Œuvres romanesques

 

Impossible d'analyser toute l'œuvre de Gautier. Il s'agit seulement d'ouvrir quelques pistes de lecture dans une œuvre romanesque dont la cohérence apparaît à l'évidence avec le recul du temps.

On a beaucoup parlé de lui comme du bon Théo. Il était la bonté même, la générosité, un joyeux vivant qui aimait les femmes, les bons repas, la vie.

Jamais il ne s'est épanché mais à travers tous ses récits, il ne cesse de se raconter, de se révéler, de dire ses secrets, ses fantasmes. Ses multiples contes, tout comme son premier roman, Mlle de Maupin nous disent ses obsessions fondamentales.

Mis à part Mlle de Maupin et Le Capitaine Fracasse, l'essentiel de son oeuvre en prose  s'inscrit dans le registre du fantastique. Un fantastique parfois proche de Poe ou de Hoffmann qui joue de toutes les ressources propres à ce genre et toujours avec une légère dérision, un humour avec lequel il semble s'amuser à révéler le dessous des cartes remettant de même coup en question son propre récit.

Et l'on est frappé par la présence obsédante de deux thèmes celui du double et celui de la mort. 

 


Il publie son premier roman, Mademoiselle de Maupin en 1835.

 

Gautier s’inspire de l’histoire véridique de Julie de Maupin qui vécut au XVIIe siècle, sous Louis XIV. Elle défraya la chronique par son comportement scandaleux. 

Cette aventurière, douée à la fois pour le chant et l’épée, n’hésitait pas à se travestir en homme et à séduire, dit-on, quelques jeunes femmes mas n’en dédaignait pas les hommes pour autant. Sa vie ressemble à un roman.

Son but n’est pas d’écrire la biographie de Julie de Maupin et son personnage, hormis le travestissement et le goût pour l’épée, n’a rien à voir avec son modèle.
Mais l’utilisation d’une situation réelle lui permet de balayer toute critique sur l'invraisemblance de son récit.

L'imagination s’autorise de la réalité.


Gautier reprend à son compte ce personnage et la prénomme Madeleine.

Il insère ses personnages dans un décor romantique ; certaines scènes ont le charme des peintures à la Watteau et les représentations bucoliques des amoureux de L'Astrée. Mais jamais il ne se départit d’une certaine ironie. On ne sait s’il s'amuse de l’extravagance de ses descriptions ou des sentiments qu’il dépeint.

 

Analyse

Madeleine de Maupin est belle ; elle veut être aimée et aimer d'une façon plus authentique que ne le permet la société qui laisse les jeunes filles dans l'ignorance de l'amour et impose à chacun un masque de conventions.

Elle veut connaître les hommes avant de se donner à un homme.

Pour faire cette expérience hardie, elle se travestit en homme et devient Théodore de Sériane.

Madeleine/Théodore raconte les découvertes qu’elle fait sous ses habits masculins. Ce qu'elle découvre de l'univers masculin justifie ses craintes. Les hommes sont des mufles qui n'ont que mépris pour les femmes et ce qu'ils disent entre eux lui montre à l'évidence qu'ils ne partagent pas la haute idée qu'elle se fait de l'amour. Elle se lamente sur leur laideur.

Ceux dont la forme est un peu moins dégoûtante […] ressemblent à des femmes mal réussies. Néanmoins, lorsqu'un soir, elle est contrainte de partager le lit d'un homme qu'elle n'estime guère, elle s'aperçoit que son corps ne partage pas la répugnance de son esprit

Elle découvre ainsi sa propre sensualité et l'étrange dualité de l'âme et du corps.

Il arrive souvent que le sexe de l’âme ne soit point pareil à celui du corps, et c’est une contradiction qui ne peut manquer de produire beaucoup de désordre.

maupin

 

La forme l’emportant sur le fond, elle finit par goûter à cette liberté que lui offre son travestissement qui lui donne également accès à la culture et au goût des jolies choses.

Les femmes, constate-t-elle, sont prisonnières de corps et d’esprit : Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose.

En menant une vie d'homme, Madeleine gagne une liberté nouvelle, elle finit par envisager les femmes d’un point de vue tout masculin et elle sera prise à son propre jeu : quand la jolie Rosette se jettera dans ses bras pour l’embrasser, elle ne la repoussera pas longtemps, avouant bien malgré elle :

Quel plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine et si polie, ces contours si bien arrondis, qui semblent aller au-devant du baiser et le provoquer.


