Une vie dans le siècle

 

Avant dire 

Le romantisme est un mouvement littéraire qui s'affirma en s'opposant au classicisme, mais il faudrait retrouver le poids qu'il eut à son origine, son importance dans l'histoire de la sensibilité.

Quant à l'adjectif romantique qui s'est plus au moins confondu  avec romanesque, il est souvent  entaché d'une  sentimentalité fade. On est romantique avec une nuance d'indulgente condescendance.
Galvaudé, il devient parfois un argument de vente, une chemise de nuit romantique.

Or être romantique vers 1825, 1830, c'était s'ouvrir à une autre vie, être flamboyant, être jeune.

 

On ne lit plus guère Théophile Gautier et c’est bien dommage.On se souvient peut-être du gilet rouge qu’il portait lors de la Première d’Hernani. Il était alors le jeune admirateur de Victor Hugo. Il n’avait pas 20 ans.

Quand, des années plus tard, Maxime du Camp lui dira : Tu as été célèbre très jeune, il répondra : Oui, très jeune, à cause de mon gilet.

 

1
A la fin de sa vie, il reviendra sur cette célébrité de scandale, convaincu que lorsque son œuvre toute entière sera tombée dans l’oubli on se rappellera encore ses longs cheveux et son gilet.


Que sait-on de lui aujourd’hui ?

Qu’il est l’auteur du Capitaine Fracasse, du Roman de la momie, deux ouvrages qui firent longtemps partie des livres offerts aux bons élèves lors de la distribution des prix ?
On ne connaît plus guère ses poèmes même si quelques uns figurent encore dans certains manuels scolaires.

 
 

Son œuvre est immense car il n’a pas cessé d’écrire des romans, des récits fantastiques, des pièces de théâtre, des ballets et des poèmes, tout en menant parallèlement une carrière de journaliste, de 1836 jusqu’à sa mort en 1872.

Ses articles sont encore dispersés dans les multiples journaux auxquels il a collaboré et beaucoup dorment encore dans les archives.

Ses amis nous ont laissé de lui l'image d'un lecteur affamé et boulimique : 
Je vénérais le livre comme un dieu… Je m'amusais à lire comme une portière… J'avais du plaisir à avoir peu et je pensais que la paradis, c'était un roman devant un bon feu.
Lire comme une portière.


C'est dire qu'il se jetait avec la même ardeur sur le roman le plus médiocre comme sur les ouvrages qui contiennent les plus hautes conceptions philosophiques.

Son œuvre romanesque témoigne d'un désir de retrouver ce paradis perdu du lecteur, le lieu de la surprise et de la naïveté et pourtant elle baigne dans l'artifice et le raffinement. Il avait une mémoire extravagante et remarquablement organisée, ce qu'il avait vu ou entendu restait gravé dans son souvenir :

Toutes les notions acquises se rangeaient, s'étiquetaient dans sa mémoire, comme les livres bien cataloguées d'une bibliothèque. Il savait où trouver le renseignement dont il avait besoin, le document précis qu'il voulait vérifier, le mot rare qu'il voulait 10 ans après.
Il était toujours en mesure de préciser un point d'histoire, de linguistique, de géographie, quand ils se posaient une question disaient entre eux.
Il n'y a qu'à feuilleter Théo
.


L’intérêt très relatif qu’il suscite aujourd’hui ne donne guère la mesure de la célébrité dont il a jouie, à juste titre, de son vivant, tant sous la Monarchie de Juillet que sous le Second Empire.

Il fut l'un de ces géants du XIX, comme Balzac et Alexandre Dumas etVictor Hugo dont il fut toute sa vie l'ami inconditionnel. Son allégeance à Napoléon II ne brisera pas l'amitié entre eux.

Jamais il ne reniera son ami et maître vénéré. Au contraire, il osera sans cesse proclamer la grandeur de l'illustre exilé.

Et de retour d'exil, Victor Hugo lui témoignera une amitié sans réserve, et c'est lui qui obtiendra du nouveau régime une pension pour son ami dans le besoin.

On l'appelait Le bon ThéoIl était en effet bon, généreux mais c'était aussi un homme complexe Il ne s'épanche jamais mais son œuvre est révélatrice de ses obsessions. 

Une vie dans le siècle

Théophile Gautier est né à Tarbes en août 1811. Depuis des générations, sa famille était liée aux Montesquiou –Ferenzac. Son père gérait leurs biens et était l'intendant de leurs châteaux. A la Restauration, M. de Montesquiou le fit nommer à Paris où la famille vint s'installer. Il avait 3 ans. 

Pendant les premières semaines, il fut malheureux de cet exiln puis il s'habitua mais il  gardera de ce midi de la France un souvenir nostalgique.

A 5 ans, il savait lire et découvrait avec ravissement Robinson Crusoe, et Paul et Virginie. Son père veilla sur ses premières études. En 1817 et 1820 naissaient ses deux sœurs.

En 1822, ses parents le firent entrer comme interne au collège Louis le Grand :

J'étais un enfant doux, triste et malingre, bizarrement olivâtre, et d'un teint qui étonnait mes jeunes camarades roses et blancs. Je ressemblais à quelque petit Espagnol de Cuba, frileux et nostalgique envoyé en France pour faire son éducation.

 

L'enfant y fut très malheureux :

La brutalité et la turbulence de mes compagnons de bagne me faisaient horreur. Je mourais de froid, d'ennui, d'isolement. Il se laissait visiblement dépérir de chagrin, ne mangeait plus. Son père le retira bien vite et l'inscrivit comme externe au collège Charlemagne où il se lia avec Nerval, son aîné de 3 ans, d' une amitié que seule la mort devait rompre. Le jeune Nerval était déjà connu dans les milieux littéraires, car il avait publié un volume de poésies et une traduction de Faust, à propos de laquelle Goethe lui avait écrit :

Je ne me suis jamais mieux compris qu'en vous lisant.

Le jeune Théophile eut un parcours scolaire brillant ; par ailleurs son père, qui veillait sur sa formation intellectuelle, fit de lui un excellent latiniste. Très jeune, il avait déjà une incroyable culture. Très doué, il hésitait entre la poésie et la peinture. Son père, petit bourgeois et financier, accepta sans réserve de l'aider à faire une carrière de rapin ; il l'avait inscrit dans l'atelier du peintre Rioult et il commençait à peindre avec un incontestable talent.

On a dit que lorsqu'il prit conscience de sa myopie, il décida d'abandonner la peinture pour les lettres. Mais dans ce choix, la rencontre avec l'homme qu'il vénérait, Victor Hugo, fut déterminante. C'était à la veille de la Première d'Hernani.

Hugo qui se méfiait de la claque officieille,  avait résolu de faire appel à ses partisans pour remplir le parterre. 
Gérard de Nerval et quelques autres jeunes gens furent chargés de recruter des défenseurs d'Hernani. Théophile s'engagea avec enthousiasme parmi eux, non par goût du scandale mais par dévotion pour Hugo qui incarnait à ses yeux la liberté de l'art :

Cette soirée devait être le plus grand événement du siècle (…) et nous désirions le solenniser par quelque toilette d'apparat, quelque costumes bizarre et splendide faisant honneur au maître, à l'école et à la pièce(…) pour nous, le monde se divisait en "flamboyant…" qui étaient l'audace, la vie, la lumière, et en grisâtres.

C'est pourquoi il fit exécuter sur mesure, ce fameux gilet, un pantalon vert d'eau, très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours.Un ruban de moire servant de cravate et de col de chemise entourait le cou. Il avait en outre une longue chevelure mérovingienne.

1 2

 

Il ne passa pas inaperçu.


