer le mot "mouchoir" ?

L'orgueilleux Vigny ayant refusé les claqueurs qui se vengèrent mais le public, lui, fut conquis. Dans ses mémoires, Dumas Raconte :

"Pour la première fois on entendait les rugissements de la jalousie africaine et l'on s'en émut, l'on frissonna, l'on frémit aux sanglots de cette terrible colère."

Vigny déclarait fièrement au baron Taylor "La brèche est ouverte."

Bientôt viendrait Hernani. Dumas revient sur leurs débuts et égratigne Vigny. C'est une de ses très rares méchancetés. Il écrit :

"Alfred de Vigny complétait dans une condition un peu inférieure la trinité poétique de l'époque: on disait indifféremment, et sans leur assigner de rang, Hugo et Lamartine, ou Lamartine et Hug ; puis après eux venait Alfred de Vigny."

 

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Hernani

Après l'interdiction de Marion Delorme, Hugo risquait d'être menacé dans son propre camp par les succès de ses amis.

Il fallait sans plus tarder, et écrire très vite une nouvelle pièce.

Ce sera Hernani.

Avant d'écrire il s'était beaucoup documenté. Il avait consulté attentivement la traduction faite par Abel du Romancero espagnol. Il avait lu également plusieurs comedias espagnoles ou inspirées de l'espagnol et étudié attentivement "el arte nuevo de hacer comedias" de Lope de Vega qu'il cite en espagnol :

"Cuando he de escribir una comedia encierro los preceptos con seis llaves."

Et il avait ajouté "Pour enfermer les préceptes, en effet, ce n'est pas trop de six" puis il s'enferma pour écrire le 29 août 1829.

La pièce fut reçue au Français.

La censure n'intervint pas ; elle n'avait pas changé d'avis pour autant et misait sur son échec ; on se débarrassait de la pièce en l'autorisant.

Firmin, 46 ans joue Hernani qui a 20 ans. Michelot, 44 ans, est le roi Carlos, âgé de 19 ans et Mlle Mars, 51 ans, joue Sol, 17 ans…

 

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Mademoiselle Mars

 

Les relations de Victor Hugo avec son interprète sont souvent tumultueuses.

Elle refuse de dire certains vers, en particulier "vous êtes mon lion superbe et généreux".

Elle trouve la scène des portraits de famille beaucoup trop longue.

On répète pendant l'hiver, il fait un froid exceptionnel.

Les ennemis mènent une guerre psychologique pour démoraliser les comédiens. Ils réussissent presque à brouiller Hugo et Vigny en faisant courir le bruit qu'Hernani serait joué avant Othello.

Le sous–titre est "Tres para una" : doña Sol, figure solaire, est convoitée par trois hommes : un jeune roi, un fiancé âgé et tyrannique et le hors la loi bien–aimé.

La jeune doña Sol qui est promise à son oncle, le vieux Ruy Gomez, aime le jeune Hernani, un hors-la- loi, chef d'une bande. Le jeune roi Carlos, lui aussi épris de la jeune femme, tente de l'enlever la nuit même où elle doit s'enfuir avec Hernani.

 

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Après une tentative de soulèvement, Hernani est vaincu par les troupes du roi ; on le croit mort. Il réapparaît, au moment où la jeune fille va épouser son oncle.

Ruy Gomez surprend une scène d'amour entre les deux jeunes gens quand survient le roi qui réclame le hors-la loi. Ruy Gomez refuse ; le roi emmène doña Sol et Hernani promet sa vie à Ruy Gomez qui l'avait sauvé.

A l'acte IV le roi va être élu empereur; les conjurés dont Hernani et Gomez attendent pour le tuer mais Charles est averti.

Elu, il pardonne aux conjurés et donne la jeune fille à Hernani qui est, en réalité, Jean d'Aragon, Grand d'Espagne.

Lors du mariage, Gomez fait retentir le cor fatal, réclamant ainsi à Hernani la vie qu'il lui avait promise. Il y va de l'honneur du jeune homme de tenir son serment. Les deux époux s'empoisonnent et Ruy Gomez se tue sur leurs corps.

 

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L'attente devant le théâtre

 

La Première eut lieu le 25 février 1830.