Madeleine/Théodore :

Je ne suis plus une femme mais je ne suis pas encore un homme.

Le héros masculin d'Albert est lui aussi un être en quête d'amour, un amour total et non de conquêtes faciles. L'ennui de d'Albert, c'est le prolongement du mal du siècle. Il est l'esthète, le dandy, l'amant du luxe et de la beauté, indifférent aux valeurs morales.


Son héros c'est bien lui-même, Gautier qui analyse ici son mal de vivre, sa double nature : sédentarité et agitation convulsive, son étrange rapport avec les femmes.


D'Albert est mal à l'aise dans le monde de la galanterie et des salons. Il préfère rêver.

Il rencontre Rosette qui incarnera son désir d'abandonner le rêve pour la réalité ; il va jouer le jeu et devient son amant ; il est désormais dans la société, l'amant de la dame en rose.

C'est un délicieux compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu'une maîtresse…

Bien que comblé en apparence, il n'est pas d'être tout à fait heureux :

Je ne le suis qu'à moitié. pourquoi, J'ai commencé par avoir envie d'être un autre homme – puis faisant réflexion que je pouvais, par l'analogie, prévoir à peu près ce que je sentirais, et alors ne pas éprouver la surprise et le changement attendus, j'aurais préféré d'être femme.

Après cinq mois, d'Albert éprouve une certaine lassitude de sa liaison, et Rosette qui s'en est aperçu  l'a emmené à la campagne, dans un vieux château retiré.

Pour le distraire elle envoie des invitations à ses connaissances du voisinage.
C'est alors qu'il rencontre Théodore qui lui apparaît comme son rêve incarné.

Il doit admettre qu'il éprouve de l'amour :

Ce que je voyais était la réalisation précise de mon rêve.


Ce vif penchant homosexuel qu'il tente d'assumer lui donne un sentiment de culpabilité :

Je suis puni d’avoir tant aspiré à trouver l’amour Je n’aime rien ai-je dit, hélas ! J’ai peur maintenant d’aimer quelque chose… j’ai désiré la beauté : je ne savais pas ce que je demandais… quelle passion insensée, coupable et odieuse s’est emparée de moi !

Il avoue dans une lettre à un ami :

Enfin, j’ai découvert l’affreuse vérité… Silvio, j’aime… Oh ! non, je ne pourrai jamais te le dire… j’aime un homme !

C'est lors de la représentation de Comme il vous plaira que la crise va se résoudre :

Théodore/Madeleine joue un rôle de travesti. Elle est Rosalinde, une femme déguisée en homme. Il découvre qu'il aime une femme.

Il va tenter sa difficile conquête ; elle le met à l'épreuve jusqu'au soir où elle apparaît dans sa chambre, vêtu du costume de Rosalinde.

Elle ne lui n'accordera qu'une seule et unique nuit d'amour et disparaîtra après être passée par le lit de Rosette.

Quelques jours après, d'Albert reçoit une lettre de Mademoiselle de Maupin qui est la conclusion du roman :

Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit être au moins aussi fâchée que vous de mon départ. Aimez-vous bien tous deux en souvenir de moi, que vous avez aimée l'un et l'autre, et dites-vous quelquefois mon nom dans un baiser.


Les deux héros ont donc suivi un chemin parallèle : similitude de leurs itinéraires, recherche de l'amour idéal, tentation de l'homosexualité , découverte de l'amour idéal,introduisent entre eux une sorte de gémellité. Une ressemblance trop profonde pour être l'effet du hasard ; ils apparaissent comme deux incarnations de leur créateur.

 

En 1861, il publie Le capitaine Fracasse.

Le premier et dernier roman d'aventures autres que purement intérieures.

Ce roman de cape et d'épée flamboyant est un pastiche du Roman comique de Scarron. On y retrouve intacte la verve étincelante de Mademoiselle de Maupin.


L'histoire se déroule à une date indéterminée entre 1637 et 1643 sous le règne de Louis XIII.

Le jeune baron de Sigognac vit reclus dans son manoir landais délabré. Sa noble famille s'est ruine au service des rois ; le château et ses terres resten à l'abandon car il est trop pauvre pour les entretenir.  

    

Il vit  avec son vieux domestique, Pierre, et quelques animaux, dont son chat Belzebut. Un soir d’hiver une troupe de comédiens ambulants frappe à sa porte. Ils ne savent pas où passer la nuit et le baron offre de les héberger. En échange de son hospitalité, les comédiens partagent leur victuailles. Le château ce soir-là semble revivre.