Tous ces jeunes gens, munis d'un laissez-passer marqué du mot hierro, entrèrent à 14h pour la représentation prévue à 21h. Il participera aux 30 représentations qui furent autant de batailles.
Pour Gautier et pour ses amis, Hernani fut leur bataille de Valmy, leur soleil d'Austerlitz :

25 février 1830 !

Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants : la toute première représentation d'Hernani ! Cette soirée décida de notre vie ! Là nous reçûmes l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous fera marcher jusqu'au bout de notre carrière.


Puis Nerval l'amena chez V. Hugo.  Lui, si audacieux, si intrépide, trembla de peur en ce jour de l'an 1829. Au moment où la porte s'ouvrit, il redescendait pour fuir. Quand il fut devant le Maitre vénéré, il resta muet, fasciné.

Il avait 19 ans Hugo avait 28 ans.

3 2

 

Il vivait alors chez ses parents au 8 place des Vosges et peu après cette première rencontre, Victor Hugo devenait son proche voisin en s'installant à l'angle de la place au numéro 6. Il lui suffisait de se mettre à la fenêtre pour parler avec son maître vénéré.

En juillet 1830 il publia son premier recueil de poèmes à compte d'auteur, mais le matin même de leur parution éclatait la première des Trois Glorieuses et des barricades se dressaient dans Paris. Son ouvrage passa inaperçu.

Cette révolution porta un coup fatal à la fortune familiale. Son père avait fait  des placements qui se dévaluèrent. Il perdit toute sa fortune et et une partie de celle des Montesquiou et, du même coup,  son poste de gestionnaire.

Sa famille jusqu'alors très à l'aise dut vivre plus modestement. Plus de dot pour les sœurs de Théophile qui, restées célibataires, dépendront désormais de leurs parents, puis de leur frère.


Pendant les années qui suivirent les journées de juillet 1830, la jeunesse vécut dans l'exaltation la plus extrême, en réaction contre ce que la Restauration avait tenté d'étouffer.

Dans leur l'enthousiasme, ils formèrent le Petit Cénacle et furent de tous les combats de l'armée romantique

le plus beaux de tous les rêves, nous l'avons fait les yeux ouverts et l'esprit plein de foi, d'enthousiasme et d'amour.

2

 

Une telle joie, une telle harmonie, ne pouvaient durer toujours ; le petit Cénacle se sépara.

En 1831, Gautier publiait son premier récit fantastique, La Cafetière.
Dans les années suivantes, dans diverses revues, il publia bien d'autres nouvelles fantastiques dont la plus célèbre, est La morte amoureuse.


En 1832, il fit paraître Albertus, un poème fantastique plaisant.

Son personnage, Albert, victime de la séduction d'une créature maudite succombe à la tentation et s'aperçoit qu'il tient entre ses bras un squelette tandis que se déchaîne un incroyable sabbat.

Puis un diable éternue et machinalement Albertus lui dit que Dieu vous bénisse alors les démons disparaissent en hurlant tandis que la sorcière le tue en lui enfonçant ses griffes dans le cou.

Il fait suivre ce texte de quelques poèmes parus deux ans plus tôt et dans la Préface à ce volume, il écrit :
L'auteur du présent recueil est un jeune homme frileux et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou rois amis et à peu près autant de chats. Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est pour lui tout l'univers. Le manteau de la cheminée est son ciel, a plaque son horizon. Il n' a vu du monde que ce qu'on en voit par la fenêtre et il n'a pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique ; il n'est ni rouge ni blanc, ni même tricolore ; il n'est rien et ne s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres… Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers.

 

Il n'était plus l'enfant chétif que l'internat avait failli tuer. Il était mince, sportif, fort, son coup de poing était sûr mais il en usait peu car il avait horreur de la violence. Il était séduisant.

En 1833, il publiait Un nid de rossignols : deux sœurs musiciennes, cantatrices font un concours de chant avec un rossignol qui meurt d'épuisement en leur confiant trois oisillons. Elles les adoptent mais elles aussi meurent épuisées par leur passion, en modelant un chant d'une beauté surhumaine que les petits rossignols recueillent pour aller le répéter devant le trône éternel.

Le bon Dieu fit plus tard, avec ces trois rossignols, les âmes de Palestrina, de Cimarosa et du chevalier Gluck.

Chez Victor Hugo,il fit la connaissance de l'éditeur romantique Eugène Renduel qui lui proposa de publier son prochain ouvrage.

Ce sera Les Jeunes France, roman goguenard, (août 1833).

Les plus illustres des Jeunes-France, appelés aussi bousingots furent les membres du petit cénacle et presque tous des artistes et des poètes. Mais le mouvement dégénéra jusqu'à devenir extravagant.

L'ouvrage de Gautier en dénonçait avec humour tous les ridicules y compris les siens. Ce livre, publié en 1833, est un témoignage précieux et savoureux de la petite histoire du romantisme. Le bon Théo, l'homme au gilet rouge a bien pu se moquer : presque quarante ans plus tard, il avouera sa nostalgie de son enthousiasme de jeune homme.

Il signa un nouveau contrat avec le même éditeur pour Mademoiselle de Maupin.

En décembre, il signa un nouveau contrat avec le directeur de la revue La France littéraire pour une série d'articles sur les poètes français méconnus du XVe au XVIe.

C'était là une nouvelle stratégie de Gautier à un moment où la réaction contre le drame romantique se manifestait à l'intérieur même du mouvement. Comme Musset et Delacroix, il se méfiait des excès d'un romantisme flamboyant ; les conservateurs se déchaînaient contre cette littérature, qu'ils taxaient de décadente au nom du Grand siècle.

Gautier en exhumant ces poètes montrait que la veine grotesque, défendue par V. Hugo dans la Préface de Cromwell, était déjà présente à l'époque classique. Il publia les poèmes de François Villon et fut accusé d'immoralisme, par le journal Le Constitutionnel.

En 1834, ses parents ayant quitté Paris pour Passy, il s'installa impasse du Doyenné avec Nerval et quelques anciens du Petit cénacle, peintres et poètes. Impasse du Doyenné, on travaillait beaucoup mais la vie y était légère, insouciante, joyeuse.
De jolies femmes, point trop vertueuses, étaient leurs compagnes d'un soir ou davantage.


Théophile partageait la charmante Cydalise fragile, poitrinaire, avec un ami. Quand elle mourût ses deux amants pleurèrent dans les bras l'un de l'autre mais n'assistèrent pas à l'enterrement.


Victorine lui succèda en 1836, et les témoins se rappellent les peignées entre les deux amants.  Non sans orages, leur liaison durera quelques années.

Victorine figure avec lui dans l'immense tableau de Louis Boulanger commandé et payé par Custine Le triomphe de Pétrarque.

Ce tableau où peintres et poètes du romantisme rêvent autour de Pétrarque fut présenté au Salon pendant l'été 36 et connut un certain succès. Custine organisa chez lui une grande réception devant la toile Gautier y lut le poème qu'il avait consacré au tableau, Chopin joua un Nocturne, Hugo était là…



Mais il y aussi Eugénie qu'il avait rencontrée en 1830. Elle est très belle, intelligente, d'immenses yeux noirs, un air doux et rêveur.

Il lui fait une cour pressante, en1836, elle devient sa maîtresse. Les amours vont toujours de pair chez Gautier.

Sans Victorine l'amour pour Eugénie aurait moins de charme.

 

Dans Laquelle des deux ?, il fait une analyse amusante de cette maladie de l'âme.
Son héros aime deux petites Anglaises :

J'aimais une espèce d'être abstrait, un fantôme gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles.

De sa liaison avec Eugénie naquit un fils en novembre 36, Théophile. Gautier refusait de l'épouser.