L'histoire de la tumultueuse Première d'Hernani est bien connue et nous n'y reviendrons pas.

 

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La salle pendant la représentation

 

Dumas : Le triomphe d'Antony

Antony aurait dû être jouée au Français mais devant la mauvaise volonté des comédiens, il porta sa pièce au théâtre de la Porte Saint Martin. C'est à Marie Dorval qu'il confia le rôle d'Adèle. C'est elle qui proposa Bocage pour le rôle d'Antony.

La Première eut lieu le 3 mai 1831

 

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Antony et Adèle s’aiment mais on ne sait rien des origines du jeune homme. Il part à la recherche de sa famille et disparaît pendant trois ans.

A son retour il retrouve Adèle, mariée contre son gré au colonel d'Hervey et mère d'une petite fille. Elle l'aime toujours, mais le fuit.

Alors qu’elle est partie rejoindre son mari pour ne pas céder à son amour, Antony la rejoint dans une auberge dont il a retenu tous les chevaux afin qu‘elle soit contrainte d’y faire étape.

Il la surprend dans sa chambre et il fait d’elle sa maîtresse. Le temps passe ; dans les salons on connaît leur liaison et l’on jase.

Le mari, alerté, revient ; Antony va rejoindre Adèle dans sa chambre pour l’en avertir et les deux amants se retrouvent pris au piège.

La porte est enfoncée par M. d'Hervey au moment où Adèle, poignardée par Antony, tombe sur un sofa.

Le dénouement si inattendu tient en une seule phrase qui éclate en six mots.

"Oui, morte", répond froidement Antony. "Elle me résistait, je l'ai assassinée."

 

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Et il jette son poignard aux pieds du mari. Cette dernière réplique déchaîna l'enthousiasme.

Ce fut un incroyable triomphe pour l’auteur. Dumas raconte dans ses Mémoires :

"On n'avait jamais vu de succès se produisant sous une pareille forme; jamais applaudissements n'étaient arrivés si directement du public aux acteurs - et de Quel public ?du public fashionable, du public dandy, du public des premières loges, du public qui n'applaudit pas d'habitude et qui, cette fois s'était enroué à force de crier, avait crevé ses gants à force d'applaudir."

Puis des ovations interminables.

"Tout un monde de jeunes gens de mon âge - j'avais 28 ans – pâle, effaré haletant, se jeta sur moi. On me tira à droite, on me tira à gauche, on m'embrassa. J'avais un habit vert boutonné au premier au dernier bouton ; on mis les basques en morceaux."

Mais aussi un triomphe pour les comédiens... Ils étaient sublimes. Bocage y fut très beau : intelligence d'esprit, noblesse de cœur, expression du visage, le type d'Antony tel que je l'avais conçu était livré au public.

Quant à Dorval, ce fut l’un de ses plus beaux rôles. Tout dans son jeu était admirable.

Dans la scène de l’auberge, elle était adorable de naïveté féminine et de terreur instinctive.

Elle disait, comme personne ne les eût dit jamais, ces deux phrases simples : "Mais, elle ne ferme pas cette porte" et "Il n'est jamais arrivé d'accident dans votre hôtel, madame ?"

 

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Il raconte également ce qui se passa, au moment où les amants éperdus tremblent de peur :

Dorval s'écriait

"Mais je suis perdue, moi !"

"J'avais, dans la mise en scène, fait faire à Bocage un mouvement qui préparait le fauteuil à recevoir Adèle, presque foudroyée par la nouvelle de l'arrivée de son mari. Bocage oublia de tourner le fauteuil.

Mais Dorval était tellement emportée par la passion qu'elle ne s'inquiéta point de si peu. Au lieu de tomber sur le coussin, elle tomba sur le bras du fauteuil, et jeta son cri de désespoir avec une si poignante douleur d'âme meurtrie, déchirée, brisée, que toute la salle se leva. "

La dernière réplique de la pièce était devenue si célèbre que tous les spectateurs l’attendaient. Or, un jour, lors d’une représentation, un technicien fit tomber le rideau trop tôt. Puis il tenta de réparer son erreur mais Bocage, furieux, avait regagné sa loge. Alors Marie se redressa lentement et dit "Je lui résistais, il m’a assassinée."