Le jeune baron a été  immédiatement séduit par Isabelle, l'ingénue de la troupe, aussi sage que belle. Le lendemain, il décide de les suivre jusqu'à Paris où il espère rétablir sa fortune.

Dès lors, il partage la vie aventureuse de la troupe, ses joies et ses déboires. Isabelle, elle aussi, malgré sa réserve, est à l'évidence sensible au charme du jeune homme. Il s'est fait son chevalier servant.

Lorsqu'un comédien, Matamore, meurt de froid un jour de de tempête, Sigonac s'offre à le remplacer pour ne pas être à leur charge  et prend le nom de Capitaine Fracasse.

Il partage la vie aventureuse de ses nouveaux amis , leurs joies et leurs déboires.

A Poitiers, Isabelle est remarquée par le duc de Vallombreuse. Il est jeune, beau et arrogant . Aucune femme ne lui résiste. Il  tente en vain d'obtenir ses faveurs. Elle refuse de l'entendre, lui renvoie ses cadeaux.

Vallombreuse croit que son rival n'est qu'un vulgaire comédien ; il tente de le faire éliminer par des spadassins à sa solde mais sa tentative échoue. Le marquis de Bruyères, un ami de Sigognac, révèle à Vallombreuse l'identité de son rival et  organise un duel entre les deux jeunes gens.

 

Sigognac, rompu à l'escrime grâce aux leçons de son vieux serviteur, inflige à son adversaire une cuisante défaite.

 

Ils reprennent la route et lors de leur halte à l'auberge du Soleil Bleu, ils croisent Chiquita , une étrange fille et son ami le sinistre Agostin. Chiquita convoite le collier d'Isabelle ; Agostin tente d'attaquer les comédiens pour les dévaliser. Isabelle donne spontanément son collier de perles - fausses - à Chiquita, qui, en échange, lui jure que jamais elle ne la tuera.

 

Vallombreuse n'a pas renoncé à Isabelle, il l'a fait enlever par des spadassins et la garde prisonnnière en son château. Sigognac ne sait où elle a été emmenée. Chiquita faisait partie des ravisseurs mais elle n'a pas oublié la générosité d'Isabelle et elle va la sauver.

Elle prévient Sigognac qui accourt avec leurs amis pour la délivrer.

Lors des combats, elle se réfugie dans un salon où elle rencontre le père de Vallombreuse. Irrité contre son fils, il prend la jeune fille sous sa protection et va lui baiser la main. Il reconnait la bague qu'elle porte. 

Le mystère des origines d'Isabelle nous est révélé.

Sa mère, comédienne, était morte sans lui révéler le secret de sa naissance. Elle avait eu une liason avec M. de Vallombreuse. Il l'aimait mais il n'avait pas pu l'épouser. Pour se venger, elle avait emmené leur petite fille, changé de nom, de troupe.Il savait qu'elle était morte mais ignorait le sort réservé à sa fille.

Cétait donc son propre frère  qui poursuivait Isabelle de ses assiduités . Entretemps Sigognac s'est battu avec Vallombreuse  et l'a gravement blessé. Il croit l'avoir tué. Désormais il devra renoncer à Isabelle. Un obstacle cornélien s'oppose à son amour.

 

 

fracasse

 

Mais, tout finit bien. Vallombreuse, remis de sa blessure et repenti, vient lui-même chercher le seul homme que sa sœur veut pour époux. ils se marient. Quelques mois plus tard, ils reviennent au vieux manoir. Sans le lui dire, Isabelle a fait faire tous les travaux.

Sigognac retrouve son fidèle serviteur et son chat Belzebut. Mais le chat meurt le lendemain. Il va l'enterrer dans sa terre, au fond d'une trou profond, quand sa pioche heurte un obstacle. Une caisse pleine d'or a été enterré là par un lointain ancêtre avant de partir en campagne.

Le château de la misère devient par ce retour de fortune inattendu le château du bonheur.

Gautier et la veine fantastique

Dès 1831, il s'est engagé dans la veine fantastique avec son premier récit La Cafetière.

Dans ce conte, le temps sort de ses gonds.

Le narrateur raconte, à la première personne, une étrange aventure qui lui est arrivé durant une nuit qu'il passait dans un manoir normand.