Il se battit en duel avec le frère d'Eugénie :

Entre deux maux, je choisi le moindre J'aime mieux me battre que me marier.

Fils d'un poète! Vous voulez donc qu'il soit voué à tous les dieux infernaux?
Le duel s'arrêta au premier sang, une estafilade pour le frère. L'honneur était  sauf, il, accepta de reconnaître l'enfant et  implicitement d'aider la mère.

La famille Gautier aimait Eugénie, l'estimait. Elle la considérera toujours comme la vraie femme de Théophile et lui-même pensa très souvent à l'épouser mais il y avait toujours un autre amour à l'horizon. Il ne cessera jamais de la voir. 

Heureusement Eugénie n'est pas une vestale. En fait, elle est trop lucide et Gautier est plus à l'aise avec les femmes dont l'esprit est moins éveillé.

C'était  sans doute le cas avec Victorine comme ce sera quelques années plus tard avec Ernesta, surnommée la dinde.

Dans Château du souvenir le poète dit à l'ombre de Victorine :

Adieu pour toujours et pardon.

Il aurait pu aussi demande pardon à Eugénie.

La nouvelle Omphale parût en février 1834 dans le Journal du monde artiste.

Puis, il écrivit en 1836 plusieurs articles pour la revue théâtrale Le monde dramatique, fondée par Nerval. En novembre paraissaient les deux volumes de Mlle de Maupin.

Le roman fit scandale.

 

La préface à Mlle de Maupin ne faisait qu'ajouter de l'huile sur le feu car il y faisait un panorama caustique de la littérature sous le règne du roi-parapluie.
Il moquait la réhabilitation de la vertu devenue une mode et ajoute quelques uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme.

Gautier dénonçait les préjugés, des conventions, les préoccupations politiques et sociales. Il moquait les critiques, leurs bévues, leur ignorance et commençait à défendre l'art pour l'art.

"L'art n'influence pas les mœurs, c'est l'inverse : les petits pois ne font pas pousser le printemps.

L'art est gratuit, inutile :

Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature.
L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.


Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie :

Le superflu est le nécessaire, et j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu’ils rendent. Je préfère à ce certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout […]

On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses.

Refus du progrès, il n'y a rien de plus dans l'art que ce qu'avait découvert l'antiquité.

Dans cette préface, on peut lire une moquerie prophétique contre la publicité et la place de l'art dans les medias :
Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les Débats et le Courrier français, entre les ceintures élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre le mal de dents.

 

En 1835 il écrivit plusieurs articles pour la revue théâtrale fondée par Nerval, Le monde dramatique.

Il fut engagé par la revue La chronique de Paris.

En juillet 36, il fit son premier voyage en Belgique avec Nerval. La revue La chronique de Paris qui devait en publier le récit.

Il avait signé un contrat pour un roman qu'il devait écrire avec Nerval et qui serait les aventures galantes de deux périgourdins. Il reçut une avance L'éditeur, Renduel, perdit les premières pages. La suite ne sera jamais écrite mais réapparaîtra très différente avec le Capitaine Fracasse.


Il fut distingué par Balzac alors romancier à succès qui voulut se l'attacher pour une revue éphémère à laquelle participa. La revue périclita mais non leur amitié.

Il écrivit pour le Figaro une série d'articles anonymes sur les belles artistes. Il rappelle l'apparition de Juliette Drouet dans Lucrèce Borgia. Faire un article sur Juliette c'est rendre un hommage à Hugo.

 

En 1836 il remit ses premiers articles à Emile Girardin, directeur de La Presse.


A partir de juillet 1837, Girardin lui confia le feuilleton théâtral hebdomadaire.Il devait suivre régulièrement l'activité théâtrale parisienne. 
Ses rapports avec Girardin seront souvent tendus.

A ses yeux, Gautier ne travaillait pas assez ; il le pressait, le réprimandait. Gautier livrait régulièrement son feuillet dramatique mais faisait souvent attendre ses oeuvres de fiction.

Il avait trouvé un patron brusque et exigeant, mais aussi une amie tendre et fidèle, la jolie Delphine. Il sera toujours bien accueilli dans son salon, l'un des plus brillants salons intellectuels de l'époque et dans le cercle intime de cette femme intelligente qui le comprend et l'aime. Elle sera toujours son alliée fidèle.

C'est à sa demande que Girardin lui confiera la direction du feuilleton littéraire de La Presse.

Cette responsabilité le plaçait dans une position inconfortable entre le directeur et ses collaborateurs, en particulier Balzac car Girardin et lui ne cessaient de se quereller :

Ma belle reine, si ça continue, plutôt que d'être pris entre l'enclume Emile et le marteau Balzac, je vous rendrai mon tablier.

Il est moins libre mais cet engagement lui assure un revenu stable.


Girardin sait que s'il ne lui tient pas la dragée haute, le poète ne travaillera qu'à ses heures, ou pas du tout.

Gautier s'est toujours insurgé contre sa réputation de paresseux. La régularité n'est pas son fort et la régularité est nécessaire pour un patron de journal.

Mais Girardin sait ce que vaut Gautier. Nul plus que lui ne l'admire.

En 1839, après la publication de La toison d'or dans la Presse, il lui écrit :

Bravo, bravissimo mon cher ami. En vérité vous êtes coupable de travailler si peu travaillant si bien. Je vais me munir d'un aiguillon et vous contraindre d'ouvrir de nouveaux sillons.

En fait il ne peut comprendre les caprices de l'inspiration et méprise un peu Gautier d'avoir si peu le sens de l'argent.

Etrange désintéressement et insolite en cette époque où tous les journalistes, surtout des théâtres se font largement payer.


Quand Gautier l'aura quitté depuis des années, Girardin dira à Maxime du Camp :

Gautier est un imbécile qui ne comprend rien au journalisme ; je lui ai mis une fortune entre les mains ; son feuilleton aurait dû lui rapporter trois ou quatre mille francs par an ; il n'a jamais su lui faire produire un sou. Il n'y a pas un directeur de théâtre qui ne lui eût fait des rentes, à condition de l'avoir pour porte voix. Actuellement et depuis qu'il a quitté la Presse, il est au Moniteur universel ; c'est-à-dire au journal officiel de l'Elysée ; il n'en tire aucun parti ; je vous le répète, c'est un imbécile qui n'a jamais profité d'une bonne occasion

Le journalisme lui permet de mener une vie assez large.

Il poursuit son orageuse liaison avec Victorine et quand Balzac l'invite à Sèvres, il invite aussi Victorine.

La tout Paris fait fête au jeune et brillant critique de la Presse qui tient à la fois la chronique théâtrale et les arts plastiques.

Il reçoit des lettres, des invitations ; il a 25, 26 ans mais ce succès ne lui tourne pas la tête.

Sa nonchalance rêveuse, son indifférence à l'ambition le protègent du snobisme et de la vénalité.

Il est toujours fidèle à son grand homme et Adèle Hugo ne se méprend pas sur cette indéfectible fidélité.


Rigueur, franchise, sérieux, autant de qualités qui font le grandeur de la critique de Gautier dans le domaine de l'art.

Acuité de ses jugements, des connaissances techniques du peintre et du littérateur ; il sait passer d'un domaine à l'autre avec une étonnante faculté de synthèse et l'on est frappé aujourd'hui par la perspicacité prophétique de certaines formules.


Il insiste sur la nécessité d'éduquer le public, de donner aux gens le goût du beau en fabriquant des objets de la vie quotidienne.

Son goût est rarement pris en défaut.

Il a en outre, le génie de décrire, de faire voir.

Le 5 mai 1840, il part pour un long voyage en Espagne grâce à Eugène Piot, un provincial riche antiquaire qu'il avait connu impasse du Doyenné, qui deviendra un collectionneur avisé.