Le triomphe d'Antony est l'une des rares victoires indiscutables du drame romantique, le chef d'œuvre de Dumas.

Un drame contemporain, dont l'audace fut de faire entrer ses spectateurs dans une auberge, dans un salon de 1830.

Le véritable héros romantique, c'est Antony et non Hernani. Et c'est la société contemporaine qui se trouvait mise en question. Toute la sympathie du spectateur va aux amants, à la force de leur amour, à l'innocence et aux remords d'Adèle, à la vigueur sombre, au courage pervers d'Antony.

On applaudit à sa révolte contre les préjugés bourgeois qui le condamnent ; la scène où, dans le salon, Antony insulte la médisante et la contraint à partir déchaîna l'enthousiasme des spectateurs.

On assiste à la défense des droits du cœur contre les contraintes d'une société mal faite. La liberté que réclame Dumas est celle de la passion.

Mais la leçon du drame est équivoque.

Le héros de Dumas est vaincu. En effet, loin d'entrer dans la lutte ouverte contre les contraintes de la morale et de la société, il admet les valeurs sociales et accepte sa propre condamnation.

Non point pas lâcheté car il accomplit un meurtre et un suicide héroïque. Implicitement, il accepte la condamnation de la société. Ainsi le drame proclame-t–il la faiblesse radicale de la révolte et de la passion devant les valeurs bourgeoises, le mariage et la propriété.

L'honneur d'Adèle est sauf. Antony, le paria, qui est entré par effraction dans un espace interdit sera condamné.

"Ainsi se trouve expliqué et confirmé le succès de l'œuvre : il est une célébration, une fête que la société se donne à elle-même en glorifiant le héros révolté dans le moment même où il proclame la légitimité de sa propre condamnation." (Anne Ubersfeld)

Alors drame de la révolte ou drame du conformisme ?

Antony poursuit sa triomphante carrière, suscita une parodie "Bâtard ou le désagrément de n'avoir ni père ni père" qui paracheva le succès.

Dumas a jeté les fondements du drame bourgeois qui verra son apogée dans la seconde moitié du siècle et confère au mélodrame un statut littéraire.

La pièce eut une longue carrière. Les critiques les plus lucides percevaient son innocuité. Néanmoins quand on envisagea de jouer la pièce à la Comédie française, bastion bourgeois de la réaction littéraire, les adversaires se mobilisèrent pour s'y opposer.

 

Le drame romantique, une succession de succès et d'échecs

En août 1831, La Porte Saint-Martin donnait Marion Delorme avec un succès mitigé. Dorval avait le rôle-titre.

 

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Marie Dorval dans Marion Delorme (août 1831)

 

A la Comédie française, Hugo donna, le 22 novembre 1832, un drame historique : Le roi s’amuse.

Le drame est centré sur Triboulet, le bouffon, personnage historique.

Lors d’une fête, le roi boit et rit des railleries de son bouffon qui l'incite à la débauche. Tous ignorent que l'amuseur bossu a une fille, Blanche, qu'il chérit et tient précieusement éloignée des frasques des courtisans.

Le roi, déguisé, et qui l’avait déjà croisée, la séduit. Triboulet, sans reconnaître son roi, va venger l'honneur de sa fille et le faire assassiner mais Blanche, par amour, se fait volontairement tuer à sa place. Quand on remet à Triboulet le cadavre de sa victime dans un sac, il est fou de joie, quand soudain il découvre que le sac contient sa fille mourante.

Son dernier cri est "J'ai tué mon enfant"

La représentation fut un four absolu. Malgré la présence de son groupe de fidèles amis et un premier acte ovationné, la pièce, mal montée, mal jouée, fut un désastre retentissant.

Un critique acerbe fit cette remarque lapidaire "le roi s'amuse ? Il n'y a bien que lui"

La pièce était trop forte pour ce public-là. Elle fut interdite dès le lendemain, tant la critique de la monarchie et de la noblesse y était sensible. Triboulet lance aux courtisans cette apostrophe :

"Vos mères aux laquais se sont prostituées : Vous êtes tous bâtards"

 

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Vers qui pouvaient viser la conduite, loin d'être irréprochable, de la propre mère de Louis-Philippe.