A 11 heures alors qu'il va s'endormir, le feu et les bougies se rallument, les fauteuils se rangent autour de la cheminée, tandis qu'une jolie cafetière vient se poser entre les tisons.

Les aïeux descendent de leurs portraits, des musiciens quittent la tapisserie qui représentait un concert et le bal commence.


Le narrateur aperçoit une jolie jeune fille assise sagement dans un fauteuil auprès de la cheminée. Elle s'appelle Angela, il s'éprend d'elle, l'invite à danser ; la danse terminée elle s'assied sur ses genoux, l'air épuisé. Mais au chant de l'alouette, elle se lève et tombe. Lorsqu'il veut la relever, il n'y a plus sur le sol que les morceaux de la cafetière.


Ses amis le retrouvent évanoui, vêtu de l'habit de noces du grand père de son hôte, il serre entre ses bras des morceaux de porcelaine brisée.

Dans la journée, il esquisse un dessin, le visage de la jeune fille de son rêve.

Son hôte reconnaît dans ces traits ébauchés le visage de sa soeur morte deux ans plus tôt d'une fluxion de poitrine contractée à la suite d'un bal


En 1834, Omphale ou la tapisserie amoureuse.

Le narrateur a 17 ans, et séjourne chez un oncle. Il dort dans une chambre décorée d'une tapisserie rococo représentant Hercule filant aux pieds d'Omphale.


D'étranges bruits viennent troubler les nuits du narrateur jusqu'à la nuit au cours de laquelle la jeune marquise ayant servi de modèle sort de la tapisserie ; elle lui raconte son mariage ennuyeux et comment en découvrant le beau jeune homme venu dans sa chambre, elle a commencé à le regarder dormir, rêver, à l'aguicher Il perd la tête pour la belle marquise qui va lui faire découvrir l'amour. 
Un récit drôle et charmant.


Ainsi lors d'un de leurs tendres entretiens, un bruit vient rompre leur tête à tête: Elle retourna à sa muraille à reculons, de peur sans doute de me laisser voir son envers.

Le journal la Chronique de Paris publie, en 1836, La morte amoureuse l'un de ses meilleurs récits fantastiques.

Dans La Morte amoureuse et comme dans la Cafetière, le temps sort de ses gonds pour le narrateur, soumis à un étrange dédoublement de sa personnalité. Aussi belle, aussi blonde, aussi tendre aussi séduisante que la Biondetta de Cazotte, elle s'appelle Clarimonde, et elle est le plus dangereux personnages de son monde de succubes, le seul à avoir partie liée avec les forces lucifériennes. Elle est sans doute l'incarnation du Prince des Ténèbres comme Biondetta.

morte

 

Le récit est à la première personne mais c'est un prêtre qui parle, un vieux prêtre qui se rappelle avoir été dans sa jeunesse, la proie d'une créature au charme diabolique Clarimonde Mais son expérience fut si extraordinaire que le vieux prêtre, apparemment repenti, revenu de ses erreurs, ne peut s'empêcher au cours de sa confession de se rappeler le joli corps de Clarimonde et de l'évoquer avec une passion qui ne s'est pas vraiment éteinte les nuits passées avec elle.

C'est le jour même de son ordination, à l'instant de prononcer ses voeux, que Romuald a aperçu l'éblouissante jeune femme ; il comprend qu'elle le supplie par son regard insistant de ne pas s'engager.

Ce fut comme si des écailles me tombaient des prunelles.

Déchiré entre cette soudaine impulsion et la force d'obéissance à la société dit oui à l'ordination alors qu'il voudrait dire non.

Lorsque tout est dit, elle s' approche de lui, et lui murmure malheureux qu'as tu fait ?


Peu après au détour d'une rue, on lui remet un petit portefeuille précieux contenant un papier : Clarimonde, au palais Concini.

Le jeune prêtre ne connaît plus un instant de paix et regrette amèrement son engagement.
L'abbé Sérapion qui veille sur lui s'aperçoit de son trouble et lui dit qu'il est victime du Malin. Il le fait nommer dans une cure loin de là et Romuald se désespère de s'éloigner de Clarimonde.


A quelque temps de là il est appelé au chevet d'une jeune femme qui va mourir; il arrive trop tard. Il veille la jeune morte en qui il a reconnu Clarimonde ; il ne résiste pas à la tentation ; il embrasse ses lèvres glacées et les sent se ranimer sous son baiser. La belle morte l'entoure de ses bras et le jeune homme tombe évanoui sur son corps.