Il a demandé à Gautier d'accompagner, il sera à la fois son conseiller, un expert, et un gai compagnon ; Il doit à son retour en publier le récit.

Nerval assurera ses chroniques.

Gautier réalise son rêve en découvrant la patrie spirituelle de son maître.

Il se réjouit que l'Espagne vécue ressemble tant et si peu à l'Espagne littéraire.


A Valladolid, il assiste à une représentation d'Hernani en espagnol.

C'est en Andalousie et tout particulièrement à Grenade que vibre son âme de poète. Les voyageurs ont eu le privilège de passer 4 jours et 4 nuits dans L'Alhambra, ( on fit semblant de ne pas les apercevoir) les jours les plus délicieux de ma vie, puis une excursion inoubliable dans la sierra Nevada..

Si vous aimez l'Espagne, je vous conseille la lecture du récit de son voyage, un texte qui n'a pas vieilli. Il déborde de la joie de vivre qui fut la sienne loin des contraintes :

J'étais réellement enivré de cet air vif et pur ; je me sentais si léger, si joyeux et si plein d'enthousiasme que je faisais des cabrioles comme un jeune chevreau.

A son retour, il est accueilli avec joie dans tous le salons intellectuels et mondains mais pourtant :

En mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis les larmes aux yeux, non de joie mais de regret. Les tours vermeilles, les sommets d'argent de la Sierra Nevada, les lauriers roses du Generalife… tout cela me revint si vivement à l'esprit qu'il me sembla que cette France, où pourtant j'allais retrouver ma mère, était pour moi une terre d'exil. Le rêve était fini.

Après l'Espagne, cette débauche de rêves appelle la passion… Il la trouve.

Gautier est fasciné par l'Opéra, par la danse. En 1841, il rencontre la figure idéale, la danseuse, la statue animée : Carlotta Grisi.

 

3

 

Il l'avait vu danser pour la première fois avant de partir en Espagne ;il lui avait trouvé beaucoup de grâce mais cette fois il s'éprend d'elle.

Nous savons peu de choses sur leurs relations Carlotta est très discrète et couvre d'un voile épais sa vie sentimentale, parfois un peu agitée.

Les nombreuses lettres qu'ils échangèrent disent la tendresse, l'affection, sans rien de sensuel.


C'est pour Carlotta qu'il écrit le ballet Giselle. Tel Pygmalion, il devient l'esprit qui anime ce joli corps La beauté remodelée par l'art et la lumière…

Une jeune paysanne, élue reine des vendanges, s'éprend d'un jeune homme, apparemment de condition modeste. Il l'aime mais quand elle apprend qu'il est prince est fiancé à une autre femme, elle meurt.

Le prince Albert vient faire un pèlerinage à son tombeau ; il est la proie des fées malfaisantes qui font danser jusqu'à la mort, le voyageur égaré. Elles attaquent le jeune prince.

Giselle quitte le monde de l'au delà pour le sauver puis elle retourne dans son tombeau.

Gautier est souvent dans les coulisses guettant au passage un petit sourire.

Le ballet connut un énorme succès.

Tous les avis sont unanimes. Carlotta fut sublime.

Amoureux transi pourtant, Carlotta n'est pas un vestale.

Elle est son fantasme réalisé, la morte amoureuse sortant de son tombeau, ombre légère et exquise;  éphémère et éternelle statue et femme, mort et vivante. Lui l'amant de l'impossible.


Ce ballet connut également un incroyable succès à l'étranger. En 42, le ballet fut joué à Londres où il l'accompagna, amoureux transi, incapable d'avouer son amour. Ils échangaient des billets affectueux, ne la quittait pas mais elle était  toujours flanquée de sa mère et de sa sœur.
Mystère de Carlotta…

 

4

 

Mais les autres femmes sont plus accessibles. Théophile, dans ces années-là, est un homme couvert de femmes. Des nouvelles, et des anciennes.

Il eut  une liaison avec la superbe Alice Ozy, (Nana).
Elle était  belle comme une statue mais c'était  aussi une gourgandine de luxe et une courtisane - ce qui ne lui déplaisait pas.

Il retrouva sa première maîtresse, revit Victorine. Etrange Théophile qui éveillait si peu de rancune chez les femmes qui l'avaient nt aimée et qui semblaient avoir pour lui, une sorte de maternelle…

Pour Carlotta, il écrivit un nouveau ballet : La Peri.

Une légère brouille le sépara de Carlotta qui lui reprochait d'avoir écrit un vaudeville, genre qu'il fustigeait dans ses articles. Très vite ils retrouvèrent leur complicité mais cet incident correspond au début de sa liaison avec la sœur de Carlotta, Ernesta, moins idéalement belle que Carlotta mais au charme sensuel.

Elle était une  cantatrice de talent très modeste.

Théophile l'avait vue quotidiennement pendant sa longue idylle avec Carlotta.


Il aimait sa voix de contralto mais il ne surestimait pas les capacités intellectuelles. Il l'avait, dit-on, surnommée la dinde, peut-être était-elle moins dinde qu'on le disait puiqu'elle sut fixer Théophile ! (même s'il ne lui fut pas fidèle)
Il l'imposa à sa famille, l'aida dans sa carrière, payait des cours de chant. Enfin il s'installa avec elle.

En 1845, il voyagea en Algérie. 
C'est pendant ce voyage que naquit leur première fille Judith ; l'enfant fut mise en nourrice.


De retour à Paris, il fréquenta l'Hôtel Pimodan où se réunissait Le Club des Haschichins Il y rencontrait Baudelaire, Nerval, Delacroix, Balzac, Flaubert. Il y fit la connaissance de la belle Apollonie Sabatier qui fut durant les décennies 1840 et 1850, l'égérie des artistes et poètes qui l'avaient surnommée la Présidente. Chaque dimanche, elle les réunissait dans son salon. Il entretint avec elle une relation ambiguë, amicale et amoureuse  mais c'est avec sa jeune sœur qu'il eut une brève liaison.

Leur amitié résistera aux déboires que la vie leur réserva.

 

En 1847 naquit la seconde fille Estelle. La mère voulut la garder avec elle.

Son fils Toto avait 12 ans ; il le voyait régulièrement chez sa mère. En ces années, Gautier était au sommet de sa puissance, de sa fragile prospérité financière.

 

5


Ce sera encore une fois l'Histoire, la révolution de 48, qui va faire chanceler son équilibre financier.
Qui se soucie de théâtre et de lires les chroniques quand de tels événements se déroulent ?


1848, est pour lui une date fatale car cette année-là mourût sa mère tant aimée.

Il lui consacra un poème Le glas intérieur qu'il ne publiera pas de son vivant :

Comme autrefois pâle et serein

Je vis, du moins on peut le croire

Car sous ma redingote noire

J'ai boutonné mon noir chagrin

Sans qu'un mot de mes lèvres sorte

Ma peine en moi pleure doucement

Et toujours sonne un glas

Cette phrase : Ta mère est morte !

 

En 1849, lors d'un voyage à Londres où il fut envoyé pour rendre compte d'une exposition chinoise, il rencontra Marie Mattei.

S'il est une femme qui lui inspira une vraie passion, ce fut bien cette Marie, voyageuse mélancolique, passionnée, toujours à côté de la vie, perpétuellement angoissée à l'idée du péché. Son rival, c'est Dieu, c'est le Christ.

Ils s'écrivaient, se rencontraient au prix de mille ruses parfois. Ils voyagèrent ensemble, leur séjour à Venise fut le moment le plus heureux de leur mutuelle passion.

C'était aussi son premier voyage en Italie.