Pourtant Le roi s'amuse inspira l'un des opéras les plus joués au monde: Rigoletto de Verdi.

En revanche, Hugo connut un immense succès au théâtre de la Porte Saint Martin, avec Lucrèce Borgia dont les interprètes étaient l’incomparable Frédéric Lemaître et Mademoiselle Georges.

Puis en novembre 1833, la première de Marie Tudor fut un échec. Même Mademoiselle Georges fut médiocre et Juliette Drouet, une catastrophe.

Quant à Dumas, après l’échec relatif de son drame Angèle, il connut à nouveau un immense succès avec Kean, remarquablement interprété par Frédéric Lemaître.

 

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Frédérick Lemaître

 

Alfred de Vigny

La maréchale d'Ancre de Vigny devait succéder à Antony mais le succès de la pièce auquel devait succéder Marion Delorme, repoussait ce projet aux calendes grecques. Il avait écrit cette pièce pour Marie Dorval.

Dès sa première rencontre avec la comédienne, Vigny avait été ébloui. Depuis lors, il lui faisait une cour respectueuse dont chacun se gaussait. Il fut déçu de devoir donner sa pièce à l'Odéon où elle fut créée par Mademoiselle George.

 

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La maréchale d'Ancre

 

Depuis son succès dans La Reine Margot, Mlle Georges se croyait unique et faisait tout pour évincer ses rivales et en particulier Marie ; elle la jalousait car elle lui faisait de l'ombre. Elle fut ravie de lui prendre le rôle.

Dorval ne se battit pas pour la pièce de Vigny, peut–être en avait–elle senti les faiblesses ; elle fut sensible à la déception de l'écrivain. Cela dit, Mlle George, qui n'avait pas été ni très bonne, ni audible, n'eut qu'un succès d'estime.

C'est à peu près à cette date que commença la liaison de Marie et de Vigny, une longue histoire d'amour passionnée et douloureuse.

 

39 40

                      

Vigny était jaloux de Dumas, puis de Hugo car Marie, interprète de Marion de Lorme, le voyait beaucoup :

"A de Vigny a deux raisons pour ne pas m'aimer. Primo que Marion de Lorme a fait plus d'argent que la maréchale d'Ancre. Et Hernani plus d'argent qu'Othello. Secondo que j'ai quelquefois donné le bras à Madame Dorval. Envieux et jaloux." (carnet)

Cependant la pièce de Hugo ne remporta pas autant de succès qu'Antony ce qui rendit Hugo jaloux de Dumas.

C'en était fini du front uni qu'ils formaient tous les trois au moment de Henri III et d'Hernani. Pourtant, vaille que l'amitié renaîtra.

Taylor, qui dirigeait la Comédie française, voulait la rajeunir, la renouveler. Bocage y était entré en 1832. Taylor proposa à Marie de l'engager, mais elle céda au chantage affectif de Crosnier, directeur de la Porte Saint Martin, et refusa. Elle n'y entra qu'en 1834, pour un an. En face d'elle, sa rivale, Mademoiselle Mars.

 

 

41Mademoiselle Mars 42Marie Dorval

Mlle Mars, habituée à lutter contre l'adversité, avait gardé son énergie intacte, son remarquable professionnalisme, sa grande dignité, mais à 53 ans le temps travaillait contre elle. Dorval, en revanche, portait tous les espoirs de la nouvelle École.

 

La dernière pièce de Vigny

L'écrivain était conscient que le public commençait à manifester une certaine réserve à l'égard des personnages sulfureux et restait insensible au recours à l'horrible, devenu banal à force de répétitions; désormais il prêtait à sourire. Ou plus simplement Vigny choisit-il d'être fidèle à lui–même en écrivant une pièce grave et profonde ?

Il voulait donner à Marie, qui venait d'entrer à la Comédie française, l'occasion de commencer par un grand rôle, mais il voulait aussi porter sur la scène une idée qui lui est chère, celle de l'artiste esclave et victime de la société, idée qu'il avait développée dans Stello.

 

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S'inspirant de la vie d'un personnage réel, Chatterton, qui mourut à Londres à 18 ans en 1770, Vigny imagine le suicide du jeune poète, victime à la fois d'une accusation d'imposture, de la misère matérielle et de l'incompréhension générale qui pèse sur la poésie et le poète.