Il se retrouve couché dans sa chambre au presbytère et apprend qu'il est resté trois jours dans une sorte de sommeil léthargique.

Le sinistre abbé Sérapion vient le voir et lui apprend que la grande courtisane Clarimonde vient de mourir. Quelques jours plus tard, Romuald fait un rêve étrange. Clarimonde est dans sa chambre, elle s'assied sur le bord de son lit. Elle a, dit-elle , soulevé la dalle qui la retenait prisonnière pour venir le rejoindre.

Elle s'agenouille devant lui, douce et tendre et lui dit son amour plus fort que la mort.


Au réveil, Romuald ne sait plus s'il a rêvé mais la nuit suivante le rêve revient. Cette fois Clarimonde vient le chercher. Elle lui tend de superbes habits de gentilhomme et l'emmène ; ils partent à cheval en un galop insensé et c'est le début d'une double vie qui va durer plus de trois ans.

Le narrateur mène deux vies distinctes, celle d'un pauvre prêtre de campagne et celle d'un riche seigneur vénitien.

Il y eut en moi deux hommes dont l'un ne connaissait pas l'autre. Tantôt je me croyais un prêtre qui rêvait chaque soir qu'il était gentilhomme, tantôt qui rêvait qu'il était prêtre.


A Venise, ils habitent un superbe palais sur le bord du grand Canal, ils ont chacun leur gondole. Romuald mène un train de roi, il joue un jeu d'enfer, fréquente tous les lieux de débauche mais reste fidèle à Clarimonde qui est pour lui toutes les femmes. Elle lui rend son amour au centuple. Romuald oublie la façon dont il l'a rencontrée et il serait parfaitement heureux si ce n'était ce rêve qu'il fait chaque nuit, au cours duquel il se retrouve simple curé de campagne faisant pénitence et tentant d'effacer par des macérations les folies commises avec Clarimonde.

Clarimonde, la belle, l'éclatante et la tendre Clarimonde s'affaiblit et pâlit de jour en jour sous le regard navré de son amant; elle lui sourie tristement avec le regard de ceux qui vont mourir.


Un matin en prenant son petit déjeuner avec elle, il se fait une profonde entaille au doigt. Clarimonde se précipite sur le doigt blessé et suce le sang qui coule avec une indicible volupté. Elle recouvre sa joie et son éclat. L'évidence s'impose alors à Romuald, d'autant que dans son autre vie, Sérapion, oiseau de malheur ne cesse de l'avertir des dangers que court son âme pécheresse.


Mais l'art subtile de Gautier ne se contente pas donner à sa créature diabolique le charme d'une femme ; il lui donne, sans équivoque, un coeur sensible, aimant Elle n'est pas un être redoutalble mais une touchante victime .

Un soir, Romuald s'aperçoit que Clarimonde verse une poudre dans sa coupe de vin. Il feint de la boire mais en jette le contenu sous la table, décidé à veiller toute la nuit pour comprendre. Il fait semblant de dormir et voit Clarimonde qui lui découvre le bras et le pique légèrement avec une petite épingle en or; elle boit en pleurant le sang de son amant, en lui demandant pardon; elle ne peut plus boire le sang d'un autre homme depuis qu'elle l'aime.

A peine a-t-elle bu quelques gouttes qu'elle s'interrompt pour ne pas lui faire du mal et elle soigne délicatement la plaie qu'elle vient de lui faire. Rien n'est plus drôle et touchant tout à la fois que ce tendre vampire qui pleure de devoir boire le sang de son amant pour continuer à l'aimer ; jamais victime d'une créature diabolique n'a été comme Romuald aussi résolu à défier l'au delà , à nourrir de son sang son vampire bien-aimé.

Cette fois, il n'y a plus aucun doute, Clarimonde est un vampire, cependant cette certitude n'empêche pas Romuald de l'aimer ; il n'a pas peur d'elle et est prêt à lui donner tout son sang pour qu'elle vive.
Cette femme était-elle un ange ou un démon et peut-être tous les deux. J'étais si fatigue de cette double vie, voulant savoir une fois pour toutes qui du prêtre ou du gentilhomme était dupe d'une illusion, j'étais décidé à tuer au profit ou de l'autre un des deux hommes qui étaient en moi ou à les tuer tous les deux car une pareille vie ne pouvait durer.