Après son départ, il visita Rome, Naples, Pompeï qui lui inspirera l'une de ses plus belles nouvelles fantastiques.

Elle l'aime et ne se croit pas digne de son amour.

Il l'aime, peut-être moins idéalement que Carlotta.

Elle lui inspirera ce si joli poème Premier sourire de printemps :

Mais Marie a parfois le sentiment qu'il lui échappe.

Peut-être aurait-elle dû méditer cette phrase dans Mlle de Maupin.

Femme, quand vous voyez votre amant plus tendre que de coutume, vous étreindre dans ses bras avec une émotion extraordinaire… Quand il vous regardera avec des yeux humides et errants, soyez certaines qu'il ne sait seulement pas si vous êtes là ; qu'il a en ce moment rendez-vous avec une chimère que vous rendez palpable et dont vous jouez le rôle.

Incorrigible Théo.


C'est en morte amoureuse qu'il la voit dans Coquetterie posthume :

Quand je mourrai, que l'on me mette,

Avant de clouer mon cercueil,

Un peu de rouge à la pommette,

Un peu de noir au bord de l'oeil.

Car je veux dans ma bière close,

Comme le soir de son aveu,

Rester éternellement rose

Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.

Pas de suaire en toile fine,

Mais drapez-moi dans les plis blancs

De ma robe de mousseline,

De ma robe à treize volants.

 

C'est ma parure préférée ;

Je la portais quand je lui plus.

Son premier regard l'a sacrée,

Et depuis je ne la mis plus.

 

Posez-moi, sans jaune immortelle,

Sans coussin de larmes brodé,

Sur mon oreiller de dentelle

De ma chevelure inondé.

 

Cet oreiller, dans les nuits folles,

A vu dormir nos fronts unis,

Et sous le drap noir des gondoles

Compté nos baisers infinis.

Entre mes mains de cire pâle,

Que la prière réunit,

Tournez ce chapelet d'opale,

Par le pape à Rome bénit :

 

Je l'égrènerai dans la couche

D'où nul encor ne s'est levé ;

Sa bouche en a dit sur ma bouche

Chaque Pater et chaque Ave

 

En 1852, Marie est à Paris mais il choisit de rejoindre Ernesta à Constantinople où elle a un engagement. Plus par désir de voir l'orient que de retrouver sa compagne. Marie s'envola définitivement loin de lui.

Elle l'aime mais elle part. Leur liaison passionnée aura duré 4 ans. Pas de fin à l'amour mais une rupture physique. Elle lui demande de consentir à son retour vers Dieu pour ne jamais sortir de son cœur.

Renoncer à l'amour pour mieux le sauver..
Elle lui écrit, voyage, se souvient, et meurt seule et pauvre à Nice à 80 ans.


Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, avait commencé le temps de la répression. Victor Hugo qui avait accusé Napoléon de haute trahison, il était recherché par la police.

En 1852, il s'exila. Ce fut pour Théophile un vrai deuil.


En 1852 il publia Emaux et camées.

Gautier, apolitique, n'était pas hostile au second empire. Mais jamais il ne reniera son ami et maître vénéré Victor Hugo. Au contraire, sans craindre de perdre la faveur dont il jouissait auprès de Napoléon, il osera sans cesse proclamer la grandeur de l'illustre exilé.

En 1854, il fit enfin la découverte de sa fille Judith. Lorsqu'à la naissance d'Estelle, ses parents avaient tenté de reprendre la petite fille qui avait vécu jusque là avec sa nourrice, elle fut si désespérée qu'ils y renoncèrent. Elle n'avait découvert l'existence de sa petite sœur qu'à 6 ans lorsque il fut décidé qu'elles seraient baptisées en même temps.


Puis la famille maternelle l'avait mise en pension dans un couvent où elle avait passé deux années. Elle y fut très malheureuse. Grâce à l'intervention de Gautier, elle fut confiée à son grand-père et à ses tantes à Montrouge.
A la mort de Pierre Gautier (1854,) elle vint en fin vivre avec ses parents. Elle avait 9 ans.

Alors commença entre le père et la fille une relation exceptionnelle, une indicible complicité. Théophile fut ébloui de la découvrir, si belle, si intelligente, si proche de lui.

La petite fille ne le quittait jamais, elle passait ses journées dans son bureau

Il était train d'écrire Le roman de la momie. Elle transforma sa petite boîte à ouvrages en sarcophage et sa poupée en momie. Il fondait de tendresse.

Publié en 1857, Le roman de la momie connut un immense succès.

 

Avec les années, il l'associa étroitement à son travail. Elle l'aidait dans ses recherche. Judith avait un caractère passionné. Elle deviendra une femme superbe avec son profil grec, ses yeux noirs légèrement bridés, sa masse de cheveux surmontant un visage très blanc et des formes sculpturales.

 

8

 

C'est le plus parfait de mes poèmes disait son père.

En 1855 Nerval, l'ami de toujours s'était suicidé et cette même année avait vu disparaître de Delphine, l'amie fidèle.


En 1857, il s'installa avec sa petite famille à Neuilly. Il s'occupait de l'éducation des ses deux filles, guidait leurs lectures. Il avait quitté La Presse pour entrer au Moniteur, organe officiel du régime où il travaillera pendant 13 ans ; il le quittera au moment ou le Moniteur prit ses distances avec la politique de Napoléon III.


La maison de Neuilly était devenue la maison du bonheur. Le dimanche soir, il regagnait Paris pour être, dès le lendemain matin, dans les bureaux du Moniteur. Les soirs où devait aller au théâtre, il restait à Paris dans son petit appartement, rue de La Beaume.

II était toujours enchaîné à son labeur de journaliste. Attaché la meule, disait-il ; de ses articles dépendaient la survie de tous les siens.  Il gagnait beaucoup d'argent mais avait de lourdes dépenses.Tant d'êtres à sa charge, sa famille, ses sœurs, Toto. Et puis jamais Gautier ne sut compter. 

A Neuilly, il recevait régulièrement et généreusement ses nombreux amis. Théodore de Banville, Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Charles Baudelaire, Champfleury, Arsène Houssaye, Gustave Doré.

Ses filles étaient présentes et nullement intimidées. L'éducation inhabituelle qu'elles avaient reçue de leur père et leur intelligence leur culture leur permettaient d'intervenir dans les conversations On les écoutait.

En 1858-1859, il fit un premier voyage en Russie, en compagnie d'un photographe pour la préparation d'un luxueux album sur les Trésors d'art de la Russie ancienne et moderne. Il ne s'intéressa ni à la politique, ni à la vie sociale ; il chercha une autre Russie, mythique. La Russie éternelle peut-être.

 

Lorsqu'il partit pour son second voyage en Russie en 1861, Ernesta et ses filles rejoignirent  Carlotta qui vivait en Suisse. Les deux sœurs étaient restées très liées. Jamais les ponts n'avaient été rompus.
Mais leur mère, l'autoritaire Mamina, était là. Les tensions se multipliaient. Judith n'aimait guère sa famille maternelle qui lu avait infligé l'épreuve de la pension.


Sur le chemin du retour Gautier vint rechercher sa petite famille. Carlotta avait réussi à rétablir la paix autour d'elle. Même la turbulente colonie de Neuilly s'était calmée. Même Ernesta ne hausse plus la voix semblait plus.
Il revit Carlotta. Il tomba à nouveau sous son charme. Malheureusement une grave crise de rhumatisme au genou gâcha sa joie. Il se promettait de revenir très vite mais l'année 62 fut consacrée à la rédaction du Capitaine Fracasse, une année cependant interrompu, à la demande du Moniteur, par un séjour d'un mois à Londres afin de rendre compte d'une exposition, par un  autre voyage en Algérie pour décrie l'inauguration du chemin de fer de Blida.