 

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Portrait du poète Chatterton

 

Chatterton, présenté au Comité de lecture du théâtre, fut tout d'abord refusé. Il y eut une vraie cabale contre Marie ; il fallait à toute force l'empêcher de connaître un triomphe personnel.

Irrité par ce refus, Vigny demanda l'arbitrage de la cour, le roi et la reine s'en mêlèrent ; la pièce fut relue au Comité et acceptée. Il dut encore se battre pour que le rôle fût tenu par Marie et non par Mlle Mars.

Vigny ne céda sur aucun point. Il fit front même devant le roi.

Lorsque Louis-Philippe le félicita d'avoir l'illustre Melle Mars comme interprète, il lui répondit :

"Ce n'est point à Mlle Mars que j'ai confié le rôle de Kitty belle; j'ai cru devoir en disposer en faveur de Mme Dorval, une grande actrice, elle aussi, qui possède précisément la grâce, la poésie, la passion que j'ai prêtées à mon héroïne."

Les répétitions se déroulèrent dans un incroyable climat d'hostilité qui englobait l'auteur et sa comédienne. Marie faisait front, courageusement, avec un petit air insolent qui exaspérait. Vigny suivait de très près le travail des comédiens, même de ceux qui étaient notoirement hostiles à Marie.

Le thème est très simple :

Chatterton, jeune poète dans la misère, a loué une chambre chez un riche industriel, John Bell, qu'on verra traiter rudement ses ouvriers, prononcer l'éloge du profit, s'en prendre à sa femme pour une erreur de comptes, s'inquiéter de la disparition de 6 guinées. Il invitera Chatterton à sa table ou voudra le chasser de son toit, selon qu'il le prendra ou non pour une "personne de considération".

La jeune épouse de John Bell, Kitty est, sans le savoir, tombée amoureuse du poète qui nourrit pour elle une passion secrète. Elle tente de l'aider par l'entremise de ses enfants, d'un saint homme, un quaker qui habite aussi la maison, et d'un ancien ami de Chatterton, Lord Talbot.

Mais le jeune poète, dès longtemps hanté par le suicide, n'a plus d'argent, il n'a pas fini son manuscrit ; il médite sur son impuissance à atteindre la perfection ; il est accusé injustement de plagiat, menacé de prison pour dettes ; il a demandé secours au lord maire. M. Becford. En réponse à ce message de détresse, il lui écrit pour lui offrir "une place de premier valet de chambre dans sa maison".

Il déchire ses œuvres et se suicide en avalant de l'opium. Kitty en le voyant mourir, meurt d'amour et de saisissement.

Les partisans de la nouvelle école détestaient par avance cette pièce qui était la négation de ce qu'ils aimaient.

Au lieu d'une violente intrigue dans un palais somptueux ou dans des bouges pittoresques, l'écrivain avait choisi l'arrière-boutique d'un industriel anglais. Au lieu de superbes héros, un poète adolescent, une jeune femme et ses deux enfants, un mari cupide et brutal, un vieux quaker qui moralise.

Pas de rebondissements, pas de torrents d'éloquence, pas de résolutions fracassantes, pas d'épées, pas de crimes, pas de "croix de ma mère", une action simple qui dénonce la cruauté d'un monde envers les faible, l'horreur d'un monde matérialiste ; un drame tout intérieur qui ne se découvre que par petites touches.

Vigny résumait ainsi sa pièce :

"C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au soir ; elle arrive et le tue."

 

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Le suicide de Chatterton

 

Vigny faisait travailler les comédiens qui répétaient chez lui et il exigea qu'on respectât sa mise en scène, que l'on installât un escalier descendant au milieu du plateau. De ce dispositif, il attendait un effet de saisissement :

Lorsque Kitty se rend compte que Chatterton va mourir, elle s'évanouit, et glisse à demi-morte le long de la rampe pour s'écrouler sur la dernière marche.

Comment allait–elle se laisser choir?

Marie refusait de répondre à cette question et gardait secret son jeu de scène.

Et jusqu'au 12 février 1835, tous demeurèrent dans l'incertitude.