Aucune solution possible car le Moi est toujours le même :

Seulement il y avait un fait absurde que je ne pouvais expliquer : c'est que le sentiment du même moi existât dans deux hommes différents.

Mais dans son autre vie, il se punit de son amour impie, d'horribles scrupules le tourmentent. Sérapion veille et décide d'employer un moyen extrême. Il emmène le jeune prêtre là où Clarimonde a été enterrée. Il déterre le cercueil, l'ouvre et Romuald aperçoit celle qu'il aime belle et pâle, une goutte de sang au bord de ses lèvres décolorées. Alors Sérapion asperge le corps d'eau bénite, trace le signe de la croix.

La pauvre Clarimonde n'eût pas été plus tôt touchée par la sainte rosée que son beau corps tomba en poussière; ce ne fut qu'un mélange informe de cendres et d'os à demi calcinés.

La nuit suivante, elle revient une dernière fois voir son amant :

Malheureux, qu'as-tu fait, Pourquoi as-tu écouté ce prêtre imbécile, N'étais-tu pas heureux, que t'avais-je fait pour violer ma pauvre tombe et mettre à nu les misères de mon néant.
Adieu tu me regretteras ! Hélas, elle a dit vrai. je l'ai regrettée plus d'une fois et je la regrette encore. La paix de mon m'a été trop chère achetée ; l'amour de Dieu n'était pas trop pour remplacer le sien. Voilà , frère, l'histoire de ma jeunesse. Ne regardez jamais une femme, et marchez les yeux fixés en terre car, si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire perdre l'éternité
.

Jamais sans doute on a joué avec tant d'art des ressources propres au genre fantastique, en renouvelant les poncifs les plus éculés avec humour, ironie légère. Le prêtre Sérapion qui se bat pour sauver l'âme de Romuald a non seulement tous les traits d'un fanatique inquisiteur mais il fait penser à une créature infernale sortie des ténèbres et plus particulièrement dans la scène qui se déroule au cimetière.
En revanche, Clarimonde est parée de toutes les grâces célestes.


Récit qui exerce sur le lecteur une étrange fascination car, dans ce défi à étreindre la Mort, il semble que Gautier nous en dit bien plus qu'il ne semble sur lui -même et sa fascination de la mort.

La Comédie de la mort (1838)

La Comédie de la mort est le chef-d'oeuvre de sa période romantique. Ce recueil de poèmes très influence par Shakespeare, Goethe et Dante, est composé de trois grandes parties : Portail, La vie dans la vie et La mort dans la vie.

Les nombreux thèmes et figures qui parcourent ce long ouvrage poétique sont dominés par l'omniprésence d’Eros et Thanatos.

Son guide féminin est une jeune morte, figure idéale de la Beauté, qui illustre sa théorie de l’œuvre d’art, fondamentalement inutile et esthétiquement parfaite : l’Art pour l’Art.

Le poète y chante aussi bien la rencontre amoureuse entre une jeune fille morte et un ver de terre que la mélancolie de Don Juan qui regrette de ne pas avoir préféré la cellule sombre et les heures noires de Faust à la voie trompeuse de l’amour voluptueux.

 

Arria Marcella, publiée en 1852

Le narrateur visite le musée de Naples et contemple l'empreinte du corps d'une femme morte pendant l'éruption du Vésuve ; cette pièce n'est plus visible mais elle avait été remarquée par Mme de Staël et Chateaubriand qui avait écrit : la mort comme un statuaire a moulé sa victime.

Octavien a vu ce moule, a rêvé à ce que fut cette femme et une nuit, il pénètre presque par hasard dans la ville morte qui de nouveau retrouve vie, ses habitants l'animent.

Ou lui-même a-t-il été projeté dans un temps disparu par la force de son désir amoureux ? la roue du temps était sorti de son ornière.

Il assiste à une représentation théâtrale, aperçoit la jeune femme et repart avec elle. Et la belle statue s'anime :

On est véritablement morte que quand on n'est plus aimée, ton désir m'a rendu la vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les distances qui nous séparaient.

Mais son père, vieillard auguste et courroucé vient à l'aube mettre un terme à cette nuit d'amour : ta cendre n'est donc encore pas refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ?

Aria

 

Au nom du Christ, il va briser ce miracle de l'amour. Elle disparaît avec un cri d'agonie et Octavien perd connaissance. Ses compagnons le retrouveront au matin, évanoui sur la mosaïque disjointe d'une petite chambre à demi écroulée.