Gautier avait les faveurs du pouvoir mais il n'avait nul état d'âme. Il faisait son métier.

Dès 1863 le ministre d'Etat le comte Walewski, lui avait attribué une pension annuelle mais il espérait occuper un poste officiel qui lui apporterait des ressources fixes. En attendant le gouvernement s'occupait de la carrière administrative de Toto et l'écoutait  lorsqu'il intervenait en faveur d'un ami.

 

Il allait partir en 63 quand  une entorse le cloua au lit. Il se laissa à nouveau débordé par le travail. On ne cessait de le solliciter, des invitations diverse, des soirées officielles à Compiègne.


En 1864 il put enfin venir voir Carlotta.  Elle habitait une grande et superbe maison à Saint-Jean prèsde Genève .

Elle vivait seule -Mamina était décédée- avec sa fille Ernestine (née de sa liaison avec le prince Radziwill pour laquelle elle avait renoncé à sa brillante carrière) et sa petite fille (née d'un autre père), une gouvernante.

Il y trouva un bonheur qu'il n'attendait plus. Carlotta avait 45 ans, les années semblaient n'avoir pas eu de prise sur sa beauté. Sa démarche et ses gestes avaient gardé leur ineffable grâce.

 

Lui, en revanche, avait changé. Il avait toujours une indéniable prestance mais il était devenu corpulent, sa démarche s'était alourdie. Il ressemblait à un dieu antique (Maurice Dreyfous).

Il se plia aux habitudes d'une vie paisible. Il jouait avec les enfants. Les plus beaux moments de la journée étaient ceux qu'il passait seul avec Carlotta. Il retrouva son rêve et toute se jeune passion. Il revécut sa passion autrefois. Il lui avoua combien il l'avait aimée et qu'il l'aimait toujours. Peut-être aurait-elle souhaité l'entendre 23 ans auparavant. 

Il y resta 5 semaines. Il reviendra souvent.

 

Carlotta ou l'éternel désir.

Nous ignorons ce que fut cette étrange relation.

Ils commencèrent une correspondance secrète, adressée rue de Beaume qui doublait leur correspondance officielle.

Carlotta ne voulait pas troubler sa fille et du côté de Gautier, il y avait Ernesta et surtout Judith, sa fille bien aimée, si proche de lui et qui détestait sa tante Carlotta.

 

6


Théophile allait entrer dans la tourmente.

Ernesta, qui n'avait pas un caractère facile, était de plus en plus acariâtre. Elle avait peut-être quelques raisons mais elle était plus insupportable que jamais. La liaison de Gautier avec Marie avait laissé des cicatrices.


La beauté de Judith avait commencé à faire des ravages parmi les hôtes de son père. Elle était non seulement belle mais brillante.

Sa première contribution à la littérature avait été un très bel article sur la traduction française d'Euréka, d'Edgar Poe, par Baudelaire. Elle avait appris le chinois grâce à un jeune chinois, réfugié politique que Gautier avait recueilli. Très cultivé il l'avait initiée a à la civilisation et a littérature. Elle était la fierté de Gautier.

Mais son premier amour allait peser lourd dans l'aggravation du climat familial.


En 1864, elle avait rencontré lors d'un concert de Catulle Mendés, jeune poète, beau comme un dieu. Difficile à 18 ans de voir  son amoureux en tête à tête. Ils se retrouvaient, le soir venu au bout du jardin.


Catulle rêvait d'être présenté à Théophile. Enfin il fut accueilli dans la maison de l'écrivain, il voulait épouser Judith. Il y eut même une visite des parents. Puis brusquement la porte lui fut fermée.
Gautier, inquiet, avait mené une enquête et avait appris qu'il menait une vie dissolue et était un don Juan impénitent. Il s'opposa à ce mariage. En revanche, Ernesta n'y était pas hostile.


Judith le  voyait en cachette, lui écrivait et menaçait de s'enfuir avec lui dès sa majorité. Elle avait 19 ans.

Fuyant l'atmosphère sinistre de Neuilly, il revint voir Carlotta.

Elle est très tendre avec lui mais ne concevait pas de tromper sa sœur. Il se contentait e de cette douce intimité.
Il rêvait ; bientôt il allait commencer Spirite, apothéose de sa veine fantastique mais aussi l'aveu le plus beau de son amour :

Lisez, ou plutôt relisez, car vous le connaissez déjà, ce pauvre roman qui n'a d'autre mérite que de refléter votre gracieuse image, d'avoir été rêvé sous vos grands marronniers et peut-être écrit avec une plume qu'avait touchée votre main chérie. L'idée que vos yeux adorés se fixeront quelque temps sur ces lignes, où palpite sous le voile d'une fiction le vrai, le seul amour de mon cœur, sera la plus douce récompense de mon travail. En parcourant ces feuilletons, vous penserez peut-être à celui qui pense toujours à vous à travers les occupations, les ennuis et les tristesses de la vie et dont l'âme ne vous abandonne pas un instant.

Il était en Suisse, en février 1866, quand une lettre d'Ernesta lui apprit qu'elle avait reçu Catulle Mendes. Cette trahison lui donna le courage de rompre leur longue liaison.

Il ne revint pas à Neuilly, et s'installa dans un hôtel à Paris (Eugénie occupait son petit appartement) jusqu'au départ d' Ernesta qu'il logea dans une maison à Villiers qu'il venait d'acheter. Il lui versait une pension.

De guerre lasse,Théophile  se résigna au choix de Judith :

Si elle veut l'épouser qu'elle l'épouse.

Il donna son consentement au mariage mais refusa d'y assister.

Il lui constitua une dot sous la forme d'une rente à laquelle son mari ne pourrait pas toucher … ce permettra à Judith de ne pas dépendre de lui si elle voulait  le quitter.

Après le départ d'Ernesta, il revint à Neuilly où il y fit venir ses sœurs qui abandonnèrent leur appartement de Montrouge. Après bien de querelles il avait obtenu qu 'Estelle vint vivre avec lui. Estelle douce, silencieuse, un peu effacée qui pleurait son amour dédaigné pour Villiers de l'Isle Adam.


A Paris, il y avait Eugénie qui aurait sans nul doute aimé vivre avec lui. Elle attendait depuis si longtemps !
Il y pensait parfois.

Ce serait la sagesse, mais fut-il jamais sage ? Et comment vivre avec elle, en jurant un amour éternel à Carlotta ? Elle était son amie sa confidente, il avait besoin d'elle comme d'un exécutoire à son amertume. Il ne la voulait pas pour compagne. Désabusée et désolée, quand, enfin, elle le comprit, elle ne lui en voulut même pas.

 

Théophile était libre d'aimer Carlotta.
Trois fois par an il allait la voir ou elle venait à Pari. Ils firent quelques voyages. avec Estelle et Ernestine, la fille de Carlotta, ils firent une excursion au Mont-Blanc et un voyage en Italie.

Etait-il libre d'écrire sans craindre la censure ? En 1867, quand il dut faire un rapport sur Les progrès de la poésie française depuis 1830, il consacra tout un chapitre à Hugo; il exaltait La légende des Siècles.

Cet éloge de l'exilé n'était pas le meilleur moyen de faire sa cour. Il n'en avait cure. Il pouvait accepter de faire l'éloge d'un médiocre vaudeville mais sur Hugo, il ne transigerait jamais.

La reprise d'Hernani en juin 1867 en apporta la preuve. Il écrivit un bel article à la gloire de Hugo qui devait paraître dans La Moniteur.

Pour cette génération, Hernani a été ce que fut le Cid pour les contemporains de Corneille.