La première eut lieu le 12 février 1835 devant un public venu en foule, il y avait là le roi et la reine, des nobles, de riches banquiers, le Tout-Paris de la Monarchie de Juillet mais aussi des spectateurs plus modestes, des élèves, des prolétaires. Et regroupés une fois de plus, les troupes romantiques, Musset, G. Sand, Lamartine, Sainte-Beuve, Balzac, Berlioz.

Marie, ce soir-là est bouleversante, elle maîtrise son rôle avec une sensibilité parfaite et à la fin, elle glisse du haut de l'escalier "comme un oiseau" blessé et meurt.

La salle entière se lève; une gerbe de fleurs lancée depuis la loge royale tombe à ses pieds.

 

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Kitty Bell (Marie Dorval)

 

Le premier but de cette pièce à thèse était d'émouvoir le spectateur et les pouvoirs publics sur le sort des artistes et son récit comme sa pièce vibrent d'une généreuse pitié que Vigny s'efforcera toute sa vie de mettre en pratique.

Mais c'était aussi et surtout un cadeau, une preuve d'amour du poète à la femme qu'il aimait. Pour le théâtre, le personnage de Kitty Bell, avait été transformé en profondeur.

Dans Stello, Kitty Bell est vertueuse, mais on pourrait lui reprocher une certaine vulgarité. Elle tient une boutique de pâtisserie ce qui suppose qu'elle est moins réservée, offerte aux regards des passants, et des clients et c'est ce qui lui permet de nourrir secrètement Chatterton. Dans sa version théâtrale, elle subit une sublimation qui la rend méconnaissable.

Parmi les spectateurs, beaucoup de ceux qui auraient pu être choqués par les accusations portées contre leur classe sociale, en particulier, les industriels, les riches bourgeois, tous essentiellement conservateurs, ne s'en offensèrent pas ; ils avaient été bouleversés par le jeu de Dorval.

Au sortir de la représentation Musset, qui avait tant souffert des critiques, écrit pour remercier Vigny

"De nous avoir prouvé à tous tant que nous sommes, que, malgré les turpitudes qui nous ont blasés, dépravés et abrutis, nous sommes encore capables de pleurer et de sentir ce qui vient du cœur"

Le jeune Labiche confie "qu'il voudrait baiser la main de l'homme qui a écrit ce drame et (s)'agenouiller devant le front qui l'a conçu."

Le témoignage le plus émouvant est celui de Maxime du Camp qui n'était alors qu'un adolescent et qui se souvient :

"Elle essuyait des larmes réelles. Je la vois encore avec ses mitaines de dentelle noire, son chapeau de velours, son tablier de taffetas ; elle maniait ses deux enfants avec des gestes qui étaient ceux d'une mère et non ceux d'une actrice. D'un mouvement rapide et souvent répété de la main, elle relevait une mèche latérale de ses cheveux qui se dénouait sans cesse... Dans sa façon d'écouter, de regarder Chatterton, il y avait une passion contenue, peut-être ignorée, qui remuait le cœur et l'écrasait. Chez les spectateurs, l'angoisse comprimait jusqu'à l'admiration.

 A je ne sais plus quel passage, on cria "Assez !". Immobile, appuyé sur le rebord de la loge, étreint par une émotion jusqu'alors inconnue, j'étouffais.

Aux dernières scènes, lorsque Kitty Bell gravit en oscillant l'escalier de la chambre où Chatterton va mourir, lorsqu'elle glisse renversée sur la rampe et retombe à genoux, lorsqu'à la voix de son mari, elle se redresse, saisit la bible et va s'affaisser expirante pendant que ses enfants accourt vers elle, la salle se leva ; il y eut un cri d'horreur, de commisération, d'enthousiasme."

Quand on vint proclamer le nom de l'auteur, le comte Alfred de Vigny, on resta debout pendant près de dix minutes, les hommes battaient des mains, les femmes agitaient leurs mouchoirs.

Il y eut bien sûr des critiques, "Un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses." écrit, un peu mélancolique, Lamartine.

Railleuses, de la part de Balzac jaloux de ce succès :

"Premier acte: dois- je me tuer ? Deuxième acte; je dois me tuer. Troisième acte: je me tue".