De cet amour il ne guérira jamais. Il se marie et est un mari fidèle mais absent Mais comment sa femme pourrait-elle s'aviser d'être jalouse de Marcella, fille d' Arrius Diomède, affranchi de Tibère.
Cet amour pour une morte se retrouve encore dans Le pied de la momie et dans Le roman de la momie.

 

Le pied de la momie
Il parut en septembre 1840 dans Le Musée des familles.

Résumé :

Dans une boutique d’antiquités, un homme découvre un pied momifié de momie : Je fus surpris de sa légèreté ; un pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie : en regardant de près, l’on pouvait distinguer le grain de la peau et la gaufrure presque imperceptible imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et transparents comme des agates… la plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait qu’elle n’avait jamais touché la terre, et ne s’était trouvée en contact qu’avec les plus fines nattes de roseaux du Nil

Le marchand affirme être celui de la princesse égyptienne Hermonthis. Il l’achète et le rapporte chez lui pour l'utiliser comme simple presse-papier sur son bureau.


La nuit, la princesse égyptienne lui apparaît :

elle regardait le pied, car c’était bien le sien, avec une expression de tristesse coquette d’une grâce infinie ; mais le pied sautait et courait çà et là comme s’il eût été poussé par des ressorts d’acier…

Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu injustement le pied de personne : bien que vous n’ayez pas les cinq louis qu’il m’a coûtés, je vous le rends de bonne grâce ; je serais désespéré de rendre boiteuse une aussi aimable personne que la princesse Hermonthis.

Pour le remercier, elle échange le presse-papier contre une petite figurine de pâte verte qu'elle portait à son cou, puis entraîne miraculeusement son bienfaiteur dans la maison de son père, le pharaon Xixouthros.


Le narrateur parle avec le souverain défunt.

Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien ne paraît impossible, je lui demandai la main d’Hermonthis : la main pour le pied me paraissait une récompense antithétique d’assez bon goût.


Mais un ami, venu le chercher le tire de son rêve. Il constate alors que le pied de momie a été remplacé par une figurine d’Isis.

Jugez de mon étonnement lorsqu’à la place du pied de momie que j’avais acheté la veille, je vis la petite figurine de pâte verte mise à sa place par la princesse Hermonthis !

 

Le roman de la momie
Il parut en 1857 en feuilleton dans Le Moniteur Universel, puis en volume en 1858.

Dans un tombeau de la Vallée des Rois, un jeune lord anglais et un archéologue découvrent la momie d'une jeune fille à la bouleversante beauté. Près d'elle, un papyrus raconte son histoire.


Ainsi nous est révélé le destin de Tahoser, fille d'un grand prêtre d'Egypte, qui s'éprend d'un Hébreu. Elle est prête à partager la vie du peuple esclave, mais Pharaon, passionnément amoureux d'elle, la fait enlever et lui offre puissance et richesse. Guidé par Moïse, les Hébreux se mettent en marche vers la mer Rouge, bientôt poursuivis par le monarque à la tête de son armée. et s'apprête à tous les massacrer, lorsque son armée et lui-même sont engloutis dans les eaux de la Mer rouge. Les Hébreux peuvent donc quitter le pays et se rendre en Canaan.

Tahoser devient alors reine d'Égypte.

 

momie


Le manuscrit s'arrête ici, sans dire ce qu'il est advenu de la vie de Tahoser à la suite de ces événements.

Quant à Lord Evandale, il n’a jamais voulu se marier, quoiqu’il soit le dernier

de sa race. Les jeunes misses ne s’expliquent pas sa froideur à l’endroit du beau sexe ; mais, en conscience, peuvent-elles imaginer que Lord est rétrospectivement amoureux de Tahoser, fille du grand prêtre Pétamounoph, morte il y a trois mille cinq cents ans, Il y a pourtant des folies anglaises moins motivées que celles-là.

Pour reconstituer la splendeur de la civilisation du Nil à son apogée et ressusciter ses villes défuntes, Théophile Gautier a utilisé toutes les connaissances de l'égyptologie naissante. Il donne ainsi un des premiers romans de l'Egypte ancienne, telle que l'Europe avait pu la rêver depuis l'expédition de Bonaparte et les travaux de Champollion.


Fascination de Gautier pour la statue de la femme, dans sa perfection incorruptible, je suis belle, mortelle, comme un rêve de pierre.

L'évolution de Gautier dans le cycle du fantastique est d'ordre spirituel : un élan mystique désincarne l'héroïne et l'amour.