L'article ne parut pas. On le renvoya à son auteur en le priant d'y apporter des corrections et de modérer son éloge.
Il rédigea sur le champ sa lettre de démission et vint voir le ministre de l'Intérieur.

"Je ne retirerai aucun mot". Le ministre choisit la publication plutôt que l'éclat d'une démission. L'article parut le lendemain.


Le seul dignitaire de l'Empire pour lequel il éprouvait de l'attachement était la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III. L'affection était réciproque.Dans sa demeure de Saint- Gratien, il
 rencontrait Taine, Sainte-Beuve, Prosper Mérimée, les Goncourt et des peintres.

La Princesse savait que, depuis des années, il aspirait à une sinécure. Par un décret d'octobre 1868, il fut nommé bibliothécaire de son Altesse royale la Princesse Mathilde avec un appointement régulier.

Mais, au fait, dites-moi, est ce que la Princesse a une bibliothèque ?

9

 

En 1869, Théophile se réconcilia avec Judith dont le mariage battait de l'aile. Le couple finira par se séparer.

Il quitta le Moniteur et devint le chroniqueur du Journal officiel.

Une ombre à ce tableau : ses quatre échecs l'académie française.
Chaque fois, elle lui préfèra un médiocre écrivain. Ces échecs successifs étaient uniquement d'ordre politique; il le savait mais il en fut très blessé, même s'il ne l'avouait pas.


En octobre I869, il fit partie du voyage officiel à l'occasion de l'inauguration du  Canal de Suez. Il embarqua Marseille le 9 octobre. Une chute dans l'escalier de l'entrepont gâcha un peu ce voyage dont il attendait tant. Une fracture de l'humérus lui ôta toute autonomie mais il pouvait compter sur l'aide affectueuse de ses compagnons de voyage. 
C'est ennuyeux mais pas terrible.

 

Ce fut malgré tout un très beau voyage. A son retour, il passa voir Carlotta et revint chez lui le 17 décembre, guéri.

Néanmoins sa santé s'altérait. Il avait beaucoup grossi.

7

 

En 1870, Toto, nommé sous préfet de Pontoise, se maria. A 59 ans, le bon Théo pouvait envisager paisiblement l'avenir, ses vieux jours s'annonçaient paisibles dans l'aisance matérielle et la considération.

Tout allait s' écrouler en quelques semaines.


Le 19 juillet 1870, la France déclarait à la Prusse. A cette époque de l'année, il allait voir Carlotta mais il y renonça toute absence aurait l'air d'une fuite. Partir au moment où des forcenés demandaient la déchéance de l'Empereur, serait une mauvaise action. Sur le conseil de la Princesse, il se décida pourtant à emmener Estelle.

Le 2 septembre, à Sedan, Napoléon III capitulait. Un gouvernement de la Défense nationale fut proclamé à l'Hôtel de Ville. Pour Gautier un monde s'écroulait. Tous les fonctionnaires du régime impérial quittaient Paris pour la Suisse Paris, lui y revint. Peu avant le départ de son train, une servante de Carlotta lui apporta un télégramme. Toto et sa femme s'étaien réfugiés en Angleterre. A son arrivée, une lettre de la princesse Mathilde le rassura sur son sort : elle était en Belgique.

Les armées prussiennes déferlèrent. Le 17 septembre le siège de Paris commençait. Gautier et ses sœurs, craignant les bombardements, se réfugièrent dans le petit appartement de la rue de Beaume. Commença le terrible siège. Paris mourait de faim.

La chute de l'empire avait ramené Hugo à Paris. Il ne s'était jamais mépris sur son ami et lui témoignait une affection profonde, sans réticence.

Pour la première fois, Gautier lui demanda d'intervenir pour lui :

Cher et vénéré maître,

Celui qui n'a aimé et adoré que vous dans toute sa vie, vient, les larmes aux yeux, vous prie de sauver par une de vos paroles toutes puissantes une pauvre et charmante bête qu'on veut mener à l'abattoir. Votre bonté universelle comme la bonté divine a pitié de la bête comme de l'homme. Il s'agit de mon cheval que j'ai préservé jusqu'à présent…. Vous qui avez l'âme aussi tendre que grande et qui, terrible comme Jupiter foudroyant, avez sur la vie les scrupules d'un brahme, faites qu'on épargne ce pauvre être innocent. ---- Je suis sûr du moins que vous ne rirez pas de ma douleur…. Je suis honteux de déranger Olympio pour si peu de choses; mais il pardonnera cette hardiesse à son ancien Albertus, à son page romantique des jours d'Hernani.

29 décembre 1870

Hugo notait :

Th. Gautier a un cheval. Ce cheval est arrêté. On veut le manger. Gautier m'écrit et me prie d'obtenir sa grâce. Je la demande au ministre.

Il fit une démarche à laquelle il ne consentait qu'assez rarement : il intervient auprès du ministre Magnin, ( correspondance publiée par Massin)

Le 30, dans le Carnet :

J'espère sauver le pauvre cheval de Th. Gautier.
Et, peu après, en marge de la note du 29: J'ai sauvé le cheval.

Le 28 janvier 1871, après 132 jours de siège, ce fut l'armistice. Il regagna sa maison de Neuilly qui n'avait pas souffert des bombardements. Il avait beaucoup maigri et avait de fréquentes crises de rhumatismes et des problèmes cardiaques.

Une lettre d'Estelle lui apprit que Carlotta, privée depuis des loyers qu'elle percevait d'un immeuble à Paris, avait dû louer sa maison pour s'installer en ville.
Il lui écrivit :

Je me retire tout meurtri de dessous les décombres, de ces écroulements et tâche de rajuster les morceaux de ma vie. Ce n'est pas drôle, vers la fin de ma carrière, après tant de fatigue et de travaux.

Un courrier de Toto, qui s'était installé à Bruxelles avec sa mère et sa femme, lui annonça qu'il était grand père.

Il allait partir en Belgique pour voir son petit fils et puis en Suisse rejoindre Carlotta et Estelle. Ses malles étaient bouclées quand le 18 mars l'insurrection éclatait à Paris. C'était le début de La Commune.


Sa sœur aînée, Lily, décida de rester à Neuilly pour protéger la maison des fuyards et se fit un abri dans la cave. Accompagné de sa sœur Zoe, il partit pour Versailles où s'était réfugié le gouvernement. Il s'installa dans le petit appartement d'Eugénie où se trouvaient déjà 6 autres réfugiés.

L'insurrection de la Commune s'acheva par la semaine sanglante 21-28 mai 1871 et la terrible répression des communards.

Gautier retrouva sa maison en piteux état. Les planchers étaient couverts de gravas, les fenêtres n'avaient plus de vitres. Il fallut entreprendre des travaux pour la rendre à nouveau habitable.

 

Gautier était accablé et méconnaissable. Son ami Maxime du Camp en fut atterré.

Pauvre Théo, comme il est changé! Tirant la jambe, appesanti, la joue pendante, les paupières bouffies, la pâleur du visage bien plus profonde de coutume, les lèvres entrouvertes comme pour un cri d'indignation.

Il écrivait à Maxim : 
Je suis saturé d'horreur n'ai plus qu'un besoin, me coucher sur le dos et dormir ; mais il faut faire de la copie pour ne pas crever de faim.


A la mi-juin, il partit pour Bruxelles retrouver Toto et sa petite famille.

Il y fit la connaissance d'un admirateur passionné, le vicomte de Lovendal, qui depuis près de 20 ans collectionnait tout ce qu'il publiait. Rien n'y manquait.Il retrouva dans cette étonnante collection des articles qu'il avait totalement oubliés.

Puis il rejoignit Carlotta et Estelle et connut encore une fois le bonheur de vivre auprès de sa dame aux yeux de violette.