Sainte-Beuve envoya un sonnet à publier dans La Revue des Deux mondes dans lequel il s'élève avec colère contre la critique qui s'acharne comme un chacal sur une œuvre qu'elle n'est pas capable de comprendre.

Tout aussi virulente est la condamnation de la critique dans un sonnet écrit par George Sand qui avait quitté le théâtre en larmes, submergée par l'émotion.

Marie avait apporté à l'incarnation de Kitty bien davantage que ce qu'elle avait donné dans ses meilleurs rôles. Les témoignages sont unanimes ; Paul Foucher, le beau-frère de Hugo, évoque "sa transfiguration complète : sa passion contenue, cette grâce idéale qui remplaçait le naturel hasardeux, la fougue échevelée."

Entre l'Adèle d'Antony, délicieuse dans sa robe de gaze ou poignante dans sa douleur, de Marion de Lorme à la douce puritaine de Chatterton, il y avait un contraste saisissant. Kitty Bell, c'était l'image que Vigny s'était forgée d'elle, "un être toujours rêveur, mélancolique, tendre, souffrant".

Vigny avait compris, que par delà les malentendus, les erreurs et les errances de sa vie, elle était aussi Kitty Bell, telle que Vigny avait voulu la voir. Il avait mis tant d'amour dans la création de ce personnage qu'elle en avait été bouleversée.

Dans ce drame auquel ils venaient d'assister - et bien des spectateurs le ressentirent, parfois obscurément - que ce qui se jouait là c'était l'amour absolu entre deux êtres au point extrême de son exaltation.

Cette pièce revêtait pour eux une signification qui débordait le cadre de la création littéraire ; dans cet univers qui était né de son amour, Marie l'avait rejoint dans l'harmonie enfin réalisée.

Après il faut mourir ou accepter de retomber.

Et la vie reprit pour chacun d'eux.

En jouant désormais à la Comédie française, Marie devenait la rivale de Mlle Mars.

 

 

47Mademoiselle Mars 48Marie Dorval

Victor Hugo, dans Angelo, tyran de Padoue, les mit face à face et l'on vit s'affronter sur la scène les deux comédiennes rivales. Mars choisit le rôle de Tisbé, la comédienne aimée du tyran, sensuelle et tendre, rôle, qui pourtant correspondait mieux à la nature de Marie.

Comme si elle voulait prouver qu'elle n'était pas moins capable qu'une autre de faire valoir son personnage mais elle n'avait pas imaginé que Dorval, dans l'épouse patricienne, saurait trouver tant de ressources dans le rôle de chaste victime.

Elle enrageait de son erreur et en même temps avait une répulsion d'artiste pour certains procédés de sa rivale, issus tout droit du boulevard. A un certain moment pathétique, Dorval se traîne sur la scène en criant grâce.

"Quant à moi, je ne joue pas la tragédie à quatre pattes."dit-elle avec dédain.

La confrontation des deux comédiennes les plus brillantes de leur temps avait tout pour séduire le public et la pièce eut un grand succès. 36 représentations d'avril à juillet 1835.

De cette lutte indécise, Mlle Mars, et Marie Dorval sortaient indemnes ; elles n'auraient plus à s'affronter ; elles connaîtront encore de beaux succès mais celle qui touche à la soixantaine, et celle qui n'a pas 40 ans ont accompli, dès cette époque, le parcours le plus glorieux de leur carrière.

Le 26 décembre, 1837, ce fut la désastreuse Première de Caligula de Dumas à la Comédie française. Pendant quelques semaines, les mauvaises langues parisiennes pour signifier que quelqu'un vous ennuie, dira "Il me caligule".

Le 8 novembre 1838, Victor Hugo inaugurait le Théâtre de la Renaissance avec Ruy Blas. Frédérick Lemaître avait le rôle-titre.

Bref résumé :

Don Salluste, disgracié par la reine, jure de se venger et demande à son neveu, don Cesar de Bazan, de l’aider à accomplir sa vengeance, mais il refuse. Don Salluste fait appel à son valet, Ruy Blas, qui porte à la reine un amour fou et romanesque…

Il l’oblige à se faire passer pour don Cesar et à gagner l'amour de la reine. En découvrant le faux don Cesar, la reine reconnaît en lui son timide amoureux.