Gautier, obsédé par la mort, la corruption des corps et la danse macabre des vivants et des morts avait fixé dans l'art la résurrection des corps.

C'est désormais dans la libération du corps et de la matière que se trouve maintenant le bonheur absolu. Le récit fantastique tend alors vers le roman d'initiation et raconte les épreuves de l'âme, son apprentissage du renoncement. Cette évolution culmine dans cet étrange et beau récit Spirite.

 

Spirite
Le héros Guy de Mallivert ressemble comme un frère à l'auteur. Il vit dans le monde et n'a jamais vraiment aimé. On raconte dans le monde qu'il va sans doute épouser une jeune et jolie veuve Mme d'Ymbercourt qu'il courtise négligemment. Mais d'étranges phénomènes viennent troubler le silence de son appartement. La visite qu'il doit faire ce soir-là à Mme d'Ymbercourt l'ennuie. Il veut lui écrire pour s'excuser de ne pas venir et se surprend à avoir écrit, sans le vouloir, une lettre de rupture. Quand il se décide à se rendre chez elle, un léger soupir se fait entendre.


La soirée mondaine l'ennuie mais il y rencontre un étrange personnage, le baron Feroe, médium qui lui lance un message plus étrange De retour chez il ne cesse plus de sentir une présence invisible. Le visage angélique d'une femme apparaît dans son miroir, il la croise à nouveau lors d'une promenade en traîneau mais au moment de la rejoindre la voiture s'évanouit.


A cet esprit qui ne cesse plus de se manifester, il donne le nom de Spirite. Une nuit, une blanche main apparaît sur son écritoire, et trace sur la feuille blanche des lignes invisibles. Sa propre main prend alors la plume et il écrit sous la dictée de cet esprit l'histoire de Spirite .


Elle s'appelait Lavinia, elle l'avait aimé au premier regard lorsqu'il était venu voir sa sœur au couvent où elle-même était pensionnaire. L'espoir de le rencontrer quand elle aura fait son entrée dans le monde et de se faire connaître et aimer de lui l'avait alors habitée.


Mais il ne l'avait pas vue et le destin avait fait en sorte que leur chemin ne se rencontre plus. Lavinia est désespérée. Sous le nom de sœur Philomène, elle s'ensevelit dans  couvent comme dans un tombeau sans cesser de l'aimer. Quand elle apprend qu'il va peut-être se marier, elle se laisse mourir.


Mais l'amour est plus fort que la mort. Et son esprit a gagné le droit de se manifester à celui qu'elle continue d'aimer. Guy de Malivert, bouleversé par un tel amour entre dans ce jeu avec Spirite. Il aime follement, humainement sa forme humaine qu'il essaie d'étreindre mais elle n'est qu'une ombre qu'il faut aimer comme telle.

Vient alors la tentation de mourir, de se suicider pour hâter leur  rencontre Mais Spirite le lui interdit : Il faut vivre le temps jusqu'au bout, mourir à la terre sur terre jusqu'à parvenir à la vie de l'âme seule

Elle-même qui avait souhaité que l'ombre soit plus heureuse que la femme se dépouille peu à peu des souvenirs de sa souffrance terrestre.

Il vit avec elle un amour immatériel et passionné ; lors d'un voyage en Grèce, il meurt, assassiné par des bandits.

Alors la mort les réunit dans une fusion lumineuse dans une ascension commune : comme deux gouttes de rosée roulant sur la même feuille de lys, ils finirent par se confondre dans une perle unique.

 

Spirite


Spirite peut être lu comme un rêve de fusion amoureuse, malgré la séparation infinie qu'introduit la mort. La mort ou le passé

Car ce récit est aussi une transposition des amours de Carlotta et de Gautier.

Le passé comme non vécu, et le souvenir du passé comme invivable.


Un invivable qui ne peut être sauvé que par une expérience mystique Briser l'impossible, exorciser l'irréversible.

Peut-être Spirite et l'amour de Carlotta apportent-ils la preuve, après coup, qu'il y a dans les récits de la première manière, bien autre chose qu'une fantaisie romantique; un effort d'une déchirante sincérité pour dire comment on peut porter la mort comme une composante féconde son propre être.

Théo, le bon Théo.

Curieusement en 1863, il écrivait à Eugénie

Tout ce qui est matériel en moi disparaît, ce que je pense me semble plus réel que ce que je vis. 

 
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