Il revint à Neuilly où la vie reprit doucement son cours. Les amis retrouvaient tle chemin de la rue de Longchamp. Il retourna à Saint Gratien où la société s'était réduite à quelques intimes. Lui seul peut-être savait encore animer ces réunions de sa verve. Souvent Estelle l'accompagnait et prolongeait volontiers son séjour.

Le nouveau régime ne gardait aucune rancune à l'écrivain qui avait bénéficié des faveurs de l'Empire et avait rétabli sa pension.

Il quitta le Journal officiel qui publiait de moins en moins d'articles littéraire et participa à une autre aventure de presse, plus stimulante, La Gazette qu'avait lancée Arsène Houssaye, en 1870.

Par la clarté et l'élégance de sa présentation, sa diversité dans l'expression des points de vue, le prestige des signatures, elle séduisit le public. Tous les lundis, à partir du 9 octobre 1871, elle publia en première page le feuilleton dramatique de Théophile Gautier.

Se sentait -il plus libre que sous l'Empire ?
En tout cas il avait retrouvé sa verve et sa causticité d'autrefois.

Dans un nouveau quotidien Le Bien public, il avait commencé la publication,  chaque dimanche, d'une Histoire du romantisme. Il égrenait les souvenirs précieux de sa jeunesse et tant d'amis disparus:

De ceux qui, répondant au cor d'Hernani, s'engagèrent à sa suite dans l'âpre montagne du Romantisme et en défendirent si vaillamment les défilés contre les attaques des classiques, il ne survit qu'un petit nombre de vétérans disparaissant chaque jour comme les médaillés de Sainte-Hélène. Nous avons eu l'honneur d'être enrôlé dans ces jeunes bandes qui combattaient pour l'idéal, la poésie et la liberté de l'art, avec un enthousiasme, une bravoure et un dévouement qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Le chef rayonnant reste toujours debout sur sa gloire comme une statue sur une colonne d'airain , mais le souvenir des soldats obscurs va bientôt se perdre, et c'est un devoir pour ceux qui ont fait partie de la grande armée littéraire d'en raconter les exploits oubliés.

Trop faible, malade, il ne pourra pas terminer cet ouvrage.

Les dernières pages nous racontent la mémorable Première d'Hernani . Les ultimes lignes sont une évocation de sa chère amie Delphine :
Madame Gay, qui fut plus tard madame Delphine de Girardin, et qui était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur la joue dans l'altitude de l'attention admirative. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'Hernani, elle applaudissait, comme un simple rapin.

Tout le premier trimestre de l'année 1872, fut tissée des liens entre Hugo et lui. Ils se voyaient souvent et lorsqu'il était trop fatigué, Judith était leur go between.

3 3

 

Quelques années plus tôt,  elle lui avait envoyé Le Livre de Jade traduction d'anciens poèmes chinois, avec une amusante dédicace où le nom de Hugo était écrit en chinois. En 1869, elle avait publié son premier roman, Le Dragon impérial. Il ne l'avait pas encore vue. Sa beauté fascina l'écrivain que la vieillesse semblait ne pas toucher.

Ils se voyaient assez souvent et partageaient la même angoisse en constatant combien Théophile s'affaiblissait.


Hugo note dans son carnet, le 23 juin :

Madame Judith Mendès, nous avons parlé de son père qui est malade et qui travaille pour vivre. Je lui ai offert de prendre Théophile Gautier avec moi, chez moi, à Hauteville House, et d'être son hôte, son garde malade et son frère jusqu'à la fin de lui ou de moi.

Gautierétait trop faible pour partir. Guernesey est trop loin de Neuilly.

Judithl admirait Hugo, il admirait la belle jeune femme.

Pour elle, il écrira un sonnet, qui est à la fois un hommage à Judith et à son père :

Ave déa, moriturus te salutat.

La mort et la beauté sont deux choses profondes

Qui contiennent tant d’ombre et d’azur qu’on dirait

Deux soeurs également terribles et fécondes

Ayant la même énigme et le même secret ;

 

O femmes, voix, regards, cheveux noirs, tresses blondes,

Brillez, je meurs! Ayez l’éclat, l’amour, l’attrait,

O perles que la mer mêle à ses grandes ondes,

O lumineux oiseaux de la sombre forêt!


La beauté et la mort. Gautier n'avait cessé de le dire.

Le 28 juillet 1872, il rendit compte de la reprise de Ruy Blas, il publia un article vibrant de toute son admiration

Ruy Blas nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la première fois.
Hugo lui répondit par un billet chaleureux.

Ruy Blas salue le capitaine Fracasse.

Ce devait être son dernier feuilleton dramatique.


Il écrivait également pour l'Illustration.

Cette année-là des problèmes de santé l'empêchèrent d'aller en Suisse puis Carlotta partit faire un séjour à Malaga. Les dernières lettres, écrites au cours des mois qui précédèrent sa mort , sont d'une tendresse pathétique, déchirante.

En mars il avait été si gravement malade qu'il fut incapable de tenir une plume.

La première lettre qu'il lui écrivit après cette crise si grave lui apprit le prochain mariage d 'Estelle.

L'élu était un jeune poète Emile Bergerat qui avait conquis très vite l'estime de son futur beau-père.


Le mariage eut lieu le 15 mai 1872 dans l'église de Neuilly ; la noce réunit toute la famille, Ernesta, et Eugénie, Toto et Elise, Catulle et Judith et les amis. Le jeune couple s'installa rue de Longchamp pour ne pas quitter Théophile. Emile Bergerat éprouvait une véritable vénération pour son beau-père. Il fut à la fois son secrétaire, son garde malade et son confident.

C' est à lui qui l'emmena, à sa demande,  revoir la  Place des Vosges où  Ils se rendirent en voiture. Théophile s'attarda longuement à l'angle des deux maisons, celle de ses parents et celle de Hugo.

 

Il marchait parfois le long de rue avec Flaubert ou d'autres amis et s'arrêtait souvent pour s'asseoir sur un pliant qu'on emportait toujours. Emile, à leur retour notait tous les propos du maître.

Peu avant de mourir, il signa un contrat avec Charpentier qui devait rééditer   l'ensemble de son œuvre. Ce contrat lui assurait un  à-valoir régulier.


Il ne reverra pas Carlotta. Peu avant de mourir, trop faible pour écrire, il dicta pour elle une ultime lettre 


Il s'éteignit paisiblement le 23 octobre 1872. Carlotta arriva à Paris, le lendemain.

 

Des milliers de Parisiens suivirent le char funèbre funèbre depuis l'église de Neuilly

où fut célébré la messe jusqu'au cimetière Quand le début du cortège atteignit a Place de l’Etoile, les derniers rangs venaient à peine de quitter la Porte Maillot. Tout le long des boulevards, les Parisiens se massaient. Seules les funérailles de Victor Hugo seront plus spectaculaires.

 

La poésie est en deuil.
Les poètes lui rendirent un émouvant hommage dans Le tombeau de Théophile.Hugo lui dédia ce magnifique poème :

Passons, car c'est la loi, nul ne peut s'y soustraire.

Tout penche et ce grand siècle, avec tous ses rayons

Entre dans cette ombre obscure où, pâles nous fuyons.

O quel farouche bruit font dans le crépuscule

Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule

Les chevaux de la mort se mettent à hennir

Et sont joyeux car l'âge éclatant va finir;

Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire

Expire. Ô Gautier, toi, leur égal et leur frère

Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset…

Le dur faucheur, avec sa large lame avance

Pensif et pas à pas vers le reste du blé, c'est mon tour.

 

Tous les textes sont la propriété exclusive de ©Jaqueline Mathilde Baldran Conception & réalisation : Olivier Bernacchi/artoonum.com - 2015