Elle fait de loin, sa fortune politique. Intègre et courageux, il s'en révèle parfaitement digne. Salluste revient et oblige Ruy Blas à donner un rendez-vous à la reine, sous peine de tout révéler. La reine tombe dans le piège.

 

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Don Salluste veut lui faire signer son acte d’abdication, ensuite elle pourra s’enfuir avec don Cesar. Mais Ruy Blas ne veut pas d’un bonheur ainsi volé et révèle la vérité :

"Je m’appelle Ruy Blas, je suis un laquais".

Puis se saisissant de l’épée de don Salluste, il le tue et s’empoisonne. Il meurt dans les bras de la reine qui lui pardonne, lui dit son amour et l’appelle de son vrai nom.

C’est une très belle pièce, et la peinture minutieuse d’une monarchie à son déclin est remarquable.

Qui ignore ces vers célèbres, encore d’actualité hier, comme aujourd’hui :

 

"Bon appétit ! Messieurs !

Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voila votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,

L'heure sombre ou l'Espagne agonisante pleure !"

 

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Bon appétit, Messieurs

 

La pièce fut applaudie et vilipendée. Mais attaquait-on la pièce ou son auteur ?

En mars 1843 la Comédie française donnait Les Burgraves, un drame historique Cette pièce fut un échec et mit fin à la carrière théâtrale de Hugo (les autres pièces qu'il écrivit durant le reste de sa vie ne furent jamais jouées de son vivant) mais également signa la fin du drame romantique.

 

La fin du drame romantique

Que restait-il de l’espoir qu’avait fait naître le drame romantique ?

Un échec, Oui, en partie, et cela pour diverses raisons :

D'une part l’ambition démesurée du projet. "Tout devait être regardé à la fois sous toutes ses faces" (préface de Marie Tudor)

D’autre part, les inventeurs du drame, Dumas et Hugo avaient cédé au mirage de la nouveauté. Ils revendiquaient la liberté, la modernité mais ne purent s’affranchir de l’héritage du mélodrame.

Le glissement du drame au mélodrame se fit d’autant plus facilement que dans l’un et l’autre genre, il s’agissait d’un théâtre d’acteurs.

Le triomphe du drame romantique était celui des acteurs : Bocage, le type même du romantique, ténébreux et fatal. Il fit le succès d’Antony aux côtés de Marie Dorval, femme romantique par excellence.

Délicieuse Adèle, adorable Kitty Bell, inoubliable doña Sol dans la reprise d’Hernani en 1838, elle fut une actrice sublime "La plus grande passion tragique de l’époque" écrivait Gautier.

Mais leur jeu était celui d’acteurs de mélodrames, ils s’adressaient à un public populaire qui n’était guère accessible au message que voulaient transmettre les auteurs du drame romantique :

"Le théâtre est une tribune, le théâtre est une chaire… Le drame a une mission nationale une mission sociale, une mission humaine." (préface de Lucrèce Borgia),

"Plus que jamais, le théâtre est un lieu d’enseignement" (préface d’Angelo)

Malheureusement le public n’était guère attentif à ce message.

En fait le drame romantique péchait par ses faiblesse, ses excès. Malgré des beautés réelles, il ne pouvait être à la hauteur de son illusion : représenter TOUTE la vie.

Son rejet des contraintes, son désir d’une liberté totale, aboutissaient souvent à trop d’excès, d’invraisemblances, d’imaginations sans frein, à une psychologie sommaire, à une couleur locale trop grossièrement plaquée. Même si Hugo sut avec art éviter ces erreurs.

Petit à petit le public se lassa et les écrivains de qualité, comme Dumas, Hugo ou Vigny, s’en détournèrent…

 

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La réaction avait, en réalité, commencé en 1838, quand une jeune actrice de 17 ans, Rachel, ressuscita, sur la scène du Théâtre-français, l'admiration pour la tragédie classique.

Et, étrange retour des choses : Musset, après l'échec en 1830 de La Nuit Vénitienne n'écrivit plus pour être représenté. Or, aujourd'hui, il est le dramaturge romantique le plus joué et le plus apprécié du  public.

 
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